Des nymphes, sylphes, pygmées, salamandres et autres êtres

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Philippe Théophraste PARACELSE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PARACELSE

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Introduction

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Vie de Paracelse

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Pas de médecine sans alchimie, pas de médecine sans astrologie ; il faut imiter la Nature, ce qui est en Bas est comme ce qui est en Haut. Tel est l’enseignement de Paracelse. En plusieurs passages il ajoute : pas de médecine sans magie.

Paracelse n’appartient donc à aucune école. Ou, plutôt, il appartient à toutes les écoles.

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

On a des œuvres de Paracelse deux éditions, l’une allemande, l’autre latine, la première due à Jean Huser qui, sur l’ordre de l’archevêque de Cologne, attroupa les traités de notre auteur, non sans interpoler nombreux chapitres d’autre origine (de là, peut-être, les contradictions), et non aussi sans scrupuleusement respecter les étourderies et fautes du maître et de ceux qui se mêlèrent de fixer ses paroles ; que dis-je ? à leurs étourderies Jean Huser ajouta les siennes, omit de reproduire les figures auxquelles, parfois, le texte renvoie ! Afin de présenter des traités de Paracelse à peu près convenables, il nous a donc fallu collationner ou faire collationner les deux éditions, prendre à l’une, enlever à l’autre.

Au reste, nous n’avons traduit ni la partie thérapeutique ni la partie chirurgie : à la vérité, thérapeutique et chirurgie de Paracelse, encore que prouvant son universelle science, voire sa prescience, pourraient paraître aujourd’hui légèrement naïves.

Nous nous contenterons de produire une partie du tome II des œuvres complètes de l’édition latine de Genève de 1658.

Cette édition comprend 3 tomes (en 2 vol. in. f.).

Le tome I contient les traités de médecine.

Le tome II contient les traités de philosophie occulte.

Le tome III contient les traités de chirurgie.

Parmi les traités du tome I, citons : Paramirum de quinque entibus omnium morborum : de ente astrarum (comment les astres agissent sur les trois règnes), de ente veneni, de ente naturali, de ente spirituali, de ente Dei (Paracelse assure être bon chrétien ; il prétend que c’est Dieu qui envoie la plupart des maladies, punissant les uns pour leurs fautes, les autres pour celles de leurs ancêtres. C’est Dieu aussi qui guérit : et s’il se sert des médecins, c’est qu’il ne veut rien faire que par l’homme) ; De rebus ex fide homine accidentibus (la foi rend malade et guérit) ; Paragranum in quo columunæ quator ut sunt Philosophia, Astronomia, Alchymia et Proprietates Medici, quibus suam Medicinam superinstruxit, solide discribuntar (Paracelse définit et étudie la philosophie, l’astronomie, l’alchimie, il indique les vertus que doit posséder le médecin) ; Libri quatuordecim Paragraphorum (traduits en français par G. de Sercilly. Paris. Guillemot. 1631) ; De podagricis (il y est question de chiromancie, pyromancie, nécromancie, géomancie, hydromancie).

 

Parmi les traités du tome III, citons : Chirurgia magna (traduite en français par C. L. Darist. Lyon. A. de Harsy. 1589.) Paracelse y dénonce longuement les rapports de l’astrologie et de la médecine, l’influence particulière de chaque saison, l’influence thérapeutique et morbifique de chaque astre, l’analogie du microcosme et du macrocosme) ; Chirurgia minor ; De medicamentis.

 

Parmi les traités du tome II, voici ceux que nous traduirons :

 

De nymphis, sylphis, pygmæis, salamandris et exteris spiritibus ; De rerum naturalium generatione, de crescentibus earum ; de conservationibus earum, de vita earum : de ressucitatione earum ; de earum signatura ; De occulta philosophia ; De mysterio microcosmi ; de separatione elementorum ; de quinta essentia ; de arcanis ; De vita longa ; De tinctura physicorum ; Cælum philosophorum ; De viribus magnetis ; Liber meteorum ; De arte præsaga ; De obsessis et dæmoniacis ; De animabus hominum post mortem apparentibus ; De characteribus ; De homunculis et monstris ; De natis animalibus ex sodomia ; Explicatio totius astronomiæ ; Practica in scientiam divinationis ; Azot sive de ligno et linæ vitae ; Archidoxis magicæ libri (De sigillis signorum ; de transmutatione metallorum ; de sigllis planetarum).

 

 

 

 

 

 

Des Nymphes, Sylphes, Pygmées, Salamandres, et autres êtres 1.

 

 

Nous produisons d’abord ce livre (livre III du tome IX des Paradoxes) non comme le plus élevé mais comme le plus connu – de nom au moins, puisque personne ne l’a traduit. Les ennemis de Paracelse, qui furent et sont nombreux, s’en voudraient de ne point invoquer ce traité et ses rêveries, de ne point relever l’aimable désinvolture avec laquelle Théophraste décrit le physique, la taille, le régime, le langage, le vêtement des Sylphes, Salamandres et compagnie, et avec laquelle il met tous ces êtres sur le compte de Dieu.

Mais, pourquoi ne pas accuser un peu aussi le XVIe siècle si friand de diableries ? Et puis, pourquoi chercher dans ce livre autre chose qu’un charmant paradoxe ?

… Nous ne traduisons pas la préface parce que, comme la plupart des préfaces de Paracelse, elle ne contient que des considérations d’ordre général sans intérêt.

 

 

 

 

TRAITÉ I

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

Je me propose de vous entretenir des quatre espèces d’êtres de nature spirituelle, c’est-à-dire des Nymphes, des Pygmées, des Sylphes et des Salamandres ; à ces quatre espèces, à la vérité, il faudrait ajouter les Géants et plusieurs autres. Ces êtres, bien qu’ayant apparence humaine, ne descendent point d’Adam ; ils ont une origine absolument différente de celle des hommes et de celle des animaux. Ils s’accouplent pourtant à l’homme, et de cette union naissent des individus de race humaine ; je dirai pourquoi tout-à-l’heure

Voici comment j’ai divisé ce livre : dans le premier traité, j’étudierai la génération et la nature de ces êtres ; dans le second, leur milieu et leur régime, dans le troisième, ceux d’entre eux qui nous apparaissent et se mêlent à nous ; dans le quatrième, les miracles dont ils sont capables ; dans le cinquième, la génération, l’origine et la fin des Géants.

Encore que rien n’empêche de s’inspirer des livres d’autrui, je ne le ferai pas – pour l’excellente raison que les philosophes n’ont point parlé de ces êtres, fourni sur eux aucun renseignement, car ils ne croient que ce qu’ils voient. À peine a-t-on dit quelques mots des Géants. Pourtant, il est permis de traiter ce sujet puisque l’Ancien et le Nouveau Testaments décrivent certaines merveilles que Dieu oppose à la raison. Et s’il n’est pas défendu d’admettre l’existence des diables et des esprits, il n’est pas défendu non plus d’étudier leur nature. Examinons donc toutes les créations de Dieu, et avouons qu’il y a ici-bas des choses inexplicables : voyez plutôt Samson qui, tout homme qu’il était, puisait dans sa chevelure une merveilleuse force ; voyez plutôt David qui, malgré sa petite taille, tua Goliath.

Pour croire à une chose, il suffit d’en connaître le but. Le lecteur pourra trouver mon livre inutile et vain tant qu’il ne sera pas arrivé au traité VI dans lequel j’expose clairement les fins de ces êtres ; quand il aura lu ce traité, il me félicitera d’avoir le premier étudié un tel sujet et relira attentivement mon livre. Qui regarde voit.

 

 

 

CHAPITRE II

 

 

CE QUE SONT L’ESPRIT ET L’ÂME.

 

Il y a deux espèces de natures : la nature d’Adam et celle qui ne lui appartient pas. La première est palpable, saisissable, épaisse parce que formée de terre. La seconde n’est ni palpable ni saisissable, elle est subtile parce que pas formée de terre. La nature d’Adam est compacte ; l’homme qui est de cette nature ne peut passer à travers un mur s’il n’y a percé une ouverture. Pour l’être de l’autre nature, les murs n’existent pas, il pénètre les obstacles les plus denses sans avoir besoin de les détériorer.

Enfin, il y a une troisième nature participant des deux.

À la première nature appartient l’homme qui est formé de sang, de chair, d’os, qui porte des enfants, boit, évacue, parle ; à la seconde appartiennent les esprits, qui ne peuvent rien faire de tout cela. À la troisième appartiennent les êtres qui sont légers comme les esprits et qui engendrent comme l’homme, ont son aspect, son régime.

Cette dernière nature participe de celle de l’homme et de celle de l’esprit, sans devenir nature de celui-ci ou nature de celui-là : en effet, les êtres qui lui appartiennent ne sauraient se classer parmi les hommes puisqu’ils volent à la façon des esprits, ils ne sauraient non plus se classer parmi les esprits puisqu’ils évacuent, boivent, ont chair et os à la la facon des hommes. L’homme a une âme, l’esprit n’en a pas besoin ; les créatures en question n’ont point d’âme et, pourtant, elles ne sont pas semblables aux esprits : ceux-ci ne meurent pas, celles-là meurent. Ces créatures, mourant et n’ayant point d’âme, sont donc des animaux ? Elles sont plus que les animaux : en effet, elles parlent et rient, ce que ne font point ceux-ci. En conséquence, elles se rapprochent plus des hommes que des animaux. Mais, elles se rapprochent des hommes sans devenir hommes, comme le singe s’en rapproche par ses gestes et son industrie, et le porc par son anatomie, sans cesser de demeurer singe et porc. L’on peut dire aussi qu’elles sont supérieures aux hommes puisqu’elles sont insaisissables comme les esprits ; mais, il convient d’ajouter que le Christ, étant né et mort pour racheter les êtres ayant une âme et qui descendent d’Adam, n’a point racheté ces créatures qui n’ont point d’âme et ne descendent point d’Adam 2.

Personne ne peut s’étonner ou douter de leur existence. Il faut seulement admirer quelle variété Dieu apporte dans ses œuvres. À la vérité, l’on ne voit pas quotidiennement ces êtres, on ne les voit même que rarement. Moi-même je ne les ai vus qu’en une sorte de rêve. Mais, l’on ne peut sonder la profonde sagesse de Dieu, ni apprécier ses trésors, ni connaître toutes ses merveilles. Ceux qui gardent ces trésors et nous les découvrent de temps en temps n’appartiennent pas à la nature d’Adam ; je le redirai dans mon dernier traité.

Nos créatures enfantent des êtres qui leur ressemblent et ne nous ressemblent pas. Elles sont prudentes, riches, sages, pauvres, folles ainsi que nous autres. Elles sont l’image grossière de l’’homme, comme l’homme est l’image grossière de Dieu. Elles demeurent telles qu’elles ont été conçues par Dieu qui ne veut point que ses créatures puissent s’élever à un rang supérieur, poursuivre un autre but que le leur, qui leur interdit d’obtenir une âme et défend à l’homme de chercher à l’égaler.

Ces êtres ne craignent ni le feu, ni l’eau. Ils sont sujets aux maladies et aux indispositions humaines. Ils meurent en bêtes, leur chair se putréfie 3 comme la chair animale. Vertueux ou vicieux, purs ou impurs, meilleurs ou pires, comme les hommes, ils en ont les mœurs, les gestes, le langage ; comme eux, ils diffèrent par la ligne et l’aspect, ils vivent sous une loi commune, travaillent de leurs mains, tissent leurs vêtements, se gouvernent avec sagesse et justice, font preuve en tout de raison. Pour être hommes il ne leur manque que l’âme. Et, parce que l’âme leur manque, ils ne pensent ni à servir Dieu ni à suivre ses commandements ; l’instinct seul les pousse à se conduire honnêtement.

Ainsi, de même que parmi les créatures terrestres l’homme est celle qui se rapproche le plus de Dieu, parmi les animaux ce sont nos êtres qui se rapprochent le plus de l’homme.

 

 

 

 

TRAITÉ II

 

 

DE LEUR HABITATION.

 

Nos créatures ont quatre sortes d’habitations 4 : aquatique, aérienne, terrestre, ignée. Celles qui habitent dans l’eau s’appellent Nymphes, dans l’air Sylphes, dans la terre Pygmées, dans le feu Salamandres. Je ne pense pas que ces noms soient vraiment ceux dont elles se servent entre elles, je pense qu’ils leur ont été attribués par des gens qui ne se sont point entretenus avec elles ; mais, puisqu’ils sont en usage parmi nous, je les conserverai, bien qu’on puisse aussi appeler les créatures aquatiques Ondins, les aériens Sylvestres, les terrestres Gnomes, et les ignées Vulcains. Au reste, peu importent les noms ; ce qu’il faut savoir, c’est que ces quatre sortes d’êtres habitant des milieux bien distincts, que les Nymphes, par exemple, n’ont point commerce avec les Pygmées. Ainsi, les Hommes comprennent la sagesse de Dieu qui n’a point laissé un seul élément vide ou stérile.

On sait qu’il y a quatre éléments : Air, Eau, Terre, Feu. On sait aussi que nous, hommes, descendants d’Adam, vivons dans l’air, que nous en sommes entourés, comme les poissons sont entourés d’eau. Pour les poissons, l’eau remplace l’air, pour les hommes l’air remplace l’eau. Chaque créature est appropriée à l’élément dans lequel elle est plongée ; les ondins, conçus pour vivre dans l’eau, s’étonnent de nous voir vivre dans l’air, comme nous nous étonnons de les voir vivre dans l’eau. De même, les Gnomes traversent sans la moindre difficulté les rocs les plus denses, comme nous nous traversons l’air, parce que la terre est leur chaos, parce que ce chaos est formé de pierres et de rocs, comme le nôtre est formé d’air.

Plus le chaos est épais, plus ses habitants sont subtils, et vice-versa. Les Gnomes, habitant un chaos épais, sont subtils ; l’homme, habitant un chaos subtil, est épais. Ce sont les Sylvestres qui se rapprochent le plus de nous : ils vivent dans l’air, suffoquent dans l’eau, étouffent sous la terre, brûlent dans le feu.

Que cela ne vous étonne pas. Dieu prouve qu’il est Dieu en créant des choses que nous ne pouvons comprendre : car, si nous pouvions comprendre tout ce qu’il a créé, il apparaîtrait bien faible et nous voudrions nous comparer à lui.

Pour saisir ce que nous allons dire au sujet de la nourriture de nos êtres, il faut savoir que chaque chaos a au-dessus de lui un ciel et au-dessous une terre ; notre chaos a au-dessus de lui le ciel, et au-dessous la terre ; aussi, ciel et terre nous nourrissent-ils. Les habitants de l’eau, c’est-à-dire ceux qui ont l’eau pour chaos, ont au-dessous d’eux la terre, et au-dessus le ciel. Les Gnomes, qui ont la terre pour chaos, ont au-dessous d’eux l’eau et au-dessus la surface de la terre, car la terre repose sur l’eau ; aussi, Ondins et Gnomes se nourrissent-ils en conséquence. Les Sylphes, qui ont même chaos que les hommes, ont même régime. Les Salamandres, qui ont le feu pour chaos, ont au-dessous d’elles la terre et au-dessus l’air ; aussi, leurs aliments se composent-ils de terre et de feu. J’en reparlerai. Nous avons l’eau pour apaiser notre soif ; pour apaiser la leur, nos êtres ont une eau qui nous est inconnue et que nous ne pouvons voir. Ils ont donc besoin de manger et de boire, mais ils mangent et boivent ce qui est aliment et boisson pour eux.

Ils se vêtent et cachent les parties honteuses à leur façon, non à la nôtre. Ils se donnent des gardes, des magistrats, des chefs, comme les abeilles élisent une reine, ou les bêtes sauvages se choisissent un guide. Dieu a caché les parties secrètes de tous les animaux, il ne l’a point fait pour ces êtres qui, comme l’homme, doivent s’adresser à leur propre industrie. Comme à nous, Dieu leur a donné de la laine de mouton ; Dieu, en effet, peut créer des moutons différents de ceux que nous voyons et qui paissent dans le feu, l’eau ou la terre.

Ils dorment, reposent, veillent à la façon des hommes, ils ont un soleil et un firmament comme eux. Les Gnomes voient à travers la terre comme nous à travers l’air, ils aperçoivent à travers la terre le soleil, la lune et les étoiles ; de même, les Ondins découvrent le soleil à travers l’eau, les Salamandres le voient féconder et réchauffer leur chaos, y ramener l’été, l’hiver, le jour, la nuit.

Comme nous, ils sont sujets à la peste, aux fièvres, à la pleurésie et autres maladies envoyées par le ciel parce qu’ils sont hommes, ou plutôt, parce qu’ils le seront : car, jusqu’au jugement dernier, ils resteront animaux.

Quant à leur physique, il est bien évident qu’il varie : les Ondins des deux sexes ont l’aspect humain, les Sylvestres sont plus épais, plus grands, plus robustes, les Gnomes plus petits, hauts environ de deux palmes 5, les Salamandres minces, graciles, maigres. Les Nymphes habitent dans les rivières, près des endroits où les hommes se lavent, baignent les chevaux. Les Gnomes habitent dans les montagnes : c’est pour cela que si souvent l’on y trouve des trous et des excavations de la grandeur d’une coudée. Au mont Etna, on entend les cris des Salamandres, le bruit de leurs travaux qui secouent leur élément. On connaît plus aisément les demeures des Sylvains, on peut les voir.

Je pourrais ajouter plusieurs autres choses admirables touchant la monnaie, les mœurs de ces êtres. Je le ferai quand le moment en sera venu.

 

 

 

 

TRAITÉ III

 

 

POUR QUELLE RAISON CES ÊTRES NOUS APPARAISSENT.

 

Tout ce que Dieu crée finit par se manifester à l’homme. Dieu lui produit quelquefois le diable et les esprits afin de le persuader de leur existence. Du haut du ciel, il lui envoie aussi des Anges 6, ses serviteurs. Ces êtres nous apparaissent donc, non pour demeurer avec nous ou s’allier à nous, mais afin que nous les puissions connaître. Ces apparitions sont rares, à la vérité. Mais, pourquoi ne le seraient-elles pas ? Ne suffit-il pas que l’un de nous aperçoive un Ange pour que nous tous croyions aux autres Anges ?

Au reste, pour que la preuve de leur existence apparaisse plus éclatante, Dieu permet que des Nymphes soient vues non seulement de certains hommes, mais qu’encore elles entretiennent commerce charnel avec eux et en aient des enfants. Il permet également que des hommes ne voient pas seulement les Pygmées mais qu’aussi ils en reçoivent de l’argent, et que d’autres voyagent avec les Sylphes.

De même qu’un homme n’apparaît pas semblablement à deux personnes, les Nymphes nous apparaissent autrement que nous leur apparaissons : les Nymphes et nous ne jugeons point pareillement, car nous différons de milieux, et chacun juge selon les idées de son milieu. Les Nymphes et les Pygmées ne se rendent pas compte qu’ils peuvent venir demeurer, aimer et vivre parmi nous parce que, étant subtils, ils supportent notre chaos, tandis que nous, étant épais, ne saurions supporter le leur.

Nous avons dit que ces êtres pouvaient entretenir commerce charnel avec les hommes et en avoir des enfants 7. Ces enfants sont de race humaine parce que le père, étant homme et descendant d’Adam, leur donne une âme qui les rend semblables à lui et éternels. Et je crois que la femelle qui reçoit cette âme avec la semence est, comme la femme, rachetée par le Christ. Nous ne parvenons au royaume divin qu’autant que nous communions avec Dieu. De même, cette femelle n’acquiert une âme qu’autant qu’elle connaît un homme. Le supérieur, en effet, communique sa vertu à l’inférieur. Voilà donc encore une raison de l’apparition de ces êtres : ils recherchent notre amour pour s’élever 8, comme les païens recherchent le baptême pour acquérir une âme et renaître avec le Christ.

Il est juste d’ajouter qu’ils ne se rapprochent ainsi de nous que parce qu’ils nous ressemblent comme le loup ressemble au chien sauvage. Tous ces êtres, en effet, n’ont pas des rapports charnels avec l’homme. Les Nymphes sont ceux qui en ont le plus ; après les Nymphes, ce sont les Sylphes ; quant aux Pygmées, ils n’ont point de ces rapports avec l’homme ; ils se contentent de le servir. On considère généralement les Pygmées et les Etnéens comme des esprits, parce qu’ils apparaissent brillants et éclatants : l’on ne réfléchit pas que leur chair et leur sang sont de nature lumineuse. Les Pygmées et les Etnéens sont agiles et légers comme les esprits ; ils connaissent le présent, le futur et le passé, révèlent aux hommes ce qui est caché : ils ont la raison de l’homme sans en avoir l’âme, ils ont la science et l’intelligence des esprits sans posséder leur connaissance de Dieu.

Nous avons dit que les Nymphes quittaient les eaux pour venir nous voir, nous entretenir et s’allier à nous. Les Sylphes sont plus grossiers, ils ne connaissent point notre langue. Les Gnomes parlent la même langue que les Nymphes. Les Etnéens parlent peu. Les Sylphes sont plus timides que les hommes. Les Gnomes sont plus petits, on les prend souvent pour des flammes errantes, des esprits, des âmes en feu ou des fantômes. Les flammes qui volent au-dessus des prairies, s’écartant et se rapprochant, ne sont autres que les Gnomes. Les Vulcains sont semblables, mais, à cause de leur nature, ils fréquentent peu l’homme, ils préfèrent les vieilles femmes et les sorcières. Aussi leur voisinage est-il dangereux : en eux le diable bouillonne. Au reste, le diable s’immisce quelquefois dans le corps des Gnomes, des Sylphes, surtout dans celui des femelles, qu’il s’amuse à faire accoucher de fœtus atteints d’une lèpre, gale ou teigne inguérissable.

Que l’homme qui a des rapports avec une Nymphe ne la tourmente pas près de l’eau ; que celui qui a des rapports avec un Pygmée ne le moleste pas près de ses cavernes : Nymphe et Pygmée disparaîtraient. Cette disparition ne peut s’accomplir qu’autant que le couple se trouve près de l’élément de la Nymphe ou du Pygmée ; loin de cet élément, l’homme peut toujours les forcer à demeurer à ses côtés. Les Gnomes, lorsqu’ils se sont rendus à notre appel, nous servent fidèlement à condition que nous contentions leurs désirs. Si nous tenons nos promesses, ils tiennent les leurs, ils nous donnent de l’argent. Ils ont, en effet, beaucoup d’argent à leur disposition, l’extrayant et le travaillant eux-mêmes. Mais, ils ne nous en donnent qu’à charge par nous de ne pas le garder, de le répandre.

 

 

 

TRAITÉ IV

 

 

Nous avons dit que ces êtres s’alliaient aux hommes, en avaient des enfants ; nous avons dit aussi que, si l’homme les irritait près de leur élément, ils disparaissaient. Ajoutons que ce qui arrive à la Nymphe arrive à son époux : si elle suffoque, il suffoque. Lui croit qu’elle a disparu dans l’eau simplement, il ne se doute pas que sa propre vie est en danger, que son union avec la Nymphe n’est pas plus dissoute que ne l’est l’union d’une femme et d’un homme par la seule fuite de celle-là. Il faut, en effet, pour qu’une telle union soit dissoute, le consentement des deux époux. Or, l’on se rappelle que la Nymphe qui s’est unie à un homme sera présente au jugement dernier parce qu’elle a gagné une âme dans ce commerce ; elle est donc femme, et son union avec un homme n’est dissoute que si elle y consent. Si le mari prend une autre épouse sans sa permission, elle réapparaît et le tue.

Les Sirènes nagent plutôt à la surface de l’eau qu’à l’intérieur, elles vivent à la façon des poissons, et bien que n’ayant pas l’aspect de la femme, elles lui ressemblent en partie. Ce sont des monstres, comme les monstres qu’engendrent les hommes et les femmes. Supposons, en effet, que les Nymphes, qui s’engendrent entre elles comme le font les hommes, engendrent des monstres nageant à la surface de l’eau : ce seront les Sirènes. Ces Sirènes savent chanter et jouer de la flûte. Les Nymphes et les Gnomes engendrent encore d’autres monstres, les Monaches, qui ressemblent aux hommes et habitent leur milieu. De même, les étoiles engendrent des monstres, les comètes, qui ne suivent pas leur cours. Dieu, vous le voyez, crée des choses admirables.

Ces êtres ont chacun plusieurs épouses ; chez eux, en effet, il y a plus de femelles que de mâles. Ils ont donné naissance à la race dite du Mont de Vénus, race tenant des Nymphes, mais vivant dans le chaos des hommes. Les individus de cette race atteignent un très grand âge sans présenter signe de vieillesse, jusqu’à la mort ils conservent le même aspect. La Vénus tient de la Nymphe et de l’Ondine, cependant elle leur est infiniment supérieure ; elle vit fort longtemps, mais, n’étant pas immortelle, meurt. Une autre Vénus lui succède, différente de caractère, mais qui vit aussi longtemps. Au reste, il y a plusieurs versions : les uns disent qu’il n’y a qu’une Vénus et qu’elle vivra jusqu’au dernier jour de la création : car, prétendent-ils, par les Vénus suivantes il faut entendre, non d’autres individus, mais bien des aspects divers de l’unique Vénus. Ceux-là oublient qu’ici-bas tous et tout doivent mourir et que les générations ne se succèdent que par la force de la semence. D’autres assurent que, jadis, une reine qui demeurait en cet endroit fut submergée ou s’enfonça dans une grotte et donna naissance à cette race. Moi, je pense qu’une Nymphe, se trouvant là, pénétra dans le mont, sous un marais ou sous un lac, s’y arrangea une habitation et que, brûlant d’amour, elle creusa à travers le roc un couloir jusqu’à l’extérieur, afin de permettre à ses adorateurs et à ses amants de l’approcher plus facilement. À la vérité, personne ne peut se prononcer. Mon explication, pourtant, me semble préférable : chaque siècle voit des hommes remarquables, et ces hommes sont bien des individus différents. Nous dirons donc que ce lieu abrita les Nymphes, et que, par la suite, il fut nommé Mont de Vénus, du nom de la lascive Vénus.

Il ne faut point se moquer de ces merveilles ni les mépriser. Les théologiens ignorants les regardent comme jeux et illusions diaboliques. Si ces merveilles étaient l’œuvre du diable, il n’y aurait qu’à les mépriser et à les rejeter. Mais elles sont l’œuvre de Dieu, de Dieu seul, et il importe de les considérer attentivement. Témoin l’aventure de Stauffenbergensus : celui-ci entretenait commerce charnel avec une Nymphe ; mais, pensant la Nymphe créature diabolique, c’est-à-dire méprisable, il prit une autre femme. La Nymphe, voyant qu’il avait manqué à son serment de fidélité, le fit mourir trois jours après. Cela prouve, d’abord, que la violation d’un serment est toujours punie, ensuite, que les Nymphes sont bien l’œuvre de Dieu ; car, si les Nymphes n’étaient qu’illusion, elles ne pourraient nuire au corps de l’homme, et si elles étaient des créatures du diable, elles porteraient sa marque.

Nous allons dire quelques mots de Mélusine. Elle ne fut point ce que les théologiens disent, elle fut vraiment Nymphe. Nous avouons qu’elle a été la proie du malin esprit. Elle était une créature de Beelzebubus, de telle sorte que, comme les magiciennes, elle pouvait changer de forme, devenir chat, loup, chien. Elle connut les arts magiques. De là est venue la légende racontant qu’elle se changeait en serpent chaque jour de Saturne 9. Elle fut, d’abord, Nymphe, d’un sang et d’une chair remarquable, féconde mère, puis elle quitta les Nymphes pour aller habiter sur la terre des hommes, spécialement aux endroits fréquentés des gens superstitieux.

 

 

 

 

TRAITÉ V

 

 

DES GÉANTS.

 

Il nous faut parler de deux races qui se rattachent à celles des Nymphes et des Pygmées, les Géants et les Nains. Les Géants et les Nains ne descendent pas d’Adam. Saint Christophorus, il est vrai, fut un géant : mais, il fut de nature humaine, et ne doit pas être rangé parmi ces êtres, dont un des caractères est de n’être pas de cette nature. Témoins les Géants Bernensis, Sigenottus, Hildebrandus, Dietricus. Nous en dirons autant pour les Nains : témoins Laurinus et autres.

Nous n’ignorons pas que beaucoup de personnes ne croient ni aux Géants ni aux Nains. Elles se contentent de dire : Les Géants sont extraordinaires et trop forts, nous les repousserons donc et les tiendrons pour illusions.

Les Géants sont engendrés par les Sylphes, et les Nains par les Pygmées. Géants et Nains sont les monstres des Sylphes et des Pygmées, comme les Sirènes sont les monstres des Nymphes. Voilà pourquoi ils sont rares ; cependant, l’on en a vu assez pour ne pas douter de leur existence. Ils sont remarquables par leur solide constitution.

Voici ce qu’il faut penser de leur âme. Ils sont des hommes issus d’animaux et ils sont des monstres : ils n’ont donc point d’âme. L’on croirait pourtant qu’ils en ont une, à voir leurs bonnes actions et leur amour de la vérité. Car, ainsi que le singe copiant les gestes de l’homme, ils peuvent agir comme l’homme.

Dieu aurait pu donner à ces êtres une âme s’il l’avait voulu, comme il en a donné une à l’homme en communiant avec lui, comme il en a donné une aux Nymphes en les mariant à l’homme. Il ne l’a pas voulu, pour ne pas créer une race semblable à la race humaine. Malgré leurs bonnes actions, je ne pense donc pas que les Géants et les Nains participent à la rédemption. Mais, s’ils n’ont pas la foi, ils sont sages, à la façon des animaux.

Les Nains naissent des Pygmées. Voilà pourquoi ils n’ont pas la taille des Géants : car, les Sylphes dont naissent ceux-ci sont plus grands que les Pygmées.

Les Géants et les Nains peuvent entretenir commerce charnel avec les femmes descendant d’Adam et les satisfaire. Mais, ils ne sauraient avoir d’enfants de leur propre race, qu’ils se marient entre eux ou qu’ils s’allient à l’homme : en effet, ce sont des monstres, et ils ne peuvent pas plus engendrer entre eux que ne le peuvent des consanguins ; d’autre part, s’ils s’allient à l’homme, le fœtus sera d’une double nature, c’est-à-dire de la leur et de celle de l’homme, et par conséquent l’enfant sera de race humaine puisque, lorsqu’il a pour parents un être sans âme et un être avec une âme, il appartient à la race de ce dernier. Les Géants et les Nains meurent donc sans héritiers. De même, les comètes n’engendrent point d’autres comètes, les tremblements de terre d’autres tremblements de terre.

 

 

 

 

TRAITÉ VI

 

 

POURQUOI DIEU CRÉE CES ÊTRES.

 

Dieu a fait ces êtres pour donner des gardes à ses créations. C’est ainsi que les Gnomes gardent les trésors de la terre, métaux et autres ; ils les empêchent de voir le jour avant le temps voulu. Car, ces trésors, or, argent, fer, etc., ne doivent pas être trouvés tous le même jour, ils doivent être distribués petit à petit, et non pas à quelques personnes seulement, mais bien à toutes. Les Salamandres gardent les trésors des régions ignées, les Sylphes gardent les trésors que portent les vents, les Ondins, ceux qui se trouvent dans l’eau. C’est dans les régions ignées que sont fabriqués, par les soins des Salamandres, tous les trésors, pour être ensuite répandus et gardés dans les autres milieux.

Les Sirènes, les Géants, les Mânes et les Scintilles (qui sont les monstres engendrés par les Salamandres) ont été créés dans un autre but : ils doivent prévenir des évènements graves les hommes, leur indiquer qu’un incendie éclate, les avertir de la ruine d’un royaume. Les Géants annoncent plus spécialement la dévastation d’un pays, les Mânes la famine, les Sirènes, la mort des rois et des princes.

La cause initiale de l’Univers dépasse notre entendement. Mais, à mesure que le Monde approche de sa fin, les choses se manifestent à nous de plus en plus clairement ; nous voyons leur nature, leur utilité. Au jour dernier, tout apparaîtra clair, tout sera connu, rien ne sera ignoré, chacun recevra la récompense de ses efforts et de son amour de la vérité. Alors, ne sera pas médecin ou professeur qui voudra. L’ivraie sera séparée du grain, la paille du froment. Alors, se taira celui qui crie aujourd’hui. Celui qui compte déjà le nombre de pages qu’il a encore à écrire succombera sous le poids de son œuvre. Alors, seront heureux ceux qui en ce moment cherchent à voir. Et l’on verra ce jour-là si j’ai menti.

 

 

Traduction et notes de      

 

René SCHWAEBLÉ.         

 

 

Paru dans La Voie en août 1904.

 

 

 

 

 



1  La traduction de notre collaborateur est volontairement dénuée de tout commentaire. C’est au lecteur qu’il appartient de discerner ce que Paracelse entend par les Nymphes, Sylphes, Pygmées, Salamandres, el par les quatre chaos qu’ils habitent. (N. D. L. R.)

2  Sinistrari d’Ameno, qui prit sa Démonialité dans Paracelse sans seulement le nommer, prétend, pourtant, qu’elles sont rachetées.

3  Rappelons que pour Paracelse, ainsi que pour tous les alchimistes, de la putréfaction renaissent les germes, que la putréfaction n’est point la mort, mais la régénération, la résurrection. D’un morceau de viande qui putréfie naissent les sporules, les vers, les mouches, les papillons, comme d’un métal qui putréfie naît un autre métal. C’est la 13e lame du Tarot, la mort qui fauche et derrière laquelle renaissent des fleurs.

4  Paracelse, comme tous les alchimistes, enseigne qu’il y a quatre éléments : Terre, Air, Feu, Eau. La Terre correspond au Solide, au Sec, au Carbone, elle est habitée par les Gnomes : l’Air correspond au Gaz, à l’Humide, à l’Hydrogène, il est habité par les Sylphes ; le Feu correspond à la Matière radiante, au chaud, à l’Oxygène, il est habité par les Salamandres ; l’Eau correspond au Liquide, au Froid, à l’Azote, elle est habitée par les Ondins.

5  Mesure romaine.

6  Paracelse n’est pas le seul à proclamer l’existence des Anges. Le Concile de Latran décida : « Les Anges sont des intelligences non tout à fait dépourvues de corps et non insensibles : ils ont un corps subtil, de la nature de l’air ou du feu. On les a vus sous la figure humaine ».

7  Paracelse omet de dire que l’Église ne condamne pas le commerce charnel d’un homme et d’un de ces êtres dont elle reconnaît l’existence. Elle ne condamne le commerce charnel de l’homme et de l’incube que lorsque l’incube est démon.

8  Paracelse a dit le contraire tout à l’heure.

9  Chaque Samedi.

 

 

 

 

 

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