Le mal social

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

J. HERVY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le mal du temps est dans la mort de la foi. – Trop d’intelligence, trop d’esprit, pas assez de cœur.

La science a fait de grandes choses, on ne peut en disconvenir ; mais, la science seule sans le contrepoids d’une morale religieuse est vaine et stérile.

Mais, dira-t-on, il y a une morale scientifique ? La science est la religion de la vérité, elle ne se base que sur des faits incontestables, et de ces faits découle une connaissance de l’Univers, non plus fantaisiste comme les soi-disant connaissances données en pâture à l’homme dans les légendes religieuses, mais positive ; et de cette connaissance positive découle une morale positive, supérieure aux chimères prêchées par les religions ?

Non, ceci est faux, la science matérialiste, il est vrai, a poussé très loin la connaissance des lois de la nature ; mais connaissance, pour étendue qu’elle est, n’en est pas moins problématique puisque, à chaque instant, des découvertes, comme celles de M. Curie, viennent mettre à néant les systèmes qui paraissaient les plus solidement établis.

La science matérialiste, la morale matérialiste n’ont pas et ne peuvent avoir sur les âmes cette action commune, qui donne à tous les hommes d’un même temps ou d’une même nation un esprit commun. Elles sont incapables d’établir ce lien que la religion seule est capable d’établir entre les individus de tout âge, de tout sexe, de toute condition.

Je n’entends pas par religion les dogmes religieux, qui ne sont que la pétrification de l’idée religieuse ; pétrification amenée peu à peu par la suite des âges, mais bien cet élan de l’âme et du cœur vers quelque chose de supérieur à la matière ; vers cette essence suprême de la vie universelle qui est Dieu, vers ces manifestations admirables de cette vie universelle symbolisée par le Christ. C’est-à-dire par le dévouement et le sacrifice à l’égard de toutes les créatures.

L’intelligence si pure, si brillante, si élevée que vous la considériez, n’est que le froid instrument d’une analyse stérile.

Analyser, connaître les parties du tout universel, les subdiviser à l’infini, examiner au microscope ou au télescope tous les rouages de la machine universelle, c’est démonter pièce à pièce une locomotive dont les morceaux épars ne peuvent plus fonctionner une fois désunis et privés du foyer ardent dont la combustion les mettait en mouvement.

L’esprit scientifique moderne a dissocié l’univers, il en a séparé les rouages, il nous a fait toucher chaque partie de la machine ; mais il en a supprimé la vie : c’est-à-dire l’âme.

Or, sans l’esprit qui anime le monde, sans l’évolution spirituelle des êtres, que sont ces formes ? Des éléments vides de sens, des machines fort bien faites : un point, c’est tout.

L’esprit scientifique n’a pas seulement sevré la pâture de son charme et de sa haute vie d’évolution morale, il a de même dissocié les éléments de l’Humanité par l’exaspération de l’individualisme à outrance.

La science aura beau dire ; mais tous ces éléments que j’analyse n’en sont pas moins les parties d’un tout.

Le matérialisme, en supprimant la vie de l’âme, en niant l’immortalité, en expropriant Dieu, ne peut aboutir qu’aux conclusions les plus désolantes.

L’homme voué aux misères d’une vie terrestre sans compensation est réduit au désespoir, il est livré à tous ses instincts ; la bête seule surnage de l’irrémédiable naufrage des suprêmes consolations ; et cette bête qui n’est plus qu’un peu de chair veut épuiser les seules satisfactions qu’on lui laisse : celles qui naissent de ses appétits.

Alors vous voyez se dissocier la famille, s’amoindrir la patrie, se perdre la notion du devoir, s’oblitérer la conscience. La solidarité humaine fait place aux intérêts particuliers, les haines les plus fratricides séparent non plus les peuples, mais les hommes de même sang et de même nationalité.

Chacun revendique ses droits et nul ne songe à ses devoirs.

L’esprit du Christ s’est retiré du monde, la foi a fait place à la raison.

Triste raison, qui, les yeux couverts d’un bandeau, veut expliquer les effets multiples d’une cause qu’elle nie.

Triste raison ! qui a semé dans les cœurs ces germes de corruption et de haine, ces ferments de décomposition dont l’Humanité se meurt.

Oh ! qui nous rendra la foi, qui nous rendra cet élan d’amour vers la source suprême de toute vie, qui fera de nouveau battre nos cœurs sous l’impulsion de la compassion universelle ? Qui nous rapprendra à aimer ceux qui nous haïssent, à nous dévouer pour ceux qui nous persécutent, à pardonner les offenses et à servir l’Humanité ?

Oh ! Christ ! esprit de douceur, de bonté, et de vraie raison, puisses-tu de nouveau ramener les hommes égarés dans la voie de la vérité !

Les plus hautes spéculations de l’intelligence ne valent pas le verre d’eau donné au pauvre.

L’amour seul sauvera le monde ; puisse la froide science, qui a nié la vie universelle et féconde de l’âme, ne pas jouir longtemps de sa victoire !

L’intelligence de l’homme sans le flambeau de l’amour divin est un phare éteint qui dresse sa tour orgueilleuse sur le rocher ; mais qui ne peut guider les matelots battus par la tempête, faute d’un rayon de lumière pour percer les ténèbres de la nuit.

 

 

J. HERVY.

 

Paru dans Psyché, revue du spiritualisme moderne, en 1906.

 

 

 

 

 

 

 

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