Du sentiment intime de l’immortalité
par
François GUIZOT
Que l’idée de l’immortalité soit dans l’âme humaine, cela est évident. Je dis l’idée et non la croyance à l’immortalité. Cette croyance est bien la foi commune du genre humain ; cependant, et de tous temps, des esprits sérieux l’ont repoussée. Je suis même enclin à craindre qu’en ceci l’hypocrisie ne soit fréquente, et que, parmi ceux qui semblent admettre l’immortalité de l’âme, il n’y en ait qui en doutent beaucoup, si même ils ne la rejettent tout à fait. Je crois à beaucoup d’incrédules honteux. Mais ceux-là aussi ont conçu l’idée de l’immortalité ; ils nient qu’elle soit légitime ; ils ne peuvent nier qu’elle n’ait occupé leur pensée. Elle est également impliquée dans les actions des hommes même qui n’y pensent point, dans l’esprit de famille, dans le respect des morts, dans l’amour de la gloire, partout où se révèle le besoin, ou l’espérance, ou la crainte, ou l’admission implicite, sous quelque forme et à quelque degré que ce puisse être, d’un fait quelconque au-delà de cette vie. Spontanée ou réfléchie, claire ou confuse, apparente ou cachée, acceptée ou repoussée, puissante ou faible, permanente ou passagère, l’idée de l’immortalité se rencontre dans tous les esprits ; aucun homme qui ne sente, ou ne pense, ou ne fasse des choses dont la portée dépasse le tombeau, des choses qu’il ne ferait, ne penserait, et ne sentirait point si l’idée de l’immortalité n’était en lui.
D’où vient à l’homme cette idée ? Par quelles voies et à quels titres s’introduit-elle ainsi universellement dans l’esprit humain ? Quelles lumières fournit son origine sur sa légitimité ?
Ce n’est point de l’expérience que l’homme tient l’idée de l’immortalité ; il ne l’emprunte point, par voie d’observation et d’analogie, au monde extérieur. De là viennent au contraire toutes les analogies qui l’obscurcissent et la repoussent. Le seul spectacle que le monde extérieur présente à l’homme, c’est l’alternative continuelle, insurmontable, de la vie et de la mort. Rien qui ne passe, qui ne meure ; toute existence terrestre trouve sur la terre sa fin. Et quand il aura passé sa vie à voir mourir, l’homme se verra mourir lui-même ; sa propre destruction sera le dernier fait qui viendra frapper ses sens. Il n’y a rien là qui puisse lui suggérer l’idée de l’immortalité.
Aussi les hommes dont l’esprit s’applique surtout aux choses extérieures sont-ils ceux en qui cette idée naît et s’établit le plus difficilement. Prenez-les dans les situations et dans les occupations les plus diverses ; prenez les savants livrés à l’étude de l’organisation matérielle, les politiques préoccupés de l’état et du sort temporel des peuples, les hommes adonnés à la poursuite des plaisirs sensuels, tous ceux qui vivent habituellement, n’importe à quelle place et dans quel dessein, en présence et sous l’empire du monde extérieur, tous ceux que vient à chaque instant frapper cette étourdissante succession de formes changeantes et d’existences passagères ; ces hommes-là, à parler en général, pensent peu à l’immortalité ; et quand ils y pensent, ils trouvent en eux-mêmes, dans la disposition de leur esprit, de grands obstacles à y croire. Tant il est vrai que la contemplation et la société habituelle, pour ainsi dire, des choses extérieures et sensibles, loin de provoquer cette idée, l’éloignent et l’affaiblissent !
Toutes les religions, pour disposer l’homme à la foi dans l’immortalité, lui ont enjoint de détourner du monde ses regards ; moins pour le détacher du monde que parce que le monde l’empêche de se sentir immortel.
Il faut avoir vu mourir, il faut avoir frémi de terreur à l’aspect de ces redoutables apparences, pour comprendre quel abîme sépare le spectacle du monde extérieur de l’idée de l’immortalité.
On a cherché l’origine de cette idée dans une expérience moins directe et plus étendue : elle naît, dit-on, de la contemplation des destinées humaines et de l’injustice qui semble y présider : l’homme ne peut accepter le désordre moral qui règne en ce monde ; il ne peut croire que ce triomphe du mal, ce malheur des bons, si fréquents ici-bas, soient la loi de Dieu, l’état régulier et définitif de l’univers. L’ordre doit être rétabli ; justice doit être rendue : de là l’idée de l’immortalité, condition nécessaire de l’accomplissement de l’ordre et de la justice.
La vérité est dans cet instinct humain. Cependant, il y a ici une erreur grave à rectifier. On a interverti l’ordre des idées, ou plutôt des faits. Ce n’est point de la nécessité du rétablissement de l’ordre moral que l’homme induit l’immortalité de l’âme ; c’est parce qu’il croit à l’immortalité de l’âme qu’il veut voir l’ordre moral rétabli. L’instinct de l’immortalité est impliqué dans ce besoin de la justice éternelle, et le précède nécessairement. En veut-on une preuve concluante bien qu’indirecte ? Qu’on interroge les doctrines qui n’admettent pas l’immortalité de l’âme ; qu’on les suive dans leurs conséquences, soit qu’elles parlent par la bouche des poètes et des philosophes, soit qu’elles agissent par le bras des politiques : sont-elles tourmentées, même ici-bas, dans le seul temps qu’elles possèdent, de ce besoin de l’ordre et de la justice qui manquent au monde ? Non : par une pente inévitable, et malgré les protestations de la conscience humaine, ces doctrines s’efforcent d’échapper à ce grand instinct humain ; elles veulent que l’homme accepte, quelle qu’elle soit, une destinée éphémère ; gaîment ou cruellement, avec légèreté, ou avec insulte, elles lui disent qu’il faut se résigner, jouir du bien qui se rencontre, baisser la tête devant le mal qui sera bientôt passé. Sous leur insouciance et leur mépris, subsiste encore et reparaît de temps en temps ce désir du rétablissement de l’ordre moral, invincible dans notre âme ; mais ce n’est plus qu’un désir inconséquent et aveugle, car il ne repose plus sur la seule idée qui l’explique et le fonde, l’idée de l’immortalité. Pour qui regarde du dehors, et dans l’ordre selon lequel les faits apparaissent à notre observation, cette idée ne se rencontre point la première ; le besoin du rétablissement de l’ordre moral est effectivement l’un des faits où elle se révèle ; mais à partir du dedans, et dans l’ordre de développement des faits mêmes, c’est l’idée de l’immortalité qui précède celle du besoin que l’ordre moral se rétablisse, et loin d’en être induite, elle y conduit.
On a voulu que l’idée de l’immortalité provînt de l’insuffisance du monde actuel pour satisfaire l’âme humaine, de cette immensité de désir qui dévore l’âme et ne peut s’éteindre dans le bonheur même, toujours au-dessous de son attente, ou bientôt usé par la jouissance, ou près d’échapper à sa possession. De là, a-t-on dit, cette idée d’immortalité qui ouvre à l’âme des perspectives sans terme et la transporte dans un monde infini comme son désir.
La confusion est ici la même. Il est vrai : le monde ne suffit point à l’homme ; seul entre les créatures, l’homme se sent à l’étroit dans sa demeure et supérieur à sa condition. Mais ce sentiment n’invente point, pour se satisfaire, l’espoir de l’immortalité ; il le révèle, et n’en est lui-même que la conséquence. C’est l’instinct d’une nature infinie qui pousse au-delà du monde fini l’ambition de l’âme ; c’est parce qu’elle se sent immortelle qu’elle aspire à des choses qui ne passent point. Si ce sentiment est légitime, et pourquoi, je l’examinerai tout-à-l’heure ; je ne cherche en ce moment que son origine ; je veux seulement lui assigner sa véritable place dans les faits dont on prétend l’induire, et constater s’il en découle en effet, ou s’il les précède et les soutient.
On peut soumettre au même examen tous les rapports de l’homme avec le monde extérieur ; on reconnaîtra que le germe de l’idée de l’immortalité leur est étranger et antérieur ; que cette idée est nécessairement impliquée d’avance dans les faits où elle se manifeste ; et qu’aucun de ces faits ne se produirait sans la présence obscure, mais réelle, d’une certaine foi primitive, spontanée, dont je rechercherai les caractères et le sens, et qui se manifeste, dans l’âme humaine, à l’occasion des rapports de l’homme avec les choses sensibles, mais qui n’en dérive point.
L’idée de l’immortalité viendrait-elle de la science ? Serait-elle une invention philosophique, une hypothèse, un système imaginé pour expliquer le problème de notre nature et de notre destinée ? Ainsi l’ont pensé quelques-uns même de ses défenseurs ; explication pour explication, celle que fournit l’immortalité de l’âme est, disent-ils, plus probable que toute autre, car elle résout plus de difficultés ; elle rend mieux raison des faits moraux : c’est pourquoi elle a été généralement adoptée.
Quoi ? une idée universelle, antérieure dans l’histoire de l’humanité à tout nom propre, à toute école, une idée qui se rencontre partout, sous toutes les formes et à tous les degrés de la civilisation, au sein même de la plus grossière barbarie, qui subsiste, vague, obscure, et pourtant puissante, au fond des sentiments et sous les actions des hommes les plus étrangers à toute méditation personnelle, à tout enseignement extérieur, une telle idée serait une œuvre philosophique, une invention de la science, comme les tourbillons ou les monades ! Au premier aspect, cette supposition est inadmissible, car elle choque l’instinct du bon sens. Elle ne supporte pas davantage un examen un peu attentif.
Quand il s’agit de l’homme lui-même, l’esprit humain n’est pas si inventif ni si libre qu’il le pense. Il a pu, pour expliquer le monde physique, se livrer longtemps à l’essor de son imagination et concevoir une multitude d’hypothèses. Dans l’étude du monde moral, l’esprit humain est soumis à des lois plus impérieuses et retenu par de plus courtes lisières. Malgré le bruit qu’on en a fait, le nombre et la diversité des systèmes philosophiques, dont l’homme a été l’objet, ne sont pas tels qu’on serait tenté de le présumer. En y regardant de près, on s’aperçoit bientôt qu’ils se réduisent à quelques idées, à quelques différences fondamentales, et que, si l’ardeur du combat a été grande, l’arène était étroite et les armes n’ont point changé.
Si on met ensuite les idées fondamentales des philosophes en présence des idées instinctives et des croyances communes des hommes, on est frappé de leur similitude ; les théories des philosophes sont explicites, distinctes, savamment enchaînées ; les croyances communes des hommes sont confuses, mêlées, sans lien fixe et bien visible ; mais au fond, dans ces deux mondes en apparence si divers, tout se retrouve, tout se correspond. La philosophie n’a fait que mettre au jour ce que contenait l’esprit humain ; la science n’est que l’élucidation complète ou incomplète, la traduction exacte ou inexacte de la foi spontanée de l’humanité.
Il y a plus. Prenez un homme simple, sans méditation, sans lettres ; écoutez attentivement son langage ; pénétrez dans ces idées dont il ne se rend point compte, et qui pourtant l’éclairent et le dirigent : vous trouverez là les germes, les principes de tous les systèmes philosophiques ; je dis de tous et des plus contraires. Tantôt le spiritualisme éclatera dans les sentiments et les pensées de cet homme ; tantôt il semblera en proie au matérialisme le plus grossier ; telle phrase annoncera une ferme conviction de la liberté humaine, telle autre une foi aveugle à la fatalité. Cette créature étrange, dont la volonté et la destinée offrent tant de contrastes que les moralistes se plaisent à faire ressortir, semble aussi réunir dans son esprit les contradictions les plus choquantes ; on dirait que toutes les fluctuations, tous les combats de la philosophie ont lieu dans la pensée de tout homme, du plus vulgaire comme du plus habile.
Est-ce à dire que les systèmes philosophiques soient, du moins dans leurs idées fondamentales, la production naturelle de l’intelligence humaine ? qu’avant l’apparition d’aucun philosophe, l’homme poussé par son instinct, et presque sans le savoir, à essayer de résoudre les problèmes de sa nature et de sa destinée, ait en quelque sorte rencontré sur son chemin, par le seul effet de son activité intérieure, et confusément, pêle-mêle, toutes ces solutions contradictoires qui semblent coexister dans sa pensée ? Et les philosophes n’auraient-ils fait ensuite que reproduire, en les distinguant et les développant, ces tentatives d’explication primitives, spontanées, qui, pour être l’ouvrage de l’humanité, non de la science, n’en seraient pas moins, après tout, de pures hypothèses ?
Il n’en est rien : ce travail intellectuel, obscur et spontané, qui suscite dans l’esprit humain toutes les grandes idées dont les philosophes font ensuite des systèmes, et les plus contradictoires, n’est point un travail d’explication, une tentative naturelle de l’homme pour se comprendre lui-même. L’homme vit et se sent vivre : il vit au milieu de certains faits ; il est lui-même un fait pour lui-même : naturellement, spontanément, par cela seul qu’il vit, l’homme prend une certaine connaissance des faits au milieu desquels il vit et de lui-même, et il exprime par ses croyances, par son langage, la connaissance qu’il a prise de ces faits. Il se distingue, par exemple, de tout ce qui n’est pas lui ; l’être dont il a la conscience, et qu’il appelle moi, lui apparaît distinct et différent du monde extérieur qui l’environne : il donnera à l’un le nom d’esprit, à l’autre le nom de matière ; et comme il vit sans cesse en présence de ces deux ordres de faits, sa pensée prendra tour-à-tour l’empreinte de l’un et de l’autre ; et comme ces deux ordres de faits coexistent et agissent l’un sur l’autre pour venir, quand l’homme en prend connaissance, se pénétrer et se confondre, pour ainsi dire, dans l’unité de sa pensée, ils y engendreront des croyances confuses qui paraîtront contradictoires. L’homme semblera spiritualiste et matérialiste en même temps ; il distinguera essentiellement l’âme de la matière, et pourtant il ne se formera de l’âme que des idées matérielles ; il l’appellera un souffle, un éther, un feu ; et au même moment, jeté par la même cause dans la confusion contraire, il portera le spiritualisme dans le monde matériel ; il prêtera une âme aux choses. De même l’homme se sent libre ; sa conscience lui atteste qu’il veut, et qu’il agit parce qu’il veut ; une foi profonde à la liberté humaine éclatera dans ses actions, dans ses sentiments, dans ses discours : en même temps il se voit engagé dans la série des causes extérieures et soumis à leur empire ; il voit sa volonté sans cesse dominée par des motifs étrangers et impuissante à régler son sort ; il concevra et exprimera sous mille formes l’idée de la fatalité. Ne cherchez dans tout ceci aucune intention scientifique, aucune apparence de système ou d’hypothèse ; c’est simplement le reflet, la manifestation, dans l’esprit de l’homme, des faits au sein desquels l’homme est plongé ; il les voit et les exprime avec leurs diversités, leurs obscurités, leurs contradictions apparentes, sans tenter de les expliquer ni de les concilier : résultat spontané de la complexité de sa situation et de l’imperfection de sa connaissance, sa foi naturelle n’est que la fidèle image, l’expression confuse, mais complète, des mystères de sa nature et de sa destinée.
Voici ce que font les philosophes et comment les croyances instinctives de l’humanité, qui n’étaient point des hypothèses, le deviennent entre leurs mains.
Ils entreprennent d’éclaircir les croyances naturelles, de les compléter, de les systématiser, d’expliquer et de concilier les faits qui s’y révèlent, de résoudre les problèmes qu’elles posent. Mais au lieu d’accepter, sans omission ni oubli, toutes nos croyances naturelles, et de rapporter chacune d’elles au fait qu’elle exprime, les philosophes s’attachent de préférence à telle ou telle de ces idées premières et au fait particulier qui s’y trouve reproduit. Pour les uns, le fait et l’idée de l’âme, pour les autres le fait et l’idée du monde extérieur, à ceux-ci le sentiment de la liberté, à ceux-là le spectacle des causes involontaires, deviennent l’objet d’une préoccupation exclusive. Et non-seulement ils ne considèrent qu’une face des faits, une portion des croyances naturelles de l’homme ; mais au moyen de ce fait isolé, de cette foi mutilée, ils prétendent rendre raison de l’univers et porter dans l’esprit humain la lumière et la loi. Ainsi naissent le spiritualisme, le matérialisme, le fatalisme, systèmes qui reposent tous sur quelque idée comprise dans la foi spontanée de l’humanité, mais qui, adoptant cette idée seule ou l’étendant au-delà de sa portée, en font une hypothèse destinée à expliquer toutes choses, et l’exposent ainsi à des périls que, dans son état primitif et pur, elle n’avait point à courir.
Le plus grand de ces périls, c’est de perdre son titre originel et l’autorité attachée au caractère de croyance spontanée, universelle, pour ne plus paraître qu’une invention de la science, une conception imaginée dans tel ou tel dessein. Tel a été quelquefois le sort de l’idée d’immortalité : au lieu de la laisser à sa vraie place et de mettre en pleine lumière le fait qu’elle exprime, les docteurs, philosophes ou théologiens, lui ont demandé d’expliquer scientifiquement la nature de l’âme, sa relation avec le monde extérieur, de dévoiler à l’homme tout son avenir et les plans de la Providence : ils ont élevé, au nom de cette idée, des systèmes qui n’ont pu soutenir l’examen ; et pour avoir été métamorphosée en hypothèse scientifique, elle est tombée, auprès des spectateurs qui ne l’ont considérée que sous cette forme, dans une sorte de décri. Il serait aisé de montrer que la plupart des objections que rencontre l’idée de l’immortalité de l’âme tiennent à cette métamorphose, et à l’illégitime emploi que la science a voulu faire de la croyance instinctive de l’humanité.
Heureusement, l’humanité est plus forte que la science, et la contraint tôt ou tard à revenir elle-même de ses erreurs. Non-seulement l’idée de l’immortalité ne s’est point laissé réduire à ce rôle d’hypothèse qu’ont voulu lui assigner quelques-uns de ses défenseurs ; non-seulement elle a continué de résider au fond de la conscience humaine, simple, pure de tout caractère de tentative savante et d’explication systématique ; elle a fait plus : elle a pénétré jusque dans les systèmes dirigés contre elle et au sein des hypothèses ennemies. Qu’on examine de près ces doctrines, qui, dans les temps anciens ou modernes, en Asie ou en Europe, ont fait profession de repousser l’idée de l’immortalité ; on l’y retrouvera plus ou moins indirecte, plus ou moins cachée, mais toujours invincible dans l’instinct des hommes, et se glissant, sous une forme ou sous une autre, dans la pensée même qui la nie. En sorte que la science, bien loin de l’avoir inventée, la subit et la recèle encore au moment où elle tente de la bannir.
L’idée de l’immortalité de l’âme serait-elle le fruit d’une révélation spéciale, un don explicite, longtemps inconnu de l’homme et que Dieu lui ait fait à un certain jour ? Ou bien y faut-il voir l’un des traits de cette révélation à la fois primitive et permanente, universelle et individuelle, qui est l’œuvre et la conséquence de la création ; et que Dieu a placée dans la nature même de l’homme, dans les facultés que l’homme a reçues de lui, et dans leur développement progressif vers le but de sa mission ?
Il y a des peuples, et en grand nombre, qui ne se croient en possession d’aucune révélation spéciale, et chez qui l’idée de l’immortalité de l’âme subsiste cependant. On ne voit pas non plus, dans les livres conservés par d’autres peuples comme les monuments de révélations divines, que ces révélations aient jamais entendu manifester pour la première fois l’idée de l’immortalité, ni la promulguer, au nom de Dieu, comme une croyance nouvelle envoyée, par sa bonté, sur le genre humain. Elles la confirment, et la garantissent ; elles en tirent les conséquences ; mais elles la trouvent dans l’âme humaine, et ne prétendent point à l’honneur de l’y introduire. Il y a même, dans les livres de Moïse, cela de remarquable que l’idée de l’immortalité, bien qu’elle soit évidemment supposée dans l’esprit du peuple Hébreu, n’est jamais indiquée qu’indirectement, sans insistance et en passant, tant le législateur est loin de l’intention de la révéler.
Je n’ai point à rechercher ici quelle est la portée de ces mots « une révélation primitive et permanente, universelle et individuelle », ni s’il faut entendre par là une communication directe, spéciale, miraculeuse, de Dieu à l’homme, ou simplement la création du genre humain, lancé dans le monde avec son génie comme le soleil avec sa lumière. Je sais combien il est essentiellement différent de considérer les croyances spontanées et générales de l’humanité comme des débris ou comme des matériaux, comme les restes d’une lumière perdue, ou comme les propres découvertes de l’homme et les premières conquêtes de son travail. Mais je n’ai aujourd’hui d’autre dessein que de constater comment naît dans l’homme, livré à lui-même, et quel sens a pour lui l’idée de l’immortalité, telle qu’il la porte en lui et sans autre titre qu’elle-même aux yeux de son intelligence.
Je crois l’avoir clairement montré : l’homme ne reçoit l’idée de l’immortalité ni de l’expérience, ni de la science. Le monde extérieur ne la lui fournit point ; son esprit ne l’a point inventée. C’est du fond de son âme qu’elle surgit en lui ; il se sent, il se voit, il se sait immortel.
Voici une analogie qui éclairera ma pensée.
Comment l’homme découvre-t-il qu’il est un être moral ? Comment cette propriété essentielle de la personne humaine, cette face de sa nature lui est-elle révélée ?
Je tiens pour reconnu aujourd’hui que l’idée constitutive de la morale, la notion du bien et du mal moral et de l’obligation désignée sous le nom de devoir, qui l’accompagne nécessairement, que cette notion, dis-je, ne vient à l’homme ni du monde extérieur, ni d’aucune invention ou convention humaine ; que c’est une idée simple, primitive, universelle, qui se produit dans l’homme à l’occasion et sur la provocation, pour ainsi dire, des faits extérieurs et de la vie, mais par la seule énergie de sa propre nature.
Voici comment cette notion se produit. Un fait extérieur, spécial, déterminé, propre à devenir le sujet et, si je puis ainsi parler, la matière de la moralité humaine, vient affecter l’âme de l’homme. Dès que l’âme entre en contact avec ce fait, dès qu’elle l’aperçoit et sent son activité ainsi suscitée, instantanément, nécessairement, sans aucun procédé logique, la notion du bien et du mal moral s’élève dans la pensée humaine et lui apparaît complète, pure, telle qu’elle lui apparaîtra désormais en présence de tous les faits auxquels elle pourra s’appliquer.
Au moment où se produit en lui cette notion, l’homme se sent placé sous l’empire d’une loi ; il se reconnaît, il se voit obligé envers le bien moral, sans autre motif sinon que c’est le bien et que, lui, il est homme : c’est-à-dire qu’il s’apparaît à lui-même comme être moral ; le fait intérieur et personnel de sa nature morale lui est manifesté, avec une pleine certitude, à l’occasion de cette idée générale du bien et du mal moral qui s’élève dans son âme en présence des faits extérieurs auxquels elle correspond.
Ceci est l’image du fait que je veux mettre en lumière ; de même qu’il se sent et se voit moral, ainsi l’homme se sent et se voit immortel.
Je viens de l’établir : comme l’idée de la moralité, l’idée de l’immortalité, présente et indestructible dans l’homme, n’est déduite d’aucun fait extérieur à l’âme humaine ; elle se produit spontanément dans l’âme quand certains faits viennent la frapper, par exemple le désordre moral du monde actuel, son insuffisance à combler l’abîme de nos désirs, le respect des morts, et bien d’autres faits encore. Qu’est-ce à dire sinon qu’en présence de ces faits, par une manifestation subite de sa nature à sa conscience, l’homme se sent et se voit immortel, comme il se sent et se voit moral en présence des faits à l’occasion desquels s’élèvent en lui la notion du bien et du mal moral et celle du devoir.
Il y a cependant une différence grave et qui fait la difficulté de la question. La voici.
Sous leur forme primitive, au premier moment où elles s’élèvent dans l’âme en présence des faits qui leur correspondent, l’idée de la moralité et celle de l’immortalité humaine sont dans un état exactement semblable, dans l’état de croyances naturelles, spontanées, et, à ce titre, confuses, obscures, bien loin encore de cette possession claire que prend l’homme de ses idées par la voie de la réflexion ; vagues et presque inaperçues au fond de la conscience, quoique nécessaires et souveraines.
Mais les deux idées ne demeurent pas longtemps dans cette similitude d’état, et bientôt leurs destinées se séparent.
La nature morale de l’homme trouve son théâtre en ce monde. Après s’être révélée au dedans sous les idées primitives du bien et du mal moral et du devoir, la moralité humaine se réalise au dehors dans une longue série d’actes et de faits. À la faveur de cette nouvelle forme, l’homme étudie, analyse, décrit ce qu’il n’avait d’abord que senti et aperçu. L’idée de la moralité humaine passe alors de l’état de croyance spontanée à l’état de notion réfléchie, c’est-à-dire qu’elle sort des profondeurs de la conscience pour entrer dans la sphère de la science proprement dite ; c’est-à-dire encore qu’à la certitude, caractère des faits de conscience, vient s’ajouter la clarté que la science seule peut donner.
Autre est le sort de l’idée d’immortalité : la conscience de l’homme est ici-bas le seul théâtre où il lui soit donné de se produire : hors de là, rien ne l’exprime, tout la repousse ; elle ne trouve de place ni d’organe nulle part ; le fait qu’elle révèle ne se consomme pas en ce monde. Ainsi elle ne saurait entrer dans le domaine de la science ; l’état de croyance instinctive et spontanée n’est pas seulement son état primitif : elle y demeure toujours. C’est sa forme permanente, la seule sous laquelle l’homme puisse la saisir.
De là résulte qu’égale en certitude à l’idée de la moralité et à toutes les croyances spontanées, l’idée de l’immortalité n’arrive point, comme les autres, à la clarté, et demeure constamment obscure. Son autorité est la même, car elle est de même origine, et révèle, par la même voie, un fait de même nature ; mais elle ne procure point à l’esprit humain la même satisfaction ni le même repos. C’est le son d’une voix lointaine que ne répète et ne transmet nul écho ; c’est la lueur d’un soleil qui ne se lèvera point en ce monde au-dessus de l’horizon. Le son atteste la voix ; le soleil est là, puisque la lueur paraît : mais l’homme en voudrait davantage ; il s’épuisera en efforts pour que la voix se rapproche, pour que le soleil se lève ; et comme il n’y réussira point, peut-être, dans sa lassitude ou dans son dépit, finira-t-il par dire et se persuader à lui-même qu’il ne voit et n’entend rien.
Ainsi en effet il est souvent arrivé. On a voulu que l’idée de l’immortalité de l’âme passât de la sphère des croyances spontanées dans celle des notions réfléchies ; on a tenté de convertir la perception immédiate en connaissance scientifique ; on a dit que la clarté était, partout, la condition de la certitude, et on s’est efforcé de l’obtenir ici comme ailleurs. Les uns ont franchement reconnu qu’ils ne réussissaient pas, et sont devenus incrédules. Les autres se sont persuadé qu’ils avaient réussi, et leurs travaux ont enfanté cette portion de la théologie qui prétend à la science de la vie future ; mais malgré un génie souvent admirable, malgré le pouvoir souvent remis en leurs mains, les docteurs n’ont pu construire à ce sujet une science solide, ni la défendre de l’examen ; et la découverte des erreurs de la théologie psychologique et le spectacle de sa chute ont multiplié les incrédules. Hors du cercle de ces prétentions savantes, sans devenir incrédules ni théologiens, beaucoup d’hommes, en essayant de se rendre compte de l’idée d’immortalité, ont éprouvé qu’elle leur échappait, et que plus ils s’appliquaient à l’éclaircir, plus elle vacillait et s’obscurcissait à leurs yeux. Et non-seulement l’idée même de l’immortalité était ainsi ébranlée ; mais les idées dans lesquelles celle-là se manifeste, les sentiments qui la contiennent et s’en nourrissent, le respect des morts, par exemple, le besoin du rétablissement de l’ordre moral, d’autres encore perdaient quelque chose de leur autorité. Dans les hommes au contraire qui n’ont tenté, sur leur foi spontanée, aucun travail de réflexion et d’analyse, dans les esprits simples, livrés aux lois de notre nature et au cours de la vie commune, la croyance instinctive à l’immortalité continue de subsister, cachée, obscure, souvent même étouffée en apparence sous le poids du monde extérieur, et ne donnant de sa présence aucun signe direct, mais réelle et attestée par les idées et les sentiments dont elle est le principe ou la condition. Et si, dans quelques hommes, quelque circonstance particulière vient donner à ces sentiments, à ces idées, plus de développement et d’empire, ou seulement s’ils échappent davantage à l’influence du monde extérieur, si la vie intérieure acquiert en eux beaucoup de continuité et d’énergie, on voit soudain la foi naturelle à l’immortalité grandir, s’affermir, prendre dans l’âme une place et une autorité jusque-là inconnues. L’un est d’une moralité sévère, d’une conscience pure et scrupuleuse ; l’autre d’une sensibilité tendre et profonde : celui-ci, après une faute, est pénétré de repentir et du besoin de l’expiation ; celui-là, après une perte cruelle, garde de quelque mort chéri un souvenir exalté : tous, par une cause quelconque, par un penchant de leur nature ou par un accident de leur destinée, ont été conduits à descendre profondément en eux-mêmes, à vivre habituellement en présence de leur âme. L’idée de l’immortalité en est-elle devenue pour eux plus claire, plus réfléchie ? Non ; mais ils sont entrés en pleine possession du fait de conscience où elle se révèle ; ils ne cherchent point à éclaircir ce fait, à s’en rendre compte ; ils le contemplent et jouissent sans trouble de sa certitude. Ainsi c’est au moment où l’homme pénètre le plus avant en lui-même, au moment, si je puis ainsi parler, où la présence réelle de son être lui est plus sensible et plus vive, c’est alors que la croyance spontanée à l’immortalité acquiert le plus d’évidence et d’énergie ; en sorte que l’expérience générale atteste ce que découvre l’examen attentif de la conscience individuelle, c’est-à-dire que l’homme se sent, s’aperçoit immédiatement immortel.
Sans connaissance exacte de ces faits, sans en démêler la source ni l’enchaînement, les hommes en ont eu l’instinct, et l’empreinte s’en retrouve à chaque pas dans leurs actions, dans leurs opinions, dans leur langage. Ainsi la théologie, qui est pourtant une science, s’est élevée contre les prétentions scientifiques de l’esprit humain, et a voulu mettre les croyances naturelles qu’elle-même se proposait d’éclaircir, entre autres celle de l’immortalité, sous la garde d’une autorité chargée en quelque sorte de promulguer le fait de conscience et de le protéger contre ces tentatives d’élucidation et d’explication qui lui sont mortelles. D’autres ont soutenu que cette foi était un pur sentiment, inaccessible à tout contact de l’intelligence, et que l’homme ne pouvait la rendre ferme et évidente en lui-même que par l’exaltation de sa sensibilité morale : de là le mysticisme. D’autres encore, découragés par la vanité de leurs efforts pour se convaincre d’une croyance que pourtant ils ne pouvaient abandonner, ont décidé que l’âme était incapable d’y atteindre par sa propre force, et qu’il fallait l’admettre à cause de son utilité et sur la foi du sens commun, première forme de la raison qui s’ignore, dernière forme de la raison qui se croit impuissante et garde cependant son empire. Assertions évidemment fausses et qui méconnaissent les procédés comme la portée de l’esprit humain, mais qui proviennent pourtant de l’instinct de la vérité, et d’une vue réelle, bien que confuse et incomplète, du fait sublime qu’elles ont pour objet.
Ce fait ne se déduit point, ne se prouve point, ne s’explique point. Il se manifeste à la conscience dans la conscience même, à l’intelligence dans l’observation de la conscience et de certains autres faits, également faits de conscience, au sein desquels celui de l’immortalité est contenu. Aucun travail de démonstration et d’explication ne met l’homme sur la voie de cette aperception simple et pure. Il y a, cela est sûr, un certain état de l’âme qui la lui rend plus évidente et plus facile ; mais cet état n’est le fruit subit ni d’un acte d’intelligence, ni d’une volonté spéciale et directe. La Providence a mis, pour ainsi dire, la certitude intime de l’immortalité à plus haut prix : une grande pureté, une vive sensibilité morale, le développement énergique et régulier de la vie intérieure, l’habitude de se surveiller soi-même et de cultiver en soi les idées, les sentiments qui élèvent l’homme au-dessus de la terre, ce sont là les conditions les plus favorables pour saisir le fait même de l’immortalité au fond de la conscience et en prendre fermement possession. Ceux-là le sentent et le voient mieux qui sont dans cette disposition où l’âme, si je puis ainsi parler, se contemple avec le plus de sévérité, et se révèle à elle-même avec le plus d’abandon ; et c’est en ce sens qu’on a pu dire qu’il dépend de l’homme d’arriver à la foi.
Quand l’âme s’élève à cet heureux état, quand elle se voit en présence de sa nature immortelle, elle ne demande plus qu’on la lui prouve ; l’obscurité du fait disparaît dans sa certitude ; et l’homme, sans qu’ils aient été dissipés pour lui, ne s’inquiète plus des embarras de la science. Qu’il se garde cependant de la dédaigner ou de lui reprocher sa vaine ardeur à s’emparer d’un fait qui lui échappe dès qu’elle s’applique à l’éclaircir. Il est vrai : le succès est impossible, mais le besoin demeure invincible ; et ce besoin, gloire de l’homme, est encore un fait où se révèle son immortalité.
François GUIZOT, Méditations et études morales, 1858.