D’une erreur sur la destination

de l’homme ici-bas

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Edmond de PRESSENSÉ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus on examine les rapports des croyances chrétiennes avec les intérêts politiques, mieux on se persuade que l’ordre et la stabilité des sociétés humaines dépendent essentiellement des vérités enseignées dans la révélation de Dieu. Nous en citerons aujourd’hui une preuve qui n’a pas encore été, ce nous semble, suffisamment développée dans cette feuille.

L’homme religieux, et tout particulièrement le chrétien, regarde la vie présente comme une préparation à la vie future. Il ne place pas sur la terre l’objet de sa destination, le but de ses efforts, la fin de son existence ; il n’y voit que le commencement, disons mieux, le noviciat de la carrière qu’il doit parcourir. Ce monde est pour lui un lieu de discipline morale, une école où il est chargé de s’instruire de telle sorte qu’il puisse entrer dans une condition plus haute et plus pure ; il s’y trouve logé pour quelques jours, qu’on me permette de parler ainsi, comme dans une vaste maison pénitentiaire où il doit se disposer à vivre de la vie du ciel. L’homme irréligieux, au contraire, place dans ce monde l’objet, le terme et le but de son existence ; il ne cherche ni ne connaît rien au-delà. Toute sa destination est enfermée à ses yeux dans le peu d’années qui s’écoulent entre notre berceau et notre tombe. Idées, intérêts, affections, jouissances, bonheur, il croit que tout s’arrête et se brise pour lui sous la main de la mort.

Suivons maintenant ces deux principes opposés dans leurs plus simples conséquences.

Par cela même que le chrétien se regarde ici-bas comme dans un lieu de discipline et de préparation, il comprend qu’il ne doit pas y être parfaitement heureux. Les peines physiques et morales sont des moyens d’instruction dont il reconnaît la nécessité ; il sent qu’il a besoin des austères leçons du malheur, pour se disposer à jouir de l’éternelle félicité des élus. Mais l’incrédule, par l’effet du principe contraire, s’imagine volontiers qu’il doit être parfaitement heureux ici-bas, et même qu’il le peut. La perspective d’un monde meilleur étant bannie de ses espérances, il concentre toutes ses prétentions de bonheur sur le globe où il est, dans les courts moments où il existe ; et comme son instinct moral demande un bonheur infini, il arrive presque nécessairement à croire qu’il est destiné à l’obtenir pendant sa carrière terrestre.

Il résulte de là que le malheur est pour l’intelligence du chrétien l’une des conditions de l’ordre, tandis que l’incrédule n’y peut voir qu’un désordre. Le premier y trouve un fait nécessaire, non seulement pour le bien-être universel, comme l’ont expliqué certains philosophes, mais encore pour son bien-être individuel. L’autre doit trouver dans le malheur un fait anormal, soit qu’il considère son propre individu, soit qu’il examine l’ensemble des choses. Et en supposant même que le malheur lui paraisse un bien dans l’ensemble des choses, il le tiendra toujours, quant à lui, pour un désordre individuel, puisqu’il estime que sa destination est d’être heureux ici-bas.

Ces idées contraires produisent dans les sentiments et dans les actions du chrétien et de l’incrédule des résultats également opposés. Le chrétien, voyant l’ordre dans le malheur, est naturellement conduit à le supporter avec patience ; l’incrédule, y voyant le désordre, n’est pas moins naturellement conduit à s’irriter de ses coups. L’un se soumet aux peines de la vie avec cette résignation et cette constance qu’on apporte dans les épreuves d’un noviciat qui nous fait atteindre un noble but. L’autre se révolte contre la douleur avec cet emportement qui domine le cœur de l’homme quand il rencontre sur sa route des obstacles imprévus et de perfides ennemis. Le premier peut même parvenir jusqu’à regarder comme le sujet d’une parfaite joie, selon le précepte de l’apôtre, les diverses afflictions qui lui arrivent ; car en comparant ces légères infortunes avec la gloire infiniment excellente qui lui est promise, il découvre dans ses épreuves l’une des plus précieuses bénédictions de Dieu, et comment dès lors ne se réjouirait-il pas de souffrir ? Mais l’homme irréligieux, apercevant un sépulcre, et non une couronne immarcessible au terme de ses souffrances, ne saurait y rattacher, quoi qu’en aient dit les stoïciens, que l’idée du mal et une amère tristesse.

L’expérience, il est vrai, ne confirme pas ces réflexions d’une manière invariable et absolue. On citerait quelques chrétiens qui ont montré beaucoup d’impatience et d’abattement dans le malheur, et quelques incrédules qui l’ont soutenu avec résignation et courage. Que faut-il en conclure ? Rien autre chose sinon que l’homme est parfois inconséquent, et que ses actes ne répondent pas toujours à ses principes. Les exceptions, d’ailleurs, sont peu nombreuses. Retranchez ce qui tient uniquement à une insensibilité naturelle de caractère, à la dureté ou à la froideur du tempérament, à l’orgueil philosophique, à l’ostentation d’une fermeté qui n’était qu’apparente, combien restera-t-il d’hommes irréligieux dont on puisse dire qu’ils ont fait preuve d’une mâle et constante patience au jour des grandes infortunes ? Mais parmi les véritables chrétiens cette patience est la règle commune et vulgaire. Les annales de l’histoire ecclésiastique et nos propres observations nous apprennent que de faibles femmes, des enfants, des vieillards débiles ont accepté avec une véritable résignation les plus pesantes épreuves, et combattu avec un sublime courage les plus cruelles atteintes du malheur.

Tout cela bien compris, appliquons en peu de mots les raisonnements qui précèdent aux intérêts de l’ordre social.

Une société politique, si habilement constituée et gouvernée qu’elle soit, renferme nécessairement beaucoup d’imperfections, et soumet les individus à des peines de diverse nature. L’inégalité des conditions humaines, l’autorité du petit nombre sur le grand nombre, l’extrême différence des travaux et des salaires, le choc des intérêts et les conflits des passions, les fautes du pouvoir, les erreurs de la justice, les entreprises des mécontents ; que sais-je encore ? les intempéries des saisons, les ravages des éléments, les mauvaises récoltes, les maladies pestilentielles ; toutes ces choses inséparables de notre position sur la terre entraînent une masse énorme d’infortunes et de souffrances individuelles. À l’aide de bonnes lois et de sages magistrats, on peut réussir, sans doute, à éviter une partie de ces maux, ou du moins à en diminuer le poids. Mais ce n’en est toujours que la moindre partie ; les afflictions les plus vastes et les plus profondes sont au-dessus de la puissance des hommes et des lois ; nulle prévoyance ne les conjure ; nulle force ne les arrête. Quand Dieu lève le bras pour frapper, nos faibles mains sont absolument incapables de le retenir, à moins qu’elles ne soient jointes dans l’attitude de la prière, et que nous n’ayons recours à la miséricorde de Celui qui peut seul nous donner du repos.

Or, en présence de ces maux inévitables dans les sociétés politiques, combien les opinions et les actions de l’homme religieux doivent être différentes de celles d’un incrédule !

L’homme religieux, ayant admis ce principe qu’il n’est pas destiné à être parfaitement heureux ici-bas, n’éprouve ni étonnement ni colère quand l’ordre social le froisse dans quelques-uns de ses intérêts ou de ses vœux. Il s’y attendait ; il le savait. Les malheurs politiques, de même que les malheurs de tout autre nature, il les accepte comme des moyens de discipline morale, et y cherche les hautes leçons que Dieu ne manque jamais de donner à ceux qui écoutent sa voix. Ce n’est point qu’il demeure passif et inerte, ainsi que l’a supposé l’auteur du Contrat social par une dérision peu digne de son génie. Le chrétien sait qu’il doit employer sa faculté de prévoir, sa faculté d’agir, et qu’il lui est ordonné de travailler à son bien-être. Mais après avoir prévu, agi, travaillé selon ses forces, il se résigne aux mécomptes et aux souffrances qu’il ne lui a pas été possible d’éloigner. Il n’en accuse pas la société politique, les lois, les hommes du pouvoir ; sa pensée monte plus haut ; elle s’élève jusqu’au suprême Arbitre de nos destinées. En contemplant les voies de la Providence, il découvre l’ordre moral sous le désordre politique ; et en ramenant les yeux sur soi, il reconnaît que le mal passager qui le frappe, comme citoyen, doit produire pour lui un bien permanent. Ne craignez pas qu’un tel homme, avec de telles vues, s’abandonne à un esprit de sédition et de révolte ; il n’ira point chercher à la pointe du glaive, sur des monceaux de ruines et dans des flots de sang, un bonheur que lui refuse l’ordre de choses actuel. S’il peut atteindre une position meilleure par des moyens pacifiques et légitimes, il y tâchera ; sinon, il saura se soumettre, et même bénir Dieu des épreuves qui lui sont envoyées.

Rien de semblable chez l’homme irréligieux. Comme il part du faux principe que sa destination est d’être heureux sur cette terre, que le bonheur de la vie présente est le but de son être, et qu’il a le droit d’employer tous les moyens possibles pour y parvenir, il s’étonne, murmure, s’irrite, quand l’ordre politique ne répond pas à ses prétentions. Et à qui s’en prend-il ? Il s’en prend exclusivement aux institutions de son pays, aux dépositaires de l’autorité publique, aux électeurs, aux députés, aux juges, à tous les hommes qui professent une opinion différente de la sienne, à tous les accidents de la vie sociale. Avec d’autres institutions et d’autres magistrats, il pense obtenir ce bien-être et réaliser ces rêves qui le poursuivent incessamment. Il ne réfléchit pas qu’il demande à l’association politique plus qu’elle ne peut donner, et qu’il devrait se changer lui-même et habiter un autre monde que celui-ci, avant de goûter le bonheur auquel il aspire. Mais dans le fait, il est conséquent avec son incrédulité ; sa chimère est une déduction logique de l’idée fausse qu’il a prise pour point de départ, et nous avons tort de l’engager à réfléchir sur l’impossibilité d’être heureux dans l’état social. Dès qu’il ne voit plus dans la vie actuelle une préparation à la vie future, il cesse d’avoir l’intelligence du malheur ; il ne le conçoit plus, et doit rigoureusement admettre que le bonheur terrestre est sa fin. Comment donc, lorsqu’il observe l’énorme distance qui sépare ses prétentions de la réalité, comment n’éprouverait-il pas une irritation poignante et pleine d’amertume ? Comment s’abstiendrait-il de nourrir des haines profondes, et de s’en aller aussitôt que l’occasion lui paraît bonne, changer ses lois et ses chefs, pour voir s’il n’en deviendra pas un peu moins malheureux ? Quand il se tient paisiblement chez soi, ce n’est que par l’une de ces deux causes : ou bien, il est du nombre de ceux qui gouvernent, qui possèdent, qui jouissent, et qui auraient plus à perdre qu’à gagner par un nouveau bouleversement politique ; ou bien, il a peur, et ronge impatiemment son frein, en attendant que son tour vienne. Ôtez l’intérêt d’une part, la peur de l’autre, et vous reconnaîtrez l’incrédulité à ses fruits.

Croyez-moi : au fond de toutes les agitations, de toutes les plaintes, de toutes les révolutions, de tous les changements de lois et de dynasties qui ont bouleversé la France depuis un demi-siècle, il y avait le faux principe que l’homme doit chercher tout son bonheur ici-bas, et ce principe est la conséquence nécessaire de la négation de l’immortalité de l’âme. Chacun alors veut être heureux tout de suite, être heureux à tout prix, être toujours heureux. La souffrance physique, les peines morales, les revers de fortune, les privations sont considérés comme des maux inutiles ; la douleur n’a plus de sens ; et qu’est-ce qu’on supporte plus impatiemment qu’un mal inutile ? qu’est-ce qui excite une plus grande révolte dans le cœur de l’homme que la douleur dont il ne s’explique ni le sens ni le but ? Arrière donc toute souffrance, tout sacrifice pénible ! Donnez des richesses, des dignités, des plaisirs, du bonheur à l’incrédule ; donnez-lui tout cela sans délai ; car demain il mourra. Hâtez, hâtez-vous ; une créature si fragile est pressée d’être heureuse. Et si vous tardez, les malheureux du monde essaieront de toutes les institutions et de tous les gouvernants afin de secouer le joug du malheur. Mais comme Dieu ne modifie pas les conditions sous lesquelles subsiste l’humanité déchue, comme il ne détruit pas les lois de l’ordre universel au gré des erreurs de l’irréligion, et qu’il persiste à faire de notre globe une simple demeure préparatoire pour le ciel, il résulte de cette impuissante recherche du bonheur que les incrédules creusent toujours plus avant l’abîme de leur misère. Le ciel n’est qu’au ciel ; le bonheur n’est que là où Dieu l’a placé.

Les saint-simoniens avaient bien compris ce que réclame un peuple qui n’a plus de croyances religieuses, et avec leur extrême légèreté habituelle, ils avaient promis le paradis sur la terre. Nous recommencerons le séjour d’Éden, disaient-ils ; on a trop longtemps marqué la place du bonheur au-delà du tombeau ; c’est en deçà que nous en jouirons désormais. Les disciples de Saint-Simon ne songeaient point qu’une telle promesse ouvrait la porte à de perpétuelles révolutions, parce qu’elle présentait aux hommes une perspective impossible à réaliser ; ils ne s’inquiétaient que de jeter une pâture aux folles illusions d’une génération incrédule. S’ils eussent vécu davantage, ils auraient vu l’immense mécompte où aboutit l’espérance d’être parfaitement heureux ici-bas ; mais la vie de leur système a été trop courte pour laisser sortir du sol les germes qu’ils y avaient plantés.

Le Christianisme tient aux hommes un tout autre langage. Loin de leur annoncer un bonheur parfait sur cette terre, il enseigne que c’est par beaucoup d’afflictions qu’il nous faut entrer dans le royaume des cieux. Il nous commande la patience au nom de nos plus sacrés intérêts, et l’inspire en nous montrant les intimes rapports de ces afflictions avec le bonheur du ciel. Ayez des citoyens pénétrés de ces sublimes idées ; ils seront paisibles, soumis aux lois, résignés à souffrir les maux inséparables de toute société humaine, et ne demandant aux institutions civiles que ce qu’on peut raisonnablement en attendre.

Ainsi, les conséquences logiques de l’incrédulité sont une grande erreur sur la destination de l’homme ici-bas, et par l’effet de cette erreur, l’esprit de mécontentement, l’impatience dans les maux, le besoin d’accuser sans cesse les hommes et les choses, enfin une soif insatiable d’innovations, à moins que l’incrédule n’ait déjà fait sa part aux dépens des autres, ce qui ne réussit qu’au petit nombre. Les conséquences logiques de la foi chrétienne, au contraire, sont une idée juste de la destination de l’homme ici-bas, et par l’effet de cette idée, l’esprit de contentement, la patience dans les maux, le respect des hommes et des choses, parce que le chrétien y voit des instruments de Dieu, enfin une stabilité d’opinions et de sentiments qui n’exclut pas un pacifique progrès dans l’état social.

Si la cinquième partie de la France était réellement chrétienne, toutes les améliorations politiques seraient possibles, et tous les bouleversements révolutionnaires seraient impossibles.

 

 

Edmond de PRESSENSÉ.

 

Paru dans Le Semeur, Journal religieux,

politique, philosophique et littéraire, en 1835.

 

 

 

 

 

 

 

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