Lettre au rédacteur du journal
les Archives du christianisme
sur l’interprétation de la Bible
par
Frédéric PORTAL
« Il n’y a rien de caché qui ne doive
être découvert, ni rien de secret qui
ne doive être connu. »
MATTHIEU, X. 26.
Paris, 2 Novembre 1837.
Monsieur,
La foi est-elle du domaine de la science et du raisonnement ? ou bien appartient-elle à un ordre de choses tellement élevé que les connaissances et l’intelligence de l’homme ne puissent jamais y atteindre ?
La liberté philosophique répond affirmativement à la première question, et l’autorité dogmatique à la seconde.
Je crois, Monsieur, que la vérité est placée entre l’orgueil qui prétend sonder tous les mystères de Dieu, et l’abnégation de l’entendement qui ne veut en comprendre aucun.
La science et la Religion ne sauraient être en contradiction, puisqu’elles émanent de la même source. La Bible est d’inspiration divine, la science, qui trouve son principe en Dieu, ne saurait contredire l’œuvre de Dieu.
La Philosophie du dix-huitième siècle prétendit renverser le Christianisme à l’aide des connaissances humaines ; aujourd’hui on sent la nécessité de se servir de la science pour ramener à la foi les hommes que la science en a éloignés.
Un article du dernier numéro de votre journal prouve que vous êtes entré dans cette voie salutaire, et cependant, je ne puis partager votre sentiment sur les diverses interprétations que vous donnez des passages de l’Écriture attaqués par les savants.
La Géologie, la Botanique et l’Astronomie s’opposent à plusieurs récits consignés dans la Bible ; je ne prendrai qu’un seul ordre de faits, ceux qui se rattachent à la mécanique céleste. À l’ordre de Josué le Soleil s’arrêta ; ici vous ne voyez qu’une vérité d’apparence, c’est la Terre qui selon vous interrompit son double mouvement ; mais ce fait miraculeux changea nécessairement toutes les lois de la gravitation ; le globe dut être bouleversé de fond en comble ; il n’y a qu’un seul moyen de répondre : c’est un miracle ! Mais la Lune, pourquoi s’arrêta-t-elle ? À quoi bon ce second miracle ? Le satellite de la Terre ne pouvait-il continuer sa course autour de la planète arrêtée ?
Le Soleil, dit la Genèse, fût créé le quatrième jour : ce fait est encore un miracle, car il contredit une loi posée par le Créateur. Si le Soleil eut tourné autour de la Terre, il aurait été créé postérieurement ; mais si, comme le prouve l’Astronomie, la Terre tourne autour du Soleil, elle doit nécessairement avoir été créée après cet astre, par le seul fait que tout le système de création géologique et de végétation se rattache au double mouvement du globe sur lui-même, et autour du Soleil ; or, d’après la Genèse, l’herbe, les arbres et les fruits furent créés avant le Soleil.
Un troisième fait miraculeux est annoncé dans la Bible : à la fin du monde les étoiles tomberont sur la terre, – Apoc, VI. 13 –, et l’Astronomie prouve que les étoiles sont des soleils, des millions de fois plus gros que notre terre ; que par conséquent la Terre s’engloutirait dans la plus petite d’entre elles, loin de pouvoir les contenir sur sa surface ; enfin, si tous ces mystères s’expliquent encore par des miracles, pourquoi notre Soleil et notre Lune, pendant cette terrible et dernière catastrophe, restent-ils en place, pourquoi ces astres sont-ils seulement obscurcis ? Tout cela est inexplicable aux yeux de la science et de la raison ; or, la science et la raison ne peuvent contredire la Religion ; et la Bible est la parole de Dieu.
Ces contradictions existent, donc elles sont nécessaires ; le motif ? L’Évangile nous le révèle : la lettre tue et l’esprit vivifie. Prendre la Parole à la lettre, expliquer le sens littéral par les sciences naturelles, me paraît également contraire au but de Dieu. La lettre tue le Christianisme, comme l’esprit le vivifie.
Cette opposition de la Religion avec les faits de la science devait être la pierre d’achoppement, le sujet de scandale nécessaire, afin d’éloigner ceux qui n’approcheraient ces mystères que pour les profaner : peu importe au véritable Chrétien que la Bible soit approuvée par les académies des sciences ; comment aurait-il besoin de la démonstration de ce qu’il voit et sent dans son cœur !
Ces contradictions étaient également nécessaires aux fidèles, afin de les avertir qu’il existait quelque chose sous la lettre, et les exciter par conséquent à la recherche du sens spirituel.
Si la science pouvait expliquer complètement le sens littéral, la matérialisation de la Parole Divine serait complète, la lettre étoufferait l’esprit. Un fait remarquable, dans l’histoire de la civilisation, est qu’à mesure que les sciences humaines font des progrès, il y a tendance à matérialiser le sens des Saintes Écritures. Cela se comprend facilement : l’homme habitué à se rendre mathématiquement compte de chaque chose reporte cet esprit dans ses croyances religieuses ; pour exemple, je citerai l’Apocalypse, dont on publie chaque jour de nouveaux commentaires ; on explique la lettre de ce livre en y substituant une autre lettre ; on veut lire les révolutions temporelles des empires là où Dieu a tracé évidemment l’histoire des révolutions spirituelles de l’Église.
La science, impuissante à expliquer le sens littéral de la Bible, ne peut-elle nous élever à la contemplation du sens spirituel ? Permettez-moi de croire, Monsieur, que telle est la véritable marche à suivre.
Et d’abord, s’il existe un sens spirituel dans la Bible, les attaques des incrédules tombent en grande partie, puisque ces attaques ne s’adressent qu’aux seuls voiles qui couvrent le Sanctuaire ; ce sens spirituel existe, il n’est pas nécessaire de le prouver devant des chrétiens.
Le Seigneur dit à ses Apôtres : Il vous est donné de connaître le mystère du Royaume de Dieu ; mais pour ceux qui sont de dehors tout se traite par des paraboles. – Marc, IV. 11. – Or, ce mystère est-il dévoilé dans l’Évangile ? Si on répondait affirmativement, je n’opposerais que les Chapitres XXIV et XXV de Matthieu.
Pour l’Ancien Testament, la preuve de l’existence d’un sens spirituel ressort de deux passages décisifs : l’un de Pierre, – 1re épître, Chap. III. 20, 21 –, dans lequel il explique le sens symbolique du déluge ; l’autre de Paul, – 1re aux Cor. X. 1 à 11 –, qui offre une explication semblable du passage de la mer Rouge, de la manne et de l’eau du rocher ; l’apôtre finit par ce passage : Toutes ces choses leur arrivaient pour servir de figure ; et elles sont écrites pour nous instruire, nous qui sommes parvenus aux derniers temps.
Il résulte évidemment de ce passage et de d’autres, qu’il serait trop long d’alléguer, 1o l’existence des miracles, 2o le sens spirituel de ces miracles.
Un miracle ne peut pas se prouver par la science ; tout ce qu’elle peut faire est d’aider à comprendre le sens spirituel qui y est enfermé ; car ils ont été écrits pour nous instruire, nous qui sommes parvenus aux derniers temps.
Je crois, Monsieur, que lorsqu’on aura l’intelligence de ce que signifient ces faits miraculeux, on arrivera plus facilement à les admettre qu’en voulant directement les prouver par les sciences naturelles ; je crois aussi qu’on distinguera alors ce qui n’est qu’une simple parabole de ce qui est vraiment miraculeux, et qu’on saisira toute la différence qui existe entre les miracles historiques de la résurrection de Lazare et de la multiplication des pains, et les récits purement symboliques du Soleil s’arrêtant à l’ordre de Josué, et des étoiles tombant du Ciel.
Je n’établirai pas ici les preuves qui démontrent l’existence de la symbolique comme science émanée de la Bible ou de la révélation divine ; je me hâte d’arriver à l’explication des trois passages relatifs à l’Astronomie, qui ont été mentionnés ci-dessus, et qui ne peuvent s’expliquer par les sciences naturelles.
Le Soleil est le symbole de l’Amour et de la Sagesse de Dieu, car il échauffe et il éclaire le corps, comme l’Amour et la Sagesse embrasent le cœur et éclairent l’intelligence. La Lune est le symbole de la Foi, qui réfléchit la lumière divine.
Les six jours de la création du monde répondent aux six degrés de la régénération humaine ; le nombre six exprime le travail de Dieu dans l’homme ; le nombre sept représente l’état de sainteté de l’Âme après le combat et la victoire : alors le Dieu créateur ou régénérateur se repose en nous. La création du Soleil et de la Lune signifie l’état d’Amour, de Sagesse et de Foi qui anime le cœur et éclaire l’intelligence de ceux qui se régénèrent. Ceci, Monsieur, n’est pas du mysticisme, mais de la science pure, qui trouve ses preuves dans l’Archéologie et la Philologie.
Le miracle de Josué s’explique par un passage d’Ésaïe : Ton Soleil ne se couchera plus, dit le prophète, et ta Lune ne se retirera plus ; car l’Éternel sera pour toi une lumière perpétuelle, et les jours de ton deuil seront finis. – Ésaïe. LX. 20.
Habacuc s’écrie : Les montagnes te virent et en furent en travail, l’impétuosité des eaux passa, l’abîme fit retentir sa voix, et il éleva ses mains en haut ; le Soleil et la Lune s’arrêtèrent dans leur demeure, ils marchèrent à la lueur de tes flèches et à la splendeur de l’éclat de ta hallebarde. – Habacuc. III. 10, 11.
Le Soleil et la Lune, qui ne se couchent plus ou qui s’arrêtent, signifient la présence de l’Amour divin et de la Foi céleste dans le cœur de l’homme, car les ténèbres sont le symbole du mal et de l’erreur.
En me rapprochant, le plus près possible, du sens littéral du passage de Josué, je lis que ce chef des Israélites invoqua la Divine Providence, et que son armée remporta la victoire, par la puissance que donne à l’homme la présence de l’Amour et de la Foi en Dieu ; dans une expression plus élevée, j’y vois la figure du combat que doivent livrer, contre leurs passions mauvaises, ceux qui veulent entrer dans la Canaan Céleste. Ici, on comprend pourquoi la Lune ne se couche pas ; la Foi est nécessaire comme l’Amour pour la Régénération, tandis que, matériellement, les Israélites n’avaient nul besoin de la clarté de cet astre.
Pour les méchants, le Soleil se couche en plein midi ; c’est ce que dit Amos : Et il arrivera en ce jour-là, dit le Seigneur l’Éternel, que je ferai coucher le Soleil en plein midi, et que je ferai venir les ténèbres sur la Terre en un jour serein. – Amos, VIII. 9. – Or, ceci est-il un miracle ou un symbole ? C’est une Prophétie ! dira-t-on ; eh bien, le miracle attribué à Josué est également une prophétie tirée du livre de Jaschar, cité par Josué. – X. 13. – Jérémie dit : Celle qui a engendré sept enfants rendra l’Âme, son Soleil se couchera pendant le jour. – Jérémie, XV. 9. – Cette prophétie s’adresse à l’Église Judaïque qui devait être détruite ; le Soleil se couchera, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus d’Amour ni de Charité.
Je passe au Verset de l’Évangile relatif à l’obscurcissement du Soleil et de la Lune ; et d’abord, je dois faire observer que nulle part il n’est question, dans les textes de la Bible, de la fin du monde ; nulle part il n’est dit que le Seigneur détruira son ouvrage ; mais souvent il est fait mention de la consommation du siècle, ou de la fin de l’Église, et de l’établissement d’une nouvelle ère Chrétienne, après la destruction de la première. Les preuves dépasseraient les bornes de cette lettre ; tout ce que je puis établir ici est la signification spirituelle d’un seul passage relatif à cette révolution religieuse. Et aussitôt après l’affliction de ces jours-là, le Soleil s’obscurcira, la Lune ne donnera point sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées.–Matth., XXIV, 29. Marc, XIII, 24, 25.
Lorsqu’une Église périt, il n’y a plus ni Amour ni Foi éclairée ; c’est ainsi que le Soleil et la Lune s’obscurcissent : les étoiles, qui représentent les connaissances du Bien et du Vrai, parce qu’elles sont les luminaires célestes, se détachent du Ciel leur patrie, et le Seigneur ne peut plus influer sur l’homme ; car l’homme a rompu le lien qui l’unissait à Dieu.
Michée dit : Le Soleil tombera (ou se couchera) sur les prophètes, et le jour s’obscurcira sur eux. – III. 6. – Il est plus qu’évident que ce passage signifie que les faux prophètes, au lieu d’élever leur amour vers le Ciel, le reportent sur la Terre ; mais ils seront écrasés par leur orgueil, et languiront dans les ténèbres de l’ignorance.
Je ne citerai pas, à l’appui de cette interprétation, différents passages de Joël et de l’Apocalypse, qui démontrent que la fin d’une Église est toujours représentée par l’obscurcissement du Soleil et de la Lune ; – Joël, II. 10, 11 ; III. 15 ; Apoc, VI. 12 ; IX. 2 ; Ésaïe, XXIV. 21, 23.
J’ajouterai seulement que la Bible parle quelquefois du Soleil du monde ; ce Soleil matériel désigne l’amour de soi-même et l’orgueil de la propre intelligence. Job se loue de n’avoir point adoré le Soleil et la Lune. – XXXI. 26. – On a voulu voir dans ce passage la preuve de l’existence du Sabéisme à cette époque ; il signifie simplement que Job se félicite de n’avoir point été égoïste, de n’avoir point adoré sa propre intelligence et de n’avoir point eu foi dans les choses de ce monde, mais qu’il avait reporté cet amour, cette intelligence et cette foi vers le Créateur.
Je termine, Monsieur, en ajoutant qu’une interprétation de la Bible qui prétend se fonder sur une science positive a le droit d’être examinée par les hommes qui cherchent la vérité ; intimement persuadé que vous êtes animé de cet esprit, je ne peux vous en donner une plus haute preuve qu’en vous adressant cette lettre, vous demandant de m’éclairer si je m’égare, ou de recevoir vous-même la lumière, si c’est moi qui vous la présente.
C’est avec ces sentiments de fraternité chrétienne, que je vous prie, Monsieur, d’agréer l’assurance de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être
Votre dévoué serviteur,
F. P.
Frédéric PORTAL.
Paru dans La Nouvelle Jérusalem en 1839.