L’Ange du Jugement
SAINT VINCENT FERRIER

(1350-1419)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Marianne Constance de GANAY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La seule raison d’être du présent article, c’est que nous célébrons, en cette année 1919, le cinquième centenaire de la mort de saint Vincent Ferrier.

Malgré tant de livres, tant de discours, tant de tableaux, ce grand saint est encore très ignoré. Devant ceux pour lesquels son nom ne présente qu’une idée confuse, nous voudrions esquisser brièvement sa physionomie, heureux si nous parvenons à provoquer chez quelques lecteurs le désir de consulter des biographes plus autorisés.

Entre les milliers de saints qui peuplent le ciel et dont chacun reflète un aspect différent de la Perfection Incréée, les uns expriment la miséricorde, d’autres la justice. En ceux-ci le Saint-Esprit a versé plus abondamment le don de piété ; en ceux-là, le don de crainte. Il y a les doux ; il y a les forts ; il y a les aimables ; il y a les terribles. Non pas que les doux soient faibles, ou que les forts soient durs. Non pas que les aimables soient flatteurs, ou les terribles décourageants. La charité divine, en les animant tous, met en chacun une mesure délicatement pondérée de vertus qui sembleraient devoir s’exclure, car, quel que soit l’élément prédominant, ce qui le domine encore c’est l’amour divin et par conséquent l’amour des hommes.

Les saints terribles ne sont donc pas dénués de douceur ; les aimables sont capables d’énergie et même de sévérité. Qui a été plus doux que saint François de Sales ? Qui a rendu la perfection plus attrayante, au premier coup d’œil, plus facile ? Cependant, ne nous y trompons pas : le renoncement que l’évêque de Genève demande en souriant à une dame de la cour est, si on y regarde de près, aussi universel, aussi héroïque que celui qu’exigeait de ses disciples un solitaire de la Thébaïde.

Saint Vincent Ferrier est un terrible. C’est l’Ange du Jugement. Dieu lui a donné pour mission de parcourir l’Europe, de parler surtout aux peuples, de leur redire pendant trente ans sans se lasser l’importance du salut, l’aveuglante clarté du jugement final, l’éternité de l’enfer.

Son influence a été prodigieuse. Les conversions qu’il a obtenues se chiffrent par dizaines de mille. Les miracles par lesquels il a appuyé sa parole ne se comptent pas. Lorsqu’on lit sa vie dans l’ouvrage magistral que lui a consacré le R. P. Fages, son historien le plus récent, le plus documenté, le plus complet, on est comme étourdi 1. Si on osait, on dirait qu’on finit par être écrasé, lassé, de tout ce surnaturel. Et cependant, cet homme terrible est bon, doux, aimable. Il a pitié, non seulement des âmes, mais des corps. Lui qui traite le sien si durement, il guérit ceux des autres. Lui qui mange à peine, il multiplie le pain, le vin. Il fait jaillir des sources. Il bâtit des ponts. Il ne demeure étranger à aucune misère. Il ne rebute ni les petits ni les humbles.

Le seul point sur lequel il ne fait aucune concession, c’est sa vocation. Il est l’Ange du Jugement ; il le sait ; son existence entière est ordonnée à cette seule pensée. Malgré ce qu’elle a d’austère, c’est par elle précisément qu’il attire les foules, les amène à Dieu, les lui garde, comme ne le feront jamais les amateurs de compromis, qui espèrent se faire mieux écouter en offrant aux âmes un christianisme édulcoré, une religion riche de sentiments, pauvre de sacrifices.

 

 

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Vincent Ferrier naquit à Valence, en Espagne, le 23 janvier 1350. À dix-sept ans, il entra au couvent des Dominicains de sa ville natale pour y commencer ces longues années de prière, de pénitence, d’étude acharnée, base obligatoire de la formation de tout Dominicain, de tout apôtre. Saint Jean-Baptiste, le précurseur du Christ, le modèle des prêcheurs, ne préluda-t-il pas à sa vie publique par sa retraite au désert ? Jésus lui-même ne passa-t-il pas trente ans dans la vie cachée ? Aucun de ceux qui ont exercé un apostolat fécond ne s’est dispensé d’une préparation sérieuse : dans l’Église de Dieu, c’est par le silence qu’on apprend à parler. Nous ne serons donc pas surpris de la devise du jeune Vincent : Cella mihi cœlum 2.

Il se prépara par tous les renoncements de la vie religieuse. Ses études furent suivies d’un enseignement théologique qu’il donna d’abord à l’université de Lérida, puis au clergé de Valence. En 1378, il fut ordonné prêtre ; en 1388, investi du titre de Maître en Théologie, le grade le plus élevé de son Ordre. En 1398, après qu’il eut déjà donné des prédications qui eussent suffi à remplir une vie ordinaire, et après une maladie qui le mit à deux doigts du tombeau, il reçut de Dieu même la consécration de sa mission. Notre-Seigneur lui apparut, le guérit et lui ordonna de parcourir les royaumes et les cités pour annoncer le jugement universel, en l’assurant que le secours divin ne lui ferait jamais défaut 3.

 

 

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Jetons un regard sur la situation de l’Europe à l’heure où Vincent Ferrier s’apprêtait à en faire la conquête pacifique.

Le XIVe siècle touchait à sa fin. Jamais l’Église n’avait paru dans une situation humainement plus désespérée. Il y avait, en apparence, deux papes : à Rome, Boniface IX ; à Avignon, Benoît XIII. Lequel était le pontife légitime ? L’Église s’est depuis prononcée pour le premier. Cependant saint Vincent Ferrier était l’ami et le confesseur du second ; le dévouement, l’obéissance même, qu’il eut pour lui ne mirent pas obstacle à sa canonisation, tant fut évidente son entière bonne foi.

La France paraissait aussi malade que l’Église. Son roi Charles VI ne savait ni ne pouvait la défendre contre l’Angleterre, dont les armes, avec Richard II, puis Henri IV, étaient partout triomphantes.

Mêlées à toutes les nations tout en restant distinctes d’elles, étaient trois catégories d’auditeurs auxquelles saint Vincent se dévoua plus particulièrement. Certes, il prêchait à tous, comme il prêchait partout. Légat du Christ, ainsi qu’il s’intitulait lui-même, il se devait à toutes les âmes pour lesquelles le Christ a versé son sang. Mais il a évangélisé plus spécialement les Juifs, les Maures et les Vaudois.

Les Juifs étaient nombreux en France, en Espagne, en Italie. Partout, ils formaient une communauté à part, ayant ses lois, ses usages, ses chefs, et, dans les grandes villes, son quartier séparé. Juifs et chrétiens se haïssaient, s’accusant mutuellement des plus noirs forfaits. Malgré cela, ils ne pouvaient se passer les uns des autres. Les Juifs, ne vivant que de commerce et de finance, seraient morts de faim s’ils n’avaient eu des victimes à écorcher. Les chrétiens, les gouvernements surtout dont les coffres étaient mis à sec par les guerres, subissaient en maugréant, mais sans révolte, des prétentions dont l’outrecuidance allait sans cesse grandissant, jusqu’à ce que la fortune publique passât petit à petit et sans bruit aux mains de ceux que, par-dessus le marché, il fallait saluer comme des bienfaiteurs.

De temps à autre survenait une crise. Devant des exactions plus odieuses que de coutume, les chrétiens se révoltaient. Ils envahissaient le quartier juif et s’abandonnaient à des représailles que les magistrats essayaient en vain d’arrêter et que l’Église même ne parvenait pas toujours à empêcher par un rappel énergique aux lois de l’Évangile.

L’Église armait le bras séculier quand les Juifs persécutaient les chrétiens, quitte à protéger les Juifs lorsque les chrétiens les persécutaient. Mais il n’y avait pas que des persécutions : il y avait pire. Des deux côtés on voulait faire des prosélytes et on s’y prenait trop souvent par l’intimidation, les menaces, ou au contraire par l’appât du gain. La conviction sincère n’avait pas grand-chose à y voir. Les pauvres convertis, qu’ils vinssent d’un côté ou de l’autre, étaient, – comme partout les transfuges –, aussi mal vus par leurs nouveaux coreligionnaires que par les anciens. Il n’était pas rare que les vexations ne leur fissent reprendre le culte qu’ils avaient renié, d’où haines de famille, baptêmes forcés, chrétiens excommuniés, simonie, délation, mariages clandestins, toute la gamme des situations inextricables.

Ce qui était vrai des Juifs l’était aussi des Maures, avec ceci en plus que, Mahométans, ils ne se contentaient pas de tolérer le relâchement des mœurs : le Coran absolvait, encourageait, récompensait toutes les voluptés, tandis que l’esclavage rendait à peu près impossible le retour à la foi ancienne. Pour secouer le joug, il fallait envisager le martyre.

Les Vaudois présentaient un autre piège. Issus des Albigeois et, par ceux-ci, des Manichéens, ils pratiquaient des abominations sans nom en les couvrant très habilement des apparences d’une austérité admirable. Au nom de cette austérité, ils accusaient les catholiques de tous les crimes qu’eux-mêmes pratiquaient en secret, et attiraient à eux les âmes droites, naïves, toutes désignées pour être leur proie.

Les Juifs étaient partout, surtout dans les ports et les villes commerçantes ; les Maures, dans tout le midi de l’Espagne ; les Albigeois, dans toute la partie méridionale de la France qu’avait évangélisée saint Dominique ; les Vaudois, dans les hautes vallées des Alpes où ils existent encore et où, sous l’influence de la Réforme, ils ont adopté le principe du libre examen, aboli le sacrifice, et, par suite, le sacerdoce. Les Vaudois étaient une population rustique, ignorante, adonnée au culte du soleil : saint Vincent en triompha par un apostolat plein de patience et de douceur, mais non sans que sa vie ait été bien des fois menacée par ces hommes d’une race violente et vindicative. Les Juifs et les Maures, plus policés extérieurement, aussi cruels au fond, et de plus mauvaise foi, possédaient des écoles où enseignaient des docteurs âpres, tenaces dans la discussion, ergotant des journées entières sur un texte. Pour les désarçonner, il fallait n’être pas novice en philosophie, en dialectique et même en sciences naturelles. Vincent Ferrier amena au baptême un grand nombre des principaux, et la conversion de ceux-ci entraîna celle de beaucoup de leurs disciples.

 

 

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La manière de voyager de l’apôtre était toujours la même : il allait d’abord à pied ; plus tard, lorsque ses infirmités l’y contraignirent, à âne. Approchait-il de sa destination, il s’agenouillait dans la poussière, demandant à Dieu la bénédiction pour sa parole, semblable en cela à son Père saint Dominique, lequel n’entrait pas dans une ville sans avoir supplié le Seigneur de ne pas la maudire à cause de lui, car il se regardait comme un pécheur digne de la colère céleste et le rebut du monde. Saint Vincent, dans ses courses apostoliques, s’éloignait le moins possible des prescriptions de son Ordre relatives à la vie régulière. C’est pour cela que nous le voyons se lever chaque nuit à 2 heures afin de réciter l’office. Il y ajoutait par dévotion le psautier tout entier et faisait suivre celui-ci, par dévotion encore, d’une sanglante discipline. C’est aussi pour se conformer à la vie du couvent qu’il chantait la messe tous les jours, à 6 heures en été, à 7 en hiver. Il la faisait précéder, tous les jours également, de la confession.

Après la messe venait le sermon qui durait trois heures ; ensuite la bénédiction des malades, la réconciliation des ennemis. Le dîner, son seul repas dans les vingt-quatre heures, avait lieu vers 1 heure. Il va sans dire que son abstinence était perpétuelle ; son jeûne ne l’était pas moins, puisqu’il ne mangeait qu’une fois par jour.

Sa maigre réfection de pain et de poisson, avec un peu de vin coupé d’eau, était suivie de la fin de l’office, après lequel recommençait l’interminable défilé des clients et la visite des communautés cloîtrées. Les jours de déplacement, la route se faisait à la fin de l’après-dînée ; mais, où qu’il fût, chez les rois comme chez les paysans, Vincent Ferrier se retirait à 8 heures. Son premier soin, alors, était de faire la marque de l’office, c’est-à-dire de préparer liturgiquement l’office du lendemain afin de le mieux dire, puis de composer, soit en écrivant, soit en dictant, la prédication prochaine invariablement basée sur un texte du jour. Il se couchait à 9 heures. Et ce fut ainsi pendant trente ans, avant comme après la guérison miraculeuse où Notre-Seigneur confirma sa mission.

La splendide restauration grégorienne à laquelle notre génération a le bonheur d’assister devrait prendre saint Vincent pour l’un de ses patrons. Nous l’avons dit, il chantait la messe tous les jours parce que, présent au couvent, il eût été astreint à entendre la messe conventuelle chantée, tout en demeurant libre de dire ou d’omettre sa messe privée. Outre cette raison, nous savons par les témoignages contemporains que la messe était le point culminant de sa journée et qu’il la voulait entourée de toutes les beautés du culte. Dès le début de ses pérégrinations, il eut soin de se faire accompagner de chantres, prêtres, soigneusement exercés et pourvus d’instruments de musique 4. Ainsi, cet ascète extraordinaire, qui se refusait tout, ne se refusait pas ce qui devait l’aider à s’élever plus facilement vers Dieu, et contribuait à la gloire du Seigneur.

Comme on vient de le dire, il ne voyageait pas seul, tant s’en faut. C’était tout un peuple qui le suivait : ce qu’on nommait Sa Compagnie. Elle se composait en premier lieu d’un grand nombre de prêtres qu’il chargeait d’instruire d’abord, puis de réconcilier avec Dieu, les milliers de gens que sa parole convertissait. Seul, il n’y eût pas suffi. Parmi ces convertis, bon nombre se massaient, eux aussi, à sa suite, quelques-uns pour le reste de leur vie, d’autres, en plus grand nombre, pour un temps donné, par exemple pendant que le saint parcourait leur pays. Il y avait des hommes, des femmes, des enfants. Tout ce monde était incroyablement discipliné. Chaque catégorie d’individus avait ses chefs, son règlement. L’oisiveté était sévèrement bannie : on travaillait pour pourvoir à sa subsistance ; on priait, on organisait des manifestations de pénitence dans les villes où on séjournait et principalement les processions de flagellants qui se faisaient la nuit, à la lueur des torches, au chant de mélopées douloureuses dont saint Vincent avait composé les paroles. Elles avaient trait, pour la plupart, à la Passion de Notre-Seigneur, à la contrition, au jugement dernier.

Les membres de la Compagnie portaient le classique habit du pèlerin aux couleurs dominicaines, le blanc et le noir. Malgré leur nombre (150 à 300 pour ceux qui étaient officiellement embrigadés), on ne vit jamais aucun scandale ; tout se passait avec ordre, gravité, décence. Ces flagellations publiques auraient dû engendrer beaucoup de désordres si elles n’avaient été que l’expression de cette exaltation morbide dont on trouve des exemples chez certains hérétiques. Cependant, comme elles procédaient de l’esprit de foi, elles étaient un acte de religion, une satisfaction, une expiation du péché. Elles étaient un remède aussi contre des rechutes dont la facilité est pour le converti sincère la cause d’une inquiétude persistante.

Mais, demandera-t-on, comment cet homme, qui pendant trente ans parcourut l’Europe, de Grenade à Bruxelles et de Milan à Quimper, pouvait-il se faire comprendre partout ? Nous avons son propre témoignage qu’il ne savait que le valencien, le latin et un peu d’hébreu ; nous avons aussi le témoignage de ceux qui ont comparu au procès de canonisation, gens de tout âge, de tous pays. Leur assertion unanime est que chacun comprenait le saint comme si celui-ci eut parlé sa propre langue. Écoutons un vieil auteur, écho lui-même d’un auteur plus ancien :

« Le pourpris des églises était trop petit pour contenir l’affluence de ses auditeurs. Les miracles dont Dieu le favorisait redoublaient la foule. Ils lui étaient si fréquents qu’aucuns n’ont pas feint d’écrire de lui qu’il dépensait une heure tous les jours pour la guérison extraordinaire des languides, et combien qu’il n’usât d’autre langue que l’espagnolle, si est-il qu’elle était rendue universelle et entendue en sa bouche de toutes les autres nations 5. »

 

 

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Pourrait-on parler de saint Vincent sans raconter quelques-uns de ses miracles ? Ce serait tracer de lui un portrait bien infidèle, car il fut thaumaturge extraordinaire plus encore que missionnaire infatigable.

On trouverait, à la rigueur, d’autres prédicateurs ayant, eux aussi, parcouru sans trêve ni repos d’immenses espaces, et, au premier rang, ses frères en religion Hyacinthe, l’apôtre des Slaves, et Louis Bertrand qui porta la foi dans le Nouveau Monde, en cette partie septentrionale de l’Amérique du Sud appelée au XVIe siècle la Nouvelle-Grenade et aujourd’hui la république de l’Équateur.

Mais comme thaumaturge, saint Vincent semble laisser tous les autres loin derrière lui.

Dieu seul est l’auteur du miracle ; les saints n’en sont que d’humbles et dociles instruments. Et ils le savent. Aussi ne se comptent-ils pour rien, se déclarent-ils des serviteurs inutiles, rapportant toute gloire à qui seule elle est due. Sans doute, tous les saints ont des miracles à leur actif. Mais il y en a dont la vie n’offre qu’une suite de miracles. Pourquoi Dieu se sert-il des uns de préférence aux autres ? C’est son secret. On ne saurait attribuer son choix à un plus grand degré de sainteté : ce n’est pas au nombre des miracles opérés par eux que se classent les saints, mais à leurs vertus et au degré d’avancement dans ces vertus. C’est sur ces vertus, ne l’oublions pas, et sur elles seules, qu’un saint est canonisé. Les miracles qui attirent l’attention sur un saint sont en fait ses lettres de créance le désignant au monde comme un envoyé spécial de Dieu, autorisé à parler en son nom. Dieu les multiplie en certains temps où la grâce multiplie les conversions.

Saint Vincent Ferrier fut un grand thaumaturge. Le thaumaturge, en lui, précéda le missionnaire. À l’âge de neuf ans, il guérit par le simple attouchement de sa main un ulcère fétide qu’un de ses camarades avait au cou, et, sur la plaie instantanément fermée, « il scella la cicatrice d’un baiser de ses lèvres pures 6 ».

Dans la vie de saint Vincent, les résurrections de morts sont nombreuses. Le P. Fages, historien et panégyriste, qui a voulu tout dire sur son héros, en signale presque à chaque page de ses deux volumes. Elles finissent presque par ne plus nous étonner. Les punitions sont fréquentes aussi. Conformément à sa vocation, l’Ange du Jugement est une sorte de justicier. Il espère, en frappant le coupable tandis qu’il en est temps encore, obtenir le repentir et épargner au pécheur la condamnation finale contre laquelle il n’est plus de recours. La sévérité apparente est donc au fond, dans l’action du serviteur comme dans celle du Maître, un fruit de l’amour.

Toutefois, dans la vie qui nous occupe, les miracles gracieux ne sont pas absents, les guérisons d’abord, et d’autres, plus caractéristiques, qui révèlent jusqu’où peut aller la bonté d’âme chez un saint d’une trempe si austère.

Un jour, en passant dans une rue de Valence, sa patrie, frère Vincent entend des cris, des blasphèmes, des lamentations et le claquement sec des gifles. Il entre et trouve un ménage, mari et femme, dans une colère indescriptible. La femme s’explique. Sa vie est un enfer ; chaque jour, elle est rouée de coups ; elle ne peut plus y tenir. Le saint l’exhorte à la patience en même temps qu’il s’enquiert de l’origine de tout cet esclandre.

– Mon mari me bat, dit-elle, parce que je suis laide.

– Peut-on offenser Dieu pour si peu de chose ! s’écria Vincent.

Et, d’un signe de croix, il la fit la plus belle de Valence. C’est de là qu’est venue l’expression populaire usitée en Espagne, – le pays de la courtoisie, – pour dire qu’une femme est laide : Esta ha menester de san Vicente ; elle aurait besoin de saint Vincent.

 

 

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Si grand qu’il soit comme thaumaturge, comme missionnaire, Vincent Ferrier est plus grand encore par ses vertus, surtout par son humilité.

Écouté du pape, des rois, reçu publiquement partout où il passe, il pourrait, homme faible et mortel comme les autres, succomber à la vaine gloire. Tenté, il l’est, paraît-il, et c’est là un encouragement pour nous dans nos luttes contre notre orgueil. La merveille, c’est qu’il ne succombe jamais.

En 1413, sa chère cité de Valence le reçoit magnifiquement ; on l’entoure d’un cortège pour lui faire une entrée triomphale. À ses côtés marche son ami, le Franciscain Ximenès, ancien évêque d’Elne. Celui-ci, connaissant bien la fragilité humaine, même chez les meilleurs, se penche et lui dit à voix basse

Frare Vicent, que fa la bufa ? ce qui veut dire : « Frère Vincent, que fait la vanité ? »

– Elle va, vient, voltige autour. Par la grâce de Dieu, elle n’entre pas.

C’est bien là la franchise et la simplicité de l’âme humble. Un vaniteux n’eût jamais consenti à admettre qu’il pût être tenté de vanité.

Mais laissons-le parler : en enseignant, il se révèle.

« Sachez qu’il n’y a pour ainsi dire qu’une vertu, l’humilité, sans laquelle les autres ne valent rien, car elles se perdent et s’en vont comme du blé par un sac troué. C’est pourquoi il faut être humble sans hypocrisie ni recherche de vaine gloire, avoir le cœur toujours ouvert à Dieu et ne vouloir que son honneur. David et Saül nous en offrent des exemples et on en trouve d’autres autorités, soit dans l’Ancien, soit dans le Nouveau Testament. Plus vous êtes grand, plus il faut vous humilier en toutes choses si vous voulez trouver grâce devant Dieu, dit l’Ecclésiaste 7. Dieu résiste aux orgueilleux et fait grâce aux humbles, dit saint Pierre 8. Il demeure prouvé par là que l’humilité seule conserve la créature dans l’amitié de Dieu. Et c’est pourquoi Dieu, quand il choisit quelqu’un pour son service, lui envoie des empêchements, juste en ce qu’il désire le plus, afin qu’il s’humilie et ne se perde pas par la vaine gloire 9. »

Saint Vincent mourut à Vannes, au cours de ses pérégrinations, en 1419. C’est pourquoi la présente année a vu éclore en tous pays, et particulièrement en Espagne où il naquit et en Bretagne où il mourut, des fêtes magnifiques en son honneur. On a chanté en toutes les langues ses miracles, sa science, sa sainteté, et certes on a bien fait, puisque glorifier les élus c’est rendre hommage et adoration à celui qui a tout fait en eux. Mais les panégyriques, les pèlerinages, les ex-voto ne sont pas l’important dans le culte rendu à un saint si on ne fait pas son profit de son enseignement et de ses exemples.

Trente ans durant, l’Ange du Jugement a crié au monde qu’il ne sert à rien de gagner l’univers si on vient à perdre son âme, que la vie n’est qu’un souffle, que la mort est à notre chevet, que derrière elle est le tribunal de Dieu dont les arrêts sont sans appel, que derrière ce tribunal, quand ce n’est pas le paradis pour toujours, ce ne peut être que l’enfer éternel. Ce sont là de bonnes vérités fondamentales qu’on ne répétera jamais assez. Il ne faut pas avoir peur de les regarder en face, car la crainte qu’elles engendrent est salutaire. David se plaignait de son temps, où, disait-il, les vérités étaient diminuées par les enfants des hommes : grand Dieu ! que dirait-il du nôtre, avec sa foi anémique parce qu’ignorante, sa piété chancelante parce que sentimentale, avec les précautions oratoires, – presque les excuses, – dont s’entourent les prédicateurs pour aborder en tremblant, devant un auditoire réputé chrétien, le chapitre des fins dernières ? Ils ont peur et peu s’en faut qu’ils n’imitent celui qui, montant en chaire devant Louis XIV, débuta ainsi : « Nous mourrons tous... ou à peu près tous. »

Vincent Ferrier, au contraire, a eu toutes les saintes audaces. Et si, comme le dit le P. Lacordaire, « la première condition d’une grande vie c’est une grande ambition », sa vie a été grande par son ambition de gagner des âmes à Jésus-Christ, de les arracher, coûte que coûte, à l’enfer. Pour cela, il s’est refusé à les entretenir dans une sécurité trompeuse en leur prêchant le Dieu des bonnes gens, divinité bonasse dupée par le pécheur. Il a résolu de leur montrer ce qui est, ce à quoi on ne peut se soustraire, ce qu’aucun vernis doré passé sur l’enseignement du catéchisme ne saurait atténuer, à savoir le châtiment que Dieu ne peut pas ne pas infliger au pécheur, parce qu’il est de toute justice. Toute la prédication de saint Vincent a consisté à mettre hardiment son auditoire en face de la plus effrayante et de la plus certaine des réalités : L’enfer est la punition du péché. Si vous ne vous convertissez, vous périrez tous.

 

 

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L’Ange du Jugement est donc le saint de l’heure. Il dresse devant nous sa haute stature et darde sur nous son œil d’aigle. Sur son front ne brille pas l’étoile de Dominique, ni sur sa poitrine le soleil de Thomas d’Aquin, deux signes calmes, à feu fixe, convenant à la lumineuse majesté des docteurs. Ce qui le distingue, lui, c’est le panache de flamme ardente et mouvante dominant sa tête, comme un doigt levé vers les nuées d’où le Fils de l’homme viendra juger tous les hommes. Derrière sa robe blanche et sa chape noire, on aperçoit ses ailes d’ange de l’Apocalypse. En sa main est une trompette pour réveiller les âmes apathiques, endormies dans le péché. À tous ceux qui contemplent son image, son attitude dit la parole qu’exprima sa vie : Timete Deum, quia venit hora judicii ejus : « Craignez Dieu, car l’heure de son jugement approche. »

 

 

 

Marianne Constance de GANAY.

Paru dans La Vie spirituelle en 1919.

 

 

 

 



1 FAGES, Hist. de S. Vincent Ferrier, apôtre de l’Europe, 2 vol. in-18. Bonne Presse, Paris, 1893.

2 Ma cellule, c’est pour moi le ciel.

3 Une discussion sur la manière dont S. Vincent comprenait l’imminence de la fin du monde n’entre pas dans le cadre de cette modeste étude.

4 Cf. FAGES, t. II, p. 441.

5 CHOQUET, Vies et actions mémorables des saints personnage oyant vécu dans les Pays-Bas. Cf. FAGES, t. I, p. 198.

6 FAGES, t. I, p. 26.

7 Eccles. III, 20.

8 Petr. V, 5.

9 Manuscrit de Valence. Cf. FAGES, t. 1, p. 298.

 

 

 

 

 

 

 

 

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