De la perfection et du Saint-Esprit
par
MONTMORIAH
Le Bien superlatif constitue la perfection 1. Pour les hommes, la conséquence plus ou moins médiate de toute perfection est le bonheur ; la conséquence de toute imperfection : le malheur.
Dieu, étant seul absolument parfait, jouit seul de l’absolue béatitude ; mais il est possible aux hommes de réaliser dans leurs œuvres une perfection relative et par là d’obtenir un bonheur relatif. Nous qui voulons le bonheur de tous les hommes, nous devons donc, autant qu’il nous est possible, nous employer à réaliser cette perfection dans toutes les institutions humaines.
L’œuvre est ardue, et sans doute serait-elle au-dessus de nos faibles moyens si la connaissance que la Foi et la Science nous est donnée de Dieu – Être Parfait – ne nous permettait de l’entreprendre et de la mener à bien.
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Si nous considérons les choses de l’humanité, nous constatons que, lorsque le Mal se manifeste en elles (le plus souvent par sa conséquence qui est le malheur) et qu’ainsi se pose à nous le problème de combattre ce malheur et ce mal, les données de ce problème peuvent toujours être ramenées à deux termes antinomiques 2 ; et si nous examinons le rapport de ces deux termes, nous voyons : ou bien qu’ils sont en hostilité, en lutte incessante ; ou bien que l’un exerce sur l’autre une espèce d’assujettissement qui peut aller jusqu’à l’annihilation 3. Nous concluons que cette hostilité des deux termes de la dualité antinomique que nous avons dégagée, ou que cette affirmation exclusive de l’un des deux termes au détriment de l’autre, sont les causes du mal que nous voulons combattre, et nous nous proposons de les supprimer.
Mais nous nous posons immédiatement la question suivante : cette relation d’affirmation exclusive ou d’hostilité entre les deux termes une fois supprimée, par quel nouveau rapport la remplacerons-nous ? (Car un rapport quelconque est nécessaire, puisque la Destinée a placé ces deux termes l’un en face de l’autre.)
Ici nous nous souvenons que Dieu est le type de toute perfection et nous le prenons pour modèle.
Nous savons que la première et la plus essentielle perfection de Dieu est l’Unité.
Nous avons vu 4 comment Dieu en émanant son Verbe, double, brise en quelque sorte son Unité par la création de la dualité Père-Fils, mais ramène aussitôt cette dualité à l’Unité Première en faisant intervenir un troisième terme qui est le Saint-Esprit.
Et cela, tout en confirmant notre conclusion de tout à l’heure, nous donne le moyen de vaincre immédiatement la difficulté qui nous arrêtait : il nous suffira d’établir entre les deux termes de notre dualité un troisième terme, lien harmonique, reflet du Saint-Esprit, qui les rapproche, les lie, et tout en laissant à chacun son individualité propre les réduise à une espèce d’unité.
C’est ainsi, par exemple, que dans un couple familial l’autorité exclusive, la tyrannie de l’un des deux conjoints sur l’autre crée le malheur de ce dernier ; que l’hostilité continue entre les deux fait le malheur de l’un et de l’autre, tandis qu’un lien harmonique entre l’un et l’autre fait d’affection, de dévouement, de condescendance mutuels a pour résultat le bonheur de tous les deux en ramenant la dualité antinomique homme-femme à cette unité qui est la famille.
C’est ainsi que, dans une nation, la lutte des classes et la prééminence finale de l’une sur l’autre ne peut produire que le malheur de tous tant que dure la lutte et tout au moins le malheur du vaincu quand un des partis a triomphé, alors que la loyale collaboration et l’entente mutuelles génèrent l’abondance et la prospérité dans l’ordre et dans la paix, en ramenant tout à une seule unité qui est la Patrie, etc.
Ainsi donc, lorsque se pose en nous le problème de vaincre le mal, il nous est toujours possible d’en réduire les données à deux termes opposés, ou bien à un plus grand nombre de termes toujours opposés deux à deux, chacune de ces dualités étant telle que ses deux termes composants sont en hostilité ou que l’un des deux termes a acquis sur l’autre une prééminence exclusive.
Nos efforts tendront à supprimer cette hostilité ou cette exclusivité par l’introduction d’un nouveau terme médian qui concilie les deux autres, les unisse et forme avec eux une triade qui reconstitue l’Unité, type premier, en Dieu, de la perfection.
Certains donnent très justement le nom d’« Amour », pris dans son acception la plus générale, à ce troisième terme. En l’appliquant à la solution pratique du problème du Bien, nous ne faisons que satisfaire à la Grande Loi d’Amour réinstituée sur la terre par le Christ, dont les successeurs, les Apôtres, ont été confirmés dans leur mission par le Saint-Esprit, qui est descendu sur eux sous la forme de langues de feu ; le Saint-Esprit, duquel il est dit plus spécialement : Dieu est Amour.
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Il arrive malheureusement quelquefois que nous nous trouvons en face d’une antinomie irréductible, dont les termes, par leur nature, ne peuvent souffrir aucune conciliation, aucune union.
« Quoi de commun, dit saint Paul, entre la Justice et l’iniquité ? Quelle alliance entre la lumière et les ténèbres ? entre Jésus-Christ et Bélial ? »
Nous ne pouvons plus, dans ce cas, procéder à la réduction de l’antinomie par l’introduction d’un troisième terme ; cela nous est, par définition, impossible.
Nous persistons cependant à vouloir réaliser la perfection par l’Unité, puisque nous en avons trouvé le modèle en Dieu.
Nous nous voyons alors obligés de créer volontairement l’état de choses que nous avions précédemment tenu pour mauvais lorsque notre dualité était résoluble par la Trinité et qui consiste à établir la prééminence d’un terme sur l’autre, soit par la suppression, soit par l’assujettissement de cet autre. Il nous est heureusement très facile de reconnaître le terme dont il est bon d’établir la prééminence, à ceci qu’il possède toujours plus ou moins le reflet de quelque perfection, de quelque caractéristique divines, tandis que l’autre terme présente toujours quelque signe manifestement opposé 5.
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En symbolique numérale, cette dernière opération est appelée réduction par le 11 ; la première est appelée : réduction par le 3. Ainsi, lorsque les deux termes d’une antinomie sont conciliables, nous les désignons respectivement par les nombres 1 et 2. Si nous fondons les deux nombres en un seul par l’addition, nous obtenons le nombre 3, symbole de la Trinité Divine qui est Unité.
Si les deux termes de l’antinomie sont inconciliables, nous les représentons l’un et l’autre par le chiffre 1 (cela fait 1 et 1). Les deux termes n’étant pas conciliables, nous ne pouvons les additionner ; les deux 1 restent ainsi dressés hostilement l’un en face de l’autre et nous donnent le nombre 11, duquel saint Augustin a dit qu’il est « l’armoirie du péché ».
Nous ne pouvons ramener ce 11 à l’unité que nous cherchons qu’en supprimant l’un des deux 1 et en ne laissant ainsi subsister que l’autre.
Dans ce dernier cas, nous ne représentons plus le deuxième terme par le nombre 2, mais par un deuxième 1. Le 1 est en effet le symbole du Dieu Unique qui est tout activité 6 ; il est donc le symbole de l’activité. Le nombre 2 symbolise la dualité du Verbe qui, émané du Dieu Ineffable, est par conséquent passif dans son ensemble par rapport à lui ; ce nombre 2 est donc le symbole de la passivité.
Le fait de représenter un des deux termes d’une antinomie par 2 (passif), alors que l’autre est représenté par 1 (actif), indique une sorte de complémentarisme qui, l’un des termes étant négatif-passif, exclut l’idée d’hostilité volontaire et invincible des deux côtés. Les électricités de nom contraire s’attirent 7.
Le fait de représenter chaque terme par 1 met en présence deux activités qui, les deux termes étant de nature opposée, se muent aussitôt en hostilité radicale. (Les électricités de même nom se repoussent.)
La grande erreur, qu’il nous faut surtout éviter, est de vouloir réduire par le 11 une dualité résoluble par le 3. Ce faisant, nous agirions contrairement à l’exemple que Dieu, en nous permettant de Le connaître un peu, a voulu que nous trouvions en Lui et que nous le mettions en pratique.
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En résumé, nous devons, humbles ouvriers de la perfection, faire tendre nos efforts à réaliser en quelque sorte ici-bas le Saint-Esprit. Nos lumières sont bien faibles, mais nous avons pour nous guider la Parole du Christ. Implorons en outre l’aide directe du Paraclet et faisons monter vers Lui chaque jour l’hymne sublime du Veni creator Spiritus !... et nous en recevrons les dons d’Intelligence et de Sagesse, de Conseil et de Science pour nous éclairer ; et pour nous soutenir : le don de Force.
Amener ici-bas le règne de l’Esprit-Saint ! Imposons-nous cette tâche. Elle est pressante, car le Prince du Mal étend chaque jour sur le Monde des ténèbres de plus en plus épaisses et parsemées d’éclairs significatifs ; c’est pourquoi nous convions les féaux du Saint-Paraclet à consommer l’union mystique avec la Vierge Céleste, qui est : Vie, Lumière, Esprit !
MONTMORIAH.
Paru dans Psyché, revue du spiritualisme moderne, en avril 1924.
1 Ainsi que, sous une autre forme, le Beau et le Vrai.
2 Les données se ramènent parfois à un plus grand nombre de termes, mais toujours opposés deux à deux. Dans ce cas, le problème se réduit à autant de problèmes partiels qu’il y a de dualités.
3 Ainsi nous avons : dans l’ordre familial : l’homme et la femme ; dans l’ordre social : le capital et le travail, les employeurs et les employés ; dans l’ordre politique : l’autorité et la liberté ; dans l’ordre général : l’esprit et la matière, etc., etc.
4 Psyché, Janvier-Février 1924.
5 Ainsi l’homme peut être considéré comme une antinomie Esprit-Matière dont les deux termes sont en lui en hostilité continuelle... Nous disons : Dieu est Esprit Pur. C’est donc à l’élément esprit que nous devons donner la prééminence sur l’élément matière.
6 « Dieu est Acte Pur » (Saint Thomas d’Aquin).