Miguel de Unamuno
par
DANIEL-ROPS
« Il faut semer chez les hommes des germes de Doute,
de méfiance, d’inquiétude et même de désespoir... »
Soliloques et Conversations.
« Mon œuvre... est de combattre tous ceux qui se résignent... ;
c’est de les faire vivre tous inquiets et hésitants. »
Le Sentiment Tragique de la Vie.
C’EST une destinée curieuse que celle de cet homme. Il s’est toujours tenu fort éloigné de ces luttes vulgaires que nous appelons politique ; il a toujours vécu dans une grande et studieuse solitude, cherchant à réaliser une œuvre durable, une œuvre qui ne s’adresse qu’à l’individu, nullement à la foule ; et il se trouve exilé aujourd’hui sous prétexte qu’il a attaqué, politiquement, le régime dictatorial de son pays espagnol. Bien mieux : ce chrétien passionné, pour qui seul compte le problème catholique de l’immortalité de l’âme, une fois débarqué en France, a été promené comme un drapeau par quelques journalistes « avancés » et matérialistes qui, assurément, ne l’avaient jamais lu ! La vie de Don Miguel est remplie de paradoxes, ou mieux d’apparences de paradoxes. On aime à se demander ce que penseraient les nouveaux amis d’Unamuno, ceux de nos journaux de gauche, si on leur plaçait sous les yeux des phrases comme celle-ci : « Les démocraties ne m’enthousiasment pas... » et « Je hais toutes les sottises, la conservatrice et la libérale, la carliste et la socialiste ». Ne regrettons pas cependant, pour les lettres européennes, que Don Miguel ait subi ces tribulations. Si douloureuses qu’elles soient pour lui, elles ont eu, comme conséquence, l’inappréciable mérite de provoquer autour de son nom un mouvement de curiosité qui nous a permis de le mieux connaître. S’il était testé dans sa chaire de grec de Salamanque (qui fut « appelée dans le monde entier mère des sciences », dit Cervantès, mais il y a bien longtemps de cela), recteur de l’Université, il n’eût été connu que d’une élite, ce qui, certes, serait loin de nous apparaître comme un mal, mais on n’aurait pas multiplié sur sa personne et son œuvre, comme on fait depuis deux ans, les notes et les articles, et l’on n’eût pas réalisé ces nombreuses traductions qui permettent au public français de s’intéresser sans peine à cette attachante figure 1.
Au reste, Don Miguel n’est pas un héros pour chroniques de journal. Il est trop malaisé d’aborder son œuvre ; on ne saurait le faire à la légère. Et puis que dire d’un homme qui avoue : « Mon histoire est celle de mes études ; ma carrière celle de mes livres » ? Surtout quand cela même est faux, par excès de vérité. Car on a, ne sachant plus que dire et faute d’oser analyser son œuvre, tracé de Miguel de Unamuno un portrait fort conventionnel. Après en avoir fait un polémiste politique en lutte avec la dictature (en réalité la lettre où il blâmait l’orientation nouvelle de l’Espagne était confidentielle et fut publiée en République Argentine, sans son autorisation), on en a fait un rat de bibliothèque, vivant toujours au milieu d’in-octavos, et on a mis lourdement l’accent sur son « érudition ». On sait ce que ce mot veut dire dans la bouche des ignorants. Eh, bien sûr, Don Miguel est un des érudits les plus prodigieux de notre temps. Il connaît le latin, le grec, le sanscrit et l’hébreu ; il lit dans leurs textes originaux les œuvres espagnoles (castillanes et catalanes), portugaises, françaises, italiennes, anglaises, allemandes et danoises. Il a appris cette dernière langue, à l’âge de soixante ans, pour pouvoir aborder directement Kierkegaard. Encore devons-nous oublier quelques témoignages d’une « érudition » qui lui permet aussi bien de discuter d’un scotisme de Burns que de citer, au courant de la plume, une formule de chimie. Mais entendons-nous. Ce qui, chez autrui, suffirait à devenir la fin d’une vie, n’est pour lui qu’un moyen. Il est comme ces pianistes qui jouent avec un sentiment si émouvant qu’on oublie de penser qu’ils ont un mécanisme parfait.
Un homme purement livresque, ce Don Miguel frémissant, toujours passionné ? Certes non. Physiquement même, c’est faux. Et lui-même, à plusieurs reprises, a écarté les légendes qui le font vivre « toujours enfermé dans sa bibliothèque, enterré parmi les livres, loin de toutes gens, et cela faute d’avoir le sens de la réalité ». L’idée chez lui n’est jamais livresque, elle est chair et sang. Professeur, il hait le dogmatisme stérilisé des professeurs. Les livres, comme les idées, ne sont pour lui que des instruments, et si sa vie n’a guère d’aventures, que d’orages secrets se dissimulent au fond de ce cœur, et dont nous ne percevons que les échos !
Ce qu’il nous a livré de sa vie nous le prouve. Ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, qui sont traduits en italien mais pas encore en français, nous montrent en lui un enfant sensible, un adolescent à la fois volubile et tourmenté, un homme enfin pour qui le monde secret existe seul. Il avait, étant jeune, auprès de ses camarades, la réputation d’être sérieusement toqué : on sait ce que parler veut dire, et parler dans une ville de province. Mais, tout petit, il manifestait une dose de sensibilité rare. Né à Bilbao, en pays basque 2, il avait dix ans quand, en 1874, il assista au bombardement de sa ville natale, évènement des guerres carlistes. Il en fut très frappé, et peut-être y a-t-il là l’explication de cet indéfectible attachement qu’il témoigne à sa petite patrie basque. C’est à Bilbao qu’il vécut ses premières années d’enfance, aimant à rêver dans ce beau cadre de mer et de montagne, laissant voguer à sa guise une imagination déjà singulièrement active. Puis ce furent les années de collège, pendant lesquelles il se prépara, avec une « voracité intellectuelle » sans bornes, à apprendre le plus possible, n’importe quoi, tout. Ce travail le conduira au métier de professeur dans lequel il excelle, et lui vaudra d’être nommé, jeune encore, à cette Université de Salamanque où il assura, trente années de suite, deux cours, l’un de littérature grecque, l’autre de linguistique comparée du castillan aux autres langues romanes.
Cette période des études qui, pour tant d’entre nous, demeure une zone poudreuse de la vie, se trouva pour lui toute remuée par les frissons d’une âme en perpétuel tourment. Dès sa jeunesse il se heurta au mur des réalités de la vie et, se repliant sur lui-même, en éprouva une longue crise d’inquiétude.
Dans son roman Paix en la guerre, qui est un récit des premières guerres carlistes, il se met en scène sous le nom de Pachico Zabalbide. C’est lui, Unamuno, à l’époque de ses crises inquiètes. Nous le voyons, méditant interminablement devant la flamme dansante d’une bougie ; puis, à l’époque où les premières études philosophiques développent en lui le goût de la discussion, s’empêtrant dans les rets du dilemme foi et raison. Un dimanche matin, après la messe, « il se demanda quel sens cet acte avait pour lui, maintenant, et dès lors il s’en abstint : cela se fit, sur le moment, sans aucun déchirement sensible, comme la chose la plus naturelle du monde » 3, mais bientôt à ce calme trompeur succéda le tourment. Le conflit se noua en lui, et son âme se trouva aiguillonnée par l’épouvantable question que les lâches cherchent à oublier, celle de la mort. À partir du moment où il comprit que « l’enfer lui faisait moins peur que le néant », toutes ses recherches anxieuses s’orientèrent vers une seule lumière, l’espoir de la survie. Puis, peu à peu, « il se guérit lentement, avec des rechutes, de sa terreur de la mort, qui se mue en inquiétude devant la brièveté de l’existence », en une inquiétude féconde, d’où est sortie sa conception essentielle du sentiment tragique de la vie. Ainsi « la crise religieuse, dit Mme André Corthis, qui commença pour lui vers la seizième année, évolua d’abord vers une espèce de protestantisme libéral et vint aboutir, vers la vingtième année, au nihilisme absolu. Mais est venue peu à peu la grande inquiétude, la faim atroce qui ne s’apaise jamais ».
Dans le bref récit de cette vie, il est un point sur lequel il sied d’insister quelque peu : sur le caractère à la fois basque et espagnol de son être et sur les conséquences que ce syncrétisme ethnique eut sur son œuvre, – sans cependant tomber dans les exagérations des écoles qui font de l’artiste la simple expression d’une race ou d’un milieu.
Basque il est, et basque il n’oublie pas de se proclamer. Mais s’il revient souvent, avec amour, sur Bilbao, s’il ne manque jamais de signaler ce que le monde doit aux Basques, et notamment ce que le catholicisme d’un Pascal dut aux Basques Saint-Cyran 4 et Ignace de Loyola, ce n’est point par un vain souci de particularisme local. Il aime l’Espagne, il aime physiquement la tristesse de cette plaine désertique de Castille, « une nature qui ne récrée pas l’esprit » ; il a un patriotisme castiza, de bonne race, patriotisme qui est précisément la cause de son exil actuel, et en plusieurs endroits de son œuvre il a soutenu que les Basques sont plus espagnols que les Castillans eux-mêmes, parce qu’ils ont dû apprendre volontairement la langue castillane, parce qu’ils sont espagnols de consentement, non de coutume, – comme on pourrait dire qu’en France les gens de Savoie, de Nice et d’Avignon sont plus français que ceux de Paris.
M. Salvador de Madariaga a rapporté ce mot de Don Miguel : « Le Basque est l’alcaloïde du Castillan » et il ajoute : « Il serait plus juste de dire : un des alcaloïdes. » Car si l’on analyse le caractère espagnol, on découvrira en lui deux pôles dominants : le Basque, riche de force de concentration, de substance, de vigueur, et l’Andalou, mieux doué quant au pouvoir d’observation, à la grâce, à la forme. » Don Miguel possède bien en lui ces deux pôles (si l’on met de côté la grâce et la forme dont il fait fi) et à le bien observer on distingue en lui deux tendances quasi opposées, l’une qui est méridionale, l’autre qui est purement nordique. Ce dualisme, il le doit à sa nationalité espagnole et à son origine basque. « Son éternel conflit, dit encore M. de Madariaga, entre la foi et la raison, entre la vie et la pensée, l’esprit et l’intellectuel, le ciel et la civilisation, c’est le conflit de l’Espagne elle-même. Pays frontière (comme la Russie) où l’Orient et l’Occident mêlent leurs ondes spirituelles, l’Espagne oscille sans repos entre deux philosophies de la vie. En Russie, ce conflit émerge dans la littérature au cours du XIXe siècle, lorsque Dostoïevski et Tolstoï représentent la tendance orientale et que Tourgueniev se fait l’avocat de l’Occident. En Espagne, pays moins conscient de lui-même, et où, d’ailleurs, le mélange de l’Orient et de l’Occident est beaucoup plus intime, parce qu’ils ont trouvé un solvant commun dans la civilisation latine, le conflit est moins éclatant, moins visible à la surface. Aujourd’hui Ortega y Gasset est notre Tourgueniev – non sans variations ; Unamuno est notre Dostoïevski, mais douloureusement pénétré de la force de l’idéal contraire. » Cette superposition d’influences se trouve encore précisée par le caractère basque de son côté, car, si l’on en croit le critique catalan si averti qu’est M. Joan Estelrich, « Unamuno, comme tous les Basques essentiels, est éloigné de la latinité. Il y a en lui une conscience nordique, un esprit dense, une intelligence concentrée. » Si bien qu’on peut, en poussant les choses à fond, dire de lui que c’est à la fois un Africain et un Nordique.
Africain, certes. « Il y a du saint Augustin en lui », dit excellement M. Jean Cassou. El lui-même se dit africain, peut-être, comme le suggère Mme Mathilde Pomès, pour « rejeter cette épithète vague, composite, douceâtre et pour tout dire démocratique d’européen dont on aurait été tenté de l’affubler. » Mais nordique par la concentration de sa pensée, par la vigueur singulière avec laquelle il prend conscience de sa propre personnalité. Il appartient à cette race nordique dont le P. Hyacinthe Loyson (pour qui Unamuno a la plus grande admiration) écrit qu’elle est « la race de la famille morale et forte, la race de la personnalité énergique et libre, la race du christianisme individuel ».
Au reste, les plus grandes influences qu’il ait subies au moment de son âge mûr, quand la conception fut ancrée en lui du sentiment tragique de la vie, sont nordiques : Ibsen, Jacobi, Kierkegaard. En Jacobi il trouva un appui, et finit par adopter la théorie du « salut » telle qu’il l’a exposée ; en Ibsen il a admiré l’individualisme forcené, l’homme de Solness, de Brand surtout, dont il placera une phrase en tête de son essai sur la foi ; en Kierkegaard il retrouva le christianisme individualiste et agonique qui lui est cher, l’attitude « je suis le centre de l’Univers » qu’il a prise lui-même après le philosophe de Copenhague, la même faim d’immortalité qui le dévore. Entre ces nordiques et lui, il y a un parallélisme frappant. Mais qui, au reste, ne va pas sans dissemblance. Où Kierkegaard voit en Dieu confusion des âmes, Unamuno voit fusion volontaire. Et quand Ibsen veut faire apparaître l’inconscient, ce qui est, en fin de compte, le but de tous ses drames d’idées, Unamuno s’écarte de lui. Après avoir été très ibsénien, il semble qu’il le soit moins et que davantage (c’est Kierkegaard et Strindberg qu’il faut ici invoquer) il réserve maintenant sa place au mystère. Il n’écrirait sans doute plus maintenant cette phrase de L’Essence de l’Espagne : « Nous pensons aujourd’hui avec les concepts qu’engendra le peuple romain, et le meilleur de notre pensée consiste à rendre conscient ce qui chez lui parvint à l’inconscience. » Cette conception un peu simpliste des complications de l’être, Unamuno l’a dépassée. Don Miguel a utilisé toute sa vie à se dépasser lui-même.
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« L’élévation dont une âme devient capable, dit sainte Angèle de Foligno, se mesure à la profondeur de l’abîme où elle a ses racines et ses fondations. » Il n’y a pas bea