ANDRÉ TOWIANSKI

 

 

TRADUCTION DE L’ITALIEN

 

 

 

 

 

 

 

 

TURIN

 

IMPRIMERIE VINCENT BONA

 

1897

 

 

 

 

 

 

 

 

AU LECTEUR

 

 

Pendant les vingt-sept dernières années de la vie d’André Towianski, j’eus avec lui des rapports suivis et, depuis environ cinquante ans, je travaille consciencieusement sur tout ce qu’il a fait.

Par lui j’ai appris à me connaître moi-même, j’ai compris ce que Dieu réclame de l’homme dans l’époque actuelle afin que les douleurs dont sont oppressés les individus, les peuples et les gouvernements, puissent cesser. J’ai senti dans mon âme le souffle céleste des temps nouveaux qui consoleront l’humanité, aussitôt que les hommes, se tournant sincèrement vers Dieu, commenceront à réaliser dans leur vie individuelle et sociale le Verbe, la volonté de Dieu pour l’homme, incarnée, vivante et rendue palpable par Jésus-Christ.

Étant trop éloigné de l’élévation nécessaire pour écrire une vie comme celle de Towianski, j’ai voulu au moins, avant de mourir, rassembler quelques-uns de ses écrits, expression d’autant d’actions, me bornant à indiquer les circonstances qui les ont provoqués et quelques faits qui feront connaître le caractère de sa personnalité.

Autre chose, en vérité, est de lire sa parole écrite, autre chose est de l’avoir entendue de lui-même ; de l’avoir vue vivante dans toute sa manière d’être et d’agir, de l’avoir sentie pénétrer dans l’âme comme un éclair céleste de vigueur et de lumière, en secouer et en émouvoir le fond le plus intime, l’élever au-dessus des nuages terrestres, l’éveiller à la conscience directe du monde supérieur et des devoirs de l’homme dans ces temps. Cependant ceux qui ont faim et soif de la justice, qui, souffrant de la bassesse dans laquelle nous sommes tombés, voudront recevoir cette parole et l’approfondir avec simplicité, avec sincérité de cœur, sans un jugement préconçu, s’apercevront qu’elle ne découle point d’une source humaine ; ils sentiront que (révélation pratique de la Révélation) elle montre, dans son unité et son application, la seule voie sûre pour la direction heureuse de l’homme et des nations. Au milieu des ténèbres et des luttes où nous nous débattons si douloureusement, Dieu lui-même ouvrira leur âme à de nouvelles espérances, la vivifiera par une force nouvelle, y éveillera la joie du combat et la confiance dans la victoire. Ce que j’affirme est le fruit de l’expérience de toute ma vie, et j’en prends sur moi la responsabilité.

 

TANCRÈDECANONICO.      

 

            Rome, le 4 novembre 1895.

 

 

NB. – Le souvenir des choses qu’a faites cet homme se trouve dans les trois volumes intitulés Écrits d’André Towianski, dont j’ai extrait ceux que je rapporte ici, – et dans les Actes et Documents, qui seront, eux aussi, imprimés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE  I.

 

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Le 27 septembre 1841 André Towianski annonce dans l’église de Notre-Dame, à Paris, le commencement d’une nouvelle époque chrétienne et l’appel de Dieu dans cette époque. – Quelques mots sur les années précédentes de sa vie.

 

Dans la matinée du 27 septembre 1841, à Paris, une grande partie de l’émigration polonaise, pénétrée d’un sentiment à la fois grave et joyeux, s’était réunie dans l’église Notre-Dame, invitée par une lettre circulaire d’Adam Mickiewicz 1 conçue en ces termes : « Je prie mes honorables frères de vouloir bien assister, le 27 courant à huit heures et demie du matin, à la cérémonie qui aura lieu dans l’église métropolitaine de Paris, dans l’intention d’accepter les grâces que répand le Seigneur et de l’en remercier. »

À l’heure indiquée une messe solennelle fut célébrée à un autel érigé à cet effet au milieu de l’église. Les sons profonds et pénétrants de l’orgue reproduisant la Marche de la Pucelle d’Orléans retentissaient dans les murs de l’antique sanctuaire. Un Polonais, venu depuis peu en France, agenouillé au pied de l’autel, priait avec ferveur à côté de Mickiewicz et recevait avec lui la sainte Communion. La messe terminée, il se releva et adressa à ses compatriotes les paroles suivantes :

 

 

FRÈRESCOMPATRIOTES,

 

En me présentant à vous pour la première fois, je dépose d’abord devant Dieu mes humbles actions de grâces pour sa miséricorde qui, malgré de nombreux obstacles, a daigné m’amener auprès de vous, et me permet de commencer aujourd’hui ma vocation au milieu de vous, dans ce sanctuaire, après la sainte communion, qu’il m’a été donné, à moi indigne, de recevoir.

Depuis longtemps, je portais dans mon âme l’ardent désir de m’approcher de vous, chers compatriotes, et de vous transmettre ce que j’ai reçu d’en Haut pour vous, mais ce n’est qu’à présent qu’a sonné pour cela l’heure de Dieu. Que cette expression, d’en Haut, ne vous étonne pas, mes frères, car je ne vous apporte ni la sagesse des choses humaines, ni la science, le savoir, les talents ; vous en possédez plus que moi. Ce que je vous apporte vient d’en Haut, car cela vient de la volonté et de la Grâce de Dieu, cela vient de la source ouverte par Notre Seigneur Jésus-Christ.

Par la volonté de Dieu, j’ai quitté ma terre natale, et je viens à vous, mes compatriotes, vous apporter la parole de consolation et de joie dont je suis chargé pour vous ; je viens vous annoncer, à vous les premiers, que les temps sont déjà accomplis et que l’heure de la miséricorde de Dieu a sonné ; que le Royaume de Dieu s’est approché et appuiera plus visiblement dans l’homme la parcelle divine pure, cette étincelle du feu de Jésus-Christ, étouffée, opprimée, persécutée durant des siècles ; je viens vous annoncer ce temps du Jubilé du Seigneur, où il est plus facile à l’homme d’obtenir la Grâce de Dieu et, à l’aide de cette Grâce, de se délivrer de l’esclavage, de se régénérer et de vivre chrétiennement ; je viens vous annoncer l’époque chrétienne supérieure qui s’ouvre aujourd’hui dans le monde, et de l’Œuvre de Dieu qui introduit l’homme dans cette époque. Enfin je viens vous exposer notre importante vocation dans cette Œuvre, vous la faciliter, et l’accomplir en union avec vous qu’il a plu à Dieu d’y préparer par une récollection de dix ans sur la terre étrangère, vous, fils d’une nation profondément chrétienne. Cette vocation, je ne vous l’exposerai aujourd’hui que d’une manière générale.

Vous sentez, mes frères, combien est triste l’état actuel du christianisme dans le monde, combien le monde s’est éloigné de la voie du salut, combien les âmes s’abaissent et le progrès terrestre seul s’élève. La vérité, la justice sont foulées aux pieds ; ce qui s’élève dans la voie de Dieu est abaissé, tandis que ce qui s’abaisse dans les voies détournées domine et, dans son triomphe illégitime, opprime les fidèles enfants de Dieu. L’esclavage est devenu général, le mal gouverne le monde, opprime l’homme et les nations, étouffe dans les âmes la semence céleste de Jésus-Christ, dénature l’Œuvre même du salut du monde..... Cependant, tandis que le mal arrive ainsi à son sommet et tend à détruire complètement le christianisme, Dieu, par son inépuisable miséricorde, pour sauver l’homme, lui ouvre dans son Œuvre la source de la lumière et de la force chrétiennes, afin qu’aidé par cette lumière et cette force, l’homme connaisse et accomplisse la réclamation et l’appel de Dieu, qu’il sorte des voies détournées, entre dans la voie chrétienne droite, et que, s’élevant dans cette voie à un degré supérieur du progrès chrétien, il satisfasse ainsi à la justice de Dieu et obtienne sa miséricorde. Et vous, mes frères, défenseurs et martyrs de la liberté, préparés par les souffrances de l’exil et d’une vie errante, vous êtes appelés les premiers à prendre part à cette grande Œuvre de la miséricorde de Dieu, œuvre de la délivrance et du progrès de l’homme !

Je vous ouvre mon âme, mes frères, avec la consolante conviction que, pressentant dans vos âmes le jour de Dieu qui approche et y aspirant, vous croyez non à moi, poussière, mais au sentiment intime qui vit en vous. Tandis qu’aujourd’hui s’ouvre donc pour nous la source de la miséricorde de Dieu, puisons-y sans retard, car nous sommes dans un grand besoin. Cette effusion extraordinaire de la miséricorde de Dieu exige un accueil extraordinaire ; ici les sacrifices terrestres ne suffisent pas, ce n’est que sur le feu de l’amour et du sacrifice de notre esprit et de notre être tout entier que peut descendre d’en Haut ce qui aujourd’hui est destiné pour le salut de l’homme. Qu’ici agissent donc notre esprit même et notre sentiment, notre cœur chrétien et polonais, mais non la tête, l’intelligence. À l’exemple des vierges sages de l’Évangile, sortons au-devant de l’Époux avec nos lampes allumées ; écoutons la voix de la Grâce et de notre conscience ; apprenons, avec l’âme émue et contrite, à connaître la volonté de Dieu qui se manifeste à nous dans l’Œuvre de Dieu, humilions-nous devant cette volonté et accomplissons-la ; en cela seulement est notre salut, et c’est aussi notre devoir essentiel dans l’épreuve décisive à laquelle Dieu, en nous manifestant sa volonté, soumet notre amour et notre sacrifice pour Lui-même, pour le prochain et pour la patrie.

Dans le courant du service que j’ai à vous rendre, vous vous convaincrez, mes compatriotes, que l’Œuvre que je vous annonce est l’Œuvre de Dieu, que c’est la même Œuvre que Notre Seigneur Jésus-Christ a faite, et qu’elle s’élève aujourd’hui sur le fondement posé par Jésus-Christ ; que c’est la même voie que Jésus-Christ a parcourue en entier, afin que, à son exemple, l’homme la parcoure par degrés, et que, dans l’époque actuelle, il est seulement présenté, dans cette voie, un degré supérieur à celui que l’homme a pu connaître et atteindre dans l’époque passée. – Ici rien n’est changé de ce que la Sainte Église transmet et enseigne ; toutes les règles, toutes les formes et les cérémonies sont non seulement respectées, mais vues dans une lumière plus complète, vivifiées par l’esprit d’amour et de sacrifice, vénérées par l’accomplissement, par l’action et, par conséquent, élevées. L’Évangile est mon unique lumière, mon unique loi ; rien de supérieur ne descendra sur la terre ; la lumière céleste de ce livre sera, jusqu’à la fin du monde, l’unique flambeau de l’homme ; elle sera de plus en plus connue et accomplie dans les époques chrétiennes, à mesure du progrès chrétien de l’homme, et toute autre lumière se montrera illusion passagère. Je puise uniquement à la source que Jésus-Christ a ouverte ; je m’appuie uniquement sur le tronc de Jésus-Christ, duquel les époques chrétiennes se développeront comme des branches dans les siècles futurs.

Appelé à servir l’homme dans cette époque supérieure, dans la voie du christianisme vivant, se pratiquant sur tous les champs de la vie de l’homme, je m’efforcerai de présenter le christianisme dans son accomplissement, en action, dans ma vie. En vous servant, je ne désirerai, de vous, rien que votre union fraternelle dans l’amour et l’accomplissement de la volonté de Dieu qui est la même pour nous tous ; car cette union, Notre Seigneur Jésus-Christ nous l’a destinée et y a attaché sa bénédiction. Je vous assure que je ne dépasserai pas ces limites de ma vocation, que je me tiendrai avec persévérance au poste qui m’est assigné par la volonté de Dieu, et que je ne me lasserai pas dans mon dévouement et mon travail. Puisse le fil de mes jours être tranché plutôt que je laisse s’introduire dans ma conduite quoi que ce soit d’impur et de contraire à ce que j’annonce !...

En terminant, je vous promets que ce que je vous ai annoncé aujourd’hui d’une manière très générale, je tâcherai de vous l’éclaircir par la suite, dans les services que je vous offre. J’ajoute seulement, pour votre consolation, frères compatriotes, que dans l’Œuvre de Dieu est contenu tout le grand avenir de la Pologne ; car notre nation qui, pendant des siècles, a fidèlement conservé le christianisme dans son âme, est appelée aujourd’hui, par l’Œuvre de Dieu, à manifester le christianisme dans sa vie privée et dans sa vie publique, à devenir ainsi, dans cette époque supérieure, une nation serviteur de Dieu, présentant au monde le modèle de la vie chrétienne. Cette vocation nous est commune avec d’autres nations ; mais la Pologne, partie éminente de la race slave qui a conservé dans son âme, plus purement et plus ardemment que d’autres, le trésor du feu de Jésus-Christ, le trésor de l’amour, du sentiment, la Pologne est une pierre fondamentale, éminente, pour l’Œuvre de Dieu qui s’élève, œuvre du salut du monde.

 

Après cela il prononça d’une voix solennelle et élevée les paroles suivantes, dont les murs séculaires du sanctuaire ont répété l’écho :

 

Et maintenant, en vous conviant à la participation active à laquelle je vous ai appelés par la volonté de Dieu, je déclare, en présence de Dieu de qui j’accomplis la volonté, que l’Œuvre de Dieu et l’Époque chrétienne supérieure sont commencées.

 

À ce moment il s’est jeté la face contre terre, et au milieu des larmes et de la plus profonde émotion il s’est écrié :

 

Dieu miséricordieux ! grâces, grâces à Vous pour ce commencement de l’accomplissement de votre volonté ! Bénissez ce commencement, et amenez-nous à la fin destinée, à l’entier accomplissement de votre volonté !

 

Cet acte impressionna profondément les assistants. Une émotion mêlée de respect, d’étonnement et d’amour se répandit dans tous les cœurs. Beaucoup pleuraient et priaient à haute voix. Tous se retirèrent peu à peu avec une joie intérieure qu’ils n’avaient pas encore éprouvée et une nouvelle espérance au cœur !

 

L’homme qui avait parlé publiquement dans la première cathédrale de France, d’une façon si inusitée et si solennelle, était André Towianski.

Né en Lituanie dans la nuit du 1er au 2 janvier 1799, à Antoszwincie, terre située à l’est de Wilna et appartenant à ses parents, il manifesta dès sa plus tendre enfance un caractère d’une exquise sensibilité et d’une rare piété, une grande compassion pour toute créature souffrante, une singulière rectitude de jugement, une inexorable indignation contre tout mal, un ardent amour de la vérité, un empressement continuel à se sacrifier pour son triomphe.

À l’âge de douze ans, il se sentit appelé d’une manière extraordinaire à la vie intérieure. Voici de quelle manière il me raconta cette phase de sa vie : « Dieu (me dit-il) ne m’a jamais permis de lire un livre en entier. Je faisais des efforts pour comprendre ce que mes professeurs enseignaient, mais je ne comprenais rien, et j’en étais désolé. Cependant aussitôt que j’élevais mon esprit vers Dieu et le suppliais de m’accorder la grâce de pouvoir connaître et accomplir sa volonté, tout me devenait clair ; je me trouvais savoir tout ce dont j’avais besoin, sans pouvoir me rendre compte comment je l’avais appris. Je sentis alors qu’il y a un moyen d’apprendre bien plus élevé que les moyens terrestres : l’union avec le monde supérieur sur la voie qui nous a été tracée par Jésus-Christ. »

Dès ce moment, la direction de sa vie fut décidée. Par cette unique voie, dont il ne dévia jamais, il arriva peu à peu à une très haute et très profonde connaissance des choses divines et humaines. Un rayon de la lumière divine descendit dans son âme, lui rendit claires beaucoup de choses cachées au commun des hommes, et les jugements de Dieu sur le monde lui furent dévoilés.

Après avoir achevé ses études à Wilna, il y fut nommé d’abord chancelier du Tribunal, puis conseiller à la Cour suprême de Lituanie. Dans ces deux charges, ni fatigues, ni sacrifices ne lui coûtèrent pour combattre le mensonge et faire triompher la vérité. Je citerai, comme exemple, un seul fait qui suffit pour montrer quelle était la trempe de son caractère.

Il s’agissait d’un procès important dans lequel tous les artifices imaginables avaient été employés pour spolier une veuve d’une propriété valant au moins 650.000 florins. Towianski, qui était le rapporteur de l’affaire, dut garder le lit pendant plusieurs jours à cause d’une blessure au pied. On profita de cette circonstance pour fixer les débats à une époque assez rapprochée pour qu’ils pussent avoir lieu avant son rétablissement. Informé de ce fait, Towianski dit au médecin qu’il se rendrait à la Cour au jour fixé, et comme celui-ci s’y opposait de toutes ses forces, assurant que le mal ne ferait qu’empirer : « Je dois coûte que coûte aller à la Cour, dit-il, trouvez un moyen qui me permette d’accomplir mon devoir. Je subirai, s’il le faut, l’opération la plus douloureuse. » – « Il y aurait bien un moyen, répondit le médecin, mais je n’aurais jamais osé vous le proposer parce qu’il est trop douloureux et qu’on peut guérir autrement. » – « Et quel est ce moyen ? » – « Cautériser la plaie au fer rouge. » – « Eh bien ! faites-le de suite. » – L’opération fut faite immédiatement. Towianski ne jeta pas un cri, ne poussa pas une plainte. Au jour fixé, à la surprise de tous, il se présenta à l’audience, montra la fraude avec une telle évidence, qu’il réussit à en rendre l’attestation inévitable, et assurant ainsi le triomphe de la justice, il aida la veuve à recouvrer son avoir 2.

Dans les procès criminels, un de ses premiers soins était de visiter les prévenus dans leur prison, et, souvent, par quelques paroles venant de l’âme, il les amenait à reconnaître les péchés qui les avaient conduits au crime, à prendre ceux-ci en horreur et à considérer l’emprisonnement et la condamnation qui leur serait infligée par les hommes comme la juste punition de Dieu.

Dans la femme, aussi bien d’ailleurs que dans l’homme, il ne recherchait que la valeur réelle de l’esprit. Et Dieu lui donna une épouse digne de lui, le comprenant entièrement, douce, modeste, ardente d’énergie et d’amour chrétiens, infatigable à se sacrifier ; elle fut une compagne inséparable et une aide précieuse pour toute sa vie.

Pendant ses voyages à l’étranger, il noua des relations à Prague avec le général Skrzynecki, chef de la révolution polonaise en 1830. L’élevant à des régions plus hautes, il lui montra que les voies révolutionnaires ne réussiraient plus : à la Pologne, et lui indiqua l’unique voie par laquelle elle pourra se relever d’une manière durable.

À la mort de son père, il se chargea de l’administration de ses biens et, au lieu de commander les paysans, qui étaient alors des serfs, avec la sévérité et la terreur (ainsi que le faisaient généralement les autres seigneurs), il se proposa de devenir leur ami et leur guide chrétien, leur exposant en toute chose la vérité et leur faisant sentir le devoir de s’y conformer. Le succès répondit à ses efforts : non seulement ses terres furent améliorées, mais agissant par conviction et le servant par dévouement, plusieurs de ses paysans connus pour avoir été vicieux, paresseux et voleurs, devinrent probes, honnêtes et laborieux. Il commença ainsi en Pologne l’émancipation des serfs dans la seule voie véritable et efficace, en leur procurant avant tout la liberté intérieure, celle qui délivre de l’esclavage du vice et dont la liberté extérieure n’est plus que la conséquence naturelle. Il s’efforça aussi, autant qu’il le put, d’amener les propriétaires ses voisins à agir de même.

Lorsqu’il se sentit appelé positivement par la voix de Dieu à une action plus large, avant de s’éloigner de son pays natal, il chargea un homme qui possédait sa confiance de la direction morale de ses paysans, et leur laissa par écrit quelques conseils, afin qu’en les pratiquant, ils pussent plus facilement maintenir en eux dans sa pureté l’esprit qui les avait régénérés 3. Le 23 juillet 1840, il les invita à un modeste repas d’adieu, au cours duquel beaucoup d’anciennes fautes furent confessées, des époux vivant depuis longtemps en mésintelligence se réconcilièrent, des ennemis jusqu’alors implacables se pardonnèrent leurs torts et s’embrassèrent.

Après une prière faite en commun à la chapelle, au milieu des pleurs de tous, Towianski prit congé d’eux en prononçant quelques paroles entrecoupées par l’émotion. Il était déjà monté à cheval quand un paysan portant une grande croix sortit précipitamment de l’église et, d’une voix haute et solennelle, s’écria : « Maître, vous ne partirez pas sans que je vous bénisse. Vous aurez beaucoup de contrariétés, mais n’oubliez pas vos paysans ! Si vous nous oubliez, Dieu s’éloignera de vous et vous tomberez. » Et il le bénit avec la croix. – Towianski n’oublia jamais ses paysans. Il en parlait souvent avec un profond sentiment d’amour, et vingt-sept ans plus tard, profitant d’une occasion favorable, il leur envoya avec une lettre touchante un nouvel exemplaire des conseils qu’il leur avait laissés avant de partir.

En passant par Posen, il rendit visite à l’archevêque Dunin, et lui fit connaître le but pour lequel il avait quitté son pays. Monseigneur Dunin sentit en Towianski l’esprit de Dieu, célébra dans l’antique cathédrale des Piast une messe pontificale, le bénit pour l’accomplissement de sa mission et lui fit présent de quelques précieux souvenirs. Towianski, à son tour, offrit à l’archevêque le cheval de selle sur lequel il était venu d’Antoszwincie. Il continua son voyage, visitant sur sa route plusieurs champs de bataille de Napoléon Ier, Eylau, Friedland, Leipzig, Bautzen, Dresde, etc.

Arrivé à Paris le 15 décembre 1840 en même temps qu’y entraient les cendres de Napoléon rapportées de Ste Hélène, il se rendit peu après à Bruxelles, où il revit le général Skrzynecki. Il eut avec lui sur le champ de bataille de Waterloo un entretien important dans lequel, résumant tout ce qu’il lui avait dit auparavant et à plusieurs reprises, il lui ouvrit un horizon très vaste et très élevé, dans lequel il lui présenta la marche progressive de l’Œuvre de la Rédemption à travers les siècles, la Pensée de Dieu dans cette Œuvre pour l’époque présente, et il l’appela à coopérer, un des premiers, à son accomplissement 4. L’esprit des temps nouveaux commença ainsi à se manifester au lieu même où le bras de Dieu avait brisé la puissance de Napoléon, après que le grand homme, qui avait commencé à préparer ces temps, eut dévié de la route de sa vocation.

Après avoir visité l’Angleterre et l’Irlande, Towianski retourna à Paris vers la fin du mois de mai 1841.

Il n’est pas sans intérêt de donner succinctement une idée de l’état dans lequel se trouvait l’émigration polonaise dans cette ville lorsque Towianski y arriva, et de la première impression que sa venue produisit sur elle. Je ne saurais mieux faire que de citer les paroles mêmes d’un de ces émigrés, Stanislas Falkowski, qui fut ensuite un de ses plus fidèles disciples et collaborateurs :

 

 « C’était une bien pénible épreuve de Dieu que notre exil !... Jetés sur une terre étrangère, au milieu du chaos des doctrines et des passions sociales et politiques qui y régnaient, nous sentions, il est vrai, le devoir de tout sacrifier au salut de notre patrie ; mais ce sentiment, naturel au Polonais, était infructueux pour notre patrie, puisque nous n’avions ni les moyens, ni la force nécessaires pour la sauver. Dans cet état, poussés par l’élan patriotique et ne trouvant nulle part d’appui moral, nous nous étions facilement laissés entraîner dans un tourbillon d’éléments étrangers, et à la fin, nous en étions devenus la proie. Nous avions accepté des principes contraires à notre esprit national, nous nous étions morcelés en divers partis, et nous cherchions la patrie, chacun à sa manière, dans les fausses voies de la diplomatie, des conspirations, des révolutions, etc. En nous agitant ainsi pendant des années, nous avions perdu nos forces, nous nous étions enchaînés dans des doctrines et des raisonnements ; notre trésor national, l’amour, le sentiment, s’éteignait par degrés en nous ; nous ne pouvions nous accorder en quoi que ce fût : la discorde, les accusations et les condamnations que nous nous lancions les uns contre les autres, et cela au nom du bien général, étaient devenues un fléau qui nous opprimait nous-mêmes et portait un dommage moral à notre patrie. Enfin, après avoir épuisé tous les motifs d’illusion, car tout nous avait trompés, nous nous trouvions abattus et épuisés, dans un vide et une sécheresse intérieure d’autant plus tristes, que peu d’entre nous voulaient reconnaître cet état déplorable.

« Une grande douleur accablait les patriotes qui portaient en eux un sentiment plus profond. Reconnaissant la triste réalité, non seulement ils ne voyaient aucun moyen d’y remédier, mais en outre ils sentaient la foi et la force intérieure diminuer de plus en plus dans leurs propres âmes. Dans cet état, plus d’une âme droite recourait instinctivement à Dieu, mais à aucun des patriotes, même les plus croyants, il ne venait l’idée que dans notre siècle civilisé, la religion pût décider du sort de la patrie, pût donner la force de la sauver ; au contraire, parmi nous, on craignait généralement que la tendance religieuse ne brisât notre tendance terrestre, révolutionnaire, qui était considérée comme seule efficace pour la patrie, et ne finît par nous amener à une résignation passive.

« Cependant quelques-uns, élevant plus haut leur esprit, pressentaient la vocation chrétienne de la Pologne ; ils pressentaient l’idée chrétienne qui nous est destinée, qui doit nous régénérer et nous amener à une patrie meilleure ; mais ceux-là mêmes – qui, dans les moments où la Grâce les touchait, sentaient, voyaient et prophétisaient, – après ces lueurs passagères, retombaient dans les ténèbres et la faiblesse. Semblables au voyageur égaré dans une forêt, qui, après avoir entendu au loin une voix amie, s’élance du côté d’où cette voix est venue, et qui un instant après, n’entendant plus rien, s’affaisse et désespère de nouveau, car il ne peut ni avancer ni rester où il est, – ces âmes, ne pouvant ni agir en aveugles, ni rester inactives, tombaient dans le doute, l’impuissance et le désespoir. – Rien de terrestre ne pouvait plus les soulager ni remédier à leur détresse ; ces âmes, par des tourments de martyrs, se préparaient à leur insu au grand moment de la miséricorde de Dieu.

« Dans cet état pénible, l’Occident civilisé ne pouvait nous donner aucun renfort, aucune consolation, car le matérialisme qui s’y étendait glaçait tout sentiment et toute tendance supérieure. Il est vrai que, dans ce temps, beaucoup de faits surnaturels préparaient le monde à l’époque chrétienne supérieure : l’apparition de la Mère de Dieu, à Paris, avait annoncé une effusion extraordinaire de la miséricorde de Dieu sur le monde ; la médaille qui s’était répandue en vertu de cette apparition appuyait cette annonce par de nombreux miracles ; des prophètes s’élevaient, prédisant la manifestation prochaine et visible des jugements et de la miséricorde de Dieu. Mais tout ce mouvement se produisait uniquement dans la sphère de la religion ; il n’avait pas d’influence sur la vie sociale et encore moins sur la vie politique, car la liaison de la religion avec la vie et avec les problèmes sociaux et politiques des temps actuels était encore cachée à l’homme.

« Le premier rayon d’une espérance venant d’en Haut nous vint par Adam Mickiewicz. Dès sa jeunesse, souffrant et luttant dans son âme, il dégageait son esprit de l’esclavage et des ténèbres, il aspirait à la lumière et à la liberté, et traçait des voies nouvelles à l’esprit de notre nation. Après que la révolution de 1830 eut été vaincue, souffrant des maux de la patrie, il soutenait en lui-même une pénible lutte en cherchant la solution de cette question, la plus importante pour le Polonais : – Faut-il chercher la force terrestre, païenne, et, avec cette force, secourir la patrie ; ou bien faut-il se soumettre humblement à Dieu, ne servir que Lui seul, et s’en remettre à Sa volonté quant à la patrie et à tout ce qui est le plus cher au Polonais ?... – Au milieu de cette lutte, un rayon de la Grâce de Dieu toucha Mickiewicz et il lui fut donné de voir dans son esprit et de prédire à la Pologne l’Homme envoyé de Dieu pour le salut de la Pologne et du monde. Quel Polonais ne connaît pas les paroles prophétiques des Dziady 5 ?...

« Mickiewicz eut foi en ce mystère d’un avenir heureux pour la Pologne et pour le monde, et, par ce sentiment de foi, dont il ne pouvait encore se rendre compte à lui-même, il éleva et vivifia pendant des années son esprit et celui de ses compatriotes. Enfin, frappé douloureusement par l’état de sa femme, devenue folle, il fut pour nous, au milieu de ses souffrances, l’organe d’une révélation positive. Pendant un banquet public donné pour lui, en décembre 1840, par nos compatriotes les plus éminents, il s’éleva en esprit, eut une vision et, dans une improvisation inspirée, déclara avec une certitude surhumaine, que le temps est proche où le Serviteur de Dieu paraîtra au milieu de nous, qu’il le voit venir, que par lui Jésus-Christ triomphera sur la terre, que de lui sortira la patrie servante de Jésus-Christ, et qu’un ordre nouveau, divin, s’établira dans le monde, car les paroles et les actions de cet homme seront pour le monde un modèle et une loi... Cette prophétie, par son caractère surnaturel, émut vivement les assistants, se répandit dans toute l’émigration, et Mickiewicz, en révélant ce qui en ce moment lui avait été donné d’en Haut, est devenu pour nous le prophète et le précurseur de l’Œuvre de Dieu.

« C’est dans cet état d’esprit qu’était notre émigration lorsque se répandit parmi nous la nouvelle de l’arrivée à Paris du Serviteur de Dieu. Mickiewicz, ayant à peine échangé quelques paroles avec Towianski, reconnut en lui l’homme qu’il avait prédit ; il fut pénétré d’une foi et d’une confiance si grandes dans sa mission, qu’ayant reçu de lui une parole d’espoir quant à la guérison de sa femme, il en parla immédiatement comme s’il avait vu ce miracle de ses propres yeux. La guérison miraculeuse de la femme de Mickiewicz, le changement extraordinaire opéré en lui-même, régénéré qu’il était par la joie d’avoir connu le vrai but et la vraie voie de la vie, et de plus, les témoignages que rendaient sur l’effusion de la miséricorde de Dieu deux de nos compatriotes, hommes de mérite, Gorecki et Sobanski, qui, les premiers après Mickiewicz, avaient connu Towianski, tout cela émut et vivifia en un instant toute notre émigration : ce fut pour nous un réveil subit, et nous vîmes, comme une chose naturelle et certaine, que Dieu jetait un regard de miséricorde sur la malheureuse Pologne. »

 

Tel était l’état des âmes dans l’émigration polonaise à Paris quand, sur l’invitation de Mickiewicz, on se rendit à l’église de Notre-Dame, où Towianski parla publiquement le 27 septembre 1841.

 

 

 

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CHAPITRE  II.

 

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Impression produite sur l’émigration polonaise par la parole de Towianski. – Celui-ci place dans l’église de Saint-Séverin une copie de l’image de Notre-Dame d’Ostrobrama, grandement vénérée en Pologne. – Il explique à ceux qui acceptent l’appel transmis par lui quels sont leurs devoirs.

 

On peut se faire une idée de l’impression que l’acte de Notre-Dame produisit sur l’émigration polonaise par les paroles suivantes du même Falkowski :

 

 « Un instant suffit à plusieurs d’entre nous pour rompre avec leur passé, pour repousser, comme des choses dignes de pitié, les fausses lueurs qui les avaient guidés jusqu’alors, leurs tentatives et leurs agitations. En présence de cette action si visible de la Grâce de Dieu, ceux mêmes qui étaient plus éloignés de la foi et de la confiance en la miséricorde de Dieu, furent réduits au silence. Une sérénité, une joie inconnues se répandaient dans les âmes, comme si, à des voyageurs égarés dans un sombre labyrinthe, se fût présenté un guide expérimenté qui, les prenant par la main, les eût conduits d’un pas assuré à la lumière, à la liberté et à la vie.  Quelque chose de bienheureux, de saint, s’était répandu dans l’atmosphère ; pour l’esprit élevé avait disparu la terre sombre, le ciel semblait ouvert, et du ciel semblait prêt à descendre sur la terre un monde nouveau, serein et heureux ; c’était comme si une armée invisible arrivait soudainement au secours de ceux qui, avec leurs dernières forces, soutenaient le combat, et les conduisait à une victoire certaine......... Non seulement à Paris, mais à Rome, à Bruxelles, en Angleterre, etc., il y avait des émigrés qui, au  moment même où leur parvint la nouvelle de la miséricorde de Dieu, ressentirent cette miséricorde, et défendirent cette nouvelle céleste comme le plus précieux trésor de leurs âmes. »

 

La consolation et la joie annoncées à Notre-Dame commencèrent ainsi à pénétrer dans ces âmes, qui, au milieu du chaos qui les entourait, avaient conservé vivante l’aspiration vers un idéal plus élevé.

Il se produisit alors chez un grand nombre un retour sincère vers Dieu ; en eux s’éveilla la conscience de l’action réelle sur la terre d’un monde supérieur, le désir de se régénérer et de mettre au service de la patrie ce souffle puissant et plus large de vie céleste qui s’était fait sentir au fond de leurs âmes découragées.

Avec un amour vigilant, Towianski suivait le développement de cette semence divine, à tout moment il était prêt à recevoir chacun ; et quiconque recourait à lui avec une âme sincère s’en retournait toujours joyeux et fortifié.

Pour alimenter ce réveil intérieur par quelque signe extérieur qui, en rappelant à ses compatriotes la profonde piété de leurs pères, les aidât à établir en eux la base de l’entière pureté intérieure, sur laquelle seulement l’homme peut s’élever et marcher avec l’aide d’en haut dans la voie montrée par le Verbe de Dieu, suivant les indications qu’il avait clairement senties dans son âme avant de quitter la Lituanie, il installa le 8 décembre 1841, dans une chapelle délaissée de l’antique église de Saint-Séverin, une copie à l’huile, faite par Wankowicz, de l’image de Notre-Dame d’Ostrobrama, grandement vénérée à Wilna et dans toute la Pologne. À cette occasion il adressa aux Polonais les paroles suivantes :

 

 

FRÈRESCOMPATRIOTES,

 

Le temps rendra manifeste et compréhensible pour tous ce qui est encore caché pour le monde et n’est accessible qu’à ceux dont l’âme languissante, s’élançant au-dessus de l’enveloppe terrestre, pressent la miséricorde de Dieu qui, par une effusion extraordinaire, se répand de nos jours dans l’Œuvre de Dieu et dans l’époque chrétienne supérieure, déjà commencée sur la terre.

C’est à vous, ô frères ! qui aspirez et sentez, que j’adresse aujourd’hui mon appel ; à vous, qui, ne trouvant rien d’étrange dans ce que je vous ai annoncé par la volonté de Dieu, ajoutez foi non à moi poussière, mais au sentiment intime qui vibre dans le fond de vos âmes.

Dieu tout-puissant a ouvert pour nous dans son Œuvre la source de sa miséricorde : humilions-nous devant ses insondables décrets et hâtons-nous de puiser à cette source sainte, car plus que beaucoup d’autres nous en avons besoin.

C’est aussi de cette source que nous vient le don de la miséricorde de Dieu que je vous annonce aujourd’hui :

 

La très sainte Reine de Pologne a choisi une antique chapelle abandonnée, dans un recoin des plus obscurs de Paris, et là, sous les traits de l’image miraculeuse d’Ostrobrama de Wilna, elle s’empresse de venir à votre secours.

Ô frères, accourons en ce lieu, déposons nos cœurs aux pieds de notre Dame et Souveraine, attisons l’étincelle de foi et d’amour qu’avec l’aide de la Grâce de Dieu nous avons conservée au milieu de la nuit longue et orageuse que nous avons traversée. Là aussi, sous sa très sainte protection, passons en revue notre intérieur, complétons ce que nous aurons découvert d’insuffisant en nous, épanchons nos sentiments comprimés, éveillons en nous le feu céleste de l’amour et du sacrifice, et préparons-nous ainsi pour la grande heure de Dieu, dans laquelle l’Œuvre de Dieu resplendira de son éclat céleste et répandra sur le monde les bienfaits qui lui sont destinés.

Mais avant que cette heure sonne, il faut que les premiers appelés au service de cette œuvre se vouent à l’accomplissement de leur vocation chrétienne ; il faut que devant le Seigneur des seigneurs se présente toute prête, animée d’un même feu, fondue dans un même feu, la Légion du Seigneur que ce Maître suprême fortifiera de sa Grâce et emploiera au service actif dans l’Œuvre de sa miséricorde.

Vous, martyrs de la liberté ! qui aspirez et sentez ; vous, qui souffrez aujourd’hui sous le joug des forces terrestres ; vous, que Dieu juste et miséricordieux a affligés plus que d’autres pour vous rapprocher davantage de Lui, pour vous appeler plus tôt, pour vous occuper plus activement ; vous avez trouvé devant Lui le premier droit à ce grand honneur. – Votre union sainte deviendra la base du colosse de l’Œuvre de Dieu, que la droite du Tout-Puissant commence déjà à élever. Vos voies exceptionnelles vous ont préparé cette destinée exceptionnelle.

Ô âme slave ! dans ta simplicité tu as l’organe pour comprendre la voix de ton Seigneur ; les siècles passés durant lesquels tu as conservé la pureté de ton germe chrétien au milieu de la corruption universelle te rendent ce témoignage ; et le mérite de ta fidélité à Jésus-Christ, Notre Seigneur, te réjouira bientôt.

J’attends avec un ardent désir le moment qui m’est destiné pour commencer un service plus actif envers vous, frères compatriotes, et, en attendant, comme votre serviteur, je vous adresse dans la joie de mon âme ces paroles de consolation.

 

Depuis lors cette chapelle, restaurée et tenue avec un grand soin, devint pour un très grand nombre de Polonais un lieu de refuge spirituel, où ils accouraient pour faire un retour consciencieux sur eux-mêmes, pour repasser dans leurs cœurs les choses qu’ils avaient entendues, pour s’orienter dans le nouvel horizon qui leur était découvert, et puiser la force d’y conformer leur vie.

On reconnut plus tard que cette chapelle était édifiée sur l’emplacement même où s’élevait, il y a des siècles, l’ermitage de Saint-Séverin, et qu’elle avait été, au commencement du XIVe siècle, le premier sanctuaire dédié, à Paris, à l’Immaculée Conception.

Pour mieux éclaircir ce qui avait été annoncé d’une manière sommaire à Notre-Dame, Towianski se tint à la disposition de ses compatriotes depuis le 27 mars jusqu’au 30 avril 1842, et reçut chaque jour chez Mickiewicz toutes les personnes qui se présentaient. À la clôture de ces réunions, il déclara qu’il recevrait à l’avenir chez lui à Nanterre tous ceux qui, ayant reconnu l’appel de Dieu, sentiraient le devoir de prendre une part réelle et active à l’accomplissement de cet appel.

Voici le résumé de tout ce qu’il a dit de plus essentiel dans cette seconde série de réunions :

 

 

                CHERSFRÈRES,

 

Avant d’aborder le but principal de notre réunion, je sens le devoir de vous exposer sommairement ce que Dieu, dans sa miséricorde, m’a permis d’accomplir sur le champ de ma vocation depuis mon arrivée en France.

L’année dernière, en annonçant l’Œuvre de Dieu, j’ai dit que je n’apporte ni la sagesse des choses humaines, ni la science, le savoir, etc. ; que ce que j’apporte vient d’en Haut, de la volonté et de la Grâce de Dieu, de la source ouverte par Jésus-Christ. C’est pourquoi il ne m’est pas permis d’agir sur le champ de ma vocation d’après mes propres vues et mes propres désirs ; comme indigne instrument de la miséricorde de Dieu, je dois obéir uniquement à tout signe de Dieu, par conséquent, je dois chercher, pour chaque moment, la volonté de Dieu, je dois chercher ce que cette volonté me destine de faire, quand et comment le faire.

Accomplissant mon devoir dans cet esprit, outre les services rendus aux individus que Dieu m’a appelé à servir particulièrement, j’ai annoncé publiquement l’Œuvre de Dieu dans l’église métropolitaine de Paris, j’ai installé l’image de la Mère de Dieu, d’Ostrobrama de Wilna, dans l’église de Saint-Séverin, et j’ai commencé, le jour de Pâques, des réunions pour l’émigration polonaise, chez notre frère Adam Mickiewicz. Dans ces réunions, j’ai exposé la réclamation et l’appel que Dieu fait, dans son Œuvre, à l’homme, aux individus et aux nations, aux gouvernants et aux gouvernés. Parlant à des catholiques et à des Polonais, je leur ai exposé, dans la lumière de l’Œuvre de Dieu, la pensée de Dieu qui repose sur l’Église éternelle de Jésus-Christ, et la grande vocation chrétienne de la Pologne : de là, les grands devoirs de l’émigration polonaise, appelée à servir l’Église et la Pologne, afin de les aider à accepter et à accomplir la réclamation et l’appel de Dieu. J’ai exposé quels comptes résulteront pour l’homme et quelles directions se traceront pour lui, suivant qu’il acceptera ou repoussera cette réclamation et cet appel. J’ai répondu, soit en particulier, soit publiquement, à chaque objection qui m’a été faite ; j’ai résolu les questions, dissipé les doutes, levé les difficultés, etc.

Quoique vous n’ayez reçu jusqu’à présent, mes chers frères, qu’une faible parcelle de ce qu’il vous est destiné de recevoir dans l’Œuvre de Dieu – car vous n’avez pu encore ni approfondir, ni vous approprier ce dont nous avons parlé – néanmoins vous l’avez accepté avec vénération par le tressaillement de vos âmes, par ce mouvement de foi, d’adoration et d’amour que l’homme doit à tout ce qui lui vient d’en Haut ; et aujourd’hui, il n’y a plus pour vous, mes frères, aucun doute que cette Œuvre est l’Œuvre de Dieu, la même Œuvre que Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ a faite et que l’Église a conservée dans sa doctrine, dans ses saintes formes et cérémonies. Il n’y a plus de doute que c’est dans l’Église, pour son élévation, pour le triomphe de Jésus-Christ, que se fait cette Œuvre : car elle se fait afin que l’homme connaisse plus à fond la loi de Jésus-Christ et la mette en pratique dans sa vie privée et dans sa vie publique. Il n’y a plus de doute que ce n’est que de cette Œuvre, du degré supérieur de la voie chrétienne auquel cette Œuvre élève l’homme, que découleront pour lui les biens chrétiens, éternels et temporels, qui lui sont destinés : ces biens après lesquels l’esprit soupire depuis des siècles, mais que jusqu’à présent l’homme revendiquait en vain, car, ayant abandonné la voie chrétienne et l’Église de Jésus-Christ, il ne cherchait ces biens célestes que dans la voie des réformes terrestres, ou dans celle des révolutions, des guerres meurtrières et païennes. Il n’y a pas non plus de doute pour vous que, dans cette Œuvre, la tâche de l’esprit et celle de l’homme, la religion et la politique, le salut éternel et le bonheur temporel, en un mot, les intérêts du Ciel et de la terre, que l’homme en suivant des voies détournées a jusqu’à présent séparés, s’unissent dans une harmonie destinée par la pensée de Dieu et s’appuient mutuellement ; car, dans cette Œuvre, l’homme élevé à un degré supérieur de la voie chrétienne, voit toutes choses dans la lumière de la loi de Jésus-Christ, et dispose tout d’après cette loi, dans sa vie privée et sa vie publique.

Parmi vous, mes très chers frères, j’en vois qui, restés fidèles à la foi sainte de nos aïeux, se tenaient au degré de la voie chrétienne qu’ils connaissaient, en repoussant constamment, comme une tentation, tout ce qui, au nom du progrès et de la civilisation terrestres, les appelait à s’élever, mais hors de la voie chrétienne et de l’Église de Jésus-Christ, dans les voies terrestres seules. Ne trouvant plus sur cet ancien degré un aliment qui pût suffire à leurs âmes, ni une force qui pût rendre la vie à notre chère patrie, ils passaient leurs jours dans la douleur, aspirant à ce qui est saint dans la tradition de l’Église, à ce qui est chrétien dans le glorieux passé de notre patrie. – Parmi vous, j’en vois aussi que cette force puissante qu’on appelle l’esprit du siècle a arrachés à l’ancien degré de la voie chrétienne et a élevés, mais hors de la voie et de l’Église de Jésus-Christ. Eux aussi, ne trouvant pas là d’aliment pour leurs âmes, ni de force pour ressusciter la patrie, ils se desséchaient dans la douleur causée par des pressentiments trompés, des espérances déçues, des bons désirs et des efforts restés infructueux. Et aujourd’hui que l’Œuvre de Dieu vous a tous unis dans l’Église et vous élève les uns et les autres au degré propre à l’époque chrétienne supérieure, les uns et les autres, mes très chers frères, vous trouvez tout ce que vous avez cherché à atteindre et ce qui est devenu pour vos âmes un besoin indispensable.

Vous sentez que la seule foi dans l’enseignement de l’Église et la pratique seule de ses formes et cérémonies, sans l’accomplissement de l’essence de la loi de Jésus-Christ, ne bâtissent pas, n’élèvent pas l’Église, n’étendent pas le Royaume de Jésus-Christ sur la terre. Vous sentez que dans l’Œuvre de Dieu l’essence de la loi de Jésus-Christ est présentée, éclaircie et appliquée à toutes les voies de la vie de l’homme. Vous sentez que cette Œuvre ressuscite la foi sainte de nos aïeux, l’élève, lui donne la vie chrétienne et l’action sur la terre pour le triomphe de Jésus-Christ et de son Église, ainsi que pour la résurrection de notre patrie chrétienne. Vous sentez qu’il n’y a que la loi de Jésus-Christ vivante, pratiquée par les Polonais, qui puisse ressusciter la Pologne, lui donner l’existence et la direction qui lui sont destinées, tandis que la vie terrestre la plus large et les actions terrestres les plus brillantes non seulement seront infructueuses pour notre patrie, mais attireront sur elle une oppression et des malheurs encore plus grands, jusqu’à ce que la volonté suprême qui appelle l’homme et les nations à la pratique de la loi de Jésus-Christ soit acceptée et accomplie. Vous sentez donc, mes frères, qu’en devenant serviteurs de l’Œuvre de Dieu, vous devenez des fils et des serviteurs de l’Église et de la patrie, plus fidèles et plus actifs. De là vient votre feu chrétien et polonais, cette ardeur qui vous pousse à rejeter les voies et les moyens inférieurs et faux, et à vous consacrer sans réserve à l’accomplissement de votre vocation dans l’Œuvre de Dieu.

Voilà, mes frères, les fruits bénis de ce qui a été fait jusqu’à présent dans l’Œuvre de Dieu. Vous commencez déjà à jouir de ces fruits, vous tous qui, au milieu des ténèbres qui couvraient le monde et vous-mêmes, n’avez pas cessé de soupirer au fond de vos âmes après la lumière du jour de Dieu, et qui, à la nouvelle de la miséricorde divine se répandant dans son Œuvre, avez tressailli de foi, d’espérance et d’amour, et vous êtes appliqués à connaître cette Œuvre.

Et maintenant, pour conclure les services que je vous ai rendus jusqu’à présent, et nous fortifier pour l’accomplissement de nos devoirs, offrons ensemble, comme compagnons d’une même vocation, notre adoration, nos prières et nos vœux à Notre Seigneur Jésus-Christ, sons son étendard qui est celui de l’Œuvre de Dieu, afin que cet acte, accompli par nous en esprit et dans la forme, soit, devant le ciel et devant la terre, un témoignage que notre groupe, quoique bien petit encore, constitue déjà le commencement du cercle des serviteurs de l’Œuvre de Dieu, dont j’ai dit, lors de l’installation de l’image de la Mère de Dieu, d’Ostrobrama, dans l’église de Saint-Séverin : « Il faut avant tout que, devant le Seigneur, se présente la Légion du Seigneur, animée d’un même feu, fondue dans un même feu !..... »

 

Après avoir prononcé ces paroles, le Serviteur de Dieu s’est approché, avec le plus profond respect, de l’étendard placé devant les assistants, il a enlevé le voile qui le couvrait, et, sur un fond de velours blanc, a paru l’image de Notre Seigneur Jésus-Christ couronné d’épines 6. Les assistants, émus jusqu’au fond de l’âme, sont tombés à genoux et, en versant des larmes, ont remercié Dieu de sa miséricorde qui, après tant d’années, les réunit, eux orphelins, dispersés dans l’exil, sous ce signe sacré, les met sous la conduite de Notre Seigneur Jésus-Christ et leur donne l’aide du Serviteur suscité par Jésus-Christ. En même temps, ils ont fait le vœu d’une fidélité inébranlable à cette Œuvre sainte, de laquelle découle pour eux un bien si grand et si au-dessus de leur attente.

Puis le Serviteur de Dieu a lu, d’une voix émue, l’écrit suivant préparé par lui pour cet acte :

 

 

                CHERSFRÈRES,

 

Que Dieu miséricordieux nous bénisse dans ce grave moment, où, rangés sous l’étendard de l’Œuvre de Dieu, nous nous consacrons à l’accomplissement de notre vocation !

Je ne doute pas que vous ne sentiez, mes chers frères, la sainteté de cet étendard, sur lequel figure l’image de Jésus-Christ couronné d’épines. Mais comme pour nous, serviteurs de l’Œuvre de Dieu, il importe beaucoup de connaître la signification réelle de ce signe sacré de notre service, c’est donc mon devoir de vous dire ce que je sens à cet égard.

Voilà le suprême degré de l’amour et du sacrifice, de la plus sainte élévation de l’esprit, du plus complet repos en Dieu, de la plus entière soumission à Dieu !..... C’est pour la première fois depuis la création du monde que la vie céleste s’est manifestée sur la terre dans une telle pureté et une telle plénitude..... C’est pour la première fois qu’un tel amour et un tel sacrifice, une telle prière et une telle adoration ont été offerts à Dieu dans l’esprit et dans l’action accomplissant la volonté de Dieu..... Cette image représente donc ce qui est et sera éternellement le degré suprême pour le monde, elle représente le dernier but vers lequel la Volonté de Dieu, le Verbe de Dieu appelle l’homme à tendre durant les siècles.

À cause de la résistance de l’homme à accepter la Volonté de Dieu, le Verbe de Dieu, ce degré suprême assigné au monde, n’ayant pu se manifester devant le monde dans les actions qui étaient destinées, il s’est manifesté dans l’action que Dieu a permise par suite de cette résistance, dans la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ et sa mort sur la croix. Et c’est dans cette action, portant sur la terre le caractère du dernier abaissement, que s’est manifesté le ciel destiné à la terre ; qu’a été transmise à l’homme la Volonté de Dieu, le Verbe de Dieu ; qu’a été présenté, pour les siècles, le modèle suprême du progrès chrétien de l’homme ; qu’a été consommée l’Œuvre du salut du monde.

Dans cet amour, ce sentiment, ce ton céleste, avec lequel l’Agneau de Dieu s’est dévoué à la passion et à la mort sur la croix, est descendu sur la terre ce feu d’amour et de sacrifice, dont il a dit lui-même : « Je suis venu pour jeter le feu dans la terre ; et que désiré-je, sinon qu’il s’allume ? 7 » Dans ce ton se sont manifestées la lumière et la force du ciel destinées à la terre, se sont manifestés la pensée de Dieu pour le monde et le sacrifice qui a accompli cette pensée. Dans ce ton se trouve l’essence de toutes les vérités célestes que l’Agneau de Dieu a accomplies et a transmises pour que l’homme les accomplisse, l’essence de tous les sacrifices qu’Il a faits. Dans ce ton se trouve aussi l’essence de tous les tons, sentiments et grandeurs chrétiennes que l’homme a produits et produira pendant les siècles. Tout ce qui s’est manifesté jusqu’à présent dans le monde de supérieur à la terre, et se manifestera jusqu’à la fin du monde, tout cela est renfermé dans cette suprême unité chrétienne.

L’homme, à cause de son amour excessif de la terre et de son manque d’amour pour le ciel, n’ayant pas voulu accepter la lumière destinée à dissiper les ténèbres du monde, et la force destinée à tirer le monde de sa bassesse, l’Agneau de Dieu a permis que sur lui retombassent les suites de ce péché du monde ; il s’est soumis à la passion et à la mort sur la croix. Et cette soumission la plus sainte à ce que l’Œuvre du salut du monde soit accomplie de cette manière, a provoqué à la lutte les extrêmes les plus éloignés, les sommets et les tons les plus opposés : face à face se sont présentés le ciel et l’enfer, le Verbe de Dieu incarné et le Prince des ténèbres ligué dans cette lutte avec le Prince de ce monde ; le plus grand amour pour élever la bassesse s’est présenté en face de la plus grande résistance à s’élever ; la plus grande élévation destinée au monde, en face du plus profond abaissement du monde ; et ainsi s’est montré à la fois ce qu’était le monde et ce qu’il doit être selon la pensée de Dieu qui repose sur lui. L’homme a vu des yeux de son corps, cette pensée accomplie ; il a vu le Verbe de Dieu vivant, agissant dans le monde, dans toute sa grandeur et sa vérité, dans toute la liberté et le caractère célestes ; il a vu, afin que ce qu’il a vu, il l’accomplisse dans le cours des temps.

Après avoir accompli ainsi l’Œuvre du salut, Notre Seigneur Jésus-Christ est monté au ciel en laissant aux siècles à venir d’accepter et de manifester, dans la vie chrétienne, le ciel qu’il a présenté et que le monde a repoussé. Par suite de cela, l’Agneau de Dieu efface durant les siècles les péchés du monde, dirige l’Œuvre du salut du monde qu’il a accomplie, dirige la grande élaboration qui se fait dans le monde afin qu’il soit purifié par une pénitence qui satisfasse pour ses péchés, et qu’il s’élève à la hauteur montrée par l’Agneau de Dieu. Cette action, l’Agneau de Dieu l’accomplit par la puissance divine de l’amour et du sacrifice, selon la loi de la Grâce pour ceux qui sont soumis au Verbe de Dieu, selon la loi de la force et de la rigueur pour les opiniâtres. Tout ce qui se passe dans le monde, chaque évènement, le plus grand et le plus petit, tout sert à cette grande Œuvre du salut du monde, tout en est l’instrument supérieur ou inférieur ; toutes les forces de ce monde et de l’autre monde appuient depuis des siècles et appuieront durant les siècles les paroles et les actions de l’Agneau de Dieu.

Accomplir une telle Œuvre au milieu des plus grands obstacles que la terre et l’enfer ont opposés pour repousser le ciel descendant sur leurs royaumes, montrer une telle élévation, produire le fruit d’un tel amour et d’un tel sacrifice, et par cela devenir Sauveur, Maître et Juge du monde, le Verbe de Dieu incarné le pouvait seul ; celui-là seulement le pouvait, qui, après avoir vaincu le corps, le monde et Satan, s’est établi au degré suprême de la voie qu’il a présentée et a agi de ce degré, du sommet du Royaume qu’il a fondé, du sommet de l’Église qu’il a bâtie ; celui-là seulement le pouvait, qui est venu dans ce monde, non comme y vient tout homme, pour acquitter ses comptes, pour faire son propre progrès, son propre salut, mais qui, pur de toute souillure, par amour du salut du monde, est descendu dans le monde, afin de présenter le modèle suprême, de montrer la hauteur céleste que Dieu a destinée comme sommet suprême du monde, comme degré final de la tendance et du progrès du monde.

L’étendard sur lequel brille l’image de ce sommet suprême est donc le signe du Verbe de Dieu accompli, de la loi céleste, destinée au monde, accomplie, le signe de l’Église bâtie, du Royaume céleste fondé dans le monde ; c’est aussi le signe de la force chrétienne, céleste, par laquelle tout cela a été accompli par Jésus-Christ, et par laquelle l’homme doit l’accomplir selon le modèle qui lui a été donné. Cet étendard guidera l’homme dans toute l’étendue de la voie chrétienne ; il embrasse toutes les époques chrétiennes que l’homme aura à traverser pour accomplir le Verbe de Dieu ; il embrasse tout le Royaume, toute l’Église de Jésus-Christ, que, dans ce même but, l’homme doit élever dans les époques chrétiennes, depuis la base jusqu’au sommet.

Telle est la signification générale de l’étendard de l’Œuvre de Dieu. Dans la suite de nos communs travaux, ce sera mon devoir de compléter ce que je ne vous expose aujourd’hui, mes frères, que d’une manière générale.

 

Après la lecture de cet écrit, le Serviteur de Dieu a expliqué la signification de la médaille portant l’image de la Mère de Dieu avec des rayons sortant de ses mains et dirigés vers la terre ; il a dit que ces rayons se répandent aujourd’hui sur la terre, afin que l’Œuvre du salut se continue dans l’époque chrétienne supérieure ; que c’est pour ce motif que cette médaille est destinée à être celle de l’Œuvre de Dieu ; que, par la Grâce de Dieu et le sacrifice des serviteurs de cette Œuvre, elle peut devenir une aide céleste qui fortifie ces serviteurs dans la voie de leur vocation. Enfin, chacun des frères présents a reçu une de ces médailles.

Après cet acte, pendant lequel les mouvements de l’âme, les soupirs, les larmes et les paroles de tous ceux qui y avaient pris part, étaient une commune prière, tous ensemble ont dit à genoux l’invocation : Sub tuum praesidium etc. ; puis ils ont chanté en chœur le psaume : « Dieu est notre refuge et notre force, etc. » – Parmi les assistants, il s’en trouvait qui, ayant appartenu dans l’émigration à des partis opposés, portaient les uns contre les autres un tel esprit de haine et de vengeance que, presque à chaque rencontre, ils en venaient à des provocations ; mais à ce moment à jamais mémorable, l’émotion, les larmes, les embrassements fraternels, le pardon des injures, l’oubli des haines réciproques, les promesses solennelles d’union, d’amour, d’amitié éternelle témoignèrent que cet acte de l’époque chrétienne supérieure, qui a donné naissance au cercle des serviteurs de l’Œuvre de Dieu, a formé en même temps le premier germe de la Pologne régénérée en Jésus-Christ. En voyant ces résultats, Towianski a dit :

 

Nous sommes dans la patrie, mes frères !... car cet esprit, ces sentiments chrétiens et polonais qui nous animent et nous unissent en ce moment, c’est l’essence de notre patrie. Cette patrie est encore très restreinte sur la terre, mais elle est large et vaste en esprit, car des millions de Polonais, nos pères et nos frères, qui, dans l’autre monde, vivent et servent Jésus-Christ sous le même étendard que nous, s’unissent à nous en ce moment ; ils brûlent du désir de s’unir de même avec tous leurs compatriotes, afin de pouvoir, dans cette union, vivre avec eux et par eux, servir Jésus-Christ, son Église et la patrie !... C’est cet esprit d’amour et de sacrifice que la Pologne tout entière est appelée à accepter et à transmettre au monde dans sa vie, dans ses actions privées et publiques, et d’abord dans celle de ses actions qui, selon les décrets de Dieu, doit précéder toutes les autres : la pénitence nationale et, par cette pénitence, le recouvrement de l’existence nationale indépendante. C’est seulement dans cet esprit que la Pologne peut agir efficacement avec la Russie, peut même lutter avec elle, non, comme jusqu’à présent, par la force de la haine et de la vengeance qui cherche l’humiliation et la perte du prochain qui opprime, mais par la force de l’amour qui, en se dévouant pour le vrai bien de ce prochain, tâche de lui donner un motif chrétien pour que, d’ennemi, il devienne un frère, un ami en Jésus-Christ. Lorsque le Polonais aura déposé devant Dieu, sur l’autel de la patrie, son désir pur que la volonté de Dieu soit accomplie par la Russie, de même que par toutes les autres nations du monde, qu’ainsi la Russie devienne aussi grande et aussi heureuse que cela lui est destiné dans les décrets de Dieu, et lorsque, par suite de ce désir, le Polonais sera prêt à se dévouer pour le bien de la nation qui l’opprime, alors ce fruit de l’amour de Dieu et du prochain, produit par le Polonais sur ce champ le plus difficile pour lui, mettra fin à la rude pénitence de la Pologne, élèvera la nation martyr au poste qui lui est destiné de nation magistrat chrétien pour le monde, et lui méritera l’appui de Dieu pour l’exercice de cette magistrature.

 

Ces paroles ont éveillé un vif sentiment d’amour de Dieu et du prochain, et les assistants ont chanté en cœur le cantique dont voici la traduction :

 

« Recevez, Seigneur, nos travaux, nos combats et notre vie dans le sacrifice :

« Que votre amour et votre vérité réjouissent notre vallée !

« Que l’ennemi, se soumettant, reconnaisse vos saintes lois !

« Que, dans l’union fraternelle, il glorifie votre Nom durant les siècles ! »

 

À la réunion suivante, Towianski exprima aux assistants son désir de s’entretenir avec eux, unis à lui sous l’étendard de l’Œuvre de Dieu, sur les devoirs qui, dans ces temps, reposent sur les serviteurs de l’Œuvre. Voici en résumé ce qu’il a dit à ce sujet :

 

Par la volonté de Dieu, ayant élevé l’étendard de l’Œuvre de Dieu, et sous cet étendard, m’étant d’abord uni avec vous, mes frères, qui y avez été préparés par dix ans de récollection sur une terre étrangère, je dois maintenant rendre compte devant le Saint-Père, notre souverain chef spirituel, de ce que j’ai fait et de ce qu’il m’est destiné de faire dans l’avenir, et demander en même temps son aide, sa protection et sa bénédiction pour l’accomplissement de ma vocation ; je dois enfin continuer pour vous les services commencés et servir, en union avec vous, ceux qui voudront recevoir notre service. Tel est l’ordre dans lequel il nous est destiné d’accomplir notre vocation, et cet accomplissement dépend de la miséricorde de Dieu sur nous ; il dépend aussi en grande partie de nous-mêmes, de notre amour et de notre sacrifice.

Vous sentez, mes frères, combien est grave mon devoir de présenter au Saint-Père la réclamation et l’appel que Dieu fait à l’homme dans son Œuvre ; vous sentez de quelle importance est l’accueil que cette Œuvre recevra du Saint-Siège : les desseins de la miséricorde de Dieu, qui veut que son Œuvre soit transmise à l’homme et s’étende dans le monde, s’accompliront-ils avec l’union et l’appui des ministres de l’Église ? ou bien Dieu permettra-t-il que, sans cette union et cet appui, l’Œuvre de Dieu porte ses fruits seulement pour ceux qui, s’appuyant sur Dieu seul, sentiront et accepteront d’eux-mêmes sa miséricorde qui se répand dans cette Œuvre ?..... Quoi qu’il arrive, espérons, mes frères, que tôt ou tard viendra le temps où le monde et ceux qui le gouvernent, oppressés par les ténèbres, éveilleront en eux le désir de la lumière, et se tourneront avec la vénération qui lui est due, vers le secours que présente l’Œuvre de Dieu... Vous pouvez sentir facilement avec quelle ardeur je désire remplir au plus tôt mon devoir sacré envers le Siège apostolique et contribuer ainsi, dans la mesure qui m’est destinée, à ce que se trace pour le monde la direction de la Grâce et non celle de la force et de la permission de Dieu !... Mais le moment et la manière de remplir ce devoir de ma vocation ne dépendent pas de moi ; ils dépendent uniquement du signe de Dieu que nous devons attendre dans l’humilité, l’amour et le sacrifice... En attendant, accomplissons, mes très chers frères, ce qu’il nous est destiné d’accomplir maintenant ; c’est sur ce point que j’appelle encore votre attention.

L’année dernière, en annonçant l’Œuvre de Dieu, je vous ai dit d’une manière générale, et cette année, dans nos réunions chez notre frère Adam Mickiewicz, je vous ai expliqué par des éclaircissements détaillés, combien est triste l’état actuel du christianisme dans le monde, et combien cet état menace l’Œuvre même du salut du monde ; enfin je vous ai exposé qu’au milieu de ce malheur extrême, l’Œuvre de Dieu donne à l’homme une aide et un secours efficaces. Dans cette Œuvre sainte, nous sommes appelés à prendre la part qui nous est destinée, à servir le prochain, qui, après avoir erré pendant des siècles dans les ténèbres, est appelé, dans ces jours où commence l’époque chrétienne supérieure, à recevoir une lumière chrétienne plus grande, à entrer dans la voie chrétienne, à y commencer son progrès chrétien supérieur, à se tracer ainsi, pour les siècles de son avenir, une heureuse direction vers son vrai but. Vous accomplirez ce saint devoir, mes frères, lorsque, par la force chrétienne de votre amour et de votre sacrifice, vous accepterez d’abord vous-mêmes cette lumière, vous entrerez dans cette voie, y progresserez et vous y élèverez ; lorsque, étant parvenus à ce que la lumière que vous aurez reçue soit devenue votre propre manière de voir et de sentir, vous la présenterez vivante à votre prochain, tant dans votre esprit que dans vos paroles et vos actions ; lorsque par là vous serez devenus, comme cela vous est destiné, des apôtres de cette époque. Vous sentirez donc facilement, mes frères, que votre principal devoir actuel est de vous efforcer d’atteindre ces conditions indispensables à l’apostolat de cette époque, qui est celle de la vie, de la pratique du Verbe de Dieu. Mon devoir, à moi, est de vous faciliter l’accomplissement du vôtre qui comprend de nombreuses obligations chrétiennes, tant intérieures qu’extérieures. C’est pourquoi, mes frères compagnons, j’offre mes services à chacun de vous en particulier, et dans ce but, je vous engage à profiter de mon séjour parmi vous, qui, peut-être, ne sera plus que de courte durée. Vous pouvez vous adresser à moi à tout moment et dans tous vos besoins, dans toutes les circonstances et toutes les difficultés de votre position ; je vous assure que je ferai tous mes efforts afin d’obtenir l’aide de la Grâce de Dieu, et, avec cette aide, de vous amener au poste qui vous est destiné comme serviteurs appelés à l’Œuvre de Dieu. Unis sous l’étendard de l’Œuvre de Dieu par le vœu d’une commune vocation, profitons de la Grâce qui se répand de nos jours, pour consolider ce commencement de notre union, afin que plus tard, après que j’aurai rempli mon devoir envers le Siège apostolique, nous puissions d’autant plus facilement arriver à une pleine union en Jésus-Christ, union qui nous est destinée pour cette vie et pour les siècles de notre avenir.

La miséricorde de Dieu appuie visiblement nos premiers pas ; dans vos âmes brûle un feu d’amour pour Dieu, le prochain et la patrie, brillent une liberté et une joie en Jésus-Christ, qui vous étaient inconnues jusqu’à présent. Puisse ce commencement si heureux nous raffermir dans la foi que la miséricorde de Dieu ne cessera de nous appuyer jusqu’à la fin ; que si, par notre sacrifice, nous maintenons en nous ce feu d’amour pour Dieu, le prochain et la patrie, nous accomplirons tout ce que, dans les décrets de Dieu, il nous est destiné d’accomplir. Mais ne nous illusionnons pas, mes frères, en croyant que tout nous sera facile. Le monde n’ayant pas d’amour pour la Volonté, le Verbe de Dieu, de grandes contrariétés peuvent tomber sur les serviteurs de l’Œuvre de Dieu, dans laquelle se fait la réclamation pour que cette Volonté, ce Verbe soit accompli. Renonçons donc, mes frères, à nous-mêmes et à tout ce qui est de nous ; soumettons-nous et dévouons-nous à tout. Notre Seigneur Jésus-Christ a dit : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître ; et l’envoyé n’est pas plus grand que celui qui l’a envoyé 8..... Vous aurez à souffrir bien des afflictions dans le monde, mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde 9. »

 

L’effusion extraordinaire de la Grâce qui s’était manifestée dans ces réunions laissa une impression ineffaçable dans l’esprit de tous ceux qui y prirent part.

Beaucoup d’âmes furent guéries : dans toutes, la foi fut fortifiée, de nouvelles espérances éveillées, et une joie inexprimable répandue. Une région supérieure paraissait ouverte pour la terre : une nouvelle direction était tracée : une nouvelle force pénétrait dans les cœurs.

 

 

 

 

 

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CHAPITRE  III.

 

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Il fait tout ce qui est en son pouvoir pour présenter l’appel de Dieu au roi Louis-Philippe et au pape Grégoire XVI, puis il se retire en Suisse.

 

Tandis qu’André Towianski attendait les signes de la volonté de Dieu pour se rendre auprès du Saint-Père, il sentit le devoir de parler au roi Louis-Philippe. Il devait être reçu le 1er mai 1842, à onze heures du matin ; mais, s’étant rendu avec Mickiewicz aux Tuileries, on lui fit observer qu’il ne pouvait être introduit auprès du roi, parce qu’il n’était pas en habit. Lui, toutefois, ne crut pas devoir quitter la redingote qu’il portait habituellement, et toujours de la même forme. « Avec cet habit, dit-il, je vais à l’église, je me présente devant Dieu ; je puis donc me présenter avec ce même habit devant le roi des Français. »

Pendant ce temps, le gouvernement russe lui confisqua ses biens, sous prétexte que le terme de son passeport étant expiré, il n’était pas rentré au pays après en avoir reçu la sommation, quoiqu’il eût expliqué personnellement au comte Kisielew, alors ambassadeur de Russie à Paris, le motif qui l’avait déterminé à quitter son pays natal et l’empêchait pour le moment d’y retourner. D’autre part, les calomnies et les persécutions s’accumulant contre lui, le gouvernement français, sans se préoccuper de rechercher la vérité, décida son éloignement. Le 18 juillet 1842, Towianski reçut l’ordre de quitter la France ; on lui reprochait entre autres choses d’avoir prédit la mort du Duc d’Orléans ; et cet évènement eut lieu précisément le 13 juillet, le jour même où fut signé le décret d’expulsion 10.

Après avoir quitté Paris, il se rendit à Ostende. En traversant Ham, il aperçut Louis-Napoléon, alors prisonnier dans cette ville, qui se promenait sur la plate-forme de la forteresse, et dit à cette occasion : « Voilà un prisonnier bien dangereux ! Sur le trône, il pourra causer un grand dommage à la France si les Français ne cherchent que la gloire, c’est-à-dire, s’ils cherchent à ressusciter les traditions de Napoléon Ier, non pour la mission que portait son esprit, mais pour continuer son péché. »

Quelques mois après, il quitta Ostende et se rendit à Bruxelles. Là, tout en se préparant à partir pour l’Italie afin de se présenter au Saint-Père Grégoire XVI, il ne cessait d’aider de ses conseils ses amis de Paris, d’encourager, par ses écrits, leurs bonnes dispositions et d’accomplir les devoirs de sa vocation envers tous ceux qui venaient le visiter.

À cette époque il y avait en France un homme du peuple qui, ayant de fréquentes extases, dépeignait sous de vives couleurs l’affaiblissement progressif de la foi dans les cœurs, ainsi que les conséquences terribles qui en résulteraient pour la France et pour le monde. Depuis quelques années il disait : « que des temps nouveaux allaient commencer, où le monde serait poussé à retourner sur la voie de Jésus-Christ et à accomplir plus strictement sa loi ; que l’homme instrument de ce secours devait sortir du fond de la Pologne ». Au mois de décembre 1840, sans avoir jamais entendu parler de Towianski, il ajouta : « que le saint slave, organe des décrets et de la miséricorde de Dieu pour le monde, dépositaire du ton d’action, était déjà sur le sol français, qu’il le voyait se diriger vers Paris, où il aurait à commencer l’accomplissement de sa mission ». Quand plus tard en 1842 il apprit ce que Towianski faisait, il reconnut en lui l’homme qu’il avait vu en esprit.

Ce voyant fut abandonné de la Grâce, parce qu’il ne prit pas la voie chrétienne, à laquelle l’appelaient les dons dont il avait été comblé pour un temps, et au sujet desquels le serviteur de Dieu lui avait fait plusieurs fois des réclamations. Cependant plusieurs Français qui avaient été frappés et réveillés par ses paroles se rendirent à Bruxelles et trouvèrent auprès de Towianski ce que le fond de leur âme cherchait ; ils commencèrent leur régénération chrétienne et devinrent à Paris un point d’appui spirituel pour leurs compatriotes.

Au mois d’août 1843, Towianski partit pour Rome. Il n’y arriva que le 1er octobre, parce qu’il avait coutume de ne jamais précipiter ses voyages, mais de s’arrêter partout où il sentait quelque devoir à remplir. Ainsi, à Francfort, il transmit au chef de la famille Rothschild l’appel de Dieu pour Israël ; à Kiel, il éveilla à un horizon plus élevé et aux devoirs des temps nouveaux la conscience de plusieurs de ses compatriotes, dont un prêtre, et de quelques Français, qui s’étaient rendus exprès dans cette ville pour lui parler. Et après avoir visité à Soleure le tombeau de Kosciuszko, il se rendit pour quelque temps à Lausanne où J. B. Scovazzi, exilé alors en Suisse, le vit, et fut ainsi le premier Italien qui fit sa connaissance.

Pendant qu’à Rome il attendait d’être reçu par le Saint-Père, il passait ses journées dans la solitude et le recueillement. Mais la persécution, qui avait commencé à Paris, le suivit aussi à Rome. Le 21 octobre, il reçut l’ordre du gouvernement pontifical de quitter la ville dans les vingt-quatre heures. Toutes les tentatives qu’il fit pour obtenir une audience du Saint-Père ayant échoué, il partit ; mais ayant fait une halte à Ronciglione, il adressa au pape l’écrit suivant :

 

 

Ronciglione, le 25 octobre 1843.      

 

                SAINT-PÈRE,

 

La quatrième année passe depuis que, par l’ordre de Dieu, révélé à moi le plus indigne, j’ai quitté mon pays pour transmettre aux individus et aux nations la volonté de Dieu, l’appel que Dieu fait dans ces jours, afin que sa miséricorde, promise pour les temps actuels, puisse découler de sa source. Et envers Vous, Saint-Père, premier magistrat du Seigneur sur la terre, j’ai reçu le devoir le plus sacré à remplir. Dieu est maître, pour faire sa volonté sur la terre, de se servir, quand il lui plaît, des instruments les plus indignes ; Dieu est maître d’envoyer son dernier serviteur à son premier magistrat.

En quittant mon pays afin d’obéir à Dieu, pour la première fois j’ai désobéi au gouvernement sous lequel Dieu m’a fait naître ; car il est juste d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.

En France, m’appuyant sur la grâce promise par le Seigneur à son Œuvre, faible poussière, fortifié par le sacrement de la sainte Eucharistie, j’ai eu le courage d’annoncer, dans l’église archi-cathédrale de Paris, le commencement de l’Œuvre de Dieu et de l’époque chrétienne supérieure ; cet acte a été accompli le 27 septembre 1841.

Après, j’ai transmis la volonté de Dieu à mes frères réfugiés – je les ai appelés à être prêts pour les grands jours qui s’approchent pour le monde ; je leur ai exposé qu’après les souffrances qui devaient les préparer, ils sont, plus particulièrement que d’autres, appelés à servir l’Œuvre de Dieu – je leur ai exposé ce qu’il faut faire pour que le meilleur Père cesse d’affliger notre malheureuse nation, j’ai exposé qu’aucun effort terrestre, révolutionnaire, ne réussira à cette nation.

Dieu a béni ; sa Grâce a germé ; et il en est déjà qui brûlent d’amour pour sa volonté qui leur a été transmise, et du saint désir de se sacrifier pour déposer à Dieu les fruits de cet amour, en faisant triompher l’étendard de Jésus-Christ dans leur vie privée et publique. Ils sont pleins de foi que la même Grâce qui a germé dans un petit nombre germera dans des milliers de cœurs, et que les efforts de l’homme n’arrêteront plus le cours de la volonté de Dieu.

C’étaient mes premiers actes sur le champ de ma mission. Le gouvernement français m’a condamné pour cela sans m’entendre ; il m’a ordonné de quitter la France ; j’ai obéi. Mon compte est devant Dieu, et Vous, ô Père ! premier magistrat de Dieu sur la terre, Vous devez donner votre haute opinion sur ce que je fais ; l’homme l’attend de Vous !

Le temps d’accomplir ma mission auprès du Saint-Siège étant arrivé, je viens à Rome pour adorer en Vous, Saint-Père, la pensée de Dieu, pour vous exposer sa volonté, pour vous rendre compte de mes actions et recevoir votre bénédiction selon la volonté de Dieu.

Instrument trop faible, quand je me prépare dans la retraite, en implorant de Dieu la force nécessaire pour accomplir mon devoir, je reçois de votre gouvernement l’ordre de quitter Rome à l’instant. Séparant votre volonté, Ô mon Père ! de l’ordre de votre gouvernement, je m’empresse de recourir à votre personne ; mais on me refuse dans votre palais la grâce que j’implore, de pouvoir à vos pieds demander votre protection, personnellement ou par écrit. Je sens alors le devoir de m’expliquer devant votre gouvernement ; on me repousse également, on me refuse la parole, on me réitère l’ordre de quitter Rome à l’instant. La volonté de Dieu souffre la persécution, mais tôt ou tard elle triomphe.

J’ai obéi, j’ai quitté Rome ; mais comme l’ordre de votre gouvernement ne m’a pas déchargé du devoir d’accomplir la volonté de Dieu, Dieu qui m’en a chargé étant seul maître de m’en décharger, et comme je crains aussi de laisser sur ma conscience une grande responsabilité, dans le grand intérêt du salut de l’homme, hors de Rome, je fais à cet égard envers Vous, mon Père, autant que, dans une chose si sainte, j’ose le faire par écrit et à la hâte.

Ô Père !

Quand tous les moyens pour exposer la volonté de Dieu au Saint-Siège sont ôtés à l’homme, Dieu met sur votre conscience le fardeau d’accomplir sa volonté, d’accomplir les devoirs qui, par sa volonté, pèsent aujourd’hui sur le Saint-Siège ; et, depuis que cet écrit est à vos pieds, votre compte est devant Dieu. Les temps sont accomplis, la volonté de Dieu sera faite, l’homme qui n’obéit pas à l’amour obéira à la force de Dieu, et le Verbe de Dieu vivra, triomphera sur la terre..... Ô Père ! le pouvoir m’est donné de vous le dire.

« Dieu tout-puissant ! Tu vois que moi, le plus faible et le plus indigne, j’ai tâché d’accomplir ce que Tu m’as ordonné ; ta volonté repose par Toi sur ton magistrat, et dès lors, ô mon Dieu ! Tu feras ce qu’il te plaira. – Que seulement ta miséricorde, pardonnant mes nombreux défauts, daigne m’acquitter de cette partie de ma mission pour le Saint-Siège !

« Dans la prière et l’humilité, j’attendrai tes ordres pour l’avenir, et je ne cesserai d’implorer ta miséricorde pour que je puisse dans le temps, adorant ta pensée dans ton premier magistrat, baiser les pieds de celui que Tu nous as destiné pour nous conduire vers notre salut ; que je puisse, comme Tu me l’as ordonné, accomplir ma mission envers le Saint-Siège, le servir quand le fardeau des devoirs, dans ces grands jours, pèse sur lui plus qu’il n’a pesé jusqu’ici.

« Daigne, ô le meilleur Père ! inspirer à ton premier magistrat cet amour et cette clémence que Notre Seigneur Jésus-Christ ne refusait pas aux pécheurs, pour que cet amour et cette clémence fortifient ma faiblesse, et que je puisse, selon ta volonté, déposer au Saint Siège les fruits de mon amour et de mon dévouement.

« Repousse, ô le meilleur Père ! les efforts du mal, et pardonne à ceux qui, conduits par le mal, entravent ta volonté sur la terre, car ta miséricorde est pour tous et pour tous les siècles... Que cette miséricorde daigne combler notre Père de la Grâce et du bonheur éternel ! »

Dans quelques heures, je serai hors de vos États, mon Père ; ne le pouvant personnellement, je me jette en esprit à vos pieds, j’adore en Vous la pensée de Dieu, et j’implore, si Vous m’en jugez digne, votre bénédiction sur ma route pénible.

Ô Père ! Dieu tient ses regards fixés sur nous et nous juge ; Vous reconnaîtrez ma pureté, si non dans cette vie, j’ose le dire, Vous la reconnaîtrez devant le tribunal de Dieu !

Je dépose ma prière aux pieds de Votre Sainteté par un des Israélites à qui il m’a été donné, en remplissant ma mission pour Israël, de faire connaître ses erreurs, et qui est arrivé de Paris à Rome pour baiser vos pieds et pour implorer votre bénédiction sur le travail qu’il a entrepris pour la conversion de ses frères, afin d’accomplir le vœu de son âme.

 

ANDRÉTOWIANSKI, Polonais de Lituanie.      

 

 

L’Israélite dont parle Towianski était un Polonais nommé Ram, converti par lui 11, lequel, tandis qu’il se trouvait à Marseille, obéissant à une forte impulsion intérieure qui le poussait à partir immédiatement pour Rome, se mit en route, sans savoir que Towianski y était ; il le rencontra au moment où celui-ci quittait Rome et l’accompagna à Ronciglione. De là Ram retourna à Rome, et, après s’être préparé par une retraite de neuf jours dans le jeûne et la prière, il put obtenir d’être admis en présence du Saint-Père. Il se jeta à ses pieds et avec une élévation d’esprit extraordinaire, remit l’écrit de Towianski entre les mains du Pape, qui, profondément ému, le prit d’une main tremblante, releva Ram, le bénit et le congédia avec de bienveillantes paroles.

Towianski, voyant que l’accomplissement personnel de ses devoirs envers le Saint-Siège lui était rendu impossible pour le moment, se retira en Suisse.

Il alla premièrement à Lausanne, puis s’arrêta à Soleure, où Kosciuszko passa les dernières années de sa vie, et où repose une partie de ses cendres. Il fit réparer son monument de Zugwill, et montra à ses compatriotes qui s’y rendaient la mission véritable de ce héros, leur faisant sentir que sa carrière politique fut plus courte et moins éclatante que celle de Napoléon Ier, mais plus élevée et plus pure, parce qu’il ne dévia jamais de la tâche que la Providence lui avait confiée. Kosciuszko se présenta comme soldat militant de Jésus-Christ sur le champ politique, et persévéra dans ce caractère jusqu’à la fin. Quand il vit que Dieu ne permettait pas encore aux Polonais de recouvrer la patrie terrestre, il ne s’obstina pas à la vouloir à tout prix, mais il se soumit à cette disposition divine et se retira de l’arène ; dans la solitude, privé de toute consolation humaine, il porta immaculée dans son cœur magnanime, jusqu’à son dernier soupir, la patrie future, maintenant vivante en lui et dans ses compatriotes, la foi dans un avenir plus heureux de la Pologne, et répandant à chaque pas son amour et sa bienfaisance. – Towianski disait à ce sujet :

 

En agissant sur le champ public de sa patrie, avec la force d’un profond et puissant sentiment, dans lequel vivaient l’humilité, la simplicité, l’amour de Dieu et de la patrie, de la vérité, de la justice, de la liberté, exempt de toute préoccupation personnelle, de toute haine contre les ennemis, Kosciuszko incarnait l’esprit polonais véritable dans la patrie polonaise. Il porta à son apogée la grandeur de Piast, montra vivante en lui-même la Pologne vraie, en lui montrant, par son propre exemple, sa voie véritable.

En soutenant jusqu’à la fin sur la terre d’exil la vie intérieure, la communion avec le Ciel, en réalisant cet esprit dans toutes ses actions, en vainquant de cette manière l’atmosphère de stagnation et de mort régnant à Soleure, il s’éleva le premier à la hauteur chrétienne à laquelle Dieu appelle aujourd’hui l’homme et les nations. Après avoir montré à la Pologne l’idéal de la grandeur patriotique, il lui fit voir l’idéal de la grandeur chrétienne propre à cette époque, il devint une étoile pour le progrès de la Pologne ; – et, de l’autre monde, il l’appelle maintenant à s’élever à cette hauteur, la précédant sur sa route, comme son chef spirituel.

 

S’arrêtant tour à tour à Einsiedeln, à Richterswil, à Zurich, à Bâle, Towianski ne cessa jamais de se consacrer entièrement au service de ceux qui recouraient à lui. Il travailla spécialement à cette époque avec Charles Rozycki, chef de l’insurrection de Volhynie en 1831, estimé de toute la Pologne tant pour la noblesse de son caractère que pour son patriotisme et sa valeur militaire.

Il travailla aussi avec plusieurs Français qui venaient souvent près de lui. Il leur répétait fréquemment que Louis-Philippe ne tarderait pas à tomber et que bientôt ressusciterait en France l’idée de Napoléon. Mais il ajoutait que le caractère du gouvernement futur de cette nation dépendrait de la direction que prendraient les Français dans leurs cœurs ; que s’ils s’exaltaient seulement pour la gloire, ils n’auraient que la parodie de Napoléon Ier.

 

Pendant les premiers actes du pontificat de Pie IX, un souffle vivifiant avait parcouru l’Europe ; les âmes commençaient à respirer plus librement ; une atmosphère plus pure, je ne sais quoi de saint semblait être descendu pour consoler cette pauvre terre.

Le 24 février 1848, Towianski se promenait dans le petit jardin attenant à la maison qu’il habitait. Tout à coup un de ses amis l’entend pousser un grand cri, il se penche à la fenêtre et lui demande ce qu’il y a. « Un évènement grave a eu lieu à Paris », répondit-il. – Et les nouvelles qui vinrent de Paris, apprirent bientôt qu’à ce moment précis la révolution avait éclaté.

Louis-Philippe ayant pris la fuite, la République étant proclamée en France, un nouveau souffle de liberté et de joie ranimait chacun. Tous ceux qui furent témoins de ces évènements peuvent attester quel courant de vie et de sentiments élevés circulait alors dans tous les cœurs. Des hommes divisés par de longues inimitiés se réconcilièrent ; d’autres qui ne s’étaient jamais vus s’embrassaient en pleurant ; pendant quelques mois il ne se commit presque plus de crimes ; le sentiment religieux, inséparable de celui de la patrie, commençait à vibrer de nouveau dans les âmes ; une régénération politique et religieuse des peuples paraissait imminente.

 

Les amis de Towianski qui étaient à Paris eurent le vif désir qu’il y revînt dans un moment si grave.

Vers la fin du mois de mars, deux d’entr’eux se rendirent auprès de lui pour lui exprimer ce vœu au nom de tous. Il répondit que Dieu avait permis la révolution commencée alors, pour faciliter le salut de l’homme et des nations ; mais que, sans la sincère conversion des âmes à la voie chrétienne, ce mouvement pourrait facilement dévier de son but, et, avec les anciens détours, pourraient revenir la misère, l’esclavage, le triomphe du mal ; que, toutefois, il ne cesserait d’accomplir son devoir envers la France.

 

 

 

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CHAPITRE  IV.

 

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Après la révolution de 1848, il retourne à Paris pour y continuer sa mission envers l’émigration polonaise et la France. – Son emprisonnement. – Sa délivrance.

 

Les évènements montrèrent bientôt après à Towianski que pour lui le moment était venu de retourner à Paris.

La République avait ouvert à tous les portes de la France : c’était un temps de direction. L’Europe était habituée à recevoir l’impulsion et le mouvement de la nation française, et Towianski, tout en confiant le résultat de ses actions à la Providence, sentait de ne devoir rien négliger afin que l’appel de Dieu fût accepté dans ce centre de la vie politique européenne.

Le 20 mai 1848, il partit pour Mulhouse et se dirigea sur Paris avec sa femme, et avec Ferdinand et Anna Gutt son beau-frère et sa belle-sœur ; Stanislas Falkowski les accompagna aussi. Dans cette circonstance, comme toujours, la Providence le prépara au sort qui l’attendait par des moyens qui pour l’homme paraissent un hasard.

Dans la même diligence que lui, voyageait le directeur des prisons de Besançon, et la conversation étant tombée sur les prisonniers, Towianski put connaître tous les détails de la vie des prisons. Lui qui, en songeant aux conditions de la vie des prisonniers, en avait toujours éprouvé une répugnance instinctive, sentit un changement s’opérer dans son esprit : il vit qu’il lui serait possible de s’y soumettre. Il pressentit ce qui l’attendait et il se soumit à tout. Fort de sa résolution d’accepter complètement ce qui pourrait lui arriver de pis, et par cela même chrétiennement libre, il arriva à Paris le 23 mai.

Il eut bientôt, chez lui, avec les Polonais et les Français qui lui étaient unis, de fréquents entretiens, dans lesquels il leur montra que, prêts à tout, ils devaient se sacrifier avec une complète abnégation pour accomplir envers la France les devoirs qui leur incombaient dans un moment si grave. Malheureusement, il ne reste point de trace écrite de ces entretiens, mais ceux qui y assistèrent me dirent que chaque parole portait comme un coup de foudre.

C’est en ce temps-là que Charles Rozycki, très estimé de toute l’émigration, fut invité par ses compatriotes à se rendre en Italie et de là en Pologne, pour prendre la direction du mouvement insurrectionnel qu’on préparait. Mais dans une réponse imprimée qu’il envoya à tous ses compatriotes demeurant à Paris, il leur exposa quelle était la vocation chrétienne de l’émigration, les assurant que lorsque cette vocation serait acceptée, il ne refuserait pas de marcher à leur tête. Sa parole fut repoussée : et il eut le courage (ce qui n’était pas facile pour un vaillant soldat et pour un patriote ardent tel que lui) de résister à cet appel et d’attendre, dans son vigilant travail intérieur, le moment de Dieu.

Bientôt l’insurrection de juin éclata, on avertit Towianski de son arrestation imminente en le conjurant de partir. Mais lui, voyant ses pressentiments se confirmer et tout en étant certain du sort qui l’attendait, sentit que son devoir était de rester. Ses adversaires l’avaient dénoncé comme un homme dangereux. On l’accusa d’avoir pris part au mouvement insurrectionnel, lui qui, pendant toute sa vie, n’avait jamais participé à aucune agitation politique. On l’accusa d’avoir été sur les barricades, tandis que, pendant les journées de juin, il ne se rendit jamais en ville, ne sortant de son habitation aux Champs-Élysées, N° 108, que pour une promenade quotidienne près de l’Arc de triomphe.

Se levant toujours de très bonne heure, le 11 juillet 1848, à six heures du matin, il travaillait à un écrit adressé à l’Assemblée nationale, pour lui exposer ce que Dieu exige de la France afin d’éloigner les calamités qui commençaient à la frapper, et celles encore plus grandes dont elle était menacée dans l’avenir, lorsqu’il entend frapper fortement à la porte. Trois hommes entrent, se ceignent de leurs écharpes et demandent à lui parler. Deux d’entr’eux, le commissaire de police Hébert et un autre, pénètrent dans sa chambre. Hébert signifie à Towianski le mandat d’arrêt décerné contre lui et contre Gutt, leur enjoignant à tous deux de le suivre. Il procède en attendant à la perquisition et au séquestre des papiers.

Avant de partir, Towianski obtient la permission de prendre du thé ; ensuite, avec Gutt, il descend accompagné par les agents de la police déjà radoucis par son ton simple et sincère 12.

Chemin faisant, il parla avec le commissaire de l’écrit qu’il préparait pour l’Assemblée nationale, de l’état de la France, et il lui dit que seulement le bras de Dieu pourrait la sauver. M. Hébert lui répondit : « Je souhaiterais que la France pût prendre la direction dont vous parlez ; mais je crains que vous ne prêchiez dans le désert. »

Arrivé au bureau de police du quartier, on y lut le procès-verbal de dénonciation, dans lequel Towianski était accusé d’intrigues politiques ; on mit sous scellés les papiers séquestrés ; on fit avancer une voiture et on se rendit chez le préfet de police. Là, un employé se faisait consigner les montres et l’argent de tous ceux qui avaient été arrêtés. Étant venu à Towianski, il commença à l’apostropher brutalement ; mais, frappé par la majesté sereine de son attitude, il recula de trois pas et, changeant de ton, lui dit : « Passez. »

Conduit, avec Gutt, à la Conciergerie, on renferma les deux prisonniers dans une cellule qui n’avait pas plus de cinq pas de long sur quatre de large, et où se trouvaient déjà trois autres prisonniers dans un état d’irritation extrême. L’un d’eux était le général Jorry, qui avait commandé à Navarin pendant la guerre d’indépendance de la Grèce : durant le second empire, il ne voulut jamais servir sous Napoléon III.

Towianski se mit à marcher lentement, autant qu’on pouvait le faire dans ce trou ; et ses compagnons de cellule, en le voyant si calme, commencèrent à devenir plus tranquilles. Il entra en conversation avec eux et les invita à remercier Dieu avec lui pour ce peu d’air qui, dans des jours si chauds, leur venait de la lucarne.

À onze heures du matin on leur apporta un morceau de mauvais pain. L’air embrasé par le soleil de juillet devenait lourd et étouffant dans cette cellule si peuplée.

À trois heures de l’après-midi, on fit passer les cinq détenus dans un vestibule. Après trois quarts d’heure d’attente, appelés par leur nom, ils furent conduits dans une petite cour, sur laquelle donne la chambre où Ravaillac fut torturé ; ensuite, dans une prison destinée aux condamnés à mort, où avait été enfermée Marie-Antoinette et où régnait une puanteur horrible ; pour tout mobilier, un peu de paille. Un gendarme nommé Louis, frappé de l’aspect de Towianski, lui apporta encore un peu de paille et un oreiller de son propre lit. Voici comment Towianski parle de ce premier jour de prison dans un billet à sa femme et à sa belle-sœur :

 

Nous étions, pendant cinq heures, enfermés dans une toute petite cellule. À présent, grâce à Dieu, nous sommes beaucoup mieux au milieu d’une grande compagnie de prisonniers. Cette prison s’appelle Conciergerie. Il y a une cour spacieuse où nous nous promenons. Vous pouvez nous envoyer des vêtements pour nous préserver du froid pendant la nuit. Vous pouvez aussi nous visiter avec la permission de M. le colonel Bertrand. Nous supportons notre emprisonnement avec patience, en nous confiant en Dieu ; nous sommes gais par la miséricorde de Dieu. – Je vous prie, je vous appelle à être tranquilles ; les efforts humains ne feront rien ; quand mon heure aura sonné, je serai libre.

 

Ne cherchant que Dieu et sa volonté, dans la prison, comme dans la vie libre, il n’avait qu’un souci : accomplir fidèlement sa vocation.

La prison n’était pour lui qu’un appel à y réaliser la vie chrétienne et à montrer comment doit vivre le prisonnier chrétien. Sa première sollicitude était d’entretenir en lui la vie intérieure, le mouvement d’amour et de sacrifice pour la volonté de Dieu ; de s’intéresser à chacun de ses compagnons, de découvrir en eux la corde sensible, de les tourner, par quelques paroles frappantes, vers la voie chrétienne ; de soutenir, de vive voix et par écrit, le courage et la foi de ceux qui avaient accepté la réclamation du Seigneur ; et de continuer, même sous les verrous, le fil de sa mission sur le champ de la vie publique.

Très sensible à tout ce qui le consolait ou qui l’attristait, il ne s’arrêtait pas à goûter la consolation, et il ne se laissait pas abattre par la tristesse. La consolation était pour lui un motif de témoigner à Dieu sa reconnaissance ; la tristesse, un motif de vaincre dans le prochain l’esprit mauvais d’où venaient les actes qui le contristaient.

Le 12, à six heures du matin, les gardiens entrèrent et firent lever les prisonniers pour les mener dans la cour. Pendant que Towianski attendait d’être interrogé, il écrivit en ces termes à sa femme et par elle à tous ses amis :

 

 

12 juillet, 10 h. du matin.      

 

Dieu, qui souvent fait souffrir dans les palais, permet aussi de jouir d’un bonheur intérieur dans la prison ; – tout dépend de nos comptes devant Dieu. Ma santé est bonne : j’ai de l’air, de l’eau et du mouvement. Je n’ai pas encore vu M. le Préfet et je n’ai pas été interrogé. – J’espère qu’en vous reposant en Dieu, qui voit notre innocence et notre pureté envers la France et envers son gouvernement, vous supporterez avec la soumission nécessaire le coup qui nous a frappés.

Depuis 9 heures jusqu’à 6, j’ai bien dormi au milieu de trente prisonniers ; la paille était propre, et la couverture dont m’a pourvu votre sentiment chrétien m’a préservé du froid ; le matin j’ai pu acheter une tasse de bon café noir. Dans la prison, pour pouvoir maintenir en soi la vie intérieure, il faut jeûner, ne pas pousser l’esprit sur le corps, être mort pour la terre. Je considère ma prison comme une grande grâce que la miséricorde de Dieu m’a accordée pour me rendre plus léger le fardeau que je porte et qui pèse davantage s’il repose tout entier sur l’esprit seul. – J’aurais besoin d’argent, pas plus que 5 francs. – Je vous salue tous.

 

 

Cette lettre venait à peine d’être expédiée, que les deux prisonniers reçurent des vivres et de l’argent envoyés par leurs épouses.

Le gendarme Louis, qui avait donné à Towianski de la paille fraîche et un coussin, lui apporta encore une couverture.

Mais aussitôt après ces témoignages de sentiment affectueux, une vive douleur vint blesser l’âme du prisonnier. Pendant que plusieurs de ses compagnons de prison chantaient la Marseillaise, l’un d’eux, provoqué peut-être par le ton pieux et recueilli de Towianski, se mit à chanter une vilaine et sale chanson sur l’air d’une prière, comme pour se moquer de Jésus-Christ. Towianski ne dit mot ; mais on voyait dans toute sa personne combien il souffrait, et on sentait la pitié pleine d’amour que lui inspirait ce malheureux.

Alors plusieurs de ceux que cette dérision impie avait fait éclater de rire en éprouvèrent du remords, se sentirent émus, lui demandèrent pardon et s’unirent à son sentiment de douleur.

Madame Towianska ayant reçu la lettre de son mari, répondit :

« Votre lettre du 12 m’arrive ce matin, décachetée. Je tâche d’obtenir la permission de vous voir aujourd’hui. J’ai présenté une pétition au préfet de police afin qu’il fasse accélérer votre interrogatoire, sûre comme je suis de votre innocence. Me confiant en la justice et la protection de Dieu, je vous assure de ma pleine résignation à quelque position qu’il vous destine : car je ne vois dans les hommes que les instruments de ses desseins. Vous qui, dès ma jeunesse, m’avez enseigné à rapporter tout à Dieu et à placer ma confiance en Lui seul, croyez que, si je fais quelque pas pour votre procès, je le fais dans toute la pureté de l’amour pour la vérité qui doit être reconnue en vous, et afin que l’examen profond de votre cause mette en évidence votre mission et votre dévouement à la vérité. »

Oh ! quelle force n’était-ce pas pour Towianski, dans ces tristes circonstances, de trouver une si pleine union dans sa femme et de la voir dans de telles dispositions !

En ayant obtenu la permission, madame Towianska alla, avec sa sœur madame Gutt et le colonel Rozycki, visiter les prisonniers. Le lendemain à cinq heures du matin, arrivèrent d’autres prisonniers nouvellement arrêtés, parmi lesquels deux polonais venus de Posen. À onze heures, Towianski et Gutt subirent leur interrogatoire. Gutt insistait pour qu’on entrât dans la chambre parce qu’on lui avait dit que les prisonniers qui étaient dans la cour seraient transférés dans les forts. Mais Towianski, ayant besoin d’air et de mouvement, préféra rester dans la cour. On les fit passer plus tard dans un grand corridor, où il n’y avait que de la paille.

Théodore Fouqueré, qui accompagna madame Towianska, lorsqu’elle se rendit auprès du préfet de police et de la commission militaire, en répondant aux questions qu’on lui faisait, dit, entr’autres choses, que la cause de l’inimitié de tant de Polonais contre Towianski venait de ce qu’ils ne voulaient pas accepter cette vérité, si souvent présentée par lui : – que les révolutions ne réussiront point aux Polonais ; que Dieu cessera de punir la Pologne seulement lorsque les Polonais détruiront en eux le péché pour lequel la nation est punie. – Et, comme on lui objectait que cet homme fondait une secte religieuse, il répondit : – que cela était si loin de la vérité, que lui-même, ayant été déjà intimement uni à Towianski, se maria selon le rite catholique ; et que, étant tombé gravement malade, ce fut Towianski qui lui envoya un prêtre pour qu’il lui administrât les sacrements.

Le même Fouqueré se rendit, le 19 de ce mois, avec le major Nabielak, chez le général Cavaignac, alors chef du pouvoir exécutif. Les solliciteurs étaient nombreux. Arrivé devant eux, le général dit : « Je n’ai que deux minutes à vous donner. » – « Une seule suffit, répondit Nabielak. Des innocents souffrent à la Conciergerie ; leur santé et leur vie sont en danger. » Cavaignac fit prendre note de leurs noms et dit qu’il enverrait son médecin les visiter ; il leur donna une lettre pour le général Bertrand, président de la commission militaire, qui les assura que le procès serait vite expédié. Ils firent aussi d’autres démarches dans le même sens auprès de M. Parmentier, chargé de l’instruction.

L’interrogatoire avait eu lieu ; mais la permission de visiter son mari ne fut plus accordée à madame Towianska.

Chaque jour arrivaient de nouveaux prisonniers. Afin de soutenir sa vie intérieure, Towianski se promenait sans cesse, toujours calme, toujours serein. Tous les regards se tournaient vers lui ; et plusieurs, étonnés, demandaient à Gutt : « Mais quel est donc cet homme ? »

Parmi ceux qu’on avait arrêtés, était aussi un gendarme, nommé Guéret. Voyant sur son visage une certaine noblesse, Towianski s’approcha de lui et lui parla. Guéret, enthousiaste de Napoléon qu’il avait servi et auquel il disait avoir toujours été fidèle, était indigné de l’esprit qui dominait alors en France. Towianski, avec cet accent qui pénétrait au fond des cœurs, lui fit sentir que, dans les desseins de Dieu, tout ce qui se passait en France n’était qu’un moyen pour l’élaborer et la rendre docile à l’esprit de Napoléon, qui continue de l’autre monde, d’une manière plus pure et plus élevée, ce qu’il a commencé dans ce monde. – « Tu as toujours obéi à Napoléon (lui dit-il) : pourquoi donc ne lui obéirais-tu pas encore ? » Et voilà que Guéret, plein de joie, se tourne vers ses camarades et s’écrie : « Cet homme m’a dit des paroles que personne ne pourra me ravir et que je garderai jusqu’à la mort. »

On peut voir par les deux billets suivants, qu’il écrivit à sa femme, quelles étaient, en prison, les dispositions de Towianski :

 

 

14 juillet, 10 h. matin.      

 

Hier, avant midi, nous avons été interrogés par un officier, juge d’instruction, homme doux et calme. – Cette nuit, nous voulions dormir dans la cour, sur le pavé, parce que, dans la chambre, on est trop à l’étroit et on y est enfermé ; mais on nous a donné, pour coucher, un grand corridor où il y a un dépôt de paille ; c’était un palais pour nous. Ici, en prison, c’est un autre monde ; la mesure du bonheur et du malheur y est toute différente ; quand j’ai de l’air, de l’eau et du mouvement, je me sens au comble du bonheur. C’est Dieu seul qui soulage les peines du prisonnier et fait, quand il lui plaît, que la prison devienne un palais ; c’est aussi Lui qui change le palais en un cachot, siège de la misère. Je ne peux assez remercier Dieu pour tout ce qui se passe à présent.

 

 

15 juillet, 10 h. matin.      

 

Comme de coutume, je suis toute la journée sur pied ; je mange très peu, je bois beaucoup d’eau. Dans la prison, ceux-là souffrent trop qui ne voient, qui n’aiment que la terre, qui ont rompu le fil de leur communion avec le ciel ; ceux-là, dès que la terre leur est ôtée, n’ont rien. – Je suis tranquille sur votre compte, car je suis sûr que, par votre résignation, vous déposez devant Dieu, en action, les fruits des paroles que vous répétez tous les jours : « Je crois en Dieu tout-puissant, Créateur du Ciel et de la terre, etc. » Ce que l’on dit, il faut le pratiquer, il ne faut pas le renier dans l’action. Puisse Dieu ne pas détourner son regard paternel de la France, de notre patrie et de nous qui désirons leur être utiles. Adieu, à Dieu !

 

 

À chaque moment on craignait qu’une grande partie des prisonniers ne fût transférée dans les forts ; mais, le gendarme Louis et le geôlier Michel, très dévoués aux deux amis, veillaient à ce qu’ils ne fussent pas compris dans ce nombre. Ils prévoyaient que, pour diminuer l’agglomération des prisonniers à la Conciergerie, on commencerait à faire passer dans les forts tous ceux qui, par manque de place, dormaient dans la cour ; ils veillaient donc à ce que Towianski et Gutt dormissent dans le corridor ; Towianski demanda au brigadier-geôlier qu’il permît d’y coucher aux deux Polonais et à Guéret, et que ce dernier fût près de lui. Le brigadier le lui accorda. Le pauvre Guéret, qui s’attendait, d’heure en heure, à être envoyé aux forts, ne se possédait plus de joie lorsqu’il se vit conduit dans le corridor et placé près de son consolateur ; il en remerciait Dieu comme du plus grand bien. Towianski lui donna sa robe de chambre et une couverture. La même faveur lui fut aussi accordée pour un autre prisonnier, nommé Margot.

Mais ce petit soulagement ne devait pas durer longtemps. Le 20 juillet on les fit de nouveau passer du corridor dans la cour. Il pleuvait et ventait très fort. Le nombre excessif des prisonniers, le changement soudain de température à plusieurs reprises dans la même journée, la tension continuelle pour soutenir la vie de l’esprit parmi toutes ces difficultés, avaient décidément fait tomber Towianski malade. Malgré cela, il parlait avec tous, surtout avec un brave marin, nommé Georges, à qui il donna quelque secours. Il trouvait toujours quelque chose à dire et à offrir à ses camarades de prison. Tout le monde s’intéressait à lui : les geôliers le traitaient avec une affection respectueuse.

Le colonel Dumoulin, qui était en prison depuis le mois de mai, regardant Towianski par la croisée de sa chambre, s’indignait de le voir si pressé par cette foule, exposé (lui malade) au vent et à la pluie. Il pria le directeur qu’on le traitât plus humainement. Towianski lui-même, à cause de sa santé, demanda qu’on lui accordât une chambre ; mais, comme il n’y en avait pas de libre, le colonel lui offrit de partager la sienne. Towianski accepta avec reconnaissance et y coucha deux nuits.

Cependant les bruits sur la translation des prisonniers dans les forts prenaient de plus en plus de consistance : une crainte pénible opprimait tous les détenus. Les gardiens, devenus plus sévères, redoublaient de vigilance ; ils permirent à peine à Gutt de coucher dans le corridor ; ils ne le permirent plus à Guéret et à Margot, qui cependant y furent admis de nouveau plus tard. Towianski les consolait par des paroles si touchantes, que Margot s’écriait : « Mais ceci est le ciel sur la terre ! »

L’ordre de transférer les prisonniers dans les forts arriva définitivement. Le 22 juillet, au matin, on garrotta tous ceux qui devaient partir ; Guéret et Margot prirent tristement congé de Towianski. Gutt, pour les consoler, leur rappela les paroles par lesquelles celui-ci les avait si profondément émus. Peu après, le gardien dit à Towianski : « Préparez-vous à partir aussi. » Il était déjà habillé et prêt, quoique dans son âme il ne pût croire que cela se ferait. En effet, après quelque temps, le gardien Duberry revient radieux et lui dit : « Tout est fini ; vous resterez. » – Il en fut de même pour Gutt, pour le colonel Dumoulin, et pour monsieur Mombard, dont j’aurai à parler plus loin. En attendant, les autres, deux mille environ, étaient déjà partis ; il en resta à la Conciergerie à peu près deux cents, indignés d’avoir vu emmener des patriotes garrottés comme des malfaiteurs. Towianski était triste d’avoir perdu ses compagnons, quoique ce départ lui eût procuré un peu plus de liberté.

Pendant que tout cela se passait, les journaux avaient annoncé l’arrestation de Towianski ; mais, à cause des bruits contradictoires qui couraient sur son compte, ils débitèrent plus d’une fausseté. Ainsi, par exemple, l’Estafette et la Patrie du 18 juillet disaient que : « Parmi les Russes arrêtés à Paris comme ayant pris part à l’insurrection du 23 juin, se trouve le célèbre apôtre du panslavisme, Towianski, intime ami du poète Mickiewicz. » Mais, le fils aîné de Towianski, Jean, ayant vivement réclamé contre ces mensonges, ces mêmes journaux, deux jours après, imprimèrent ces paroles : « M. Jean Towianski nous prie de rectifier un fait publié dans notre numéro du 18. Son père, André Towianski, est polonais et non pas russe. Il n’est point l’apôtre du panslavisme, ni d’aucune secte, il n’appartient à aucun parti politique, et il n’a pris aucune part dans l’insurrection de juin. »

Sur ces entrefaites, le colonel Rozycki, profondément attristé de voir un tel homme si injustement emprisonné et publiquement calomnié, écrivit au général Bertrand, président de la commission d’instruction, la lettre suivante, publiée par l’Avenir national du 23 juillet, par le Courrier français du 24, par la Démocratie pacifique et le Commerce du 25, par la Patrie du 26, et mentionnée aussi par les Débats du 23 et par la République du 24 du même mois :

 

« Paris, le 26 juillet 1848.    

« Général,

« Soldat au temps de l’empire, j’ai survécu à beaucoup d’espérances de la Pologne, ma patrie, j’ai souffert et je souffre encore avec elle des nombreuses calamités qui la frappent ; mais, jusqu’à présent, rien n’a été aussi douloureux pour moi que l’emprisonnement d’André Towianski.

« Après dix lourdes années d’exil, lorsque en 1842 la source de toute consolation, de toute vie morale tarissait en moi, c’est André Towianski qui réveilla et éleva mon amour pour Dieu, pour mon prochain et ma patrie et qui, en même temps, inspira à mon cœur l’oubli et le pardon complet de toutes les injustices humaines.

« Dès lors, j’abandonnais toutes les voies politiques secrètes que je parcourais jusque-là pour servir la Pologne, car il m’a appris et il m’a convaincu que l’unique, l’infaillible route du salut de l’homme et des nations commence là où l’homme lui-même commence à accomplir, dans la vérité, la volonté de Dieu apportée par Jésus-Christ.

« Cet homme de Dieu, puissant levier du progrès supérieur de l’humanité, se trouve aujourd’hui emprisonné ; et les verrous du cachot français retardent le salut de mon pays.

« Tous ses actes, qu’il ne cache à personne, me sont connus particulièrement, comme à un de ses premiers frères et serviteurs. C’est pourquoi, devant Dieu et devant vous, Général-juge, j’atteste qu’il est innocent, qu’il est le plus pur des hommes, qu’il ne fait que ce que Dieu lui ordonne, et qu’après avoir accompli la volonté de Dieu en présentant à la France la vérité qui doit la sauver, il quittera ce pays pour servir la Pologne.

« Votre serviteur              

« CHARLESROZYCKI,         

« Colonel, réfugié polonais. »    

 

Le 17 juillet, une adresse témoignant de l’innocence de Towianski et du vrai caractère de ses actions, signée par quarante-quatre Polonais et Français, fut remise au général Cavaignac ; et une autre dans le même sens au général Bertrand.

Ce que les journaux disaient sur Towianski pénétrait dans la prison, malgré les grilles de fer ; et les impressions changeaient selon les appréciations différentes des feuilles publiques.

Aussitôt qu’on sut que quelques journaux le considéraient comme russe, tous se séparèrent de lui et le regardèrent de mauvais œil ; Guéret et Margot ne suivirent pas le courant, ils lui restèrent toujours fidèles. Lorsqu’on connut les rectifications, la disposition des esprits changea de nouveau. Plusieurs même, attirés encore davantage vers lui, l’interrogèrent sur la position et sur l’avenir de la France et de la Pologne.

Il répondait à tous, les élevant au-dessus des brouillards des partis, leur montrant quelle était la direction tracée à ces deux nations dans la pensée de Dieu et quelle direction elles se traçaient elles-mêmes par leurs fautes.

Il ne cessait aussi de consoler sa famille et ses amis et de leur tenir toujours son âme ouverte par écrit, lorsqu’il ne leur fut plus permis de le visiter. Ce ne sera pas, peut-être, sans intérêt pour le lecteur de connaître dans leur texte quelques-unes de ces lettres intimes ; elles serviront à mieux éclaircir les détails de sa captivité :

 

 

18 juillet, 10 h. matin.      

 

La journée d’hier s’est passée dans une certaine anxiété. Chaque mouvement annonçait la translation aux forts : de là, le besoin de se préparer à accepter, dans les dispositions chrétiennes, de se voir lier les mains. Ce retard à nous faire partir n’est pas conforme au cours ordinaire des choses. Cela montre qu’une force supérieure invisible suspend cette mesure pour quelque but.

Nous sommes 850 personnes dans un même local 13. Dans les heures chaudes, tout le monde cherche l’ombre : de là une agglomération très pénible. Je ne mange que lorsque j’en sens un besoin impérieux. C’est la loi que doit observer un prisonnier prudent, pour ne pas perdre sa vie intérieure.

Je vous prie de m’envoyer mon porte-plaids oblong ; car ce serait difficile de marcher les mains liées et de porter le bagage sans qu’il soit bien emballé. On dit que nous irons à Saint-Germain.

Le camarade qui me fit cadeau d’un couteau en os fait par lui m’a dit : « Jusqu’ici, mon sentiment et mes sympathies ne m’ont jamais trompé. J’ai conçu de la sympathie pour vous ; cependant j’ai vu par les journaux que vous ne jouissez pas d’une bonne réputation et que vos compatriotes même vous repoussent : cela m’a troublé. » Il me demanda des éclaircissements à ce sujet, et lorsque je les lui eus donnés, il sentit la vérité et il en fut tout joyeux.

 

 

19 juillet, 10 h. matin.      

 

Après sept jours d’un travail extraordinaire, d’un service incessant sous les armes, pour ainsi dire, j’ai éprouvé le 8e et le 9e jour un petit soulagement ; pendant les heures chaudes, je suis resté une heure sans redingote, etc. Les sept premiers jours ont été pour moi une période bien grave. Ils ont été, je peux le dire, ma semaine de passion. Combien n’aurais-je pas souffert (je serais peut-être mort, car les contrariétés auraient épuisé les forces de mon faible corps) si j’avais dévié d’un pas de mon poste et si le Ciel s’était fermé pour moi !....

Le havresac qui devait me servir pour le pèlerinage d’Einsiedeln me sert dans le pèlerinage que je fais entre les portes grillées et les verrous : pèlerinage également saint, mais sur un champ plus pratique et plus public. Je ne désire rien pour moi, sinon que la volonté de Dieu s’accomplisse jusqu’au bout ; que je boive jusqu’au fond le calice qui m’est destiné ; car, pour l’homme et pour moi, son serviteur, c’est un temps de direction pour les siècles.....

 

 

21 juillet.      

 

Hier, un grand changement s’est fait pour moi. J’ai écrit au directeur pour lui demander une petite chambre, à cause de ma maladie, empirée par la mauvaise température. Le directeur consentit : mais, comme il n’y avait pas de chambre disponible, le colonel Dumoulin, aide-de-camp de Napoléon pendant les Cent-jours jusqu’à la bataille de Waterloo, me reçut dans la sienne, et c’est là que j’ai passé la nuit. Je me promène dans la cour, et lorsque j’ai besoin de me reposer, j’ai un lit. Mon rhume a empiré, les bronches sont prises. Mais cette nuit j’ai beaucoup transpiré, et cela m’a fait du bien. Le colonel m’a dit que quelques-uns de nos camarades de prison l’avaient prié de s’occuper de moi et de pourvoir à mes besoins. C’est la providence de Dieu, qui se sert des hommes comme d’instruments de sa miséricorde.

Le démenti par lequel on affirme que je ne suis point russe a fait ici une impression vive et salutaire. Combien c’est pénible pour moi de voir l’empire que les journalistes exercent sur les convictions et sur les sentiments du public ! Est-il naturel que mes camarades de prison, qui me voient chaque jour, cherchent dans les journaux à savoir qui je suis et me jugent selon ce qu’écrivent de moi ceux qui ne me connaissent pas ?

Je vous recommande à Dieu.

 

 

22 juillet, matin.      

 

Presque tous nos camarades, 976 14, sont partis pour les forts à deux et à quatre heures après minuit. Quant à nous, par la miséricorde de Dieu, nous sommes encore ici. Cette nuit a été terrible : nous l’avons passée dans une crainte continuelle. Pendant que j’étais au lit, en transpiration et avec la fièvre, voilà le gardien qui arrive ; il ouvre la porte et crie que nous devons tout de suite aller aux forts, que tel est l’ordre. Après cela il ferme la porte et s’en va. – Plusieurs heures se passent, et nous n’entendons plus rien. – Enfin, à huit heures du matin la porte s’ouvre de nouveau et on nous dit que nous restons ; qu’on voulait seulement nous effrayer. Entre les deux visites du gardien, Dieu m’a fait sentir que sa volonté est que je reste ici. Notre cour est triste, vide : ils n’y sont plus, les frères avec qui nous avons passé onze jours. Chose singulière ! après la gaîté et les jeux auxquels plusieurs s’étaient livrés hier plus que jamais, l’ordre de départ pour les forts est tombé sur eux inopinément comme un coup de foudre et les a consternés. Oh ! c’est bien dangereux de s’amuser, de se livrer à la joie extérieure en prison, dans ce tombeau !

Ma toux empêche mon compagnon de dormir. Et cependant le sommeil est une chose bien essentielle pour un homme aussi fatigué et aussi épuisé que lui ! Je n’ai pas le droit de l’exposer à un pareil sacrifice. Il faudra nous séparer, mais je ne sais où je coucherai. Cependant tout est plus facile à présent : nous sommes moins nombreux et les autorités ont plus d’égards.

Adieu, à Dieu !

 

 

Pour lui faire quitter la chambre que le colonel Dumoulin lui avait offerte, au sentiment délicat exprimé dans cette lettre se joignait aussi la considération que le colonel s’irritait en voyant Towianski prier. Souvent les hommes se réjouissent des actions généreuses, de l’intonation sereine et aimante qui les a consolés, et qui est le fruit d’une force surnaturelle ; mais rarement ils veulent en reconnaître la source supérieure et ils méprisent ceux qui y ont recours. Un autre motif d’irritation pour le colonel Dumoulin était ce que Towianski lui avait dit sur la mission et sur le caractère spirituel de Napoléon. De sorte que, ce jour même, Towianski se décida à quitter sa chambre ; et pour le soir il en obtint une autre qui donnait sur la cour. Voici de quelle manière il raconte cela lui-même :

 

 

23 juillet, matin.      

 

Par le départ de nos camarades, notre direction est changée. On a donné à Ferdinand et à moi une chambre petite, mais commode, autant que cela peut être dans une prison ; car, pendant la nuit, on ne ferme pas les verrous de la porte et on peut se promener librement dans le corridor. Ce sont autant de cellules, comme dans un couvent. En prison, c’est un grand bienfait quand on ne ferme pas la porte de la cellule.

Quoique le colonel ne partage pas mes principes religieux, il est cependant un homme droit, loyal, patriote sincère et ardent. Nous restons donc amis, et je ne perds pas l’espoir que nous arriverons à nous unir en Jésus-Christ 15.

Oh mon Dieu ! Quels tristes moments peuvent arriver pour le prisonnier qui n’a pas la force intérieure ! Hier est revenu le geôlier plus sévère. – « Prenez vos bagages » – dit-il ; et il nous fait signe de le suivre. Nos compagnons se réjouirent ; croyant qu’ils seraient délivrés, et déjà ils se saluaient les uns les autres pour les adieux. Cependant je ne me suis pas réjoui, mais je continuais intérieurement le fil de mon travail. Le geôlier nous fit sortir de la cellule et s’en alla. Étant revenu, il nous ordonna d’y rentrer. Ainsi se termina cette scène, qui dura une demi-heure. Il y avait eu confusion de noms.

Aujourd’hui on a amené ici un Polonais. Hier, à dix heures du soir, s’étant approché par curiosité d’un groupe de personnes, il fut cerné par des gardes et arrêté avec elles. Dans le choc de cette foule il eut une main disloquée. Il espère qu’un ministre, qu’il connaît, le fera bientôt délivrer et que ceux qui l’ont enfermé seront punis. Je lui dis que son espoir ne devrait être qu’en Dieu. – « Belle perspective (répondit-il) que de compter sur Dieu ! Dieu, je le respecte : mais celui qui me délivrera, ce n’est pas Dieu : c’est le ministre, avec lequel j’ai dîné cent fois. Je vous en prie, ne me parlez plus de Dieu. » – Ici les jugements de Dieu deviennent évidents : souvent on punit celui qui est innocent selon la loi terrestre, mais coupable devant Dieu.

C’est le Saint-Esprit qui a inspiré à notre frère Charles l’écrit que j’ai lu dans le journal 16. Il produit ici une grande sensation. Puisse mon emprisonnement devenir un levier pour ma mission !...

 

 

Towianski ne voyait que son devoir ; et Dieu pourvoyait à ses besoins et à ceux de sa famille, qui se trouvait dans une grande gêne. Mais un jour madame Towianska reçut de Pologne mille francs de monsieur et de madame Noskowski, heureux de témoigner de cette manière leur reconnaissance à leur bienfaiteur. C’étaient eux, qui, lors du départ de Towianski pour la France, avaient recueilli cinq de ses enfants, qu’ils élevaient chez eux avec le plus grand soin. Madame Towianska écrivit à son mari qu’elle s’était permis d’accepter cette offre, parce qu’elle la sentait découler d’un sentiment profond et de l’union sincère des âmes.

Depuis le départ de tant de prisonniers pour les forts, la position de Towianski s’était relativement améliorée. Il ne cessait de s’entretenir avec ses camarades et de les consoler ; en même temps, il commençait à pouvoir écrire et s’occuper de ses travaux. Dans la cellule proche de la sienne était monsieur Mombard, radical, que j’ai mentionné plus haut. Parlant du meurtre de monseigneur Affre sur les barricades, Mombard dit qu’il est mort en martyr. Towianski déplore avec lui ce fait douloureux ; mais il lui fait observer que, au lieu de se faire apôtre de l’autorité et de mourir, en martyr c’est vrai, mais en martyr d’un parti, l’archevêque aurait dû s’élever au-dessus des partis ; que, au milieu des passions des partis, il aurait dû chercher à connaître ce qu’il y avait de vrai d’un côté et de l’autre, l’exposer au gouvernement et élever ainsi, parmi le choc des passions, l’étendard de Jésus-Christ. S’il avait fait cela, peut-être n’aurait-il pas été tué. La source des souffrances de l’homme, conclut-il, vient de ce qu’il n’accepte pas la croix de Jésus-Christ et ne l’applique pas dans chaque circonstance de sa vie, privée et publique.

À ces paroles, Mombard sent son cœur s’élargir ; en lui s’éveillent la vénération et la confiance envers Towianski ; car, après ce qu’il a entendu, il sent qu’il peut accorder sa foi républicaine avec la foi en Jésus-Christ. À ceux qui lui demandaient qui étaient Towianski et Gutt, il répondait : « Ce sont des républicains au plus haut degré : car la base de leur républicanisme est Jésus-Christ. »

Oh ! combien de ceux qui tournent le dos à Jésus-Christ, tout en soupirant dans leurs âmes vers lui sans s’en douter, l’accepteraient avec joie, s’ils pouvaient se convaincre que la route montrée par lui, pourvu qu’elle soit pratiquée sur le champ politique, peut sauver les nations et les rendre heureuses ; de même qu’elle sauve et rend heureux les individus et les familles lorsqu’elle est réellement pratiquée sur le champ personnel et privé !

Pour avoir quelques heures plus libres, Towianski se levait chaque matin à trois heures, pendant que tous dormaient encore, et il travaillait jusqu’à onze heures. Un travail si intense, dans ce milieu, n’était pas facile. L’exiguïté de la cellule et la chaleur caniculaire ne permettaient point de tenir fermée la porte qui donnait sur le corridor ; par conséquent, pendant une grande partie de la matinée, il était forcé de travailler au milieu du vacarme et de la fumée de tabac des autres prisonniers qui se promenaient. Pour pouvoir le supporter, il avait toujours sur la tête un mouchoir trempé d’eau. N’ayant pas de table, il s’arrangeait comme il pouvait pour écrire.

Il lui arrivait souvent d’attendre avec les autres, pendant deux ou trois heures, devant le guichet pour recevoir sa soupe. Fermement établi sur cette base, de faire chaque chose avec le mouvement d’amour pour Dieu, pour l’accomplissement de sa volonté, il attendait son tour avec gravité et sérénité, comme s’il s’agissait de l’action la plus importante ; car tel était son devoir dans ce moment.

Le soir, il se promenait dans le corridor et conversait avec tous, ranimant chacun par sa paix et sa sérénité.

En le voyant travailler si longtemps, toujours serein parmi tant de difficultés, tout le monde s’étonnait, et on se demandait tour à tour : « Qui est donc celui-ci ? » – Le brigadier s’écriait : « Cet homme est bien singulier ! Tout le monde ne fait que s’occuper de lui. » Un prisonnier nommé Ferriol, menuisier, parla longtemps avec Towianski, et après l’entretien il dit, tout joyeux : « Voilà l’homme ! Sa parole et ses conseils viennent vraiment de Dieu. » – Les uns l’appelaient colonel, les autres, général, d’autres le croyaient un évêque polonais.

Un avocat, prisonnier lui aussi, lui adressa quelques questions politiques. Mais ce que Towianski lui dit l’irrita et il ne s’unit pas. Mombard, au contraire, en fut ému et il s’attacha de plus en plus à lui. Towianski partagea avec lui des provisions qu’on lui avait permis de recevoir.

Il travaillait dans ces jours à son écrit pour l’Assemblée nationale : Gutt le copiait. Frappé par sa grandeur, il en parlait en détail avec lui et il tirait de ces entretiens une vigueur et une consolation extraordinaires. Ami dévoué et fidèle, Gutt prenait note, jour par jour, de tout ce que Towianski faisait et de l’impression que produisaient ses actes et ses paroles. Il veillait à ce qu’il fût dérangé le moins possible. Il traduisait en français ce que Towianski écrivait en polonais, il l’expliquait aux prisonniers français et il les priait d’en corriger les fautes.

Les visites aux prisonniers ayant été défendues, Towianski correspondait presque chaque jour par lettre avec sa famille, surtout avec sa femme. Dussé-je prolonger peut-être trop ce chapitre, je rapporterai encore une partie de cette correspondance. Cela vaudra mieux que toute narration :

 

 

25 juillet, 9h. matin.

 

Les nuits deviennent meilleures, car nous nous organisons toujours mieux dans notre nouvelle demeure. J’écris sur une espèce de table, que je me suis arrangée avec une chaise, des coussins et des paniers. Chose singulière, c’est seulement dans notre cellule qu’il n’y a pas de table. Hier je me suis promené jusqu’à minuit ; aujourd’hui, depuis trois heures du matin, je me promène dans le corridor et j’ébauche mon écrit à l’Assemblée nationale. Selon mon sentiment, ma position actuelle me fournit une occasion propice pour lui adresser quelques paroles chrétiennes. Lorsque j’aurai fini cet écrit, je demanderai au directeur la permission de l’envoyer ; car je respecte toutes les lois de la prison.

Depuis le 22 17 dans la prison même une direction nouvelle s’est ouverte pour moi. Je sens que mon devoir envers mes compagnons de captivité est accompli. Maintenant je veux m’occuper de moi : quelques heures de travail le matin et ensuite promenade dans la cour.

Après la semaine de la passion, après s’être soumis aux lois de la terre et de l’enfer, Jésus-Christ a triomphé de la terre et de l’enfer, et il gouverne la terre et l’enfer, jusqu’à la fin du monde. Les serviteurs de Jésus-Christ, après leur semaine de passion (bien moins sainte, il est vrai), doivent aussi s’élever plus haut, par leur esprit et par leur être tout entier, pour réaliser le Verbe de Dieu.

Tenez-vous fermes en esprit ; confiez-vous en Dieu, qui est tout-puissant au ciel, sur la terre et aux enfers.

Il y a deux mois aujourd’hui que je suis arrivé à Paris. Que de choses depuis lors !

À la sœur Anne 18 mes souhaits, et mes soupirs vers Dieu pour le jour de sa fête. Je les lui envoie, quoique de derrière les grilles de la prison : et j’ajoute, pour souvenir, tout ce que j’ai pu trouver ici en fait d’objets d’art (une petite pierre).

 

 

27 juillet, 10 h. matin.      

 

Dans mon procès sont renfermées deux causes : celle de mon accusation, et celle de ma mission. Que la volonté de Dieu soit faite ! Que mon emprisonnement se prolonge le plus longtemps possible, pourvu que la cause de ma mission ne soit pas mise de côté ; pourvu que, en cela aussi, on arrive à quelque résultat. Malheur, si on me délivrait contre la volonté de Dieu, en mettant son Œuvre de côté ! Combien de sacrifices ne faudrait-il pas pour réveiller de nouveau cet intérêt que la grâce de Dieu a éveillé aujourd’hui en tant d’âmes ! Oh ! mon Dieu, que tout ce que vous avez destiné puisse se développer jusqu’au bout ! Je sens, je vois, et j’ai la foi que Dieu préservera mon corps autant qu’il sera nécessaire afin que je remplisse ma vocation. De la prison Dieu peut faire le ciel ; il peut donner dans la prison la vie et la liberté céleste. Par contre, dans la liberté terrestre, il peut donner toute l’horreur de l’esclavage et des tourments d’esprit.

Gardez votre vie et votre énergie, comme vous avez fait jusqu’ici...

 

 

Les lettres de Towianski se croisaient toujours avec celles de sa famille et de ses amis. – Parmi ces lettres, je n’en citerai qu’une, de sa femme :

 

« 27 juillet.      

 

« Hier nous avons eu la chance d’arriver jusqu’au Directeur, qui nous a dit qu’il est impossible de vous voir. Aujourd’hui nous sommes revenues, espérant, mais en vain, un adoucissement à cet ordre si sévère. De là, nous sommes allées à l’église de Saint-Séverin. Nous avons tâché, de toutes nos forces, de prendre courage. Dieu nous éprouve terriblement. Depuis que vous manquez, l’obscurité règne à la maison. Nous ne savons pas encore ce que nous ferons pour le logement. Le terme de la location finit demain ; en payant cinq francs par jour, nous pouvons encore rester. Que Dieu daigne nous faire connaître ce que nous devons faire ! Nous ne pouvons pas nous résoudre à abandonner le lieu où vous habitiez ; et souvent il nous manque le courage d’y rester, à cause de la douleur que nous ressentons ici, où tout nous rappelle votre absence.

« Demain Rozycki et Nabielak iront chez le général Bertrand pour lui présenter l’extrait de ce que vous avez dit dans la cathédrale de Paris, afin qu’il voie la pureté de votre conduite envers l’émigration. »

 

Quoique Towianski ressentit au plus vif de son cœur les angoisses des autres, surtout de sa famille et de sa femme avec laquelle il était si profondément uni, sa parole cependant donnait toujours le ton d’énergie pour se maintenir lui-même et maintenir les autres à la hauteur du devoir. Il écrivait à sa famille le 29 juillet :

 

 

Soyez tranquilles et résignées ; ce serait honte et manque de caractère que de ne pas vouloir souffrir et porter la croix que Dieu donne. Pour tant de bienfaits que nous avons reçus de Dieu, nous avons peu souffert. Je vous estimerai autant que je vous verrai soutenir votre caractère jusqu’à la fin. Adieu, à Dieu !

 

 

Et le 31 il écrivait :

 

 

Je travaille dans ma chambre. Maintenant je ne m’engage avec personne dans des entretiens profonds : deux mots, et cela suffit. Jusqu’à présent la grâce de Dieu me donne la force et l’élévation d’esprit. Ce bienfait, et une promenade quotidienne de plusieurs beures de suite, c’est ce qui soutient ma santé.

Depuis le 28 je n’ai plus travaillé à l’écrit à l’Assemblée. Mon sentiment intérieur m’a dit de le suspendre. Ce matin je me suis levé à trois heures et je me suis occupé d’autre chose.

Attendant tout de Dieu seul, faites votre devoir. Préparez-vous à la vie qui nous est destinée pour l’avenir ; vie où il faudra renoncer plus complètement à la terre, où il faudra un sacrifice plein pour accomplir la vocation de serviteurs de l’Œuvre de Dieu. Pensez-y souvent ; et en conformité de cela faites vos projets, offrez à Dieu le sacrifice de renoncer à tout ce qui est terrestre. Ceci pourra aussi hâter ma délivrance.

Je vous recommande à Dieu.

 

 

2 août.      

 

Soyez tranquilles, puisez d’en haut la lumière, la force et la paix de l’âme. Dans des circonstances pareilles à celles dont vous m’écrivez, je vous conseille de ne pas vous appuyer sur les on-dit, sur les opinions, les raisonnements humains, car c’est une source fausse qui ne fait qu’éclipser la lumière intérieure. J’espère que vous le faites, mais je dois vous le rappeler. Le sacrifice continuel, la croix de Jésus-Christ portée sans cesse, le renoncement à la terre diminuent le fardeau des contrariétés ; c’est peu de chose quand la terre est fermée pour l’homme, pourvu que le Ciel lui soit ouvert, c’est-à-dire le sentiment, la force, la vie intérieure. Je vous répète : espérons en Dieu !

Ne nous envoyez pas aussi souvent de vivres ; n’abusez pas de la bonté des autorités de la prison, qui sont surchargées de leurs devoirs. Envoyez seulement ce qui est essentiel : le prisonnier doit se contenter de peu de chose. – Que la miséricorde de Dieu vous fortifie et vous garde sous sa tutelle paternelle !

 

 

Pendant ce temps les procès suivaient leur cours. Le 28 juillet, le colonel Rozycki et le major Nabielak, s’étant rendus auprès du général Bertrand, le prièrent d’accélérer l’expédition du procès de Towianski. Ils ajoutèrent que l’amnistie, qu’on disait offerte à l’émigration polonaise par l’empereur Nicolas, serait un coup fatal pour la Pologne ; que Towianski seul pourrait sauver l’émigration et la Pologne de ce piège dangereux.

Le général, tout en témoignant de sa sympathie pour la Pologne, répondit que l’ordre dans lequel les procès étaient classés ne pouvait être changé ; qu’on examinerait celui de chaque détenu à son tour, et que tous seraient clos dans deux mois tout au plus. Il dit qu’il voyait la sincérité de leur affection pour Towianski et il leur conseilla de ne pas cesser d’avoir confiance et d’attendre avec patience. Cependant le lendemain il écrivit à Rozycki le billet suivant :

 

« Paris, 29 juillet 1848.      

            « Monsieur le Colonel,

« Le dossier de votre compatriote Towianski André, ayant pu être complété, a été mis sous les yeux de l’une des commissions militaires qui siègent pour les affaires de l’insurrection de Juin et j’ai le regret de vous apprendre que, vu les charges graves qui pesaient sur lui, la dite commission n’a pas jugé à propos de le mettre en liberté. Il recevra en conséquence une destination ultérieure.

« Veuillez agréer, Monsieur le Colonel, mes civilités empressées.

« Le général-Président      

BERTRAND. »            

 

Ce qui voulait dire (comme en effet il fut décrété le lendemain) qu’il serait déporté à Cayenne.

Le 1er août, Rozycki se rendit de nouveau chez le général Bertrand. Et ayant insisté pour que, sur sa parole d’honneur, il lui dise sincèrement quelles étaient les imputations graves pour lesquelles Towianski avait été condamné à la déportation, le général Bertrand répondit : « Il a été condamné à la déportation comme un homme très dangereux, parce qu’il devance l’humanité de plusieurs siècles. Voilà le vrai et le seul motif. Mais, parce qu’on ne peut pas baser une sentence sur un tel motif, nous devons l’appuyer sur les dénonciations nombreuses que la police a reçues, pour la plupart, des Polonais eux-mêmes, quoique nous sachions très bien qu’elles sont fausses. »

« Général (dit alors Rozycki), je vous remercie pour votre franchise. J’ai défendu ardemment Towianski ; mais je ne le défendrai point contre le fait dont on l’accuse réellement et qui, le rendant imitateur de l’Agneau sans tache, constitue son plus grand mérite devant Dieu. Désormais, étant sûr que vous savez ce que vous faites, je demande seulement à Dieu qu’Il soit pour vous-même un juge miséricordieux. »

Aussitôt que Towianski eut connaissance de sa condamnation, il dit : « Les hommes ont prononcé ; j’attends la sentence de Dieu. » Il était pleinement soumis, préparé à tout, et par conséquent libre ; mais la voix de son âme lui disait que cet arrêt n’aurait pas son exécution. Voici ce qu’il écrivit à ce sujet à sa famille :

 

 

3 août.      

 

Le décret de déportation à Cayenne et les motifs qui l’ont déterminé montrent que ma mission a été prise à fond : et j’en remercie Dieu tout-puissant. Ce ne sont plus les hommes, c’est l’enfer lui-même qui a produit son fruit ; et c’est un grand bien que cela soit arrivé si tôt. Maintenant nous n’avons que l’appel à Dieu, juge de tous les juges. Dans la pureté et la soumission, attendons ce que Dieu aura décidé : jusqu’à quel point Il permettra à l’enfer de produire ses fruits, Lui, qui gouverne aussi l’enfer. Il ne permettra pas, j’en ai la conviction, que ma mission soit rendue impossible. Il ne permettra pas que tant de grâces et tant de sacrifices du royaume de Dieu restent stériles. Il ne permettra pas que mes forces soient brisées et que, pendant des siècles, l’enfer puisse, pour son triomphe, en tirer une preuve que ce que j’ai fait, et ce que je dois faire encore, peut vivre seulement dans l’esprit, mais ne peut être réalisé sur la terre. Cette foi est pour nous le devoir le plus sacré.

Je me réjouis de ce que vous ne vous laissez pas ébranler dans cette foi et je vous en remercie. Je ne pourrais pas vous estimer comme je vous estime si vous étiez seulement fortes sans la croix et indolentes sous la croix. Combien ma mission n’a-t-elle pas gagné pendant mon emprisonnement ! Jamais, même pendant ce temps de captivité, mes moments n’ont été employés en vain ; et, à l’avenir aussi, Dieu ne permettra pas que ma vie se dessèche sans fruit. Mes forces et mes moments sont comptés et destinés au service de Dieu !......

Je ne puis croire que Dieu permette l’exécution de ce décret ; cependant, pour être purs, nous devons, dans l’humilité et la crainte de Dieu, nous préparer au pis : et, conformément à cela, faire nos projets. Par exemple : dire à M. Bertrand que la femme veut suivre son mari ; tâcher de savoir le moment précis auquel la déportation aura lieu ; voir où placer les enfants ; où trouver de l’argent, etc. – Mais Dieu est notre espoir. En faisant tout cela, attendons la décision de Dieu. Après avoir produit son fruit, le mal devient plus faible.

Mon Dieu ! Que de choses se sont passées dans ces vingt-quatre jours ! Et tout cela d’une manière si rapide et si inattendue ! C’est au milieu de telles adversités que se manifeste toute la force de la foi ; foi, que Dieu regarde ; foi que rien n’arrive sans sa volonté ou sans sa permission ; foi que l’homme, lorsqu’il n’a pas la terre mais qu’il a l’union avec le Ciel, n’est pas seul. Oh ! quel échange heureux !

 

 

4 août, 10 h. soir.      

 

Ce que vous vous proposez de faire encore peut être utile à l’Œuvre de Dieu. Faites donc ce que vous sentez devoir faire ; tâchez seulement de le faire dans l’esprit et le ton chrétien. Dites la vérité entière et nue ; mais présentez-la dans l’épanchement, dans le sentiment et dans l’amour, même envers les ennemis. De la terre, je n’ai rien ; mais le Ciel m’est propice : donc je suis bien. Ici on ne parle point de départ pour les forts. J’ai l’espoir en Dieu que je n’irai pas là-bas. Je crois fermement que Dieu m’en préservera. J’ai la conviction que la puissance du mal n’augmente plus, et que, peut-être même, elle diminue. Il est possible que, par le décret de déportation, elle ait atteint son apogée. Je recommande à Dieu vous tous et moi-même.

 

 

La nouvelle du décret de déportation s’était répandue dans le public ; annoncée par les journaux, elle fut accueillie par plusieurs d’entre eux avec des paroles d’indignation.

La Démocratie pacifique du 8 août écrivait : « C’est une horrible responsabilité qu’entraîne une pareille dictature, supprimant le droit et les codes ! Nous souffririons cruellement, quant à nous, si notre conscience nous disait : – Parmi ces hommes que vos décrets ou vos arrêts jettent en exil, il y a peut-être des victimes, des innocents ; et tous ceux que le wagon emporte peuvent s’écrier : – nous n’avons pas été jugés ; car nous n’avons eu ni le débat contradictoire, ni la publicité, ni la défense ! »

Et le Représentant du peuple, dans son numéro du 15 août, disait : « Il est impossible que Towianski ait pris part à l’insurrection, à moins que ce ne fût pour flétrir les bourreaux et défendre les victimes, à quelque parti qu’ils appartinssent. »

L’opinion publique se soulevait indignée contre le despotisme dictatorial, qui confondait dans la même punition les innocents et les coupables. Et Towianski, sous le poids d’une condamnation terrible, continuait dans sa prison, tranquille et confiant, les travaux de sa vocation pour le bien de la France, dont le gouvernement le traitait d’une manière si injuste. Cela seul suffirait pour montrer combien était élevée et supérieure aux partis, aux passions humaines, la région où vivait son esprit.

Si ses proches faisaient quelques pas auprès des autorités pour montrer son innocence, ce n’était ni par crainte de l’avenir qui l’attendait, ni pour obtenir à tout prix sa délivrance, mais seulement afin que la vérité pût se faire jour et que le cours de sa mission ne fût point entravé.

Le 9 août, Towianski écrivait à sa femme :

 

 

Aujourd’hui j’ai fini mon écrit à l’Assemblée nationale et ensuite j’ai écrit une lettre au général Bertrand. C’est Dieu qui m’a inspiré de l’écrire. Dieu seul, avec ses armées, me couvrira de sa protection. Cette confiance ne m’abandonne pas. La sérénité règne dans mon esprit, quoique sur la terre tout soit sombre. Je fais ce que je dois ; je ne perds pas un instant ; et la miséricorde de Dieu peut m’envoyer un secours. Quelle que soit sa volonté, je m’y soumets.

Ah ! attendons la décision de Dieu.

 

 

La lettre au général Bertrand était ainsi conçue :

 

 

                GÉNÉRAL,

 

Vous êtes mon juge ; je ne dois rien entreprendre sans vous le faire savoir.

Ayant senti le devoir d’écrire à l’Assemblée nationale, de m’épancher devant elle en toute vérité, je vous demande que cet écrit d’un prisonnier puisse lui être remis.

Je vous demande en même temps la faveur de pouvoir m’expliquer, m’épancher devant vous, mon juge, et aussi mon frère devant Dieu. Ma cause est toute de sentiment, et elle ne peut être jugée que par le sentiment ; je ne l’ai que trop éprouvé pendant ma vie. J’ai la confiance que la miséricorde de Dieu vous récompensera pour ces quelques minutes que vous voudrez bien me donner.

Dans mes papiers, qui sont entre les mains de la commission militaire, mes pensées, mes idées ne sont expliquées qu’à demi, elles ne sont en grande partie compréhensibles que pour moi seul. Je vous demande de me permettre de les expliquer devant mes juges.

Général, en mettant ma cause sur votre conscience, je lui donne une base inébranlable. Je crois que vous comprendrez ma pensée et que je recevrai justice.

 

 

Le même jour, Towianski recevait de sa femme la lettre suivante :

 

« Le colonel Rozycki a vu le général Bertrand. Votre procès ayant été clos le 31 juillet, la chose n’appartient plus à lui. Il était étonné que vous soyez encore à Paris. Il ne peut rien faire pour vous. La lettre que vous lui avez écrite aujourd’hui restera certainement sans réponse. Nous la publierons dans les journaux, après en avoir donné connaissance au général Cavaignac. L’écrit, que vous vous proposez de faire parvenir à l’Assemblée nationale par le général Bertrand, devra être fait en double exemplaire et adressé, l’un au général Cavaignac, et l’autre au président de l’Assemblée.

« Espérons que vous ne serez pas dérangé cette nuit.

« Plusieurs ont fait des instances auprès du Chef du pouvoir exécutif afin qu’il suspendît votre départ. Il y a six députés qui s’en sont chargés. Le résultat est entre les mains de Dieu. Chacun de ces députés s’est indigné en apprenant que vous êtes condamné avec les insurgés, que vous n’avez été interrogé qu’une fois, que l’interrogatoire prouve votre innocence, et que néanmoins vous êtes sur la liste des condamnés à la déportation. Nous supposons que c’est à votre mission qu’on fait la guerre ; mais il ne manquera pas de preuves pour en montrer la sainteté.

« M. Mickiewicz, le colonel Rozycki et le major Nabielak espèrent obtenir une audience du général Cavaignac. Je vous envoie la lettre et l’ukase qu’on publiera demain dans les journaux, pour prouver devant vos calomniateurs que vous n’êtes pas russe.

« Adresses : – Au général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, Rue de Varennes, 23, – À M. Marrast, président de l’Assemblée nationale, palais de la présidence. »

 

Pour comprendre ce que c’est que l’ukase mentionné dans cette lettre, il faut savoir que la Réforme du 13 juillet 1848 qui, en donnant la nouvelle de l’arrestation de Towianski et de Gutt, les avait représentés comme des hommes « assez célèbres parmi leurs compatriotes », – disait d’eux, deux jours après, sous l’inspiration de polonais hostiles, que : « non seulement ils n’étaient point des émigrés célèbres, mais que la société démocratique les répudiait, et pour cause ».

Lorsque Rozycki lut cela, s’étant procuré un exemplaire authentique du document que l’on vient d’indiquer, il écrivit au rédacteur en chef du Courrier français la lettre suivante, que ce journal publia dans son numéro du 12 août 1848 :

 

« La Réforme du 15 juillet dernier a publié un article au nom de la Société démocratique polonaise, déclarant qu’elle répudie Towianski et pour cause. En réponse à cette insinuation, dont la malveillance a profité, je déclare, dans l’intérêt de la justice et dans celui du peuple polonais, dont je suis l’enfant, qu’André Towianski est le Polonais le plus fidèle à son pays, et que le labeur et les sacrifices de toute sa vie tendent à la reconstitution de notre patrie, telle que Dieu la destine dans sa pensée.

« Je joins ici la traduction fidèle de l’ukase russe qui frappe André Towianski dans sa personne et dans ses biens, et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien l’insérer dans votre plus prochain numéro, ainsi que la présente lettre 19.

« Agréez, Monsieur le rédacteur, mes salutations fraternelles.

            « Paris, 10 août 1848.

« CHARLESROZYCKI, colonel. »    

 

 

Cette lettre et ce document ont été le même jour publiés en entier aussi par la Réforme, qui ajouta que sa note du 15 juillet « n’impliquait nullement une accusation politique contre le citoyen Towianski ; telle n’était pas non plus l’intention de la Société démocratique. Il s’agissait seulement d’opinions religieuses, et d’une rectification de faits à propos de l’émigration ».

Ils ont été aussi reproduits par le Démocrate polonais, qui avait inspiré la note de la Réforme ; par les Débats du 13 août, avec une lettre de Rozycki et de Nabielak ; par la Démocratie pacifique dans son numéro du même jour ; et par la Liberté du jour suivant, qui en firent suivre la publication de considérations sensées et impartiales, dont il ne sera pas inutile de rapporter ici quelques fragments.

La Démocratie pacifique, tout en regardant Towianski comme un mystique, déplore son arrestation comme étrange et injustifiable. Elle reconnaît en lui : « un homme extraordinaire, d’une puissance individuelle incontestable, et qui compte parmi ses disciples des hommes très distingués : entr’autres, le savant poète Mickiewicz ».

Et elle ajoute : « Nous n’affectons pas de dédaigner ces personnages étranges qui s’attribuent des missions religieuses ; et nous croyons que l’humanité est encore fort peu éclairée sur les voies diverses du gouvernement providentiel. Nous n’avons pas l’honneur de connaître Monsieur Towianski et nous n’avons pas à le défendre quant au caractère supérieur que plusieurs reconnaissent en lui. Mais nous avons rencontré de ses disciples, et il nous est démontré que, à quelque titre que parle M. Towianski, il enseigne les doc trines les plus hautes de paix et d’amour, et que le plus pur esprit de l’Évangile inspire sa parole. Nous devons donc supposer que cet apôtre de la charité et de l’unité pacifique est victime de l’erreur et de la calomnie ; et nous appelons sur les actes de M. Towianski l’attention impartiale particulière de ce tribunal, qui juge d’une façon si expéditive et si triste, mais qui peut réviser ses jugements.

« Monsieur Towianski a du malheur. Prêcheur de la concorde et de la paix, il est accusé d’avoir concouru à une insurrection sanglante ; prêcheur de la vérité, il est accusé de déloyauté et de trahison. »

La Liberté, après avoir parlé des rectifications faites par le colonel Rozycki sur les faits imputés à Towianski, écrivait : « Nous nous demandons à quel titre la Réforme répudie si hautement les victimes de l’autocratie impériale. Le passé des hommes comme Towianski, leur lutte courageuse et les douleurs de leur patriotisme sont des garants sûrs de leur présent et de leur avenir. La cause des hommes qui ont tant souffert pour leur pays opprimé doit être sacrée à nos yeux ; et nous nous associons pleinement à la protestation énergique du colonel Rozycki en faveur de son illustre compatriote. »

Dans le même sens s’exprimait le Représentant du peuple du 15 août.

Pendant que la vérité se rétablissait ainsi peu à peu devant l’opinion publique, on continuait les démarches auprès du chef du pouvoir exécutif, afin que, reconnaissant, lui aussi, la fausseté des accusations et la réalité des choses, il empêchât pour Towianski l’exécution d’un décret si évidemment injuste.

Le 12 août Mickiewicz écrivit au général Cavaignac la lettre qui suit :

 

        « Général,

« André Towianski a été arrêté à son domicile (Avenue des Champs-Élysées, 108) le 11 juillet. Il était à Paris seulement depuis le 28 mai.

« Non seulement, pendant les journées de juin, il n’a pas quitté son domicile, mais même durant son séjour, il n’est pas descendu une seule fois dans la ville ; une promenade aux environs de l’Arc de Triomphe a toujours été sa seule sortie.

« Depuis son arrivée il n’a fait de visite à qui que ce soit, ni Polonais, ni Français. Seulement il a reçu chez lui les Polonais ses amis qu’il connaissait antérieurement, et quelques Français, également ses amis.

« Aucun Français ni Polonais de ceux qui l’aient visité n’a été impliqué dans les évènements de juin. Et lui n’a jamais connu, n’a jamais été connu d’aucun insurgé.

« Il n’a pris, ni de fait, ni indirectement, la moindre part à aucun des évènements qui agitent si cruellement la France.

« Cependant, non seulement il a été arrêté et enfermé à la Conciergerie, où il est encore jusqu’à ce jour, mais son nom figure sur la première liste des transportés.

« André Towianski, juge à la Cour suprême de Lituanie, quitta de son propre mouvement la Pologne en 1840 et vint apporter à l’émigration des paroles de paix et de consolation ; il chercha à inspirer à ses frères émigrés cette foi : – que la Pologne ne pourra être reconstituée que par des actions dont la base serait le christianisme le plus pur, et que, sans cela, les moyens terrestres, même les plus puissants, ne réussiraient point. – Pour ces faits, le gouvernement russe, par un ukase en date du 31 juillet 1842, le déclara exilé et ordonna la confiscation de ses biens.

« L’autorité morale avec laquelle André Towianski rappelait aux Polonais leurs devoirs en élevant leur esprit au-dessus des intérêts de partis, excita contre lui la haine de certains partis politiques.

« Cette haine l’a poursuivi à Paris en 1842 ; à Rome, en 1843 ; en Suisse, en 1847 ; et, aujourd’hui encore, profitant du malheur des temps, elle vient surprendre la bonne foi des autorités de la République, en les trompant sur le caractère et les intentions d’André Towianski.

« Je me déclare garant de l’exactitude des faits et des assertions contenus dans cette lettre. »

 

Le même jour fut aussi adressé au général Cavaignac un autre écrit dans le même sens, signé par trente-six personnes, tant Polonais que Français.

Peut-être que tant dc témoignages uniformes d’hommes respectés et à l’abri de toute suspicion firent une certaine impression sur l’esprit de Cavaignac ; mais le fait est que la Providence veillait sur son serviteur fidèle, et le chef du pouvoir exécutif suspendit l’exécution du décret de déportation quant à Towianski, tout en maintenant l’emprisonnement jusqu’à nouvel ordre.

En recevant cette nouvelle, et pressentant qu’il ne serait pas déporté, Towianski écrivit à sa femme :

 

 

13 août 1848.      

 

Condamné à la mort, c’est-à-dire à la perte de ma mission – et par l’œuvre du mal déposé déjà, pour ainsi dire, dans le tombeau – mais relevé du tombeau par la miséricorde de Dieu, je vous écris pour la première fois dans ma vie nouvelle.

Ils sont passés, ces jours terribles de la puissance et de la domination de l’enfer, pendant lesquels je tremblais, non pas en pensant à ce qui pourrait m’arriver (car je ne voyais devant moi qu’une mort lente), mais en me demandant si je serai tel que Dieu veut que je sois après que ces jours seraient passés.

Au milieu des ténèbres les plus grandes que j’ai rencontrées dans ma vie, une grande lumière rayonnait en moi et je gémissais vers la miséricorde de Dieu pour pouvoir soutenir en moi cette clarté, qui est mon étendard. Dieu a dissipé les ténèbres, et mon étendard se déploie. Jusqu’ici chaque moment de mon emprisonnement a été grave et indispensable. Si j’avais été délivré avant que Dieu en eût ainsi disposé, cela aurait été pour moi un dommage irréparable.

Hier, le colonel Dumoulin, jusqu’alors si contraire à mes idées, a été tout à coup converti. Il m’encouragea, avec une grande ardeur, à persévérer et à ne céder en rien sur ce que je sens, affirmant que tout cela est la vérité. – « Dites (ce sont ses paroles), dites ce que vous sentez, quoique les Français ne vous croient pas. Un temps viendra où ils vous croiront ; ils croiront qu’une parcelle du feu divin peut vivre dans l’homme. » Je répondis : « C’est maintenant que je vois devant moi un vrai colonel de l’Empereur. – Viens, que je t’embrasse, soldat de Napoléon ! » Et nous nous embrassâmes cordialement. Quelques heures après, le colonel a été mis en liberté.

Ah ! les fortes impressions font des miracles dans l’homme ! Elles émeuvent, enflamment et tournent l’esprit vers Dieu.

Hier aussi l’inspecteur de la prison me fit appeler. Il me parla avec beaucoup de sentiment et il me promit qu’il s’occuperait de moi. Il est convaincu de mon innocence. Il parla longtemps de moi avec le directeur, qui me dit ensuite que j’ai dans l’inspecteur un grand avocat. On m’a dit que, avant de me faire appeler, l’inspecteur m’avait observé pendant longtemps lorsque j’étais dans la cour.

Voici déjà le trente-troisième jour que je suis en prison. Je ne sais comment la volonté de Dieu disposera de moi ; mais je sens que, lorsque j’aurai accompli ici ce qui m’est destiné, Dieu, qui m’a préservé de la déportation, me fera sortir aussi de la maison de servitude.

 

 

Le lendemain, Towianski dit à Gutt : « Mon cher, nous allons nous séparer. » Et en effet dans la journée on appela Gutt et on lui dit de se préparer pour aller aux forts ; Gutt ne cacha pas son émotion ; mais bien moins à cause du sort qui l’attendait que pour les manquements qu’il se reprochait et dans lesquels il voyait la cause du châtiment de devoir se séparer de son ami, de son bienfaiteur vénéré.

Le 15, à quatre heures et demie du matin, on le conduisit dans la cour, où il causa avec M. Délambre, représentant du peuple, prisonnier lui aussi.

Towianski accompagna Gutt jusqu’à la grille, le consola par des conseils pratiques, et lui présenta, vivant en lui-même, le ton qu’il devait soutenir. À six heures, on transféra Gutt au fort de l’Est avec plusieurs autres prisonniers. M. Délambre fut tellement frappé par ses paroles et par sa contenance, que, ce même jour, il écrivit sur ce départ une lettre, dont le Représentant du peuple du 18 août publia l’extrait qui suit :

 

« Parmi ceux qui partent aujourd’hui, se trouve un jeune docteur polonais, disciple dévoué de Towianski, d’une douceur et d’une résignation admirables. Il arriva à Paris le 28 mai, où il ne connaissait que son maître bien-aimé. Il n’est pas sorti des quatre jours, m’a-t-il dit : et comment l’eût-il fait, inconnu de tous et ne connaissant pas encore Paris ? On le transporte. – Dieu permet que la force s’appesantisse sur moi, qui ne suis qu’un être vulgaire et chétif, me dit-il en partant ; ma consolation est que mon maître reste. Il est fort et puissant, lui, et la divine providence ne permettra certainement pas qu’une telle intelligence, aussi utile à l’humanité que celle de Towianski, aille s’éteindre misérablement dans les tortures de la transportation. »

 

Cette lettre produisit une grande impression dans le public, et même dans la prison. M. Délambre, en parlant de Gutt, disait : « Il se communique peu, mais il a toujours des paroles de consolation. »

Privé de son ami et compagnon fidèle, encore incertain sur son propre avenir, affaibli dans sa santé, Towianski se tenait au-dessus de tout cela, poursuivant sa marche avec une confiance humble et active, ainsi qu’on peut voir par ce billet qu’il écrivit le lendemain du départ de Gutt :

 

 

16 août.      

 

Le temps étant mauvais, je ne sors point dans la cour, et je travaille avec patience, comme prisonnier, reconnaissant envers Dieu d’avoir de quoi m’occuper. Aujourd’hui je me suis levé à quatre heures, je m’efforce de rester inébranlable à mon poste, et, quant à ma destinée, elle est dans vos mains, ô Dieu de miséricorde !

 

 

Gutt, après deux jours de détention au fort de l’Est, devait partir pour Cayenne. Ses amis obtinrent de le visiter et tentèrent un dernier effort pour empêcher son départ. Voici ce qu’écrivait madame Towianska à son mari le 17 août :

 

« Nous revenons maintenant du fort de l’Est. Aujourd’hui Ferdinand doit partir avec les autres. Nous l’avons vu, il est résigné. Il demande, par nous, votre bénédiction. Au jourd’hui même le secrétaire Bertrand a remis les témoignages et les preuves de son innocence au général Cavaignac. Nous n’avons qu’un très faible espoir. C’est trop tard ! On est encore allé chez le Préfet de police, afin que, si cela est en son pouvoir, il réclame Ferdinand pour le faire ramener à la Conciergerie. Le secrétaire nous a assuré que le général Cavaignac connaîtra, aujourd’hui même, l’erreur qu’on a commise en séparant Ferdinand de vous.

« J’écris cette lettre des Batignolles ; il est trop tard pour rentrer à la maison et vous envoyer ce qu’il vous faut. Demain nous irons vous voir de bonne heure ; nous en avons la permission. Nous sommes bien fatiguées. Malgré la permission que nous avions de voir Ferdinand, nous avons dû attendre quelques heures avant que le capitaine nous laissât entrer. C’est toute autre chose qu’à la Conciergerie. »

 

Malgré l’ardeur de l’esprit et la continuité de la lutte intérieure pour se soutenir à la hauteur de son poste – la vie de la prison, la chaleur étouffante de la saison, tant de coups répétés blessant chaque jour le cœur très sensible de Towianski, menaçaient gravement sa santé. Le général Cavaignac, cédant aux instances qu’on lui faisait de tous côtés, envoya deux médecins le visiter. Voici comment Towianski raconte lui-même cette visite dans la lettre suivante :

 

 

24 août, matin.      

 

Deux médecins envoyés par le général Cavaignac viennent de me visiter. Ils étaient animés de la meilleure volonté. Ils ont reconnu mon état extérieur et ma disposition intérieure ; ils ont été étonnés du décret de déportation et ils répétaient : – Soyez sûr que vous ne serez point déporté. – C’est Dieu qui a fait qu’ils m’ont connu si bien. Ils ont écrit en ma présence un certificat, où il est dit qu’en prison je perds ma santé et que j’ai besoin d’une cure impossible à faire dans la prison. Ils m’ont promis de m’obtenir la permission de me transférer dans une maison de santé. – Chose singulière ! Hier et aujourd’hui j’ai commencé à sentir l’influence pernicieuse de la prison sur ma santé. Et tandis que, guidé par l’instinct intérieur, je notais dans la cour quelques paroles d’adieu à mes camarades, voilà qu’on m’appelle pour aller devant ces deux médecins. – Je ne leur ai rien demandé, je ne les ai contredits en rien ; je m’en suis remis entièrement à eux, comme pour une chose qui regarde leur devoir ; car je sentais que telle était la volonté de Dieu. Et maintenant j’attends un changement de direction ; car, en vérité, depuis hier je me sens toujours comme si j’allais m’évanouir.

 

 

Ce jour-là, il eut la joie de revoir Ferdinand Gutt, qui, n’étant pas parti avec les autres condamnés, fut ramené à la Conciergerie. Au bout de quelques jours, Towianski obtint la permission de passer dans une maison de santé ; mais toujours comme prisonnier.

Le 1er septembre, on faisait l’appel d’une autre escouade de prisonniers qui devaient être déportés. Ému en songeant au sort qui les attendait, Towianski aurait voulu les consoler un à un ; mais il ne put parler individuellement à plus de dix. S’adressant ensuite à tous, il leur dit ces paroles :

 

 

C’est le cinquante-troisième jour que je suis avec vous, frères, compagnons d’infortune. Dieu me soulage ; je change de prison. Je vous remercie de la fraternité que plusieurs de vous m’ont accordée. Je tâcherai d’en être toujours digne.

En me séparant de vous, je fais des vœux pour que Dieu veille sur la France, ainsi que sur ceux qui la conduisent et qui la conduiront à l’avenir ; que Dieu veille aussi sur vous, que vous puissiez profiter de ces jours de retraite, en entrant dans les profondeurs de vos âmes, que vous puissiez revenir au plus tôt dans vos foyers, revenir au sein de votre patrie et la servir avec un amour et un dévouement vrais, chrétiens. – Recevez, frères camarades, ces vœux d’un Polonais, qui aime la France à l’égal de sa patrie.

Je vous donne ma main, et je vous demande la vôtre ; que ce soit l’expression de notre fraternité qui doit être chrétienne et éternelle, selon la volonté de Dieu qui repose sur l’homme et principalement sur nous, Français et Polonais.

 

 

Ces paroles furent accueillies par des larmes d’émotion. Tous se précipitèrent vers lui pour lui serrer la main et l’embrasser.

Pendant que ces malheureux partaient pour être déportés, Towianski était transféré à la maison de santé qu’on lui avait assignée à Chaillot, rue des Batailles. Dès qu’il eut quitté la Conciergerie, les prisonniers qui y étaient restés, habitués à le voir chaque jour et à en recevoir fréquemment des paroles de consolation, se sentaient tristes et abattus. L’un d’eux s’écria : « Le soleil a disparu pour nous ! »

Quant à la détention de Towianski dans sa nouvelle demeure, je n’ai pu recueillir de détails, car là n’était plus avec lui son fidèle Ferdinand, qui à la Conciergerie prenait note chaque jour de ses actes et de tout ce qui lui arrivait. D’ailleurs le soin de sa santé le forçait à quelque repos.

La déportation était suspendue pour lui ; mais l’arrêt qui l’y condamnait n’avait pas été révoqué et il aurait pu être exécuté d’un moment à l’autre.

Il est vrai que, après la première période de rigueur, où tout avait été fait précipitamment, sur des réclamations persistantes, plusieurs procès avaient été révisés ; et la Patrie du 5 septembre annonçait que « à la suite de ces révisions, plusieurs des insurgés de juin, qui étaient dans les premiers convois de transportés, seraient probablement ramenés à Paris et rendus à leurs familles ». Mais le sort de Towianski était encore en suspens. Pour faire pencher la balance en sa faveur, Dieu se servit d’une femme, pleine de courage et de foi.

Madame Céline Mickiewicz (qui, après sa guérison miraculeuse, obtenue par Towianski, et d’autres bienfaits spirituels, lui gardait une reconnaissance profonde et un dévouement sans bornes) était en rapport avec madame Cavaignac, mère du général, qui habitait avec lui. Ce fut grâce à cette excellente dame qu’elle put entrer un jour dans la chambre du chef du pouvoir exécutif au moment où celui-ci s’apprêtait pour monter à cheval. Je ne sais exactement ce que madame Mickiewicz lui dit. Le fait est qu’elle lui parla de Towianski avec une telle conviction que Cavaignac en fut frappé et s’écria : « Je verrai cet homme ! » – Sur cela, madame Mickiewicz repartit : « Vous, voir cet homme ! Préparez-vous d’abord. » Et elle insista pour sa délivrance avec une telle chaleur et une telle force, que le général finit par se rendre et il lui donna sa parole d’honneur que Towianski serait libre. Cependant il resta encore dans la maison de santé une quinzaine de jours, non plus comme prisonnier, mais comme malade ; il pouvait sortir à son gré chaque fois que ses forces le lui permettaient. La première fois qu’il sortit, ce fut le 27 septembre, le septième anniversaire du jour où il avait parlé publiquement à Notre-Dame, et ce fut pour se rendre à St-Séverin, où il se confessa et reçut pendant la messe la Sainte Communion.

Cependant, plus tard, Cavaignac dit publiquement que, parmi tous les prisonniers, Towianski était le plus dangereux pour la France. Et à Mickiewicz, qui le remerciait de l’avoir délivré, il répondit sèchement : « Je ne connaissais pas quelle influence cet homme a exercée sur la France. Un tel homme n’aurait pas dû être remis en liberté. » – À ce sujet Mickiewicz écrivit quelques mois après à Towianski : « Le général Cavaignac a parlé plusieurs fois de vous dans les salons, ajoutant qu’il eut tort de vous délivrer ; que vous auriez dû être envoyé sur les pontons ; que ce fut madame Mickiewicz qui lui força la main, en le poussant de telle façon, qu’il aurait pu délivrer même Raspail, Blanqui, etc. »

On peut donc dire que ce n’est pas la volonté de l’homme, mais la puissance de Dieu qui a délivré Towianski.

Il s’était rendu sur le champ de l’action pour épurer le mouvement français, l’élever et y imprimer la direction voulue de Dieu. Mis en prison par la mauvaise volonté, il présenta en lui-même le modèle du prisonnier chrétien, continuant, même dans la captivité, autant qu’il le pouvait, l’accomplissement de sa mission. Et Dieu le délivra d’une manière inattendue.

Gutt resta encore à la Conciergerie pendant presque deux mois ; mais il en sortit enfin le 14 novembre 1848.

 

 

 

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CHAPITRE  V.

 

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Pendant qu’il se prépare à Avignon à se rendre près de S. S. Pie IX, la révolution éclate à Rome. – Il retourne en Suisse où il demeure jusqu’à sa mort.

 

Après être resté encore quelques jours dans la maison de santé pour recouvrer entièrement ses forces, Towianski en sortit définitivement le 6 octobre 1848, ainsi qu’il a été dit dans le chapitre précédent. Le lendemain il se rendit à la Conciergerie pour y faire ses adieux à Gutt et à ses autres compagnons de prison, et quitta Paris le même jour. Il s’arrêta d’abord à Fontainebleau, puis à Montereau ; là il s’entretint principalement avec Rozycki et Mickiewicz, auxquels il confia le soin de cultiver ce que la grâce avait semé dans les cœurs de tant d’amis chers, desquels il était contraint de s’éloigner. À ceux-ci il envoya par écrit ses adieux et ses conseils, les exhortant à ne pas entrer dans des luttes stériles, mais à s’élever à la hauteur d’où seulement on peut, avec la force du Ciel, lutter et servir efficacement la cause de Dieu sur la terre.

De là il passa à Bourbonne-les-Bains, et ensuite à Avignon, afin de s’y préparer, dans le recueillement et la prière, à accomplir personnellement envers le nouveau pontife Pie IX ce qu’il ne lui avait pas été permis d’accomplir envers son prédécesseur. Néanmoins il n’interrompit pas son service, de vive voix et par écrit, envers tous ceux qui cherchaient auprès de lui l’aide et l’appui pour leur propre régénération et celle de leur patrie.

Pendant les sept mois et plus qu’il resta à Avignon (où Gutt, aussitôt libéré de prison, le rejoignit), plusieurs personnes vinrent le visiter, parmi lesquelles Charles Rozycki et un pasteur protestant allemand, Auguste Christfreund. Celui-ci, converti par Towianski, fit quelques années plus tard dans sa propre paroisse une abjuration solennelle du protestantisme, à la grande émotion de tous les assistants 20.

L’Abbé Édouard Dunski, auquel Towianski s’était confessé à Saint-Séverin peu de jours avant de quitter Paris, vint aussi le voir.

L’Abbé Dunski, dans sa jeunesse, s’était enrôlé dans l’armée nationale dès qu’éclata la révolution polonaise de 1830, pendant qu’il faisait son droit à Varsovie. Après avoir servi sa patrie avec zèle, il se joignit en 1835 à Bogdan Janski, qui, le premier dans l’émigration, avait donné l’impulsion au retour vers la foi religieuse, en rassemblant autour de lui un groupe chrétien de polonais, qui devint plus tard la congrégation des résurrectionnistes ; et il se consacra avec une ferveur sincère au ministère sacerdotal. Lorsque, en 1841, lui parvint à Rome la nouvelle du rayon de miséricorde qui s’était manifesté à Paris au sein de l’émigration polonaise, il sentit s’éveiller en lui la foi que Dieu peut agir par le moyen de quelque homme qu’il lui plaise de choisir pour son instrument, car il sentait bien que la position de toute la chrétienté, et de la Pologne en particulier, était si difficile que, sans le secours immédiat du ciel, il serait impossible d’en sortir avec les forces et les moyens humains seuls. Étant retourné à Paris en 1842, au milieu des opinions contradictoires qu’il entendait courir sur le compte de Towianski, il resta quelque temps perplexe ; et, dans la droiture de sa conscience, il se sentit poussé toujours plus fortement à résoudre devant Dieu, dans la pleine sincérité de son âme, ce problème-ci : les bruits qui couraient sur Towianski étaient-ils vrais et s’agissait-il d’un visionnaire que le devoir du prêtre serait de combattre ? – ou bien s’agissait-il, au contraire, d’une opération de la miséricorde divine qui s’accomplissait par le moyen de cet homme et qui imposait, surtout au prêtre, le devoir de s’y unir et d’y coopérer ?

Déjà quelques paroles qui lui avaient été dites par Towianski, quand celui-ci alla se confesser à lui après sa sortie de prison, l’avaient profondément touché. Quelques signes qu’il avait reçus depuis lors dans la prière, et surtout la voix de son âme le poussèrent à se rendre à Avignon pour connaître à fond ce que Towianski annonçait, et qui était devenu pour lui une question de conscience.

Convaincu non pas tant par la connaissance admirable des choses divines qui s’exhalait de la parole de cet homme, que par son ton chrétien militant, qui reproduisait plus parfaitement que tout ce qu’il avait vu jusqu’alors le ton de Jésus-Christ conservé dans l’Évangile, il sentit directement dans son âme l’appel de Dieu, le devoir de l’accomplir lui-même, et d’en faciliter aux autres la connaissance et l’accomplissement.

De retour à Montpellier, où il demeurait alors, son premier soin fut de rendre compte à l’autorité ecclésiastique de ce qui l’avait si profondément impressionné. Voici de quelle manière il s’exprimait dans sa lettre du 5 juillet 1849 au vicaire-général de l’archevêché de Paris :

 

« Je n’ai jamais rencontré un homme parlant de la manière et dans le ton que parle cet homme. Quel amour de Dieu, de Jésus-Christ et de toutes vérités ! Toute sa lumière, qui est immense, repose dans cette unité : accomplir la volonté de Dieu par les sacrifices de Notre Seigneur Jésus Christ. Tout ce qu’il dit y conduit directement. C’est l’homme le plus libre des hommes, qui, rendant à chacun ce qui lui est dû, conserve la vraie dignité du chrétien. C’est l’homme qui frappe par son savoir des choses de Dieu, déposées dans le trésor inépuisable de l’Église, qui étonne par ses sacrifices continuels, en conservant toujours et par tout son ton, sa dignité chrétienne.

« C’est le religieux le plus parfait, vivant au milieu de la famille et de la société, prêchant partout par ses actes et ses paroles l’amour de Dieu et du prochain. Il réunit tant de caractères de la vérité en lui, il porte une telle empreinte de l’esprit de Dieu en lui, qu’on y sent, qu’on y voit les desseins particuliers de la miséricorde de Dieu. Je crois qu’il est l’homme unique (et j’en porte dans ma personne le témoignage) qui peut donner une idée claire, pratique, vivante à chaque homme, à chaque état, à chaque condition de l’homme, à chaque nation même. Après chaque conférence, je sortais de chez lui avec un nouveau désir de me rendre meilleur, de rentrer dans le sentiment de mes devoirs comme chrétien, comme prêtre. C’est un résultat principal de mes conférences avec lui. Le Seigneur miséricordieux fera voir le reste avec le temps. Et c’est pourquoi j’ose désirer ardemment, dans mon âme et ma conscience, que cet homme extraordinaire obtienne la bénédiction du Saint-Siège qu’il cherche depuis longtemps. »

 

Plusieurs fois l’abbé Dunski retourna auprès de Towianski, y faisant de longs séjours, et rendant compte chaque fois à son Autorité ecclésiastique immédiate du but de son voyage et du fruit qu’il en avait retiré. Et à Paris, où il demeurait habituellement, il ne cessa jamais d’accomplir avec un zèle toujours croissant ses devoirs sacerdotaux, en premier lieu dans la paroisse de St-Roch, puis dans celle de St-Philippe-du-Roule, et enfin dans celle de St-Merri ; il défendit constamment contre les attaques de la mauvaise volonté l’opération divine qui l’avait remué si profondément, il aidait les personnes de bonne volonté à connaître la chose dans la vérité et à en profiter, pour leur propre bien et pour celui du prochain. Il mourut à Paris le 3 avril 1857 21.

Tandis que le serviteur de Dieu se préparait à partir pour Rome, la révolution éclata dans cette ville et Pie IX s’enfuit à Gaëte.

Voyant ainsi une seconde fois que la voie lui était coupée pour parvenir au Saint-Père et lui parler, Towianski quitta Avignon le 21 juin 1849, et retourna en Suisse ; il s’arrêta pendant quelques mois à Biningen, près de Bâle, puis aux alentours de Zurich, où il demeura jusqu’à sa mort.

Avant de lui accorder la permission d’y séjourner, le gouvernement de Zurich prit des informations auprès du gouvernement cantonal de Bâle. Après quoi, sous la caution que donnèrent pour lui Messieurs Kerez et Steiner, il lui permit d’habiter dans n’importe quelle localité du Canton, et l’inscrivit au nombre des contribuables, se réservant toutefois la faculté de lui retirer, au besoin, l’autorisation donnée.

Chacun peut juger par cette mesure comment, dans ce temps d’agitation politique, les allées et venues chez Towianski de tant de personnes appartenant à des nationalités diverses, et parmi lesquelles un grand nombre d’émigrés polonais, pouvaient facilement fournir un prétexte à son éloignement. Ce gouvernement, droit et libéral, le défendit toujours contre les dénonciations calomnieuses qui, de temps en temps, venaient de Paris, et de Zurich même ; mais cependant Towianski se tenait toujours prêt à partir d’un moment à l’autre ; et lorsqu’il prenait une habitation, il avait soin de se réserver le droit de résilier le bail quand il le voudrait.

C’est dans ces conditions précaires, avec des moyens d’existence incertains pour lui et sa famille, qu’il continua jusqu’à la mort à accomplir sa vocation. Libre de toute volonté propre, soumis en toutes choses aux signes de la volonté de Dieu, quand il se vit empêché d’agir publiquement, il continua sur ce petit coin de terre à veiller et à travailler avec un amour patient et infatigable, afin de servir les desseins de la miséricorde de Dieu. Et, bien qu’il fût privé d’un vaste champ d’action extérieur, il put néanmoins tracer une direction salutaire à un grand nombre de personnes, soit pour le renouvellement de leur vie individuelle et privée, soit pour le renouvellement de la vie des nations et de l’Église, comme on le verra dans les chapitres suivants.

 

 

 

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CHAPITRE  VI.

 

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Son action sur les individus.

 

Si je voulais donner une idée exacte du bien que Towianski a fait à tous ceux qui s’approchaient de lui avec un amour sincère de la vérité, des volumes ne suffiraient pas. D’ailleurs, celui qui voudrait avoir plus d’éclaircissements n’aurait qu’à lire ce qui reste de ses écrits, qui sont les résumés d’autant de services spirituels qu’il a rendus à un très grand nombre de personnes. Je me bornerai à indiquer sur quelle base et dans quel esprit il agissait avec chacun.

Towianski puisait exclusivement sa force à ce foyer de vie supérieure que Jésus-Christ a porté incarné sur la terre, et que, à son exemple, il entretenait sans cesse en lui-même. De ce foyer il tirait toute sa vie extérieure, montrant par ses paroles et par ses actions que, dans le sacrifice incessant pour s’élever à cette hauteur, réside le secret de l’énergie et de la sagesse véritables ; que là seulement se trouve la force céleste, la seule efficace pour vaincre toutes les difficultés qui s’opposent à l’accomplissement de la volonté de Dieu sur la terre, et pour faire triompher la vérité et la justice. Pour faire voir de quelle manière il expliquait lui-même en quoi consiste ce travail intérieur, base et aliment de tous les autres, je citerai ici textuellement la réponse qu’il fit à un de ses fils qui lui avait demandé ce que c’est que le sacrifice chrétien :

 

 

Tu me demandes ce que c’est que le sacrifice chrétien ? Afin que tu puisses le connaître plus facilement, je te dirai d’abord ce qu’est l’amour chrétien. La première chose, c’est d’aimer Dieu ; l’amour de Dieu est la base de la loi de Jésus-Christ. Lorsque tu aimes quelqu’un, tu veux naturellement te rapprocher de lui et vivre avec lui : tu fais des efforts dans ce but, tu es prêt à t’exposer à des peines, à des travaux, à des fatigues, etc. ; il n’y a qu’un tel amour de ta part qui soit vrai. De là tu sentiras facilement que le véritable amour de Dieu, c’est le désir de s’élever dans le progrès et de s’unir dans la communion à l’objet le plus saint de l’amour ; et ce labeur, ce travail pour s’élever et s’unir, c’est le sacrifice chrétien, c’est la croix que Jésus-Christ a présentée à l’homme ; c’est pourquoi nous disons que dans le sacrifice, dans la croix de Jésus-Christ sont le progrès et le salut de l’homme. Le sacrifice vient donc de l’amour ; il est le fruit de l’amour ; l’amour et le sacrifice constituent l’essence du christianisme, car l’amour est le mobile du progrès, et le sacrifice est la force par laquelle on fait le progrès et on arrive au salut, but du christianisme. Si celui que tu aimes, étant sur une montagne, t’appelait à lui, certes tu chercherais à gravir cette montagne. Or, c’est précisément à quoi Dieu appelle l’homme par son Verbe ; et le but de notre vie est que, à l’exemple de Jésus-Christ qui est monté au sommet de la grande montagne chrétienne, c’est-à-dire au sommet de son Église, nous montions une partie de cette grande montagne, partie qu’il nous est destiné de monter dans cette vie. Il nous faut donc gravir sans cesse ; il faut sans cesse nous efforcer, combattre et vaincre : c’est notre but, c’est la source de notre salut éternel et même de notre bonheur temporel, car toutes les souffrances de l’homme sont pour la plupart des éveils de Dieu à gravir ainsi, à faire ce progrès que le Verbe de Dieu a destiné. Pour progresser, pour gravir, il faut renouveler en soi sans cesse le mobile pour ce labeur, c’est-à-dire éveiller en soi l’amour chrétien, il faut de plus prendre sans cesse la force nécessaire pour ce saint voyage ; et cette force c’est le sacrifice chrétien. L’amour et le sacrifice ne sont point la propriété de l’homme, mais un don de la Grâce de Dieu ; ils s’acquièrent par la prière, par le travail intérieur, par la vigilance intérieure ; et ce travail chrétien, tu peux le maintenir plus ou moins dans chaque situation, au milieu de tes occupations terrestres, de tes études, de tes divertissements mêmes, et cela en veillant dans ton âme, en tournant de temps en temps ta pensée et tes soupirs vers Dieu. Jésus-Christ a dit : « Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation 22. » C’est une chose de la plus grande importance pour l’homme ; ce n’est qu’ainsi qu’il peut maintenir son union avec le Ciel, tenir ce fil par lequel Jésus-Christ a uni le ciel à la terre : c’est par ce moyen seulement qu’il éloigne le mal qui ne peut s’emparer de l’homme uni au Ciel par le fil de Jésus-Christ.

L’homme, c’est l’esprit qui, par la volonté de Dieu, a été emprisonné dans le corps, dans la matière, c’est-à-dire dans la terre, afin qu’il vainque les obstacles qui l’entravent et qu’il vive libre sur la terre, afin que l’esprit, c’est-à-dire ce qui est supérieur, vive dans ce qui est inférieur, en liberté, suivant sa loi supérieure. L’amour et la sagesse infinie de Dieu ont de grands buts dans cet emprisonnement, qui est pour l’esprit un état non naturel, exceptionnel. C’est, par exemple, comme si l’on enfonçait un cheval arabe dans la boue, pour que, par la force de l’énergie propre à sa race, il se tire de cette boue et vive suivant la loi des chevaux aux champs et dans les prairies, et non suivant la loi des reptiles, qui vivent dans la boue conformément à leur nature inférieure. L’esprit de l’homme s’efforce de se dégager, de se délivrer de l’élément inférieur où il a été placé, car il sent que cette existence n’est pas pour lui une existence naturelle, que ce monde n’est pas sa patrie.

Cet effort de l’esprit pour se délivrer du corps, ce combat pour vaincre le corps et d’autres obstacles qui enchaînent l’esprit, ce travail élève l’esprit, élève en même temps le corps, rapproche ainsi le corps de la hauteur de l’esprit, ce qui est le principal devoir du chrétien. Ainsi l’esprit et le corps se prêtent une aide mutuelle, et cette aide est universelle dans l’opération de l’immensité de Dieu où, selon l’organisation suprême, toute créature ne peut s’élever qu’autant qu’elle élève d’autres créatures rapprochées d’elle.

Jésus-Christ a donné à l’homme le modèle de ce travail, de ce sacrifice pour se délivrer, vaincre et s’élever. Il n’élevait pas son esprit, car il est descendu sur la terre de la hauteur suprême, de la droite du Père ; mais par son travail intérieur, par son sacrifice, il a délivré son esprit, et a vaincu le corps, l’a élevé à la hauteur de l’esprit, de manière que le corps de Jésus-Christ est devenu esprit, ce qui, dans l’Église, se renouvelle durant des siècles dans la sainte messe, pour l’accomplissement des paroles de Jésus-Christ : « Faites ceci en mémoire de moi 23. »

Ainsi donc, le premier devoir de l’homme est de s’efforcer, de travailler, de se sacrifier en esprit, afin de se délivrer et de s’élever au-dessus de ce qui est inférieur. Celui qui ne le fait pas, celui-là se renie lui-même ; renie son esprit, son caractère, sa liberté, celui-là se soumet volontairement à l’esclavage, se satisfait et se plaît dans cette boue, dans cette bassesse où il a été placé, non pas afin d’y vivre tranquillement, mais afin de s’en tirer par son labeur, par son sacrifice. Dès que l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, par conséquent l’homme céleste, reniant son origine et son caractère, ne se délivre pas de sa bassesse par le sacrifice chrétien, – il s’abaisse, il devient homme terrestre ; portant en lui l’étincelle du feu de Jésus-Christ, il l’éteint, il devient païen. Mais Dieu, qui ne laisse pas périr son étincelle qui est dans l’homme, éveille l’homme par les malheurs, les pressions, les souffrances, afin d’interrompre son amour illégitime, cette paix illégitime et mortelle, et de le stimuler à son devoir le plus important, c’est-à-dire à la résurrection et à la vie chrétienne, à la vie par le Verbe de Dieu.....

..... Jésus-Christ, en transmettant à l’homme la pensée de Dieu dans sa plénitude, a enseigné par ses paroles et par son exemple comment dégager et en même temps élever l’esprit par la force du sacrifice : comment, en unissant au corps l’esprit élevé, vaincre et élever le corps : comment enfin, dans cette élévation commune de l’esprit et du corps, vivre par l’esprit dans le corps, et cela afin que l’esprit, le corps et la vie, toute action de l’homme, tout son être s’élève de plus en plus à la hauteur que Dieu a assignée par son Verbe, que Jésus-Christ, le Verbe incarné, a montrée à l’homme. De là il s’ensuit naturellement que le sacrifice chrétien est triple, c’est-à-dire que ce travail, cet éveil, cet effort doit se faire d’abord dans l’esprit, ensuite dans le corps, et enfin dans toute la vie, dans tous les actes de l’homme.

Nous parlerons d’abord du sacrifice d’esprit, puisque tout doit commencer par l’esprit, qui est comme une source naturelle, puis, de l’esprit, passer dans le corps, et enfin dans la vie, dans les actions de l’homme. Toute action de l’homme qui ne vient pas de son esprit n’est pas son action propre, n’est que mensonge. Qu’est-ce donc que vivre dans le sacrifice d’esprit ? Voici, par exemple, qu’en te levant le matin, tu te sens dissipé, distrait, sec, porté à l’aigreur, sans amour, sans sentiment, etc. ; travaille, efforce-toi donc en toi-même, concentre-toi, accorde ton esprit, élève-toi au ton que Jésus-Christ a montré dans toute sa vie, et qu’il a transmis à l’homme, afin que l’homme s’accorde, s’élève à ce ton pendant des siècles ; dans ce travail, humilie-toi, éveille en toi la contrition devant Dieu, l’amour, le sentiment, l’attendrissement ; émeus-toi, vivifie-toi, enflamme-toi intérieurement, crée en toi la patience, la paix intérieure, etc. Or, un tel travail de ta part sera le sacrifice de ton esprit : et lorsque, avec l’aide de la Grâce de Dieu, tu auras accompli ce sacrifice, lorsque tu auras vaincu toi-même tes difficultés, alors compare ton premier état intérieur à ton état présent, et tu sentiras de quelle grande importance est le sacrifice d’esprit qui t’a régénéré, changé en un homme nouveau. Répète ce travail dans le courant de la journée, de temps en temps, ne fût-ce qu’un moment, et travaille plus souvent et plus longtemps quand tu te sens faible, et quand des difficultés visibles et invisibles t’attaquent. Lorsque, te trouvant dans le monde au milieu des tons contraires, tu sens que tu dois y agir et que tu n’as pas la force nécessaire, éloigne-toi quelques instants de ce champ, rentre en toi-même, travaille dans ton esprit, ravive-toi, renouvelle-toi et fais tout cela doucement, paisiblement. Souvent un seul mouvement de l’esprit vers Dieu, un seul soupir sont suffisants ; dans le ton de Jésus-Christ, point de violence, d’impétuosité ; c’est un bon cheval que celui qui ne se cabre pas, ne s’élance pas, mais tire également et paisiblement. Satan ne craint pas les mouvements subits, forcés, ces éclairs qui, n’ayant pas de foyer dans l’âme de l’homme, passent sans fruit comme un feu de paille ; Satan ne craint que la vigilance continuelle, le sacrifice fait continuellement et pas à pas, car cela seul maintient l’homme dans la voie chrétienne, sous l’aile de Dieu.

Lorsque, par ton sacrifice, tu as dégagé ton esprit et que tu l’as accordé au ton destiné, ne t’arrête pas là, comme le font plusieurs qui vivent en esprit seulement, dans la prière seule, dans la contemplation. Souviens-toi que Dieu t’a créé, a uni ton esprit au corps, afin que ton esprit vive dans le corps, afin que par cette vie le Verbe de Dieu, vivant jusqu’à présent dans l’esprit seul, vive sur la terre par toi, comme il a vécu par Notre Seigneur Jésus-Christ. Le Verbe incarné, après la mort de Jésus-Christ, enseveli par la mauvaise volonté de l’homme, attend depuis des siècles une telle résurrection, et cette résurrection ne peut s’accomplir que par le sacrifice plein, indivisible, c’est-à-dire par le sacrifice s’accomplissant dans l’esprit, dans le corps et dans la vie 24. Et ainsi, après avoir prié le matin, après avoir travaillé sincèrement dans l’esprit et y avoir réparé ce qui y était dérangé, passe au sacrifice de corps ; fais rentrer ton esprit dans le corps, pénètre, vivifie le corps par le ton, les sentiments, la vie que tu as réveillés dans ton esprit, et ensuite, dans cette union, dans cette harmonie de l’esprit avec le corps, ayant pénétré le corps par l’esprit, mets-toi à la vie, à tes travaux, à tes occupations ; c’est-à-dire, par ton esprit ainsi préparé et vivant dans le corps, pousse sur le corps, car vivre, c’est pousser par l’esprit sur le corps. Celui qui ne fait pas cela, tout en vivant en esprit, est mort sur la terre, ou, du moins, vit d’une vie qui n’est pas sa propre vie, qui est inférieure à celle de son esprit.....

...... Lorsque, ayant déjà accompli deux parties du sacrifice, tu as dégagé, ému, vivifié ton esprit, et l’as fait passer dans le corps, lorsque tu es devenu un chrétien vivant, continue ton sacrifice, passe à sa troisième partie, au sacrifice d’action : produis sur la terre les fruits du mouvement, de la vie de ton esprit et de ton corps. Ces fruits, tu peux et dois les produire dans chacune de tes occupations, dans toutes les voies de ta vie. Le monde entier, tout état dans le monde, toute condition de l’homme, c’est le champ où doivent être produits les fruits du sacrifice d’esprit et de corps, c’est le champ de la vie chrétienne, de la vie du Verbe de Dieu par l’homme. Il n’y a point d’exceptions ; le sacrifice chrétien peut et doit être appliqué à toutes les actions qui se rattachent à la vie de l’homme ; tout ce qui jusqu’à présent était fait par la force terrestre, païenne, avec l’aide de l’esprit de la terre, du prince de ce monde, tout cela, dans le temps, avec l’accroissement du christianisme, sera fait avec l’aide de Jésus-Christ, par la force céleste, chrétienne, c’est-à-dire par la force de l’amour et du sacrifice chrétien, sacrifice d’esprit passé par le corps et produit comme fruit en action 25.

 

 

Fermement établi sur cette base essentielle du sacrifice chrétien qu’il savait, sous mille formes, rendre claire et palpable à tous selon les dispositions personnelles de chacun (base de laquelle il faisait découler tout et à laquelle il ramenait tout), Towianski sentait de suite dans celui qui l’approchait quelle était la direction habituelle de son âme, quels étaient ses défauts, par exemple : les vols de l’imagination et la dispersion de l’esprit ; l’absorption dans le travail intellectuel seul ou dans les pratiques de la religion seules ; l’esclavage de la terre et de l’esprit du monde, la coquetterie, l’orgueil et la dureté, l’inertie et la mort intérieure, le découragement, etc.

Il montrait à chacun combien ces directions étaient fausses et leurs conséquences funestes ; il montrait les moyens pour en sortir et pour entrer dans la voie droite et s’y élever.

De cette base, il résolvait dans une admirable unité toutes les questions relatives à la pratique de la vie privée et publique qui lui étaient présentées. Selon le genre d’occupations, selon la position sociale de ceux qui le consultaient, il montrait, par exemple : comment on doit élever et instruire la jeunesse 26 ; comment arriver à la pleine pureté d’esprit et à la véritable fraternité chrétienne, soit avec tout prochain en général, soit dans les rapports mutuels entre l’homme et la femme 27, soit dans les habitudes journalières de la vie conjugale 28 ; comment cultiver les sciences et les arts, la médecine, le droit, la musique 29 ; comment exercer les charges publiques, l’agriculture, le commerce, l’industrie, agir avec les paysans et les ouvriers ; comment enfin guider les âmes et gouverner les nations. De sorte qu’on peut dire qu’il n’y a pas de détour qui n’ait été combattu par lui, de ton faux qui n’ait été frappé, de problème religieux, social ou politique qu’il n’ait pas résolu dans sa racine, en résolvant le problème fondamental de l’existence humaine dans ses manifestations principales.

Par conséquent le but essentiel de son travail avec les individus était que chacun acceptât le sacrifice chrétien dans son essence, dans sa plénitude, et l’appliquât à toutes les actions de sa vie privée et publique ; qu’on rendit ainsi manifeste que la force supérieure introduite par Jésus-Christ sur la terre est capable de résoudre dans la vérité toutes les questions, d’élever toutes les manifestations de l’activité humaine à une hauteur que le monde ne connaissait pas jusqu’à présent.

Comme des personnes de nationalités diverses venaient à lui, – en aidant chacune d’elles à connaître et à corriger leurs propres défauts, il contribuait à éclaircir et à corriger les défauts de leurs nations respectives. La voie lui ayant été fermée pour résoudre les problèmes de l’époque dans la vie publique et politique des nations, il les résolvait dans les âmes, dans la vie privée et sociale des individus. Parmi ceux-ci, plusieurs se trouvaient en présence de graves devoirs envers leur patrie : et ainsi l’action qu’il exerçait sur les individus avait aussi une influence indirecte sur la vie publique de quelques nations. Dans les circonstances graves il s’adressait lui-même directement aux hommes les plus influents de ces nations. De cette manière, en servant les individus, il servait en même temps la société entière.

L’unité de sa vie était donc de tenir toujours ouvert en lui-même le canal de la communion avec le ciel et d’en manifester la vie céleste sur tous les champs d’action qui se présentaient à lui. D’où il résultait que, parlant avec lui, on se sentait être en présence d’un homme qui, vivant en même temps en rapport avec le monde spirituel et avec le monde terrestre, transmettait à celui-ci ce qu’il recevait de celui-là ; qui, soulevant le voile des temps et du monde sensible, montrait vivante l’action incessante du Verbe de Dieu qui, par des impulsions intérieures et des évènements extérieurs, ne cesse dans toute la suite des siècles de pousser les hommes à le reconnaître et à l’accomplir. On sentait avec une évidence palpable que tous les problèmes de l’humanité se résument en ceci : les hommes et les nations ont dévié de la voie que Dieu leur a tracée, leurs douleurs ne cesseront et les questions qui les agitent ne se résoudront que quand ils rentreront dans cette voie et s’y élèveront dans leur esprit, dans leur corps et dans leurs actions au moyen du sacrifice et de la force supérieure apportés par Jésus-Christ sur la terre.

Sa parole était si simple et si naturelle, si vivante et si évidente, qu’elle remuait le fond des consciences, portait en elle la marque divine de la vérité, la joie, la puissance du commandement, la force pour la pratiquer. Le caractère de sa personne était la simplicité et la dignité, la modestie, l’amour, l’énergie. Toute sa contenance inspirait la confiance et le respect. On sentait en lui un amour sans bornes, mais qui ne transigeait jamais avec le mal. Il fallait être soi-même dans cette disposition pour pouvoir entrer en communion avec un tel homme. Après chaque entretien avec lui, il semblait qu’un nouveau souffle de vie fût entré dans l’âme, qu’une nouvelle noblesse eût pénétré dans toute notre personne. Dans ces moments, toutes les difficultés disparaissaient, tous les problèmes étaient résolus, tous les sacrifices semblaient légers.

 

 

 

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CHAPITRE  VII.

 

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Son action envers la France.

 

Dans le désir ardent que les desseins de la miséricorde et de la rédemption s’accomplissent pour les nations comme pour les individus, Towianski montrait à chacun la pensée de Dieu sur la nation à laquelle il appartenait : les défauts particuliers à cette nation, qui en arrêtent la réalisation : les devoirs particuliers qui en résultent pour les fils de chaque pays et dont l’accomplissement constitue l’amour véritable de la Patrie, le sacrifice efficace pour sa liberté, son progrès véritables. Il faisait cela avec chacun, sans distinction ; depuis le dernier homme du peuple jusqu’au chef de l’État.

Pour ce qui concerne la France, voici, à titre d’exemple, ce qu’il dit à plusieurs Français sur les conditions spirituelles de cette nation et sur ce que les Français doivent faire pour s’élever à la hauteur de leur vocation :

 

 

L’essentiel pour le Français, c’est d’éveiller en lui le mouvement d’esprit, le sentiment, la vie intérieure chrétienne. Une fois son sentiment éveillé, le Français a toutes les facultés nécessaires pour le déclarer extérieurement ; dès que le feu sacré brûle en lui, il perce facilement le corps et il agit. C’est pourquoi la France est appelée la première à réaliser la vie chrétienne sur un vaste champ terrestre, à être le peuple précurseur du progrès chrétien dans le monde.

Malheureusement, le Français a perdu le mouvement d’esprit, le sentiment chrétien : et, au lieu de chercher à recouvrer ce trésor céleste qui seul pourrait devenir la source de sa véritable grandeur, il le remplace par le travail de l’intelligence et le mouvement des nerfs ; il vit comme si le ciel n’eût jamais touché son esprit. C’est pourquoi, tandis que l’esprit français vivant dans l’autre monde, sans le corps, est grand et riche de trésors chrétiens, célestes, l’homme, c’est-à-dire l’esprit vivant ici-bas, dans le corps, est petit, pauvre, misérable. Il faut que l’esprit français recouvre dans son corps sa véritable vie, sa grandeur, sa liberté ; il faut qu’il subjugue le corps et l’élève à la hauteur du ton de l’esprit ; il faut enfin qu’il vive et agisse, dans ce ton, sur tous les champs de sa vie privée et publique. Toute la tâche du Français, l’essence de sa vocation chrétienne se résume en cela ; et pour accomplir cette tâche, il lui faut, avant tout, éveiller en lui la vie intérieure qu’il a perdue, et, par ses mouvements, ses efforts chrétiens, se dégager et se relever de la boue morale dans laquelle il est tombé. Aussitôt qu’il aura éveillé son amour, son sentiment pour Dieu, pour la vérité, pour la justice, tout sentiment étranger et inférieur à cet amour disparaîtra ; cet amour remplira tout l’esprit français, pénétrera et élèvera son être tout entier, et sa vie, ses actions en seront la suite.

Les Polonais possèdent cette vie intérieure, ce sentiment chrétien, et c’est précisément parce que la Pologne porte intérieurement le foyer chrétien qu’elle est la nation la plus chrétienne ; mais il est très difficile aux Polonais de manifester ce foyer au dehors, dans leurs actions, et il leur faut un temps long pour y arriver. Les Français, au contraire, n’ont point de vie intérieure ; mais dès qu’ils la recouvrent, il leur est très facile de la réaliser aussitôt. C’est pourquoi une si grande pensée de Dieu repose sur l’union chrétienne de ces deux nations qui, dans ces jours où commence l’époque chrétienne supérieure, ayant été appelées les premières à faire l’Œuvre de Dieu sur la terre, doivent s’aider réciproquement dans l’accomplissement de leur sainte vocation. Cette pensée de Dieu commence déjà à se réaliser par l’union chrétienne des Français et des Polonais, serviteurs de l’Œuvre de Dieu.

En éveillant en soi le sentiment, l’amour pour Dieu, pour la vérité, pour la justice, le Français recouvrera sa communion avec Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ainsi que son union avec tous les esprits qui, dans l’autre monde et sur la terre, sont unis à Dieu. Sans cette union, l’homme n’est qu’un jouet des esprits inférieurs ; cette union seule le rend libre et fort. C’est pourquoi, lorsque Kléber disait à Napoléon : « Vous êtes grand comme le monde », il exprimait la vérité, car dans ce moment Napoléon était en union avec tout le monde des esprits. Or, cette union avec Dieu et avec les esprits fidèles à Dieu, avec nos pères, nos frères vivant dans l’autre monde, ne peut être recouvrée que par le mouvement d’esprit, car ce n’est qu’à ce mouvement que la Grâce et les bons esprits peuvent s’unir ; ils attendent de nous ce mouvement, pour renouer la fraternité avec nous.

L’homme qui est infidèle à ses liaisons séculaires, à son union avec Dieu et avec le monde supérieur, qui les oublie pour des liaisons inférieures, perd son caractère, n’a pas de caractère. Au contraire, celui qui est fidèle à son union avec le Ciel et avec l’autre monde, avec ses pères, ses frères qu’il a quittés en naissant sur la terre, celui-là recouvre son caractère, a un caractère. C’est à cause de son infidélité à ses liaisons sacrées que le Français ne peut supporter d’être seul, qu’il recherche sans cesse la société, la dissipation, l’activité terrestre. Celui qui n’est pas séparé du Ciel est loin de se satisfaire de la terre et de ses biens, il porte en lui la mélancolie chrétienne, l’aspiration vers le Ciel, il aime la solitude, ou plutôt, il ne se sent jamais seul dans cette grande et sainte société qui l’entoure invisiblement.

Les vieux invalides du temps de Napoléon Ier appartiennent au petit nombre des Français qui ne sont pas satisfaits et ne vivent pas dans la jouissance ; privés de leur élément, de cette grande vie dont ils ont vécu autrefois, ils portent en eux la mélancolie, le regret des temps passés, ils soupirent dans l’attendrissement de leurs âmes, et un mot suffit pour les émouvoir. En France, ce sont encore eux qui sont le plus près du christianisme.....

Depuis des siècles, l’incrédulité soufflée par Satan a germé et s’est développée en France, et de la France dans d’autres nations. L’incrédulité, c’est la folie. Quand, dans chaque moment de notre vie, nous sommes soumis aux lois du monde supérieur, invisible, nier ce monde supérieur, nier Dieu, le Ciel, c’est faire la même chose que si, étant soumis pour toute la règle de votre vie extérieure aux lois du gouvernement français, vous niiez l’existence de ce gouvernement.

Quel malheur que la perte de la foi ! La foi, c’est la base du salut, c’est le premier sentiment, le premier mouvement, par lequel seulement l’esprit peut se dégager de la boue du matérialisme dans laquelle il est tombé. Quand l’accomplissement de la pensée de Dieu, quand le progrès et le salut de l’homme dépendent uniquement de ce que l’esprit enchaîné dans le corps, dans la matière, fasse des mouvements chrétiens vers ce qui est supérieur, le Ciel, que, par ces mouvements, il se dégage de ses liens inférieurs, terrestres, et s’élève, en union avec le corps, à la hauteur que Dieu lui a destinée, quelle est donc l’importance de ce premier sentiment, la foi !..... Quand Dieu exige de l’homme l’amour, y aura-t-il l’amour sans la foi ?..... Quel est donc le malheur des Français, quel est le malheur de l’homme qui a laissé éteindre en lui la foi !..... C’est le démon qui souffle l’incrédulité ; les écrivains qui la propagent sont touchés, inspirés, gouvernés par les esprits de l’enfer. Qu’est-ce donc que d’oser analyser et juger ce qui vient de l’Esprit de Dieu, d’oser le soumettre à la basse, étroite et froide raison de l’homme !..... Après la mort, l’esprit d’un tel homme reste chargé de tout le mal que son exemple, ses paroles, ses écrits, contraires à la pensée de Dieu et au salut du prochain, ont pu faire durant sa vie et pourront encore faire après sa mort. Combien est donc terrible la responsabilité des incrédules.....

On peut dire que la cause radicale du mal en France, c’est l’oubli complet de Dieu. Nulle part plus qu’en France la notion même de Dieu n’est effacée ou pervertie. À côté de l’impiété déclarée, qui repousse Dieu et toute religion, et qui, au nom de la liberté et de la civilisation, entraîne à la licence, à l’anarchie, à la dissolution de tout ordre social, – à côté de cette impiété – règne la fausse piété qui, se couvrant du formalisme religieux et dénaturant l’esprit du christianisme, arrête le progrès véritable, et au nom de la religion et de l’ordre appuie le despotisme clérical et politique. – De cette racine empoisonnée sont sorties toutes les branches du mal : l’égoïsme, la recherche exclusive du bien-être matériel, l’amour effréné des jouissances, le mépris de tout devoir, et finalement la démoralisation qui, en abaissant les caractères et les consciences, a gangrené tous les membres du corps social. À part quelques âmes d’élite, dans lesquelles une étincelle du vrai christianisme se maintient au milieu des souffrances, âmes isolées et sans appui, voilà ce qu’est devenue la nation très chrétienne, la nation appelée par la volonté de Dieu à marcher en tête de toutes les autres dans la voie du progrès véritable !...... C’est donc, avant tout, contre ce mal, source de tous les maux, qu’il faut résolument ouvrir la campagne ; l’âme de chaque Français doit être le champ de bataille, et celui qui, franchement, sans se ménager, y combattra ce mal, et aidera ses frères dans ce même combat, celui-là aura bien mérité de Dieu et de la patrie.....

Dieu veut que la France cesse de s’appuyer sur les hommes et d’idolâtrer les hommes ; Dieu veut être reconnu comme le seul Maître souverain et infaillible ; Dieu veut que son règne vienne, que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Sous cette souveraineté suprême, immuable et éternelle, se constituera la France régénérée, où régneront en réalité, quelle que soit la forme du gouvernement, la liberté, l’égalité et la fraternité, et alors la France marchera dans la voie de sa grande et glorieuse mission !.....

Les Français portent en eux l’étincelle chrétienne, mais cette étincelle ne vit pas et ne se développe pas dans leurs âmes, étouffée qu’elle est par la terre et le mal qui y sont vivants. C’est pourquoi il y a en France de puissants foyers terrestres et infernaux, mais il n’y a pas de foyer chrétien ; le christianisme n’y est représenté que par des rayons dispersés et languissants, sans vie et sans force. Par suite de cela, la France n’a pas d’Église véritable ; car l’Église véritable, c’est le foyer céleste où l’esprit se concentre et vit d’après les lois de ce foyer, de cette Église.

Ce qu’il y a de plus difficile pour le Français, c’est de se concentrer, d’arrêter son esprit, ne fût-ce qu’un moment, de réfléchir sur lui-même. Il supportera toutes les souffrances du corps plutôt que de rentrer en lui-même, de se concentrer. C’est la maladie de toute la France : maladie intérieure qui dure depuis des siècles. Malheureusement, le Français ne connaît pas et ne veut pas connaître sa maladie, et, à cause de cela, il se lance dans de nombreux détours. Par exemple, un Français riche s’abandonne entièrement à la jouissance ; ne pouvant rester seul un moment, car cela l’oppresse, il donne des bals, il court les théâtres, il va à trois spectacles dans la même soirée, car au premier il a déjà vu l’actrice X. – son idole –, ce qui, loin de calmer, n’a fait qu’exciter sa fièvre, sa soif du plaisir ; il court donc à un second théâtre, de là à un troisième, ensuite à un souper splendide, etc. Et quand il sera mort, son esprit sera forcé de rester seul pendant des années et peut-être même pendant des siècles, tandis que, durant sa vie, il n’aura pas pu rester seul pendant cinq minutes.... Dieu dispose tout comme le plus juste Père et comme le meilleur Médecin ; Il trouvera le moyen de faire quitter aux Français leur détour ; mais les jouissances auxquelles ils se livrent actuellement leur préparent de grandes souffrances dans l’avenir ! Ô mes frères, il faut tous les jours, ne fût-ce qu’une demi-heure, rester seul avec Dieu ; cela peut faire éviter des souffrances séculaires !

On peut aimer Jésus-Christ et le servir, et cependant aimer aussi à s’amuser ; mais aimer le plaisir au point de haïr et de fuir tout sacrifice, l’aimer plus qu’on aime Dieu et sa volonté, voilà le crime ! car c’est autre chose d’aimer à jouir, ou de préférer sa jouissance à tout, de conserver en soi, en toute occasion, ce démon de la jouissance. Il est permis de s’amuser, mais Dieu demande que nous mettions sa volonté au-dessus de notre plaisir. Même en nous amusant, émouvons-nous pour le ciel, pour la vérité, et le plaisir deviendra pour nous une aide dans la voie chrétienne. N’avons-nous pas assez de jouissances licites pour nous récréer ? La nature, par exemple, est une source de jouissances pures et innocentes, qui aident à émouvoir l’âme et à l’élever vers Dieu ; mais, malheureusement, les Français ont perdu l’amour de la nature, l’union avec la nature, et ils cherchent dans des sources défendues un plaisir coupable, une jouissance criminelle pour leur esprit. Comment se fait-il qu’un Parisien peut toujours rester enfermé dans la ville sans tomber dans la tristesse ? C’est qu’il n’aime pas la nature ; et s’il sort quelquefois de la ville, ce n’est point pour s’émouvoir, pour attendrir son âme à la vue de la nature, c’est seulement pour prendre son plaisir d’une manière moins coûteuse, ou bien pour faire une diversion à ses jouissances ordinaires. À la campagne, comme en ville, le Parisien est toujours le même : léger, dissipé, évitant tout ce qui peut le faire rentrer en lui-même, il ne fait que badiner et jouir au milieu de ses compagnons de plaisirs....

L’esprit doit toujours être grave, sérieux, mais il peut se manifester sous diverses formes : parler d’une manière grave ou d’une manière légère, ce ne sont que des formes différentes ; mais en employant telle ou telle autre forme, il ne faut s’en servir que comme d’un moyen approprié à la circonstance, sans jamais perdre le caractère de son esprit. Dans la poésie, au théâtre, etc., souvent la vérité est rendue sous une forme légère, et, par cela même, elle est quelquefois plus accessible ; on ne doit donc pas rejeter quand même cette forme légère, mais il faut absolument ne s’en servir que pour produire le bien. – En quoi les Français pèchent-ils si gravement ? C’est que, dans leur légèreté, ils parlent et agissent contrairement à la nature de leur esprit, ils perdent leur vrai caractère. On ne peut exiger des Français qu’ils soient toujours graves ; leur esprit et leur corps étant dissipés, cela leur serait impossible, et si l’on voulait en faire des capucins, ils seraient capables de commettre des crimes ; – mais ce que l’on peut exiger d’eux, c’est qu’ils soient toujours purs, qu’ils ne se servent jamais de bons-mots, de la plaisanterie, de la raillerie, de l’ironie, pour écraser le bien, la vérité. Généralement, en France, la forme légère cache le vide intérieur et ne produit rien, mais souvent aussi elle sert à produire le mal, et le mal le plus terrible. C’est pourquoi, en France, le théâtre, la littérature et tant d’autres ressources destinées à éveiller et à maintenir la vie supérieure sont si souvent employés à un but diamétralement opposé à leur destination.....

Français, votre étoile éclipsée ne vous conduira et vous ne reverrez vos grands jours qu’après avoir déposé devant Dieu votre douleur sur votre passé qui vous a éloignés de Dieu, et votre désir de vous rapprocher de Dieu. Cet effort de votre esprit dégagé de ses liens est indispensable, comme étant le fruit de votre amour pour Dieu, pour votre liberté, pour votre progrès. Par cet effort seulement s’ouvrira pour la France la grande voie de sa destinée, se déploiera complètement sa vie, se manifestera la grandeur de l’homme conforme à la grandeur de son esprit. Cet effort seul ouvrira les grands trésors de l’esprit français amassés dans les siècles écoulés, trésors que le mal a tenus presque constamment fermés, trésors que Napoléon Ier n’avait ouverts qu’en partie, et qui sont destinés à se produire au grand jour et à se répandre en abondance.

Les Français s’exaltent facilement, mais l’exaltation ne leur suffira point pour sortir de leurs détours et rentrer dans la voie chrétienne. On peut s’exalter, et ne pas émouvoir son esprit ; on peut s’exalter, et tenir en soi son point impur ; car il n’y a que le mouvement chrétien, le sentiment vrai, du fond de l’esprit – ce mouvement, ce sentiment que le sacrifice, la croix de Jésus-Christ seule éveille et affermit dans l’homme – qui vainc le mal, qui chasse le démon et mérite la Grâce qui régénère et conduit l’homme dans la voie chrétienne.....

La France a besoin de voir l’exemple, de voir réalisée la vie chrétienne qui lui est destinée. Des millions de Français attendent que l’exemple de cette vie, de cette réalisation leur soit présenté par ceux qui sont appelés à les servir. C’est alors que la France se réveillera, déposera devant Dieu la douleur de ses détours et tressaillera, s’enflammera pour l’idéal vrai ; et comme le Français perce vite son corps et que chez lui l’action suit aussitôt son mouvement d’esprit, la France peut être changée en peu de temps. – Les serviteurs de l’Œuvre doivent faire le commencement, tracer le chemin, présenter l’exemple à la France.

Le Royaume de Dieu – le Ciel et l’autre monde fidèle au Ciel – veut sauver la France ; mais, pour cela, il faut qu’il trouve parmi les Français des organes par lesquels il puisse agir sur la nation. L’esprit de Napoléon, esprit tutélaire de la France, souffre de l’abaissement actuel de la grande nation et désire l’aider à s’en relever, payer par là la dette qu’il a contractée envers l’esprit français et achever de l’autre monde sa mission qui avait été interrompue en ce monde. Combien donc les Français, serviteurs de l’Œuvre de Dieu, doivent désirer l’union avec l’esprit de Napoléon !.....

Cet esprit d’Israël, âgé, puissant, qui, pendant sa vie sur la terre, n’a pas eu d’égal, est venu, à l’approche de l’époque chrétienne supérieure, avec la mission de préparer le monde à entrer dans cette époque, de l’ébranler et de le purifier de ses anciennes souillures les plus grossières. Il ne vivait pas encore de la vie propre à l’époque supérieure ; une telle vie ne pouvait se manifester que dans l’époque même, et, comme précurseur, il n’y était pas obligé ; mais il a jeté dans le monde des rayons de cette vie, il a éveillé dans les âmes le germe des aspirations et des tendances nouvelles, supérieures, et aujourd’hui l’Œuvre de Dieu les éclaircit, les élève, et fraie la route pour les réaliser. Ce grand esprit, ayant penché vers la terre, transgressa sa mission, la Grâce l’abandonna, sa mission fut interrompue. Aujourd’hui, nous devons le sentir, ayant satisfait à la justice divine, il continue sa mission, il brille pour la terre comme une étoile pure. Serviteur fidèle et bras de Jésus-Christ, ange de la vie, de l’action chrétienne, il conduit à la vie et à l’action. C’est le guide que Dieu a destiné à la France, et ce n’est qu’en s’humiliant devant la pensée suprême qui repose sur lui, en s’unissant à lui, et en suivant ses inspirations, que la France pourra sortir du précipice où elle est tombée et accomplir sa grande destinée chrétienne. Vous voyez donc, mes frères, de quelle importance il est pour nous de mériter l’aide et la protection de l’esprit de Napoléon.

En invoquant l’aide de ce grand et actif serviteur de Jésus-Christ, invoquez aussi l’aide de l’esprit de Kosciuszko, qui, aujourd’hui, lui étant uni en Jésus-Christ, est son compagnon dans le saint service qu’il rend au monde. Par suite de la grande miséricorde de Dieu sur la Pologne et sur la France, l’étoile qui brillait pour la Pologne s’est unie à l’étoile qui brillait pour la France ; les deux esprits serviteurs de Dieu se sont unis, afin qu’à leur exemple et sous leur direction les deux nations s’unissent et s’élèvent, tant dans leur progrès chrétien, selon le modèle présenté par Kosciuszko, que dans leur progrès terrestre, selon le modèle présenté par Napoléon. – J’espère, mes frères, que vous sentirez la gravité d’une telle union de ces deux esprits et que, comme chrétiens et Français, vous en éprouverez une joie pareille à celle que j’ai éprouvée moi-même lorsque la miséricorde de Dieu a daigné me faire sentir cette vérité si importante par son essence, quoiqu’elle n’ait pas encore produit d’effets frappants pour les sens de l’homme. On attribue généralement une grande importance non seulement aux alliances, mais même à chaque rencontre des potentats de ce monde, et on n’en attribue aucune aux alliances de ces vrais potentats qui, accomplissant de l’autre monde la volonté de Dieu, continuant leur vocation, guidant les nations confiées à leur garde, tracent des directions à ce monde-ci et à ses potentats !...

Espérons, mes chers frères, que plus la France est plongée dans la mort et dans les ténèbres, plus son réveil et son éclat peuvent devenir grands et puissants. Un rayon de la Grâce, en touchant le germe français, peut faire sentir à la grande nation toute l’horreur de son abaissement actuel, peut en un moment faire éclore des héros chrétiens en France. C’est ce que nous devons attendre ; l’heure de Dieu sonne pour chacun, elle sonnera pour la France !...

 

 

Ces vérités qui résolvent le problème des douleurs et de l’avenir de la France, Towianski, ainsi qu’on peut le voir par ses écrits, les adressait et les appliquait à tous les Français qui venaient lui demander des conseils, soit sur leur position personnelle, soit sur les actions qu’ils se proposaient d’accomplir envers leur pays ; et jamais son aide ne manquait pour appuyer la bonne volonté, pour veiller à ce que chaque action découlant de cette base pure ne déviât pas dans son cours.

Lorsqu’il vit plus tard que, par suite de la direction prise par la France sous le second empire, des temps difficiles s’approchaient pour elle, il s’adressa directement à l’empereur Napoléon III en lui envoyant l’écrit suivant, qui lui fut remis le 31 mars 1866 par Monsieur Piétri, son secrétaire particulier :

 

 

                Sire,

 

Il a plu à Dieu de me faire connaître sa volonté à votre égard et de m’appeler à vous la transmettre. C’est pour accomplir cet ordre suprême que je dépose à Votre Majesté le présent écrit ; c’est aussi dans ce but que je commence par me faire connaître à Votre Majesté, par lui faire connaître, au moins en général, quelle est ma mission et quelle a été jusqu’à présent ma conduite et ma position envers les gouvernements de la France.

Dans ces temps qui sont le commencement de l’époque chrétienne supérieure, Dieu m’a appelé à servir son Œuvre, à être l’instrument de sa volonté, le messager de l’appel qu’Il fait à l’homme, aux individus et aux nations, aux gouvernants et aux gouvernés, afin qu’ils sortent de leurs détours et rentrent dans la voie tracée et transmise au monde par Notre Seigneur Jésus-Christ ; afin que le christianisme, jusqu’à présent rejeté, ou accepté seulement dans ses formes, interprété selon la convenance de l’homme, et souvent même conformé à son péché, le christianisme, ainsi dénaturé dans son essence, recouvre sa pureté céleste et soit appliqué à toutes les voies de la vie privée et publique de l’homme.

Dès que se fut manifestée pour moi la volonté de Dieu de commencer en France l’accomplissement publie des devoirs de ma vocation, je quittai ma terre natale et j’arrivai à Paris le 15 décembre 1840 ; j’y annonçai le 27 septembre 1841, dans l’église archi-cathédrale, l’Œuvre de Dieu et le commencement de cette époque chrétienne supérieure, et j’exposai à mes compatriotes exilés ce que Dieu demande d’eux pour mettre un terme à leurs souffrances et leur rendre une patrie chrétienne, libre et heureuse. Quand l’Œuvre sainte eut germé dans le cœur de l’émigration polonaise, où il était destiné qu’elle germât d’abord, je me tournai vers la France, appelée à l’égal de la Pologne à être nation serviteur de Dieu, nation précurseur dans la voie du progrès chrétien ; je m’adressai donc, en 1842, à Sa Majesté le Roi Louis-Philippe ; mais on me refusa de le voir et de lui parler, et bientôt après on m’expulsa de France. En 1843, je me rendis à Rome pour présenter l’Œuvre de Dieu à Sa Sainteté Grégoire XVI, pour lui transmettre l’appel de Dieu, lui rendre compte de ce que j’avais fait jusqu’alors et demander sa bénédiction pour ce qu’il me restait à faire, selon la volonté de Dieu ; mais là je ne fus pas écouté non plus ; le gouvernement pontifical m’ordonna de quitter Rome, et je ne pus accomplir mon devoir envers le Saint-Siège qu’en adressant au Saint-Père une lettre que lui remit un Israélite converti par l’Œuvre de Dieu et devenu ardent chrétien, serviteur et apôtre de cette Œuvre. Les souverains, appelés à profiter les premiers des secours de la miséricorde de Dieu déposés dans son Œuvre, m’ayant ainsi fermé le champ de les servir et de servir par eux les peuples soumis à leur pouvoir, je me retirai en Suisse, en attendant qu’il plaise à Dieu de me rouvrir ce champ ; aussi, je retournai en France en 1848, dès que le gouvernement de la République française permit aux proscrits d’y rentrer. Mais, le 11 juillet de la même année, le jour même où j’allais présenter à l’Assemblée nationale un écrit dans lequel j’exposais ce que Dieu exigeait de la France pour détourner d’elle les calamités qui commençaient à l’affliger, et celles plus grandes encore qui la menaçaient dans l’avenir, je fus arrêté, jeté en prison, et, sans être entendu ni jugé, condamné à être déporté à Cayenne ; tout cela à cause de la mission que j’accomplis par la volonté de Dieu. Mais cette mission n’étant pas encore consommée, il plut à Dieu d’empêcher l’exécution de ma condamnation. Remis en liberté, je me rendis à Avignon. La Grâce de Dieu qui avait accompagné l’avènement de Sa Sainteté Pie IX me fit sentir la mission sublime du nouveau Pontife, celle de régénérer et d’élever l’Église actuelle, de lui rendre ce qu’on lui a ôté : l’Esprit de Jésus-Christ, l’amour, le sacrifice, la croix, cette essence céleste de l’Église ; de rendre aux formes et à l’enseignement de l’Église l’esprit et la vie dont on les a dépouillés. Le sentiment de cette mission, si salutaire pour le monde entier et si conforme à l’appel que Dieu fait dans son Œuvre aux ministres de l’Église et d’abord à son chef, me fit longtemps attendre à Avignon le moment favorable de porter mon service au Saint-Siège ; mais le Saint-Siège ayant pris une direction contraire à la volonté de Dieu, je sentis qu’il ne m’était pas destiné de le servir dans un tel état de choses ; je retournai donc en Suisse, en juin 1849, et depuis lors je n’ai plus quitté ce pays. La résistance de l’homme à la volonté de Dieu m’ayant ainsi ôté de nouveau la possibilité d’accomplir ma vocation sur le champ plus vaste qui m’était destiné, je n’ai cessé de l’accomplir sur le champ restreint qui me restait, en servant tout prochain de quelque religion et de quelque nationalité qu’il fût, qui réclamait mon service. Je dois déclarer à Votre Majesté que, voué uniquement à l’accomplissement des devoirs de ma mission, je n’ai appartenu durant tout ce temps, comme durant toute ma vie, ni à aucune secte religieuse, ni à aucun parti politique ; – Dieu et sa volonté, que je cherche dans chaque action, dans chaque circonstance de ma vie, c’est mon seul guide et ma seule fin en toutes choses. Le Seigneur a béni les faibles efforts de son indigne serviteur ; ainsi qu’au temps de Jésus-Christ, de même de nos jours, l’Œuvre sainte, triomphant du mauvais vouloir des puissants de ce monde, a pris racine dans les cœurs des petits et des humbles ; elle porte déjà ses fruits salutaires, et tôt ou tard elle embrassera et sauvera le monde.

Telle a été, Sire, ma conduite et ma position envers les gouvernements français qui ont précédé celui de Votre Majesté.

Dès que vous parûtes, Sire, sur le sol de la France, je conçus l’espoir que, comme héritier du nom et du sang du grand homme qui a été précurseur de cette époque chrétienne supérieure, vous m’ouvririez, à moi serviteur de cette époque, le champ d’accomplir envers vous, et par vous envers la France, le devoir de ma mission. Vous avez reçu, Sire, une tâche grande et difficile ; la France, appelée, comme nation très chrétienne, à être le flambeau des nations, devait recevoir sous votre règne une direction supérieure, digne de sa haute vocation ; et il vous était destiné, à vous, Sire, d’accepter dans l’Œuvre de Dieu l’aide pour accomplir votre tâche.

Connaître cette Œuvre, connaître et accepter l’appel suprême qui y est fait, c’était votre devoir, Sire ; l’accomplissement de ce devoir aurait rendu votre règne conforme à la Volonté suprême et aurait donné pour les siècles, à la France qui vous a confié ses destinées, la direction qui lui a été tracée dans les desseins de la miséricorde de Dieu. C’est pourquoi quelques-uns des serviteurs de cette Œuvre s’adressèrent à Votre Majesté, soit personnellement, soit par écrit, en 1851, en 1854, en 1857 et deux fois en 1863 ; de plus, des témoignages sur cette Œuvre ont été déposés, dans diverses occasions, à des personnes qui entourent le trône de Votre Majesté et qui font partie de son gouvernement ; et moi-même je n’attendais qu’un signe de la bonne volonté de Votre Majesté pour lui transmettre ce dont Dieu m’a chargé pour le bonheur et pour le salut de la France.

Sire, il est advenu tout autre chose que ce qui était destiné : votre règne et toute la direction de la France, toute sa vie sous votre règne, ont été contraires à la volonté de Dieu. Vous avez fait reculer la France au siècle de Louis XIV, siècle de la mollesse, des plaisirs, et vous vous êtes servi de cet esprit de mollesse, de plaisirs pour atteindre vos buts personnels ; par cet esprit vous avez abaissé et séparé du Ciel l’esprit national français, afin d’arriver plus facilement à subjuguer et à maîtriser la nation française. Le luxe matériel à côté de l’indigence morale, la grandeur et l’élévation apparentes à côté de la nullité et de l’abaissement réels, c’est le caractère essentiel de votre règne ; et le monde entier a suivi la France dans cette voie funeste, habitué qu’il est à subir en esclave la suprématie qu’exerce la France, tant par le bien que par le mal qui vit en elle et par elle. De là s’en est suivi l’oubli de ce fait si grave dans l’histoire du monde, que, de tout temps, Dieu a sévèrement puni pour ce péché les hommes et les nations ; l’oubli de ce fait si grave aussi dans l’histoire de la France, que c’est ce péché du luxe, de la mollesse et des plaisirs, arrivé à son comble, qui, après avoir complètement renversé la loi de Jésus-Christ en France, a donné naissance à la grande révolution, à cette lutte des principes et des péchés les plus opposés, à cette effusion du sang coupable et du sang innocent, et que ce n’est qu’après une telle expiation que Dieu envoya à la France un libérateur dans la personne de Napoléon Ier. Un des devoirs de sa mission de précurseur de cette époque chrétienne supérieure était de guérir la nation de sa lèpre morale, de la réveiller de sa léthargie, de lui présenter un idéal diamétralement opposé, de préparer ainsi la France, et par elle le monde entier, à entrer dans l’époque chrétienne supérieure, ouverte de nos jours.

Ainsi, au nom de Napoléon Ier, sous le règne de Napoléon III, l’Esprit de Napoléon Ier est parodié. Héritier de son nom et de son sang, vous avez cherché, Sire, par son nom et son sang, à hériter de sa gloire ; mais vous vous êtes détourné de son esprit, et vous en avez détourné la nation française, vous avez détruit son œuvre, en introduisant de nouveau en France le péché dont il l’avait délivrée ; par tout cela, vous avez crucifié l’Esprit de Napoléon !

Mais ce n’est que jusqu’à un certain temps qu’on peut gouverner les Français par les apparences de l’élévation et de la liberté, en les étourdissant par des buts terrestres, en les poussant dans la voie des excès matériels ; tôt ou tard arrive un moment où le Français se relève de sa léthargie morale et de son abaissement.

Tandis que la position de la France est si triste, celle du monde entier ne l’est pas moins. La résistance de l’homme à la Volonté suprême, transmise au monde il y a plus de dix-huit siècles, est arrivée à son comble ; et pour le monde ont commencé des jours sombres et douloureux, jours du jugement et de la punition de Dieu. L’abaissement des souverains et des nations étant devenu général, Dieu exige la pénitence qui seule peut les éclairer et les élever, car dans ces temps, nul ne pourra voir par sa propre lumière, ni rester debout par sa propre force. Les nations souffrent et font pénitence, quoique involontairement, sous la punition de Dieu ; les souverains seuls se maintiennent et échappent encore à la loi générale par les forces et les moyens de la terre, et même de l’enfer ; mais Dieu ne veut plus souffrir l’offense du ciel !...

Et pour vous aussi, Sire, approchent des jours graves et décisifs ; vous le pressentez et c’est avec raison que ces jours vous alarment ; cependant il y a encore pour vous une voie de salut.

Tournez-vous vers Dieu, Sire, faites dans votre âme ce que Dieu réclame de vous : satisfaites à sa justice, vouez désormais votre vie à la réparation du passé et à l’accomplissement de ce qui vous est destiné, et en faisant cette pénitence active que Dieu exige de vous, mettez votre confiance en Dieu seul, appuyez-vous sur Lui, et ne puisez qu’en Lui la force qui vous est nécessaire. Tous les autres moyens, efficaces pour vous dans le passé, seront désormais de moins en moins efficaces, et la persistance à y recourir amènerait des conséquences désastreuses.

Vous combattez et vainquez, Sire, vos adversaires, et vous prenez le dessus sur ceux qui aspirent au triomphe et au règne de la vérité en France ; par vos succès, vous élevez de plus en plus votre édifice ; vos succès font que le mal, en établissant sa puissance dans ce monde, triomphe par le chef de la nation appelée la première à être apôtre du bien, de la vérité, et par là à faire triompher Jésus-Christ. Dans vos succès est le plus grand danger pour Vous, Sire, et pour ceux qui, en s’unissant à vous, à vos principes, à votre système, construisent avec vous votre édifice ; car de tels succès, en élevant cet édifice jusqu’à son sommet, avancent le moment de son écroulement et de la punition de ceux qui le construisent. De tels succès sont pour la France une grande tentation et une grande épreuve, dans laquelle la nation très chrétienne est appelée à manifester devant Dieu et devant le monde combien elle a en elle de christianisme, d’amour de Dieu ; de cet amour qui ne se laisse pas séduire, mais qui distingue le bien du mal, la vérité du faux, et, par conséquent, qui distingue l’édifice conforme à la volonté de Dieu des édifices contraires à cette volonté. Dieu voit et compte les fruits que les Français produisent sur ce champ, et, d’après ce compte, sera tracée la direction de la France pour son avenir ! Quel grand devoir, quel besoin pressant n’avez-vous donc pas, Sire, de ne pas attendre que votre édifice arrive à son sommet et qu’alors le bras de Dieu le renverse, mais d’arrêter volontairement, au milieu des succès même les plus grands, la construction de cet édifice et de commencer au plus tôt à bâtir celui qu’il vous est destiné de bâtir sur la base vraie et avec la force vraie.

Voilà, Sire, ce que par la volonté de Dieu je transmets aujourd’hui à Votre Majesté ; j’accomplis ainsi envers elle mon devoir de serviteur de Dieu et de serviteur de l’homme ; trouvez donc juste, Sire, que dans cette action j’agisse en dehors des règles et des convenances du monde, car, parlant au nom de Dieu à votre âme, à votre conscience, je ne puis agir qu’en me tenant en la présence de Dieu qui nous regarde et qui juge, et celui qui doit transmettre sa volonté, et celui qui doit l’accepter et l’accomplir.

Quel que soit le jugement que vous portiez aujourd’hui, Sire, sur l’action que j’accomplis envers vous, vous reconnaîtrez tôt ou tard que l’unique mobile de cette action, c’est mon obéissance à Dieu, mon amour du bien véritable de la France et du vôtre, et mon dévouement afin de contribuer à ce bien, autant que cela me sera permis ; vous reconnaîtrez, Sire, que pour vous servir dans l’intérêt de votre vrai bien temporel et de votre salut éternel, je n’ai pas hésité à vous dire la vérité telle qu’elle est, à m’exposer ainsi à ce que vous soyez contre moi peut-être pour cette vie entière, convaincu que, dans votre vie future, vous sentirez la vérité, Sire, et que vous vous unirez à celui qui vous l’a présentée. En tous cas, je rends grâces à Dieu de m’avoir donné de vous servir, Sire, dans cette vie, et de ce qu’ainsi je serai pur devant votre Esprit quand nous paraîtrons devant le tribunal de Dieu.

Que Dieu miséricordieux garde la France sous sa très sainte protection !..... Que l’Esprit de Napoléon, purifié par la pénitence qu’il a faite en ce monde et en l’autre monde, et appelé à guider la France, reprenne la place qui lui est due dans les cœurs des Français qui, plongés dans le matérialisme et dans la jouissance, se sont détournés de lui, l’ont oublié, l’ont rendu inactif, l’ont condamné à l’isolement, à un gouvernement Napoléonien !... Ô ! lève-toi de ce tombeau, Esprit Serviteur de Dieu, Esprit tutélaire de la France, Ange de la vie, de l’action et de l’énergie chrétienne, et commence la vie qui t’est destinée ; consomme de l’autre monde ce que tu as commencé en ce monde ; continue à réveiller l’esprit de l’homme de son apathie, de sa mort, ainsi que tu l’as fait de ton vivant ; par là fais vivre le christianisme, mort dans le monde et surtout dans les nations civilisées qui, s’étant vouées exclusivement à la terre, ont négligé le ciel et le christianisme qui en est la route ; satisfais ainsi à Dieu et à l’humanité pour les fautes de ta vie sur la terre, satisfais à la nation confiée à ta tutelle, et retrouve enfin cette paix éternelle dont te privent encore le mal et les hommes unis au mal !... Que la terre, en dépit de ses lois ennemies du ciel, connaisse au plus tôt ta mission chrétienne et te reconnaisse tel que tu es devant le ciel !... Que la grande nation qui t’a suivi pendant ta vie sur la terre suive au plus tôt ton Esprit, tes saintes inspirations, que par là elle détourne d’elle le juste courroux du ciel, qui la menace !...

C’est l’objet de la prière que, dans mon indignité, j’élève depuis des années vers la Miséricorde Suprême, comme serviteur, organe de ce grand Esprit, comme serviteur de la France et de ceux qui la gouvernent.

Puissiez-vous, Sire, vous unir à cette prière et contribuer à ce qu’elle se réalise en France et, par la France, dans le monde entier ; et le premier pas vers une telle union et une telle réalisation, en vous faisant entrer dans la voie qui vous est destinée, sera le commencement de votre salut présent et éternel ; vous vous soumettrez à Notre Seigneur Jésus-Christ qui gouverne le monde jusqu’à la fin du monde, vous vous unirez à l’Esprit de Napoléon ; pour vous s’ouvrira la source de la force supérieure si indispensable à ceux qui gouvernent la France, et, avec cette force, vous vous élèverez vous-même et vous élèverez la France à la hauteur qui vous est destinée, à vous et à la France.

Je ne cesserai de vous assister, Sire, par ma prière, comme votre serviteur en Jésus-Christ, d’autant plus zélé que votre position est de plus en plus grave et difficile devant Dieu et devant les hommes.

Sire, j’ai senti le devoir de faire tout mon possible pour que cet écrit, contenant ce qui est entre Dieu et votre conscience, ne soit connu ni dans votre ambassade en Suisse, ni dans votre cabinet à Paris. Sachant de plus que l’accès auprès de la personne de Votre Majesté est difficile et souvent même impossible, j’envoie cette lettre par un homme digne de confiance que je charge de trouver une personne qui remette mon écrit entre les propres mains de Votre Majesté ; et seulement dans le cas où il serait impossible de trouver une telle personne, de le remettre à celles qui sont chargées de recevoir les lettres adressées à Votre Majesté.

Quels obstacles visibles et invisibles ne doit pas surmonter la vérité avant de parvenir jusqu’aux cœurs des souverains !... Je fais ce que je peux pour être pur devant Votre Majesté, et j’ai la confiance que Dieu, de qui j’accomplis la volonté, fera le reste.

Je suis, Sire,

de Votre Majesté Impériale            

le fidèle serviteur en N. S. Jésus-Christ    

ANDRÉTOWIANSKI.                   

 

      Zurich, le 28 mars 1866.

 

 

Deux années environ s’écoulèrent ; et ne voyant pas la condition de la France s’améliorer, la voyant même toujours empirer, Towianski écrivit à l’impératrice Eugénie une lettre qui lui fut remise personnellement le 28 février 1868 par Monsieur Damas-Hinard, secrétaire de Sa Majesté. La voici :

 

 

            Madame,

 

Obéissant à la volonté de Dieu, j’ai exposé à Sa Majesté l’Empereur, il y a bientôt deux ans, la situation de la France et les devoirs de Sa Majesté envers Dieu, envers la nation qu’Elle gouverne, et envers Napoléon, esprit tutélaire de cette nation. Aujourd’hui je m’adresse à Votre Majesté pour le même motif et dans le même but, avec la confiance qu’en vraie catholique, ayant dans l’âme l’amour et la crainte de Dieu, Votre Majesté portera son attention sur ce qui lui est transmis dans le présent écrit, et qu’Elle trouvera juste que, comme serviteur en Jésus-Christ, n’ayant égard qu’au salut de ceux qu’il sert, je lui transmette la chose de Dieu telle qu’elle est.

Depuis qu’a été exposé à Sa Majesté l’Empereur ce que Dieu exige de lui, rien n’a changé en mieux quant à l’esprit de la nation française ; au contraire, le mal a sensiblement empiré. La nation si chrétienne par la nature de son esprit, appelée à être pour le monde le flambeau, le précurseur du progrès chrétien, ne se réveille pas de sa léthargie, mais s’éloigne de plus en plus de l’accomplissement de ce que Dieu exige d’elle ; de plus en plus elle s’abaisse, se souille en esprit, et répand le scandale dans le monde... En France, Mammon et le péché sont glorifiés ; sur le champ de la religion, sur les champs de la vie privée et de la vie publique règne l’impiété... La France perd de plus en plus son vrai caractère, elle perd toutes ses qualités chrétiennes ; l’esprit du christianisme en est banni, et même ce commandement que Dieu a donné par Moïse : Tu n’auras point d’autres dieux devant ma face 30, y est aboli, l’idolâtrie s’y étend de plus en plus, Jésus-Christ y est crucifié !... Il faut craindre que les conséquences de ce crime, consommé au dix-neuvième siècle chrétien, ne retombent bientôt de tout leur poids sur ceux qui le commettent !...

L’état si déplorable du christianisme en France se manifeste de la manière la plus désastreuse dans les rapports entre l’homme et la femme. Sur ce champ, les torts mutuels et l’offense à Dieu sont grands dans le monde entier et surtout en France : ce champ est dans le monde comme un vaste royaume du mal, dont la France est la capitale !.... Tandis que la destinée de la femme, plutôt spirituelle que terrestre, ne peut être accomplie que par la force puisée à la source ouverte par Jésus-Christ, la femme, en abandonnant cette source, a perdu la force d’accomplir sa destinée ; et dès lors, en puisant une force illicite à des sources illicites, elle s’est abaissée encore plus que l’homme, elle s’est éloignée plus que lui de sa destinée, elle a dénaturé la pensée de Dieu qui repose sur elle !..... Grande est la part de l’homme dans cette œuvre du mal ; loin de donner à la femme l’aide et l’appui qu’il lui doit, l’homme ne lui présente que des obstacles et des tentations ; il n’apprécie dans la femme que sa valeur extérieure, ses grâces, ses attraits charnels et tout ce qui en augmente la puissance, il apprécie en elle jusqu’au péché même ; tant que la femme est riche de cette valeur si funeste, l’homme l’idolâtre ; dès qu’elle la perd, il la méprise ; en agissant ainsi, il tente la femme à dédaigner la vertu, la valeur intérieure, et à ne faire cas que de la valeur extérieure..... Dans ses rapports avec la femme, l’homme met toute vérité à l’écart, il perd tout caractère, non seulement le caractère chrétien, mais même le caractère terrestre ; les hommes d’une droiture irréprochable sur d’autres champs de la vie deviennent sur ce champ flatteurs, menteurs, trompeurs, et en même temps esclaves. Et la femme, appelée à être l’étoile lumineuse de l’homme, devient pour lui une étoile sombre qui l’entraîne dans les détours, et l’y abaisse. Ainsi, ce champ destiné à être pour l’homme et pour la femme la source d’une aide chrétienne mutuelle et d’un vrai bonheur est devenu la source d’un empêchement mutuel au salut et d’un malheur toujours plus grand ; il est devenu le tombeau de la vérité, de la liberté et de la tendance chrétienne !.... Le malheur qui vient de cette source est plus grand dans la France que dans d’autres nations, parce que, la France s’étant éloignée davantage de la voie chrétienne, l’abaissement intérieur de la femme y est plus grand ; et il y est d’autant plus dangereux qu’il est accompagné de l’éclat de la civilisation extérieure poussée si loin, et que souvent même il est couvert des formes de la religion. Cet abaissement de la femme exerce une influence funeste sur l’esprit national ; car, bien que l’homme n’admette pas la femme à la fraternité et ne la reconnaisse pas son égale, que, par conséquent, il lui refuse le droit de participer à ses déterminations et à ses actions, néanmoins il subit l’influence puissante que la femme exerce sur son esprit, sur cette source de sa vie, de ses actions, sur cette source de ses comptes devant Dieu et des directions heureuses ou malheureuses qui se tracent pour lui d’après ces comptes. Et l’expérience de tous les temps prouve combien cette influence de la femme sur le monde dépend de l’exemple qu’elle reçoit des femmes qui sont placées dans les rangs supérieurs de la société afin d’y être des luminaires pour les autres.

Ce n’est pas la loi terrestre, la loi générale du monde, mais c’est Dieu qui vous a élevée si haut, Madame, pour que la pensée qu’Il a fait reposer sur vous soit accomplie. Cette exception à la loi de ce monde est destinée à être pour vous, Madame, un stimulant de plus à accomplir cette pensée de Dieu, en vous soumettant à la loi céleste de Jésus-Christ, en vous appuyant uniquement sur la vérité que Jésus-Christ a apportée et transmise au monde par ses sacrifices, ses paroles, ses actions..... Élevée au trône de France, vous êtes, Madame, parmi les Français, la première après l’Empereur, la première parmi les femmes en général, et même parmi celles qui sont à la même hauteur sociale que vous ; vous êtes élevée à ce poste d’une si haute importance afin de donner l’exemple chrétien aux femmes du monde entier, et surtout à celles qui appartiennent aux classes supérieures de la société et qui malheureusement suivent et donnent l’exemple funeste présenté sous le règne de Louis XIV ; vous êtes élevée à ce poste afin d’aider les femmes à se tourner vers l’idéal suprême qui leur a été présenté par la Mère de Dieu, idéal dont elles se sont tant éloignées !....

De cette grande destinée résulte pour vous, Madame, une grande responsabilité devant Dieu, devant le monde présent, et même devant les générations futures, car dans ces jours se tracent les directions futures du monde. C’est pourquoi, Madame, vous avez un intérêt d’autant plus grand à connaître et à accomplir les devoirs attachés à votre grande destinée ; et puisque la volonté de Dieu m’appelle à vous servir aujourd’hui, je vous présente ces devoirs.

Cherchez à connaître et accomplissez la réclamation et l’appel que, dans ce temps où commence l’époque chrétienne supérieure, Dieu fait à l’homme dans l’Œuvre de sa miséricorde, dont il a été témoigné en diverses circonstances devant les autorités spirituelles et temporelles de la France ; acceptez le christianisme vrai, vivant, dont l’essence est le travail intérieur, le sacrifice, la croix transmise par Jésus-Christ ; par la force de ce sacrifice, de cette croix, élevez-vous d’abord vous-même à la hauteur que, comme femme chrétienne placée sur un trône si important, vous êtes appelée à présenter aux femmes du monde entier ; accomplissez le devoir d’épouse, sœur en Jésus-Christ, soyez une étoile pour celui à qui vous êtes unie par le lien du mariage ; prenez la part qui vous est destinée dans les actions de Sa Majesté l’Empereur, veillez surtout afin que ses actions viennent d’un esprit vrai, pur, car tout autre esprit, fût-il même revêtu des formes et des apparences de la vérité, de la pureté, ne peut qu’être de plus en plus funeste à la France et à ceux qui la gouvernent : que tout ce qui se rapporte à ce champ soit l’objet de votre sollicitude, de votre sacrifice : invoquez en cela l’aide de Dieu, contribuez ainsi à ce que la réclamation de Dieu, présentée à Sa Majesté, soit accomplie. Comme chrétienne libre, soumise avant tout à Dieu, à sa Volonté suprême, présentez partout le caractère chrétien, déclarez la vérité, faites opposition au faux par vos paroles et vos actions ; par cela élevez l’étendard de Jésus-Christ sur tous les champs que Dieu vous a ouverts et vous ouvrira à l’avenir ; par cela donnez à Jésus-Christ le triomphe qu’Il attend aujourd’hui de l’homme en général, et d’abord de ceux qu’Il appelle à gouverner, et par conséquent à aider, à servir l’homme.

Afin d’accomplir ces devoirs, profitez, Madame, des aides, profitez de la lumière chrétienne plus grande que la miséricorde de Dieu donne dans ces jours au monde. En appelant l’homme à l’époque supérieure, à un degré plus élevé de la voie chrétienne, Dieu éclaire ce degré d’une lumière plus grande, lève en partie le voile des mystères évangéliques ; ce que Jésus-Christ a laissé sous le voile, lorsqu’Il a donné la lumière et a tracé la voie pour toutes les époques, devient, pour ce qui est destiné à l’époque actuelle, clair et compréhensible, afin que l’homme puisse plus facilement l’accomplir. Profitant de cette lumière plus grande, cherchez, Madame, à connaître ce qu’est réellement le christianisme, et à le distinguer des formes chrétiennes qui le manifestent aux sens de l’homme, mais qui, étant prises pour le christianisme même, éloignent du christianisme ; cherchez à connaître ce qu’est aujourd’hui la femme, et ce qu’elle doit être selon la pensée de Dieu qui repose sur elle ; cherchez à connaître ce que Dieu exige de la France et de celui qui la gouverne ; et faites tout ce qui dépend de vous pour que la volonté de Dieu soit accomplie sur tous les points du champ où vous êtes appelée à servir Dieu et le prochain.

Tels sont, Madame, les principaux devoirs attachés à votre destinée. En accomplissant ces devoirs, en portant la croix que Dieu a mise sur vous, vous mériterez sa bénédiction, et vous serez aidée et appuyée par l’esprit de Napoléon, aujourd’hui fidèle serviteur de Dieu et sans l’aide de qui ceux qui gouvernent la France ne peuvent rien faire pour son bien réel. En portant cette croix, vous distinguerez la vraie Église de Jésus-Christ de l’Église actuelle, où règne un esprit contraire à Jésus-Christ, vous entrerez dans l’Église vraie et elle répandra sur vous ses bienfaits célestes : vous y trouverez pour votre âme un asile salutaire au milieu des orages du monde, où vous vivez : vous y trouverez le vrai bonheur en cette vie, et la voie d’une éternité heureuse vous sera ouverte, comme à une fille fidèle de l’Église. En portant cette croix, vous acquitterez la dette que, ne remplissant pas les devoirs de la position élevée où Dieu vous a placée, vous avez contractée envers l’esprit de la nation française, et qui vous a liée avec cette nation par les mêmes comptes devant Dieu ; vous vous dégagerez de ces comptes, de ces liens qui pèsent invisiblement sur votre esprit, et alors vous dissiperez, autant que cela vous sera donné, les nuages du mal qui entourent aujourd’hui le trône de France ; vous serez préservée des dangers qui menacent l’homme et surtout les souverains qui règnent dans ce temps si grave du passage à l’époque chrétienne supérieure, temps de direction, de la réclamation et de la punition de Dieu ; vous contribuerez enfin à ce que soit adoucie la punition de Dieu suspendue sur la France qui, ne s’arrêtant pas dans ses détours, comble la mesure de ses péchés.

Ce but sublime de votre destinée, vous pourrez, Madame, l’atteindre facilement ; grande est la miséricorde de Dieu qui se répand dans ces jours, et par l’effet de cette miséricorde, le moindre effort, le moindre sacrifice fait par l’homme produit de grands fruits ; une parole dite avec cet effort, dans ce sacrifice, pour défendre la vérité, fait descendre la Grâce, les forces célestes invisibles qui donnent le triomphe à la vérité prononcée. Et lors même que ce sacrifice est rejeté par ceux qui en sont l’objet, il n’est point perdu pour celui qui l’a fait ; Dieu le compte comme une action, comme un devoir accompli, et ce sacrifice, mis dans la balance de la justice de Dieu, acquitte les comptes de l’homme devant Dieu, et efface ses péchés. Ce sacrifice n’est même pas perdu pour ceux qui l’ont rejeté, car il les stimule jusqu’à ce que soit accompli ce qui leur a été présenté dans ce sacrifice. C’est ainsi que le sacrifice suprême consommé par Jésus-Christ, quoiqu’il ait été rejeté par le monde, stimule le monde et le stimulera durant les siècles, jusqu’à l’accomplissement de l’immuable volonté de Dieu, du Verbe de Dieu.

En terminant le service qu’il m’a été destiné de vous rendre, Madame, au commencement du carême, de ce temps qui rappelle plus particulièrement à l’homme le sacrifice que Jésus-Christ a accompli, la croix qu’Il a portée, je supplie dans mon indigne prière la miséricorde de Dieu qu’elle daigne vous aider à accepter et à porter la croix que Dieu a mise sur vous, à accomplir par la force de cette croix la pensée qu’Il a fait reposer sur vous, et à mériter ainsi sa bénédiction pour vous, pour la France et pour celui à qui la France a confié ses destinées.

Que la Grâce et la paix de Notre Seigneur Jésus-Christ soient avec vous dans cette vie et dans l’éternité.

Je suis avec un profond respect,

Madame, de Votre Majesté          

le fidèle Serviteur en Jésus-Christ    

ANDRÉTOWIANSKI.                   

 

      Zurich, le 24 février 1868.

 

 

Deux autres années s’écoulèrent encore. Au commencement de 1870, les premiers actes du ministère Olivier donnèrent un instant quelque espérance d’une meilleure direction pour la France, et Towianski chercha à continuer avec le ministre ce qu’il avait commencé avec l’empereur 31. Enfin, aussitôt que Napoléon eut entrepris la guerre malheureuse qui devait avoir de si funestes conséquences, dans son zèle pour le salut de l’empereur et de la nation, il lui écrivit encore le 6 août la lettre suivante :

 

 

            Sire,

 

Au nom du salut de la France, je supplie Votre Majesté de tourner un moment son attention sur les quelques paroles que je lui adresse comme son fidèle serviteur en Jésus-Christ.

La guerre que vous avez entreprise, Sire, fait entrer la France dans le cercle de la punition de Dieu, elle commence pour la France une longue suite de souffrances et de calamités, annoncée par les prophètes de nos temps et par les avertissements surnaturels que la France, plus que d’autres nations, a reçus du ciel.

Menacée du châtiment de Dieu, ce n’est pas dans la force et les moyens terrestres que la France peut trouver son salut ; Dieu seul peut détourner le châtiment, éloigner les calamités, et ce qui est impossible à l’homme, le rendre possible. Je jure par moi-même, dit le Seigneur Dieu, que je ne veux point la mort de l’impie, mais que l’impie se convertisse, qu’il quitte sa mauvaise voie, et qu’il vive 32. Hâtez-vous donc, Sire, d’entrer dans le secret de votre âme, et prenez la résolution de servir Dieu et de gouverner conformément à sa volonté, de le faire en renonçant à tout ce qui dans vos désirs et vos projets pourrait être personnel, incompatible avec votre haute vocation, qui n’admet rien que la volonté de Dieu et le bien de la nation ; prenez la résolution de compter uniquement sur la force chrétienne, céleste, que Jésus-Christ a apportée dans le monde, et de n’employer la force et les moyens terrestres que comme instruments de cette force céleste ; et, soutenant en vous cette résolution, mettez toute votre confiance en Dieu. – Cette action accomplie dans votre esprit, et pour laquelle quelques instants peuvent suffire, influera d’une manière invisible, mais puissante, sur l’esprit de la nation ; par cette action vous mériterez la miséricorde de Dieu qui éloignera les fléaux prêts à frapper la France ; sous la protection de Dieu vous terminerez heureusement la guerre, et vous commencerez à conduire la nation confiée à votre direction vers l’accomplissement de sa destinée ; vous reprendrez le fil de la mission de Napoléon Ier interrompue depuis Waterloo ; – à ce moment la situation de la France et de son chef était la même que celle d’aujourd’hui, et des mêmes conditions dépendaient la victoire, le salut.

Sire, c’est mon devoir de vous affirmer qu’en vous adressant ces paroles, j’accomplis l’ordre de Dieu, et cette affirmation, si grave et si hardie dans la bouche d’un homme pécheur, je la prends sur ma conscience et ma responsabilité devant le tribunal de Dieu.

Ce que je vous expose aujourd’hui, Sire, d’une manière générale, peut être complété par mes lettres et par d’autres écrits sur l’Œuvre de Dieu déposés devant Votre Majesté.

Que Dieu vous donne la force de faire ce qu’il a destiné pour le bien de la France et pour le vôtre ! C’est l’objet de la prière que j’adresse à Dieu, avec ceux qui, partageant mes sentiments, sont prêts à tous les sacrifices pour que la nation appelée à être précurseur dans la voie chrétienne ne se perde pas dans les détours où elle s’égare.

Je suis avec un profond respect, Sire, de Votre Majesté,

le fidèle serviteur en Jésus-Christ    

ANDRÉTOWIANSKI.                

 

 

Cette lettre fut confiée par Towianski à l’impératrice avec le billet suivant :

 

 

            Madame,

 

Dieu m’ayant imposé le devoir de faire connaître à S. M. l’Empereur ce qu’il faut faire dans ces moments si graves pour mériter la miséricorde de Dieu pour la France, je recours à vous, Madame, plein de confiance que vous voudrez bien intervenir auprès de S. M. l’Empereur afin qu’il tourne son attention sur les quelques paroles que je lui adresse et que j’ose me permettre de confier aux soins bienveillants de Votre Majesté ; – plus que personne vous êtes intéressée, Madame, à ce que l’Empereur en prenne connaissance au plus tôt.

Béni soit Dieu qui, dans la situation si difficile de la France, ne cesse de veiller sur elle et sur celui qui la gouverne !

 

 

Ces deux lettres (que la légation française à Berne et le nouveau secrétaire de l’impératrice qui avait succédé à Monsieur Damas-Hinard ne voulurent pas accepter) furent remises entre les mains de l’impératrice par Madame Cornu, sa dame d’honneur, à laquelle le général Edmond Rozycki, fils du colonel Charles Rozycki, les avait confiées.

Les Français et les Polonais qui avaient senti combien étaient profondes et importantes pour la direction de la France les vérités que Towianski ne cessait de lui présenter, tâchaient de les réaliser dans l’accomplissement des devoirs de leur position, et d’arrêter sur elles l’attention du gouvernement et du peuple français.

Dès l’année 1844, Adam Mickiewicz, dans son cours de littérature slave au Collège de France (auquel accourait tout ce qu’il y avait de plus distingué à Paris par l’esprit, par la noblesse des sentiments et des aspirations), après avoir élevé par une parole inspirée son nombreux auditoire à une hauteur qui remplissait tous les cœurs d’étonnement et de joie, avait annoncé l’homme de Dieu, interprète vivant des temps actuels, des besoins de l’âme humaine dans cette époque, et de la voie sur laquelle seulement ces besoins pourront trouver leur satisfaction. Puis, s’étant adressé à ceux qui, parmi les assistants, connaissaient cet homme, pour qu’ils déclarent publiquement si c’était la vérité ou non, tous ceux à qui cette invitation était adressée levèrent la main et, debout, répondirent : « Oui, c’est la vérité ! »

Madame Gibey d’Affréville, femme d’un sentiment large et élevé, directrice à Paris d’une maison d’éducation pour les jeunes filles, avait appris dans ses entretiens avec Towianski, – auprès duquel elle avait l’habitude de se rendre pendant les vacances, – à pénétrer dans les cœurs de ses élèves, à en cultiver les qualités plus élevées, à coordonner leurs études de manière à ne pas affaiblir mais à alimenter la vie de l’esprit ; à leur faire sentir que l’unique guide, pour elles comme pour leurs supérieurs, devait être la vérité ; à leur faire connaître le monde tel qu’il est, afin qu’elles pussent y entrer exemptes des illusions ordinaires de la jeunesse, en éviter les périls et y introduire la vie chrétienne. Cette direction, prise et introduite dans son institution par cette excellente dame et les personnes qui l’aidaient, la transformèrent peu à peu en un centre de vie pure, conforme à l’esprit chrétien et à la vocation de la France.

Le colonel Charles Rozycki, chaque fois que s’offrait à lui l’occasion de manifester aux autorités politiques de la France ses propres opinions, n’a jamais manqué de leur exposer, avec sa franchise de soldat, ce qui l’avait régénéré lui-même et qui, seul, pourrait regénérer la France de même que la Pologne.

Mademoiselle Marie Letronne, fille du célèbre académicien, était en relation avec monsieur Damas-Hinard, secrétaire des commandements de l’impératrice, de qui il a déjà été question plus haut, et elle lui avait plusieurs fois parlé d’André Towianski, du bien qu’il faisait et de celui qu’il pourrait encore faire à la France. Monsieur Damas-Hinard, ayant exprimé le désir d’avoir des détails plus précis par Mickiewicz, qu’il savait être connu de mademoiselle Letronne, celui-ci lui donna un important mémoire écrit en 1853 et destiné à l’empereur.

Très important aussi est le témoignage présenté en 1854 par le major Louis Nabielak au ministre de l’intérieur, dans lequel sont résumés admirablement l’état de l’émigration polonaise, la condition de la France et sa vocation, l’action d’André Towianski, sa ligne de conduite et le motif des persécutions dirigées contre lui.

Edmond Mainard, Édouard Bournier, Jacques Malvesin, l’officier de marine Léon Dequillebecq, le général Edmond Rozycki et d’autres s’adressèrent, à diverses occasions, tantôt à des personnages influents, tantôt directement au peuple français, cherchant à le rappeler à la conscience de lui-même et de sa propre vocation, et cela, afin de faire éviter à la France les désastres qui la menaçaient, ou de l’aider à se relever de ceux qui, bientôt après, la frappèrent réellement 33.

À part de rares exceptions, personne ne tourna son esprit vers ces réclamations ; et, sur la pauvre France, se répandirent les malheurs que depuis nombre d’années Towianski montrait comme imminents, lorsqu’il disait dans la douleur de son âme : « Ou la France fera la volonté de Dieu et sera libre, ou elle ne la fera pas et les nations étrangères pourront l’envahir et la démembrer. »

Que Dieu daigne hâter pour l’esprit de la grande et noble nation française le moment de sa résurrection ; afin qu’elle puisse occuper au plus tôt le poste qui lui est destiné et duquel les autres nations attendent de la voir agir et marcher à l’avant-garde du progrès chrétien du monde !

 

 

 

 

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CHAPITRE  VIII.

 

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Son action envers la Pologne et la Russie.

 

Brûlant du désir de voir s’accomplir les desseins de la miséricorde de Dieu chez les nations appelées à s’élever les premières à l’époque supérieure, André Towianski se sacrifiait également pour toutes. Mais comme le nombre de ceux qui acceptèrent avec ardeur l’appel à prendre l’esprit chrétien véritable et à le faire vivre dans la vie privée et publique fut plus considérable parmi les Polonais que parmi les fils d’autres nations, il eut, pour agir envers la Pologne et par elle envers la Russie, une sphère d’action beaucoup plus large. C’est pourquoi ce chapitre est le plus étendu de ce livre.

J’ai appris à connaître ce qu’est la Pologne véritable dans l’âme de Towianski : car chacun de ses sentiments, chacun de ses actes étaient conformes à ce qu’elle doit être, selon la pensée de Dieu, et tendait à l’élever à cette hauteur. Il portait la Pologne vivante en lui-même. Tout vrai Polonais trouvait en lui sa patrie.

Ses écrits relatent ce qu’il fit envers ses compatriotes individuellement : je n’en parlerai donc pas, me bornant à faire connaître la partie de son action plus spécialement dirigée à leur faciliter l’accomplissement des devoirs de leur vocation envers leur pays.

 

 

§ 1. – Guerre de Crimée et amnistie d’Alexandre II.

 

Dès que la rupture qui provoqua la guerre de Crimée parut imminente entre la France et la Russie, Towianski, présentant à ses amis ce mouvement au point de vue chrétien, leur fit sentir que, si, sur la ligne terrestre, l’action en Crimée serait un devoir envers la patrie, pour eux, au contraire, ce serait le rejet du sacrifice supérieur, auquel ils ont été appelés, – savoir, de montrer, au milieu du chaos actuel, le but voulu de Dieu, la voie pour y arriver, le devoir de marcher dans cette voie et de préparer ainsi à la Pologne une direction heureuse pour les siècles de son avenir. – Il les mit en garde contre ceux qui, parmi leurs compatriotes mêmes, les poussant aux sacrifices terrestres seuls pour la patrie, les tenteraient à déserter cette vocation élevée.

Puis, amenant peu à peu leur âme à sentir dans la vérité leur position et leurs devoirs envers la Pologne et envers le gouvernement russe, il résuma dans les paroles qui suivent l’essence de cette position et de ces devoirs, dont l’accomplissement peut seul devenir la base du salut pour cette grande et malheureuse nation :

 

 

Dieu, par son Verbe, appelant l’homme à un progrès ultérieur, a destiné un sacrifice supérieur à tous les sacrifices que, pendant des siècles, l’homme avait déposés devant Dieu, afin que, par la force du sacrifice supérieur, le progrès supérieur de l’homme se fasse. Ce sacrifice supérieur, le Fils de Dieu, le Verbe incarné, Notre Seigneur Jésus-Christ, l’a transmis à l’homme ; a transmis la croix, le joug, le fardeau supérieurs, que, pour donner l’exemple, Il a portés lui-même. Lorsque le Polonais, dans sa liberté passée, vivait sans ce sacrifice, sans cette croix, sans ce joug, Dieu l’a exposé aux sacrifices inférieurs et plus lourds, a mis sur lui les croix inférieures des souffrances et des douleurs, l’a soumis au joug inférieur qu’Il n’a pas destiné par son Verbe, mais qu’Il a permis comme pénitence pour le non-accomplissement de son Verbe. Ayant permis la pénitence, Il a permis en même temps des instruments pour conduire sur la voie de cette pénitence. Le Médecin suprême, au milieu des innombrables remèdes qu’il emploie, a reconnu dans sa Sagesse ce remède comme le plus propre à guérir la maladie du Polonais : le manque d’amour pour le sacrifice, pour la croix, pour le joug de Jésus-Christ, manque qui se manifestait dans la vie et les actions du Polonais, tandis que, dans l’esprit polonais, l’amour et la fidélité pour Notre Seigneur Jésus-Christ se conservaient plus constamment que dans beaucoup de nations chrétiennes. Cette maladie, qui arrête l’accomplissement du Verbe de Dieu, est grave pour tous, et beaucoup plus grave pour cette nation qui, à cause de cet amour et de cette fidélité, à cause de cette étincelle chrétienne conservée dans son germe et vivant au milieu de la froideur et de l’indifférence du monde, est appelée à produire dans sa vie, dans ses actions, ce qu’elle porte dans son germe, à manifester la pratique du christianisme, la vie du Verbe de Dieu sur la terre, – qui, à cause de ce mérite et de cette vocation, souffre plus que d’autres nations, parce qu’elle est poussée davantage à son devoir principal : de prendre la part qui lui est destinée dans l’élévation et l’extension du christianisme sur la terre, de devenir par là la Nation-Serviteur de Dieu, d’occuper la place qui lui est propre entre les nations appelées dans cette époque au même service pour Dieu et le prochain. – Ainsi l’injustice humaine, dont les fruits sont tombés sur la Pologne, est devenue pour le Polonais l’instrument de la Justice suprême de Dieu. Le monde entier dépose sans cesse les fruits de sa justice et de son injustice ; tout ce qui se fait dans le monde est ce fruit ; et ce fruit du monde qui, sous la direction de Dieu, tombe sur le monde, accomplit les jugements de Dieu, est l’instrument de la grâce, de la récompense, ou de la force et de la punition. De là, quiconque, par le fruit de son injustice, opprime son prochain, n’est coupable que devant Dieu pour avoir porté en lui l’injustice ; il n’est pas coupable devant le prochain, parce qu’il n’est pas la cause de l’oppression du prochain. Cette cause est dans le prochain opprimé lui-même, dans ses injustices passées, dans son compte passé, par suite duquel ce fruit est tombé aujourd’hui, non ailleurs, mais précisément sur lui ; et si cet injuste n’était pas devenu instrument de cette justice de Dieu, un autre instrument aurait accompli les jugements irrévocables de Dieu. L’injustice humaine, Dieu seul la voit et la juge ; et tout homme opprimé par cette injustice doit voir seulement la justice de Dieu, s’humilier devant elle, et lui satisfaire.

Dieu, ayant destiné au Polonais la pénitence et les instruments conduisant sur la voie de la pénitence, a destiné les devoirs, les relations et toute la conduite du Polonais envers ces instruments, comme le champ sur lequel il doit déposer les fruits du christianisme qu’il portait jusqu’alors dans son esprit seulement. De là, les devoirs attachés à ce champ sont devenus les devoirs essentiels du Polonais pénitent, sa première action chrétienne, la condition de son existence, de sa liberté et de son salut. Ce devoir ne peut pas être accompli selon la loi de la terre seule, par l’action extérieure seule, par la soumission à la force, par l’obéissance servile, ce que sont obligées de faire les créatures même les plus basses ; ce devoir peut être accompli seulement selon la loi et dans l’esprit de Jésus-Christ, dans le sentiment d’amour et de sacrifice qui se dévoue pour le bien véritable de tout prochain, et par conséquent aussi pour le bien du prochain, instrument de pénitence ; dans le sentiment de la soumission et de la fidélité chrétienne à cet instrument ; dans le sentiment du respect et de l’humilité chrétienne dus à la pensée de Dieu qui repose sur toute Autorité, soit que cette Autorité vienne de la Grâce ou de la Permission de Dieu, soit que cette Pensée s’accomplisse ou ne s’accomplisse pas. Ce devoir ne peut être accompli que dans le caractère chrétien qui, portant ces sentiments, présente toujours à toute Autorité la vérité, la sincérité et la pureté intérieure, – qui, à ces sentiments, unit toujours ceux de la soumission à Dieu, de la dépendance de Dieu seul, et par suite, de la liberté et de l’énergie chrétiennes. Ces sentiments opposés entre eux et qu’il est impossible de réaliser selon la loi terrestre, – selon la loi de Jésus-Christ s’accordent, et se réalisent facilement, formant un seul sentiment supérieur, un seul caractère chrétien. Notre Seigneur Jésus-Christ en est l’Idéal pour l’homme, et le Polonais, à cause de ses comptes devant Dieu, est appelé, par la force chrétienne augmentée dans la pénitence, à suivre cet Idéal de plus près que beaucoup d’autres, à concilier ses devoirs envers Dieu avec ses devoirs envers l’Autorité, à accomplir dans toute leur étendue ces paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu 34 ». –Aucune loi et coutume du monde, aucune situation de l’homme ne justifie devant Dieu la violation de la loi de Jésus-Christ, car cette loi est donnée pour être accomplie dans chaque position où Dieu, à cause des comptes de l’homme, place l’homme ; aucune position ne justifie le faux, le mensonge, la flatterie et la trahison, car la conduite chrétienne ne cesse jamais d’être un devoir que l’homme doit remplir envers chaque prochain et d’autant plus envers son prochain-magistrat. La vérité, le caractère chrétien sont sous la protection de Dieu, et ont par eux-mêmes assez de force pour amener le Polonais au but qui lui est destiné ; et le germe russe, dès qu’il est dans sa simplicité et sa pureté primitives, a besoin de la vérité, du caractère, et les apprécie : ce qui est pur, vrai, chrétien, ce qui vient du fond de l’âme, pénètre dans l’âme du vrai Russe ; et s’il arrive que le Russe accepte les fruits du faux et de la bassesse pour en profiter, l’esprit russe a constamment le faux et la bassesse en horreur.

Ainsi le Polonais qui, ne manifestant pas dans sa vie, dans ses actions, le christianisme porté dans son esprit, n’était pas chrétien selon son germe sur son champ ancien, naturel et facile, a été appelé à ce que, en accomplissant comme pénitent, sur ce champ nouveau et anormal, ses devoirs plus difficiles, en y déposant ses actions chrétiennes supérieures, il devienne un chrétien supérieur, et satisfasse par là pour son passé non chrétien. Dieu, en assignant ce champ au Polonais, a mis sur sa route comme une forteresse à prendre par les armes chrétiennes, par la force du sacrifice, de la croix et du joug augmentés dans la pénitence. Ce n’est qu’après la prise de cette forteresse que se rouvrira pour le Polonais sa marche arrêtée, que se déploiera la vie propre à son germe, qui a été interrompue : vie dans laquelle le Polonais accomplira sa mission chrétienne, cette mission que pendant des siècles il pressentait dans son esprit toujours fidèle à Jésus-Christ, à laquelle aspirant constamment, il ne pouvait se satisfaire par rien d’inférieur, pour laquelle il luttait par de si grands sacrifices, mais sans succès, parce qu’il luttait pour le bien chrétien par des sacrifices non chrétiens. Cette mission peut être accomplie seulement dans la patrie vraie, que le Polonais obtiendra, non par une force terrestre quelconque, mais par la force chrétienne seule, après avoir accompli sa pénitence sur le champ destiné. La puissance de Dieu se manifestera sur la nation qui, purifiée par la pénitence, aura passé sous la loi de nation-serviteur de Dieu, sous la loi de l’amour et de la grâce. Dieu qui, à cause des comptes de cette nation, lui a ôté la patrie, après les comptes acquittés, rendra ce qu’Il a ôté ; Il délivrera des croix et du joug terrestres aussitôt que la croix et le joug supérieurs de Jésus-Christ seront acceptés, et que le fruit en sera déposé sur le champ destiné ; Il tirera de l’esclavage extérieur, de cette position non naturelle, exceptionnelle, aussitôt que la liberté intérieure, chrétienne, sera recouvrée, aussitôt que le joug du mal qui opprime l’esprit sera brisé par la force de la croix et du joug de Jésus-Christ ; le Médecin suprême ôtera le remède aussitôt que la maladie sera guérie, ôtera le remède qui n’a pas été un aliment naturel, donnant la vie vraie, mais qui a été un moyen temporaire seulement, arrêtant et purifiant la vie fausse. Et tout cela s’accomplira, si tels sont les décrets de Dieu, sans la participation des Polonais ; la puissance de Dieu se déclarera par d’autres instruments qui accompliront les décrets de Dieu ; et les instruments de la colère, de la punition, touchés par cette puissance, pourront devenir alors les instruments de la grâce et de la miséricorde de Dieu. – Tout cela s’accomplira, si tels sont les décrets de Dieu, par les Polonais eux-mêmes, dont les sacrifices pour la patrie, le caractère, l’héroïsme, seront alors appuyés par la puissance de Dieu ; car ces sacrifices, ce caractère, cet héroïsme seront chrétiens, seront l’instrument accomplissant les décrets de Dieu, défendront ce bien qui devant Dieu sera déjà devenu la propriété des Polonais, défendront la patrie vraie destinée, pour que là, par la vie et les actions chrétiennes des Polonais, se déploie le christianisme accepté sans patrie, dans leur esclavage passé.

 

 

Ces vérités, si essentielles et si fécondes, prirent racine et germèrent dans plusieurs de ceux qui les avaient entendues ; elles devinrent leur manière de voir et d’agir envers la patrie et le gouvernement. Et lorsque, à la mort de l’empereur Nicolas, Alexandre II, à son avènement au trône, accorda une amnistie aux émigrés polonais, ils adressèrent au nouvel empereur un écrit en date du 8 janvier 1857, dans lequel ils lui communiquèrent les paroles du Serviteur de Dieu rapportées plus haut, qui étaient devenues la règle de leur conduite. Ils lui manifestèrent leur regret de s’être fait jusqu’alors, de la haine contre le gouvernement russe, un devoir patriotique ; ils lui expliquèrent le changement qui s’était opéré en eux, et leur devoir d’accomplir sur la terre d’exil la vocation à laquelle ils avaient été appelés, afin d’avoir le droit de retourner au pays natal. Pénétrés néanmoins de reconnaissance pour le décret souverain qui leur ouvrait les portes de la patrie, ils déclarèrent que pour ces motifs leur conscience ne les autorisait pas encore à en profiter 35.

 

 

§ 2. – Mouvement de Février 1861.

 

L’écrit dont il est parlé plus haut, imprimé et répandu, suscita une véritable tempête dans la plus grande partie de l’émigration, qui le jugeait comme étant absolument contraire au caractère polonais.

Cependant, quand le mouvement sublime qui jaillissait du plus profond des entrailles de la nation produisit quelques années plus tard les évènements mémorables de février 1861, l’esprit des vérités et des sentiments exprimés dans cet écrit si critiqué se manifesta dans toute sa plénitude. Après tant d’années, qui peut, aujourd’hui encore, retenir ses larmes au souvenir d’une population tout entière qui, voulant, sans provocation, rendre pieusement visite à ses morts et prier pour eux, s’est vue refoulée par les cavaliers sabre au poing, jusque sous le porche des églises, recevant héroïquement les coups de fusils, et, sans se disperser, sans tenter aucune résistance, continuer à genoux et profondément recueillie sa prière ?..... Les soldats, touchés d’une telle attitude, résistèrent par deux fois au commandement de tirer, deux officiers brisèrent leur épée, et l’un d’eux préféra être fusillé plutôt que de commander le massacre d’une foule inoffensive et désarmée.

Vivifiés par le souffle d’amour qui avait éveillé dans tous une vie nouvelle, des ennemis jurés se jetaient dans les bras l’un de l’autre ; les patrons tendaient la main aux ouvriers ; entre paysans, nobles, bourgeois, toute barrière avait disparu ; les catholiques, les protestants, les israélites, réunis dans le même sentiment d’amour de Dieu et de la patrie, allaient ensemble, visitaient leurs temples respectifs, se faisaient des dons réciproques. La vraie Pologne, telle que Dieu la veut, apparaissait en ces jours dans sa splendeur céleste devant les peuples émerveillés. Cet esprit, manifesté d’une manière aussi inattendue et aussi touchante, émut toute l’Europe et fit trembler un instant la Russie elle-même. Tant il est vrai qu’une direction droite, suivie sincèrement même par un petit nombre seulement d’individus, peut influer sur celle de tout un peuple.

La conviction que tout ce qui arrivait était le fruit de la direction imprimée par Towianski dans l’esprit polonais était si répandue dans les âmes plus éveillées et plus attentives, qu’elle pénétra même jusque dans les sphères élevées du gouvernement russe. Aux premières nouvelles venues de Varsovie, un très haut personnage et parent de l’empereur, le comte Strogonoff, qui pesait de tout son pouvoir sur la direction de la politique russe, apostropha ainsi Michel Kulwiec, alors capitaine d’artillerie dans la garde impériale, dont il connaissait les relations avec le Serviteur de Dieu : « C’est Towianski qui a fait tout cela ; c’est lui sans aucun doute ! Vite, dites-moi quand il est venu en Pologne et où il se trouve en ce moment. » Et pourtant Towianski n’avait pas quitté Zurich !

En ces jours extraordinaires qui brillaient comme une étoile d’espérance pour l’avenir de la nation polonaise, les âmes subitement élevées et ennoblies par le réveil d’un sentiment si profond et si général, par l’émotion intime qui fondait tous les cœurs en un seul, se tournèrent instinctivement vers ceux dont la vie sans tache et la noblesse de caractère répondaient le mieux aux aspirations communes. Parmi ceux-ci était Félix Niemojewski, Il fut acclamé membre correspondant de la Société d’agronomie de Varsovie, qui, par sa noble attitude, avait donné un grand appui au mouvement de ces journées inoubliables.

Niemojewski, sentant la gravité de ces moments pour la direction de sa patrie, écrivit à Towianski, auquel il devait d’avoir pu renaître à une vie nouvelle, le priant de lui montrer dans la lumière chrétienne les évènements de Varsovie et ses propres devoirs en présence de ces évènements. Towianski lui répondit par trois longues lettres, dans lesquelles il développa et appliqua à la situation du moment les vérités fondamentales déjà rapportées et qu’il avait présentées aux Polonais comme la base de leur conduite ; lettres que, malgré leur longueur, je crois opportun de reproduire intégralement parce qu’elles tracent à la Pologne, pour son entier et durable relèvement, une direction complète.

 

 

Zurich, 20 mars 1861.    

 

Vous désirez que je vous fasse part de mon sentiment sur cette question : « Comment faut-il voir dans la lumière de l’Œuvre de Dieu l’évènement actuel de Varsovie, ce que nos compatriotes doivent faire dans ces circonstances et ce que nous devons faire aussi comme Polonais et serviteurs de l’Œuvre de Dieu ? » Ayant pris à cœur votre désir, j’ai prié Dieu de pouvoir vous transmettre la vérité même ; et ce que Dieu m’a permis de voir et de sentir, je vous en fais part aujourd’hui au plus vite, d’une manière générale, comme le commencement de ma réponse à votre question, commencement que j’ai l’espoir de compléter bientôt dans mes lettres ultérieures.

D’abord je vous exprime mon sentiment que l’action de nos compatriotes, en février, est un des évènements extraordinaires par lesquels Dieu, au commencement de l’époque chrétienne supérieure, appuie l’appel et la réclamation qu’il fait à l’homme dans son Œuvre, afin qu’il passe du royaume terrestre où il a reposé par son esprit et vécu pendant des siècles, au Royaume, à l’Église de Jésus-Christ, et que, ainsi régénéré, il commence sa vie chrétienne, privée et publique, qui seule lui donnera le progrès, le salut et le bonheur destinés.

Tandis que jusqu’à présent l’homme, à cause de son manque d’amour, avait été stimulé le plus souvent sous la loi de la force et de la punition, par les pressions et les souffrances, aujourd’hui, au commencement de cette époque de la liberté et de la vie de l’esprit, Dieu stimule et éveille davantage l’homme et toutes les nations sous la loi de l’amour et de la grâce, afin qu’ils acceptent volontairement et accomplissent la réclamation et l’appel suprêmes. C’est à de tels éveils qu’appartiennent sur le champ public le commencement du pontificat du pape Pie IX, le commencement de la révolution française de 1848 et la commotion universelle qui en a été la suite, le commencement du récent affranchissement de plusieurs millions de paysans, de serfs slaves par le tsar Alexandre II, les évènements d’Italie commencés en 1859, etc. À ces mêmes éveils appartient à un haut degré l’action de nos compatriotes en février, qui, sur le champ public de la vie des nations, est une des manifestations les plus remarquables de l’époque chrétienne supérieure, commencée il y a vingt ans.

De même que la puissance de Dieu se manifestait visiblement en Israël il y a des siècles, de même, elle se manifeste visiblement aujourd’hui en Pologne et, par cette puissance, la force terrestre a été ébranlée. La vocation identique de ces deux nations – c’est-à-dire d’Israël, dans l’ancienne loi, appelé à devenir la nation-magistrat sur la voie de Dieu, et de la Pologne aujourd’hui, appelée à devenir la nation magistrat sur la voie chrétienne, qui est cette même voie de Dieu, mais une partie plus élevée de cette voie, – a amené sur ces deux nations des vicissitudes semblables. Dans l’évènement actuel, le Polonais a été mis par la puissance de Dieu sur la voie de sa vocation, et cette vocation lui a été montrée dans la plénitude de son éclat ; il lui a été montré ce qu’est son esprit et ce qu’il pourra faire, lorsque, s’étant converti à Dieu, il agira selon la pensée et avec la bénédiction de Dieu.

Dans l’action de février, le sacrifice pur pour la patrie a été accompli, et ce sacrifice a été produit dans le mouvement de l’âme et dans la forme chrétienne parfaite. Le Polonais, dans son amour de la patrie, souffrant de son infortune, a oublié un moment ses oppresseurs, a gémi vers Dieu pour implorer son aide et a déposé devant Lui son empressement à se dévouer pour la patrie..... Toutefois ce n’était qu’un éclair venant de la hauteur de l’esprit polonais, éclair que la grâce de Dieu a appuyé et auquel le Polonais s’était livré dans ce moment, mais ce n’était pas la propre action du Polonais, de tout son être, ce n’était pas le fruit de l’élaboration, du progrès atteint par le Polonais sur la voie chrétienne et manifesté dans sa vie publique. Par de longues souffrances l’esprit polonais a acquitté ses comptes devant Dieu à tel point qu’il a attiré la bénédiction sur cette action chrétienne publique ; et, touché par la grâce de Dieu, il l’a accomplie selon sa nature, selon sa valeur et sa hauteur réelles.

Il est des moments dans la vie de l’homme et des nations où Dieu leur permet de briller par la nature de leur esprit ; dans ces moments l’homme ou la nation, souvent à leur insu et malgré leur volonté, font dans l’éclair, dans l’exaltation de leur esprit ce qui devient ensuite un modèle pour eux. Dans ces moments, l’esprit de l’homme ou de la nation, touché par la grâce, enseigne à l’homme ou à la nation ce qu’ils doivent devenir. Dans sa jeunesse, ordinairement, l’homme a de temps en temps de ces moments et reçoit de tels modèles ; mais ordinairement aussi, pour son malheur, il les renie dans son âge mûr lorsque, succombant à la tentation du mal, il se fixe dans la terre et considère comme des rêves de la jeunesse ce qui lui avait été montré comme son modèle, comme l’étoile de sa vie. Les nations commettent ce même péché en se détournant des modèles qui leur ont été donnés dans des moments de grâce, et leurs misères découlent principalement de cette source. La Pologne a eu de tels moments dans son passé et c’est à eux qu’elle est redevable de sa grandeur passée ; elle a aujourd’hui pour sa grandeur future un tel moment, mais plus élevé et plus pur, dans la mesure de son âge.

Nos compatriotes n’ont pas accepté l’appel que Dieu fait dans ces jours à l’homme et aux nations dans son Œuvre, et malgré cela le fruit de cet appel a été produit : ceux qui avaient rejeté l’Œuvre de Dieu ont fait cette Œuvre, ceux qui avaient condamné l’écrit Powody ont montré à l’égard du gouvernement l’esprit chrétien qui est manifesté dans cet écrit. Ainsi, l’esprit du Polonais a accompli ce que le Polonais avait condamné et rejeté, et par là a été montré ce qu’est le Polonais et ce qu’est son esprit, affranchi, quoique momentanément, des obstacles et des péchés de l’homme.

Nous étant affligés jusqu’à présent du rejet de l’Œuvre de Dieu par la généralité de nos compatriotes, nous pouvons aujourd’hui nous réjouir en voyant que ce rejet ne venait pas de leur esprit, mais seulement de leur homme, des obstacles et des contrariétés de l’homme. Oh ! combien il est plus facile de vaincre les obstacles de l’homme que les obstacles de l’esprit ! combien il est plus facile de déterrer l’étincelle chrétienne quand la terre, Mammon, ne l’a étouffée qu’à la surface, que de la rallumer quand l’enfer l’a éteinte complètement !

Cependant nous devons nous affliger de ce que, pour plusieurs de nos compatriotes, le temps est déjà passé où ils auraient pu acquérir le mérite plus grand qui leur était destiné si, suivant la voix de leur esprit, par le seul amour de Dieu, ils avaient senti la volonté de Dieu qui leur a été transmise depuis tant d’années déjà dans l’Œuvre de Dieu. Le mérite que donne la connaissance de la volonté de Dieu diminue à proportion que Dieu, écartant les ténèbres, manifeste de plus en plus expressément au monde, sa Volonté, son Œuvre, sa Puissance ; et le temps viendra où le plus grand matérialiste, qui ne vit que dans la terre et pour la terre, qui ne voit rien au-dessus de la bassesse terrestre, croira à ce qui est céleste lorsque ce ciel sera revêtu de la terre et se présentera devant lui comme une réalité qu’il pourra voir et toucher.

Quelles que soient les conséquences qu’amènera l’action de nos compatriotes, elles n’enlèveront ni n’ajouteront rien à l’importance de cette action ; dans tous les cas elle restera ce qu’elle est, produira tôt ou tard ses fruits et finira par être appréciée et honorée dans le monde selon la justice ; et pour nous, Polonais, elle brille déjà et brillera durant les siècles comme un modèle, comme notre étoile, comme un gage de la miséricorde de Dieu pour nous, comme l’aurore d’un avenir plus heureux destiné à notre patrie dans les siècles de cette époque. Par cette action la Pologne a pris la direction vers le but qui lui est assigné comme à la nation-magistrat chrétien ; afin que le prince de ce monde qui, selon les paroles de Jésus-Christ : « est déjà jugé 36 », soit vaincu dans la patrie chrétienne du Polonais ; que la force terrestre y soit soumise à la force céleste, et devienne seulement un instrument de cette force ; que le royaume de ce monde soit soumis au Royaume de Jésus-Christ ; qu’ainsi soit accompli ce que nous demandons chaque jour : « Que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive 37. »

Si cette direction commencée par la puissance de Dieu se maintient dans sa sainteté et s’étend dans le monde par la force chrétienne, – l’impuissance, cachée jusqu’à présent devant le monde, de quelques gouvernements puissants non par la pensée et la grâce de Dieu, mais par la force terrestre seule, qui leur est laissée pour un temps comme à des instruments de la permission et de la punition de Dieu par suite des péchés de l’homme, – se découvrira alors.

À mesure que cette nouvelle force chrétienne de l’esprit se manifestera, la force ancienne, terrestre, perdra de plus en plus la prépondérance qu’elle avait jusqu’à présent dans le monde ; l’homme, en général, et d’abord ses magistrats, seront obligés de recourir à la force chrétienne, à cette force suprême de l’esprit qui triomphe autant de la force de la terre que de la force non-chrétienne de l’esprit. Et l’homme trouvera cette force suprême dans le vrai christianisme, qui au commencement de cette époque est éclairci davantage dans l’Œuvre de Dieu et appliqué à la vie, afin que par la pratique de ce christianisme le Royaume de Jésus-Christ descende sur la terre et que son Église s’élève dans son éclat et sa puissance célestes.

Mais tandis que, dans la miséricorde de Dieu, il est destiné que cette action de nos compatriotes produise un si grand bien, – un danger non moins grand menacerait la Pologne si ce mouvement, éveillé par la grâce dans les cœurs des Polonais, n’était pas maintenu dans sa pureté primitive et employé dans la voie destinée ; si, d’autre part, il se trouvait parmi nos compatriotes des individus qui, ne croyant pas en la force céleste qui s’est manifestée dans ce mouvement, ne voudraient pas s’y unir mais, confiant dans la force et les moyens terrestres, chercheraient, comme par le passé, à recouvrer la patrie, soit par la force matérielle seule, soit par le développement du progrès terrestre seul, de la science, de l’industrie, du bien-être, etc., sans penser que compter sur les forces et les moyens terrestres en rejetant la force chrétienne, c’est tout ce qu’il y a de plus contraire à la pensée de Dieu qui repose sur la Pologne et que, par conséquent, en agissant ainsi aujourd’hui, le Polonais commettrait le péché du reniement de Jésus-Christ et de la trahison envers la patrie.

Puisque Dieu, après nous avoir enlevé la patrie, nous a tracé la route par laquelle nous pouvons la recouvrer, et que cette voie nous est éclaircie aujourd’hui par la lumière de l’époque chrétienne supérieure ; puisqu’enfin, après les souffrances qui nous ont préparé à cette voie, nous y avons été introduits par l’évènement actuel – ceux donc qui n’emploieraient pas sur la route destinée ce mouvement éveillé par la grâce de Dieu, de même que ceux qui rejetteraient ce mouvement, s’éloigneraient également de la patrie destinée, et se rendraient gravement coupables devant Dieu et devant la patrie. Le mal qui nous guette aujourd’hui plus que jamais – car c’est le temps d’une direction décisive pour nous – ne manquera pas de nous tenter à entrer dans l’un ou dans l’autre de ces détours, afin qu’ayant perdu la force céleste (que nous ne pouvons maintenir en nous que dans la voie destinée), nous tombions, impuissants, sous la domination de la terre et de l’enfer, qui prolongerait pour nous l’ancienne permission, l’ancienne punition de Dieu.

Dans chaque nouvelle direction qui s’ouvre pour l’homme, se présente devant lui la voie droite que lui trace le ciel, se présentent aussi les voies fausses que lui tracent la terre et l’enfer ; de l’homme dépend le choix de la voie et par conséquent aussi du guide qui conduit dans cette voie : et ce choix – où l’homme produit le fruit de son amour ou de son manque d’amour – décide de son compte devant Dieu et de sa direction ultérieure. La liberté nous est donnée de nous tracer la direction par le choix que nous faisons de la voie droite ou des voies fausses ; mais nous n’avons pas le pouvoir de détourner de nous les conséquences d’une direction fausse une fois que nous avons rejeté la voie droite et que nous sommes entrés dans une voie fausse.

Dans la voie droite, nous pourrons obtenir de la miséricorde de Dieu la patrie chrétienne qui nous est destinée, afin que le Royaume céleste, cette patrie céleste, s’y étende ; mais en prenant les voies fausses nous tomberons sous le pouvoir du mal, et – ou bien nous resterons sans patrie, – ou bien nous recevrons une patrie venant de la permission de Dieu, une patrie où s’étendront les royaumes faux, où, sous les formes polonaises, régnera un esprit non polonais, un esprit peut-être même inférieur à celui qui, durant des années, a tenu la Pologne sous le joug de l’esclavage extérieur. Dans une telle patrie, tout Polonais chrétien, fidèle à son germe et à sa vocation, se sentirait étranger, exilé, et plus d’un qui eût été fidèle à l’esprit polonais tant que le mal se serait manifesté dans la forme qui lui est propre, renierait l’esprit polonais lorsque le mal s’y manifesterait sous la forme polonaise. Au milieu d’une prospérité illusoire, il perdrait l’aspiration à la patrie véritable, aux biens chrétiens, célestes, qui donnent cette patrie ; il perdrait la douleur, le souci, la tendance patriotique chrétienne, et il s’unirait avec la patrie qui lui vient de la permission de Dieu, avec ses biens terrestres ; il trahirait alors Dieu et la patrie. Ainsi la Pologne, qui était jusqu’à présent le champ de la pénitence, convertissant à Dieu et rapprochant de la patrie chrétienne, deviendrait le champ du péché, éloignant de Dieu et de la patrie et attirant de nouveau une pénitence encore plus sévère.

Puisque Dieu nous ouvre aujourd’hui lui-même la porte de la prison que nous nous étions en vain efforcés d’ouvrir jusqu’à présent et nous met dans la voie droite qui tire de la prison, gardons-nous, comme du plus grand danger, des voies fausses sur lesquelles le mal ne manquera pas de nous pousser, afin de nous retenir dans notre prison ou de nous en laisser sortir seulement pour un moment, afin qu’ensuite, nous étant rendus plus coupables devant Dieu, il puisse de nouveau nous jeter en prison et nous opprimer plus durement.

Ce qui nous est destiné dans les décrets de Dieu, et que nous recevons déjà en partie, n’est pas assuré et immuable ; nous pouvons le perdre à chaque instant, car à chaque instant notre compte se fait devant Dieu, non seulement d’après nos actions, mais encore d’après les secrets de nos cœurs, et à chaque instant notre direction se trace suivant ce compte. Une seule pensée dans laquelle nous inclinons vers les suggestions du mal peut éloigner de nous la grâce de Dieu qui nous est destinée pour notre salut et celui de notre patrie, et enfin nous soumettre à un pouvoir du mal encore plus grand.

Ainsi que l’enseigne une triste expérience, Dieu permet ce malheur, suite du gaspillage de sa grâce, afin que l’homme et les nations apprennent à apprécier les trésors qui descendent du ciel pour eux, à les maintenir au moyen de la force chrétienne et à les employer dans la voie destinée. Le gaspillage de la grâce est la source principale de la misère et de l’esclavage dans le monde ; l’homme considère les trésors célestes comme sa propriété, il s’en sert pour s’élever lui-même et pour atteindre ses buts terrestres ; et ensuite ce pèlerin en cette vallée de larmes, privé, comme punition, de ce qui devait le nourrir dans son voyage, se donne de la peine, se tourmente infructueusement au milieu des difficultés de la vallée, dans les afflictions de l’esprit et les souffrances de l’homme, jusqu’à ce que sonne l’heure de la pitié de Dieu et d’une nouvelle visite de la grâce de Dieu, qu’il faut qu’il attende souvent pendant des années et même des siècles.

Que ce qu’Israël éprouve pendant tout le cours des siècles chrétiens, pour avoir rejeté la grâce qui s’était répandue sur lui au commencement du christianisme, soit un avertissement pour la Pologne (qui porte en elle une vocation semblable) de ce qu’elle pourrait éprouver aussi si elle commettait le même péché contre la grâce, contre le Saint-Esprit, d’autant plus que ce péché, au dix-neuvième siècle chrétien, est plus grave pour chacun, et particulièrement pour le Polonais qui est dans l’obligation d’accomplir sa vocation chrétienne sur le degré supérieur de la voie chrétienne.

Il est facile de sentir par ce que je viens de dire que tout consiste aujourd’hui pour nous à nous maintenir et à marcher plus en avant dans la voie où la grâce de Dieu nous a introduits. Rendons donc grâces à Dieu qu’il ait montré sa puissance à la nation qui a tant éprouvé la puissance du mal ; humilions-nous devant cette œuvre de Dieu, acceptons cette miséricorde de Dieu avec l’amour et le sentiment, avec l’âme et le cœur émus, avec cet organe chrétien et polonais. Faisons le sacrifice nécessaire pour maintenir en nous cette force céleste qui agit si miraculeusement sur la terre, car elle agit sans la terre, et soumettons à cette force suprême toutes nos forces spirituelles et humaines. Gardons-nous comme d’un sacrilège de nous gouverner sur ce champ sacré pour nous par la force terrestre seule de la raison, ou par la force non-chrétienne de l’exaltation dénuée de sacrifice, laquelle, ainsi que la raison, ne puise – même aux sources suprêmes – que la commodité terrestre ou une animation momentanée, une jouissance de l’esprit !

En portant un souci continuel et en faisant tout ce qui nous est possible pour ne pas succomber au mal au milieu de la tentation plus grande qu’il nous présente, poursuivons la direction que la grâce de Dieu a commencée pour nous dans cette action que nous avons accomplie avec son aide ; et, de cette action devenue notre modèle et notre base, faisons découler nos actions ultérieures ; élevons-nous ainsi, par la force chrétienne de l’amour et du sacrifice, à la hauteur que l’Œuvre de Dieu nous a appelés à atteindre et à manifester dans notre vie chrétienne privée et publique.

Accepter cette action par l’organe chrétien et ensuite la continuer avec la force chrétienne et nous élever à la hauteur chrétienne qui nous est destinée, tel est le résumé de nos devoirs actuels, et ce doit être le but de tous nos sacrifices et de toutes nos tendances. Tout homme et toute nation a une tendance propre qui lui est destinée pour son progrès et une hauteur particulière à atteindre : c’est la pensée de Dieu qui repose sur l’homme et sur les nations, et de l’accomplissement de cette pensée dépendent leur compte et leur direction. Cette tendance et cette hauteur destinées aujourd’hui à la Pologne ont été montrées dans l’écrit Powody, dans cette action des émigrés polonais, serviteurs de l’Œuvre de Dieu, de laquelle l’action de nos compatriotes au mois de février était, pour ainsi dire, l’écho et la reproduction. Cette hauteur chrétienne, qui n’a pas été atteinte jusqu’à présent par l’homme dans sa vie publique à cause des grandes difficultés qui en défendent l’accès, il nous est destiné de l’atteindre : c’est la conséquence de notre vocation chrétienne. Pour l’atteindre, il faut que, privés de la patrie terrestre, nous vivions par notre esprit dans la patrie chrétienne et méritions qu’elle descende sur la terre ; il faut qu’au milieu de l’esclavage même où nous sommes par la permission de Dieu, nous devenions libres et produisions les fruits de notre liberté dans notre fidèle soumission chrétienne à la force qui nous subjugue. Il faut donc que nous produisions les fruits du christianisme plein dans la position la plus irritante, la plus âpre, savoir, dans nos rapports avec le gouvernement dont le Polonais a tant souffert que la haine contre ce gouvernement est devenue pour lui une seconde nature.

Accomplir cette tâche au milieu de si grandes contrariétés, c’est accomplir les paroles de Jésus-Christ : « Le Royaume de Dieu est au dedans de vous 38..... cherchez d’abord le Royaume de Dieu 39 » ; c’est imiter Jésus-Christ et s’élever bien haut sur sa voie ; c’est pratiquer sa loi dans la vie publique, pratiquer la vraie piété, l’amour et le sacrifice chrétiens.

Il en est bien peu dans le monde qui soient aussi capables que nos compatriotes d’atteindre cette hauteur chrétienne. Des millions d’hommes parmi le peuple polonais vivent par leur esprit à cette hauteur et implorent Dieu par leurs soupirs, afin que cette patrie de leur esprit descende sur la terre ; ils portent en eux l’image de cette patrie, la reconnaissent et sont prêts à tous les sacrifices pour elle. Ils n’en veulent aucune autre, à aucune autre ils ne peuvent donner leur âme. Et même dans les classes de notre nation qui se sont le plus abaissées – soit par le faux dégagement de l’esprit, soit par l’absorption de l’esprit dans la terre, dans Mammon –, il y a un grand nombre d’individus qui ne se sont pas unis au mal qui règne dans le monde, et n’ont pas éteint complètement en eux l’aspiration vers les biens célestes, chrétiens, vers la vérité, la justice, la liberté. Cette aspiration prouve que l’étincelle sacrée n’est pas encore morte au fond de ces âmes, que le fil chrétien et polonais n’y est pas brisé. Cette aspiration vers ce qui est supérieur, quoique mélangée à des buts terrestres, est le plus souvent la base de l’amour du Polonais pour la patrie, amour si général et si ardent dans notre pays !

Plus d’un Polonais que la paresse d’esprit avait empêché de travailler intérieurement et de travailler son esprit, lorsqu’il est dans la souffrance ou sous la force des circonstances, s’affranchit et s’élève en esprit, atteint par son esprit la hauteur qui lui est destinée, et là, trouvant sa patrie ne fût-ce que pour un moment, il en reçoit une nouvelle force, car il y voit et il y sent sa destinée dans la lumière de l’époque supérieure.

Depuis le réveil actuel de l’esprit polonais, nous voyons avec quelle rapidité les vérités de cette époque se propagent dans notre pays, souvent même parmi ceux qui auparavant n’en ont jamais entendu parler ; nous voyons comment ces vérités passent dans l’opinion publique, dans le bon sens de la nation ; – or, tout cela montre quelle est la hauteur de l’esprit polonais et combien le Polonais est capable d’accomplir sa vocation.

 

Il s’agit donc aujourd’hui que le Polonais, surmontant par amour de Dieu et de la patrie sa paresse pour le service de Dieu, repose et demeure par le sacrifice de son esprit à la hauteur à laquelle – tantôt stimulé par le malheur, tantôt touché par la grâce – il s’élevait momentanément par le vol de son esprit comme un hôte passager ; qu’il prenne ainsi sa direction pour s’élever à cette hauteur avec son être tout entier, pour y demeurer par son homme et sa vie, et, enfin, pour suivre désormais sciemment et volontairement la direction de son salut temporel et éternel, commencée pour la nation par la puissance de Dieu.

La pensée de Dieu qui repose sur la Pologne sera accomplie, suivant l’amour ou le manque d’amour du Polonais, plus tôt ou plus tard, avec plus de facilité ou plus de difficulté, dans la joie, dans la voie de la grâce, ou, après avoir éprouvé des souffrances, dans la voie de la force de Dieu ; mais heureux celui qui aura employé tout son sacrifice pour l’accomplir dans l’amour, qui aura contribué ainsi à faire accepter à la nation la direction destinée ! Dieu et la patrie lui compteront ce verre d’eau de l’Évangile, verre d’eau puisé à la source de vie et donné à la patrie dans un temps décisif.

 

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Zurich, 25 mars 1861.    

 

Accomplissant la promesse que je vous ai faite dans ma lettre du 20 courant, je vous rappelle les principaux devoirs que le Polonais chrétien doit accomplir plus strictement aujourd’hui que jamais dans sa prière et dans ses rapports avec le gouvernement. Et puisque c’est un sujet dont nous nous sommes entretenus pendant des années dans notre douleur sur l’infortune de notre patrie, j’espère que ce que je vous rappelle aujourd’hui en général seulement, comme à un ancien et zélé serviteur de l’Œuvre de Dieu, vous le compléterez et l’appliquerez vous-même aux détails de la position actuelle et des besoins de nos compatriotes.

Devoirs du Polonais dans la prière. – Considérant la prière comme la source de la lumière et de la force, par conséquent comme la source de la vie et le commencement de toute action, éveillons dans notre prière l’amour de Dieu, du prochain, de la patrie et de tous nos devoirs ; dans cet amour cherchons à connaître la volonté de Dieu, nos devoirs et mettons-nous à les accomplir. Recourons le plus souvent possible à une telle prière afin de vivre dans notre âme sans interruption de la vie chrétienne et de produire les fruits de cette vie à l’égard de Dieu, du prochain et de la patrie dans chacune de nos pensées, de nos paroles et de nos actions privées et publiques.

En priant ainsi, gardons-nous surtout des prières fausses, de ce péché défendu déjà dans la loi de Moïse : « Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur, ton Dieu 40. » Que notre prière ne soit pas seulement une forme ou seulement le dégagement et l’élévation de l’esprit sans égard aux devoirs que nous devons accomplir dans notre vie pratique, mais qu’elle soit le sacrifice plein déposé à Dieu dans notre esprit, dans notre homme et dans toute notre vie, sacrifice déposé dans l’accomplissement des devoirs de l’état, de la position sur la terre où Dieu nous a placés pour notre salut.

Que cette prière vivante, active, s’accomplisse dans notre esprit dans le ton que Jésus-Christ a transmis, dans le sentiment, l’humilité, la contrition, et, accomplie ainsi dans l’esprit, qu’elle s’accomplisse dans ces mêmes caractères dans l’homme, dans notre corps, et se manifeste dans nos actions privées et publiques.

Plus d’un qui se livre à la prière en négligeant les devoirs de sa vocation, souffre pendant des années dans la sécheresse et la mort intérieure, puisqu’il n’a pas l’intention d’employer la grâce qu’il demande, pour l’accomplissement des devoirs que Dieu lui destine, par conséquent pour la gloire de Dieu, le triomphe de Jésus-Christ sur la terre.

Dans notre prière, cherchons la vérité dans toutes les circonstances de notre vie et tenons-nous prêts à l’accepter sans avoir égard si la grâce nous présente ce bien directement dans nos pensées et nos sentiments, ou si elle nous le présente par l’intermédiaire de qui que ce soit. De quelque manière que nous recevions la vérité, adorons en elle la volonté de Dieu que nous devons accomplir, et ensuite implorons la force pour accomplir cette vérité et acceptons-en l’action dans notre âme, acceptons ce feu de l’amour et du sacrifice avec lequel il est si facile de manifester ce que l’âme a accepté. Ainsi notre connaissance de la vérité et notre force intérieure porteront leur fruit et ne nous conduiront pas à la jouissance sacrilège de l’esprit, puisée si souvent dans les dons célestes. Ainsi en voyant notre but et notre voie et en profitant de l’éveil de Dieu plus grand pour nous, nous marcherons plus rapidement dans notre voie, vers notre but.

Examinons dans notre prière toutes les actions qui se présentent devant nous et scrutons si elles nous sont destinées ou non, si elles sont conformes ou non à la volonté de Dieu : car de là dépend si ce sera la grâce de Dieu, cette puissance céleste, qui nous conduira dans nos actions, ou bien les forces inférieures et encore plus basses. Rien n’arrive dans le monde sans cette conduite supérieure, inférieure ou encore plus basse, rien n’arrive sans l’aide du ciel, de la terre ou de l’enfer. L’homme abandonné à lui-même, à sa propre force, n’est capable de rien, et le mérite ou la faute de l’homme dépendent du choix qu’il fait dans son âme, avant l’action, entre le ciel, la terre et l’enfer, du choix du guide auquel il obéira.

Ordinairement lorsque la grâce de Dieu éveille l’homme à accomplir des actions destinées, le mal, lorsqu’il ne peut le tenter à accomplir une action mauvaise, le tente à accomplir des actions bonnes en elles-mêmes mais non destinées ; le tente à se décharger, même par des actions vertueuses, de l’accomplissement de la volonté de Dieu, cette première vertu de l’homme. Par suite de cette tentation, la liberté et la vie fausses s’étendent dans cette époque de liberté et de vie de l’esprit : et plus d’un, pour ne pas faire ce qu’il lui est destiné de faire en lui-même et pour lui-même, se dévoue pour les autres, pour le bien général même, et, ébloui par les vertus qu’il pratique, ne voit pas sa résistance à la volonté de Dieu et ne comprend pas la réclamation que Dieu lui fait à cause de ce péché.

Dans l’époque passée, les gens pieux étaient menacés du danger de prier en négligeant l’action ; dans cette époque, au contraire, où l’homme est stimulé davantage à l’action, il est menacé du danger de faire ce qui ne lui est pas destiné, d’agir sur des champs éloignés, extérieurs, et de négliger son premier champ, son champ intérieur, le champ de son âme, de négliger son progrès chrétien, en aggravant ainsi son compte devant Dieu.

Dans notre prière, en nous tournant d’abord vers nous-mêmes, tâchons de voir dans la vérité nos péchés et nos fautes qui ont attiré sur nous la punition de Dieu, qui ont soumis une nation chrétienne supérieure à la force d’instruments inférieurs, instruments de la punition de Dieu ; par conséquent, tâchons de voir ce que nous devons détruire en nous, et ce que nous devons vivifier et élever. En maintenant dans notre âme ce sentiment que notre esclavage, selon l’expression de l’écrit Powody, n’est qu’un remède pour la maladie de notre âme, remède que le Médecin Suprême écartera lorsque la maladie sera guérie, éloignons de notre âme, au moyen de ce sentiment, la haine contre les instruments de ce traitement pénible, éloignons tout désir de les abaisser, de les dominer et de les contraindre par la force de la prière à faire ce que nous désirons ; acceptons le souci de porter à leur égard des sentiments chrétiens et d’agir chrétiennement avec eux. Cette prière véritable calmera les souffrances et les tempêtes de nos âmes, nous donnera la paix de Jésus-Christ, nous donnera la force de nous gouverner et de nous diriger conformément à la volonté de Dieu.

En nous mettant à prier pour la patrie, tâchons avant tout de créer en nous l’intention pure ; scrutons donc dans les replis de nos cœurs quelle patrie nous aimons, quelle patrie nous désirons et pourquoi nous la désirons. Ensuite élevons-nous à une pureté et une liberté si grandes, que l’amour de la patrie découle en nous du seul amour de Dieu comme de la source de tous les sentiments chrétiens, afin que le premier mouvement de nos âmes, notre premier soupir soit pour Dieu, pour la patrie éternelle qui est dans les cieux et ensuite pour la patrie chrétienne sur la terre, afin que nous nous présentions devant Dieu d’abord comme chrétiens, fils du Royaume, de l’Église de Jésus-Christ, et ensuite comme Polonais, fils de la patrie chrétienne.

Il est parmi nous de zélés patriotes qui, n’élevant pas leur cœur vers Dieu, le donnent à la patrie terrestre seulement, et, consacrant à cette patrie tous les mouvements de leur âme, ne veulent pas consacrer à Dieu un seul mouvement, ni un seul soupir purs. Un tel amour de la patrie et les sacrifices qui en découlent sont dans les limites du royaume terrestre et souvent même sur les degrés inférieurs de ce royaume, car l’agitation du sang ou de la bile suffit souvent à elle seule pour produire de tels sentiments et de tels sacrifices. Non seulement les nations païennes et les peuples sauvages, mais même les animaux, en défendant, par le sacrifice de leur sang, leurs repaires et leur liberté, manifestent un semblable amour de la patrie et de la liberté !

Éveillons donc d’abord en nous l’amour de Dieu, et dans cet amour prions Dieu de vous donner la patrie véritable, chrétienne, dans laquelle vit et s’étend la patrie céleste, dans laquelle l’homme reçoit une aide pour atteindre son bien suprême, pour accomplir le Verbe de Dieu, la Volonté, la Pensée de Dieu qui repose sur lui ; patrie dans laquelle, par conséquent, le Polonais recevra une aide pour faire vivre le christianisme (qu’il portait jusqu’à présent dans son esprit) sur le champ de la vie privée et publique, car tel est aujourd’hui le devoir principal de la nation destinée à devenir, dans cette époque chrétienne supérieure, nation-serviteur de Dieu et magistrat chrétien pour le monde, nation présentant dans ses œuvres privées et publiques le modèle de la pratique du vrai christianisme.

C’est dans cette patrie chrétienne – où régneront l’amour, la vérité, la justice – que le Polonais, faisant l’opération chrétienne propre à son germe et à sa vocation, méritera le plus facilement la patrie qui est dans les cieux. Une telle patrie, destinée au Polonais, existe sur le degré supérieur de la voie chrétienne, dans les limites de l’époque chrétienne supérieure, et il faut que le Polonais s’élève à cette hauteur pour la recevoir des mains de Dieu. Mais si le Polonais s’abaisse, Dieu ne lui donnera pas la patrie, ou pourra permettre que le mal lui donne une patrie fausse dans laquelle le Polonais sera soumis de nouveau à l’opération sous la force, à cette punition de Dieu pour son abaissement, fruit du péché mortel de la paresse pour le service de Dieu.

S’élever à cette hauteur chrétienne, en éveillant dans son cœur l’amour de la patrie venant de l’amour de Dieu, et prier Dieu qu’Il accorde cette patrie, ce sera la prière véritable pour la patrie ; prière qui percera les cieux et arrivera au trône du Très-Haut. Ce n’est que sur cette prière véritable, sur ce patriotisme chrétien que se hâtera de descendre, pour venir au secours de la Pologne, le Royaume céleste, ainsi que la Pologne vivant dans l’autre monde, qui, ne pouvant s’abaisser aux détours de nos compatriotes, n’appuie pas leur patriotisme non chrétien, leurs efforts et leurs sacrifices non chrétiens accomplis pour une patrie non chrétienne.

En priant ainsi pour la patrie, éveillons aussi dans nos âmes la soumission à toute volonté de Dieu, à cette volonté suprême qui découle de la sagesse suprême, d’un amour et d’un sacrifice infinis pour nous, et qui exige de nous la soumission, uniquement pour notre bien. En nous conduisant au salut, au milieu des ténèbres, la volonté de Dieu nous destine ce qui est le plus utile pour nous dans toute la suite de la vie éternelle de notre esprit et que nous ne pouvons voir, ne voyant que cette vie temporelle. La soumission à la volonté de Dieu, c’est le premier et le plus indispensable sentiment, sans lequel tous les autres sentiments envers Dieu perdent leur pureté et leur importance et n’atteignent pas leur but. Sans ce sentiment, nous devenons esclaves des forces visibles et invisibles auxquelles, bon gré mal gré, nous nous soumettons lorsque nous ne nous soumettons pas à Dieu.

Remettons donc entre les mains de Dieu nos désirs même les plus purs de recouvrer la patrie, et laissons à la volonté de Dieu le temps de nous la rendre : « Donnez-nous, ô Seigneur ! la patrie que nous sentons nous être destinée dans Vos desseins, mais donnez-nous-la dans le temps où, selon nos comptes, Vous avez destiné de nous la donner, et par conséquent, donnez-nous avant tout d’acquitter nos comptes et d’augmenter notre mérite ; qu’en tout cela votre sainte Volonté soit faite, et non la nôtre. »

Voilà la pureté devant Dieu, voilà le patriotisme chrétien qu’il nous est destiné d’accepter et de montrer au monde comme un modèle que doit lui offrir la nation appelée à être nation-magistrat chrétien. Qui ne sait combien l’amour du Polonais pour sa patrie est ardent et plein de dévouement ? ! – Le monde entier lui rend ce témoignage ; – mais aujourd’hui nous devons mériter devant le ciel et la terre le témoignage que notre amour de la volonté de Dieu surpasse notre amour de la patrie. C’est un haut degré chrétien que Dieu exige de la nation qui a une si haute destinée chrétienne : se soumettre entièrement à Dieu et ne se rien réserver ; – c’est ce qui se fait éternellement dans les cieux et devra se faire sur la terre : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel 41 » ; – c’est ce qui, selon les décrets de Dieu, doit commencer à se faire aujourd’hui par les nations qui, à cause de leur âge plus avancé dans la vie d’esprit et de leur vocation chrétienne, doivent occuper les premières ce degré chrétien plus élevé. Le Père céleste demande davantage de ses enfants plus âgés, afin de les doter suivant leur âge ; et en cas de résistance, il punit davantage ces enfants plus âgés, dans lesquels la résistance à la volonté du Père devient un péché plus grave.

Kosciuszko nous a donné le modèle d’une telle soumission à la volonté suprême. Il sentit que, dans les décrets de Dieu, le moment de la délivrance de la Pologne était encore éloigné, et, quoiqu’il portât en lui la vie future de la Pologne, quoique sa foi en la résurrection de la Pologne ne fût pas ébranlée, même pour un instant, il accepta néanmoins avec la soumission chrétienne la mort temporaire de la Pologne et, pleurant jusqu’à la fin de sa vie douloureuse sur le tombeau de la patrie, il repoussa constamment les promesses des potentats qui gouvernaient le monde et leurs appels à agir pour la Pologne, quoique ces promesses et ces appels dans ce temps de si grands bouleversements dans le monde eussent une si grande force de séduction et séduisissent en effet un si grand nombre de patriotes.

Demander à Dieu ce qui ne peut être accordé qu’après l’accomplissement du devoir destiné, et ne pas accomplir ce devoir – prier pour obtenir l’effet sans donner la cause –, c’est opposer dans la prière même sa volonté à celle de Dieu, en ne reconnaissant à Dieu que le pouvoir de donner à l’homme ce que celui-ci désire. Si l’enfant de celui qui prie Dieu d’une manière si absolue se comportait de même à son égard, s’il lui demandait par exemple, avec une grande insistance, de lui permettre d’aller en récréation tout en ne remplissant pas la condition marquée pour cela – en n’étudiant pas sa leçon –, le père écouterait-il cette prière si contraire à ses desseins et au bien de l’enfant ? Cette vérité si connue et pratiquée par chacun sur le champ terrestre n’est pas vue d’une manière naturelle et réelle sur le champ chrétien, et c’est pourquoi sur ce champ un faux si frappant et une offense à Dieu si visible sont pris pour la vérité et l’adoration rendue à Dieu.

Prier sans se soumettre à Dieu et sans abandonner à sa miséricorde le choix du moment et de la manière dont il lui plairait de soulager le pécheur, prier sans tenir compte de la volonté de Dieu et de cette vérité que le gouvernement oppresseur, malgré toute l’apparence de sa puissance, ne peut faire en faveur du subordonné rien de ce qui soit contraire à la volonté de Dieu, qui gouverne et dirige le magistrat suivant son propre compte et celui du subordonné – c’est faire non seulement au Ciel, mais même à la terre, une violence qui grandit à mesure de la ferveur avec laquelle on prie ainsi....

En ne se soumettant pas à Dieu et en rejetant le joug que Dieu permet à cause de ses péchés, le subordonné commet un péché pendant le temps qui lui est destiné à satisfaire pour ses péchés ; par conséquent il est loin de la justice où, à l’exemple de Jésus-Christ, il doit être afin que l’injustice du magistrat tombe sur sa justice pleine, comme le noir sur le blanc, et que Dieu prenne la défense du parti offensé et juste. Dans cette lutte de l’injustice avec l’injustice, la grâce de Dieu s’éloigne et les forces inférieures se fortifient et agissent suivant les comptes du magistrat et du subordonné. Et le monde païen, en voyant la prière et ne voyant pas l’offense de Dieu qui y est commise, se scandalise de ce que Dieu ne défende pas les chrétiens qui prient avec ferveur, s’affermit par là d’autant plus fortement dans sa confiance en la force et les moyens terrestres et rejette d’autant plus hardiment le christianisme, dont il ne distingue pas l’essence céleste d’avec les formes célestes desquelles l’homme abuse par le péché.

Après nous être soumis à Dieu, reconnaissons et adorons sa miséricorde suprême en ce que, nous stimulant à nous élever à la hauteur de notre vocation, Il laboure le champ de notre intérieur plus profondément que dans d’autres nations ; et ne nous attristons pas de ce que le monde ne se presse pas de venir à notre secours, de ce qu’il ne roule pas (si je puis m’exprimer ainsi) notre champ labouré avant les semailles du grain de Dieu. Si la Pologne pouvait vivre et s’élever dans le royaume terrestre, si elle n’avait pas de vocation chrétienne, les serviteurs du royaume terrestre se hâteraient de venir à son secours. Notre Seigneur Jésus-Christ a dit : « Si mon Royaume était de ce monde, j’aurais des serviteurs qui combattraient pour m’empêcher de tomber entre les mains des Juifs 42. » Fortifiant notre foi par ce sentiment que Dieu achèvera ce qu’Il a destiné et déjà commencé pour nous, désirons seulement et tâchons d’accepter au plus tôt dans le champ labouré de notre intérieur la semence de Dieu, cet appel que Dieu, au commencement de l’époque, fait à l’homme dans son Œuvre, et en particulier à nous Polonais. Le champ qui n’est pas ensemencé produit de nouveau de mauvaises herbes, et il faut qu’il soit de nouveau labouré ; tandis que Dieu protège le champ ensemencé afin que le Royaume céleste se développe de cette semence de Dieu, comme l’arbre de l’Évangile du grain de sénevé.

En priant pour la liberté de notre patrie, éveillons en nous un ardent amour de la liberté de l’esprit, de la liberté intérieure, cette liberté vraie, chrétienne, et sacrifions tout pour l’obtenir et la défendre contre les attaques du mal ; car celui-là ne peut combattre pour la liberté extérieure avec la bénédiction de Dieu, qui, aimant le joug intérieur, est devenu dans son esprit esclave volontaire de la terre, de Mammon, ou du mal, de l’enfer ; qui, par là, donne aux instruments du mal, oppresseurs du monde, le droit de le subjuguer extérieurement. Dans cet esclavage intérieur, l’homme, perdant sa vie propre, vit de la vie que le mal lui impose : et ses pensées, ses sentiments, ses paroles et ses actions ne sont pas les siennes. Il aime et attire à lui ce qu’il repousse au fond de son âme, tandis qu’il méprise et repousse ce qui a de l’attrait pour son âme. Il éteint ainsi en lui l’étincelle du feu de Jésus-Christ, il efface l’image et la ressemblance de Dieu, et devient, non tel que Dieu l’a créé, mais tel que le mal l’a transformé. Un tel esclave volontaire n’est pas un chrétien, fils de l’Église, lors même qu’il accomplirait le plus strictement toutes les formes chrétiennes : « On ne peut servir deux maîtres 43 », a dit Jésus-Christ ; et celui qui se soumet dans l’esprit à un royaume faux ne peut appartenir au Royaume, à l’Église de Jésus-Christ.

La liberté extérieure jointe à l’esclavage intérieur est une contradiction et un mensonge, car c’est le désaccord entre l’esprit esclave et son corps libre ; c’est pourquoi plusieurs nations ont perdu leur liberté extérieure, et dès lors, ce qui était mensonge et désaccord devint pour elles une vérité et une réalité bien tristes, parce que le mal, qui subjuguait premièrement l’esprit seul, a aussi subjugué le corps, de sorte que l’esprit et le corps également subjugués sont arrivés à l’accord et à l’unité dans l’esclavage que Dieu a permis.

Ces nations combattent infructueusement pour la liberté extérieure, ou, après l’avoir atteinte, la perdent bientôt : parce que Dieu, qui aujourd’hui appelle l’homme, et d’abord ses enfants plus âgés, à la liberté entière, ne donne pas la liberté extérieure sans la liberté intérieure, ne donne pas l’effet sans la cause ; il permet l’esclavage extérieur visible, afin que ceux qui sont ainsi subjugués en esprit reconnaissent leur péché, leur esclavage intérieur, et soient stimulés à détruire en eux ce péché et à recouvrer la liberté intérieure qu’ils avaient perdue.

Mais nous voyons que même au sein des nations libres extérieurement, où l’on est garanti contre toute oppression qui ailleurs tombe sur l’homme par l’intermédiaire du gouvernement, on est souvent oppressé bien plus qu’on ne pourrait l’être par le gouvernement le plus despotique ; comme, par exemple, lorsqu’on est frappé par ces terribles maladies, ces épidémies, ces malheurs de toute sorte, ces fléaux et calamités extraordinaires qui fondent sur l’homme sans la participation de son prochain ; car il faut que chacun porte, ou bien la croix de Jésus-Christ, ou bien les croix, les pressions terrestres permises pour le rejet de cette croix destinée. Celui donc qui rejette la croix destinée se prémunit en vain contre les croix permises : elles tomberont sur lui, si ce n’est par l’intermédiaire du prochain, par quelque autre voie, afin que les décrets immuables de Dieu soient accomplis.

Le mal, qui est l’instrument de ces croix et de ces pressions permises, voulant aveugler l’homme sur son esclavage intérieur, lui cache qu’il est l’auteur non seulement des tourments invisibles qu’il inflige à son esprit, mais encore de toutes ces pressions et souffrances qui tombent visiblement sur lui, et il les présente à l’homme comme les effets des causes terrestres seules, comme des évènements ordinaires, résultant de l’ordre naturel des choses et n’ayant aucun rapport avec son état intérieur et son compte devant Dieu. Et ce qui aide le mal à aveugler ainsi l’homme, c’est la civilisation terrestre, élevée au détriment de la civilisation chrétienne qui est négligée, ce sont les forces, les facultés, les organes terrestres, développés au détriment des forces, des facultés, des organes chrétiens qui sont négligés : d’où résulte l’extension de la lumière terrestre seule qui, en faisant voir seulement les causes dernières, terrestres, ne permet pas à l’homme de voir les causes premières, réelles, non terrestres.

Nous Polonais, appelés avant plusieurs autres nations à la liberté vraie et entière, voyons en toute circonstance notre compte devant Dieu, cette source d’où vient toute direction pour nous, toutes les croix et les pressions terrestres qui nous frappent, d’où viennent les gouvernements qui nous oppriment, les malheurs, les maladies, les calamités, les évènements épouvantables, etc. – Par suite de cela, gardons-nous uniquement d’avoir un mauvais compte devant Dieu : gardons-nous de négliger nos devoirs chrétiens, de rejeter l’amour, le sacrifice, la croix présentée par Jésus-Christ, de quitter son Royaume, son Église et de servir le prince de ce monde ou le prince des ténèbres. – En nous gardant de cela, tâchons uniquement d’avoir un bon compte, cette cause qui dépend de nous ; que ce soit l’unique but de nos soucis, de nos pensées et de nos prières ; tout le reste, c’est-à-dire tout ce qui nous regarde non seulement dans l’éternité, mais même dans cette vie temporelle et par conséquent aussi la patrie et sa liberté, remettons-le à la miséricorde de Dieu comme étant l’œuvre de Dieu lui-même.

C’est en de tels travaux faits dans la prière, par suite de l’appel de Dieu à un progrès ultérieur, que consistera notre action intérieure qui doit précéder toutes les actions extérieures qu’il nous est destiné d’accomplir sur le champ de nos sacrifices pour la patrie. Il est dit dans l’écrit Powody 44 : « Puissions-nous, au milieu du chaos actuel du monde, accomplir ce que Dieu nous a destiné ; puissions-nous l’accomplir en agissant dans l’ordre destiné ; d’abord comme chrétiens, devant Dieu, dans le secret de nos cœurs, et ensuite comme chrétiens et Polonais, en agissant avec la bénédiction de Dieu pour notre patrie, pour obtenir le bien qui nous est destiné : bien pour lequel, ne gardant pas cette loi, nous avons lutté sans succès jusqu’à présent, par de si grandes peines, de si grands sacrifices. »

Toute action extérieure pour la patrie, accomplie par nous avant cette action intérieure, constituera un péché contre Dieu et la patrie et – ou bien ne nous donnera aucun fruit, ou bien nous donnera un fruit nuisible ; – tandis qu’après l’action intérieure, nos actions extérieures se produiront facilement, tant pour recouvrer la patrie et l’organiser conformément à la Pensée de Dieu que pour y manifester la vie chrétienne, pour accomplir ainsi notre vocation chrétienne.

L’action intérieure dépend de l’homme lui-même, elle s’accomplit devant Dieu, avec l’aide de la Grâce de Dieu ; l’action extérieure est entre les mains de Dieu, elle est le fruit de l’accomplissement de l’action intérieure, et elle dépend de l’homme moins qu’il ne le pense, car, en ce cas, Dieu agit lui-même par l’homme, comme par son instrument humble et docile, qui a déposé devant Lui son amour et sa soumission.

Et maintenant examinons quels sont les fruits de la prière, que nous devons produire sur le champ de nos rapports avec le gouvernement.

Devoirs du Polonais dans ses rapports avec le gouvernement. – Puisque dans les décrets de Dieu les directions se tracent aujourd’hui pour nous, il faut que nous purifiions nos comptes devant Dieu, que nous nous tenions dans la pureté sur tous les champs de notre vie et d’autant plus sur notre champ principal : dans nos rapports avec le gouvernement, qui est pour nous l’instrument de la punition de Dieu. Il est dit dans l’écrit Powody : « Dieu, ayant destiné au Polonais la pénitence et les instruments conduisant sur la voie de la pénitence, a destiné les devoirs, les relations et toute la conduite du Polonais envers ces instruments, comme le champ sur lequel il doit déposer les fruits du christianisme, qu’il portait jusqu’alors dans son esprit seulement. De là les devoirs attachés à ce champ sont devenus le devoir essentiel du Polonais pénitent, sa première action chrétienne, la condition de son existence, de sa liberté et de son salut. » La base de notre pureté sur ce champ consiste dans ce sentiment accepté dans notre âme : que notre esclavage avec toutes ses conséquences est une punition de Dieu pour nos péchés, et que le gouvernement qui nous opprime, étant uniquement l’exécuteur de cette punition, n’est pas coupable envers nous qui avons offensé Dieu, mais coupable seulement devant Dieu, parce qu’il s’est abaissé et, par suite, est devenu un instrument de la permission, de la punition de Dieu pour nous ; que, par conséquent, nous devons satisfaire à Dieu pour nos péchés, tandis que celui qui est devenu un instrument de la permission de Dieu pour nous devra lui-même tôt ou tard répondre devant Dieu de son abaissement.

Tout ce qui arrive dans le monde arrive par la volonté ou par la permission de Dieu ; en tout, les décrets de Dieu s’accomplissent, et non seulement le ciel mais aussi la terre et même l’enfer en sont les instruments. Il est dit dans l’écrit Powody : « Quiconque, par le fruit de son injustice, opprime son prochain, n’est coupable que devant Dieu pour avoir porté en lui l’injustice ; il n’est pas coupable devant le prochain, parce qu’il n’est pas la cause de l’oppression du prochain : cette cause est dans le prochain opprimé lui-même, dans ses injustices passées, dans son compte passé, par suite duquel ce fruit est tombé aujourd’hui, non ailleurs, mais précisément sur lui ; et si cet injuste n’était pas devenu instrument de cette justice de Dieu, un autre instrument aurait accompli les jugements irrévocables de Dieu. L’injustice humaine, Dieu seul la voit et la juge, et tout homme opprimé par cette injustice doit voir seulement la justice de Dieu, s’humilier devant elle et lui satisfaire. » Lorsque nous aurons accepté cette vérité, il nous sera facile d’abandonner au jugement de Dieu la conduite du gouvernement et de tourner contre notre mal, cause de la punition de Dieu, le ressentiment que nous portons contre le gouvernement, instrument de cette punition ; alors nous nous soumettrons facilement à la punition de Dieu et dans cette soumission nous commencerons à accepter tout bien, tout allégement venant des instruments de la punition, non comme une parcelle insuffisante de ce qui nous est dû, mais comme un effet de la miséricorde de Dieu envers nous, et par conséquent dans l’humilité et la reconnaissance envers Dieu.

Dans ce même sentiment d’humilité, nous nous dirons que, selon la loi de la force à laquelle Dieu nous a soumis, des conséquences bien plus terribles devraient tomber sur nous de la part du gouvernement pour l’action actuelle de nos compatriotes ; pour cette obéissance de leur part à l’inspiration de Dieu, que le gouvernement considère comme une désobéissance à son égard et par conséquent comme une offense. Maintenant en nous ce sentiment, nous craindrons devant Dieu d’éprouver le sort de ce débiteur orgueilleux qui, devant une forte somme et ayant eu, par la bonté de son créancier, une partie de sa dette remise, s’indignait encore malgré cela, et fut contraint de payer sa dette jusqu’à la dernière obole.

Dieu change la position de l’homme et des nations, élève ce qui a été abaissé, abaisse ce qui a été élevé ; mais dans chaque position, qui est en même temps l’épreuve de l’amour de l’homme, il compte ses pensées, ses paroles et ses actions, et lui trace ses directions ultérieures suivant ses comptes : car, dans chaque position, le chrétien doit être chrétien, suivre le modèle donné par Jésus-Christ, qui a soutenu son caractère chrétien, céleste, dans la position la plus difficile, a vaincu ainsi la terre et l’enfer conjurés contre lui, et occupé le sommet de son Église. Il est dit dans l’écrit Powody : « Aucune loi et coutume du monde, aucune situation de l’homme ne justifie devant Dieu la violation de la loi de Jésus-Christ, car cette loi est donnée pour être accomplie dans chaque position où Dieu, à cause des comptes de l’homme, place l’homme. »

Puisque nous sommes appelés aujourd’hui définitivement à produire le fruit de notre christianisme sur le champ de nos rapports avec le gouvernement, le mal nous tentera d’autant plus à mépriser et à rejeter les bons sentiments du gouvernement, sa bonne volonté, sa bonne intention à notre égard, montrée quoique momentanément et dans des choses minimes : par conséquent à mépriser et à rejeter l’étincelle chrétienne, qui est la source de ces sentiments. Le mal sait que le tort fait au sentiment, à l’étincelle chrétienne qui vit en qui que ce fût, est compté au tribunal de Dieu comme un tort et une offense faite à notre Seigneur Jésus-Christ lui-même ; que, par conséquent, après avoir induit le Polonais à commettre ce péché le plus contraire à son esprit et à sa vocation chrétienne, il continuera et établira par là plus facilement sa domination sur la Pologne.

Ces jours-ci, un Polonais témoigna ici, à Zurich, son mépris à un Russe qui manifestait sa sympathie pour la cause polonaise ; réprimandé pour cette injustice par un de nos compatriotes, il répondit : « Pouvais-je agir autrement avec un Moscovite qui ose parler de son amour pour la Pologne ? » Jésus-Christ, dans la parabole du bon Samaritain, du prêtre sans cœur et du lévite, demanda : « Lequel de ces trois vous semble-t-il avoir été le prochain de celui qui tomba entre les mains des voleurs ? 45 » Nous pouvons demander aussi : Dans le fait que nous venons de rapporter, lequel des deux était chrétien et Polonais ; est-ce le Polonais ou le Russe ?

Puisque le Polonais est entré aujourd’hui sur le champ des manifestations publiques, sur ce champ qui présente de si grandes difficultés pour soutenir le caractère chrétien, notre devoir est de réfléchir plus profondément sur cette matière.

La manifestation qui se fait dans les conditions chrétiennes est une action chrétienne importante ; car il faut un grand amour, un grand sacrifice et une grande liberté, pour manifester sur la terre – à l’exemple de Jésus-Christ, au milieu des forces contraires de la terre et de l’enfer – les vérités célestes dans leur pureté primitive ; pour ne pas renier mais confesser Jésus-Christ devant les hommes, élever son étendard, étendard de l’amour, de la vérité et de la liberté.

Manifester les vérités chrétiennes en donnant la vie à ces vérités, c’est faire opposition au faux qui vit sur la terre, c’est vaincre le faux, car la vie des vérités du Verbe de Dieu fait vivre sur la terre le Verbe lui-même, fait descendre le Royaume céleste sur la terre, et, devant les puissances de ce Royaume, tout faux, tout mal, toute oppression, toute injustice disparaissent ; ce n’est qu’ainsi que la prière quotidienne de l’homme pourra être accomplie : « Que votre nom soit sanctifié, que votre Règne arrive, que votre volonté soit faite 46..... » Sans la manifestation, le Royaume céleste, ne vivant que dans l’esprit des chrétiens, est mort pour ce monde et ne le défend pas du pouvoir des royaumes faux qui, en vivant et s’étendant, oppriment le monde. Notre Seigneur, durant toute sa vie, a manifesté dans ses paroles et dans ses actions le ciel qu’il a apporté sur la terre et n’a pas interrompu cette manifestation suprême au milieu de l’enfer même qui, pendant sa passion et sa mort sur la croix, a déployé toute sa puissance contre le ciel qui se manifestait sur la terre par le Sauveur. Notre Seigneur Jésus-Christ, par cette manifestation, a vaincu le corps, le monde et Satan, et, vainqueur, il gouverne le monde jusqu’à la fin du monde, jusqu’à l’accomplissement de ce qu’il a manifesté au monde.

La manifestation de la vérité portée intérieurement appartient aux devoirs les plus importants de l’homme envers Dieu et le prochain : celui qui n’accomplit pas ce devoir pèche gravement contre l’amour dû à Dieu, car il ne se sacrifie pas pour que la vérité, qui est une parcelle de Dieu, vive par lui et triomphe dans le monde. Il pèche gravement aussi contre l’amour dû au prochain : car il ne se sacrifie pas pour que ce qui lui donne à lui-même la joie, la paix et le salut de l’âme, donne ce même bien au prochain. Manifester devant le prochain ce que l’on porte en soi est un devoir qui, accompli dans chaque position d’une manière appropriée aux circonstances où l’on se trouve, apporte à l’homme un grand profit intérieur, augmente la vie et la liberté de son esprit, éloigne de lui beaucoup de souffrances et de contrariétés. Les simples, sots pour Jésus-Christ, sentent instinctivement le besoin d’une telle manifestation et, en y satisfaisant par suite du mouvement naturel de leur âme, ils facilitent beaucoup leurs rapports avec le prochain : car celui qui manifeste, qui ouvre son âme, en aidant le prochain à le connaître dans la lumière véritable, lai impose le devoir de se conduire à son égard selon la vérité. Au contraire, celui qui ne manifeste pas, qui se renferme en lui-même, en donnant au prochain le motif d’avoir une fausse opinion de lui et, par conséquent, de se conduire d’une manière fausse à son égard, peut par sa propre faute devenir la victime du faux. – Il arrive souvent que celui qui manifeste d’avance avec liberté et assurance sa position et ce qu’il a dessein de faire dans cette position, devient par cela même déjà plus fort pour accomplir ce qu’il a manifesté. Il arrive souvent aussi que celui qui, se renfermant intérieurement, ne manifeste au prochain, dans l’épanchement chrétien, rien de ce qu’il porte en lui, en arrive au point qu’il est forcé de manifester contre son gré beaucoup plus qu’il ne le faudrait, et qu’alors, dans une explosion non chrétienne, il découvre tout le mal qui s’était établi en lui pendant qu’il était renfermé en lui-même. C’est pourquoi dans les révolutions, par exemple, plus d’un, qui était timide, qui n’osait auparavant prononcer une parole contre le gouvernement, devient tout d’un coup hardi, parle et agit publiquement. Plus d’un, auparavant paisible, modeste, doux, devient tout d’un coup véhément, audacieux et souvent même cruel ! Ceux-là, bon gré, mal gré, sont obligés de manifester et d’éprouver les conséquences de leur manifestation non chrétienne : car des forces puissantes, invisibles, les y poussent par la permission de Dieu, en punition de ce qu’ils n’ont pas manifesté ce qu’il fallait dans le temps destiné et dans les conditions chrétiennes. Leur manifestation devient pour eux une source de souffrances ; mais leur faute, ce n’est pas d’avoir manifesté – car c’est un devoir de manifester toujours –, leur faute, c’est de ne pas avoir manifesté en son temps, ou d’avoir manifesté d’une manière non chrétienne.

De là, il est facile de conclure quelles sont les conséquences que peuvent amener pour la nation les manifestations chrétiennes faites envers le gouvernement, lorsque la nation, mise par lui dans la nécessité de manifester, manifeste dans l’épanchement chrétien ce qu’elle fait et pourquoi elle le fait – lorsque, pour accomplir la volonté de Dieu, ses devoirs envers Dieu et envers la patrie, elle expose au gouvernement les points sur lesquels elle ne peut et ne doit céder, même au prix des souffrances de longues années et même au prix de la vie – lorsqu’enfin, réduisant le grand cercle des désirs et des exigences humaines au cercle essentiel qui est sous la protection de Dieu et qui renferme seulement ce qui est la condition de sa fidélité et de son obéissance à Dieu, à sa volonté – ce qui, par conséquent, est la condition du progrès, du salut de la nation – elle présente au gouvernement sa constitution chrétienne, fondée sur la volonté de Dieu, et accomplit cette constitution lors même que celle-ci est violée par le parti opposé.

Une telle action chrétienne possède la force chrétienne, céleste, qui triomphe des obstacles que la terre et l’enfer opposent à toute action chrétienne. Après une telle action, Dieu contraint le parti opiniâtre à se soumettre à sa volonté, à accomplir cette constitution, consacrée par la sanction suprême et manifestée et accomplie par le parti docile à la volonté de Dieu. Ou bien, si l’heure de Dieu n’a pas encore sonné pour le parti opiniâtre, Dieu éloigne de ceux qui lui sont fidèles les fruits d’une telle opiniâtreté. Il m’est arrivé plus d’une fois de voir que quelques paroles d’une telle constitution, prononcées dans les conditions chrétiennes par celui qui était opprimé, ont ôté la force à celui qui opprimait, l’ont désarmé et ont mis dès lors les deux partis dans une position toute différente.

Les manifestations chrétiennes sont peu connues jusqu’à présent sur le champ de la vie privée et encore moins sur le champ de la vie publique. Mais les temps sont déjà accomplis : et l’époque chrétienne, dans laquelle l’esprit de l’homme doit vivre dans la liberté, par les actions chrétiennes, a déjà commencé. L’heure de Dieu a déjà sonné pour la manifestation du christianisme, pour la vie du Verbe de Dieu : et le Polonais, pour avoir maintenu en lui son germe chrétien et en même temps pour accomplir la Pensée de Dieu qui repose sur lui, est appelé avant plusieurs autres nations à manifester le christianisme qu’il porte dans son âme – par conséquent à accomplir les actions, les manifestations chrétiennes sur tous les champs de sa vie et particulièrement sur le champ le plus difficile aujourd’hui, celui de ses rapports avec le gouvernement. Voilà ce qui, dans l’œuvre du salut de la Pologne, donne une importance si grande à l’action de nos compatriotes en février, à cette manifestation publique qui s’est faite par la puissance de Dieu, afin que le Polonais, continuant par la force de son amour et de son sacrifice cette même action dans ses manifestations chrétiennes ultérieures, suive la voie qui mène à la patrie. Or, qui ne sent que, parmi beaucoup d’autres nations, le Polonais est le plus capable de telles actions qui sont la manifestation, l’expansion de l’âme ?

Sainte, céleste, est la source des manifestations chrétiennes, mais nombreuses sont les sources des manifestations fausses qui se font par des motifs et pour des buts terrestres et même inférieurs à la terre : par exemple, pour s’élever soi-même, pour l’opinion du monde, pour satisfaire sa passion, pour opprimer son ennemi, se venger de lui, etc. – Le mal, qui est opposé à l’œuvre du salut de la Pologne, s’efforce de fermer dans les cœurs polonais la source salutaire des manifestations vraies, chrétiennes, et d’ouvrir ces sources nombreuses et pernicieuses des manifestations fausses. Et aujourd’hui qu’il nous est impossible de combattre le gouvernement par les armes terrestres, le mal nous tente à le combattre par les armes de l’esprit, dans les prières et les deuils publics, dans les démonstrations de notre mécontentement, en réclamant auprès du gouvernement jusqu’au dernier iota de la justice que nous voulons obtenir de lui, n’étant pas nous-mêmes devant Dieu dans la justice qui nous est destinée, etc.

En faisant de telles manifestations, nous nous servirions du mouvement éveillé par la grâce pour forcer le gouvernement à retirer de nous la punition qui n’a pas encore été retirée dans les décrets de Dieu : nous nous servirions donc d’une manière sacrilège des choses célestes pour l’accomplissement de notre propre volonté, contraire à la volonté suprême : nous nous éloignerions de notre devoir essentiel, en vilipendant dans l’action extérieure et sous les formes de la religion et du patriotisme ce que nous aurions dû accepter dans l’esprit et employer d’abord pour l’action intérieure qui nous est destinée, pour l’action qui doit nous tracer une direction plus heureuse dans notre avenir.

Par de telles manifestations, nous tranquilliserions seulement notre conscience, en nous imaginant que puisque dans ces manifestations nous faisons le sacrifice de notre vie et nous nous exposons à la persécution du gouvernement, nous accomplissons donc déjà, par cela même, notre devoir envers la patrie ; tandis qu’en réalité ce sacrifice, quoique grand et brillant, ne serait nullement le sacrifice chrétien qui nous est destiné pour connaître, aimer et accomplir ce que Dieu exige de nous, comme une condition indispensable pour nous rendre notre patrie. Aussi Dieu permet aux instruments de la punition d’arrêter le Polonais dans les manifestations et les sacrifices, même saints, qu’il fait, afin de le stimuler au sacrifice essentiel qui lui est destiné, au travail intérieur, à faire en lui ce qu’il peut pour satisfaire à Dieu, se concilier sa miséricorde, éloigner la punition, attirer la grâce de Dieu, et, avec son aide, remporter la victoire chrétienne sur l’instrument de la punition.

Une telle action chrétienne, qui s’accomplit dans l’âme de l’homme, étant en dehors des limites de toute autorité et de toute force terrestres, aucun gouvernement ne peut la défendre à ses subordonnés ; aussi notre gouvernement, même dans les temps de la plus grande oppression, lorsque toute loi chrétienne et terrestre était violée à notre égard, n’a pu nous la défendre ; le mal seul nous l’a défendue et nous la défend, ne cessant de nous tenter, afin que nous accomplissions le sacrifice terrestre extérieur et que nous n’accomplissions pas le sacrifice chrétien intérieur, qui nous est destiné pour la délivrance de notre patrie.

Tout dépend de l’esprit dans lequel l’homme agit. Ce qui est fait dans l’esprit voulu devient un mérite ; la même chose faite dans un esprit contraire devient un détour et une faute. C’est pourquoi nos manifestations, saintes selon la forme, mais faites dans un esprit contraire, peuvent offenser Dieu, irriter le gouvernement et le provoquer à produire les fruits les plus bas, qui pourront tomber sur nous, comme punition de Dieu pour avoir agi dans un esprit contraire. C’est pourquoi aussi, cette même action qui, accomplie auparavant avec la bénédiction de Dieu, nous avait apporté un si grand bien, répétée dans un esprit contraire, pourrait éloigner de nous la bénédiction de Dieu et augmenter notre esclavage et notre infortune.

Toute action à l’égard du prochain qui se fait dans l’esprit seul doit être accomplie avec un redoublement de crainte chrétienne. Quoi que l’homme fasse intérieurement à l’égard du prochain, ce qu’il pense, ce qu’il sent, ce qu’il juge, tout porte en soi une force qui agit invisiblement sur le prochain ; chacun éprouve cette action d’autrui dans sa vie quotidienne, et la force de cette action est si grande que l’action contre le prochain accomplie dans l’esprit seul peut le provoquer et l’opprimer plus que cette même action accomplie ouvertement, plus que l’explosion des passions les plus violentes : car le prochain, qui est opprimé par l’action de l’esprit seul, ne pouvant sans des preuves visibles réclamer pour le tort qui lui est fait, souvent même ne pouvant se rendre compte de l’oppression qu’il éprouve, souffre et se tourmente infructueusement dans ses ténèbres. Il éloignerait de lui cette oppression si, voyant dans la vérité le tort qui lui est fait et l’offrant à Dieu, il exposait au prochain la vérité tout entière et s’unissait à lui dans cette vérité, ou se séparait de lui à cause du faux qu’il soutient, si, après avoir fait cela, il remettait au jugement de Dieu toute cette action, terminée déjà entre l’homme et l’homme. – Mais il en est peu qui arrivent à une telle action, pour laquelle il faut une lumière plus vaste et une force chrétienne plus grande ; c’est à cause de cela que, quoique tant d’injustices et de souffrances découlent de cette source dans le monde, le monde, jusqu’à présent, ne connaît pas cette source et n’y oppose aucune barrière.

Dans les actions de l’esprit, la terre disparaît, tout moyen terme disparaît, et il n’y a que le ciel ou l’enfer qui agissent, suivant la disposition intérieure, suivant l’intention des instruments qui agissent : c’est pourquoi les péchés de l’esprit, dans lesquels agissent seulement l’esprit de l’homme et l’enfer, sont plus graves que les péchés terrestres, dans lesquels l’homme et la terre, le sang, la bile, etc., agissent. C’est pourquoi aussi de telles actions contre le prochain, accomplies dans l’esprit concentré, fermé, dans le silence, irritent, provoquent et oppriment davantage le prochain, car cette pierre de l’esprit, appuyée par l’enfer, blesse davantage l’esprit du prochain, et dans de telles actions se manifestent au plus haut degré le mépris du prochain, le désir de l’abaisser et de s’élever au-dessus de lui. Malheureusement, ces actions sont habituelles chez plusieurs, elles constituent même leur caractère, leur donnent la supériorité et le triomphe dans le monde.

C’est de cette source que sont venues dans les révolutions, ces terribles explosions du ressentiment que les classes inférieures de la société ont déjà depuis longtemps porté contre les classes supérieures, infectées plus que les autres par les péchés d’esprit. Sur le champ privé aussi, plus d’un mari est arrivé à la plus triste extrémité à l’égard de sa femme qui, en agissant par son esprit contraire à son mari, mais concentré et fermé, gardait tranquillement le silence, en observant strictement les formes chrétiennes et même en priant. De même, plus d’une femme est arrivée à une extrémité pareille par suite d’une action analogue – muette et tranquille – de son mari. Les faits épouvantables relatés dans les annales judiciaires et dont il n’a pas été possible de pénétrer la cause ont pour la plupart leur source dans l’action de l’esprit seul. Depuis des siècles, ces péchés invisibles de l’esprit sont portés devant le tribunal de Dieu, tandis que les tribunaux des hommes n’en jugent et n’en punissent que les conséquences, les péchés terrestres, visibles.

Dans les actions accomplies collectivement, il arrive souvent que plusieurs, n’ayant pas le courage de manifester leur conviction, cèdent à ceux qui, étant plus sûrs et plus forts qu’eux en esprit, leur font opposition et prennent l’initiative avec assurance. On peut voir cela même dans les sociétés privées, où, d’habitude, un seul dirige et les autres suivent. Mais ceux qui sont plus forts, qui donnent ainsi la direction, peuvent être dirigés par la grâce de Dieu ou bien par le mal, suivant leur compte et celui du groupe tout entier. Par conséquent, c’est un devoir important pour chacun de discerner l’action de la grâce de celle des tentations ; et ensuite, en veillant dans son âme, de se soumettre avec amour à la grâce, de faire opposition à toute tentation et de s’en séparer, sans avoir égard par qui et sous quelle forme elle se manifeste. Lors même que le mal se manifesterait à nous par les magistrats les plus autorisés et sous les formes les plus saintes de la religion, du patriotisme, de la liberté, etc., il ne cesserait d’être ce qu’il est en réalité : et la soumission à ce mal constituerait le grand péché de l’esclavage accepté volontairement, lequel attirerait de graves conséquences sur nous. Dans ces circonstances, qui sont une épreuve de son amour, l’homme ordinairement ne recourt pas à Dieu pour obtenir la lumière et la force, mais, sous la pression de l’urgence, il suit volontiers chaque lueur et se laisse entraîner par chaque force, en reniant son propre sentiment, sa conviction et en ne faisant pas attention aux avertissements que la grâce de Dieu donne souvent à l’homme dans les moments de direction pour lui. C’est ainsi qu’a été accomplie plus d’une action qui a tracé une douloureuse direction pour la nation, quoiqu’elle n’ait pas été l’action de la nation, car la nation ne l’avait ni voulue ni projetée, mais seulement elle y avait été poussée par la force d’un petit nombre d’individus plus forts et plus sûrs en esprit ; et après une telle action, la nation a fait pénitence pour cet esclavage accepté volontairement.

Plusieurs de ceux qui sont jaloux de leur liberté extérieure acceptent facilement, hélas, un tel esclavage intérieur, oubliant que cet esclavage volontaire, où l’homme commet le péché, est pire que l’esclavage extérieur, imposé par le gouvernement qui opprime, et où l’homme satisfait pour ses péchés. Le peuple polonais pieux, et, à cause de sa piété, timide et flexible en esprit, prompt à se soumettre de bonne foi à chaque force, peut facilement devenir la proie du manque de sacrifice de ses guides, plus sûrs et plus forts que lui en esprit. Par conséquent, une lourde responsabilité devant Dieu et devant la patrie attend ceux que Dieu a doués davantage afin qu’ils servent leurs frères moins doués. C’est pour eux un devoir important d’accepter aujourd’hui la lumière de cette époque, de connaître la pensée, la volonté de Dieu pour la Pologne, de connaître la direction, la voie qui lui est destinée dans les décrets de Dieu, car c’est seulement après avoir connu tout cela qu’ils pourront servir la patrie par la force de la croix de Jésus-Christ : or, accepter et porter cette croix, c’est aujourd’hui le fruit essentiel et la preuve de l’amour véritable du Polonais pour la patrie.

Manifestons notre tendance devant le gouvernement dans la sincérité et l’épanchement chrétien autant que l’occasion se présentera pour nous de le faire : manifestons ce que nous avons fait et ce que nous avons dessein de faire pour accomplir nos devoirs envers Dieu, envers la patrie et envers le gouvernement lui-même. Par une telle conduite, franche et sincère, nous montrerons que nous ne renions pas devant les hommes Dieu et sa très sainte volonté, cet appel que Dieu a fait en ces jours, tant à nous qu’à notre gouvernement. Toute crainte de notre part sous ce rapport serait une marque que nous attribuons non à Dieu, mais aux forces terrestres, le pouvoir et l’empire sur nous, quoique nous sachions qu’il n’arrive à l’homme que ce que Dieu lui destine ou permet à son égard par suite de ses comptes. Les bons gouvernements accomplissent la volonté de Dieu comme instruments de la grâce, les mauvais agissent par la permission de Dieu, comme instruments de la force et de la punition. C’est donc toujours Dieu qui dirige et gouverne tout, et il ne se sert des gouvernements que comme d’instruments, supérieurs ou inférieurs. Celui qui ne croit pas et ne sent pas cela, celui-là ne croit pas en Dieu tout-puissant, Créateur du Ciel et de la terre, celui-là n’est pas fils de notre patrie chrétienne.

Quoique le gouvernement soit devenu pour nous un instrument inférieur de la punition de Dieu, néanmoins il n’a pas effacé en lui le caractère commun à toute notre race, il n’a pas renié Jésus-Christ dans le fond de son âme ; c’est pourquoi il s’humiliera tôt ou tard devant ce qui est chrétien et que nous lui présenterons dans notre parole sincère et notre action persévérante. En suivant cette ligne de conduite à l’égard de ceux qui nous gouvernent, nous accomplirons non seulement nous-mêmes notre devoir chrétien, mais nous contribuerons encore – et ce serait un grand bien chrétien – à ce que ces frères vivent selon le germe de leur esprit et non selon leur péché ; nous contribuerons à ce qu’ils s’unissent au parti du bien, opprimé jusqu’à présent sur la terre, et l’appuient dans la lutte qu’il a déjà entreprise pour le triomphe de la liberté, de la vérité, de la justice, afin que, comme cela est destiné, le Règne de Dieu arrive sur la terre. Et n’étouffons pas en nous cette espérance ni nos sentiments chrétiens par l’idée qu’il n’est pas possible qu’un pareil changement s’opère dans le prochain, en qui nous voyons une tendance contraire si forte. Rappelons-nous les nombreux exemples de conversion qui nous sont connus par l’histoire des pécheurs publics, persécuteurs de la liberté, de la vérité, de la justice, et ne jugeons pas le prochain dont les comptes devant Dieu nous sont cachés, mais servons-le autant que l’occasion de le servir se présentera pour nous. Il est dit : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés 47... » Il est dit encore : « Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu 48. »

Il est destiné que le Polonais accomplisse le premier la loi de Jésus-Christ sur le champ de ses rapports avec le gouvernement, afin que, de la hauteur chrétienne atteinte par lui, sorte le premier rayon du jour de Dieu, qui percera les nuages et dissipera les ténèbres qui couvrent ce champ de l’esclavage, de l’oppression et du faux réciproques ; qu’ainsi l’étendard de Jésus-Christ, étendard de la liberté et de la vérité, soit élevé là où jusqu’à présent les forces inférieures seules gouvernaient et luttaient entre elles. Il est destiné que le Polonais, plus avancé dans l’âge de l’esprit, fasse le commencement de ce grand changement chrétien, afin que par là les frères cadets, qui avaient été jusqu’à présent des instruments de la punition de Dieu, reçoivent de leur frère aîné l’exemple, l’impulsion et l’aide dans la régénération, le progrès, et le salut qui leur sont destinés. Notre Seigneur Jésus-Christ a dit : « Que celui qui est le plus grand parmi vous, soit comme le moindre, et celui qui a la préséance, comme celui qui sert 49. » Une telle action a déjà été accomplie avec la bénédiction de Dieu par plus d’un Polonais sur son champ privé ; et puisque le champ privé est celui qui se cultive plus facilement, c’est donc là que l’homme doit prendre modèle pour son champ public, qui se cultive plus tard et plus difficilement. La vie des personnes de notre connaissance vous rappellera, mon cher frère, plus d’un exemple qui montre que là où il n’y avait autrefois que la lutte des forces inférieures, aujourd’hui la loi de Jésus-Christ s’accomplit : le soleil de l’amour, de la vérité et de la fraternité resplendit. Or, ce changement chrétien a toujours été initié par un seul, qui, appelé à faire ce commencement, a – le premier – percé les nuages et dissipé les ténèbres, tandis que les autres, en suivant l’exemple donné, ont achevé l’œuvre commencée.

Agissant sincèrement et franchement à l’égard de notre gouvernement, ne nous inquiétons pas de la manière dont il acceptera notre sincérité et notre franchise : car ce n’est pas notre affaire, mais celle du gouvernement qui, lui-même, rendra compte devant Dieu de ce qu’il aura fait par rapport à notre pureté à son égard ; il nous appartient seulement d’être purs devant Dieu et devant chacun de nos semblables. Tant que ceux qui sont opprimés, qui éprouvent des torts de la part du gouvernement, ne se tiennent pas dans la pureté devant le gouvernement, il n’y a qu’une lutte réciproque entre eux : et dans cette lutte le gouvernement triomphe d’ordinaire, car la force lui est donnée pour accomplir la permission de Dieu. Mais lorsque le tort fait aux opprimés tombera sur leur pureté, comme le noir sur le blanc, Dieu prendra leur défense, et en un moment, leur compte et celui du gouvernement, amenés à la plénitude par cette pureté et ce tort fait à la pureté, tracera une autre direction tant pour eux que pour le gouvernement, et au même moment cette direction commencera à s’accomplir pour eux. Il est dit : « Que celui qui commet l’injustice, la commette encore... et que celui qui est juste se justifie encore 50... Bienheureux ceux qui ont le cœur pur 51... Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice 52... » Il est dit encore : « Ceux qui prendront l’épée périront par l’épée 53... » Notre Seigneur Jésus-Christ a donné le modèle suprême de la pureté et de la puissance de cette pureté : le mal que portait le monde est tombé, il y a des siècles, comme le noir sur le blanc, sur l’Agneau de Dieu, doux et humble ; et l’Agneau de Dieu a consommé sur la croix l’Œuvre du salut du monde, il a mis le monde en compte, lui a tracé sa direction et, pour l’accomplissement de cette direction, il gouverne le monde jusqu’à la fin du monde !

Une telle sincérité et un tel épanchement obligatoires pour le Polonais, je les ai manifestés au gouvernement par l’intermédiaire de l’ambassade de Russie à Paris en 1842, et je ne cesse dans ma position d’émigré de maintenir dans mon âme la sincérité et tous les sentiments chrétiens dus de la part d’un subordonné au gouvernement auquel Dieu l’a soumis. Appelé à présenter à mes compatriotes leur devoir envers le gouvernement, je dois, le premier, accomplir ce devoir : car le savoir et la théorie seule, étant une chose terrestre, n’a pas en elle de force chrétienne et ne produit pas de fruit chrétien ; elle ne touche que la tête, la raison, et non l’âme, le cœur. – Mes frères, serviteurs de l’Œuvre de Dieu, Chodzko en 1844, Baykowski en 1848, Rozycki au nom des serviteurs de l’Œuvre de Dieu en 1857, ont manifesté cette sincérité dans leur épanchement. – Ce sont les fruits de notre union dans cette vérité : que notre éloignement du sol natal ne nous a pas délivrés de l’esclavage qui y règne par la permission de Dieu, et, par conséquent, ne nous dispense pas du devoir d’être de fidèles sujets chrétiens. La pensée de Dieu, qui repose sur l’esprit, ne se retire pas de l’esprit tant qu’elle n’est pas accomplie. L’esclavage, l’oppression, qui sont permis pour l’homme à cause de ses comptes devant Dieu, accompagnent l’homme pendant cette vie sans le quitter un moment, malgré son éloignement du lieu de l’esclavage et de l’oppression ; ils l’accompagnent même après sa mort jusqu’à ce qu’il ait acquitté complètement son compte d’où viennent cet esclavage et cette oppression ; ils accompagnent aussi bien l’homme que l’esprit, quoique sous une autre forme et par d’autres instruments qui accomplissent les décrets immuables de Dieu. – Lorsque, ayant quitté le sol natal, je suis arrivé auprès de mes frères pour leur transmettre l’appel de Dieu, j’ai vu au milieu d’eux des esclaves, subjugués sur un sol libre à un degré auquel n’atteint pas l’esclavage sur le sol polonais ; j’ai vu un plus haut degré d’esclavage volontaire, intérieur et même extérieur, où, tandis que l’esprit était opprimé par les forces invisibles, l’homme, sous la forme de la liberté, était opprimé par les hommes, instruments de ces forces. Car le mal s’efforce particulièrement d’induire en tentation ceux qui ont reçu, dans les décrets de Dieu, la vocation d’accepter les premiers l’appel de Dieu et de servir conformément à cet appel leur patrie dans un temps de direction pour elle.

Émigrés, nous n’avons pas, il est vrai, de champ extérieur pour accomplir nos devoirs envers le gouvernement, ainsi que l’ont nos compatriotes qui sont dans notre pays ; mais il nous reste le champ intérieur, et Dieu compte et juge ce que nous faisons sur ce champ, quelle est notre disposition intérieure, quels sont nos pensées et nos sentiments envers le gouvernement ; car le devoir imposé à notre nation toute entière afin qu’elle atteigne la hauteur chrétienne qui lui est destinée et en produise le fruit dans sa position difficile sur le champ de ses rapports avec le gouvernement, existe dans la voie du progrès aussi bien pour nous émigrés que pour tous nos compatriotes. Il faut que nous montions ce degré de la voie chrétienne pour pouvoir progresser sur les degrés de plus en plus élevés de cette voie et arriver à notre salut. Celui d’entre nous qui n’accomplira pas ce devoir aujourd’hui, lorsque cet accomplissement est si facilité par la miséricorde de Dieu, sera obligé de l’accomplir dans un temps plus reculé, dans une position de plus en plus pénible, au milieu de difficultés de plus en plus grandes, en passant, – après avoir perdu la grâce, – sous la loi de la force de Dieu toujours plus grande, qui opprimera ce débiteur du Seigneur sous une autre forme et par d’autres instruments, jusqu’à ce qu’il ait acquitté entièrement sa dette.

Celui qui, se rapportant à Dieu, attribue à Dieu seul, à sa volonté ou à sa permission, tout ce qui arrive dans le monde, celui-là rapporte son esclavage aux jugements de Dieu et non au prochain qui accomplit ces jugements ; par conséquent, en ne voyant en ce prochain qu’un instrument de Dieu, incapable de rien faire par lui-même, il entre dans sa position, et n’exige pas de lui plus qu’il ne peut faire, c’est-à-dire plus qu’il ne lui est permis de faire dans les décrets de Dieu, car cela dépend des comptes de celui qui est soumis à la punition de Dieu, et ce n’est que selon ces comptes que le devoir d’alléger la punition et la possibilité de le faire sont assignés à l’instrument de la punition. Mais ordinairement l’homme exige des instruments de la punition plus que Dieu ne leur permet de faire pour lui ; c’est contraindre le trésorier à faire des paiements non autorisés par le propriétaire du trésor. Jusqu’à présent ceux même qui, dans leurs prières, se recommandaient à Dieu et se confiaient en Lui, n’étendaient pas cette confiance sur le champ de leur vie et de leurs actions ; par conséquent, voyant tout sur ce champ d’après les apparences terrestres seules, ils attribuaient une plus grande importance à la force terrestre visible qu’à l’invisible puissance de Dieu. Voir, penser et agir selon cette apparence que le gouvernement peut faire quelque chose par lui-même pour nous, que de lui dépend notre direction, c’est attribuer aux hommes, et non à Dieu, le pouvoir et l’empire sur nous. Notre Seigneur Jésus-Christ, répondant aux paroles de Pilate qui lui disait : « Ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de te faire crucifier et le pouvoir de te délivrer ? » a dit : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne l’avait été donné d’en haut 54. » Attribuer à l’homme lui-même quelque pouvoir et quelque autorité, c’est l’idolâtrie, défendue déjà dans la loi de Moïse. C’est un grand péché pour l’homme, appelé dans ce temps à l’époque chrétienne supérieure – mais c’est un péché encore plus grand pour la nation, appelée à être la nation-magistrat chrétien dans cette époque ; et c’est ce péché qui, dans le cours de tant d’années de notre esclavage, ternissait notre caractère chrétien et polonais. Il est dit dans l’écrit Powody : « En atteignant, dans notre passé, par de grands sacrifices, un haut degré de caractère terrestre, nous avons été sans caractère chrétien : car en ne rapportant pas à Dieu nos directions, en ne les attribuant qu’aux hommes et en n’agissant qu’avec les hommes, par la seule force terrestre, nous n’avons pas accompli même cette loi de Dieu que l’homme a été appelé à accomplir plusieurs siècles avant Jésus-Christ ; ayant par le péché perdu la Patrie, par le péché nous avons cherché à la recouvrer, semblables à ces enfants qui, pour se délivrer de la punition, cherchent dans leur résistance à briser la verge dont le Père se sert comme d’instrument de punition. »

Obéissons au gouvernement et à toute force terrestre prédominante à laquelle Dieu nous a soumis, autant que ce n’est pas contraire à l’obéissance que nous devons à Dieu, autant que ce n’est pas contraire à notre caractère chrétien et polonais ; obéissons en tout ce qui ne porte pas atteinte au point principal de nos devoirs de chrétiens ; obéissons lorsqu’il s’agit de soumettre notre corps et non notre âme ; lorsqu’il s’agit de concession dans la chose terrestre, de l’accomplissement de la loi terrestre, juste ou même injuste, à laquelle nous avons été soumis par punition. Une telle soumission, la loi céleste de Jésus-Christ nous la recommande, la loi terrestre aussi, et même le bon sens. – Lorsque des brigands nous attaquent avec une force prédominante et nous enlèvent nos biens, et que toute résistance serait inutile, nous devons nous soumettre à la force prédominante, faire le sacrifice de nos biens terrestres, temporels, pour conserver notre vie, ce don précieux qui nous est donné pour accomplir la pensée de Dieu qui repose sur nous, pour notre progrès, pour le salut de notre âme. – Le chrétien, quoiqu’il ne vive pas sur la terre pour la terre, doit accomplir les lois terrestres afin de ne pas se rendre plus difficile l’accomplissement de la loi céleste de Jésus-Christ ; il doit, selon les paroles de Jésus-Christ, rendre à César ce qui est à César, pour ne pas se rendre plus difficile le devoir de rendre à Dieu ce qui est à Dieu 55. Mais là où, pour obéir aux hommes, il pourrait nous arriver de désobéir à Dieu, de soumettre notre âme au joug de l’homme, qui si souvent est le joug du mal, faisons au nom de Dieu la révolution chrétienne dans nos âmes et manifestons cette révolution dans notre action. Combattons, résistons, désobéissons : car il ne s’agit plus de notre corps, de la chose temporelle qui passe, mais de la gloire de Dieu, du triomphe de Notre Seigneur Jésus-Christ, par conséquent de notre caractère chrétien et polonais, de notre âme, de notre salut. Mais accomplissons cette révolution, cette résistance, cette désobéissance chrétienne, selon la loi et dans l’esprit de Jésus-Christ, dans l’amour de Dieu et du prochain, dans la crainte de Dieu, dans le sacrifice, le sentiment, l’humilité........ En outre, limitons cette désobéissance au champ essentiel seulement, sur lequel nous devons l’opposer et qui seul est sous la protection de Dieu ; car celui qui désobéit partout, qui ne veut faire de concession en rien, celui-là, en se rendant plus difficile la lutte contre les obstacles qui se multiplient par sa désobéissance non chrétienne, n’aura pas assez de force pour opposer dans le temps voulu la désobéissance chrétienne, la désobéissance sur son champ essentiel. – Nous en voyons de nombreux exemples dans la vie privée et publique de l’homme ; car le mal s’efforce de tourner le feu de l’amour et de l’énergie – nourri dans l’âme de l’homme pour la défense de la vérité et de la liberté – sur un champ moins important qui ne décide pas de la victoire, afin de pouvoir vaincre ensuite d’autant plus facilement dans la bataille décisive ceux qui ont été fatigués par des escarmouches accessoires. – C’est dans cet esprit que nous devons obéir au gouvernement : et, à cause de cela, ne nous assemblons pas sans un motif important et pur devant Dieu ; ne prions pas publiquement dans le but de provoquer et d’opprimer le gouvernement ; ne portons pas non plus le deuil comme un reproche contre le gouvernement pour le tort qui nous est fait. Dans ces circonstances, faisons des concessions, obéissons : car, par une telle obéissance, nous ne porterons pas préjudice à l’obéissance que nous devons à Dieu ; au contraire, par cet accomplissement de la loi terrestre, nous rendrons, selon les paroles de Jésus-Christ, à César ce qui est à César. – Mais en pratiquant cette obéissance envers le gouvernement, efforçons-nous d’obéir à Dieu et accomplissons l’essence de nos devoirs ; prions sans cesse dans nos âmes, seuls ou dans le cercle de ceux qui nous sont unis en Jésus-Christ ; portons le deuil et faisons pénitence intérieurement. Par ce deuil et cette pénitence, régénérons-nous, purifions-nous, et élevons-nous dans notre intérieur. – Par une telle obéissance envers Dieu – qu’il nous sera facile de garder sur notre champ intérieur – nous satisferons à Dieu et mériterons l’aide de la Grâce afin de garder cette même obéissance sur notre champ extérieur, bien plus difficile, où nous pouvons être obligés d’opposer au gouvernement notre désobéissance chrétienne pour accomplir la volonté de Dieu. Ainsi, en ne faisant rien en apparence et dans la forme, nous ferons beaucoup en réalité ; ne nous assemblant pas extérieurement, nous nous assemblerons et nous nous unirons intérieurement, nous deviendrons comme un seul homme en Jésus-Christ, dans la puissance de l’union chrétienne, à laquelle aucune force terrestre ne peut résister ; nous opposerons une résistance efficace sur le champ essentiel de notre désobéissance et nous défendrons des attaques du mal la propriété la plus précieuse de notre nation.

Mais qu’est-ce que la propriété la plus précieuse de notre nation ? Quel est ce bien que, comme chrétiens et Polonais, nous devons défendre avant tout et sans réserve, en désobéissant à toute autorité, en résistant même à la force la plus grande qui attaque ce bien ? Cette propriété, ce bien, c’est notre idée polonaise, cette pensée de Dieu qui repose sur la Pologne, ce fil sacré destiné à unir durant les siècles la Pologne avec le Ciel, cette âme de notre nationalité, cette force vitale de notre patrie. Donc, lorsqu’il s’agit pour nous de défendre cette sainte propriété de notre nation, tout égard à nous-mêmes, à la loi terrestre et à la terre doit disparaître. Car de graves conséquences tombent sur les nations qui ne gardent pas le trésor sacré que Dieu leur a confié. Chaque nation a un trésor qui lui est confié, a son idée, a la voie et la direction qui lui sont destinées selon ses comptes ; et elle ne peut être forte que par son idée accomplie dans l’esprit, et pratiquée sur son sol. L’idée de la Pologne, comme nation où le premier grain du Verbe de Dieu est tombé au fond de l’âme qui sent et qui aime, comme nation qui a accepté le christianisme avec amour, avec sentiment, est une idée pleinement chrétienne. Elle provient du Verbe de Dieu, elle est une parcelle du Verbe : de cette idée suprême, de cette pensée de Dieu transmise au monde par Jésus-Christ. Et ce n’est qu’en accomplissant cette idée, en lui donnant la vie dans son cœur et sur son sol, que la Pologne pourra vivre dans la force et la prospérité qui lui sont destinées. Par la vie de l’idée polonaise, le Verbe de Dieu vivra en Pologne, car la vie d’une parcelle du Verbe donnera la vie à tout le Verbe, qui, selon la loi céleste, s’unit à sa parcelle vivant sur la terre. Et ce tout céleste, ce Royaume, cette Église de Jésus-Christ, en vivant en Pologne, la fortifiera par sa puissance, la conduira sur la voie qui lui est destinée, comme à la nation-serviteur du Verbe de Dieu, à la nation-magistrat chrétien.

Gardons donc et défendons comme la source de notre vie éternelle ce trésor céleste qui a été donné à la Pologne au moment de sa naissance et dont la garde est confiée à toutes les générations de la Pologne, et plus encore aux générations actuelles qu’aux générations futures ; car nous vivons au commencement de l’Époque – dans ce temps où se tracent pour l’homme et pour les nations les directions pour les siècles de l’Époque – où, par conséquent, l’avenir heureux de la Pologne dépend de ce que l’idée polonaise commence à vivre sur toutes les routes privées et publiques du Polonais, malgré les plus grands efforts faits par le mal pour effacer l’idée polonaise dans les âmes polonaises, afin de tracer ainsi à la Pologne une direction contraire.

Gardons et défendons notre trésor céleste et éternel qui renferme notre avenir et celui de notre patrie ; et le reste, c’est-à-dire ce qui est notre bien terrestre et temporel, soumettons-le sans murmurer à la force à laquelle Dieu permet que nous soyons assujettis à cause de nos péchés.

Que les magistrats d’entre la nation, reconnus ou non comme tels, mais qui en exercent la charge, reconnaissent qu’ils sont destinés à être les gardiens de ce trésor national ; qu’ils aiment et maintiennent ce trésor dans leurs âmes et, par conséquent, qu’ils exposent à la nation cette pensée de Dieu sur elle, cette idée, et qu’ils l’appliquent dans chaque circonstance et dans chaque besoin. Et nous tous, nous unissant en cela avec nos magistrats, soumettons-nous à cette idée et accomplissons-la comme la volonté de Dieu pour nous. Ce n’est qu’ainsi que nous accomplirons notre devoir de vrais patriotes, fils de notre patrie chrétienne, que nous accomplirons l’appel que Dieu nous a fait en ces jours. Nous commencerons ainsi à vivre de notre idée sur tous nos champs, et par cette vie nous introduirons le christianisme sur notre champ public dans nos rapports avec le gouvernement, ce qui est devenu aujourd’hui notre premier devoir.

Gardons et défendons ce trésor par notre force chrétienne, car ce n’est que par cette force que les trésors célestes peuvent être gardés et défendus : et augmentons en nous cette force en proportion des efforts du mal, qui augmentent de plus en plus pour nous ravir notre trésor.

Gardons aussi et défendons, autant qu’il est en notre pouvoir, tout ce qui, dans les siècles passés, a été établi sur notre sol conformément à cette idée : gardons et défendons tout ce que cette idée, conservée par nos ancêtres, a produit en manifestant sa vie. Par cela, j’entends parler des signes et des formes de notre nationalité, de certaines cérémonies, de certains exercices de piété qui nous sont particuliers, des lois, des coutumes, de la langue, des vêtements, des chants, des traditions, des proverbes et autres souvenirs de la Pologne des temps anciens, temps éloignés encore de l’époque chrétienne supérieure ; – et j’en parle parce que, à l’approche de cette époque, l’éveil de Dieu étant arrivé pour la Pologne afin qu’elle s’élève dans son progrès ultérieur de la base sur laquelle elle avait reposé et brillé avec la bénédiction de Dieu pendant des siècles, en même temps est arrivée aussi la tentation du mal de renier cette ancienne base chrétienne, simple et pure, et de s’élever d’une base nouvelle, terrestre et fausse, à une hauteur qui en réalité est un abaissement. De là, une nouvelle Pologne a été créée, non selon l’idée polonaise, une Pologne différente de celle qui est dans la pensée de Dieu, plus civilisée et plus élevée en apparence, mais moins simple et moins pure, moins chrétienne et, par conséquent, moins polonaise.

De même que l’époque supérieure ne renverse pas l’époque passée, mais s’y élève de la base que Jésus-Christ a établie pour toutes les époques, de même la Pologne nouvelle, telle qu’elle nous est destinée pour notre progrès ultérieur, ne renverse pas l’ancienne Pologne, mais s’y élève de la base chrétienne simple et pure ; elle s’élève comme le degré supérieur sur le degré inférieur. Ce qui a été fait dans le monde conformément à la pensée de Dieu ne peut être renversé ; quoique obscurci et entravé dans son développement par le mal, cela dure et durera sous la protection de Dieu en se développant et en s’élevant de sa base.

Avec la disparition de l’idée polonaise dans la nouvelle et fausse Pologne, les signes et les formes représentant cette idée ont pour la plupart aussi disparu ; les traces que cette idée, en vivant dans les âmes, avait imprimées sur le sol polonais et laissées pour aider les générations suivantes, ont été effacées. Ces signes et ces formes de notre nationalité sont saints, toute âme chrétienne et polonaise le sent : car ils sont sanctifiés par la vie que leur a donnée cette idée, cette parcelle du Verbe de Dieu qui y a vécu ; par cela ils sont unis aux formes chrétiennes du tout, aux formes du Verbe de Dieu. Étant les images de l’idée polonaise, ils rappellent au Polonais son idée et l’éveillent à aimer cette idée et le tout auquel elle appartient : le Verbe de Dieu. Ils l’aident ainsi à rester fidèle à Dieu, à sa volonté, à son Verbe et à la patrie que cette volonté, ce Verbe lui a destinée ; ils facilitent donc au Polonais son progrès chrétien et, par conséquent, son salut. Plus d’une âme polonaise ne maintient en elle l’idée chrétienne, le fil de la piété qui l’unit au Ciel, que grâce aux sentiments que les signes et les formes de notre nationalité éveillent en elle pour l’idée nationale et pour le tout auquel cette idée appartient : le Verbe de Dieu.

 À cause des péchés de la nation, pour avoir renié et rejeté volontairement son idée et s’être attachée seulement aux signes et aux formes de cette idée, pour s’être servie de ces signes et de ces formes, non dans l’esprit de l’idée, non afin de lui donner la vie destinée dans le cœur et sur le sol de la patrie, mais seulement afin de jouir d’une exaltation momentanée et de faux plaisirs patriotiques, – par conséquent, pour avoir préféré la convenance personnelle au sacrifice que la patrie réclame de ses enfants, – à cause de ce sacrilège, dis-je, Dieu permet que les signes et les formes de notre nationalité soient enlevés par la force qui opprime, afin que ce malheur stimule à maintenir dans les âmes l’essence même, et cela, par une force chrétienne plus grande, sans cette aide que donnent à l’homme les signes et les formes de la nationalité. Mais, quoique par la permission de Dieu le mal puisse enlever à la nation, malgré sa volonté, les signes et les formes de son idée – cette terre sanctifiée, cette aide pour maintenir l’essence –, il n’y a réellement que le péché qui puisse enlever à la nation son idée, cette sainteté qui doit vivre dans l’âme de la nation : le mal ne peut que tenter la nation à renier et à rejeter volontairement son trésor séculaire.

Il est facile de sentir, par ce que nous venons de dire, que notre idée ne peut déployer sa vie que dans notre patrie chrétienne ; et qu’une telle patrie, nous pouvons la retrouver uniquement dans la vraie Église, comme la partie dans le tout ; que, par conséquent, le christianisme et le patriotisme sont des sentiments qui constituent pour nous notre unité chrétienne, tellement indivisible, qu’il n’est pas possible d’être vrai Polonais sans être vrai chrétien dans l’âme. Il est facile aussi de sentir par là ce qu’est pour le Polonais la patrie terrestre seule, que rêvent ceux qui – séparant le Ciel de la terre, l’âme du corps, l’essence de la forme – considèrent la terre seule, le corps et la forme, comme étant tout. Il est facile de sentir ce que c’est que de combattre pour la patrie par la force et les moyens terrestres, avec l’âme enfouie dans la terre et vivant pour la terre, avec l’âme où n’a pas encore été établi le sanctuaire pour accepter et adorer dignement cette idée, cette sainteté, cette vie destinée à la patrie qui a une si grande mission chrétienne. Il est facile aussi de sentir par là que le Polonais qui renonce à sa nationalité et en prend une autre, non seulement cesse d’être Polonais, fils de la patrie, mais cesse encore d’être chrétien, fils de l’Église de Jésus-Christ, lors même qu’il accomplirait le plus strictement les formes chrétiennes qui, ne remplaçant pas l’essence chrétienne, n’effacent pas le péché du rejet de cette essence, péché du reniement de Jésus-Christ, du reniement de la pensée de Dieu qui repose sur le Polonais. C’est pourquoi un tel pécheur provoque dans une âme vraiment chrétienne et polonaise la douleur et le mépris, comme en témoignent nos expressions de Polonais dénationalisés, francisés, russifiés, germanisés, etc. Et, dans cette époque chrétienne supérieure, des sentiments semblables s’éveilleront aussi à l’égard de ceux qui, aimant les signes et les formes de notre nationalité et n’aimant pas l’idée que ces signes et ces formes représentent, ne se sacrifieront pas pour nourrir dans leurs âmes et leurs actions l’idée de la nation.

Au nombre de nos devoirs chrétiens sur le champ de nos rapports avec le gouvernement appartient celui d’être prêts – après avoir fait la révolution chrétienne dans notre esprit – à la faire aussi dans l’action. Une telle révolution se fait par la nation opprimée lorsque, par suite de l’expiation de ses péchés, qui ont amené l’oppression, il lui est destiné dans les décrets de Dieu, non seulement d’être délivrée du joug, mais encore de devenir elle-même l’instrument de sa délivrance. Dans ce cas, Dieu contraint par sa force le gouvernement qui opprime à se soumettre à ses jugements suprêmes, en se servant de la nation opprimée comme instrument pour cela ; dans ce cas, la révolution, pourvu qu’elle soit faite dans les conditions chrétiennes et dans le moment destiné, devient une action chrétienne dans laquelle s’accomplissent les jugements de Dieu avec la bénédiction de Dieu ; ils s’accomplissent malgré la résistance et même malgré la plus grande force matérielle du gouvernement ; car, dans ce cas, le gouvernement cesse, dans les décrets de Dieu, d’être l’instrument de la punition de Dieu, et ne peut plus être appuyé par le mal qui l’appuyait tant qu’il accomplissait la permission, la punition de Dieu pour la nation qui, par ses péchés, était sortie de la voie de la volonté et de la grâce de Dieu.

Toute nation opprimée, ne connaissant pas les décrets de Dieu, ne connaissant pas le jour et l’heure de sa délivrance, doit être prête chaque jour et à chaque heure à accomplir les décrets de Dieu qui lui rendent sa liberté, à accomplir tout sacrifice qui peut lui être destiné dans ce but. Elle doit être prête à faire cela sans avoir égard à la force prédominante du gouvernement et même malgré toutes les apparences d’une impossibilité évidente ; car il n’y a rien d’impossible à Dieu, et le manque de confiance en la puissance de Dieu, joint à la confiance dans les forces de la terre et de l’enfer, constitue un grand péché, défendu déjà par la loi de Moïse : « Je suis le Seigneur, ton Dieu...... ; tu n’auras point d’autres dieux devant ma face 56. »

L’empressement de l’homme à tout sacrifice intérieur ou extérieur qui peut lui être destiné attire sur lui la bénédiction de Dieu dans l’accomplissement du sacrifice destiné. Porter en soi un tel empressement est un devoir extrêmement important pour la nation qui est appelée, après s’être affranchie de tout joug et avoir recouvré sa liberté intérieure et extérieure, à devenir nation-serviteur de Dieu, nation-magistrat chrétien. Pour maintenir cet empressement dans l’âme, il faut, par la vigilance et le sacrifice continuels, vaincre les obstacles que le corps, le monde et Satan opposent à chacun dans toute action chrétienne, et de plus ceux qu’opposent à plusieurs, dans l’action dont nous venons de parler, tantôt la jeunesse qui pousse aux mouvements faux, aux révolutions non chrétiennes, tantôt la vieillesse qui, sous l’action du mal, fixe si souvent l’homme dans le royaume terrestre et, non seulement l’éloigne du mouvement, mais de plus le porte à condamner tout mouvement, toute révolution, l’incline à cette fausse paix qui en réalité est la mort et quelquefois l’endurcissement de l’esprit, faisant opposition à la vie du Verbe de Dieu sur la terre.

Aujourd’hui, autant qu’il nous est permis de sentir quels sont les décrets de Dieu pour nous, ce n’est pas encore notre devoir de faire la révolution dans l’action extérieure, d’employer la force terrestre contre le gouvernement. Jugeant de l’avenir par le passé, par quelques actions de l’Empereur, nous devons espérer qu’il ne sera pas contraire à la volonté de Dieu lorsque cette volonté l’appellera à nous rendre la liberté et la patrie, à cesser d’être pour nous un instrument de la punition et à devenir un instrument de la grâce et de la miséricorde de Dieu. Espérons qu’alors il s’humiliera devant la pensée de Dieu qui repose sur la Russie et sur la Pologne ; il sentira que, les unir par force, c’est une chose très contraire à cette pensée, c’est une lourde permission de Dieu et une grande difficulté pour les deux nations, parce que, portant chacune une pensée particulière de Dieu, ayant chacune une idée particulière, elles ne peuvent marcher ensemble dans la voie de Dieu, et ce n’est qu’en suivant cette voie séparément, dans l’indépendance mutuelle, qu’elles peuvent accomplir la pensée de Dieu et leurs idées respectives ; elles peuvent s’unir en Jésus-Christ et s’appuyer réciproquement comme chrétiens et, plus encore, comme chrétiens de la même race.

Mais si notre confiance dans le christianisme du monarque allait nous tromper, il n’en sera point de même de cette autre confiance qui doit nous faire croire fermement que le moment viendra où nous accomplirons nous-mêmes avec la bénédiction de Dieu l’action de la révolution qui nous est destinée dans les décrets de Dieu – action à laquelle nous nous serions préparés d’avance, en la portant dans nos âmes, et en attendant dans l’humilité le signe de Dieu pour l’accomplir sur la terre.

Il est dit dans l’écrit Powody au sujet de notre devoir relatif à la révolution chrétienne dans l’action : « Dieu qui, à cause des comptes de cette nation, lui a ôté la patrie, après les comptes acquittés, rendra ce qu’Il a ôté : Il délivrera des croix et du joug terrestres aussitôt que la croix et le joug supérieur de Jésus-Christ seront acceptés, et que le fruit en sera déposé sur le champ destiné ; Il tirera de l’esclavage extérieur, de cette position non naturelle, exceptionnelle, aussitôt que la liberté intérieure, chrétienne, sera recouvrée..... Et tout cela s’accomplira, si tels sont les décrets de Dieu, sans la participation des Polonais ; – la puissance de Dieu se déclarera par d’autres instruments qui accompliront les décrets de Dieu ; – et les instruments de la colère, de la punition, touchés par cette puissance, pourront devenir alors les instruments de la grâce et de la miséricorde de Dieu. – Tout cela s’accomplira, si tels sont les décrets de Dieu, par les Polonais eux-mêmes, dont les sacrifices pour la patrie, le caractère, l’héroïsme, seront alors appuyés par la puissance de Dieu ; car ces sacrifices, ce caractère, cet héroïsme, seront chrétiens, seront l’instrument accomplissant les décrets de Dieu, défendront ce bien qui devant Dieu sera déjà devenu la propriété des Polonais, défendront la patrie vraie destinée pour que là, par la vie et les actions chrétiennes des Polonais, se déploie le christianisme accepté sans patrie dans leur esclavage passé. »

Tels sont, cher Félix, nos principaux devoirs chrétiens sur le champ de nos rapports avec le gouvernement. L’accomplissement de ces devoirs nous rapprochera de la hauteur chrétienne qu’il nous est destiné d’atteindre, et fera disparaître la différence si grande qui existe aujourd’hui entre notre esprit et notre homme, ce péché principal de la nation, péché qui – malgré notre fidélité à Jésus-Christ maintenue continuellement dans notre esprit – a été engendré par notre résistance à vivre selon la loi de Jésus-Christ, à manifester par la force du sacrifice, de la croix de Jésus-Christ, notre germe chrétien dans toutes nos actions privées et publiques.

Ainsi, sur le champ de nos rapports avec le gouvernement, nous déposerons notre soumission à Dieu, nous lui offrirons notre esprit attendri et humilié selon le modèle qui nous a été donné par l’Agneau de Dieu, humble et patient, nous manifesterons notre caractère chrétien et polonais. Ce sera le fruit de notre prière véritable et active, fruit de notre progrès dans le royaume de Jésus-Christ, où s’attendrit et s’élève tout ce qui, sortant du royaume terrestre, porte le caractère propre à ce royaume, le caractère de la dureté et de l’inflexibilité ; ce sera le sacrifice qui nous est destiné envers Dieu et envers la patrie, sacrifice le plus difficile pour nous et le plus salutaire pour la patrie : sacrifice de notre dureté d’esprit et de notre caractère terrestre, si contraire au vrai christianisme et, par conséquent, à la vocation chrétienne de notre patrie ; caractère qui, en excitant contre nous les instruments de la punition de Dieu, a attiré sur nous de graves conséquences, a augmenté et prolongé notre punition au-delà du terme fixé dans les décrets de Dieu.

Dieu nous a soumis à un gouvernement plus fort par la force extérieure afin que, pour notre salut, nous recourions à la force intérieure chrétienne qui ne peut être créée que dans une âme soumise et humiliée devant Dieu, dans une âme attendrie et vivant dans le caractère chrétien soutenu devant Dieu et devant le prochain. Et dès que, par suite de l’acceptation des qualités chrétiennes que je viens de mentionner, le christianisme maintenu fidèlement dans l’âme du Polonais, mais ne vivant pas et ne fructifiant pas jusqu’à présent dans le Polonais lui-même, aura commencé à vivre dans les âmes polonaises et à fructifier dans les actions des Polonais, – dès que le Polonais se sera approché ainsi de la hauteur qui lui est destinée, – il arrivera pour lui ce qui est dit dans l’écrit Powody : « Le Polonais, à cause de ses comptes devant Dieu, est appelé, par la force chrétienne augmentée dans la pénitence, à suivre cet idéal de plus près que beaucoup d’autres, à concilier ses devoirs envers Dieu avec ses devoirs envers l’autorité, à accomplir dans toute leur étendue ces paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu 57..... » En assignant ce champ au Polonais, Dieu a mis sur sa route comme une forteresse à prendre par les armes chrétiennes, par la force du sacrifice, de la croix et du joug augmentés dans la pénitence. Ce n’est qu’après la prise de cette forteresse que se rouvrira pour le Polonais sa marche arrêtée, que se déploiera la vie propre à son germe, qui a été interrompue : vie dans laquelle le Polonais accomplira sa mission chrétienne, cette mission que pendant des siècles il pressentait dans son esprit toujours fidèle à Jésus-Christ, à laquelle aspirant constamment, il ne pouvait se satisfaire par rien d’inférieur : pour laquelle il luttait par de si grands sacrifices, mais sans succès, parce qu’il luttait pour le bien chrétien par des sacrifices non chrétiens. Cette mission peut être accomplie seulement dans la patrie vraie que le Polonais obtiendra, non par une force terrestre  quelconque, mais par la force chrétienne seule, après avoir accompli sa pénitence sur le champ destiné. La puissance de Dieu se manifestera sur la nation qui, purifiée par la pénitence, aura passé sous la loi de nation-serviteur de Dieu, sous la loi de l’amour et de la grâce. »

Comme ancien serviteur de l’Œuvre, vous développerez, cher frère, selon vos besoins, les vérités que je viens de vous rappeler et vous les appliquerez aux circonstances actuelles : vous arriverez ainsi à voir clairement toute la voie dans laquelle le Polonais est appelé à accomplir dans sa position extraordinaire ses devoirs envers Dieu, envers la patrie et envers le gouvernement instrument de la punition de Dieu. En indiquant cette voie à nos frères compatriotes, vous leur éclaircirez ce qui, par la miséricorde de Dieu, est déjà pour vous une chose claire et évidente, savoir, qu’il n’y a que l’acceptation de cette voie qui mettra un terme à nos souffrances et à ces sacrifices de martyrs qu’ont déjà déposés tant de nos compatriotes : sacrifices qui, loin de nous conduire au but qui nous est destiné, nous forçaient seulement d’abandonner les voies et les buts non destinés. Vous leur éclaircirez aussi qu’il n’y a que cette voie qui pourra nous mener à la hauteur chrétienne qui nous est destinée, et par conséquent à la vraie prospérité en cette vie et au salut de notre âme dans l’éternité.

 

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Zurich, 4 avril 1861.      

 

Mes lettres des 20 et 25 du mois dernier vous sont sans doute déjà parvenues. Par ces lettres, je n’ai pas seulement répondu à vos questions, mon cher frère, mais de plus, je vous ai éclairci la voie dans laquelle vous devez servir nos compatriotes : et cela fait reposer sur vous un fardeau qui, porté avec l’amour de Dieu et de la patrie, sera, je l’espère, un fardeau léger pour vous et profitable pour la patrie. Désirant vous aider à porter ce fardeau, je vous adresse aujourd’hui quelques observations touchant le service que vous devez rendre à nos compatriotes.

Autant que, par leur amour, nos compatriotes vous ouvriront le champ de les servir, annoncez-leur l’Œuvre de Dieu, qui a été déjà annoncée, en 1841, à nos compatriotes réfugiés en France : parlez-leur de ce temps extraordinaire, le plus grave, on peut dire, depuis le temps de Jésus-Christ ; parlez-leur de la réclamation et de l’appel que Dieu fait dans le temps actuel ; parlez-leur de l’époque chrétienne supérieure qui déjà est ouverte pour l’homme. Dites-leur que ce sont des jours où, de nouveau, selon les paroles de Jésus-Christ : « Le Royaume céleste s’est approché de nous (1) », jours bénis du Jubilé du Seigneur ; jours d’une effusion extraordinaire de la Miséricorde divine qui se répand sur le monde avec le commencement de cette époque chrétienne ; jours dans lesquels il est plus facile à l’homme de recevoir et de garder la grâce divine et, avec l’assistance de la grâce, d’entrer dans la voie destinée et de recevoir dans cette voie la miséricorde destinée. Dites-leur que ce sont des jours où Dieu allège les comptes de l’homme, devenus si lourds : où Il donne au monde sa suprême rémission, afin de faciliter au monde la régénération et la vie en Jésus-Christ. Dites-leur que, parmi les nations, l’Italie et la Pologne ont été touchées davantage dans ces derniers temps par la grâce divine, afin que, par ces deux nations, commencent la régénération du monde et sa vie chrétienne, privée et publique.

Par la vertu de cette miséricorde divine, beaucoup d’hommes sentent en eux une force qui leur était inconnue jusqu’à ce moment, qui les éveille, les fortifie, et les remplit d’espérances nouvelles. L’homme de mauvaise volonté, indifférent à ce qui descend du ciel sur la terre, est le seul qui ne ressente pas ces bienfaits divins, car le feu chrétien, le feu céleste, le feu de l’amour, du sacrifice, du sentiment s’est éteint en lui : en lui s’est détruit l’organe chrétien. Un tel homme, ne concevant point la miséricorde divine, méditant et raisonnant seulement d’une manière froide sur les bienfaits célestes comme si c’étaient des évènements terrestres et naturels, mesure tout à son ancienne mesure terrestre et ne quitte point son ancienne route terrestre.

Dites à nos compatriotes qu’il est aujourd’hui du devoir de tout chrétien, et à plus forte raison de tout Polonais ayant une vocation chrétienne si élevée, de déposer la mesure nécessaire de sacrifice pour connaître l’Œuvre de Dieu et l’appel que Dieu fait à l’homme dans cette Œuvre. Et lorsque la grâce divine, en vertu du sacrifice déposé, leur aura fait reconnaître que cette Œuvre et cet appel viennent de Dieu, ce sera pour eux un devoir d’écouter la voix de la grâce et de sa propre conscience, de s’humilier devant la volonté divine et de l’accomplir, sans attendre que la Magistrature suprême, instituée sur la terre par Jésus-Christ, confirme cette volonté, et bénisse l’homme pour l’accomplissement sur la terre de ce qui s’accomplit éternellement dans les cieux.

Nous devons espérer que la confirmation de l’Œuvre de Dieu et la bénédiction pour l’accomplir seront données par le Saint-Siège

 

 

1 Luc X, 9.

 

 

Apostolique, car l’accomplissement de la volonté divine ne peut être différé dans le monde que temporairement ; mais si, par la permission de Dieu, à cause des péchés du monde, cette confirmation et cette bénédiction venaient à tarder, il n’est pas permis à l’homme de repousser la miséricorde divine par le motif que la suprême Magistrature divine sur la terre ne donne pas la permission de l’accepter, d’autant plus que Dieu, qui par sa grâce fait appel à la conscience de l’homme, punit déjà visiblement ceux qui rejettent sa miséricorde.

Lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ fit, par la volonté du Père Éternel, l’Œuvre du salut de l’homme, lorsqu’il fonda son Église sur la terre afin que l’homme, selon le modèle donné, fît la même Œuvre, édifiât cette même Église, non seulement il n’y eut point pour cela de permission de la part de la suprême Magistrature divine d’alors, mais au contraire il y eut la plus forte des oppositions, et malgré cela, il s’est trouvé des hommes fidèles à Dieu, qui, par amour de Dieu, de sa volonté, ont suivi la voix de la grâce divine et de leur propre conscience, ont reconnu et accepté la volonté divine présentée par le Fils de Dieu. C’est par la fidélité de ces premiers saints serviteurs de Dieu que l’Œuvre de Dieu a commencé alors à s’étendre dans le monde et n’a cessé de s’y étendre à travers les siècles. C’est cette fidélité que Dieu exige aujourd’hui de l’homme, auquel, par la volonté de Dieu, cette même Œuvre est rappelée de nouveau, éclaircie davantage et appliquée à la vie, afin qu’il fasse son progrès ultérieur, qu’il s’approche davantage du modèle donné par Jésus-Christ ; c’est dans ce but qu’un degré supérieur de la voie chrétienne lui est montré, une époque chrétienne supérieure lui est ouverte.

Puisque Dieu répand aujourd’hui sur nous sa miséricorde avec plus d’abondance et que ce n’est que par notre amour et notre sacrifice que nous pouvons la reconnaître, la sentir et l’accepter, éveillons donc dans nos cœurs l’amour et le sacrifice, et acceptons ce don suprême, céleste, sans nous inquiéter si une loi ou une ordonnance quelconque de l’homme nous permet de le faire. Acceptons ce don sans analyser et sans juger ce qui doit être indubitablement l’objet de notre amour et de notre vénération. En accomplissant la volonté du Père Éternel, malgré les lois et les constitutions humaines, contraires à ce qu’il faisait, Jésus-Christ introduisit sur la terre tout le Ciel que le Verbe de Dieu avait destiné à la terre, tout son Royaume céleste, Il introduisit sur la terre son Église et l’y fonda ; ce Ciel, ce Royaume, cette Église, Il les révéla à l’homme par ses paroles et ses actions, et par là Il présenta au monde un modèle pour tous les siècles jusqu’à la fin du monde : par là Il accomplit l’Œuvre du salut du monde. – Dans les royaumes terrestres, lorsque les rois octroient leurs grâces, les sujets les reçoivent sans tourner les yeux vers qui que ce soit et sans consulter personne : et les magistrats des rois ne regardent point cela comme une atteinte à leur honneur, comme une désobéissance. Lors donc que Dieu fait descendre sur nous sa miséricorde, que ce soient l’esprit seul, la conscience seule, notre sentiment et notre cœur qui agissent, et non la tête, notre raison, qui, étant un organe terrestre, ne peut nous guider dans cette action chrétienne, céleste.

Par l’acceptation du christianisme avec l’amour, le sentiment, le cœur, la Pologne s’est tracée pour les siècles une direction chrétienne, céleste ; c’est pour cela qu’elle est appelée aujourd’hui à devenir une nation modèle et magistrat chrétien. N’interrompons donc point cette direction si heureuse pour nous ; n’échangeons point notre amour, notre sentiment, notre cœur, contre la réflexion et la doctrine froides ; n’échangeons point le christianisme, ce ciel sur la terre, contre la terre seule ; ne soumettons point au mal cette citadelle de notre for intérieur, restée encore intacte et contre laquelle le mal dirige aujourd’hui tous ses efforts, afin qu’après avoir conquis ce point chrétien capital dans le monde, il puisse régner tranquillement sur le monde. – Lorsqu’un bon enfant aperçoit sa mère dont il a été longtemps séparé, les lois et les règlements de ses professeurs et supérieurs ne sont plus rien pour lui ; il oublie tout dans ce moment si grand pour son amour ; par l’amour il reconnaît sa mère, se précipite dans ses bras et s’unit à elle ; et si l’enfant n’agissait pas ainsi, sa mère, pénétrée de douleur, dirait : « Mon enfant peut avoir beaucoup de qualités ; mais il ne possède pas la première qualité de l’enfant, il n’a pas l’amour pour sa mère : et l’enfant qui n’aime pas n’est point mon enfant. » C’est sous cette épreuve de l’amour que nous sommes aujourd’hui, nous Polonais, qui portons la vocation chrétienne, dans ce temps du commencement de l’époque chrétienne supérieure où se trace notre direction pour les siècles de cette époque.

En parlant de cela à nos compatriotes, parlez particulièrement aux Ministres de l’Église, à nos prêtres, de leur croix plus grande dans cette époque, par conséquent de leur mérite et de leur honneur plus grands. Dites-leur qu’ils sont appelés, dans ces temps extraordinaires, à guider la nation polonaise, par la force d’une croix plus grande, de leur sacrifice plus grand, sur la voie où, d’après la Volonté de Dieu, les derniers évènements l’ont appelée ; par conséquent, que c’est pour eux un devoir sacré de s’unir au mouvement éveillé par la grâce divine, de porter secours dans les dangers qui menacent la patrie et dont nous avons parlé précédemment ; d’aider ceux qui ont accepté le mouvement éveillé par la puissance divine à le conserver pur et à s’en servir dans la direction et sur la voie de la volonté de Dieu ; et, vis-à-vis de ceux qui repousseraient ce mouvement, n’ayant pas foi en la force céleste, et ne se confiant qu’en la force et les moyens terrestres, c’est leur devoir aussi de les aider à reconnaître leur grand péché et à se convertir à Dieu ; car cette voie, à laquelle les derniers évènements ont appelé la nation polonaise, est la voie chrétienne, voie unique pour une nation qui a la vocation chrétienne. Les fils de l’Église peuvent seuls marcher dans cette voie, puisant la force chrétienne dans l’Église, sanctuaire de l’amour, du sacrifice, de la croix de Jésus-Christ. Sur cette voie seulement peut être accompli l’appel que Dieu fait au commencement de cette époque pour que le Verbe de Dieu soit ressuscité et vive par l’homme ; pour que la loi de Jésus-Christ, notre très sainte religion, soit appliquée à la politique, à la vie publique des nations ; pour que le christianisme soit pratiqué dans ce monde, qu’il cesse d’être seulement une sainte exaltation de l’esprit et devienne par l’homme une réalité vivante.

Parlez à nos prêtres des efforts que quelques prêtres, serviteurs de l’Œuvre de Dieu, ont faits pour accomplir l’appel de Dieu ; citez-leur l’exemple édifiant donné par un prêtre italien, le frère Louis de Carmagnola, qui, persécuté longtemps pour la foi qu’il avait en l’Œuvre de Dieu, a enfin confirmé sa foi par une mort de martyr. Parlez-leur de notre compatriote, feu le père Dunski, et dites-leur que, dans les témoignages qu’il a déposés sur l’Œuvre de Dieu et que Charles Rozycki a publiés et envoyés aux ministres de l’Église, ils trouveront des éclaircissements sur l’Œuvre de Dieu, et aussi le modèle du prêtre de cette époque chrétienne supérieure. Tout en accomplissant ses devoirs de prêtre, appropriés au temps présent, le père Dunski s’est sacrifié pour connaître l’Œuvre de Dieu et l’appel que Dieu fait à l’homme dans cette Œuvre ; il a uni l’Église avec l’Œuvre, dont le but principal est l’élévation de l’Église ; il a concilié les devoirs plus étendus du prêtre de l’époque supérieure aves ses anciens devoirs ; et ces devoirs plus grands, il les a accomplis par la force de l’amour et du sacrifice plus grands, d’une plus grande croix qu’il avait acceptée. Par ce moyen, il continua sa magistrature de prêtre dans l’époque supérieure, sur un champ plus vaste : il servait de guide à ses compatriotes dans leur vie publique, il les conduisait sur la voie à laquelle la Pologne est appelée maintenant par la puissance divine, et les détournait des routes terrestres chaque fois qu’ils étaient tentés d’y entrer. Par ce moyen, il a étendu et animé le champ de la magistrature du prêtre, il a élevé la dignité de cette magistrature à la hauteur de la pensée de Dieu qui repose sur elle ; il a fait preuve de caractère chrétien au milieu des obstacles et des persécutions ; il a présenté le modèle du chrétien et du prêtre de cette époque chrétienne supérieure. Et Jésus-Christ bénissait visiblement ses travaux. Beaucoup de personnes qui traitaient avec mépris la magistrature de l’Église, en la voyant s’élever et vivre par l’amour et le sacrifice, se sont humiliées devant elle, devant la pensée de Dieu qui repose sur elle. Désirant l’union en Jésus-Christ avec tout prochain et élevant en lui tout bien qui pourrait l’approcher de Jésus-Christ et de son Église, le prêtre Dunski a converti des personnes de nationalités et de cultes divers, de sorte que ceux qui repoussaient l’essence du christianisme et en accomplissaient seulement les formes, ainsi que ceux qui en repoussaient l’essence et les formes, ont embrassé le christianisme dans son essence et dans ses formes, et sont devenus des fils fidèles de l’Église.

En accomplissant la volonté du Père Éternel, Jésus-Christ a présenté le plus haut modèle de l’accomplissement de la pensée divine qui repose sur l’homme, et durant les siècles. Il appelle ses élus à présenter au prochain des modèles partiels, se rapprochant de ce modèle le plus élevé. Celui qui, ayant vu le modèle de son devoir accompli, ne suit pas ce modèle, tombe dans un compte plus lourd devant Dieu. C’est pour cela que ceux qui résistent à Jésus-Christ et aux devoirs chrétiens, parce qu’ils pressentent dans leur esprit ce compte plus lourd et cette responsabilité plus grande devant Dieu, tournent leur tourment et leur haine contre ceux de qui ils reçoivent le modèle. De là est venue la haine d’Israël contre Celui qui lui avait présenté le modèle suprême de la pensée de Dieu accomplie ; de là aussi provient aujourd’hui la répugnance de beaucoup de personnes contre l’Œuvre de Dieu et les deux écrits de l’Œuvre publiés sous les titres Dunski et Powody.

Voilà sommairement ce que vous pourrez exposer à nos prêtres chaque fois que Dieu vous en donnera l’occasion. Connaissant votre amour et votre respect pour la magistrature de l’Église, je suis plein de l’espoir que vous remplirez votre devoir dans un esprit d’amour et d’humilité, et que par là vous aiderez nos prêtres dans la difficulté qu’ils éprouvent lorsqu’il s’agit pour eux d’accepter les vérités chrétiennes présentées par une personne laïque. J’espère aussi que, dans le même esprit, vous les appellerez à l’accomplissement de ce qu’ils nous doivent aujourd’hui, à nous Polonais, c’est-à-dire de marcher à la tête de la nation sur la voie chrétienne privée et publique, voie où le christianisme et l’Église, fidèlement conservés jusqu’à ce moment dans l’âme polonaise, doivent désormais non seulement vivre dans l’âme, mais aussi vivre et s’élever sur la terre par les actions chrétiennes privées et publiques du Polonais.

Parlez aux Puissants de la Pologne, à ceux de nos compatriotes qui sont plus puissants que leurs frères, non seulement par les richesses, mais par tout autre bien terrestre, par la science, les talents, par leur rang, leur position sociale, leurs emplois, par la gloire, l’influence, etc. Parlez-leur des devoirs plus grands qui reposent sur eux à cause de ces dons de Dieu. Dites-leur qu’il leur est destiné d’être les magistrats chrétiens de leurs frères qui n’ont pas cette puissance ; qu’ils sont plus libres des nombreuses croix terrestres, de la pauvreté, de la misère, des travaux pénibles, etc., afin de porter la croix céleste plus grande, présentée par Jésus-Christ, et, par la force de cette croix, par la force d’un plus grand amour et d’un plus grand sacrifice éveillés dans leur cœur, de servir davantage leur prochain et la patrie. Dites-leur que le rejet de toute croix terrestre et céleste, de tout sacrifice, de tout labeur, ce que l’on considère dans le monde comme le privilège et le bonheur des puissants, n’est en réalité qu’un arrêt dans le progrès et, par conséquent, le renversement de la Pensée divine qui repose sur l’homme ; que ce rejet attire sur l’homme des conséquences d’autant plus graves qu’il a reçu de Dieu des dons plus grands et que le champ de sa vocation est plus vaste. Parlez aux puissants de leur devoir en ce temps où une nouvelle direction est tracée pour la Pologne ; dites-leur qu’il leur est destiné d’entretenir dans leur âme le mouvement éveillé par la grâce au mois de février et de faire des efforts, des sacrifices, afin que ce mouvement se maintienne dans la nation dans sa pureté primitive et qu’il soit employé dans la direction et sur la voie indiquées, afin d’empêcher l’extension de ce péché si terrible aujourd’hui pour le Polonais, qui consiste à ne pas croire à la force céleste de ce mouvement, à le tolérer seulement pour un certain temps, par des égards humains, et à conserver au fond de son âme la confiance que les anciennes forces et les anciens moyens terrestres suffisent pour le salut de la patrie.

 Veiller sur ce point, et détourner de la Pologne ce grand danger qui la menace, c’est, avant tout, le devoir des prêtres et, ensuite, celui des puissants. Or, le mal s’efforce habituellement d’entraîner tout magistrat précisément dans le détour dont il est appelé à écarter le prochain, et cela afin que, au lieu de l’union chrétienne destinée entre les magistrats et les subordonnés, se fasse entre eux l’union dans le mal commun, pour que les subordonnés, cédant au mal qui les gouverne et gouverne leurs magistrats, se justifient devant leur conscience de leur péché et le parent devant le monde de la vertu de l’obéissance due aux magistrats. C’est en cela que consiste en grande partie la victoire et le triomphe du mal dans le monde : c’est de cette source que découle abondamment l’esclavage tant intérieur qu’extérieur de l’homme.

Que les puissants remplissent du fond du cœur et de l’âme leurs devoirs envers leurs frères qui n’ont pas la puissance, en leur donnant la fraternité, la sincérité, l’épanchement chrétien ; ils paieront ainsi la dette qu’ils ont accumulée depuis des siècles en se séparant d’eux, en en détournant leur âme, en rabaissant ces frères qui sont leurs égaux et souvent même plus grands devant Dieu. Tous les biens terrestres et toutes les grandeurs qui en résultent ne sont que la terre, qui n’élève point la valeur de l’esprit et qui, ne servant qu’à un usage temporaire, ne peut influer en rien sur les liens éternels entre les esprits. Et, dans cette époque de liberté et de vie de l’esprit, cette terre doit être soumise à la loi de Jésus-Christ, à la loi de l’amour, de la fraternité, de l’égalité.

Exposez donc, cher frère, qu’il ne s’agit point aujourd’hui de restituer à nos frères pauvres les biens terrestres seuls, de leur payer seulement la dette extérieure, – qu’il ne s’agit point de leur donner seulement ce dont l’homme, le corps a besoin, c’est-à-dire la liberté et la propriété terrestre, – mais qu’il s’agit surtout de leur restituer le bien intérieur, de payer cette dette qui pèse beaucoup plus qu’une dette terrestre sur la conscience des débiteurs ; qu’il s’agit de donner aux frères pauvres la liberté et la paix intérieures, en renonçant à les dominer, en tournant vers eux leur âme qui a été détournée d’eux pendant des siècles, en éveillant pour eux le sentiment de l’égalité devant Jésus-Christ et en s’unissant à eux en Jésus-Christ, en les admettant à la fraternité et à l’union chrétienne ; car la conduite tenue envers eux jusqu’à présent, conduite qui les indignait et les affligeait, qui étouffait en eux les sentiments chrétiens envers leurs frères puissants et par là les privait de la liberté et de la paix intérieures, une telle conduite anti-chrétienne, avec ses suites, opprimait l’âme de nos frères déshérités plus que l’esclavage extérieur, avec toutes ses suites, n’opprimait en eux l’homme, le corps.

Dans ces jours d’une direction nouvelle pour l’homme et les nations, Dieu appelle la Pologne à une action chrétienne très importante pour elle, et facilite cette action par sa miséricorde. Dieu nous appelle tous, puissants et non puissants, à ce que, après avoir acquitté mutuellement nos dettes extérieures et intérieures, nous nous mettions dans une position nette les uns envers les autres ; à ce que, après une séparation qui a duré des siècles, nous nous unissions comme des frères en Jésus-Christ, d’abord pour secourir avec nos forces unies notre commune patrie, puis pour accomplir, dans cette patrie, notre vocation chrétienne. Ce qui, dans les décrets de Dieu, est destiné à nos frères pauvres comme paiement de ce qui leur est dû, comme satisfaction pour les torts qui leur ont été faits, ne dépend point de la volonté des débiteurs, de leur consentement ou de leur refus sur ce point ; car en cas de résistance de la part des débiteurs les créanciers recevront, jusqu’à la dernière obole, ce qui leur est dû, de la main de Dieu, par la seule puissance de Dieu ; mais cet acquittement de la dette, se faisant sous la loi de la force et de la punition divine, sans que les débiteurs y participent, ne leur portera aucun mérite, et n’effacera point le péché commis par eux contre l’amour du prochain. Après avoir perdu le temps propice et la facilité qui leur ont été donnés par la miséricorde divine, ils seront obligés quand même de satisfaire à Dieu, d’effacer leur péché dans l’éternité, où cette action sera devenue pour eux beaucoup plus difficile.

Ce devoir chrétien, assigné aux puissants, ne peut être rempli par les forces et les moyens terrestres que leur civilisation terrestre plus élevée leur suggère aujourd’hui et qui ne sont qu’une tentation du mal. Il faut pour cette action la force chrétienne que la civilisation chrétienne seule peut donner ; car cette action ne peut sortir de la tête, de la raison, mais seulement de l’âme humiliée devant Jésus-Christ et soumise à sa loi. Par cette force chrétienne que la grâce divine appuie, peut s’accomplir dans un seul moment et avec facilité ce que sont incapables de faire les plus grands efforts terrestres seuls ; car ils sont devenus un péché pour le Polonais, et, comme péché, la grâce divine ne les appuie pas. Bien plus, dans la position actuelle de la Pologne, ils peuvent attirer des souffrances et des malheurs, comme punition de Dieu pour ce grand péché : de rechercher les forces et les moyens dans le royaume terrestre, et de rejeter la force chrétienne. Sur ce champ d’action des puissants, tout dépend donc pour eux d’accepter la force chrétienne, et cette acceptation constitue précisément l’action intérieure qu’aujourd’hui Dieu exige avant tout du Polonais, comme condition pour le bénir dans ses actions extérieures, dans sa vie privée et publique.

Comme serviteur appelé à servir la Pologne, je présente en toute occasion à mes compatriotes ce principal devoir chrétien : avant toute action extérieure accomplir d’abord l’action intérieure. C’est à cette action que se rapportent ces paroles de l’écrit Powody, que je vous répète ici, mon frère, pour la seconde fois : « ..... Puissions-nous accomplir ce que Dieu nous a destiné, l’accomplir selon l’ordre destiné !  D’abord comme chrétiens, agissant devant Dieu, dans le secret de nos cœurs, et ensuite comme chrétiens et Polonais, agissant avec la bénédiction de Dieu, afin d’obtenir ce bien qui nous est destiné..... » Nous avons déjà beaucoup parlé, cher frère, sur cette matière dont dépend si grandement l’avenir de la Pologne. Vous pratiquez déjà ces vérités avec l’aide de Dieu envers les hommes du peuple que Dieu a confiés à votre tutelle, et vous jouissez déjà des fruits bénis de votre union chrétienne avec ces frères ; c’est pourquoi j’ai une grande confiance que la grâce divine vous aidera à présenter à vos compatriotes les vérités qui vivent déjà par vous et portent leurs fruits pour la gloire de Dieu, pour votre salut et celui de la Pologne.

Quelques-uns de ces puissants sont obligés aujourd’hui de présenter à la patrie les fruits de l’Œuvre de Dieu qu’ils auraient dû connaître et accepter puisqu’ils ont eu, dans le passé, des facilités pour y arriver, par leurs voyages à l’étranger, par les écrits éclaircissant l’Œuvre de Dieu, et par d’autres moyens qui leur ont été fournis par la Volonté de Dieu. Que celui donc de nos compatriotes qui, en n’accomplissant pas ce devoir, s’est rendu coupable envers Dieu et envers la patrie, se hâte de satisfaire à Dieu et à la patrie ; qu’il s’empresse de connaître l’Œuvre de Dieu ; qu’il accepte lui-même et qu’il montre à ses compatriotes la voie éclaircie dans cette Œuvre, voie sur laquelle le mouvement actuel peut être employé pour la gloire de Dieu et le salut de la patrie. Mais avant tout, que nos compatriotes plus puissants acceptent la direction chrétienne, pour remplacer leur confiance dans la terre, dans les forces et les moyens terrestres, par leur confiance en Dieu, dans les forces et les moyens célestes, chrétiens, et pour employer ensuite les forces et les moyens terrestres seulement comme instruments des forces et des moyens chrétiens. Que leur travail, qui jusqu’à présent a été terrestre, extérieur, pour le progrès et la civilisation terrestres de l’homme seul, se change en travail chrétien, intérieur, en sacrifice de l’esprit pour le progrès chrétien, pour la civilisation chrétienne de l’esprit et de l’homme. Ce travail, ce sacrifice chrétien deviendra leur force pour l’accomplissement de leur vocation chrétienne ; car, en introduisant dans leur vie les trésors de leur esprit, ceux qui sont puissants dans le royaume terrestre deviendront puissants dans le Royaume de Jésus-Christ, et ainsi sera accomplie par eux la Pensée de Dieu qui leur a destiné une vie dans la position de puissants, et de là des devoirs plus grands et un champ de mérite plus grand devant Dieu et devant la patrie.

En parlant au Peuple polonais, à ces frères qui sont habitués à répondre à l’amour et au sentiment par l’amour et le sentiment, dites-leur qu’ils gardent aussi, dans la liberté qui descend pour eux par la miséricorde divine, ce trésor chrétien qu’ils ont conservé durant leur long esclavage. Dites-leur qu’ils emploient cette liberté et la vie plus vaste qui s’ouvre pour eux à accomplir plus facilement l’appel que Dieu fait aujourd’hui, à manifester, dans leur vie libre, les trésors chrétiens conservés fidèlement dans leur âme, et par une telle vie, à faire descendre sur la Pologne le Royaume de Jésus-Christ, dans lequel, comme dans leur patrie chrétienne, les torts séculaires leur seront payés, leurs douleurs séculaires seront calmées. – Dites à ces frères qu’il est aujourd’hui d’une grande importance pour eux d’accomplir le devoir qui leur est assigné envers leurs frères puissants, appelés à être leurs magistrats chrétiens ; que ce devoir est sur la route de leur salut temporel et éternel, comme le devoir de la Pologne entière envers le gouvernement est sur la route du salut de la Pologne.

Appliquez donc, selon le besoin, à ces frères sans puissance tout ce dont nous avons parlé au sujet des devoirs de la nation polonaise dans ses rapports avec le gouvernement ; et surtout qu’ils prennent envers leurs frères puissants cet esprit et cette tendance chrétienne qui sont présentés dans l’écrit Powody ; – qu’ils rapportent à Dieu seul, à ses jugements, à leurs péchés passés, à leurs comptes devant Dieu, les torts qui leur ont été faits, leur esclavage, leur oppression ; – qu’ils ne voient dans le prochain qui les opprime et leur fait tort, que l’instrument de Dieu, qui, appelé à être un instrument de la grâce, est devenu pour eux, en raison de leurs fautes et de leurs comptes, un instrument inférieur de punition et de permission divine ; – que, par la crainte de Dieu, par l’amour de Dieu et du prochain, ils vainquent le ressentiment de l’esprit contre cet instrument ; – que, dans une complète soumission à la volonté de Dieu, ils attendent de Lui seul l’heureux changement de leur direction, et qu’ils acceptent dans l’humilité et avec reconnaissance la moindre parcelle de ce changement comme un effet de sa miséricorde. Et éveillant en eux ces sentiments chrétiens au milieu des nombreuses tentations du mal, et en accomplissant ainsi leur action intérieure chrétienne, puissent-ils mériter qu’avec la bénédiction de Dieu soit complétée pour eux l’heureuse direction déjà commencée, qui leur ouvre le champ des actions extérieures, le champ d’une vie libre et, par cette vie, leur facilite leur progrès et leur salut.

Lorsque, après des siècles d’un esclavage dans lequel les routes de la vie sur la terre leur étaient fermées, Dieu les appelle aujourd’hui à faire son Œuvre, c’est-à-dire à manifester dans leur vie le christianisme qu’ils ont fidèlement conservé dans leur esprit, à s’unir dans la voie chrétienne avec leurs frères puissants, et à accomplir dans cette union la vocation chrétienne qui repose également sur tous les Polonais ; – lorsque, pour cette pensée, Dieu leur ouvre les voies de la vie par les instruments de sa grâce, et qu’Il les délivre de l’esclavage, de l’oppression, – le mal, de son côté, ne manquera pas de les tenter, pour qu’ils fassent, non cette Œuvre de Dieu, mais l’œuvre du mal, c’est-à-dire, pour que, dans leur vie libre, ils rejettent le christianisme fidèlement conservé pendant leur esclavage, pour que, abusant de la liberté et de la vie, ils deviennent l’instrument du mal pour leurs frères puissants, que par là ils s’éloignent eux-mêmes de l’union qui leur est destinée avec ces frères, et qu’enfin ils attentent à la Pensée même de Dieu qui repose sur leur commune patrie.

Que ces frères se défendent donc, avec la croix de Jésus-Christ portée dans leurs âmes, de toute attaque du mal, et qu’ils regardent comme instrument du mal quiconque, abusant de leurs sentiments d’amertume, de douleur, de désespoir, et en même temps de leur bonne foi et de leur ignorance, fomenterait en eux, même sous les formes de la religion et de la liberté, la haine, la dureté, la vengeance ; quiconque susciterait par là en eux une force antichrétienne de l’esprit, ou la seule force brutale du sang, de la bile, de la passion, etc. ; en un mot, quiconque éveillerait et nourrirait en eux ce dont il leur est précisément destiné de faire le sacrifice pour Dieu, pour la patrie, et pour leur propre salut.

Si (ce dont Dieu les préserve) cette force antichrétienne de l’esprit et cette force brutale de l’homme, n’étant pas contenues par la crainte et l’amour chrétiens, étaient lancées par ces frères sur un champ où ils sont appelés à déposer le fruit de leur christianisme, en ce cas le mal, s’attaquant à la Pensée de Dieu qui repose sur la Pologne, après les avoir envahis, les éloignerait de la voie que la miséricorde de Dieu a marquée pour eux dans ces temps d’une nouvelle direction ; ce détour aggraverait grandement leurs comptes devant Dieu, d’où pourrait s’ensuivre pour eux, non plus une direction de vie, de liberté, de paix, mais l’ancienne direction de mort, d’esclavage, de souffrances, de croix terrestres, comme une punition que Dieu permettrait, pour avoir abusé de la miséricorde divine, pour s’être éloignés de la Pensée divine et de la voie indiquée.

Après avoir appelé votre intérêt chrétien, frère Félix, sur ce point principal de votre devoir envers nos frères dénués de puissance, je ne développerai pas davantage cette matière, car les péchés d’esprit sont peu manifestés par ces frères : l’esclavage, l’indigence, le travail, l’ignorance, les voies de la vie fermées pour eux sur la terre, et d’autres croix et misères terrestres, les retiennent dans les limites terrestres restreintes et, par ces limites, sont restreints aussi leurs péchés qui sont habituellement terrestres, véniels ; et contre ces péchés, la lumière de l’Époque passée est suffisante.

 

En parlant à Israël, à ces frères qui sont en Pologne un plus véritable Israël que chez d’autres nations, et qui ordinairement reçoivent avec ardeur ce qui découle pour eux d’une âme ardente, dites-leur que Dieu a abaissé son regard de miséricorde sur ses enfants aînés dont Il a dit, il y a des siècles : « Mon fils premier-né Israël 58 », et que l’étoile d’Israël, qui n’a pas brillé pendant des siècles, se lève déjà pour lui.

Qu’Israël reconnaisse donc son temps et qu’il s’élève au-dessus de la terre qu’il a trop aimée dans le passé ; qu’il s’élève à la hauteur de l’esprit d’Israël, et il comprendra facilement l’appel, que, dans ces jours de miséricorde, Dieu fait à Israël ; il comprendra facilement la voie que Dieu lui a destinée, et, dans cette voie, il s’unira à ses frères, aujourd’hui ses compatriotes, au milieu desquels il a trouvé jadis l’hospitalité ; et dans cette union, par les qualités d’Israël, par la foi en Dieu, l’amour de Dieu et le feu de l’esprit, il aidera ses frères compatriotes pour le bien de la commune patrie.

Que ceux qui ont été si fidèles à la volonté de Dieu transmise par Moïse deviennent aussi fidèles à la volonté de Dieu transmise par Celui qui est bien plus grand que Moïse ; qui, par amour du salut de l’homme, est descendu de la suprême hauteur céleste à l’extrême abaissement de la terre, s’est soumis à ses lois, et a supporté avec patience ses iniquités ; qui a montré à l’homme sa route entière jusqu’à la fin du monde, a montré toute la pensée de Dieu reposant sur l’homme, toute sa destinée ; qui a montré aussi à Israël, pour son progrès ultérieur, ce degré de la voie de Dieu qui est le christianisme, degré supérieur à celui qu’a atteint Israël par Moïse et où il s’est arrêté jusqu’à ce jour, résistant pendant des siècles au progrès dans la voie de Dieu. Quiconque, ayant accepté un certain degré de cette voie, veut y rester éternellement, oppose la résistance à la volonté de Dieu, à la pensée de Dieu qui repose sur lui et rejette son salut ; celui-là, après que son temps sera accompli, passera de la loi de l’amour sous la loi de la force et de la punition de Dieu, afin que la volonté immuable de Dieu, le salut que Dieu a destiné s’accomplisse pour chacun.

Après qu’Israël eut rejeté la volonté de Dieu, le Verbe de Dieu, et qu’il eut crucifié le Verbe incarné ; après cette faute horrible qui depuis dix-neuf siècles a tracé à Israël une direction de pénitence, l’obstination avec laquelle il résistait pendant ces siècles de pénitence à la volonté de Dieu, au Verbe de Dieu, a été un grand péché. Mais ce péché n’a pas encore atteint sa plénitude, car jusqu’à présent le christianisme n’a pas été présenté à Israël dans toute son essence et sa lumière ; c’est plutôt par la force que par l’amour des chrétiens qu’Israël a été poussé à accepter, non le christianisme, mais la forme chrétienne seule et, en acceptant la forme chrétienne seule, Israël renonçait à l’ancienne essence, à l’ancien bien d’Israël, et ne remplaçait pas ce bien par un bien beaucoup plus élevé, le bien chrétien. – Aujourd’hui Dieu appelle de nouveau Israël à accepter sa volonté, son Verbe ; à accepter le progrès qu’il a destiné à l’homme par son Verbe ; à accepter la loi de la grâce, l’amour et son fruit, le sacrifice chrétien : sacrifice supérieur à tous ceux qu’Israël offrait à Dieu pendant des siècles. En appelant Israël à ce degré plus élevé de sa voie, Dieu lui éclaire ce degré par une lumière plus grande, qui a été présentée par Jésus-Christ et qui, dans ce temps où commence l’époque chrétienne supérieure, devient par la grâce de Dieu plus compréhensible à l’homme, et est appliquée davantage à sa vie privée et publique. Par suite de cette lumière plus grande, ce qui jusqu’à ce jour était seulement un objet de foi, de sentiment, d’exaltation, devient désormais une réalité sur la terre, devient une chose que l’homme peut connaître même par ses propres sens, et après l’avoir connue, la glorifier davantage et l’accomplir plus facilement. Or si, après une telle effusion de la miséricorde divine, après que la connaissance de la volonté de Dieu, du Verbe de Dieu, lui aura été facilitée, Israël ne voulait pas connaître cette volonté ; ou si, l’ayant connue, il la rejetait, alors le péché d’Israël devant Dieu deviendrait complet ; le fruit complet de sa résistance à la volonté de Dieu serait déposé, et la plus fervente prière d’Israël n’effacerait pas ce péché, ne compenserait pas son devoir principal, qui est de suivre la route que Dieu a destiné par son Verbe à l’homme, et d’abord à Israël, son fils premier-né. Un tel compte devant Dieu tracerait à Israël une direction douloureuse pour une longue suite de siècles, et la génération actuelle, après avoir rejeté la miséricorde divine et préparé par cela de nouveaux obstacles aux générations futures d’Israël, éprouverait d’affreux tourments d’esprit, étant forcée de voir de l’autre monde les souffrances de ses frères.

Qu’Israël cesse donc de juger le christianisme d’après les chrétiens dans lesquels il n’a point vu de christianisme, mais seulement les formes chrétiennes, et de la part desquels il a éprouvé pendant des siècles les effets de leur manque de christianisme. Qu’Israël regarde aujourd’hui comme son premier devoir de connaître le christianisme qui lui est présenté dans une vérité plus complète et dans un éclat céleste plus complet ; et après en avoir pris connaissance, qu’il n’écoute point ce que ses ancêtres, hommes instruits, mais nullement éclairés par la lumière céleste, et n’ayant point vu l’étoile d’Israël, ont dit de Jésus-Christ et du christianisme ; qu’il n’écoute point les hommes, mais qu’il écoute et accomplisse sans retard l’appel que fait aujourd’hui à Israël son Seigneur et son Dieu qui l’a tiré de la terre d’Égypte, de la maison de servitude, et qui aujourd’hui, par la même miséricorde, veut le tirer de la servitude et des ténèbres où son esprit reste captif depuis des siècles.

 

Je me suis étendu sur cette matière, frère Félix, car elle est profondément et douloureusement gravée dans mon âme. Dieu m’a appelé à servir ces frères dans leur grand besoin, dans ce temps de direction pour eux, et jusqu’à présent ces frères m’ont bien peu donné l’occasion de les servir, et je les ai servis bien peu depuis plus de vingt ans que je sers le prochain par le devoir de ma vocation. Vous savez, car vous-même vous avez ressenti de la douleur en le voyant, comment plusieurs d’entre les fils d’Israël, après avoir accepté dans le feu de l’esprit l’appel de Dieu, l’ont ensuite rejeté, et ont aussi rejeté le devoir qu’ils avaient accepté, de présenter cet appel à leurs frères ; ils se sont rejetés dans les anciennes routes terrestres, en continuant l’ancien péché d’Israël : l’amour de la terre, de Mammon. Il en est même, parmi eux, qui ont fait le pèlerinage de Jérusalem et y ont annoncé l’Œuvre et l’appel de Dieu à Israël, et qui ensuite ont renié ces sentiments que Dieu avait éveillés en eux par la grâce, pour le salut d’Israël. Je confie ce service à votre amour, car je sais quels sentiments vous portez dans votre âme pour ces frères qui, malgré leur résistance à la volonté de Dieu, n’ont cependant pas éteint en eux le feu de la foi et de l’amour de Dieu, n’ont pas renié le germe, l’élévation, l’âge de l’esprit d’Israël : « Voici ce que dit le Seigneur : Mon fils premier-né, Israël 59. »

Que dans sa miséricorde, Dieu n’induise pas en tentation ces frères, mais les délivre du mal et leur facilite l’accomplissement de leurs devoirs dont la substance est : de connaître la volonté de Dieu et de commencer à l’accomplir ; d’accepter la direction qui leur est destinée et de marcher durant les siècles dans cette direction, en suivant l’étoile que Dieu, dans sa miséricorde, montre aujourd’hui à Israël ! – Que ce soit l’objet de nos désirs, de nos prières, de notre sacrifice, à quelque degré que ce sacrifice puisse être nécessaire, car notre indifférence à cet égard serait un péché contre l’amour du prochain, souillerait d’une tache ignominieuse notre caractère chrétien et polonais, et arrêterait pour longtemps, et cela par notre faute, la fraternité qui nous est destinée avec ces compatriotes.

Il est facile de sentir de quelle grande importance pour l’avenir de la Pologne est l’union, d’après la pensée divine, de ces deux parties de la Pologne si rapprochées par leur germe et par la sympathie d’esprit qui en découle et qui se manifeste principalement dans le peuple polonais, malgré la différence si grande de leurs routes et de leurs positions respectives sur la terre ; il est facile aussi de sentir quelle grave responsabilité assumerait sur lui dans l’éternité celui qui le premier mettrait obstacle à cette union. – Que notre amour pour ces frères, jadis nos hôtes et aujourd’hui nos compatriotes, destinés (à cause de la communauté de l’esprit et de la vocation) à devenir une partie homogène de la Pologne, se manifeste donc par un tel désir et un tel sacrifice de notre part ; et qu’ainsi soit acquittée par nous, envers le trésor de l’amour de Dieu et du prochain, la dette que nous avons contractée dans le passé, comme chrétiens envers ces prochains, et comme habitants du pays envers nos hôtes que Dieu, en leur désignant notre terre comme leur principale demeure, a confiés à notre amour et à nos soins.

 

Dites aux Femmes polonaises, à quelque condition et à quelque religion qu’elles appartiennent, que tout ce que nous disons, comme serviteurs de l’Œuvre de Dieu, à nos frères compatriotes, nous le disons de même à nos sœurs compatriotes. Exposez-leur, dans la lumière plus abondante de cette époque, toute la vérité sur la position de la femme dans le monde ; exposez-leur les torts qui sont faits à l’esprit de la femme, torts qu’elle pressent, mais que jusqu’à présent elle ne voit, ni ne sent, et contre lesquels elle ne réclame pas au nom de Jésus-Christ. Exposez-leur, par exemple, comment l’homme écarte la femme de l’union d’esprit, de la fraternité ; comment il lui refuse l’amitié, la bienveillance pure, désintéressée ; comment il exclut de ses rapports avec elle le naturel, la simplicité, la sincérité, qui sont habituels dans les rapports d’homme å homme. Exposez-leur quel grand tort on fait à la femme en n’appréciant en elle que la valeur extérieure, terrestre, par suite de quoi la femme ne devient que l’instrument d’une satisfaction, d’une animation, d’un plaisir passagers ; quel grand tort on lui fait en faisant si peu de cas de ce qui est sa vraie valeur, de son germe, de son sentiment, de sa pureté intérieure, de ses peines, de ses sacrifices et de ses autres qualités chrétiennes peu apparentes.

Avec la plus grande valeur intérieure, qu’est-ce que la femme dans le monde, et surtout dans le monde civilisé, si elle n’a pas de valeur extérieure, et surtout si elle n’a pas l’esprit de coquetterie, cette force qui attire, tente l’homme et se couvre des formes subtiles de la civilisation et même de la sainteté ? Dès que la femme n’exerce pas une telle attraction sur l’homme, le champ de l’union intérieure, de l’amitié, de la sincérité, de l’épanchement a beau leur être ouvert, l’homme ne cherche que bien peu à entrer sur ce champ ; la femme chrétienne ne l’occupe que bien peu ; ses rapports avec une telle femme sont ordinairement indifférents, sans vie.

Vous vous rappellerez sans doute, mon cher frère, – car nous en avons souvent parlé, – comment quelques femmes de notre connaissance, tant qu’elles suivaient les fausses voies du monde, recevaient de nombreux hommages, étaient entourées d’admirateurs etc. ; et comment, dès qu’elles sont devenues chrétiennes dans leur vie, dans leurs actions, elles ont perdu, en se dépouillant de leur péché, tout ce qu’elles recevaient pour ce péché ; – mais, en revanche, elles ont trouvé dans le Royaume de Jésus-Christ, où elles sont rentrées, ce qui est destiné à la femme dans ce Royaume ; délaissées par plusieurs, elles ont trouvé l’union fraternelle d’un petit nombre, et, dans cette union, l’amour, la sincérité, l’amitié chrétienne ; il en est qui y ont trouvé aussi l’union fraternelle, chrétienne et conjugale, et, dans cette union, l’appui et l’aide pour vivre selon la tendance chrétienne acceptée après leur conversion. Pour elles se sont réalisées ces paroles saintes : « Quitte tout, et tu trouveras tout. »

Par l’adoration si générale de sa seule valeur extérieure, la femme est entraînée à ce grand péché de ne rechercher que cette valeur fausse et de négliger en elle la vraie valeur qui n’est pas appréciée dans le monde. La femme est ainsi tentée de renier Jésus-Christ, de rejeter l’essence chrétienne, et par suite de s’éloigner de sa vocation, de la pensée de Dieu qui repose sur elle. À cause de cet obstacle, plus d’une femme chrétienne a abandonné le champ de la vie, de l’action, des devoirs qui lui étaient destinés dans le monde, et s’étant par là éloignée de la vie naturelle, qui lui était propre, a accepté le détour de la fausse piété, elle est devenue une dévote, ce qui est une offense à Dieu, et un dommage pour la patrie.

Pour élever dans la femme la valeur extérieure, que d’efforts sont faits, que de biens terrestres sont prodigués ! Les arts, les manufactures, l’industrie, le commerce sont en grande partie employés à ce but. Il n’y a pas de champ sur lequel l’homme se soit autant écarté de la pensée de Dieu, et ait autant assoupi sa conscience que sur celui des rapports entre homme et femme. Ce renversement de la loi de Jésus-Christ, cette déviation de la voie chrétienne est devenue la vie et les délices de la société, et on le considère comme le résultat naturel du progrès de la civilisation, de la bonne éducation, du bon ton, etc. Par les péchés qui se commettent sur ce champ, le mal s’insinue dans un grand nombre d’âmes chrétiennes et polonaises qu’il ne pourrait pas directement corrompre, pervertir et employer comme instruments pour ses propres buts, mais qu’il trouble, étourdit et affaiblit sur ce champ, en les éloignant ainsi du champ de leurs devoirs envers Dieu et envers la patrie.

Il faut ajouter que ce péché a son siège principal parmi les puissants qui, ayant reçu de Dieu des dons plus abondants afin de pouvoir remplir plus facilement les devoirs de leur vocation, ne se servent de ces dons que pour les plaisirs de la vie. Pour le malheur du monde, Dieu ne punit les péchés des magistrats qu’en faible partie dans cette vie ; toute la punition s’accomplit ordinairement pour eux après la mort ; c’est pourquoi elle n’effraie pas, elle ne réveille pas le pécheur de son étourdissement, de sa léthargie. C’est ainsi que la loi de Jésus-Christ est exclue de ce champ qui est si important parce qu’il influe sur l’âme d’une manière plus immédiate et plus directe que d’autres champs de la vie. Les détours sur ce champ sont funestes, parce que s’occuper exclusivement de la créature, lui abandonner son âme, s’exalter pour elle dans son âme, par là l’idolâtrer, c’est étourdir, troubler et fausser l’âme, c’est la priver de sa pureté devant Dieu, de ce trésor dont la perte ne peut être nullement compensée par la pureté du corps gardée par quelques-uns ; c’est priver l’âme de sa liberté, de son pouvoir sur elle-même. Mais ces détours sont surtout funestes pour la nation qui a une si haute destinée chrétienne et pour laquelle la vie dans la vérité et la liberté sur le champ privé est une condition indispensable pour que la miséricorde de Dieu lui ouvre la vie dans la vérité et la liberté sur le champ public.

Le faux sur le champ des rapports de l’homme avec la femme se maintenait plus facilement dans le monde tant que la loi et la force terrestre prédominaient sur la loi et la force chrétienne. Désormais, dans cette Époque chrétienne supérieure, la force terrestre perdant sa prépondérance exclusive, et Dieu appelant l’homme à la pratique du christianisme, il faut espérer que cet état de choses non chrétien changera, et dans le cas contraire, il faut redouter que, de cette source qui jusqu’à présent n’attirait pas l’attention de l’homme, ne découlent pour lui des conséquences funestes dans l’avenir.

Dans ces jours qui commencent l’époque chrétienne supérieure, l’homme est appelé à donner à la femme l’union d’esprit, la fraternité en Jésus-Christ ; il est aussi appelé à donner ce qui est la conséquence de la fraternité : l’amitié, la bienveillance chrétienne, à devenir dans sa conduite envers la femme, expansif, sincère, naturel, simple, vrai, à porter intérêt à son vrai bien. Il est appelé à remplacer, par ces sentiments chrétiens dus au prochain quel qu’il soit, l’ancien culte idolâtre qu’il rendait à la terre, au corps, aux attraits de la femme, à remplacer par ces sentiments les hommages, les flatteries, les galanteries qui tendaient à subjuguer l’esprit de la femme, à posséder exclusivement ce qui est dû au Créateur seul. Ainsi seront rétablis la vérité et l’ordre chrétiens destinés à régner dans les rapports de l’homme avec la femme ; ainsi sera aboli le joug imposé si généralement dans le monde à l’esprit de la femme, cette illégitime domination d’esprit à laquelle on assujettit la femme, quoiqu’on le fît sous la forme de culte, d’hommages, et même d’esclavage envers elle.

Quel que soit le sexe, ce vêtement terrestre, et quelle que soit la situation terrestre où l’esprit vit sur la terre, cela ne change en rien la destinée et le devoir de l’esprit ; il porte également la pensée de Dieu, il est également appelé à accomplir la loi de Jésus-Christ, et par conséquent, à vivre de la vie chrétienne sur le champ destiné, et il est également obligé de rendre compte à Dieu de l’accomplissement ou du non-accomplissement du devoir qui lui est destiné envers Dieu, le prochain et la patrie.

L’Œuvre du salut du monde a été accomplie dans la très sainte union céleste de Jésus-Christ avec sa Mère ; cette même Œuvre que l’homme est appelé à faire pour son salut, d’après le modèle donné, ne peut être faite dans la désunion de l’homme avec son prochain et encore moins avec le prochain auquel il lui est destiné de s’unir plus complètement en Jésus-Christ, par le lien du Sacrement de mariage : l’œuvre de la liberté ne peut être faite dans l’esclavage, dans la domination réciproque de l’homme par l’homme.

L’homme est appelé aujourd’hui à devenir chrétien sur ce champ où il s’est tant éloigné du christianisme ; il est appelé à vaincre par la force chrétienne acceptée cette force terrestre qui, gouvernant sur ce champ, le détournait de ses devoirs chrétiens et le plaçait, quant à ses rapports avec la femme, non plus dans le royaume terrestre, mais si souvent dans un royaume inférieur à celui de la terre. Sous l’influence de cette force terrestre, des hommes libres, sincères, vrais sur tous les autres champs de la vie, perdaient leur caractère sur ce seul champ de leurs rapports avec la femme : l’esclavage, la gêne, le manque de naturel, la dissimulation de la vérité, de son opinion, de son sentiment, et des faussetés prodiguées sous forme de politesse et de compliments, devenaient la base des rapports avec la femme, de la part de ces hommes pleins de droiture sur tous les autres champs de leur vie. Et un rapport si faux est considéré dans le monde comme l’unique but, comme le seul plaisir, le seul moyen de s’animer dans la société entre hommes et femmes.

Dites aux femmes que, dans cette époque de liberté et de vie d’esprit, la pensée de Dieu qui repose sur la femme s’éclaircit et se développe, afin de porter son fruit pour le salut de la femme ; – qu’aujourd’hui le champ d’une vie plus vaste, d’un progrès plus rapide, d’un sacrifice, d’un mérite plus grands, et, en même temps, d’une responsabilité plus grande devant Dieu et devant la patrie s’ouvre pour elle ; – qu’elle est appelée à éveiller en elle l’amour de la liberté et à se soumettre à Dieu seul, à sa volonté et à sa vérité ; et, ayant éveillé en elle l’énergie chrétienne, à se délivrer des faussetés légitimées par des siècles d’existence et qui tendent à subjuguer son esprit ; à se délivrer de l’esclavage des adorateurs, des flatteurs, des tributaires ; à se délivrer de l’idée qu’elle est incapable de vivre d’une vie chrétienne libre, indépendante, d’avoir son opinion, sa conviction propre, et de se gouverner d’après sa conviction.

Après avoir recouvré sa liberté de servante de Dieu, soumise à Dieu, à la vérité, la femme est appelée à garder désormais fidèlement et à défendre sa liberté, les droits de son esprit ; dans cette liberté, à accomplir sur le champ plus vaste de sa vie, ses devoirs chrétiens plus étendus, à devenir membre de la société, à y occuper le poste qui lui est destiné, et à accomplir la Pensée de Dieu qui repose sur elle ; à l’accomplir en silence, dans l’humilité, d’après le modèle présenté par la Femme très sainte, la Mère de Dieu, qui, dans ce ton chrétien, a accompli la pensée de Dieu pour le salut du monde.

Mais en appelant nos sœurs compatriotes à la liberté chrétienne, exposez-leur aussi quel grand péché est pour elles l’abus de la liberté ; que c’est un péché contre Dieu, contre la patrie, et contre cette Femme très sainte, qui a présenté aux femmes le modèle pour tous les siècles, afin de les élever à la hauteur de la pensée de Dieu qui repose sur elles. L’abus de la liberté de la part de la femme – ce rejet des attributs et du caractère assignés à la femme ; cet envahissement du champ de l’homme par la femme, avec le renversement des lois, non seulement chrétiennes, mais même terrestres – c’est la licence de l’esprit et de l’homme, qui est une faute plus grave pour la femme que pour l’homme, une tache plus grande pour le caractère de la femme que pour celui de l’homme, et qui, par conséquent, choque, révolte davantage, et éveille une plus grande aversion dans l’âme de tout vrai chrétien et Polonais. – Puisque le non-accomplissement de la loi de Jésus-Christ est puni dans la justice de Dieu comme un péché grave, combien plus doit être puni le renversement, l’outrage et le mépris de cette loi, cette falsification, cette parodie de ce qui doit être le plus saint, comme : la vie, la liberté, l’énergie, ces caractères essentiels du germe polonais, qui, dans cette falsification, dans cette parodie, deviennent : licence, audace, dérèglement ! – C’est avec douleur et étonnement que j’entends parler de ces femmes-hommes qui présentent sur la terre polonaise l’extrémité contraire à la pensée de Dieu, à la vocation de la femme, et qui sont si éloignées de ces femmes respectables, de ces anciennes dames polonaises qui sont restées comme un modèle chrétien pour les générations futures de la Pologne, et dont les humbles sacrifices, accomplis au foyer domestique, alimentèrent pendant des siècles sur notre sol, l’étincelle chrétienne et polonaise, « la piété (suivant notre expression nationale) sucée avec le lait de la mère ».

Parlez aux femmes polonaises de leur devoir, dans ce temps de direction et dans les besoins actuels de la Pologne – de prendre une part active dans l’Œuvre de Dieu qui se fait aujourd’hui et avec laquelle l’avenir de la Pologne est si fortement uni ; de faire, dans le sacrifice et dans la liberté, la distinction entre la vérité et les calomnies répandues contre l’Œuvre de Dieu ; de connaître une chose si importante pour elles et pour la patrie, et de se former une conviction solide sur cette chose ; de s’unir en toute circonstance à la vérité et de la défendre, et, au contraire, de se séparer du faux et, sans égard aux personnes par lesquelles passe le faux, de lutter au nom de Jésus-Christ contre le faux en femmes chrétiennes et polonaises libres ; – car celui qui devra rendre compte pour lui-même devant Dieu et devant la patrie doit agir par lui-même dans la liberté de son esprit, sur le champ d’après lequel ce compte s’établira pour lui. – La faiblesse du sexe ne sera pas un obstacle à cette tendance chrétienne de la femme, car ici il s’agit de l’action que la femme doit accomplir dans son esprit, par la force que donne la vraie piété, l’amour, le sacrifice, le sentiment éveillés, et dès que cette action aura été accomplie dans l’âme de la femme, il lui sera ensuite plus facile, avec l’aide de la grâce de Dieu, de faire passer cette action sur la terre, même par le corps le plus faible, car la puissance céleste n’a besoin que d’une minime aide terrestre pour se manifester sur la terre. – L’histoire témoigne de ce qu’ont fait les femmes qui ont accepté dans leur âme la grâce de Dieu et qui ont manifesté sur la terre cette puissance céleste.

C’est ainsi que la femme, par les actions accomplies dans son âme avec la force de la vraie piété, occupera le poste qui lui est destiné, et vivra heureuse dans la liberté et la vérité. Alors loin d’elle s’enfuiront ces maux qui si souvent consument son esprit, devenu mort dans un esclavage visible et invisible, qui aussi consument son corps tombé dans la mort, n’étant par vivifié par l’esprit, vivant et libre. Au contraire, son esprit libre et vivant dans l’humilité chrétienne portera les fruits propres à son élévation, fruits si longtemps arrêtés dans le temps de son esclavage et de sa mort intérieure. Par ces fruits, la femme – conformément à sa vocation – brillera comme une étoile lumineuse pour la patrie et pour le prochain à qui Dieu aura destiné cette aide chrétienne de sa part. – Alors la femme deviendra servante du Seigneur, membre de la société, fille de la patrie, et, suivant notre expression, « la couronne d’or du mari ». Unie avec lui intérieurement, elle recevra de lui, plus fort qu’elle sur la terre, l’appui et la protection extérieure dans ses tendances, dans sa vie ; et, marchant dans cette voie, elle se rapprochera du modèle présenté à la femme par la Mère de Dieu. Dieu la récompensera de ce sacrifice, car Dieu ne laisse aucune bonne action sans récompense, et la patrie chrétienne, ressuscitée et vivant pendant des siècles avec la coopération de la femme, lui paiera pendant des siècles son sacrifice par sa reconnaissance et son union, ce qui facilitera à la femme son pèlerinage durant la vie éternelle de son esprit.

Voilà, cher frère, ce dont vous devez parler aux femmes, nos compatriotes. Quoique, au milieu des difficultés venant du corps, des nerfs non vivifiés par l’esprit libre et vivant, la femme ait peu distingué jusqu’à présent le sacrifice d’esprit, le sentiment chrétien qu’on lui donnait, des mouvements du corps, des nerfs, donnés sans aucun sacrifice, vous pouvez cependant être sûr que si vous agissez avec persévérance dans le ton chrétien, désirant uniquement le bien véritable de la femme et vous sacrifiant pour ce bien, la femme tôt ou tard distinguera votre manière chrétienne d’agir avec elle de la manière païenne des autres, elle distinguera l’or du clinquant, et le préférera. La femme a beaucoup souffert d’avoir pris (en le sachant et sans le savoir) le clinquant pour l’or ; d’avoir pris l’adoration, les hommages qui lui étaient rendus (cette fourberie qui lésait son esprit), pour l’amour, le sentiment, la sincérité : d’avoir pris le joug couvert de la forme de la liberté pour la liberté elle-même. L’assurance et les succès avec lesquels le clinquant passait pour de l’or ont été jusqu’à présent la source d’une grande infortune pour la femme ; car ce clinquant faussait son âme, détruisait en elle les dons du Saint-Esprit, l’amour de Dieu, de la vérité, détruisait en elle l’organe propre à distinguer le vrai du faux ; et, pour cela, Dieu la punissait, et souvent même ceux qui l’adoraient et la tentaient autrefois la méprisaient ensuite.

Il est facile de sentir d’après cela quel grand besoin ont les femmes d’accepter la voie chrétienne, la voie de la vérité, de la liberté et de la vie, la voie unique dans laquelle elles peuvent accomplir la vocation que Dieu leur a assignée, et par là mériter leur bonheur temporel et leur salut éternel. – Nous voyons déjà, parmi les serviteurs de l’Œuvre, des femmes qui sont dans ces conditions envers la patrie et le prochain. Et combien de femmes aptes à ce service compte notre patrie ! C’est Dieu qui a créé dans les siècles ces trésors de l’esprit chrétien et polonais, et aujourd’hui il ne faut que l’impulsion de la grâce de Dieu et l’aide de la lumière de l’époque supérieure pour que ces trésors commencent à vivre et à produire leurs fruits pour la gloire de Dieu et le triomphe de Jésus-Christ sur la terre, pour l’élévation de notre patrie chrétienne, et ensuite pour le salut de la femme elle-même.

 

Serviteur appelé à servir la Pologne, servez donc dans cet esprit toutes les classes dont nous venons de parler, et en les servant conservez dans votre pensée, mon cher frère, cette vérité : que Dieu pèse à chaque instant les comptes de toutes les parties d’une nation, et selon ces comptes Il en trace la direction ; que par conséquent le non-accomplissement par une partie quelconque de la Pologne des devoirs auxquels Dieu l’appelle (par exemple un certain point impur, un certain mal aimé et conservé dans l’âme même d’une seule personne) peut contribuer, dans la position actuelle, au malheur de la Pologne. L’heure de Dieu a déjà sonné pour notre purification plus complète ; il nous faut, d’après les paroles de Jésus-Christ, mettre la cognée à la racine 60. Jésus-Christ a comparé le Royaume céleste à un grain de sénevé qui, étant la plus petite de toutes les semences, croît jusqu’à devenir un grand arbre, de sorte que les oiseaux du ciel se reposent sur ses branches. Si un bon grain reçu dans l’âme peut causer tant de bien, la même somme de mal peut être causée par un mauvais grain ; et ce grain, c’est tout péché aimé, tout point impur que l’homme a conservé et sur lequel il a porté son arrière-pensée, s’étant dit au fond de l’âme : « Je ferai tout le reste, mais sur tel ou tel point je me satisferai. » En appliquant ces vérités à notre position actuelle, brisons d’abord les trois points impurs conservés dans nos âmes, qui se manifestent chez nous dans les rapports de la nation avec le gouvernement, de l’homme avec la femme, et des puissants avec le peuple ; introduisons sans retard le christianisme sur ces trois champs, restés païens ; et par ce moyen, le mauvais grain qui, dans le passé, avait été accepté par l’âme polonaise, sera extirpé et le mal aimé jusqu’à présent en sera rejeté. Par ce moyen seront conquises ces trois forteresses principales, qui nous barrent la route conduisant à notre patrie chrétienne.

Plus d’un de nos compatriotes, tout en aimant la patrie et en se sacrifiant pour elle, a aimé ce mal, a conservé dans son âme ces trois points impurs : – qu’attribuant son esclavage au gouvernement seul, il haïra le gouvernement oppresseur, et il vivra dans cette haine ; – qu’il sera maître absolu dans son ménage ; – et maître absolu envers les hommes du peuple confiés à sa tutelle chrétienne. – Il acceptera la vérité sur tout autre sujet, mais il ne l’acceptera pas sur ces trois sujets ; car sur ces trois points qu’il a gardés volontairement en lui, il est enchaîné comme punition, il est sous le pouvoir du mal, et le mal manifeste sa domination sur lui en se déchaînant dès qu’il est attaqué par une vérité chrétienne. J’ai éprouvé cela de la part de plusieurs de mes compatriotes ; je l’ai éprouvé aussi de la part de plusieurs propriétaires de plantations en Amérique, qu’il m’est arrivé de rencontrer dans mes voyages, et qui, s’unissant avec moi sur un grand nombre de points, m’ont ouvert le champ de leur parler de l’affranchissement des nègres ; mais ils m’ont puni avec toute la force de leur fiel et de leur indignation, pour cette sincérité de ma part sur ce point, et enfin ont rompu l’union formée auparavant.

En terminant, je vous félicite, mon frère, d’après notre ancienne coutume, d’avoir atteint les fêtes de Pâques, et suivant notre coutume nouvelle, je vous souhaite, à vous et à toute la Pologne, que le Verbe de Dieu, mort jusqu’à présent sur la terre, ressuscite et commence à vivre le plus tôt possible dans notre patrie, dans nos âmes, dans nos pensées, dans nos paroles et dans nos actions privées et publiques ; que nous puissions, en célébrant la résurrection de Notre Seigneur, célébrer en même temps dès aujourd’hui notre résurrection en esprit, célébrer notre passage des détours sur la voie qui nous est montrée par Jésus-Christ, célébrer notre entière soumission à Dieu, à sa sainte vérité et à sa justice, et qu’ainsi nous puissions mériter de célébrer en même temps l’époque de la résurrection, de la renaissance et de la vie de la Pologne.

Faites-le, ô Dieu miséricordieux, Un dans la Sainte Trinité ! Que ce souhait, conforme à l’appel suprême que Vous nous faites, s’accomplisse au plus tôt pour nous !

Je vous envoie mon salut et mon embrassement cordial, polonais, cher Félix, mon frère et compatriote.

 

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Pour compléter les trois lettres qu’on vient de lire, Towianski adressa encore à Félix Niemojewski les lignes suivantes :

 

 

Dans une des dernières lettres que je vous ai écrites, j’ai fait mention de Kosciuszko, ce nom si saint à l’âme, si cher au cœur polonais. – Mais puisque servant la Pologne dans ce temps où il est destiné qu’elle ressuscite et qu’elle commence à vivre, il vous arrivera quelquefois de parler à nos compatriotes de ce grand homme, qui aux jours de l’agonie de la Pologne a accompli son sacrifice plein pour la vie de la Pologne ; – de plus, puisque le souvenir des mérites que Kosciuszko s’est amassés devant Dieu et devant la patrie, le souvenir des vertus chrétiennes qu’il a pratiquées sur le champ public, éveille dans le cœur du Polonais la vénération et l’amour pour ces vertus, rapproche ainsi le Polonais du sacrifice pour Dieu et pour la patrie qui lui est destiné, et est par conséquent sa prière véritable et fructueuse, – pour ce motif et dans le désir de vous faciliter sur ce point si important votre service envers nos compatriotes, je vous envoie ce que j’ai noté lorsque j’habitais Soleure, il y a dix-neuf ans, et à quoi j’ai ajouté mes sentiments présents, touchant la position actuelle de notre patrie.

Kosciuszko, sur le champ de ses actions, a accompli le sacrifice pour Dieu et pour la patrie ; par ce sacrifice il a manifesté le christianisme qu’il portait dans son âme. L’amour de Dieu et de la patrie, l’amour de la vérité, de la justice et de la liberté, le sentiment, l’humilité, la simplicité, la pureté exempte de tout intérêt personnel et de la haine des ennemis, tous ces caractères réunis dans un seul sentiment chrétien et vivant par lui sur le champ public ont produit comme fruit ce sacrifice pour Dieu et pour la patrie. – Par ce sacrifice Kosciuszko a conservé et élevé la nationalité polonaise, il a conservé et développé le fil chrétien unissant la Pologne avec le ciel, fil que la Pologne avait rompu dans ces derniers siècles ; par ce sacrifice il a uni la vie chrétienne de l’esprit à la vie chrétienne de l’homme, il a uni ce qui marchait séparément pendant des siècles, le grand esprit polonais avec la grande vie terrestre polonaise ; Kosciuszko a accompli ainsi la pensée de Dieu reposant sur la Pologne et cette pensée, cette parcelle du Verbe de Dieu destinée à la Pologne, il l’a fait vivre par sa vie, par ses actions ; il a montré ainsi à la Pologne sa voie, sa vérité, son caractère chrétien, et est devenu un modèle pour elle. Au déclin de l’ancienne Pologne, au commencement même de la pénitence, il a montré au Polonais ce qu’il doit être, afin que sa pénitence se change promptement en marche salutaire sous la grâce de Dieu.

Jusqu’à présent personne d’entre les Polonais n’a élevé aussi haut l’étendard de Jésus-Christ. L’étendard élevé par Kosciuszko pour la défense de la patrie, de sa vérité et de sa liberté était au sommet de l’époque chrétienne passée de même que l’étendard élevé par Notre Seigneur Jésus-Christ était au sommet de toutes les époques et embrassait toute la période du Verbe de Dieu, depuis le commencement jusqu’à la fin, jusqu’à l’accomplissement du Verbe de Dieu dans le monde. On peut dire que, nouveau Piast 61, Kosciuszko a élevé dans la direction la plus droite sa vie terrestre pure à une hauteur chrétienne, céleste, que personne n’avait encore atteinte sur le champ public. Toutes les illustrations nationales, d’abord terrestres et puis chrétiennes qui, dans les siècles passés, se sont manifestées en Pologne, étaient entre ces deux points extrêmes, Piast et Kosciuszko ; et c’est aujourd’hui seulement, au commencement de l’époque supérieure, que s’ouvre pour la Pologne son progrès chrétien ultérieur, sur la base établie déjà en Pologne et caractérisée par la hauteur terrestre de Piast élevée à la hauteur chrétienne de Kosciuszko.

Une grande vénération est due à la ligne de progrès comprise entre ces deux points, ligne qui n’a été jusqu’à ce degré l’apanage que de la Pologne seule. Les caractères saillants de cette ligne sont : le naturel, la simplicité du cœur, la droiture et la pureté du sentiment, la tendresse, la réalité, la vie simple naturelle et libre, et tout cela uni à l’amour de ce qui est bien. Ces caractères de la race slave, plus frappants en Pologne, élevés et renforcés par le christianisme, constituent pour le Polonais la voile et le pilote infaillibles au milieu des difficultés et des dangers de la navigation chrétienne. C’est à ces caractères qu’il faut attribuer que le christianisme ne se soit pas effacé jusqu’à présent en Pologne, que, quoique ne vivant pas et n’étant pas pratiqué, il se maintient encore dans la sainteté au fond des âmes polonaises.

Il faut donc en conclure que l’avenir heureux de la Pologne dépend de ce qu’en gardant ces caractères sacrés de sa race, elle s’élève de la base de Piast à la hauteur de Kosciuszko, et continue à suivre cette sainte ligne en s’élevant de plus en plus dans la voie droite ; qu’elle manifeste cette élévation progressive dans sa vie privée et publique, et occupe ainsi dans sa race le poste qui lui est assigné et qui est propre à la nature et à l’âge de son esprit.

 

Jusqu’à présent le Polonais ne vénérait que les sacrifices et les actions de Kosciuszko qu’il a vues ou a pu connaître ; aujourd’hui il est appelé à vénérer aussi les sacrifices et les actions de Kosciuszko que Dieu seul a vues et que nul d’entre les hommes de son temps ne connaissait ni ne pouvait apprécier.

Pour terminer sa vie douloureuse, Kosciuszko quitta les lieux où il y avait de la vie, pour s’établir à Soleure, dans un lieu de silence, presque sépulcral, et là quoiqu’il ne fît rien en apparence, il a fait beaucoup pour son propre salut et celui de la patrie. Tandis que sur le champ de ses actions passées pour la patrie il avait été aidé par la Pologne de ce monde et de l’autre monde, ici, dans ce tombeau, abandonné à lui-même, sans aucune aide humaine, par le seul effort de son esprit, par ce sacrifice que lui facilitait la douleur sur l’état de sa patrie bien-aimée, il a vaincu la mort qui régnait autour de lui, et non seulement il a entretenu en lui son ancienne vie chrétienne et polonaise, mais il l’a encore élevée.

Tandis que sur le champ de ses actions passées Kosciuszko avait accompli l’époque passée, sa loi et ses vertus, et était arrivé ainsi au sommet de cette époque, – ici, à Soleure, par les derniers sacrifices qu’il a déposés devant Dieu, il est entré dans l’époque chrétienne supérieure, dans laquelle sont destinés la résurrection, la régénération, la vie chrétienne libre et tout l’avenir de la Pologne. – Le premier parmi les Polonais, Kosciuszko a occupé cette hauteur chrétienne ; le premier il est entré dans les limites de l’époque supérieure, qu’auparavant l’esprit seul du Polonais, et non le Polonais, avait franchies ; le premier il a vécu de la vie supérieure destinée à la Pologne dans son avenir, vie qui, jusqu’alors, ne se réalisait que dans l’autre monde, car l’appel de Dieu à cette vie propre à l’époque chrétienne supérieure était réservé au temps actuel, où cette époque s’ouvre et où l’Œuvre de Dieu se fait sur la terre.

Par son entrée et sa vie dans l’époque supérieure, Kosciuszko a accompli la mesure du sacrifice qui lui était destinée pour Dieu et pour la patrie, et dès lors, comme précurseur et modèle du progrès de la Pologne pour ses siècles ultérieurs, il brille pour la Pologne comme son étoile conductrice, il brille comme l’aurore du jour de Dieu qui s’approche pour elle. Peu d’hommes ont conservé jusqu’au bout cet honneur chrétien d’être précurseurs du progrès ; les fautes de la vie terrestre ont arrêté pour plusieurs leur mission sainte, exceptionnelle. Notre Seigneur Jésus-Christ, cet initiateur du progrès du monde jusqu’à la fin du monde, est comme un modèle suprême à la tête de tous ces hommes, ses serviteurs plus proches : et l’homme de la Pologne occupe un poste élevé parmi eux.

 

C’est en brillant d’une telle lumière que Kosciuszko appelle aujourd’hui la Pologne, dont les temps sont accomplis, à entrer dans l’époque supérieure qui lui est ouverte, dans cette patrie véritable, dans cette demeure où il a habité déjà de son vivant sur la terre, et où seulement la Pologne notre patrie peut trouver l’existence, la liberté, le salut temporel et éternel. Et non seulement il appelle la Pologne à cette hauteur, mais en récompense de son amour et de ses sacrifices, il guide la Pologne, comme le chef qui lui est destiné, dans sa marche vers cette hauteur. Il la guide dans l’œuvre de sa résurrection, de sa régénération et de la vie chrétienne supérieure qui lui est destinée, vie dans laquelle la Pologne accomplira sa haute mission comme nation apostolique, vie devant laquelle tomberont les puissances de la terre et de l’enfer qui attaquent la Pologne plus que d’autres nations, à cause de la grandeur de sa vocation. Dans cette vie vibrera pour la Pologne, la fortifiant pour son existence séculaire, la note sainte de la ligne vénérable de Piast et de Kosciuszko, note qui fait partie de cette très sainte harmonie dans laquelle vivent les cieux, note qu’entend seulement celui qui la porte dans son cœur, et dont la civilisation et la grandeur terrestre la plus haute ne donnent pas la moindre perception. C’est pourquoi le paysan polonais entend cette note et jouit des bienfaits de cette très sainte harmonie ; tandis que tant de grands et de sages de ce monde ne l’entendent pas : « Je vous rends grâces, mon Père... de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez révélées aux petits 62. »

 

C’est ainsi que Kosciuszko, après avoir accompli pendant sa vie la pensée de Dieu reposant sur la Pologne, continue aujourd’hui par la volonté de Dieu, comme protecteur et gardien de la nation confiée à sa tutelle, son service pour la Pologne, en lui donnant, après les années de sa pénitence, la direction salutaire qui lui est destinée dans la miséricorde de Dieu. Son esprit achève l’œuvre du salut de la patrie, qu’il avait commencée de son vivant avec un si grand amour et un si grand sacrifice, et les paroles de Jésus-Christ s’accomplissent pour lui : « Ô bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup 63. » Le sacrifice véritable n’est jamais perdu, tôt ou tard il porte son fruit, à l’exemple du sacrifice suprême de l’Agneau de Dieu, qui, quoique rejeté et condamné, élève le monde durant les siècles et l’élèvera jusqu’à la fin du monde, jusqu’à l’accomplissement du Verbe de Dieu, qui a été présenté au monde par ce sacrifice.

Le sacrifice de Kosciuszko n’a pas porté de fruit pour la Pologne au milieu des ténèbres qui la couvraient dans les jours de sa pénitence ; mais dans ces jours de la miséricorde de Dieu, il dépend des Polonais eux-mêmes de puiser l’aide et la force à cette source, qui est ouverte pour eux. Cette aide et ce service de l’autre monde, n’étant accessibles qu’à l’âme, et non aux sens, l’homme terrestre ne les comprend pas ; mais le chrétien dont l’âme demeure dans le Royaume de Jésus-Christ sent et éprouve que : – de même que Jésus-Christ, ayant accompli la pensée du Père Éternel, gouverne le monde jusqu’à ce que cette pensée soit accomplie, jusqu’à la fin du monde, – de même les serviteurs de Jésus-Christ, dans cette même œuvre du salut, protègent l’homme et les nations, et leur apportent des secours, autant ceux qui facilitent la marche dans une seule époque que ceux, plus importants, qui aident à passer dans l’époque supérieure et à prendre la direction destinée pour les siècles futurs.

 

C’est par suite de l’aide et du service apportés par Kosciusko que les sentiments d’un amour et d’une vénération extraordinaires se maintiennent pour lui dans tous les cœurs polonais. – Et non seulement la Pologne, mais aussi le monde entier sent en Kosciusko une puissance morale, sent en lui quelque chose d’extraordinaire qui vivifie et élève l’âme. S’entretenir de Kosciuszko réchauffe l’âme et le cœur de chacun. C’est la conséquence de l’influence bienfaisante de son esprit, qui continue sa mission sur la terre. En effet, pendant sa vie Kosciuszko a toujours montré un caractère accessible et indulgent ; s’intéressant à tout, il s’unissait à tout ce qui était simple et pur, à tout ce qui était sur la ligne de Dieu ; par son influence salutaire, il vivifiait et élevait tout ; – et c’est ce qu’il fait aussi après sa mort.

De là vient l’accord si unanime dans l’appréciation qui est faite de cet homme ; quiconque écrit de ce que Kosciuszko a fait ou en parle seulement, sent involontairement l’influence de son esprit, accepte, quoiqu’en partie et pour un moment, ses principes, par là lui rend hommage et, en lui, il le rend à la vénérable ligne polonaise ; il rend hommage ainsi à la pensée de Dieu qui repose sur la Pologne, par conséquent, à Dieu lui-même. C’est pourquoi aussi le Polonais ne peut oublier Kosciuszko, car celui-là ne peut être oublié qui se rappelle continuellement à notre souvenir par sa présence, et encore plus par son amour actif et son sacrifice.

 

En unissant ces sacrifices et ces vertus en un seul sentiment chrétien, en les manifestant sur le champ de la vie, et en entrant dans l’époque supérieure, dans un temps où elle était encore fermée pour le monde, Kosciuszko a occupé une hauteur chrétienne qu’aucun Polonais n’avait atteinte jusque-là ; il devint ainsi le plus éminent Polonais chrétien, un grand Saint polonais. Aucune autorité dans le monde n’a proclamé cette sainteté, mais la voix de l’esprit de millions de vivants et de morts la proclame depuis des années. Et aujourd’hui que nous sommes déjà dans l’époque de la liberté et de la vie de l’esprit, par conséquent, dans l’époque de la manifestation de ce que l’esprit porte en lui, nous devons manifester le sentiment vivant en nous de la sainteté de cet homme, de ce chef de la Pologne.

L’esprit reconnaît plus facilement que l’homme les décrets de Dieu ; la voix de l’esprit est plus vraie que la voix de l’homme. Celui-là est saint qui a accompli la pensée de Dieu qui a reposé sur lui, qui s’est ainsi purifié, élevé, sanctifié ; et Kosciuszko, en accomplissant, sur le champ de sa vie et de ses actions, la pensée de Dieu reposant sur lui et sur la Pologne, s’est sanctifié non seulement dans l’esprit, mais aussi dans l’homme et dans sa vie, dans ses actions privées et publiques. En servant la patrie, il a imité Jésus-Christ modèle suprême du sacrifice complet, et, comme son serviteur fidèle, vivant, actif, il a fait pour la patrie, dans la mesure qui lui était destinée, ce que Jésus-Christ a fait pour le monde dans la plénitude.

La Pologne a eu dans le passé des hommes saints, qui ont surpassé Kosciuszko par leur piété intérieure, par leur prière ; elle a eu aussi des héros, grands par leur amour de la patrie et par leur dévouement pour elle, qui l’ont surpassé par des actions brillantes et fécondes, accomplies dans le feu de l’esprit et du corps pour des buts également purs. Mais aucun d’eux n’a égalé Kosciuszko dans l’accomplissement de l’essence chrétienne, dans la manifestation du christianisme sur le champ public ; aucun n’a nourri en soi avec un tel renoncement de soi-même et une telle continuité le feu chrétien, céleste, et ne l’a manifesté dans ses actions pour Dieu et pour la patrie chrétienne aussi saintement que Kosciuszko et avec autant de persévérance au milieu de circonstances difficiles. – Une telle grandeur – vraie, chrétienne, – ne peut être acquise par l’élévation, les transports et l’exaltation de l’esprit seul, fussent-ils même les plus purs. Pour l’acquérir il faut nécessairement s’établir fermement à la hauteur chrétienne, avec l’esprit, le corps et l’action privée et publique ; aussi n’y arrive-t-on que par le sacrifice chrétien complet de l’être humain tout entier, par cette violence qui emporte le royaume céleste. Une grande distance sépare cette élévation durable, perpétuelle, de l’être humain tout entier – de l’élévation que l’esprit seul atteint temporairement ; et, pour franchir cet espace, il faut souvent des siècles d’opérations, de peines et de sacrifices.

 

C’est une grande miséricorde de Dieu pour la Pologne qu’elle ait un tel homme et un tel chef et, en lui, un tel modèle du christianisme véritable et vivant ! Tandis que d’autres nations doivent aujourd’hui compléter par un plus grand sacrifice d’esprit les modèles de l’amour et du sacrifice pour la patrie que leurs compatriotes leur ont laissés et qui ne sont que partiels, incomplets, la Pologne a un modèle chrétien complet pour un long avenir, modèle qui ne diffère de celui que Notre Seigneur Jésus-Christ a donné au monde pour tous les siècles que par le degré inférieur qu’il occupe relativement à ce modèle suprême. – La Pologne a mérité ce bien pour avoir accepté, il y a des siècles, le christianisme par amour, par sentiment et par un motif pur, non terrestre ; elle l’a mérité aussi pour avoir conservé fidèlement ses caractères primitifs. Par la force de l’esprit soumis au Verbe de Dieu, la Pologne a établi pour les siècles futurs la base de sa vie chrétienne, et c’est de là qu’est venue cette ligne vénérable du progrès polonais et cette mission chrétienne de la Pologne, dont nous avons parlé. À cause de cela aussi a été donné à la Pologne un homme qui est arrivé au sommet de cette ligne et qui, de l’autre monde, conduit aujourd’hui la Pologne dans la voie de sa vocation.

 

La Pologne ne peut atteindre ce qui lui est destiné pour son salut dans cette époque chrétienne sans l’aide de la Pologne de l’autre monde, où veillent sur notre patrie nos saints, nos rois, nos prêtres, nos chefs et à leur tête Kosciuszko, qui, comme chef chrétien, veille sur notre patrie et la sert. Ce n’est qu’en union avec la Pologne de l’autre monde que nos rois, nos prêtres, nos chefs futurs transmettront à la Pologne de ce monde-ci la puissance que Dieu a donnée à ce connétable de la nation-magistrat chrétien et conduiront avec la bénédiction de Dieu leurs frères dans la voie destinée, à la vie, aux actions destinées.

Dans cette époque où l’homme doit faire vivre le Verbe de Dieu sur la terre, ce n’est plus la prière seule, le sacrifice de l’esprit seul qui unira les morts avec les vivants, mais le sacrifice plein, accompli dans l’esprit, dans l’homme et dans ses actions ; et les vivants, par la force de ce sacrifice, marcheront en union avec les morts dans la même voie, vers le même but, vivront de la même vie privée et publique. C’est une telle union active avec nous que nos compatriotes défunts désirent aujourd’hui plus vivement que jamais pour pouvoir acquitter plus facilement dans ces jours de miséricorde leurs comptes passés envers Dieu et envers la patrie, et pour se tracer à eux-mêmes et à la patrie une direction plus heureuse dans les siècles futurs. C’est pourquoi ils ressentent une profonde affliction lorsque nous, vivants, nous nous éloignons de la voie du sacrifice et de la vie qui est destinée également à eux et à nous ; mais une peine encore plus profonde afflige celui qui a fait des sacrifices si grands et si purs pour la patrie et à qui il est destiné dans la miséricorde de Dieu d’amener ses compatriotes, unis avec lui, à accepter les fruits de ses sacrifices, arrivés déjà à leur maturité. Comme magistrat de Dieu destiné à la Pologne, il désire vivre en Pologne, et en y vivant la servir ; mais il ne peut vivre que par ceux d’entre nous qui, s’étant régénérés, vivent de la vie supérieure chrétienne qu’il a commencée sur la terre et qu’il continue dans les régions supérieures. Si nous n’acceptions pas cette vie, tout en étant près de nous, il serait séparé de nous et passerait de tristes et douloureux moments, ne pouvant sauver la Pologne qu’il a tant aimée de son vivant.

 

Lorsqu’après l’annonce de l’Œuvre de Dieu et de l’appel à entrer dans l’époque supérieure, ceux de nos compatriotes qui portaient dans leur âme l’amour plus ardent de Dieu et de la patrie ont commencé à s’élever à cette époque et à vivre de la vie qui lui est propre, Kosciuszko a aussi commencé à vivre en Pologne et pour la Pologne, et Dieu lui a permis d’en manifester sa joie à ces frères plus rapprochés de lui, en récompense de leur amour et de leur sacrifice. De même, pendant les évènements actuels, la vie chrétienne de la nation, éveillée et élevée par la puissance de Dieu au moment de l’apparition de cette aurore du jour de Dieu, a introduit Kosciuszko comme chef de la Pologne, dans sa capitale ; et dès ce moment, se tenant sous son étendard, il élève ou abaisse son bâton de connétable, puissant par le bras de Dieu qui appuie la pensée de Dieu reposant sur la Pologne et sur son chef : il l’élève ou l’abaisse, selon que les Polonais élèvent ou abaissent leur vie éveillée et élevée par la puissance de Dieu. Les fils fidèles à l’œuvre de la patrie sentent et éprouvent cette sainte influence de l’esprit qui gouverne ; il en est même qui voient cela par les yeux du corps.

 

Kosciuszko appelle la nation bien-aimée sous son étendard. C’est la première fois qu’un tel étendard est donné à la nation pour sa vie supérieure dans l’époque chrétienne supérieure. Toutes les grandeurs passées des nations n’atteignent pas la hauteur qui est destinée à la nation de Dieu dans l’époque chrétienne supérieure. – Cette hauteur ne peut être que la production de cette ligne vénérable du progrès chrétien, sur laquelle se trouvent le naturel et la simplicité qui lui est propre, le cœur pur, le sentiment simple, pur, la sensibilité, la tendresse. Et puisque l’amour seul n’a pas éveillé la nation élue à accepter cette hauteur, les pressions et les souffrances qu’elle a subies et qu’elle subit sont devenues nécessaires dans les décrets de Dieu, afin que sous cet éveil elle recoure à l’aide de Dieu, et après avoir accepté la force chrétienne, elle éloigne par cette force les contrariétés et s’élève à la hauteur destinée.

 

Kosciuszko appelle sous son étendard la Pologne tout entière. Toute la Pologne, sans distinction de sexe ni d’âge, est appelée à prendre part à ce saint combat dans l’intérêt de Dieu, du prochain et de la patrie ; à combattre avec la force chrétienne, avec cette puissance céleste qui sous la direction de Kosciuszko doit agir par la Pologne sur la terre. L’esprit polonais, puissant par son progrès de tant de siècles, lors même qu’il serait revêtu d’une faible enveloppe terrestre, est capable de devenir un instrument de la puissance céleste, d’accomplir les devoirs de soldat de Jésus-Christ sous le commandement de Kosciuszko – est capable de vaincre les ennemis conjurés pour l’anéantissement tant du christianisme, de ce ciel que Jésus-Christ a fait passer sur la terre, que de la Pologne, nation-magistrat-chrétien ; – ennemis, dont le siège même est dans l’autre monde et qui agissent sur la terre par leurs organes autant que cela leur est permis selon les comptes de l’homme. – Et lorsque la victoire sur ces ennemis aura été remportée par la Pologne tout entière dans l’esprit, c’est-à-dire dans le royaume, dans le siège même de l’ennemi, alors la volonté de Dieu déclarera – si cette victoire essentielle, remportée en esprit sur toute l’armée ennemie, doit être manifestée sur la terre par les Polonais eux-mêmes, dans leur victoire sur une petite portion de cette armée, – (petite, lors même qu’elle compterait plusieurs centaines de mille hommes) – ou bien si Dieu, par un signe de sa volonté, fera cela par d’autres instruments.

L’action accomplie dans l’esprit décide de la direction de l’homme et des nations, et la manifestation dans la forme terrestre, ordinaire, de ce qui a été accompli dans l’esprit, est nécessaire, parce que l’homme, ne voyant pas la source essentielle de ses directions, et ne supportant pas à cause de sa faiblesse le ciel dépouillé de la terre, a besoin que ce qui lui arrive, arrive selon les lois terrestres qu’il conçoit ; a besoin que la puissance et la miséricorde de Dieu soient revêtues de la terre et suivent la voie terrestre. C’est pourquoi Notre Seigneur Jésus-Christ, qui faisait tout par la puissance divine, a revêtu de terre cette puissance ; par exemple, en guérissant l’aveugle, « Il fit de la boue avec sa salive et frotta de cette boue les yeux de l’aveugle 64. »

 

Rendons grâces à Dieu, qui, dans sa miséricorde, nous a donné un tel chef, et implorons la bénédiction de Dieu pour ce chef, pour son étendard, pour son commandement immortel, et pour nous tous, ses soldats appelés à défendre les lois de Jésus-Christ, les lois de l’homme et du Polonais que le monde a renversées. – Tâchons que le sentiment de la sainteté de notre chef et notre foi en cette sainteté portent leur fruit, et cela par l’imitation du sacrifice complet qui est devenu la source des vertus et de la sainteté de notre chef.

 

 

Profondément ému des vérités contenues dans ces lettres, et qui, approfondies, suffisent à alimenter la Pologne pendant des siècles, Niemojewski en pénétra son âme de chrétien et de patriote ; il agit dans cette direction avec plusieurs de ses compatriotes, et publia dans son pays un appel invitant chacun à accepter ces vérités, à placer en Dieu seul sa confiance pour le salut de la Pologne. Beaucoup se sentirent remués jusqu’au fond du cœur, éveillés à un idéal nouveau, enflammés d’ardeur pour mener une vie plus pure et plus élevée ; animés envers leur patrie d’un amour plus saint et plus efficace.

Malheureusement, ainsi que Towianski l’avait prévu, le souffle céleste qui avait en février 1861 électrisé si admirablement la Pologne ne fut pas maintenu dans sa pureté primitive. Un autre esprit s’insinua peu à peu sous les formes mêmes du patriotisme chrétien, et la Pologne, abandonnée à ses propres forces, retomba dans ses anciennes erreurs.

 

 

§ 3. – Insurrection de 1863.

 

Lorsque éclata l’insurrection en 1863, plusieurs de ceux qui étaient entrés dans la voie indiquée par Towianski sentirent le devoir de rejoindre en Pologne leurs frères qui combattaient pour la liberté, mais de se présenter et d’agir dans le caractère de leur vocation. Malgré son grand âge, Charles Rozycki, le vénérable héros de la Volhynie, était avec eux. Avant leur départ, Towianski, appliquant à l’action qu’ils se proposaient d’accomplir la vérité essentielle pour la Pologne, qu’il leur avait présentée dès le commencement et développée depuis dans les lettres à Niemojewski, les appela à se pénétrer de leurs devoirs envers leurs compatriotes et leur indiqua la manière de les accomplir. Il résuma ses conseils dans un écrit que je rapporterai aussi intégralement, eu égard à son importance :

 

 

        Frères qui partez pour la Pologne !

 

M’appuyant sur la protection de Dieu qui veille sur nous, j’espère que vous agissez conformément à la volonté de Dieu, lorsque, après des années d’exil, vous vous rendez sur le champ des sacrifices sanglants de nos compatriotes, en devançant le temps où nous devrons tous servir la Pologne sur la terre polonaise. Dans cette espérance, en recevant vos adieux, je souhaite ardemment que vous fassiez un heureux pèlerinage et que vous en recueilliez au plus tôt le fruit. En même temps vous pouvez compter sur mon union à votre dévouement et sur la prière que j’adresse à Dieu, quelque indigne qu’elle soit, pour qu’il daigne vous accorder sa bénédiction, afin que vous accomplissiez ce qu’il vous est destiné d’accomplir. Cette aide d’esprit est la seule que je puisse vous offrir tant qu’il plaira à Dieu de me retenir loin de vous à mon poste actuel. Aujourd’hui, désirant contribuer, autant que je le puis, à votre sacrifice, je vous expose brièvement votre futur devoir : l’objet de votre service à nos compatriotes, et la manière dont vous devez les servir ; ce sera vous rappeler les vérités chrétiennes que vous connaissez déjà et qui s’appliquent à votre situation actuelle ainsi qu’à celle de nos compatriotes : car la vérité est le pain quotidien céleste que nous devons prendre souvent pour fortifier notre âme, comme nous prenons le pain terrestre pour fortifier notre corps.

Et d’abord, quel est l’objet de notre service à nos compatriotes ?

Exposez-leur tout ce qu’ils doivent savoir et accomplir pour devenir de vrais chrétiens, de vrais fils et défenseurs de la patrie. Dites-leur ce qu’est le christianisme véritable, vivant, ce qu’est l’Église de Jésus-Christ véritable, vivante, et ce qu’est l’Œuvre de Dieu qui a été annoncée, il y a vingt-deux ans, aux exilés polonais ; dites-leur quelle est l’importance de ces choses du ciel pour la Pologne, qui ne peut ressusciter, vivre et s’élever que par la force chrétienne et seulement dans l’Église de Jésus-Christ, à l’aide de la lumière que Jésus-Christ a apportée, et qui, dans l’Œuvre de Dieu, pour le progrès supérieur de l’homme, se manifeste plus clairement et plus complètement, et est appliquée à toutes les circonstances de la vie privée et publique.

Parlez-leur de l’époque supérieure qui s’est déjà ouverte pour le monde, et dont le monde et surtout la Pologne éprouve de plus en plus les effets ; dites-leur que ce sont les jours du grand jubilé de la grâce, d’une effusion extraordinaire de la miséricorde de Dieu sur le monde ; mais que ce sont en même temps les jours des comptes, du jugement et de la réclamation de Dieu, réclamation que Dieu fait plus fortement que dans les temps ordinaires, afin que le sacrifice de Jésus-Christ porte son fruit, que le Verbe de Dieu soit accompli, que le vrai christianisme soit réalisé dans son essence et dans sa forme, et non plus dans sa forme seule, comme il l’a été jusqu’à présent. Dites-leur qu’appelée à servir Dieu dans cette époque, comme Israël le fut il y a des siècles, la Pologne a attiré sur elle la sévérité de Dieu, encourue par Israël pour sa désobéissance à Dieu, et que Dieu l’a soumise à un éveil extraordinaire pour qu’elle accepte le devoir chrétien, afin que, satisfaisant au plus tôt à la réclamation de Dieu, elle avance rapidement dans la voie du progrès où elle est en retard ; qu’elle a été soumise à un douloureux labour de son intérieur, rebelle à la volonté de Dieu, au Verbe de Dieu. Dites-leur que la Pologne a été soumise à cette épreuve de Dieu, afin qu’elle puisse recevoir les nouvelles semailles de Jésus-Christ, qui sont déjà proches, pour en produire les fruits dans l’avenir, pour vivre de la vie chrétienne qui lui est destinée dans la nouvelle époque supérieure, dans ce nouveau jour de Dieu qui s’élève déjà pour la Pologne et qui doit briller pour elle pendant les siècles de sa grande existence.

Aujourd’hui Dieu stimule plus fortement le Polonais, afin que, s’humiliant devant la volonté de Dieu, devant le Verbe de Dieu, il devienne un vrai chrétien, qu’il sorte du royaume terrestre où son esprit a établi sa demeure, et qu’il entre dans le Royaume, dans l’Église de Jésus-Christ, cette demeure, cette patrie de l’esprit polonais ; afin que, reposant dans cette patrie, il recouvre, pour s’y maintenir, la mélancolie chrétienne qu’il a perdue ; cette haute vertu qui consiste à aspirer à la vie supérieure, à ne pas se satisfaire de la vie inférieure ni de rien de ce qui est inférieur, de la terre, de Mammon ; afin qu’ainsi il devienne digne de la patrie chrétienne dans laquelle s’étend le Royaume de Jésus-Christ, s’élève l’Église de Jésus-Christ, afin qu’il reçoive cette patrie des mains de Dieu, pour y accomplir sa vocation chrétienne.

Exposez aussi à nos compatriotes ce qui est la conséquence naturelle des vérités ci-dessus : que le but principal des mouvements actuels et de tout ce qui se passe dans notre pays est, avant tout, d’éveiller la Pologne à accepter le vrai christianisme, à faire un progrès plus rapide, et que le recouvrement de la patrie ne sera plus qu’une conséquence de l’accomplissement de ces desseins de Dieu. Exposez-leur que la voie pénible par laquelle ils passent ne leur est pas destinée, mais que Dieu l’a permise comme châtiment du rejet de la voie supérieure, du sacrifice et de la force supérieure ; de là, que cette voie pénible, – en apparence, la seule, qui conduise aujourd’hui à la patrie, – n’amène pas à la patrie, mais ne fait que préparer à mériter la patrie chrétienne et à l’obtenir de la grâce de Dieu. Exposez-leur qu’autre chose est de recouvrer la patrie avec la bénédiction de Dieu, en accomplissant la volonté de Dieu dans cette action, et autre chose de faire pénitence en croyant ne combattre que pour recouvrer la patrie, de n’accomplir en cela que ce qui résulte de la permission de Dieu, et de se préparer ainsi à recouvrer la patrie ; que, par conséquent, sans l’accomplissement de ce que Dieu lui a destiné d’accomplir, la Pologne ne pourra être délivrée de cette lourde pénitence ni par la vaillance, ni même par les plus grands et les plus purs sacrifices terrestres, faits pour la patrie. Et cependant l’insurrection actuelle est pour le monde un évènement grave, un évènement décisif pour sa direction : car, dès que la Pologne, purifiée par la pénitence, entrera dans la voie de la pensée et de la volonté de Dieu, alors se manifestera en Pologne, et ensuite dans le monde entier, l’époque chrétienne supérieure avec tous ses bienfaits, avec la lumière et la force supérieures, avec la vie et la liberté vraies de l’esprit et de l’homme.....

Exposez-leur enfin que celui qui ne sent pas cette vérité que, sans notre faute, nous ne serions pas dans une situation si pénible et nous ne souffririons pas des fruits que le mal dépose aujourd’hui sur la terre polonaise, celui-là commet un péché grave contre la toute-puissance, l’amour et la justice du Père universel ; celui-là attribue au mal seul le pouvoir de gouverner la Pologne ; celui-là, par conséquent, quoiqu’il s’indigne et se révolte contre le mal, en réalité l’idolâtre.

Parlez des jours bénis de février ; dites comment alors, par un miracle de Dieu, nos compatriotes ont fait l’Œuvre de Dieu et en ont éprouvé les bienfaits ; comment ensuite ils ont perdu la miséricorde de Dieu, en gaspillant la grâce, en éloignant l’esprit de Dieu par lequel ils avaient agi, en négligeant l’essence des actions de février et en n’en reproduisant que les formes saintes dans les manifestations, dans les prières publiques faites sans l’esprit de la prière, dans le deuil porté sans l’esprit de deuil, et dans d’autres démonstrations faites, pour la plupart, d’une manière sacrilège, dans un esprit de mépris et de vengeance contre le gouvernement, en négligeant les devoirs essentiels du Polonais, au détriment de la patrie chrétienne. Dites combien a été non chrétienne, à l’égard du gouvernement, la conduite de nos compatriotes après leur chute en esprit, quelle offense a été faite à Dieu par la Pologne, ainsi que par le gouvernement russe, et quelles en ont été les suites.

Pour vous aider en cela, je vous rappellerai, mes frères, ce qui s’est passé dans ces dernières années.

La grâce de Dieu, qui, pour l’accomplissement des jugements de Dieu, agit même par ceux qui n’en sont pas dignes, a inspiré aux serviteurs de l’Œuvre la pensée de manifester l’esprit de l’Œuvre dans l’écrit Powody adressé à l’empereur de Russie, d’exposer dans cet écrit la volonté de Dieu et les principaux devoirs de l’homme ; par là, la grâce de Dieu a ouvert aux deux nations le champ d’un grand mérite devant Dieu, d’un mérite décisif pour leurs directions ; de plus, elle leur a montré les voies et les moyens d’acquitter leurs comptes envers Dieu, de régler leurs comptes réciproques pour le passé, et, par suite, de se réconcilier, de s’unir fraternellement en esprit, et de se séparer quant à la terre. Et pour que cette miséricorde de Dieu fût connue de tous, la même grâce vous a fait sentir, mes frères, le devoir que vous avez accompli de publier cet écrit et de l’envoyer à un grand nombre de personnes, et principalement à des magistrats ecclésiastiques et civils. Après des années d’une pénitence sévère subie par la Pologne dans son esclavage, et pendant lesquelles le gouvernement russe s’endettait devant Dieu, Dieu a ouvert aux deux nations un avenir plus heureux, et dans cet avenir la direction suivante s’est présentée pour elles : Toi, Pologne, accepte le vrai christianisme, et recouvre la patrie par la force chrétienne ; toi, Russie, sors des ténèbres, purifie-toi et prends ta destinée supérieure, et toi, gouvernement russe, reconnais la vérité, la justice de Dieu, et accomplis cette vérité, cette justice à l’égard des peuples soumis à ta direction !

Et la grâce de Dieu, dans les journées de février, a fait entrer sur ce champ d’abord la Pologne, afin que cette direction commençât à se réaliser. La Pologne y avait été préparée : la vie et la tendance terrestres, éveillées en elle, l’avaient disposée à accepter la vie et la tendance supérieures chrétiennes ; car de la mort intérieure il faut passer d’abord à la vie terrestre, pour passer ensuite à la vie chrétienne ; il faut monter un degré inférieur pour arriver à un degré supérieur. Ce qui est terrestre, matériel en Pologne, se vivifiait, s’élaborait, tandis que l’Œuvre de Dieu, comme cela était destiné, devait préparer l’esprit de la Pologne, afin qu’ainsi l’esprit préparé, s’unissant conformément à la loi de Jésus-Christ, à la terre préparée, produisît, comme fruit, la vie chrétienne destinée à la Pologne. Et dès que, dans les journées de février, cette destinée supérieure s’est ouverte, a été interrompue en Pologne l’action des instruments qui, poussant à la vie terrestre, dans un but inférieur, servaient pour un certain temps, malgré eux, le but supérieur de la Pologne ; a été interrompue cette action qui n’avait d’autre tendance que le bien-être terrestre de la Pologne, que sa prospérité matérielle, sans égard à l’esprit dans lequel ces résultats arriveraient : si ce serait Jésus-Christ, ou le mal, par lui-même et par ses instruments, qui gouvernerait en Pologne, et qui, par suite, gouvernerait la Pologne elle-même.

Dans le même temps, la Russie, sortant de l’engourdissement mortel dans lequel la tenait le despotisme qui pesait sur elle depuis si longtemps, commençait à se reconnaître et à entrer dans une vie plus conforme à son germe. Par la disposition de Dieu, c’était pour ces deux nations un prélude et un acheminement vers la nouvelle direction que Dieu leur a destinée. Mais ensuite, aussi bien la Pologne que le gouvernement russe, y compris tous ceux qui portent en eux le même esprit que ce gouvernement et forment avec lui un tout agissant en esprit, n’acceptèrent pas la direction de Dieu, et suivirent bientôt une voie toute opposée ; et la Russie fut arrêtée par son gouvernement dans la marche que la miséricorde de Dieu lui avait destinée.

Ainsi, le champ ouvert à ces deux nations pour pratiquer dans leur vie publique les vérités chrétiennes présentées par la grâce de Dieu dans l’écrit Powody, est devenu pour la Pologne le champ d’un martyre qui comble la mesure de sa pénitence, et pour le gouvernement russe le champ des fruits qui comblent la mesure de ses péchés. Le sang polonais coule au milieu des tourments, et, dans ce sang, le Polonais se purifie, s’élève et se rapproche de la patrie chrétienne ; tandis que le gouvernement russe se souille, s’abaisse, aggrave ainsi de plus en plus son compte devant Dieu, et entre dans le cercle de la punition de Dieu. – Tels sont les résultats produits par une cause si minime en apparence, mais si grave en réalité, car dans l’écrit Powody, par la volonté de Dieu et avec la grâce de Dieu, ont été touchées les questions essentielles concernant les deux nations, ainsi que leurs devoirs essentiels.

À cette occasion, il vous faudra parler des péchés de la Pologne, et principalement de ces deux péchés capitaux, le premier et le septième, l’orgueil et la paresse pour le service de Dieu ; et de plus, du péché contre le premier commandement de Dieu : « Tu n’auras pas de dieux étrangers devant ma face 65 », et des fruits que ces trois péchés ont engendrés dans les âmes polonaises : de la dureté intérieure, de la résistance à accepter le sacrifice, la croix de Jésus-Christ, cette essence du christianisme ; du manque de recours à Dieu, de la confiance en soi-même, de la tendance à s’appuyer sur la terre, à compter sur les forces et les moyens terrestres et sur les siens propres ; de la tendance à s’attribuer à soi ce qui vient de Dieu et à s’en enorgueillir, à agir en vue de soi-même et de la terre seule, et non en vue de Dieu, en vue de l’accomplissement de la volonté de Dieu et de son propre salut.

C’est par suite de ces péchés qu’une violence si puissante et des sacrifices si grands sont employés en Pologne pour conquérir la terre, le royaume et la patrie terrestres, tandis que le ciel, ce Royaume de Jésus-Christ, ne s’y conquiert pas ; et cependant le Polonais est appelé à étendre ce Royaume dans sa patrie, afin que ce même Royaume s’étende plus facilement dans le monde entier ; en Pologne ne se conquiert pas non plus la patrie chrétienne destinée aux Polonais dans le Royaume de Jésus-Christ ; et ces paroles très saintes ne s’y réalisent pas : « Le Royaume des cieux se prend par la violence, et ce sont les violents qui l’emportent 66....... Cherchez premièrement le royaume de Dieu..... et toutes ces choses vous seront données par surcroît 67. » Tandis que nos compatriotes offrent avec un si grand dévouement leurs biens et leur vie à la patrie terrestre, ils n’offrent pas leur esprit à Dieu et à la patrie chrétienne ; ils ne veulent pas, par exemple, attendrir et fléchir leurs âmes pour se soumettre à la vérité présentée ; ils ne veulent pas s’humilier et renoncer au faux accepté et soutenu, lors même que le bien de la patrie exigerait d’eux ce sacrifice d’esprit, témoin tant de tristes exemples dans notre passé et dans notre présent. Par suite de ces péchés, le Polonais n’est grand que là où suffit le sacrifice de la terre, du corps, du sang, où le sacrifice d’esprit n’est pas nécessaire ; et, dans le dix-neuvième siècle chrétien, le Polonais est un grand héros romain, mais il n’est qu’un faible chrétien.

Sentant que Dieu lui a destiné la patrie et lui a ouvert la voie pour la recouvrer, rendu fort et hardi par ce sentiment, le Polonais court avec ardeur dans la voie ouverte ; mais, en courant, il ne sent pas ce que Dieu lui a destiné d’accepter comme condition pour obtenir la patrie qui lui est destinée ; et cette condition, c’est le vrai christianisme, c’est le travail et l’action dans l’âme, le sacrifice intérieur, cette croix rédemptrice de Notre Seigneur Jésus-Christ. Et comme le Polonais ne travaille pas, n’agit pas, ne se sacrifie pas dans son âme par amour, il est contraint de le faire dans son corps sous la force de Dieu, en cherchant à recouvrer la patrie par un grand labeur, avec de grands efforts, en versant son sang et en livrant sa vie au martyre. Et ceux mêmes qui sont innocents, purs, et qui prient avec ferveur et de toute leur âme, – chose singulière ! ceux-là même, pour la plupart, ne font pas dans leurs âmes ce qu’ils devraient faire ; car, même dans ce temps d’un éveil extraordinaire venant de Dieu, ils n’acceptent pas le sacrifice, la croix de Jésus-Christ ; ils n’émeuvent pas leur âme jusqu’au fond, ils n’y travaillent pas, ils ne s’y sacrifient pas. De là les uns et les autres ne produisent pas devant Dieu les fruits conformes au germe de l’esprit polonais, ne vivent pas de la vie chrétienne et polonaise. C’est pourquoi ils ne se tournent pas exclusivement vers Dieu, comme vers l’unique sauveur et l’unique puissance qui aujourd’hui agit d’une manière si visible envers sa créature ; mais ils cèdent à tout souffle, pour peu qu’il ait quelque force, ils se soumettent à toutes les forces quelles qu’elles soient ; et, par conséquent, quoiqu’ils soient innocents, purs, et qu’ils prient, ils se soumettent à ceux qui sont coupables, impurs, et qui ne prient pas ; et par cet esclavage, ils offensent Dieu. À cause de cela, les uns et les autres souffrent, stimulés par le sang répandu à ce que Dieu exige aujourd’hui du Polonais d’une manière décisive : au vrai christianisme, au sacrifice, à la croix, au travail, à l’action dans l’âme, au caractère et à l’énergie chrétienne qui est le fruit du sacrifice et de la croix.

Un seul retour véritable de l’âme vers ce devoir arrêtera l’effusion meurtrière du sang, car avec l’accomplissement de la volonté de Dieu s’arrêtera la punition de Dieu. Et dès que le Polonais se présentera devant Dieu, comme il le doit, avec la croix de Jésus-Christ dans l’âme et avec l’action chrétienne, le sang et le meurtre, ce noir des oppresseurs, tombera sur la croix, sur le sacrifice actif, ce blanc des opprimés, et au même moment disparaîtra de la Pologne le mal qui gouverne aujourd’hui en Pologne, le mal qui craint la croix à l’égal du ciel même que la croix attire ; l’esprit mongol disparaîtra, et l’esprit russe se troublera, comme devant une chose sainte, devant cette grandeur chrétienne du Polonais manifestant son germe, manifestant la nature de son esprit et la vocation de la Pologne ; et alors reviendront pour la Pologne les mémorables journées de février, jours de la grâce de Dieu. Telle est la loi éternelle, que tout ce qui est inférieur se soumet à ce qui est supérieur, autant que ce qui est supérieur s’élève au poste qui lui est propre, et se présente dans son caractère, dans sa vie et dans son action propre. Et tant que le Polonais ne tourne pas son âme vers ce devoir, il est forcé d’acquitter par le sang son compte envers la justice de Dieu, car il a deux routes pour s’en acquitter : par l’esprit, dans l’amour et le sacrifice ; ou par le corps, sous la force de Dieu.

En exposant à nos compatriotes les péchés dont nous venons de parler, exposez-leur que ces péchés, cause du terrible châtiment qui se manifeste par les fruits de l’enfer déposés sur la terre polonaise, se couvrent ordinairement du nom et de la forme des vertus chrétiennes et polonaises ; que ces péchés arrêtent l’aide du ciel, et attirent les nuages du mal qui vit et agit en Pologne selon sa nature ; qu’enfin, pour comble de malheur, ces péchés se multiplient même au milieu de la punition de Dieu et prolongent cette punition au-delà du terme marqué dans les décrets de Dieu. Exposez-leur aussi que celui qui aime la Pologne d’un amour chrétien connaît la maladie intérieure de la Pologne, causée par ces péchés ; connaît les dangers dont cette maladie menace ; et connaît enfin que ce n’est que dans le vrai christianisme et dans la vraie Église de Jésus-Christ que la Pologne peut trouver le secours, une existence bénie dans la patrie que Dieu lui destine, et, dans cette existence, son salut éternel et sa vraie prospérité temporelle.

Elle est décisive et menaçante la réclamation que Dieu fait au Polonais pour qu’il accomplisse ce que Dieu a destiné par son Verbe, ce que Notre Seigneur Jésus-Christ, le Verbe incarné, a transmis, ce que l’Œuvre de Dieu éclaircit, applique à la vie, à l’action, et ce dont elle facilite l’accomplissement. À cause de cela, tout ce que le Polonais fait pour la patrie, même dans son patriotisme le plus pur et le plus dévoué, mais sans accepter dans son âme cette réclamation de Dieu, tout cela n’amènera pas le Polonais à son but ; c’est pourquoi les sacrifices sanglants et les souffrances de martyrs, éprouvées jusqu’à présent, ne diminuent pas la sévérité de cette réclamation, et les victoires remportées au moyen de ces sacrifices ne procurent rien de réel à la patrie. Mais, dès que le Polonais aura accepté dans son âme ce que Dieu lui a destiné d’accepter, la base destinée pour l’existence future et pour la vocation de la Pologne sera posée et, sur cette base, par la puissance de Dieu, s’élèvera le salut de la patrie ; alors tous les sacrifices sanglants, toutes les souffrances deviendront efficaces, parce que ces sacrifices seront, à l’exemple du sacrifice sanglant de Jésus-Christ, le fruit et le témoignage du sacrifice d’esprit accepté et accompli par le Polonais.

La Pologne sans le vrai christianisme, par conséquent portant un esprit non polonais, ne peut avoir d’existence politique, elle ne peut avoir de place dans la société des nations ; car elle ne peut descendre assez bas pour puiser sa vie aux sources basses qui suffisent à beaucoup de nations et pour s’unir à ces nations dans leurs bas-fonds, tandis qu’elle ne s’élève pas assez haut pour se montrer telle qu’elle est et pour occuper parmi les nations la place que Dieu lui a destinée, place conforme à son existence et à sa vocation chrétienne. Par conséquent, ou la Pologne, en satisfaisant à la réclamation de Dieu dont nous avons parlé, s’élèvera, occupera sa place et vivra de la vie qui lui est destinée, ou bien elle continuera à s’y préparer dans l’esclavage que Dieu a permis, au milieu des efforts infructueux faits pour recouvrer la liberté.

Dans ces jours de direction, il faut que le Polonais prenne une direction définitive, afin que, dans les siècles de l’époque, il marche suivant cette direction, ou par amour, ou sous la force de Dieu, conduit par le ciel, la grâce de Dieu, ou par l’enfer ; dans la liberté et dans la patrie chrétienne, ou sous le joug du mal qui, par ses instruments, opprime ceux qui résistent à la volonté de Dieu, accomplissant ainsi sur eux ce que Dieu permet. Il n’y a plus pour le Polonais de voies intermédiaires ; ou la loi de Jésus-Christ accomplie strictement comme c’est destiné pour cette époque, ou les pressions qui stimulent à ce devoir le plus saint. Car pour la Pologne a déjà commencé l’époque chrétienne supérieure dans laquelle il lui est destiné de vivre de la vie chrétienne, sur tous les champs de la vie privée et publique, et, par cette vie, par toutes ses actions chrétiennes, d’étendre le royaume de Jésus-Christ, de bâtir son Église vivante ; afin que, après ce commencement fait par la Pologne, à son exemple et par son impulsion, commence à se réaliser dans le monde entier ce que nous demandons à Dieu dans notre prière quotidienne : « Que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel 68 » ; afin qu’ainsi, forte de son mérite devant Dieu, forte de la force chrétienne, céleste, et des fruits de cette force, de sa vie, de ses actions et de ses vertus chrétiennes, la Pologne apparaisse aux yeux du monde et accomplisse sa vocation pour le monde, comme une nation-serviteur de Dieu, nation magistrat-chrétien, modèle de la vie privée et publique, ainsi que c’est destiné dans les décrets de Dieu.

La pensée de Dieu qui repose sur la Pologne et la volonté de Dieu pour la Pologne, par conséquent le salut et l’existence de la Pologne, sont immuables et s’accompliront tôt ou tard, facilement ou difficilement. Le Polonais, jusqu’à présent rebelle à cette pensée et à cette volonté suprêmes, s’humiliera et se soumettra à Dieu, et, par la croix de Jésus-Christ, croix céleste, qu’il aura acceptée, il éloignera de lui toutes les croix terrestres. Dans le cas contraire, ce nouvel Israël éprouvera la colère de Dieu, qu’a éprouvée l’ancien Israël pour la résistance à la volonté de Dieu, au Verbe de Dieu. Tous les autres moyens d’éloigner les croix terrestres deviendront, dans cette époque, de moins en moins efficaces pour tous, et entièrement inefficaces pour le Polonais. Tant que le parti du bien, opprimé sur la terre, ne se mettra pas dans les conditions de la pensée et de la volonté de Dieu, le parti du mal, qui opprime, acquerra une force de plus en plus grande, afin que, comme un instrument de la permission et de la punition de Dieu, il force le parti du bien à se mettre dans les conditions de cette pensée et de cette volonté. Le parti du mal est encore debout et peut continuer à l’être, soutenu qu’il est par les péchés du parti du bien.

 

Pour aider nos compatriotes dans la position si extraordinaire où ils sont, exposez-leur quels sont aujourd’hui leurs principaux devoirs chrétiens ;

qu’ils connaissent l’appel que Dieu fait dans ces temps-ci aux Polonais ;

que, de toute leur âme, ils s’embrasent d’amour pour la volonté de Dieu transmise dans cet appel, et se tournent vers son accomplissement ;

que dans le fond de leur âme, travaillant devant Dieu et pour Dieu, ils s’émeuvent, ils éveillent la contrition, le repentir de pénitents pour leurs péchés, comme l’unique sentiment, le ton unique qui convienne aujourd’hui à l’âme polonaise ; que, par ce travail de l’âme, par ce sacrifice, ils vainquent la paresse pour le service de Dieu et effacent par degrés ce péché devant Dieu ; que, par cette force chrétienne, ils amollissent leur dureté, ils détruisent leur orgueil, et éveillent en eux l’humilité, ce sentiment de leur néant, de leur propre impuissance, et de la grandeur, de la puissance infinies de Dieu ;

qu’ils se soumettent à Dieu en toutes choses, par conséquent aussi dans les souffrances venant du joug que Dieu a permis, dans tous leurs désirs, dans tous leurs projets de secouer le joug, de recouvrer la patrie ; que, remettant entre les mains du Père tout-puissant et infiniment bon même le désir de la patrie qui leur est destinée, ils placent dans leur cœur l’amour de la volonté de Dieu avant l’amour de la patrie ;

qu’ils prennent comme étoile de leur vie la recherche de la volonté de Dieu, la soumission à cette volonté et l’accomplissement de cette volonté ;

qu’ils éveillent en eux la sollicitude pour ce bien suprême, sans lequel tous les autres biens ne sont rien, la sollicitude pour que Dieu soit avec la Pologne et bénisse sa vie et sa tendance ; que, de toutes leurs forces, ils recherchent ce bien, cette unique condition du vrai succès dans toute action vraie de l’homme ;

que, par suite de cela, ils rejettent l’idéal païen qu’ils ont aimé et poursuivi jusqu’à présent : cette inflexibilité du caractère terrestre, et même plus bas que terrestre, cette persistance obstinée dans leurs propres idées ; et de là, la ténacité dans le faux une fois accepté, et le renversement de la vérité contraire à ce faux ; dont il vient que, sous le nom et sous la forme du caractère, le Polonais renie souvent son caractère : qu’en persistant dans sa propre idée, il renie ce qui lui est vraiment propre, il se renie lui-même, c’est-à-dire son âme, sa liberté et sa vie, et, par ce reniement, il devient l’esclave du mal, et, dans cet esclavage, il vit d’une vie inférieure et la plus inférieure ;

qu’ils distinguent et séparent le germe polonais, cette parcelle divine qui est dans le Polonais, du mal que le Polonais a accepté ; qu’ils séparent notre sainte nationalité du faux principe qui, par l’action du mal, s’y est mêlé, l’a corrompue et a été réputé vertu, caractère polonais ; qu’ enfin, en accomplissant tout cela, ils accomplissent ce qui en est l’essence : le devoir de se changer promptement, de se transformer intérieurement, de se régénérer en Jésus-Christ, et d’accepter une autre direction, une autre tendance.

 

Exposez à nos compatriotes les conséquences bénies de l’accomplissement de ces devoirs.

Dès que ces devoirs seront en voie d’accomplissement, l’esprit polonais percera les nuages du mal qui envahissent de plus en plus la Pologne, et, après s’être élevé au-dessus de ces nuages, il commencera à manifester ce qu’il est, ce qu’il porte en lui, il commencera à vivre de la vie chrétienne qui lui est destinée ; et cette vie sera l’accomplissement de la pensée de Dieu qui repose sur la Pologne, ce sera l’Œuvre de Dieu, l’Œuvre du progrès et du salut du monde se faisant en Pologne. Par cette vie, Jésus-Christ, enseveli par les péchés de la Pologne, ressuscitera et commencera à vivre en Pologne ; et, en conséquence, la punition actuelle sera changée en miséricorde de Dieu ; le poussement exercé par les forces inférieures dans la voie pénible que Dieu a permise sera remplacé par la direction de Jésus-Christ et de sa grâce, et le frottement, dans une lutte infructueuse, des forces inférieures de la Pologne contre les forces les plus inférieures du gouvernement oppresseur sera remplacé par l’action chrétienne de la Pologne, action dans laquelle il y aura la lutte du bien seul contre le mal seul, du ciel contre l’enfer, et Dieu bénira cette lutte. Alors la Pologne, ainsi que cela lui est destiné, sera sauvée par un miracle ; les jugements et la puissance de Dieu se manifesteront sur elle pour l’enseignement et l’exemple du monde entier ; alors la patrie chrétienne, donnée de Dieu, trouvera dans ses fils et défenseurs des fils de Dieu libres, des fils de l’Église vivante de Jésus-Christ ; et dans cette patrie, devenue la république de Jésus-Christ, qui doit exister sous toutes les formes de gouvernement, régnera l’esprit de Dieu, l’esprit d’amour, de liberté, d’égalité et de fraternité chrétienne.

Ainsi ce qui a été commencé dans l’amertume de la douleur, par le sang et la bile, par les passions soulevées pour la défense de la patrie terrestre, sera terminé par l’âme émue pour Dieu et pour la patrie chrétienne ; ce qui a été commencé pour la punition, comme pénitence, sera terminé avec la bénédiction de Dieu et avec mérite pour le Polonais ; ainsi, l’insurrection actuelle, la lutte terrestre, deviendra chrétienne, deviendra une grande action à laquelle toutes les actions terrestres et infernales ne sauraient résister. Ainsi la Pologne, nation-magistrat chrétien, fera connaître au monde que le christianisme embrasse tout, qu’il peut être accompli dans toutes les actions de l’homme, même dans celles qui ont été considérées jusqu’à présent comme ne pouvant jamais être chrétiennes ; elle fera connaître que si les forces de la terre et des enfers ont pu agir jusqu’à présent sur tous les champs de la vie de l’homme, à plus forte raison la force chrétienne, céleste, peut agir sur tous ces champs, ainsi que cela est destiné par le Verbe de Dieu.

Il n’est pas difficile au Polonais d’atteindre un avenir si heureux ; car il porte dans son esprit des trésors chrétiens, acquis dans les siècles. Il faut seulement qu’il déterre ces trésors, qu’il les dégage du pouvoir du mal, et qu’il les vivifie par son sacrifice, avec l’aide de la grâce de Dieu, qui descend sur le sacrifice de l’homme ; et il est facile de le faire dans ce jubilé de l’époque, ce jubilé de la grâce, en profitant de la miséricorde de Dieu qui facilite aujourd’hui à l’homme son pèlerinage sur la terre, rendu si difficile par ses péchés. Que seulement chacun de nos compatriotes accomplisse cet appel de sa mère, appel si simple mais si grand : que le matin il fasse attentivement sa prière, et que, pendant toute la journée, il n’oublie pas sa prière ; que chacun, au milieu des contrariétés, s’attache ne fût-ce qu’à un seul mot de sa prière, et qu’il dirige d’après ce mot ses pensées, ses paroles et ses actions ; et ce seul mot, honoré ainsi par l’accomplissement, par l’action, deviendra pour plus d’un d’entre eux une ancre de salut, au milieu de la tempête actuelle qui agite et dissipe l’esprit polonais à un tel point qu’il est de plus en plus difficile au Polonais de fixer et de concentrer son esprit, pour voir sa situation dans la vérité et pour agir d’après la vérité dans cette situation. Un seul mot de la prière, honoré d’une telle manière, sera, pour plus d’un, un bouclier au milieu des dangers de la lutte, car Dieu les préservera, afin qu’en vivant ils produisent les fruits de la vérité contenue dans ce mot. Par suite du changement opéré dans l’âme de l’homme, la justice de Dieu peut se changer en miséricorde, la direction vers la mort, tracée déjà dans les jugements de Dieu, peut être changée en direction vers une vie bénie de Dieu.

 

Maintenant je vous dirai, mes chers frères, comment vous devez servir vos compatriotes.

Servez-les avec le sacrifice que vous leur devez comme compatriotes, serviteurs appelés de l’Œuvre de Dieu et apôtres de la Pologne. Dans le besoin si grand où ils se trouvent, offrez-leur toute l’aide, toutes les facilités qui sont en votre pouvoir ; fortifiez-les par les vérités et les consolations, par les espérances que vous portez en vous, grâce à la miséricorde de Dieu ; montrez-leur, par vos paroles et par chacune de vos actions, comment on peut accomplir le plus facilement et le plus promptement ce que Dieu exige aujourd’hui du Polonais, pour son salut et pour celui de la patrie. Faites à leur égard tous les sacrifices, mais ne faites aucune concession touchant votre vocation, votre conscience, votre caractère, concession qui leur serait aussi funeste qu’à vous-mêmes. Ne quittez pas votre champ pour entrer sur le champ terrestre seul, pour y appuyer seulement les projets et les tendances terrestres de nos compatriotes ; Jésus-Christ, en accomplissant sur le champ suprême, céleste, au milieu des obstacles les plus grands, l’Œuvre du salut du monde, a présenté en cela le modèle pour ses serviteurs qu’il a appelés et qu’il appellera dans l’avenir.

En accomplissant tous les sacrifices, aussi bien le sacrifice chrétien dans l’âme, dans le corps et dans l’action, que le sacrifice terrestre, celui des travaux, des fatigues du corps, celui de la douleur, du sang et de la vie, souvenez-vous que le sacrifice terrestre n’est pas votre unique tâche, mais qu’il n’est qu’un supplément nécessaire pour compléter votre sacrifice pour la patrie, ainsi que je vous l’ai exposé plus amplement dans mon dernier écrit. Souvenez-vous que augmenter, pour la défense de la patrie, seulement la force matérielle de la Pologne, ce n’est pas ce qui est destiné à ceux qui sont appelés à aider leurs compatriotes pour qu’ils acceptent la force d’esprit, la force chrétienne, céleste, qui sont appelés à les aider pour qu’ils méritent ce bien suprême, que Dieu soit avec eux et bénisse leurs projets. Offrez donc à Dieu votre ardeur terrestre, cet élan si naturel dans l’homme, qui le porte à se dévouer terrestrement à un but qu’il aime ; offrez aussi à Dieu le dommage que vous pourrez éprouver dans l’opinion de ceux de nos compatriotes qui vous jugeraient selon la loi terrestre seule. Par conséquent, dès que vous serez arrivés sur le sol de la patrie, déclarez de prime abord à nos compatriotes ce que vous êtes et pourquoi vous arrivez ; présentez-vous devant eux d’abord comme apôtres, et ensuite comme soldats, compagnons d’armes, et manifestez ce caractère par vos paroles et par toutes vos actions. Votre avenir, l’accomplissement ultérieur de vos devoirs dépendent de votre première action, qui consiste à percer dès le commencement les nuages du mal et à occuper le poste qui vous est destiné ; et ces nuages, comme l’expérience de tous les jours nous l’enseigne, vous envelopperont dès le premier moment et s’opposeront à ce que vous montriez votre caractère ; et la force de ces nuages peut être si grande qu’à plus d’un d’entre vous il sera plus facile de présenter leur poitrine à la mitraille que d’opposer leur esprit au mal pour combattre et vaincre le mal, par là, soutenir le caractère, accomplir le devoir de serviteurs de Jésus-Christ, élever l’étendard de Jésus-Christ, élever toute vérité, abaisser tout ce qui est faux.

Servez tous nos compatriotes, sans avoir égard aux différences de convictions, d’opinions, en portant le désir de vous unir à tous en Jésus-Christ, et en vous dévouant pour ce but, afin que la Pologne devienne un seul grand tout en Jésus-Christ. En servant tous nos compatriotes, servez en particulier les prêtres, les puissants, le peuple, Israël, et les femmes de toutes les conditions. Servez Israël comme votre compatriote, vous souvenant qu’en Pologne, Israël est un plus véritable Israël que dans d’autres nations, et que, à cause de la communauté d’esprit et de vocation, il doit devenir une partie homogène de la Pologne. Puisez l’aide pour ces services dans mes trois lettres de 1861 sur la Pologne qui vous sont connues 69. Servez et dévouez-vous de toute votre âme, non seulement pour nos compatriotes, mais aussi pour les étrangers, et même pour les ennemis que Dieu peut placer sur le champ de votre service. S’il vous arrivait d’être en contact avec le gouvernement russe (l’humilité devant les jugements insondables de Dieu, ainsi que votre position de soldats luttant contre ce gouvernement, vous obligent à vous y préparer), il sera de votre devoir d’accomplir la loi que vous avez appris à connaître plus à fond, la loi de l’amour, de la sincérité et de l’énergie chrétienne ; de présenter à ce gouvernement la vérité et le caractère, et de demeurer inébranlables dans la foi que Dieu seul gouverne l’homme et que toutes les forces de l’immensité ne sont que les instruments de son gouvernement. Ne limitez pas, mes frères, par les lois et les égards terrestres, votre amour pour Dieu et pour le prochain, car vous interrompriez la communication avec le ciel et vous n’obtiendriez pas l’aide du ciel.

Servez, avec le sentiment et le zèle que vous lui devez, le gouvernement national qui, par un miracle de la Providence de Dieu, sauvegardé au milieu des difficultés et des dangers, avec et sans connaissance de cause, avec et sans son mérite, tient et suit le fil de l’action actuelle de la Pologne et des évènements actuels. Et quoique cette action et ces évènements ne soient pas destinés, qu’ils ne soient que permis dans les jugements de Dieu pour la pénitence de la nation, néanmoins ils sont permis pour un grand but chrétien, et ce but, c’est que l’Époque supérieure s’ouvre pour le monde ; ils sont donc importants pour le progrès, pour le salut, non seulement de la Pologne, mais aussi du monde entier.

Par conséquent, un instrument de Dieu, tel que le gouvernement national l’est aujourd’hui pour la Pologne, a droit à votre amour, et, dans ce sentiment, à votre dévouement et à votre service zélé. Ceux qui y sont comme de vrais chrétiens, appartenant au royaume de Jésus-Christ (et Dieu veuille qu’ils le soient tous !), accepteront ce qui vient du royaume de Jésus-Christ ; ils accepteront l’Œuvre de Dieu comme la chose de Dieu, et ils s’uniront à ceux dont le but est de faire tous les sacrifices pour que Dieu soit avec la Pologne, afin qu’ainsi la force terrestre de la nation, incapable par elle-même d’achever l’œuvre commencée, soit appuyée par la puissance de Dieu. Et vous le reconnaîtrez facilement si, en agissant avec ces compatriotes dans les conditions chrétiennes, vous êtes purs devant Dieu et devant eux ; car il est facile à celui qui est pur de reconnaître toute impureté, de même qu’il est facile de reconnaître le noir lorsqu’il tombe sur le blanc. Comme chrétiens libres, tenez-vous strictement à cette loi : ne pas regarder les formes et les apparences, mais tourner le regard de l’âme vers l’essence même ; distinguer si c’est du ciel, de la terre ou de l’enfer que vient ce que le prochain présente, et agir en conséquence : adorer le ciel, s’humilier devant lui et s’y soumettre ; respecter et appuyer la terre autant qu’elle est pure, autant que, ne fût-ce que sur les degrés inférieurs de la voie de Dieu, elle accomplit la pensée de Dieu qui repose sur elle ; et lutter contre l’enfer, contre tout mal, contre tout ce qui est faux.

Que telle soit la base de toutes vos relations avec ce gouvernement, la base de votre union avec lui et de votre soumission à lui dans votre âme et dans votre cœur, de cette soumission dont l’homme est rigoureusement comptable devant Dieu. Sur cette base, en vous soumettant aux hommes, vous ne cesserez pas d’être soumis à Dieu, vous n’offenserez pas Dieu et vous ne trahirez pas la patrie. Cette base, constamment maintenue, constituera le trait distinctif de votre caractère chrétien. Hors de cette base, en ne distinguant pas le ciel de l’enfer, la grâce de Dieu, cette force suprême, des forces inférieures et les plus inférieures, vous succomberiez bientôt ; car le ciel, offensé par ce fruit de votre manque d’amour, vous abandonnerait, tandis que la terre et l’enfer n’abriteraient pas, même pour un peu de temps, ceux qui, étant appelés, comme serviteurs du ciel, à étendre le royaume céleste sur la terre, à élever la terre et à vaincre l’enfer, apportent un éveil, un appel qui inquiète la terre, qui opprime et tourmente l’enfer.

En servant tous nos compatriotes, épanchez-vous sur votre position actuelle : dites-leur pourquoi ont été retardées l’aide de l’Œuvre de Dieu destinée à la Pologne, et la participation de ses serviteurs dans la tendance actuelle de la Pologne ; pourquoi, aujourd’hui encore, vous n’arrivez pas tous pour servir la Pologne. Éclaircissez aussi comment la part que vous prenez à l’insurrection, comment votre lutte contre le gouvernement russe, c’est l’accomplissement du devoir que vous avez exposé à l’empereur, il y a six ans, en lui éclaircissant les motifs pour lesquels vous n’avez pu accepter l’amnistie. En effet vous avez dit dans votre écrit :

..... « La Pologne souffre plus que d’autres nations, parce qu’elle est poussée davantage à son devoir principal : de prendre la part qui lui est destinée dans l’élévation et l’extension du christianisme sur la terre, de devenir par là nation-serviteur de Dieu... Cette mission peut être accomplie seulement dans la patrie vraie que le Polonais obtiendra, non par une force terrestre quelconque, mais par la force chrétienne seule, après avoir accompli sa pénitence. La puissance de Dieu se manifestera sur la nation qui, purifiée par la pénitence, aura passé sous la loi de nation-serviteur de Dieu, sous la loi de l’amour et de la grâce. Dieu qui, à cause des comptes de cette nation, lui a ôté la patrie, après les comptes acquittés, rendra ce qu’Il a ôté ; Il délivrera des croix et du joug terrestres aussitôt que la croix et le joug supérieur seront acceptés et que le fruit en sera déposé ; Il tirera de l’esclavage, de cette position non naturelle, aussitôt que la liberté intérieure, chrétienne, sera recouvrée, aussitôt que le joug du mal qui opprime l’esprit sera brisé par la force de la croix ; le Médecin suprême ôtera le remède aussitôt que la maladie sera guérie, ôtera le remède qui n’a pas été un aliment naturel, donnant la vie, mais qui a été un moyen temporaire seulement, arrêtant et purifiant la vie fausse. Et tout cela s’accomplira si tels sont les décrets de Dieu, sans la participation des Polonais ; la puissance de Dieu se déclarera par d’autres instruments qui accompliront les décrets de Dieu ; – et les instruments de la punition, touchés par cette puissance, pourront devenir alors les instruments de la grâce et de la miséricorde de Dieu. – Tout cela s’accomplira si tels sont les décrets de Dieu, par les Polonais eux-mêmes, dont les sacrifices pour la patrie, le caractère, l’héroïsme, seront alors appuyés par la puissance de Dieu ; car ces sacrifices seront chrétiens, seront l’instrument accomplissant les décrets de Dieu, défendront ce bien qui devant Dieu sera déjà devenu la propriété des Polonais, défendront la patrie vraie destinée, pour que là, par la vie et les actions chrétiennes, se déploie le christianisme accepté sans patrie, dans l’esclavage passé..... »

Voilà les vérités sur lesquelles vous avez basé jusqu’à présent, mes frères, votre soumission au gouvernement russe ; c’est en vous appuyant sur ces mêmes vérités que vous vous disposez aujourd’hui à prendre part à la lutte contre ce gouvernement. Éclaircissez donc à nos compatriotes comment vous êtes dans le dernier des deux cas que nous venons de citer ; et ce qui a contribué à cette direction pour la Pologne, c’est le gouvernement russe lui-même, en acceptant dans son âme le mal, cet esprit le plus inférieur qui le gouverne par une permission extraordinaire de Dieu ; ce sont les fruits du péché que, par ce même esprit, le gouvernement russe dépose sur la Pologne, en reniant le germe et le caractère russe, en reniant Jésus-Christ et sa loi céleste, en accomplissant en Pologne non plus la loi terrestre, mais la loi inférieure à celle de la terre. Et, en effet, le gouvernement russe accomplit en Pologne la loi inférieure à celle de la terre ; car il considère le bien d’autrui, qui ne lui a été soumis que pour un temps, comme son bien propre, et, ne voyant que lui-même, c’est pour lui-même qu’il fait couler le sang de ses frères ; car dans cette effusion du sang, il commet une violence sur l’esprit polonais, en punissant si cruellement les Polonais non pour leur mal qu’il ne connaît pas, mais pour le bien, pour l’amour et le dévouement envers la patrie, pour les vertus que, dans l’histoire de sa propre nation, il élève lui-même et dont il se glorifie, par exemple, lorsqu’il voue une mémoire et un culte éternels à ceux qui sauvèrent la Russie du joug des Tartares ; car, enfin, il commet cette violence sur l’esprit polonais, en punissant les Polonais avec la vengeance et la rage de son esprit se livrant sans frein aux excès auxquels le pousse ce mal, cet esprit le plus inférieur. Par ce renversement des lois divines et humaines, commis au dix-neuvième siècle chrétien, la mesure de la permission de Dieu sur la Pologne arrive déjà à son comble, et les limites que Dieu a marquées à la pénitence de la Pologne sont atteintes ; de là, les comptes devant Dieu changent pour les deux partis qui sont en lutte, car l’un de ces partis acquitte son compte, tandis que l’autre l’aggrave ; aussi la balance penche-t-elle pour la Pologne, et, par suite de cela, la lutte pour la liberté et pour la patrie chrétienne, lutte par les armes terrestres, mais dans l’esprit chrétien, est devenue conforme à la volonté de Dieu. Tels sont les motifs pour lesquels a changé notre position, comme serviteurs de l’Œuvre de Dieu et de la Pologne, et en même temps comme sujets du gouvernement russe, tant que nous le serons par la permission de Dieu ; et c’est devenu pour nous un devoir de croire et d’espérer que le sacrifice chrétien pour conquérir la patrie chrétienne sera appuyé par le bras de Dieu, car ce sacrifice conquerra le bien qui, devant Dieu, est déjà devenu la propriété des Polonais.

En outre, exposez à nos compatriotes qu’en luttant dans cet esprit vous ne dérogez pas à la voie exposée à l’empereur, car le sujet chrétien, sentant que le joug qu’il supporte vient de son compte devant Dieu, porte l’amour, même pour le prochain qui l’opprime ; par suite de cet amour, il désire le vrai bien de ce prochain, et il est prêt, autant qu’il en a l’occasion, à se dévouer pour ce bien ; par conséquent le sujet chrétien, en luttant dans ce sentiment contre le mal du gouvernement oppresseur, est fidèle à ce gouvernement, d’après la loi de Jésus-Christ. Le désir du vrai bien de tout prochain, le désir de son salut et l’empressement à se sacrifier dans ce but, c’est le fruit de l’amour de Dieu et du prochain, cette base du christianisme, ce fondement de l’Église de Jésus-Christ ; c’est donc le devoir de tout chrétien, fils de l’Église, et ce devoir est plus obligatoire pour le Polonais, et encore plus pour les serviteurs de l’Œuvre de Dieu, serviteurs de la Pologne. Cette soumission chrétienne à la force supérieure, à laquelle Dieu nous a soumis, cette liberté de l’esprit, grâce à Dieu, nous la portons, mes frères, dans nos âmes ; une telle soumission et une telle liberté, quoiqu’elles ne soient pas appréciées dans le monde, sont devant Dieu une vertu chrétienne qui a du poids dans la balance des jugements de Dieu. C’est pourquoi c’est devenu pour nous un devoir d’exposer à l’empereur de Russie les motifs de ce changement dans notre position, de lui exposer les motifs pour lesquels, serviteurs de l’Œuvre, nous entrons en lutte contre le gouvernement ; nous accomplirons ainsi, mes frères, la loi de l’amour et de la sincérité chrétienne qui sont dus de la part des subordonnés à tout gouvernement, que ce soit un gouvernement venant de la grâce de Dieu, ou venant de la permission de Dieu, comme instrument de punition.

Vos devoirs ultérieurs, attachés à votre service, sont les suivants. Profitant de la disposition intérieure plus élevée dans laquelle nos frères qui combattent sont maintenus par les dangers qui les menacent à tout moment, présentez-leur la vérité telle qu’elle est, sans aucune concession et sans aucune modification ; et en vous conformant à leur état fiévreux, parlez-leur spontanément, librement, avec énergie, simplement et brièvement ; parlez-leur sincèrement et du fond de l’âme ; présentez-leur le caractère chrétien, votre confiance en Dieu, et, ce qui en est la suite, la fermeté et le calme chrétien. À ce devoir se lie celui d’appeler chaque chose par son nom ; ce nom est souvent contraire à la civilisation terrestre qui, sans faire attention à l’âme, ménage les nerfs, la susceptibilité de l’homme ; mais comment le prochain connaîtra-t-il le fait, et surtout un fait qui montre sa faute, si celui qui voit ce fait par la grâce de Dieu lui donne le nom d’une autre chose ? Et sur qui retombera la responsabilité de ce tort fait au prochain, par le gaspillage de la grâce qui a fait voir ce fait pour le bien et souvent pour le salut du prochain ? C’est pourquoi une dénomination propre est un devoir important pour tout chrétien, et d’autant plus important pour le serviteur de l’Œuvre de Dieu, apôtre de l’Époque chrétienne.

En servant nos compatriotes dans cet esprit, présentez-leur chaque chose, autant que possible, d’une manière accessible et dans son application ; servez-les avec un esprit prompt au sacrifice et incarné, car au milieu d’une si grande vie terrestre, ils ne supporteraient pas la vie de l’esprit seul, ils ne supporteraient pas les vérités abstraites qui ne seraient pas appliquées à leur situation et à leurs besoins ; en appréciant leur sacrifice, n’oubliez pas combien il est difficile, à ceux qui s’efforcent dans des sacrifices et des actions extérieures, de se sacrifier et d’agir dans leur intérieur, de faire en même temps un double travail : le travail terrestre dans le corps, et le travail chrétien dans l’âme. Même à l’égard de ceux qui seraient les plus opiniâtres à la vérité présentée par vous, n’arrêtez pas et ne fermez pas votre âme, et, à plus forte raison, ne la détournez pas : car, si vous montrez au Polonais la plus grande indignation, si vous l’accablez de reproches, mais du fond de l’âme ouverte, il le supportera plus facilement que si vous fermez votre âme devant lui et si vous la détournez de lui, quand même vous le feriez dans les formes les plus douces de la civilisation terrestre. Servez et sacrifiez-vous autant que votre service et votre sacrifice sont acceptés ; n’attentez à la liberté de personne, n’imposez pas la chose de Dieu à ceux qui, à cause de leur manque d’amour et de bonne volonté, n’ont pas, selon les paroles de Jésus-Christ, « d’oreilles pour entendre », c’est-à-dire, non pas d’organe pour accepter cette chose.

Conservez dans votre âme la simplicité, l’humilité, la pauvreté, le renoncement de la terre et de vous-mêmes ; dans cette disposition intérieure, en vous mettant au service terrestre, occupez les places les plus inférieures, car c’est là que votre pureté intérieure sera reconnue, et votre service accepté plus facilement ; et, si quelqu’un de vous se trouve dans la nécessité d’accepter un poste supérieur quelconque, qu’il accepte en même temps la croix chrétienne beaucoup plus lourde qui dans ce cas lui sera imposée.

Soyez libres, ne dépendant que de la volonté, de la disposition de Dieu ; par conséquent ne vous attachez pas absolument à une seule troupe de combattants ; là où vous ne trouveriez pas l’esprit de Dieu, mais seulement la domination du mal, et où votre travail dans le sacrifice pour délivrer vos compatriotes de cet esclavage se montrerait infructueux, témoignez que vous êtes obligés de vous éloigner, et que vous allez ailleurs chercher de vrais Polonais, à qui vous puissiez rendre des services plus efficaces.

En conservant ce même esprit de liberté, ne vous groupez pas dans un même endroit pour votre convenance personnelle, ni même pour trouver un secours et une facilité dans l’union fraternelle, mais, autant que possible, dispersez-vous dans diverses troupes. Dans cet esprit de liberté, il peut arriver à l’un de vous de passer par toutes les troupes, à un autre de se fixer dans une seule et d’y rester, à un troisième de parcourir la Pologne en annonçant la parole de vérité, de salut et de consolation. Tout cela doit être l’objet de votre sollicitude et de votre travail dans le sacrifice. Les décrets de Dieu sont insondables, de même que les voies tracées à l’homme dans ces décrets ; et tout ce que vous aurez fait conformément à la volonté de Dieu sera profitable à la patrie. Dieu seul dirige tout et dispose tout, mais c’est notre devoir de veiller et de nous intéresser à tout.

Afin que vous puissiez remplir ces devoirs, conservez, mes frères, par votre sacrifice, l’esprit apostolique, ce ton, ce diapason intérieur propre à votre vocation. Cet esprit, conservé dans vos cœurs, vous unira à Jésus-Christ, et, dans cette communion, vous aurez la lumière et la force au milieu des ténèbres et du chaos actuel du monde, au milieu des adversités et des dangers de votre service. Et il ne vous sera pas facile de conserver cet esprit, ce ton, dans le contact continuel et dans l’action commune avec tant de tons divers, de même qu’il n’est pas facile de conserver au milieu de l’orage une lumière allumée. Dans le cours de votre longue retraite d’exilés, vous parveniez à conquérir cet esprit, ce ton, par les travaux, les soucis, les aspirations de vos âmes ; et combien il vous est facile aujourd’hui de perdre ce bien céleste, d’éteindre cette lumière de votre vocation ! Vous avez vécu jusqu’à présent comme dans les murs d’un cloître, et vous vainquiez plutôt le mal vivant sans le corps, dans l’esprit seul ; désormais vous serez attaqués par un mal plus terrible, parce qu’il est incarné, vivant dans plusieurs, et agissant par plusieurs. Et nous voyons avec quelle puissance agit un tel mal, comment, en vivant dans plusieurs, il devient dans le monde une idole ; comment plusieurs rejettent, non seulement la loi chrétienne, mais aussi la loi terrestre, sacrifiant l’opinion du monde pour mériter les faveurs de ceux qui, forts de la puissance de ce mal qui vit en eux, gouvernent tous ceux qui ne se soumettent pas à Jésus-Christ et ne s’appuient pas sur Jésus-Christ, tous ceux qui, ne pouvant vivre sans une soumission et un appui quelconque, se soumettent au mal qui leur donne cet appui, par là, satisfont d’une manière facile, mais funeste, à ce besoin de leur âme. J’ai senti devoir tourner votre attention, mes chers frères, sur les dangers auxquels sera exposé votre ton, cette lumière de votre vocation, dangers d’autant plus menaçants qu’ils ne se présentent pas sous la forme de dangers, mais qu’ils sont considérés dans le monde comme une chose ordinaire, naturelle, et même indispensable selon les lois du monde. L’homme tenté de cette manière ne voit pas que Dieu rapproche de lui de tels hommes, portant le mal, uniquement pour éprouver son amour : sera-ce le ciel ou l’enfer qui prévaudra dans son cœur ?

Voilà vos principaux devoirs, mes chers frères. Accomplissez-les, faites tout ce qui est en votre pouvoir, et laissez à Dieu le résultat de vos sacrifices, en vous confiant dans son inépuisable miséricorde, en vous confiant aussi dans le germe chrétien de nos compatriotes, en espérant que l’éveil actuel si pénible qui vient de Dieu produira le fruit destiné, et que le compte de la Pologne, amélioré devant Dieu, lui tracera une direction heureuse pour un long avenir.

Pour donner une base aux observations qui précèdent, j’ai choisi dans les saints Évangiles des passages qui s’appliquent à votre situation et à vos devoirs actuels ; ce sont pour la plupart les paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ adressées aux apôtres qui s’en allaient étendre son royaume. Portez, mes frères, ces paroles gravées dans vos âmes, comme votre appui et votre secours dans chacun de vos besoins ; car l’Œuvre de Dieu qui se fait aujourd’hui, c’est la même Œuvre du salut du monde que Jésus-Christ fait jusqu’à la fin du monde.

Je vous prie aussi, mes chers frères, en arrivant sur la terre polonaise, de transmettre aux cœurs de nos compatriotes les paroles ci-jointes que je leur adresse, et de leur rendre témoignage de ce que vous sentez sur mon but et ma tendance.

Faites, mes frères, le dernier effort afin que, en prenant en vous l’esprit apostolique, vous occupiez la hauteur chrétienne qui est propre à votre vocation et qu’il vous est destiné d’occuper, hauteur qui est le degré supérieur de la voie chrétienne, appartenant à l’époque supérieure. Que la patrie chrétienne qui ressuscite au milieu de si grandes douleurs, en vous voyant sur cette hauteur, vous salue comme des serviteurs de Jésus-Christ, dans cette époque de la vie et des actions chrétiennes, comme des serviteurs fidèles, se sacrifiant et agissant. Un tel accueil sera une preuve de l’accomplissement de votre devoir apostolique ; un tel accueil réjouira dans toute l’immensité de Dieu tous ceux qui sont soumis à la volonté de Dieu, et il épouvantera tous ceux qui sont rebelles à cette volonté ; et ce sera, pour les siècles futurs, un témoignage que Jésus-Christ, au commencement de cette époque, a eu en Pologne de vrais serviteurs, et que l’Église de Jésus-Christ et la patrie chrétienne ont eu de vrais fils. Que cela se fasse pour vous par la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, par l’intercession de notre Reine 70, notre protectrice, notre médiatrice, et sous la direction de Kosciuszko, notre chef, qui par la volonté de Dieu, continuant pour la patrie, après sa mort, ce qu’il avait commencé pendant sa vie, élève son immortel bâton de connétable et en menace tous les ennemis de la pensée de Dieu qui repose sur la Pologne, autant que la Pologne se tourne vers cette pensée.

Adieu, mes chers frères, compagnons de mon service et de mon exil ! Adieu, par ces paroles du pieux peuple polonais : « Que Jésus-Christ soit loué ! » Et qu’il soit loué par chacune de nos pensées, de nos paroles et de nos actions, dirigées selon sa très sainte volonté. En vous faisant ces adieux, je forme pour moi-même le vœu de vous revoir bientôt, sur la terre polonaise et dans des temps meilleurs pour la Pologne, pourvu que ce soit conforme à votre volonté, ô Seigneur !

 

 

Voici les passages choisis des Évangiles, dont Towianski parle dans les dernières pages de l’écrit que je viens de rapporter :

 

 

Des temps actuels« ..... Vous savez si bien reconnaître ce que présagent les diverses apparences du ciel et de la terre ; comment donc ne reconnaissez-vous point ce temps-ci ? 71....... Levez vos yeux, considérez les campagnes qui sont déjà blanches et prêtes à moissonner 72..... Le jour du Seigneur doit venir comme un voleur de nuit 73..... car lorsqu’ils diront : Nous voici en paix et en sûreté, ils se trouveront surpris tout d’un coup par une ruine imprévue 74.....  La cognée est déjà mise à la racine des arbres, tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu 75..... Toute vallée sera remplie et toute montagne et toute colline sera abaissée ; les chemins tortus deviendront droits, et les raboteux unis 76..... Cela est impossible aux hommes, mais tout est possible à Dieu 77..... »

De la vocation apostolique« .....Ils doivent tous être salés par le feu, comme toute victime doit être salée par le sel 78...... Ayez du sel en vous, et conservez la paix entre vous 79..... Vous êtes le sel de la terre 80..... Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée : et on n’allume point une lampe pour la mettre sous le boisseau ; mais on la met sur un chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux 81..... Prêchez, en disant que le royaume des cieux est proche 82..... On redemandera beaucoup à celui à qui on aura beaucoup donné ; et on fera rendre un plus grand compte à celui à qui on aura confié plus de choses 83..... »

Des devoirs des Apôtres« ..... Quiconque donc me confessera et me reconnaîtra devant les hommes, je le reconnaîtrai aussi moi-même devant mon Père qui est dans les cieux ; et quiconque me renoncera devant les hommes, je le renoncerai aussi moi-même devant mon Père qui est dans les cieux 84..... Si quelqu’un me sert, qu’il me suive ; et où je serai, là sera aussi mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera 85..... Demeurez en moi, et moi en vous. Comme la branche ne saurait porter le fruit d’elle-même, et si elle ne demeure attachée au cep de la vigne, il en est ainsi de vous autres, si vous ne demeurez en moi. Je suis le cep de la vigne, et vous en êtes les branches. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruits ; car vous ne pouvez rien faire sans moi 86..... »

« Il faut plutôt obéir à Dieu qu’aux hommes 87..... Nul ne peut servir deux maîtres..... Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses 88..... Le royaume de Dieu ne consiste pas dans les paroles, mais dans les effets 89..... Donnez gratuitement ce que vous avez reçu gratuitement 90..... Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous, et le serviteur de tous..... Car le Fils de l’homme même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs 91..... Étant libre à l’égard de tous, je me suis rendu serviteur de tous, pour gagner à Dieu plus de personnes 92..... Dites donc aussi, lorsque vous aurez accompli tout ce qui vous est commandé : Nous sommes des serviteurs inutiles : nous n’avons fait que ce que nous étions obligés de faire 93. »

Comment il faut agir dans les tribulations« ..... Ne craignez point, petit troupeau 94..... Celui-là sera sauvé qui persévérera jusqu’à la fin 95..... Cependant il ne se perdra pas un cheveu de votre tête. C’est par votre patience que vous posséderez vos âmes 96..... Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent tuer l’âme 97..... Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu, pour pouvoir vous défendre des embûches et des artifices du diable 98.....

« Lorsque quelqu’un ne voudra point vous recevoir, ni écouter vos paroles, secouez, en sortant de cette maison ou de cette ville, la poussière de vos pieds 99..... Lors donc qu’ils vous persécuteront dans une ville, fuyez dans une autre 100..... Celui qui ne reçoit point mes paroles a pour juge la parole même que j’ai annoncée ; ce sera elle qui le jugera au dernier jour : car je n’ai point parlé de moi-même 101..... Si je n’étais point venu, et que je ne leur eusse point parlé, ils n’auraient point le péché qu’ils ont ; mais maintenant ils n’ont point d’excuse de leur péché 102..... Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité ; quiconque appartient à la vérité, écoute ma voix 103..... »

Paroles de consolation aux apôtres« .....Vous aurez à souffrir bien des afflictions dans le monde ; mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde 104..... Vous pleurerez et vous gémirez, et le monde se réjouira ; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie 105..... Vous êtes heureux lorsque les hommes vous chargeront de malédictions, et qu’ils vous persécuteront, et qu’ils diront faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi.  Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce qu’une grande récompense vous est réservée dans les cieux 106..... »

 

 

À ces passages du nouveau Testament Towianski ajouta les paroles suivantes par lesquelles saint François d’Assise congédia ses frères qui se dispersaient pour prêcher la doctrine du salut :

 

 

« Considérons, mes frères, quelle est notre vocation ; ce n’est pas seulement pour notre salut que Dieu nous a appelés par sa miséricorde ; c’est encore pour le salut de beaucoup d’autres ; c’est afin que nous allions exhorter tout le monde, plus par l’exemple que par la parole, à faire pénitence et à garder les divins préceptes. Nous paraissons méprisables et insensés, mais ne craignez point, prenez courage et ayez cette confiance que notre Sauveur, qui a vaincu le monde, parlera en vous d’une manière efficace. Gardons-nous bien, après avoir tout quitté, de perdre le royaume des cieux pour un léger intérêt. Allez donc annoncer la pénitence pour la rémission des péchés et la paix ; vous trouverez des hommes fidèles, doux et pleins de charité, qui recevront avec joie vous et vos paroles ; d’autres, infidèles, orgueilleux et impies, qui vous blâmeront et se déclareront contre vous. Mettez-vous bien dans l’esprit de supporter tout avec une humble patience ; ne craignez pas : dans peu de temps, beaucoup de sages et de nobles viendront se joindre à vous pour prêcher aux rois, aux princes et aux peuples. Soyez donc patients dans la tribulation, fervents dans la prière, courageux dans le travail, et le royaume de Dieu, qui est éternel, sera votre récompense. Prenez courage, réjouissez-vous devant le Seigneur : que votre petit nombre ne vous attriste point ; car Dieu m’a montré clairement que, par sa bénédiction, il répandra dans toutes les parties du monde cette famille dont il est le père..... »

 

 

Voici maintenant les paroles que Towianski chargea ses amis, qui partaient, de transmettre de sa part à ses compatriotes en Pologne :

 

 

Je vous parle, compatriotes, par l’organe de nos frères, serviteurs de l’Œuvre de Dieu, qui se rendent auprès de vous, pour offrir, dans la mesure de leurs forces, leur sacrifice à la patrie et à vous-mêmes. Je me présente à vous comme votre compatriote et comme votre serviteur destiné par la volonté suprême. Ma conscience me témoigne que je vous ai servi fidèlement malgré les obstacles que beaucoup d’entre vous m’ont suscités en rejetant et souvent même en persécutant la Chose de Dieu, ainsi que tout ce qui se produisait dans l’Œuvre de Dieu pour vous aider. Mais tout cela est déjà devant Dieu, et il se peut que ceux-là même qui ont agi ainsi aient déjà senti leur offense à Dieu et aient satisfait pour cette offense. Quant à moi, je suis toujours, comme je l’ai été, votre fidèle frère, ami et serviteur en Jésus-Christ ; je sers toujours, comme j’ai servi, tous ceux d’entre vous qui ont la volonté d’accepter mon service.

Je vous parle aujourd’hui comme un vieillard qui déjà approche de la tombe, et qui ne compte pas que Dieu lui permette de revoir la patrie ; par conséquent, je vous parle, libre de toute personnalité, ne désirant de vous rien de terrestre ; mais je vous parle du fond d’une âme qui, avec une ardeur juvénile, aime Dieu, la patrie et vous, compatriotes, qui désire autant le triomphe de Jésus-Christ dans notre patrie que votre propre salut. C’est pourquoi je vous prie, au nom de cette patrie et de ce salut, d’accepter avec un cœur polonais ce que j’ai imploré et obtenu de Dieu pour le salut de la Pologne, ce que j’ai médité pendant des années, ce qui m’a travaillé, ce que j’ai élaboré dans mon âme et que je vous offre aujourd’hui par nos frères qui, ne pouvant avoir avec eux les écrits de l’Œuvre de Dieu, vous transmettront de vive voix ce qu’ils ont reçu de la miséricorde de Dieu. Ils vous portent non une froide théorie, non une lumière et une loi mortes, mais l’âme, le cœur et l’action chrétienne ; par eux vous connaîtrez ce que Dieu nous a destiné et ce qu’Il exige de nous pour nous le donner, pour nous amener au but où nous attend le bien temporel et éternel qui nous est destiné. Et Dieu exige aujourd’hui très peu de la Pologne, car il exige seulement qu’elle connaisse sa volonté et qu’elle commence à l’accomplir ; afin que ce commencement, fait aujourd’hui par la Pologne, puisse se développer dans les siècles de son avenir.

Quoique, comme exilé, je sois éloigné de vous, compatriotes, cependant je ne cesse d’être avec vous par mon âme, de partager vos joies, de partager aussi vos douleurs, et d’autant plus vivement que j’en vois la source, que je vois les moyens de les détourner, que je vois aussi comment ces moyens sont constamment rejetés. Quelque part qu’il me soit destiné de mourir, loin ou près de vous, je ne cesserai de désirer votre bien ainsi que le bien principal qui nous est destiné : une patrie chrétienne dans laquelle tout sera pour nous plus facile. Je ne cesserai de désirer que notre nation, après de si grands sacrifices de martyrs, paraisse dans tout l’éclat de sa valeur intérieure, et qu’elle rayonne de cet éclat sur le monde durant des siècles, comme nation accomplissant sa vocation chrétienne dans cette époque. Je ne cesserai d’implorer la miséricorde de Dieu pour que cette destinée de notre nation soit, le plus facilement possible, connue, acceptée et accomplie par elle ; je ne cesserai de m’efforcer d’être toujours votre fidèle serviteur.

Chers compatriotes, pendant des siècles, ce qui venait du fond de l’âme arrivait à l’âme polonaise. C’est là ce qui me fait espérer que les paroles venant de l’âme, vous les accepterez dans votre âme ; que vous reconnaîtrez, comme votre frère et serviteur, celui qui ne peut rien vous offrir des dons terrestres que vous possédez, mais qui vous donne ce que Dieu, dans sa miséricorde, lui donne pour vous être rendu ; qui, dans ce but, implore de la miséricorde de Dieu le bien céleste, ce pain quotidien, et, autant qu’il le reçoit, désire le partager avec vous, désire vous offrir ainsi son sacrifice, suivant ses faibles forces. Je persévère dans ces sentiments, durant tout le cours de ma vie, depuis que pour moi s’est manifestée la volonté de Dieu que, comme serviteur appelé de Jésus-Christ, je serve, au commencement de cette époque, mon prochain et ma patrie ; je persévère aussi dans l’espoir de m’unir avec vous, compatriotes, dans la Chose de Dieu que je présente par la volonté de Dieu, de m’unir avec vous en Notre Seigneur Jésus-Christ.

 

 

Ces paroles furent remises par Towianski à ses amis à Soleure, sur le tombeau de Kosciuszko. Et après leur avoir rappelé ce qu’il leur avait dit auparavant sur le caractère et sur la mission de ce héros chrétien, il ajouta :

 

 

Aux armes donc, frères, serviteurs de Jésus-Christ et soldats de Kosciuszko ! Au nom de Dieu et au nom de la patrie que Dieu nous destine ! aux armes, chrétiennes d’abord, dont votre esprit doit se servir avant que les armes terrestres vous soient données par surcroît ! Et si ces armes chrétiennes, cette croix que vous êtes appelés à porter vous-mêmes et à mettre sur le prochain, vous attire les obstacles qu’attire ordinairement la croix sur ses fidèles serviteurs, dans ce cas, ayez confiance, mes frères, que cette même croix peut aussi vous attirer l’aide de Dieu, qui vous défendra et vous fortifiera au milieu de ces obstacles. Ayez confiance, mes frères, dans la miséricorde de Dieu ; ayez confiance dans la protection de la Reine de la Pologne et de la Lituanie, qui, à Czenstochowa et à Ostro-brama, visiblement et invisiblement, continue durant des siècles sa très sainte protection et son intercession pour nous. Ayez aussi confiance dans l’amour et le sacrifice actifs de notre chef qui regarde dans ce moment nos sentiments et s’unit avec nous, et s’unira toujours autant que, fidèles à ces sentiments, nous les manifesterons par notre parole et par notre action. Ce serait commettre un péché que de douter que ce chef de la Pologne s’approche et s’unit à tous ceux qui éveillent dans leurs âmes l’amour et le sacrifice actifs pour le salut de la Pologne. La miséricorde de Dieu nous a donné, non seulement de sentir cette vérité, mais aussi de l’éprouver !

Fortifiés par de telles consolations, séparons-nous, mes frères, dans la joie de nos âmes ! Unis dans la même tendance, demeurant par notre esprit sur le même champ de service, nous serons ensemble, mes frères, dans ce temps de notre séparation. Et si, dans ce temps, il plaisait à Dieu d’appeler quelqu’un de nous à la vie éternelle, que cela n’interrompe pas notre union et notre service ; que notre esprit, sur lequel a reposé le devoir de servir Dieu et la patrie, accomplisse également son devoir, qu’il soit sous cette enveloppe terrestre ou sans cette enveloppe. Mais ne permettez pas, ô Dieu de miséricorde ! que nos fautes puissent jamais et nulle part interrompre, dans ce monde ou dans l’autre monde, l’accomplissement de notre devoir. Me confiant pour ceci dans l’inépuisable miséricorde de Dieu, j’ose dire avec certitude : au revoir, mes frères, au revoir sous cette enveloppe terrestre ou sans cette enveloppe, comme hommes ou comme esprits ; mais toujours sur le champ de notre service, toujours dans un esprit voyant et sentant de même, ayant le même désir et tendant vers le même but !

Et maintenant je m’adresse à vous, ô Protecteur, Gardien et Chef de la Pologne, et j’élève vers vous ma prière dans une si grande détresse de la Pologne ! Conduisez ces serviteurs de Jésus-Christ et vos soldats à l’accomplissement du saint devoir, conduisez-les au combat, d’abord pour conquérir la patrie chrétienne dans nos compatriotes mêmes, sur le mal qui subjugue leur esprit polonais, et ensuite pour conquérir cette même patrie sur les instruments visibles du mal, qui subjuguent la Pologne ; aidez ces serviteurs et soldats à observer cet ordre destiné par la volonté suprême, ce plan de la lutte pour le salut de la nation confiée à votre protection et à votre garde. Vous qui, dans la vraie lumière, voyez les liens qui enchaînent l’esprit polonais et qui l’empêchent de devenir libre et polonais, vous qui voyez aussi la voie la plus courte pour arriver aux cœurs polonais, transmettez à ces cœurs, transmettez vous-même et par la bouche de ces serviteurs et soldats, la volonté de Dieu pour la Pologne, ces vérités chrétiennes dans lesquelles sont renfermés le salut, la liberté et l’existence destinée à la Pologne. Ô notre protecteur, notre Gardien et notre Chef ! priez devant le trône du Père céleste pour nous, vos compatriotes, qui sommes aujourd’hui dans une détresse si grande, afin que nous effacions promptement le péché de notre esclavage intérieur, accepté par nous volontairement, et que nous obtenions la miséricorde de Dieu, qui mette un terme à la punition de martyrs permise, et accepte le martyre subi, comme satisfaction à la Justice suprême, qui nous conduise ensuite, libres en esprit, dans les sentiers de notre vie, et nous amène à recouvrer notre patrie. Amen.

 

 

Ayant pris congé du serviteur de Dieu sur cette tombe sacrée pour tout Polonais, ces patriotes (dont quelques-uns avaient été éprouvés sur les champs de bataille et tous mûris dans les douleurs d’un long exil), régénérés pour une vie nouvelle et élevés dans ces moments solennels au poste de leur haute vocation, s’acheminèrent vers la patrie pour y accomplir leurs devoirs avec un profond sentiment de joie, uni à celui de leur grande responsabilité.

Lorsqu’ils furent partis, Towianski, fidèle à son caractère de pleine sincérité envers tous et, par conséquent, aussi envers le gouvernement russe (soucieux en même temps dans son amour inépuisable de faciliter la tâche de ses frères compatriotes qui se rendaient en Pologne), adressa à Alexandre II la lettre qui suit :

 

 

                SIRE,

 

Moi, André Towianski, Polonais, sujet russe, ancien propriétaire dans le gouvernement de Wilna, magistrat judiciaire de 1818 à 1831, demeurant à l’étranger depuis 1840, je dépose au pied du trône de Votre Majesté le présent écrit, par lequel je viens remplir envers Elle mon devoir de fidèle sujet.

Vous connaissez, Sire, par l’adresse que Charles Rozycki, ancien colonel de l’armée polonaise, déposa devant Votre Majesté en 1856, pour quel motif et dans quel caractère je quittai mon pays, me rendis en France, et me présentai à l’émigration polonaise ; vous connaissez aussi les principes et la tendance des émigrés polonais qui sont en union avec moi. Aujourd’hui c’est mon devoir de faire connaître à Votre Majesté que notre position à son égard et à l’égard de son gouvernement est actuellement modifiée : nous avons senti que c’est la volonté de Dieu que quelques-uns d’entre nous prennent part à l’insurrection actuelle de la Pologne, dans le but d’accomplir le devoir essentiel de notre vocation, le devoir d’exposer à la Pologne ses péchés devant Dieu, cette véritable cause de tous ses malheurs, et de lui montrer, comme unique remède à tous ses maux, la voie où, en accomplissant ce que Dieu exige d’elle, elle peut satisfaire à la justice de Dieu et mériter sa miséricorde.

En exposant à ceux de mes compatriotes qui dans ce but se rendent en Pologne, la vérité sur la Pologne, je leur ai fait connaître en même temps la vérité sur le gouvernement de Votre Majesté. Comme serviteur de Dieu, c’était mon devoir d’implorer de Dieu cette vérité, et, après l’avoir obtenue de sa miséricorde, c’était aussi mon devoir de l’exposer à la Pologne que je suis appelé à servir aujourd’hui sur le champ public : c’était mon devoir de montrer et d’éclaircir l’offense faite à Dieu, tant par la Pologne, dans sa conduite à l’égard du gouvernement de Votre Majesté, que par le gouvernement de Votre Majesté, dans sa conduite à l’égard de la Pologne.

C’est pour la seconde fois que, afin d’accomplir la volonté de Dieu, j’agis contre la volonté du gouvernement sous lequel je suis né. Je dus agir ainsi lorsque, après avoir quitté mon pays en 1840, je restai en France sans la permission du gouvernement russe, afin d’y accomplir ce dont Dieu m’a chargé ; j’agis de même aujourd’hui, en servant mes compatriotes, sujets de Votre Majesté, sans la permission de Votre Majesté. Mais en agissant ainsi, je n’ai pas cessé de me considérer comme sujet du gouvernement russe : la première fois, je déposai mes sentiments de soumission et de fidélité à Sa Majesté l’Empereur Nicolas Ier, par l’intermédiaire de son ambassadeur à Paris ; et aujourd’hui, je dépose devant Vous, Sire, les mêmes sentiments, en vous adressant le présent écrit.

Que Votre Majesté me permette de lui exposer, au moins d’une manière générale, ma conduite envers son gouvernement :

Pendant tout le cours de ma vie, obéissant à la volonté suprême qui m’a soumis au gouvernement russe, je me suis efforcé de concilier ma soumission à Dieu et mon devoir de soumission envers ce gouvernement ; je me suis efforcé de lui être fidèle, d’accomplir envers lui mes devoirs de sujet, selon la loi de Jésus-Christ ; aussi n’ai-je jamais pris part à aucune action contre lui. Comme citoyen et magistrat, je me suis efforcé de concilier les lois des hommes et la loi de Dieu, ce qui me fit gagner la bienveillance et la confiance des autorités supérieures ; elles m’accordèrent la permission de me rendre à l’étranger en 1834, d’y rester jusqu’en 1837, et d’y aller encore en 1840.

Ces sentiments que je portais dans mon âme comme sujet du gouvernement russe, et que je manifestais sur le champ de mes devoirs de citoyen et de magistrat, je les ai aussi portés et manifestés sur le champ de mes devoirs de serviteur de Dieu. – Ainsi, je me rendis en 1832 à Saint-Pétersbourg, et j’y fis tout ce que je pus pour accomplir mon devoir chrétien. Plus tard, en 1844, Alexandre Chodzko, consul impérial de Russie en Perse, après être devenu serviteur de l’Œuvre de Dieu, déposa devant Sa Majesté l’Empereur Nicolas Ier un exposé sur cette Œuvre sainte, sur l’appel que, dans ces jours, Dieu fait à l’homme, sur l’époque chrétienne supérieure... ; et en 1856, un exposé semblable fut présenté à Votre Majesté par Charles Rozycki. – Ces deux écrits ont satisfait pendant un certain temps ma sollicitude pour l’accomplissement des devoirs de ma vocation envers Votre Majesté et son gouvernement ; mais à l’approche des évènements actuels, si graves pour la Pologne et pour votre gouvernement, Sire, cette sollicitude s’est réveillée en moi plus vive, car j’ai eu des motifs de croire que Votre Majesté n’a pas pris en considération ce qui lui a été présenté.

Ému par cette sollicitude, je m’adressai, le 20 novembre de l’année dernière, à une personne généralement connue par son caractère droit, son patriotisme et son attachement au trône, qui possède la confiance de Votre Majesté, et que j’ai connue en 1833 à Saint-Pétersbourg. Le but de cette démarche était de vous porter, Sire, à vouloir connaître en quoi consiste l’Œuvre, l’appel et l’époque qui vous ont été annoncés par les écrits mentionnés ci-dessus, de vous porter à puiser à cette source de la miséricorde divine, afin que vous y trouviez une aide pour porter la croix dont Dieu vous a chargé, en vous mettant, dans des moments si graves pour l’humanité, à la tête d’un si vaste empire ; afin que vous y trouviez une aide pour amener les peuples soumis à votre pouvoir au bonheur qui leur est destiné. Je désirais aussi vous exposer, Sire, qu’il existe une voie qui peut vous rendre facile le gouvernement de la Pologne, de cette nation qui, se trouvant sous le coup de la punition de Dieu, ne se rapporte pas à Celui qui envoie la punition, et ne fait pas ce qu’elle doit faire pour mériter son pardon, mais attribue ses souffrances au gouvernement seul, et exige de lui qu’il lève la punition dont il n’est que l’instrument et, par conséquent, place le gouvernement dans une situation difficile, d’où peut le faire sortir, non une force terrestre quelle qu’elle soit, mais seulement la force et la lumière venant d’en Haut.

Tandis que, animé de ces sentiments, je nourrissais dans mon âme l’espoir que l’intervention de la personne en qui je m’étais confié faciliterait mon service à Votre Majesté, l’Œuvre sainte a été rejetée, et moi, à cause de mon zèle pour l’accomplissement de mon devoir envers le gouvernement et la nation russes, j’ai été jugé l’ennemi de ce gouvernement et de cette nation.

Dieu voit, et ma conscience me témoigne, que j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que, étant appelé à être le serviteur de Dieu, je sois le serviteur chrétien de Votre Majesté et des nations qui lui sont soumises, et que, étant né sous votre sceptre, Sire, je sois votre sujet chrétien ; Dieu voit que j’ai fait tout cela sans aucun intérêt personnel, et seulement en vue de sa sainte volonté, du vrai bien de Votre Majesté et de celui des millions de ses sujets.

Ce qui me portait encore à agir comme je viens de vous l’exposer, Sire, c’est la conscience de cette vérité qu’il est impossible de se gouverner soi-même, et à plus forte raison de gouverner des millions de ses semblables, conformément à la volonté de Dieu, sans connaître cette volonté, sans connaître la loi supérieure que, dans ces temps, Dieu a donnée à l’homme, et d’après laquelle Il gouverne déjà les gouvernants et les gouvernés, les éveille, les presse, les punit, – comme le prouve la situation difficile où se trouvent actuellement certaines nations et leurs gouvernements. Vous n’ignorez pas, Sire, que le gouverneur d’une province ne peut gouverner cette province au gré de son souverain s’il ne connaît pas les ordres du souverain. – Et, pour chaque époque plus élevée, est donnée à l’homme une loi plus élevée afin qu’il monte de degré en degré jusqu’à ce qu’il accomplisse le Verbe de Dieu, cette loi la plus élevée que Jésus-Christ a accomplie, et que l’homme est appelé à accomplir à son exemple. Le père gouverne son enfant suivant l’âge de l’enfant ; plus l’enfant grandit, plus le père exige de lui ; il exige qu’il change progressivement ses amusements en des occupations, en une vie conforme à son âge, et il blâme dans le jeune homme ce qu’il a approuvé dans l’enfant.

Ne pouvant vous écrire, Sire, aussi amplement que je l’aurais désiré, je me borne à cet épanchement général. Mais si ces quelques paroles sincères, qui viennent du fond de mon âme, arrivent au fond de votre âme, alors s’accomplira ce qui est destiné, et ce que je désire si ardemment comme serviteur de Dieu et comme serviteur de Votre Majesté : Vous chercherez, Sire, à connaître la volonté de Dieu, cet appel qu’Il fait dans ces jours à l’homme, cette loi supérieure qu’Il donne ; selon cette volonté vous gouvernerez les nations qui vous sont confiées ; vous gouvernerez la Pologne, tant que cela est destiné dans les décrets de Dieu, tant que la Pologne n’aura pas achevé sa pénitence : vous la gouvernerez en l’aidant à achever cette pénitence, comme doit le faire le père d’une grande famille. En gouvernant ainsi, vous accomplirez la volonté de Dieu, son appel, sa loi supérieure ; vous commencerez dans votre vaste empire l’époque chrétienne supérieure ; vous rendrez gloire à Dieu, et vous deviendrez un monarque selon le cœur de Dieu, – instrument de sa miséricorde, dans cette époque de la miséricorde ; – vous deviendrez, par conséquent, un monarque grand devant la terre, et grand devant le ciel !

 

 

                 SIRE,

 

Telle est la pensée de Dieu qui a reposé sur Vous ; telle est la voie de la grandeur chrétienne qui a été ouverte à votre amour. Cette pensée s’accomplissait ; – c’était l’aurore du beau jour destiné à Votre Majesté... – Mais aujourd’hui cette pensée est arrêtée, et chaque moment en éloigne l’accomplissement ; cette voie de la grandeur chrétienne est fermée, et ne peut être rouverte que par une pénitence qui satisfasse à la Justice suprême.....

Plus grande est aujourd’hui la miséricorde de Dieu, en laquelle nous devons nous confier, plus terribles sont aussi les jugements de Dieu, devant lesquels nous devons trembler !

Dans la crainte de ces jugements, voyant le péché de la Pologne devant Dieu, et en même temps, voyant que ce n’est pas ce péché, mais que c’est l’amour de la patrie, considéré comme un péché, qui est puni si sévèrement par Votre Majesté, je vous présente, Sire, comme serviteur de Dieu et comme serviteur de Votre Majesté, la vérité telle qu’elle est devant le Tribunal suprême !

Comme serviteur de Dieu et comme serviteur de Votre Majesté, je ne dois cesser d’implorer la miséricorde de Dieu pour que cette voie de la vraie grandeur s’ouvre au plus tôt pour Vous, et que cette grande action politique-chrétienne que je viens de vous présenter, et qui, sans l’aide de Dieu, est impossible à l’homme, devienne, avec cette aide, possible et facile pour Votre Majesté. Il est écrit : « Tout est possible à Dieu », il est donc possible de vaincre tous les efforts du mal, à un monarque qui, accomplissant la volonté de Dieu, est appuyé par le bras de Dieu !

Puisse cet épanchement sincère que je dépose au pied du trône de Votre Majesté témoigner devant Dieu, le jour où nous paraîtrons devant son Tribunal, que j’ai porté dans mon âme l’amour et la vénération pour la pensée qui a reposé sur Vous, et que je me suis toujours efforcé d’être,

Sire,                                

de Votre Majesté Impériale,             

le fidèle serviteur et le fidèle sujet    

en Notre Seigneur Jésus-Christ       

ANDRÉTOWIANSKI.                   

 

 

Les conseils qu’ils avaient reçus de Towianski avant de partir devinrent pour ses amis, qui se rendaient en Pologne, le guide constant de toutes leurs actions. Pleins d’ardeur et de confiance, il leur semblait déjà que la Pologne chrétienne qu’ils avaient senti palpiter dans leur âme en ces moments bénis était prête à descendre sur la terre.

Après trente-deux ans d’exil, en posant le pied sur le sol polonais, Charles Rozycki présenta à ses compatriotes l’écrit rapporté plus haut, que ses compagnons et lui avaient reçu avant de partir, comme l’unique base de leur service pour le pays.

Au gouvernement national qui lui avait offert le grade de général, il se déclara prêt à mettre son bras au service de la patrie si elle venait à accepter la base et la direction qu’il avait présentées à ce gouvernement. Cela donna lieu entre lui et le gouvernement national à une importante correspondance, par laquelle le caractère de Rozycki, mis à l’épreuve sur le point le plus sensible pour un Polonais et un vaillant soldat, se manifesta dans toute sa pureté. Voyant l’impossibilité pour lui d’agir sur le sol de la patrie conformément à sa propre vocation et d’une manière efficace pour la Pologne, le vénérable vieillard retourna de nouveau en exil. Chacun sait quelle fut l’issue de cette insurrection.

Plusieurs autres amis de Towianski, en se joignant aux combattants, cherchaient à les amener à reconnaître et à effacer en eux les péchés de la nation, qui avaient été la cause de la perte de la Pologne, afin que les armes terrestres pussent la reconquérir.

L’un d’entre eux, parcourant les divers campements comme marchand d’images sacrées, exhortait ses compatriotes à la pénitence, à s’élever vers Dieu. Il s’efforçait de leur inspirer le pardon envers les ennemis qu’ils combattaient, d’unir en eux la lutte terrestre pour recouvrer la patrie avec la lutte chrétienne pour le triomphe de Jésus-Christ et de la pensée de Dieu qui repose sur la Pologne. D’autres périrent dans les combats, d’autres furent envoyés en Sibérie et devinrent pour leurs compagnons d’infortune une aide et une consolation. Dieu bénit leurs efforts et, dans cette sombre région de la mort où le gouvernement russe croyait étouffer la Pologne, celle-ci au contraire commença à se relever plus pure et plus sainte dans les âmes régénérées de ses fils 107.

 

 

§ 4 – Affranchissement des paysans

et manière d’agir avec eux.

 

Alexandre II avait aboli le servage avec une noble intention. Cet acte était excellent en lui-même, mais comme il n’avait pas été précédé d’une préparation convenable, il fut l’origine de beaucoup de difficultés dans son application et de beaucoup de conflits entre propriétaires et paysans 108.

Félix Niemojewski, qui avait toujours été pour ses paysans plutôt un père et un ami qu’un maître, souffrait de leur ingratitude qui était telle que, dans certains moments, il se disait à lui-même : « Mais comment peut-on les aimer, comment peut-on avoir si grand soin d’eux quand ils sont malades, tandis qu’ils sont si mauvais ? » Et il s’ouvrit à Towianski à cet égard. Ce fut le sujet de quelques entretiens dont je présente ici le résumé, parce qu’ils éclaircissent cette importante matière, et montrent de quelle manière Towianski avait déjà plusieurs années auparavant résolu pratiquement ces difficultés :

 

 

Si un de vos amis était atteint d’une maladie corporelle, vous ne vous irriteriez pas pour cela contre lui, et vous ne détourneriez pas de lui votre esprit ; pourquoi donc le feriez-vous à l’égard de notre peuple qui, à cause de ses difficultés intérieures, plus grandes aujourd’hui, est devenu malade d’esprit ?..... Il faut avoir et manifester l’horreur contre le mal qui a subjugué les paysans, et non contre les paysans eux-mêmes. Celui qui, au lieu d’accomplir le sacrifice pour délivrer le prochain attaqué par le mal, s’irrite contre le prochain, détourne de lui son esprit, s’endurcit et lui ferme son âme, celui-là commet un grave péché contre l’amour de Dieu et du prochain, et mérite que Dieu se détourne de lui, que le ciel se ferme pour lui ; aussi Jésus-Christ a-t-il dit : « On se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servis envers les autres 109. » Plus le prochain est abaissé et souillé par le mal, plus le vrai chrétien, dans ses rapports avec lui, se sacrifie pour éveiller en lui-même l’amour chrétien envers ce prochain, l’amour du bien que ce prochain portait en lui avant que le mal l’eût abaissé et souillé, l’amour de ce qu’il était et de ce qu’il doit être selon la pensée de Dieu qui repose sur lui ; plus cet amour sera grand, plus aussi seront grandes dans l’âme du vrai chrétien la douleur sur l’abaissement actuel du prochain et l’horreur contre le mal qui a réduit le prochain à ce malheur. Il n’y a qu’une telle horreur qui soit chrétienne, car elle est le fruit de l’amour chrétien ; une telle horreur porte en elle une force grande et efficace, car la grâce de Dieu appuie ce fruit supérieur d’amour et de sacrifice, produit par le fidèle imitateur de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Je connais depuis longtemps votre grand amour pour nos paysans, je sais combien de sacrifices chrétiens et terrestres vous avez fait dans le passé pour le bien véritable de ces frères que Dieu a confiés à votre sollicitude et à votre direction ; je sais comment sur ce point vous avez réalisé avec mérite beaucoup de vérités chrétiennes que vous avez connues plus à fond dans l’Œuvre de Dieu. Aujourd’hui donc, au milieu de difficultés et d’obstacles plus nombreux, non seulement ne vous arrêtez pas, cher frère, dans votre amour et votre sacrifice, mais élevez ces vertus chrétiennes au sommet qui vous est destiné ; et pour cela, cherchez à voir, selon l’exacte vérité, la position que vous avez et le grand but pour lequel Dieu vous y a placé.

 

 

Niemojewski l’ayant prié de l’éclairer à cet égard, Towianski continua :

 

 

Le paysan polonais, au milieu de l’esclavage et de l’oppression sous lesquels il a vécu durant des siècles, vivait chrétiennement et faisait le progrès chrétien, mais seulement en esprit, parce que, comme homme, – dans les conditions où il se trouvait – le champ lui était fermé pour tout progrès sur la terre. L’homme fait son progrès chrétien à mesure que sa vie se développe sur la terre, à mesure que, dans cette vie, il produit les fruits du bien et du mal qu’il a acceptés dans son âme. Or, la loi de force et de rigueur sous laquelle notre paysan a vécu jusqu’à présent, non seulement lui fermait le champ pour produire de tels fruits, mais bien plus, ne laissait pas même approcher de lui les tentations qu’éprouve ordinairement l’homme laissé à sa liberté. Ainsi un prisonnier chargé de chaînes pour les crimes qu’il a commis peut, dans cet état de captivité, être tranquille et doux, mais cela ne prouve pas encore qu’il le soit devenu dans son âme ; car il se peut que ce soient seulement les chaînes qui le mettent dans l’impossibilité de continuer ses vols et ses brigandages ; il se peut aussi que le mal, voyant cette impossibilité, ne réveille plus en lui ses anciennes passions, et ne lui présente pas les tentations auxquelles, s’il était remis en liberté, il succomberait facilement en se livrant aux mêmes crimes. De même, un moine enfermé dans un couvent et soumis à la règle sévère du cloître peut dégager son esprit dans la plus grande pureté, se sanctifier en esprit et n’avoir même aucune idée des tentations auxquelles il pourrait succomber si, tout à coup, il était transporté du couvent sur un vaste champ de vie, au milieu du monde. Et enfin, vous-même, frère Félix, si vous étiez, par exemple, médecin de profession, et par conséquent obligé de soigner tous les malades qui s’adresseraient à vous, vous n’auriez sans doute pas même la tentation de refuser vos soins à un paysan qui se montrerait aujourd’hui plus mauvais qu’auparavant ; la loi terrestre vous en empêcherait ; tandis que, comme simple particulier, n’ayant à cet égard aucune obligation, vous êtes entièrement libre de produire le fruit de votre amour ou de votre dureté envers les paysans malades, et c’est pour cela que vous avez été tenté. Mais par cette tentation vous avez reconnu le mal qui vous tentait, ainsi que votre mauvaise disposition par laquelle vous avez donné accès au mal, vous vous en êtes effrayé, vous avez éveillé en vous la douleur, et enfin vous avez vaincu le mal ; par là vous vous êtes élevé dans votre progrès chrétien. C’est un semblable champ de tentations, de fruits et, par suite, de progrès, que Dieu a ouvert aujourd’hui pour nos paysans, en employant le gouvernement comme instrument pour améliorer leur condition et pour les délivrer de la dépendance où ils étaient à l’égard des seigneurs et qui jusqu’à présent leur fermaient ce champ de progrès. Par conséquent, c’est pour la noblesse et encore plus pour vous, comme serviteur de l’Œuvre de Dieu, un devoir de vous en réjouir et d’accepter avec amour toutes les pertes que vous avez déjà éprouvées et pourrez éprouver encore par suite de la licence et des abus du peuple ; car ce n’est que par les fruits de sa licence que le peuple peut être amené à connaître son mal et à prendre une direction qui l’obligera à détruire son mal, à effacer ses péchés. Comment donc ne pas se réjouir et se sacrifier pour ce qui doit être un si grand bienfait pour tant de millions de nos frères et compatriotes !..... Mais, en portant ces sentiments chrétiens envers le peuple, il faut se garder de se rendre coupable envers lui en le privant de l’appui chrétien qui lui est dû ; il s’agit de n’être ni despote, ni faible, par conséquent, de ne pas fermer le champ de la licence et de ne pas en empêcher les fruits, tant qu’ils se produisent dans les limites marquées dans les décrets de Dieu, et, d’autre part, de ne pas tolérer, de ne pas souffrir que ces limites soient dépassées.

 

 

Niemojewski ayant parlé des désagréments qu’il avait éprouvés avec certains paysans, Towianski lui répondit :

 

 

Je vois que vous avez passé par de rudes épreuves, mais elles vous étaient nécessaires pour que vous acceptiez sur ce champ le ton de l’amour et de l’horreur chrétienne, et que vous le manifestiez ensuite sur tous les autres champs. Il faut vous rapporter à ce dont nous venons de parler et que je résume encore en quelques mots : jusqu’à présent le paysan était sous l’oppression et il la supportait chrétiennement ; aujourd’hui Dieu lui donne la liberté comme une épreuve qui fera voir s’il maintiendra en lui le christianisme qu’il a acquis dans son esclavage, et s’il en produira les fruits. Vous devez donc voir comment le paysan use de sa liberté, si c’est pour Dieu ou pour Satan, et agir en conséquence avec lui ; car quelle que soit la position de l’administré, le devoir d’un supérieur chrétien est de veiller à son bien véritable et d’employer pour ce bien la loi de l’amour et celle de la force au degré dans lequel Dieu lui en a donné le droit ; c’est la base du libéralisme vrai, chrétien, dont le but est que l’administré, à mesure que le frein terrestre imposé par la force lui est ôté, accepte spontanément dans son âme le frein chrétien.

 

 

Ici Niemojewski raconte comment les commissaires chargés d’organiser la nouvelle position des paysans, se conformant aux instructions du gouvernement, s’efforcent d’être patients et bienveillants pour eux ; mais qu’ordinairement poussant cette bienveillance jusqu’aux dernières limites de la partialité et de l’injustice, ils tolèrent tous les abus que commettent les paysans à l’égard des propriétaires de domaines, tandis qu’ils accusent ceux-ci, quelquefois avec raison, mais bien plus souvent à tort – rien que par malveillance et esprit de vexation – de traiter durement le peuple. Et ainsi, dit-il, la noblesse, qui autrefois n’a pas voulu donner de bon gré la fraternité aux paysans, est placée aujourd’hui au-dessous d’eux. Towianski, après avoir entendu cela, s’écria avec une vive émotion :

 

 

Ô mon Dieu ! Vous avez jeté un regard de père sur vos enfants malades, et c’est en père que vous les guérissez !... En vérité, c’est un remède amer que celui que la noblesse polonaise reçoit pour la maladie invétérée et si dangereuse de son âme !... c’est une opération douloureuse, car elle se fait sous la force, malgré la volonté et sans le mérite de la noblesse ; mais que faire puisqu’il ne peut en être autrement ?... Il est douloureux de voir le chirurgien amputer au malade une jambe gangrenée, mais lorsqu’il ne reste que ce seul moyen de lui sauver la vie, les amis du malade ne doivent-ils pas s’unir au chirurgien qui emploie ce moyen ?... Celui qui ne sentirait les desseins de la miséricorde de Dieu dans l’opération que subit actuellement la noblesse et ne s’unirait pas à ces desseins, celui-là ne serait vraiment ni chrétien ni polonais. Autrefois, à cause de l’oppression et de la tyrannie que la noblesse exerçait sur le pauvre peuple, il était difficile, à quiconque avait un cœur et une âme, de vivre en Pologne ; aujourd’hui, grâce à Dieu, c’est déjà bien mieux ; car est-il possible de comparer les abus que les paysans émancipés commettent aujourd’hui envers les nobles avec ceux que les nobles commettaient autrefois sur les serfs ? En comparant ce que font aujourd’hui les paysans à ce que faisaient autrefois les seigneurs, on peut dire que c’est comme un orage après une longue et funeste sécheresse ; l’orage passera et la terre durcie et desséchée, arrosée par une pluie abondante, sera ramollie et deviendra capable de vie et de production ; aussi le bon fermier ne s’attristera-t-il pas de cet orage, quoiqu’il sache qu’il brisera plus d’un arbre et qu’il fera pousser non seulement le blé, mais aussi l’ivraie. En nous élevant au-dessus de nos intérêts matériels et égoïstes, il nous sera facile de sentir et de glorifier cette miséricorde de Dieu qui fait que, dans notre nation, l’œuvre de l’émancipation du peuple, sa délivrance du joug de la classe privilégiée, s’accomplit au prix de sacrifices bien moins grands que dans d’autres pays. Qu’est-ce, par exemple, que la licence actuelle de notre peuple, en comparaison de ce débordement effréné de toutes les passions qui a donné un caractère si terrible à la grande révolution française ? Et cependant qui pourrait méconnaître les conséquences bienfaisantes que cette opération, quelque sanglante et terrible qu’elle ait été, a apportées non seulement à la nation française, mais au monde entier ? Et dans la dernière guerre d’Amérique, que de sang versé, que d’intérêts matériels bouleversés sur toute la face du globe, pour apporter quelque soulagement au malheureux sort des nègres ! Eh bien, dans plusieurs parties de notre pays, surtout en Lituanie, la position de nos paysans ne différait nullement de celle des nègres. C’est une chose frappante qu’en Amérique pour les nègres et en Pologne pour les paysans, la même pensée de Dieu s’accomplit en même temps.

 

 

Ici Towianski cita à Niemojewski plusieurs faits relatifs à l’oppression des paysans en Lituanie : comment, exposés au froid et sans nourriture, ils étaient forcés de travailler des journées entières, rudement châtiés pour le moindre manquement dans leur travail. Il lui parla de la chemise ensanglantée de Luszczuk, paysan des environs d’Antoszwincie, qu’il avait emportée avec lui en France pour montrer aux émigrés ce qui se passait en Pologne, ce que faisaient certains seigneurs, et ceux-là même qui se croyaient les meilleurs patriotes ou qui, généralement, passaient pour tels. Il lui dit comment, dans un autre village, des demoiselles aristocrates, élevées délicatement, que l’on citait comme des modèles de bonne éducation, de sentiment, de douceur, ne se faisaient aucun scrupule, quand leur tante était enrhumée, de faire aller et venir pour chercher des remèdes à une ville distante de trois milles (21 kilomètres), et par un froid des plus rigoureux, un paysan à peine couvert de quelques haillons, sans lui avoir donné ni un morceau de pain pour sa route, ni de quoi boire un verre d’eau-de-vie ; et lorsqu’on leur eut reproché leur révoltante inhumanité, elles regardèrent celui qui leur parlait comme un original prêchant une morale excentrique et hors de propos.

Ému et indigné de ces faits, Niemojewski s’est écrié : « Toutes ces choses sont si douloureuses que je ne puis voir dans l’humiliation actuelle de la noblesse que la plus grande miséricorde de Dieu et l’unique remède, l’unique secours contre cette terrible dureté d’âme et de cœur. » Towianski reprit :

 

 

Oui, mon frère, lorsque j’habitais ma propriété d’Antoszwincie, en Lituanie, il se passait dans des villages voisins des choses que je ne pouvais supporter avec indifférence. Afin d’y remédier, je m’exposais à des désagréments sans nombre, et même à des dangers qui me menaçaient de la part du gouvernement, et je ne cessais de crier vers Dieu : « Ô Seigneur ! Je supporterai volontiers toutes les pertes matérielles, j’accepterai la misère, j’endurerai les humiliations, les persécutions, pourvu qu’arrive enfin l’heureux jour où il sera mis fin à ces terribles iniquités ! » Et aujourd’hui je remercie Dieu du fond de mon âme d’avoir vu arriver ce moment pour la Pologne, d’avoir vu arriver cette opération, douloureuse, il est vrai, mais efficace pour le progrès de tous nos compatriotes : la noblesse, après avoir comblé la mesure des fruits de son mal, est humiliée et, par suite de cela, progresse ; le peuple, délivré de ses entraves, peut produire les fruits de ce qu’il porte en lui, et en les produisant, progresse, se purifie, s’élève.

Dans tout ce que je viens de vous dire, par rapport à vos devoirs envers le peuple polonais, je ne vous ai rien présenté que je n’aie pratiqué moi-même. Lorsque, en 1837, ayant hérité des biens de feu mon père, je vins demeurer à Antoszwincie, je pris pour but de tous mes efforts de remplir, envers les paysans que Dieu avait confiés à ma direction, mon devoir de serviteur, conducteur chrétien. Mes voisins, qui connaissaient déjà mes principes et mon caractère par la manière dont j’avais exercé pendant neuf ans mes fonctions de magistrat à Wilna, étaient sûrs qu’avec les paysans, je ne viendrais à bout de rien par les moyens chrétiens ; car, selon leur opinion, ce n’était que par la crainte et la rigueur qu’on pouvait agir efficacement sur eux. Mais bientôt Dieu me permit de montrer dans la pratique que le principe de la liberté et de la fraternité, que la force de l’amour, du sacrifice et de l’énergie chrétienne produisent, sur ce champ, des fruits plus prompts, plus remarquables et plus abondants que sur d’autres champs. Me dévouant autant que je le pus pour le bien intérieur et extérieur de mes propres paysans et de ceux du voisinage, je trouvais en eux, non seulement de la docilité, de la confiance et de la reconnaissance, mais aussi une pleine union à tout ce que je faisais. Des ivrognes, des voleurs, des coquins de la pire espèce, qu’auparavant les châtiments les plus sévères n’avaient pu corriger, dès que je m’étais adressé fraternellement à leur âme, à leur conscience, et que je leur avais présenté les moyens propres à les aider à se corriger, devenaient de braves et honnêtes gens. C’est là aussi que je me suis convaincu quelle grande force acquiert le sacrifice intérieur quand il est appuyé ne fût-ce que par le moindre sacrifice extérieur. Je disais, par exemple, à plus d’un : « À quoi bon, mon frère, rester toute la journée au cabaret, puisque je veux vous donner assez d’eau-de-vie pour en prendre un petit verre à déjeuner et un autre à dîner, et réparer ainsi suffisamment vos forces ? » Ou bien : « Pourquoi voler et perdre votre âme, lorsque, en vivant honnêtement, vous ne périrez pas ? Car si vous tombez dans la détresse, vous trouverez toujours un secours auprès de moi. » Et ce secours, qu’était-ce en réalité ? Quelques mesures de seigle, c’est-à-dire la valeur de cinq à six francs tout au plus. En Pologne, il ne manquait pas de moyens matériels pour se réconcilier, se lier d’amitié et s’unir avec le peuple qui se contentait de si peu ; ce n’était que l’amour, le sentiment qui manquait. Aussi, lorsque j’eus tourné mon attention sur le sort déplorable des journaliers, hommes et femmes, en condition chez des paysans, que ceux-ci envoyaient ordinairement faire leurs corvées chez les seigneurs ; lorsque j’eus décidé que, les jours de fête, il leur serait accordé, par leurs maîtres et leurs maîtresses, le temps nécessaire pour aller à l’église et se récréer un peu, et que, chaque année, le 8 septembre, à la fête de la Nativité de la Sainte-Vierge, ils pourraient faire le pèlerinage de Labonary, éloigné de sept lieues ; lorsqu’enfin j’eus destiné à chaque journalier, allant à ce pèlerinage, 40 gros (80 cent.), ce petit sacrifice éleva la position de ces malheureux, éveillant en eux une vie et une tendance. Pendant toute l’année, le pèlerinage de Labonary brillait pour eux comme une étoile consolatrice au milieu de leur vie triste et monotone. D’après ce que je connais de l’Europe, tant par moi-même que par les descriptions, je sens qu’il n’y a pas de pays où l’on puisse, à aussi peu de frais, mais avec amour et sacrifice, faire autant de bien que chez nous en Pologne, et surtout en Lituanie.

La dignité morale des paysans, ainsi relevée, a aidé plusieurs d’entre eux à s’élever d’une manière extraordinaire, je dirai même merveilleuse, non seulement dans leur âme, mais encore par rapport à la civilisation et au développement de l’homme. Par exemple, il y avait dans mon village un paysan nommé Filipczuk, d’abord ivrogne incorrigible, puis voleur, et qui faillit même devenir assassin. Dieu me fit sentir que tous les désordres de cet homme provenaient des besoins de son âme qui aspirait à quelque chose de supérieur et qui, jusqu’alors, n’était pas satisfaite. J’entrai donc dans sa position, je parlai avec lui du fond de mon âme, de frère à frère, d’ami à ami ; il fut profondément ému, me promit solennellement de se corriger, et sur ma demande, il me donna sa parole que chaque fois qu’il voudrait de l’eau-de-vie, il viendrait me trouver ; et moi, de mon côté, je lui promis de lui donner alors un petit verre de vieille eau-de-vie qui me venait de mon père, qu’à cette occasion nous nous entretiendrions fraternellement, et qu’en signe d’union je boirais moi-même avec lui, comme je le fis dans ce moment-là. Depuis lors ce fut un homme régénéré et il me devint très utile dans mes affaires, car partout où il me fallait un homme fidèle et intelligent, personne ne pouvait mieux faire que Filipczuk. Quand je fis construire la chapelle d’Antoszwincie, établir le jardin, placer des statues, il m’aida beaucoup par ses conceptions ingénieuses.

J’agissais dans le même esprit avec les paysans du voisinage. À quelques kilomètres d’Antoszwincie est le village N., dont l’administrateur tyrannisait cruellement les paysans. Je me rappelle que le 24 décembre 1837, un de mes paysans me dit : « Que monsieur aille seulement à N., et il verra de belles choses ! » – Frappé de ces paroles, je n’ai plus de repos, et le lendemain, jour de Noël, je me rends à ce village pour voir de mes yeux ce qui s’y passe. Je visite les chaumières, j’y trouve une pauvreté plus grande que partout ailleurs ; mais ce que je trouve de plus affreux, c’est la misère du paysan Luszczuk ; de ma vie, je n’ai vu rien de pareil : la chaumière délabrée et sans feu, tandis qu’il faisait ce jour-là un froid de 25 degrés Réaumur. Luszczuk, étendu sur son grabat, gémissait, car il avait passé toute la nuit au dwor 110 à fendre du bois pour la distillerie, afin que, pendant un si grand froid, le bétail pût avoir du marc chaud ; et comme il était exténué de faim et transi de froid, car il n’avait pas de kozuch 111, il avait donc fendu peu de bois et, à cause de cela, il avait été cruellement fustigé. Sa femme et sa fille qui étaient couchées sur le poêle, voyant entrer quelqu’un vêtu comme un monsieur, croient d’abord que c’est leur maître ou l’économe, et commencent à crier miséricorde ! Mais elles se rassurent en apprenant qui je suis, et dans quel but je suis venu les voir. Luszczuk et sa femme me montrent leurs dos couverts de plaies. Cette malheureuse famille était obligée de fournir au dwor huit journées de travail par semaine, de passer trois nuits à battre le blé, depuis dix heures du soir jusqu’à sept ou huit heures du matin, et une nuit à fendre du bois pour la distillerie, comme je viens de le dire. Luszczuk me raconta que, pour le travail de nuit, l’administrateur donne à chaque travailleur soixante gerbes de seigle à battre, qu’ensuite il examine les épis battus et punit sévèrement si des grains y sont restés. Tout ce que j’ai entendu et vu m’a donné la conviction douloureuse que la position de Luszczuk était pire que celle des nègres en Amérique ; car le nègre avait pour lui au moins la nuit, courte, mais tranquille, exempte de travail ; il avait aussi une nourriture, misérable, il est vrai, mais assurée, car, ne fût-ce que pour l’employer au travail et en tirer profit, on s’intéressait à lui, et Luszczuk n’avait pas même cela !... Après avoir consolé cette malheureuse famille par des paroles fraternelles, par la promesse de m’occuper d’eux, et après lui avoir donné quelques aliments que J’avais apportés avec moi, j’allai chez le propriétaire. Mes observations furent reçues froidement ; il me répondit que lui aussi, il agit dans le même esprit que moi, mais sur un champ plus large et plus convenable, car il s’occupe de fonder une bibliothèque composée d’œuvres patriotiques, et se propose d’établir un pensionnat pour les demoiselles de naissance noble, afin qu’elles y reçoivent une éducation nationale et soient préparées à devenir de bonnes Polonaises. – Ma visite finit tristement, car elle fut sans résultat ; néanmoins j’étais décidé à faire mon devoir jusqu’au bout, en laissant à la miséricorde de Dieu le fruit de mes efforts. J’allais donc souvent voir les malheureux paysans du village N., et je leur expliquais d’où venait leur pénible position et ce qu’ils devaient faire pour que Dieu eût pitié d’eux. Préparés par de si grandes souffrances, ils prirent mes conseils au fond de leurs âmes ; Luszczuk surtout les accepta avec beaucoup de feu, et, par suite de cela, il éveilla en lui une telle vie, qu’il devint tout-à-coup un homme complètement nouveau. Je reconnus en cela l’action de la miséricorde de Dieu, et c’est ce qui me donna encore plus d’énergie pour continuer le travail commencé. Tandis que je m’occupais de l’âme, Ferdinand 112 prenait soin du corps et venait souvent de Wilna avec des médicaments ; aussi les plaies de Luszczuk et celles d’autres paysans furent bientôt guéries. À mesure que se resserrait entre nous l’union fraternelle, s’augmentait aussi mon devoir de les protéger et de pourvoir à leurs besoins les plus pressants. Les kozuch que Ferdinand avait achetés à des conscrits à Wilna, pour cinq florins la pièce, furent distribués aux paysans de N. et changèrent l’aspect du village tout entier ; je les visitais souvent, eux aussi venaient me voir, et avec l’aide de Dieu, tout s’acheminait pour le mieux. Une fois, des femmes de mon village, travaillant aux champs et causant entr’elles, dirent : « Il faut que notre maître soit sorcier, il n’a fait que causer un peu avec Luszczuk, et voilà que celui-ci est devenu un tout autre homme ; il s’est redressé, il est rajeuni, et même devenu beau, de sorte que c’est un plaisir de le voir. » Lorsque je l’appris par Caroline 113 qui, en visitant les champs, avait entendu cet entretien, je me réjouis extrêmement et je m’écriai : « C’est une grande chose, c’est un signe que Dieu me donne pour que j’accomplisse ma vocation envers le peuple polonais. » Mais voilà que Luszczuk vient lui-même chez moi, et si vous aviez vu ce qu’il était devenu ! J’eus une grande joie de causer avec lui.

Bientôt après, j’exposais ce qui suit à tous les paysans du village N. : « Quoique votre seigneur soit un tyran, votre devoir est d’être pour lui de fidèles sujets, de ne plus vous enivrer, ni voler, mais de travailler de bon cœur pour lui, de lui pardonner dans vos âmes ses torts envers vous, d’être ses amis ; et si après tout cela il vous maltraite encore, Dieu lui-même vous prendra sous sa garde. » Eh bien, mon frère, lorsque, peu de temps après, un changement complet se fut opéré dans le village, et que l’administrateur n’en continuait pas moins ses cruautés, j’allai le voir et je lui dis : « Voisin, quoique j’aie toujours souffert de voir la tyrannie que vous exercez sur les paysans soumis à votre administration, je n’avais cependant pas le droit d’intervenir en leur faveur tant qu’ils étaient mauvais ; mais aujourd’hui qu’ils se sont corrigés, est-il permis que vous les maltraitiez encore ? Si vous tenez à l’argent au point de chercher à tirer profit même du sang humain, ne vaudrait-il pas mieux faire un arrangement entre nous ? Vous savez que je ne suis pas riche, mais je vous donnerai le meilleur cheval de mon écurie et deux cents mesures d’eau-de-vie, à condition que vous cessiez de verser le sang humain. » Le tyran s’irrita contre moi, je le quittai sans rien obtenir de lui, mais je le prévins qu’un moment viendrait où il regretterait d’avoir repoussé une observation et un conseil amical. En effet, Dieu même inspira à ces paysans une action à laquelle je me serais gardé de les pousser moi-même, et comme il arrive ordinairement pour toutes les révolutions, cette révolution vraiment chrétienne commença par une circonstance minime. Un jour que les paysans travaillaient dans le dwor, Luszczuk porta à la cuisine des maîtres sa marmite pour réchauffer sa nourriture qui était gelée. Le tyran, l’ayant aperçu, se mit en colère, saisit le fouet et dit : « Comment, oses-tu, misérable, te familiariser ainsi avec moi ? » – À ces clameurs, tous les travailleurs accourent, tombent à genoux et élèvent leurs mains vers Dieu. Puis ils se lèvent tous, Luszczuk le premier, et ils disent solennellement : « Non, maître, vous ne nous battrez plus ; nous nous sommes corrigés, nous vous sommes fidèles, nous travaillons pour vous, nous ne vous faisons aucun tort, vous ne pouvez donc plus nous maltraiter ! » – Le tyran, devenu encore plus furieux, crie : « Qui vous a enseigné, canaille, à vous révolter contre votre seigneur ? » Les paysans, levant les mains vers le ciel, répondent : « Nous n’avons qu’un seul Seigneur là-haut. » – Et montrant ensuite les cheminées blanches d’Antoszwincie, ils ajoutent : « Et là-bas, nous avons notre frère et notre bienfaiteur. » – Le tyran pâlit, laissa tomber le fouet, partit, et saisi d’une grave maladie, il ne se montra pas pendant quelque temps. Après cela il changea et s’adoucit au point que ces mêmes hommes qu’il martyrisait auparavant, il les priait de faire ce qu’il y avait à faire. Voilà, mon frère, les miracles de l’Œuvre de Dieu ; dès que les opprimés se sont tournés vers Dieu, se sont appuyés sur lui et se sont corrigés, Dieu les a pris sous sa garde, les colonnes du mal qui auparavant appuyaient le tyran se sont enfuies, et c’est pourquoi il a perdu son ancienne force. – Voilà le principe de la révolution chrétienne. Si une telle révolution commençait sur le champ national, ce serait alors mon devoir d’y contribuer, comme je l’ai fait sur ce petit champ, sans m’arrêter à l’idée que je pouvais être dénoncé au gouvernement comme ayant excité les paysans à la révolte, délit qui, dans ces temps-là, était très sévèrement puni. Dieu, dans sa miséricorde, en me préservant d’un si grand danger, a montré qu’Il veille sur ceux qui se sacrifient sans réserve pour accomplir sa volonté. Un écrivain a dit que le poète a besoin de respirer l’air de Ferney, et le guerrier de toucher de son épée le tombeau du grand Turenne ; moi, dès le commencement de mon action à N., j’ai éprouvé qu’il me fallait entretenir mes rapports avec mes frères, les paysans de ce village, pour sortir heureusement des difficultés et des dangers qui ne cessaient pas de s’accumuler autour de moi, à cause de l’hostilité à laquelle j’étais en butte de la part du gouvernement et de mes propres compatriotes. C’était une chose étonnante que chaque fois que je devais me rendre à Wilna, il me venait un visiteur de N., comme si c’eût été convenu entre nous ; et si quelquefois il n’en venait pas, j’allais moi-même à N., pour y chercher mon air de Ferney et mon tombeau de Turenne.

En 1840, avant de partir pour l’étranger, j’eus la grande consolation de voir un changement complet dans l’administrateur du village N. : il est devenu, par conviction, juste et humain envers les paysans. Or, si un pareil tyran a tellement changé envers ses paysans, pourquoi donc nos compatriotes s’indignent-ils tant contre cette vérité exprimée dans l’écrit Powody : que le gouvernement russe, d’instrument de la punition de Dieu, peut devenir pour nous, si nous le méritons, un instrument de la grâce et de la miséricorde de Dieu ?

Le fait que je donnais de l’eau-de-vie aux paysans pendant leur travail a servi à mes adversaires de prétexte pour répandre contre moi l’accusation que j’encourage l’ivrognerie parmi les paysans ; mais dans une réunion où des prêtres et des nobles s’élevaient contre moi à cause de cela, l’abbé Lazewski, vieillard de quatre-vingts ans, un des trois prêtres présents à Antoszwincie au moment de ma naissance, ne pouvant supporter une telle injustice, leur dit, les larmes aux yeux : « Vous faites mal de condamner ce qui est bon et juste. Nous autres, nous avons des habitations confortables et des vêtements chauds, de plus, de la bonne nourriture, de la viande, de l’eau-de-vie, du vin, du café, du thé, du rhum, etc., et ces malheureux, qui travaillent si péniblement pour que nous ayons tout cela, manquent de nourriture et de vêtements tels qu’il leur en faudrait, et encore vous voudriez leur refuser un peu d’eau-de-vie ? » La balance a penché de mon côté, tous ont reconnu que c’était vrai et se sont unis en cela à l’abbé ; cette circonstance a beaucoup contribué à diminuer l’hostilité que j’éprouvais de la part de mes compatriotes.

N’allez pas cependant vous imaginer que cette conduite fraternelle envers les paysans amenât quelque négligence que ce fût dans l’administration de mes biens ; au contraire, tout y marchait avec vigueur et avec l’ordre nécessaire ; car si mon but n’a jamais été de tirer de mon bien le plus grand revenu possible, il m’importait beaucoup que mon bien, ce champ que Dieu m’avait confié, fût organisé selon la vérité chrétienne et terrestre, par conséquent avec la bénédiction de Dieu, avec profit intérieur et extérieur pour mon prochain et sans dommage pour qui que ce fût, même pour le bétail. Mon père, quelque bon et actif administrateur qu’il fût, n’avait pourtant jamais pu vaincre certains abus. Par exemple, dans toute la contrée, l’habitude était que le paysan, eût-il même deux ou trois paires de bœufs et un seul petit cheval, n’employait pour tout ouvrage que ce seul cheval, et les bœufs ne faisaient rien tant que la saison du labourage n’était pas venue. Lorsque je pris la direction, je dis à mes voisins que cette injustice devait cesser chez moi ; ils riaient, persuadés qu’ils étaient que ni eux-mêmes, ni mon père, administrateur renommé, n’avaient rien pu faire sur ce point, à plus forte raison, ce ne serait pas moi qui pourrait opérer cette réforme. Mais moi, j’assemble tous les paysans, je leur expose que c’est une injustice, que c’est faire tort à l’animal qui est une créature de Dieu et que, par conséquent, c’est aussi offenser Dieu. On commence à discuter, je réponds aux objections, je démontre la vérité, j’obtiens l’union de tous, je désigne le jour auquel ils doivent se présenter au travail seulement avec des bœufs, et je termine, comme d’ordinaire, par ces paroles : « Puisque c’est la vérité, c’est donc la volonté de Dieu et, bon gré mal gré, il faut que vous l’accomplissiez, mes frères, car je ne céderai pour rien au monde sur ce qui est la vérité et la volonté de Dieu. » Ayant appris indirectement que la meilleure disposition règne dans tout le village, et que tout le monde est prêt à l’exécuter de bon gré, j’invite à déjeuner, pour le jour convenu, mes voisins qui avaient ri de moi, et après le déjeuner nous allons dans les champs. Là, étonnés de voir des paysans travailler seulement avec des bœufs, et cela par conviction et de bon cœur, ils ont reconnu que l’on peut faire quelque chose avec les paysans par la force de la persuasion et de l’énergie venant de l’amour.

Je vois avec joie, mon cher Félix, que vous prenez au fond de votre âme l’esprit que je vous présente ; aussi je vais vous citer encore un fait remarquable de mes rapports avec les paysans. Vous autres, habitants du Royaume, vous n’avez qu’une faible idée de ce qui se passait de mon temps en Lituanie et en Ruthénie au moment de la remise des recrues. La conscription n’y existait pas, il n’y avait même aucune loi à cet égard. Le propriétaire rural recevait l’ordre de remettre, de ses domaines, un nombre déterminé de recrues, à un jour fixé, et, coûte que coûte, il devait exécuter cet ordre ; la manière dont il devait s’y prendre le regardait seul, personne n’avait à s’en mêler. On gardait donc habituellement sur cet ordre le plus grand secret vis-à-vis des paysans, afin que la peur ne les fît pas se sauver du village ; et le moment fatal étant arrivé, l’économe et des hommes choisis dans ce but tombaient inopinément pendant la nuit dans les chaumières, garrottaient les hommes désignés par le propriétaire, leur mettaient des entraves aux pieds, et les enfermaient dans un lieu ad hoc qu’on entourait de sentinelles, afin d’empêcher l’évasion des prisonniers. Les cris, les pleurs, les lamentations des mères, des femmes, des enfants étaient rigoureusement réprimés ; et ordinairement on prenait de cette manière un nombre double de celui des recrues nécessaires, afin de pouvoir, en cas de réforme des uns, les remplacer immédiatement par d’autres. Lors donc que ce devoir, le plus pénible, mais inévitable, tomba sur moi, je cherchai devant Dieu quelle était en cela sa volonté, et je sentis que c’était un nommé Charles Weryk qui devait partir comme soldat. Dès lors, selon mon habitude dans toutes les circonstances graves, j’assemble les hommes du village, j’expose mon sentiment, et je demande si c’est la vérité. L’un dit que c’est non Charles qui doit partir, mais Lawruczek. Un second en propose un autre, et ainsi de suite. Mais comme j’avais déjà tout examiné devant Dieu, je rappelle que Lawruczek a une sœur qui le pleurera, que tel autre a une vieille mère qui peut payer de sa vie la perte de son fils, etc., tandis que Charles est orphelin, sans famille, que de plus il aime à s’amuser, et que c’est donc à lui que l’état militaire conviendrait le mieux ; il verra du pays, et il aime cela ; puis il deviendra un homme solide, etc. Bref, après les débats, tous tombent d’accord sur Charles ; alors je tends la main à ce garçon et je lui dis : – « Oui, mon ami, sans doute tu sens toi-même que c’est sur toi que retombe ce devoir. Eh bien, console-toi en pensant que celui qui se sacrifie de bonne volonté pour son village imite Jésus-Christ qui s’est sacrifié pour le monde entier en se soumettant à la passion et à la mort sur la croix. Persuadé que tu es capable d’une telle vertu, je ne pense point à te faire mettre des chaînes, car chez nous Dieu seul est Maître et les hommes ne sont point des esclaves, ils font leur devoir de bonne volonté ; donne-moi donc seulement ta main et ta parole que tu ne chercheras pas à t’enfuir, et je suis sûr que tu ne trahiras pas ma confiance. » – Charles, touché par la grâce de Dieu, devint rayonnant, se redressa et, dans la joie d’esprit, parla beaucoup en assurant qu’il sentait lui-même que c’était la vérité et la volonté de Dieu ; enfin il me tendit la main et il me promit d’accomplir volontiers son devoir. Lorsque le moment fut venu, je monte à cheval et me rends à Wilna. Charles y était déjà, et nous nous rendons à la commission militaire. Lui, qui avait déjà fait le sacrifice de sa personne, se présente hardiment, et lorsque la commission, après l’avoir examiné, voulait le réformer parce qu’il lui manquait une dent de devant, il s’approche du gouverneur et dit avec feu : – « Monsieur le gouverneur, vous devez m’accepter, car depuis que mon maître m’a parlé, m’a tendu la main, et m’a appelé son frère, j’ai senti que Dieu Lui-même veut que je sois soldat, et par conséquent, on ne peut pas me réformer. » – Le gouverneur Horn, allemand de naissance, étonné de ce ton, demande ce que cela veut dire ; on m’appelle pour l’expliquer ; je dis donc qu’avec mes paysans je n’emploie pas la contrainte, que je les amène à faire tout par conviction, que je les traite en égaux, qu’un soldat volontaire, comme celui que je présente, vaut mieux que dix soldats par force, etc..... Après avoir consigné au procès-verbal tout ce qu’avait dit Charles, on prononça : Front 114. Je donnai donc un florin au barbier afin qu’il prît garde à ne pas le blesser, car vous savez avec quelle négligence se fait cette opération, après laquelle ces malheureux ont presque toujours la tête couverte de balafres. Lorsque tout fut terminé, j’obtins du gouverneur la permission que Charles vint me voir jusqu’à son départ de Wilna pour le lieu de sa destination. Aussi, pendant deux semaines, il vint presque chaque jour chez nous, et souvent avec quelqu’un de ses camarades, et nous pûmes voir avec joie comment ce garçon, ému, élevé et devenu presque un héros par l’idée du dévouement volontaire pour son village, avait exercé par son exemple une telle influence sur ses compagnons d’infortune, que leur triste sort ne leur semblait plus être un si grand malheur. Au moment des adieux, Caroline lui donna une médaille de la Sainte Vierge, qu’il reçut avec une profonde émotion, puis, en m’embrassant avant de partir, il me dit tout bas et d’une manière significative : « Mon maître et mon frère, vous verrez que je vous amènerai des régiments. » Ce qui s’était passé avec Charles eut un tel retentissement, qu’indépendamment des autres motifs, cela contribua aussi à hâter mon départ pour l’étranger. Cette remise des recrues eut lieu le 27 novembre (9 décembre) 1839, et le 11 (23) juillet 1840, je quittai le pays 115.

 

 

Dans l’entretien suivant, Niemojewski dit à Towianski que le gouvernement augmente toujours les impôts des propriétaires ; que les biens des nobles, déjà si sensiblement amoindris par la loi de la dotation des paysans, sont de plus grevés de certaines redevances au profit des paysans ; qu’il en résulte que bon nombre sont ruinés, mais que, malgré cela, les nobles sont encore loin de la vraie douleur et de la consternation. Towianski répondit :

 

 

Pour avoir la douleur et être consterné il faudrait d’abord avoir quelque mouvement d’esprit, une vie intérieure quelconque. La pierre, qui est l’apogée du manque de mouvement et de vie, est aussi l’apogée de l’insensibilité et de l’absence de consternation, apogée dont se rapproche plus ou moins une longue suite d’hommes endurcis et morts intérieurement, qui ne sentent pas leur malheur, même le plus grand. Cette indifférence, cette inertie, cette pétrification est une grande misère pour l’esprit vivant en ce monde, et cette misère devient plus grande encore pour l’esprit qui, dans un pareil état, passe dans l’autre monde. Il faut souvent des siècles de tourments douloureux et solitaires pour guérir cette terrible maladie. De pareils individus ont une si grande répugnance à s’émouvoir intérieurement, et sont tellement portés à se tranquilliser et à s’immobiliser, qu’ils préfèrent supporter tranquillement même la position la plus mauvaise, plutôt que de s’émouvoir et d’en chercher une meilleure ; car pour eux, le pire de tout, c’est de tirer d’eux un mouvement, une vie quelconque. C’est précisément à cause de cette mort d’esprit, de cette répugnance au mouvement, à la vie intérieure, que sont devenus indispensables les éveils si prolongés et si terribles auxquels la Pologne est soumise ; il est dit : « Dieu est le Dieu des vivants et non des morts 116. » – Où il n’y a pas de vie, là donc est l’impiété et le règne du mal, et là aussi, nécessairement, doit être l’oppression. Ayant une telle lumière, le serviteur de l’Œuvre de Dieu doit, au milieu de la mort et de l’oppression générales, redoubler d’amour et de sacrifice pour pouvoir servir avec vie et liberté ses compatriotes dans leur position pénible.

 

 

En s’épanchant ensuite sur sa position matérielle, Niemojewski dit à Towianski que l’état de sa fortune ayant été très ébranlé par l’ukase de la dotation des paysans, car on lui avait pris les deux tiers de ses terres, tandis que les charges ne cessent d’augmenter, il eut l’idée de vendre son domaine. Towianski lui observa :

 

 

Cette pénible position de tout le pays et cette ruine des fortunes sont permises pour le vrai bien des seigneurs et des paysans ; est-il donc juste de s’en laisser oppresser et de fuir le champ de l’opération permise pour un si grand but ? C’est une grave maladie de l’âme dans la noblesse, que de ne voir que soi-même, sa situation matérielle, et de rapporter tout à soi sans avoir égard à la volonté de Dieu et aux conséquences que l’accomplissement de cette volonté amène pour la patrie et pour le monde. Quiconque se dit d’une manière absolue : « J’ai tant de fortune et je ne dois rien en perdre », ne reconnaît pas Dieu pour Maître, car il n’a pas la foi réelle au gouvernement tout-puissant de Dieu, et ne voit rien au-delà de sa propriété ; aussi, pour un tel adorateur et serviteur de la terre, la perte de la fortune est ordinairement la perte de tout, et dès lors la vie même lui devient insupportable. (Ici Towianski cita l’exemple d’un très riche Lituanien, qui s’était dit : « La totalité de ma fortune s’élève à tant de millions, et je n’ai pas le droit de rien en diminuer. » Il se refusait huit sous pour prendre une tasse de café, et que dire s’il s’était agi de toucher au capital ? En ce cas, aurait-il, peut-être, préféré mourir de faim.) Un riche misérable comme celui-là, qui tremble à l’idée de perdre un centime de ses millions, est le plus souvent indifférent à la misère réelle du prochain qui n’a pas même une chemise sur le corps. C’est une grave et dangereuse maladie de l’âme ! Un vrai chrétien, rapportant tout à Dieu et à ses comptes devant Dieu, s’il éprouve une perte matérielle et même s’il perd tout ce qu’il possède, se dira humblement : « Le Seigneur a donné et c’est lui qui a ôté, car il avait donné sans garantir qu’il ne reprendrait pas ; que sa sainte volonté soit donc faite ! C’est lui que je servais étant riche, c’est encore lui que je servirai dans ma pauvreté. » Ne vous affligez donc pas, mon frère, si vos filles reçoivent de vous de moindres dots, car Dieu est maître de le leur compenser de mille autres manières : peut-être que, étant moins riches, n’en seront-elles que meilleures, plus vertueuses, peut-être aussi trouveront-elles de meilleurs maris : ce n’est pas votre affaire de vous en inquiéter aujourd’hui. Comme Polonais, réjouissez-vous de ce que, soumis à l’opération salutaire que subit maintenant la Pologne, vous avez le champ de montrer devant Dieu, devant le prochain et devant la patrie, que vous l’acceptez et la traversez en vrai chrétien. Notre affaire, à nous, c’est de servir Dieu dans quelque position que ce soit, de le servir dans un caractère vraiment chrétien, avec un désintéressement complet et de toute notre âme ; et c’est à Dieu de récompenser ses fidèles serviteurs comme sa justice et sa miséricorde le jugeront le plus utile pour eux.

 

 

Ces entretiens firent une telle impression sur Niemojewski que lorsqu’en 1866 on procéda finalement à la donation des terres aux paysans, – ce qui d’ordinaire provoquait des malentendus très désagréables entres les paysans et les propriétaires de domaines, et réveillait en ceux-ci une profonde quoique sourde indignation contre les agents du gouvernement chargés de présider à l’exécution de cet acte, – chez Niemojewski, au contraire, tout cela fut réglé à la satisfaction mutuelle des partis intéressés et avait le caractère d’une véritable fête. Les commissaires du gouvernement ne pouvaient cacher leur surprise et leur émotion en voyant un homme, que cette donation privait des deux tiers de son patrimoine, contenter en tout ses paysans et rayonnant de joie de voir sur la terre slave des millions de serfs élevés à la dignité d’hommes et de citoyens.

La nouvelle lumière dans laquelle Towianski avait présenté la vocation véritable de la Pologne et les devoirs des Polonais – ainsi que la force supérieure qui accompagnait sa parole – avaient introduit un nouvel esprit dans ceux qui l’avaient acceptée, et cet esprit, ils le manifestèrent dans toutes leurs actions envers la patrie.

Il n’y a pas lieu d’entrer ici dans des détails à cet égard ; mais on peut lire dans les Actes et documents les deux correspondances de Charles Rozycki : l’une avec le prince Adam Czartoryski et avec Sadyk Pacha, lorsque, à l’approche de la guerre de Crimée, ils travaillèrent à organiser des forces militaires en Turquie pour combattre la Russie et cherchèrent à attirer ce vaillant soldat dans leur sphère d’action ; l’autre, mentionnée plus haut, avec le gouvernement national pendant l’insurrection – deux actes qui rendent manifeste comment la plénitude du caractère chrétien peut faire triompher sur la terre la loi de Jésus-Christ en face des tentations les plus séduisantes pour le cœur d’un patriote et d’un héros. On peut y lire les entretiens de Michel Kulwiec avec le comte Strogonoff, dans lesquels on voit, face à face, soutenues avec une égale énergie, la force de la terre et celle du ciel. On peut y lire aussi ce que fit Julien Trzaska dans ses rapports avec les commissions militaires devant lesquelles il fut traduit, et avec ses compagnons de déportation en Sibérie, par lesquels se forma, même sur cette terre d’un si dur esclavage, un noyau d’hommes libres et joyeux, parce qu’ils étaient sincèrement soumis à Dieu et confiants dans la manifestation de sa miséricorde et de sa puissance. Beaucoup d’autres actions s’y trouvent rapportées ; et on peut voir quels fruits bénis produisit en Pologne et même en Russie l’Œuvre sainte dont Towianski fut un instrument si puissant.

Il avait remué le fond de l’âme polonaise ; il y avait inoculé l’esprit de l’époque supérieure et, dans le petit groupe de ceux qui l’acceptèrent, la vie politique chrétienne de la Pologne véritable commença à se manifester.

Ô nation sacrée de martyrs, puisse cette semence germer largement dans le cœur de tes fils ! – Après avoir expié tes fautes, ressuscitée à la vie qui t’est propre, puisses-tu te manifester au plus tôt au monde dans la plénitude du caractère de ta sainte vocation ! Les nations qui te sont unies par les liens du même esprit et de la même vocation, purifiées par les douleurs des siècles, se joindront à toi avec la même ardeur. Ce ne sera plus alors l’intérêt terrestre, mais ce sera la cause de Dieu qui formera les alliances des peuples ; les directions politiques se traceront d’une manière conforme aux desseins du Père céleste ; avec la régénération chrétienne des individus, viendra la régénération chrétienne des nations ; et le soleil du jour de Dieu répandra partout sur notre pauvre terre désolée ses divins rayons de joie et de vie.

 

 

 

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CHAPITRE  IX.

 

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Son action envers l’Église et l’Italie.

 

Je réunis dans un même chapitre ce que Towianski a fait envers l’Église et ce qu’il a fait envers l’Italie ; car, bien que l’Église de Jésus-Christ embrasse par son caractère toutes les nations, cependant, puisque le siège de la suprême autorité ecclésiastique se trouve au sein même de l’Italie, la question de cette nation est donc inséparable de celle de l’Église, et il en résulte que l’action de Towianski envers l’Église touche directement l’essence de la vie et de la vocation de l’Italie.

C’est avec une extrême sollicitude que Towianski cherchait à se maintenir sans cesse à l’état de membre vivant de l’Église de Jésus-Christ, gardant soigneusement en lui ce qui en forme l’essence vitale : l’amour, le sentiment, le mouvement pour Dieu, la vie intérieure, la communion avec le Ciel, le sacrifice et la lutte continuelle pour le triomphe de toute vérité. S’entretenant un jour avec l’abbé Dunski, il lui raconta comment il avait toujours eu, dès ses plus jeunes années, un grand amour et une vénération filiale pour l’Église ; et il poursuivit en ces termes :

 

 

..... Avec le temps, je sentis et je connus que l’amour et la vénération pour l’Église, c’est l’amour et la vénération pour le royaume céleste qui, de son germe, de la semence jetée sur la terre par Jésus-Christ, se développe et s’élève dans le cœur des chrétiens, fils de l’Église, jusqu’à ce qu’il devienne le royaume, l’Église triomphante dans les cieux.

Je sentis alors qu’être dans l’Église, c’est l’unique et plus haut bien de l’homme 117 : et que s’exclure de l’Église par le péché (qui seul en exclut) est le plus grand malheur pour l’homme : car l’exclusion de l’Église qui milite sur la terre 118 est en même temps l’exclusion de l’Église qui triomphe dans les cieux, c’est la chute de la hauteur céleste dans les bas-fonds de la terre et même de l’enfer, où le pain quotidien n’alimente plus le pèlerin ; où le rayon de la grâce ne perce plus les ténèbres qui l’enveloppent ; où l’homme, esclave de royaumes étrangers, produit les fruits du péché de s’être exclu de l’Église : péché qu’il devra expier plus tard, ou bien qu’il expie déjà en portant les croix des souffrances, des pressions, pour avoir rejeté la croix de Jésus-Christ, qui seule peut le maintenir dans l’Église.

L’amour éveillé en moi pour l’Église, et le sentiment que l’Église est l’unique port sûr au milieu des tempêtes continuelles du monde, devinrent pour moi le motif de chercher l’Église partout où elle se trouve et quelle que soit la forme sous laquelle elle vit sur la terre 119 : à chercher les fils et les pères de l’Église, à m’unir avec eux et à profiter dans cette union des bienfaits de la communion des saints 120. Par conséquent, Notre Seigneur Jésus-Christ, le Verbe de Dieu qu’il a accompli et transmis à l’homme pour l’accomplir, et enfin l’Église dans laquelle ce Verbe s’accomplit, l’Église dans les cieux et l’Église sur la terre, devinrent pour moi l’unité chrétienne, l’objet de mon amour, de ma vénération et de mes sacrifices. Dès lors, pour tout ce que quiconque me disait dans l’esprit de Jésus-Christ, dans l’amour, le sacrifice, le sentiment chrétien, je déposais mon amour, ma vénération, ma soumission : car tout cela venait de l’Église et était son fruit céleste sur la terre. Obéissant à cette impulsion naturelle de mon âme, je ne passais pas à côté d’un vrai chrétien dans lequel je sentais l’Église vivante et soutenue par la croix de Jésus-Christ 121, sans éveiller dans mon esprit un sentiment de vénération et d’humilité pour cette parcelle du ciel vivant sur la terre. Je faisais pour la valeur et les mérites du royaume de Jésus-Christ ce que l’on fait dans le monde pour la valeur et les mérites du royaume terrestre, où l’honneur est rendu non seulement à la plus haute autorité de ce royaume, mais aussi à chacun qui en porte les signes de mérite, qui est l’objet de sa grâce, de ses égards et de son union.

Notre Seigneur Jésus-Christ dans sa miséricorde, autant que je portais sa croix, me faisait reconnaître son Église partout où elle se trouvait, et me fortifiait de sa grâce pour accomplir mes devoirs envers elle. Faible et indigne pécheur, j’acceptais avec empressement toute aide venant du ciel, quel que fût l’instrument par lequel il plaisait à Jésus-Christ de me l’envoyer. Souvent sous le nom, les vêtements et les formes que le monde méprise, je trouvais ce trésor céleste : et, au contraire, sous le nom et les formes que le monde honore comme étant l’Église, je trouvais le royaume du prince de ce monde ou du prince des ténèbres. Et lorsque, abandonnant la croix, je perdais la faculté de discerner l’Église et donnais mon amour et ma vénération à ce qui ne venait pas de l’Église mais en portait seulement les formes et le nom, j’éprouvais promptement les tristes conséquences de cette idolâtrie ; mais reconnaissant au plus tôt mon détour et rompant avec lui, je revenais à l’Église et tâchais de satisfaire à Jésus-Christ et à son Église.

Par ce que j’ai éprouvé depuis mon enfance et vu dans le monde, je me suis convaincu que l’infortune du monde vient de son éloignement de l’Église, et qu’il n’y a rien au monde au-dessus de l’accomplissement de la volonté de Dieu, par conséquent, rien au-dessus de l’Église dans laquelle il peut accomplir cette volonté : et c’est alors que je fus appelé à présenter à l’homme l’appel de Dieu et à le servir dans le but qu’il reconnaisse ce qu’est pour lui l’Église véritable de Jésus-Christ, qu’il y entre, et, en s’y maintenant, la manifeste dans sa vie et dans ses actions.

 

 

Dans l’accomplissement de cette vocation, séparant les actions contraires à l’esprit de l’Église de Jésus-Christ de l’homme qui les commet, séparant dans le ministre de l’Église la faiblesse et le péché de l’homme de son ministère sacré, Towianski portait pour ce ministère la plus grande vénération ; et, tandis qu’il combattait franchement le mal, il n’épargnait aucun sacrifice pour faire pénétrer dans les âmes l’esprit de Jésus-Christ, pour les élever à la hauteur à laquelle Jésus-Christ appelle tous les hommes, et en première ligne les prêtres.

C’est de son vif amour de Dieu et du prochain que venaient sa douleur et son horreur pour le mal, ennemi acharné de l’accomplissement de la volonté de Dieu et du salut de l’homme, son énergie pour le combattre, sa joie dans la liberté et dans la victoire.

Dans l’adoration pour la pensée de Dieu qui repose sur les pasteurs de l’Église, il soumettait à leur jugement sa personne et ses actes avec l’humble assurance de celui qui a la conscience qu’il doit obéir plutôt à Dieu qu’aux hommes ; il manifestait librement aux autorités de l’Église l’appel de Dieu pour ces temps et tenait haut devant elles l’étendard de la vérité, gardant à la mission qui lui avait été confiée une fidélité inébranlable.

Sa vie tout entière est un exemple non interrompu de cette soumission active à la volonté de Dieu, soit qu’elle se manifestât par l’intermédiaire du ministère apostolique des pasteurs de l’Église, soit qu’elle se fit connaître directement dans le fond de son âme. Il unissait ainsi en un seul sentiment profond deux choses impossibles à concilier en dehors de la voie que Jésus-Christ nous a tracée : l’obéissance due à l’autorité que Dieu a établie, et la liberté intérieure d’obéir à l’ordre venant directement de Dieu, la piété et l’énergie chrétienne véritables. C’est pourquoi, ainsi que je l’ai dit plus haut, son soin principal et continuel était de tenir sans cesse vivante en lui l’abnégation complète de soi-même, de tenir vivant dans une entière pureté l’amour de Dieu et le prompt accomplissement de sa volonté, aussitôt que celle-ci lui était manifestée ou directement dans son âme ou par le moyen du prochain. – J’en citerai quelques exemples.

Il avait à peine neuf ans lorsque le feu prit une nuit dans le grenier de la maison. S’en étant aperçu le premier, il se jeta à bas de son lit, avertit son père du danger : et, se voyant dans l’impossibilité de lui prêter d’autre secours, il courut prier dans l’église de Janiszki avec l’espérance que cette perte (comme cela arriva en effet) détruirait chez son père tout attachement aux biens terrestres.

Dans l’église d’un village assez éloigné de sa maison, un vieillard chantait avec un grand sentiment des cantiques sacrés, en s’accompagnant sur l’orgue. Towianski faisait souvent ce long trajet pour aller écouter ces chants, renouveler l’impression émouvante qu’il en recevait et qui l’aidait à nourrir en lui la vie intérieure, l’Église de Jésus-Christ.

Quand il était magistrat à Wilna et qu’il lui fallait bien souvent travailler dix heures par jour pour étudier les causes qui devaient être jugées, il n’était pas rare qu’il se levât à trois heures du matin et se rendît au cimetière afin d’y obtenir, dans la prière et l’union avec l’autre monde, la lumière et la force nécessaires pour découvrir et faire triompher la vérité, si souvent déguisée par les plaideurs dans leur propre intérêt. Et parfois pendant la journée il interrompait son travail pour se rendre à l’église voisine et s’y retremper intérieurement.

Il érigea une croix au milieu de son village d’Antoszwincie afin que ses paysans, y portant de temps en temps leurs regards pendant leurs travaux quotidiens, en tirassent un motif pour élever leur âme et une aide dans leurs fatigues. Il édifia sur une hauteur une chapelle, qui, consacrée ensuite par le missionnaire Bohdanowicz, devint un petit sanctuaire, où plusieurs reçurent des grâces. Plus d’un s’y rendait, comme en pèlerinage, pour consulter Dieu dans les circonstances difficiles ; des conversions sincères et durables s’y produisirent, d’anciennes inimitiés furent effacées, des familles réconciliées.

Pour se faire une idée de la manière dont il aidait ses paysans à se servir des formes de la religion pour se pénétrer de leur essence, il suffira de lire dans la note placée à la fin de ce volume (déjà mentionnée dans les chapitres précédents) les règles de conduite et les conseils qu’il leur laissa avant de se séparer d’eux.

Quand il se rendait à l’église, son recueillement et l’ardeur qui rayonnait de sa personne étaient tels que tout le monde en restait frappé. C’est précisément en voyant avec quelle ferveur il avait reçu la sainte communion à la messe dans l’église catholique de Lausanne que J. B. Scovazzi, un des plus actifs patriotes italiens de 1833, exilé alors dans cette ville, reconnut en lui (sans l’avoir jamais vu) l’homme dont Mickiewicz lui avait parlé avec tant de vénération.

Plusieurs personnes de confessions différentes, après avoir vu cet esprit vivant en lui et avoir compris par son intermédiaire en quoi consiste l’essence de l’Église de Jésus-Christ, se convertirent à la foi catholique. De ce nombre il en est deux dont j’ai déjà fait mention : l’israélite Ram et le pasteur protestant Christfreund ; qui, touché dans le fond de son âme, parla du haut de la chaire avec tant de persuasion à ses paroissiens, que ceux-ci dans la plus profonde émotion se mirent à prier la Sainte Vierge à genoux. Ayant déposé les insignes de pasteur dans le temple, il fut réduit, pour pourvoir à sa subsistance, à se faire organiste dans une petite église catholique du diocèse de Munster. Parmi les personnes converties par Towianski sont aussi à mentionner Mademoiselle Amélie Mansbendel, qui fit une abjuration solennelle du protestantisme dans l’abbaye d’Einsiedeln, et une de ses sœurs, qui, étant tombée gravement malade, rentra, elle aussi, dans le sein de l’Église catholique ; après quoi elle fut promptement guérie.

Portant en lui l’esprit de Jésus-Christ et de son Église, Towianski discernait facilement en chacun, quelles que fussent les conditions de sa vie, quelle que fût sa confession religieuse, ce qui s’approchait de cet esprit et ce qui lui était contraire 122. Il découvrait à chacun le mystère de son âme ; lui présentait vivante, dans la pratique, la seule voie qui conduit à Dieu, à la communion avec le ciel : et chacun se sentait naturellement attiré par la vérité qui répondait à ses aspirations les plus intimes. Se convaincant de sa propre faiblesse, le pèlerin épuisé apprenait à apprécier les secours que Jésus-Christ a déposés dans son Église pour nous soulager dans notre voyage, faciliter notre salut, nous aider enfin à maintenir en nous dans sa pureté la vie intérieure au milieu des difficultés qui s’opposent à cette vie, et à nous la faire recouvrer quand elle est perdue ; il sentait ainsi peu à peu le besoin de profiter de ces aides 123 et de sceller enfin le changement intérieur en faisant aussi son entrée visible dans le giron de l’Église.

La parole de Towianski n’était pas le raisonnement qui fatigue et dessèche : c’était l’esprit qui émeut, réchauffe et vivifie, qui dilate l’âme et l’élève à la hauteur d’où toute chose devient claire, et où on la voit dans son enchaînement logique et sa naturelle harmonie. Au contact de cette chaleur céleste toute difficulté se résolvait ; on recouvrait l’unité de la foi par l’unité de l’esprit ; on comprenait que le dogme des dogmes est le devoir d’aimer et de se sacrifier sans cesse (autant que le permet la faiblesse humaine), comme Jésus-Christ aimait et se sacrifiait, et que sur cette voie on acquiert peu à peu l’esprit, la vie, le sentiment juste des vérités d’un ordre supérieur, que Jésus-Christ à révélées à l’homme pour lui faciliter son salut.

C’est de cette manière que Towianski convertissait les incrédules, et ramenait les dissidents à l’unité ; que dans beaucoup de laïques et de prêtres il ranimait la foi affaiblie, purifiait et élevait leur âme, les préparant à une conception plus profonde et plus large des vérités révélées, et les remplissait de courage et de joie 124.

C’est précisément parce que chaque sentiment, chaque parole, chaque action découlait chez lui de ce pur et ardent foyer intérieur, qu’il était entré dans la vraie liberté des enfants de Dieu. Avec cette sainte liberté, il était à même de manifester et de défendre devant l’autorité de l’Église, dans l’esprit et les conditions chrétiennes, les trésors célestes dont il avait été fait le dépositaire et l’apôtre pour les temps actuels.

On a pu remarquer cette plénitude du caractère chrétien dans ses rapports avec l’autorité de l’Église et dans plusieurs des actes et des écrits précédemment cités. Parmi de nombreux exemples, il est à propos de reproduire ici l’entretien qu’il eut en 1858 avec Mgr Bovieri, alors nonce apostolique auprès de la Confédération helvétique.

Dans le premier chapitre, j’ai parlé d’un admirable résumé de l’Œuvre de la Rédemption à travers les siècles et de son application à l’époque présente, qu’en janvier 1841 Towianski avait fait sur le champ de bataille de Waterloo au général Skrzynecki. Celui-ci, enthousiasmé, le pria de lui confier momentanément, et d’une manière confidentielle, ces notes tracées rapidement pour l’usage personnel de leur auteur, qui n’avait pas même eu le temps de les relire. Soustraites ensuite à Skrzynecki et publiées sans le consentement et contre l’évidente intention de l’auteur sous le titre Biesiada (le banquet), elles fournirent plus tard au prêtre Pierre Semenenko la matière d’un livre intitulé Towianski et sa doctrine. Citant inexactement quelques passages isolés et opposant à chacun les points dogmatiques avec lesquels il trouvait ces passages en contradiction, Semenenko, en même temps qu’il dénaturait le texte, faussait l’esprit dans lequel Towianski l’avait présenté. Ce fut sur une pareille publication que Towianski fut jugé, sans que personne se souciât de l’entendre ni de connaître la question à sa source. Les notes le Banquet furent mises à l’Index, et de même plus tard les lettres et les témoignages de l’Abbé Dunski, publiés après sa mort.

En 1858, le Nonce apostolique auprès de la Confédération helvétique, Mgr Bovieri, reçut de Rome l’ordre de se rendre à Zurich et d’y voir Towianski : ce qu’il s’empressa de faire. La conférence dura une heure et demie ; je rappellerai tout ce qui en fut noté d’après le récit que Towianski en fit lui-même à la prière de ses amis.

Le Nonce commença par lui communiquer la lettre de Rome dans laquelle il lui était enjoint de décider Towianski à se soumettre au décret de la Congrégation de l’Index relatif aux deux brochures : le Banquet et Dunski ; d’engager ceux qui lui étaient unis à en faire autant ; enfin d’en donner l’assurance par écrit au Saint-Siège, lequel (disait-il) pour sauver son honneur n’avait pas mis son nom dans le décret.

Towianski pria le Nonce de vouloir bien remercier le Saint-Siège pour cette condescendance. Le Nonce, avec une satisfaction visible, promit de le faire. Ensuite avec bienveillance et même avec cœur, il l’appela au nom du Pape à obéir à l’Église : il lui dit que Jésus-Christ ne peut pas agir par l’organe d’un laïque ; que tout ce qui est révélé à un laïque vient du mauvais esprit, et lui promit que s’il obéissait à l’Église, dont les décisions sont toutes confirmées par Jésus-Christ, il lui procurerait les moyens de parler au Saint-Père, de lui communiquer ses écrits.

Ce sujet fut la matière d’un long entretien, dans lequel Towianski, sans réfuter ni discuter, montra comment l’amour et la fidélité à l’Église de Jésus-Christ lui imposaient l’amour et la fidélité à tout ce qui élève cette Église : et manifesta en même temps sa douleur de voir que les ministres de l’Église sont souvent hors de cette Église vivante. Il montra les responsabilités qu’ils assument en rejetant la chose de Dieu : les difficultés qui peuvent en résulter pour eux-mêmes, pour leurs subordonnés, pour toute la chrétienté : que tout ce qu’il présente n’est pas contraire aux enseignements de l’Église ; que l’autorité et l’obéissance sont nécessaires ; qu’ici cependant il y a un cas exceptionnel, car il s’agit de la manifestation de ce que Dieu exige actuellement afin que l’Église puisse s’élever et l’humanité progresser ; mais que, malheureusement, les pasteurs de l’Église n’ont recueilli leurs informations que parmi ses ennemis. Il lui ouvrit franchement son âme, lui racontant comment, pour obéir à Dieu, il avait quitté son pays et avait eu le courage d’entreprendre une mission au-dessus de ses forces.

Mais le Nonce, coupant court à ses observations, ramena l’entretien sur les deux publications mises à l’Index.

Quant à l’écrit le Banquet, Towianski lui expliqua le caractère et la destination de ces notes, ce qui devait nécessairement les rendre imparfaites : la façon dont elles avaient été soustraites et publiées contre sa volonté. Il se montra reconnaissant de ce qu’en arrêtant leur diffusion, on eût paralysé l’action des prêtres hostiles aux desseins de la miséricorde de Dieu 125.

En ce qui concernait la brochure Dunski, il répondit :

« – Quoique je ne l’aie pas écrite moi-même, néanmoins, n’y trouvant rien de contraire à la vérité et à l’enseignement de l’Église, je ne puis, en conscience, la condamner. Comment pourrais-je condamner la brochure tout entière, puisque l’autorité de l’Église elle-même n’a trouvé que deux ou trois passages contraires à son enseignement, et cela seulement à cause de la forme de l’expression ? »

Le Nonce admit qu’il en pouvait être ainsi, mais ajouta :

« – Quoique je ne l’aie pas lue, cependant par obéissance je la condamne.

« Connaissant votre vie (poursuivit-il), je vois que vous possédez les vertus catholiques ; que vous aimez la paix, la concorde ; que vous pouvez être l’apôtre de ces vertus. Par amour de Dieu, pour le salut de votre âme et de ceux qui vous suivent, manifestez donc ces vertus par l’action. L’action est d’obéir à l’Église et de condamner les livres que l’Église a condamnés. »

Towianski répondit que le désir et l’effort de toute sa vie était de pouvoir obéir aux pasteurs de l’Église et de donner ainsi l’exemple de l’obéissance ; qu’il éprouve une grande douleur lorsqu’il se trouve dans l’alternative de ne pouvoir leur obéir ; qu’il ne cesse de prier Dieu d’éloigner de lui cette contrariété, afin de pouvoir s’unir à l’autorité ecclésiastique et lui obéir en tout.

« – Je vois (repartit le Nonce) que vous êtes apôtre de l’obéissance ; montrez-la donc en action. »

« – Je le désire, je le demande et ne cesserai de le demander à Dieu. »

« – Que dirai-je donc de vous au Saint-Père ? »

« – J’espère que vous êtes convaincu, mon Père, que tout ce que je vous ai dit vient du fond de mon âme ; car je ne sais parler autrement. Rapportez donc mes paroles au Saint-Père, et faites-lui part de l’opinion que, d’après votre conscience, vous avez conçue de moi. »

« – Je lui assurerai que vous êtes vertueux, pieux, que vous aimez l’Église, que vous en êtes le fils ; mais que dirai-je sur le point principal et unique, l’obéissance à l’Église ? »

Un long silence suivit ces paroles ; le Nonce l’interrompit le premier :

« – Formulez vous-même la réponse que je dois donner. »