Quel serait l’état du monde et de l’homme,

si le christianisme n’eut pas existé ?

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Edmond de PRESSENSÉ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour apprécier toute la valeur d’un bienfait, il n’y a pas de meilleur moyen que d’examiner quelle serait notre position si nous ne l’avions pas obtenu. Le prix d’un remède et les avantages de la santé nous frappent d’autant plus que nous nous rappelons mieux les douleurs et les dangers de la maladie. Quand le matelot paisiblement assis sur le rivage se fait une vive peinture des périls qu’il a courus dans la tempête, il savoure mieux le bonheur d’y avoir échappé. Jamais l’orphelin n’est plus heureux, plus reconnaissant des soins hospitaliers qu’il a reçus, que lorsqu’il se retrace avec une énergique fidélité les peines de l’abandon et de l’indigence. De même, pour avoir une vue claire et distincte de tout ce que nous devons au Christianisme, il est bon de rechercher quel serait l’état du monde en général, et celui de chaque homme en particulier, sans le secours de cette religion.

Il n’y aura ici que le développement d’une hypothèse, à la vérité, mais d’une hypothèse fondée, comme on le verra, sur deux grandes séries de faits. La condition du genre humain à l’époque de l’établissement du Christianisme, et celle des peuples qui n’ont pas encore éprouvé son influence, voilà des bases positives sur lesquelles notre hypothèse peut s’élever à un degré de probabilité qui approche de l’évidence.

La principale difficulté de la question consiste en ceci : qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y a pas maintenant une nation composée tout entière de vrais Chrétiens. On ne saurait déterminer dès lors que par voie de conjecture toute la portée religieuse, morale et sociale de l’Évangile. Le paganisme présente des faits nationaux et généraux ; mais le Christianisme n’a offert jusqu’à ce jour que des faits individuels ou restreints à de faibles minorités. Il faudra donc opposer sur plusieurs points, non influence à influence, mais doctrine à doctrine.

Observons, enfin, que notre intention n’est pas de traiter ce sujet, ni même de l’esquisser dans toute son étendue. Que d’autres le considèrent dans ses rapports avec les beaux-arts, les sciences et les lettres ; c’est un point de vue intéressant, et qui a été développé, si notre mémoire est fidèle, par l’auteur du Génie du Christianisme. On se contentera d’examiner rapidement l’hypothèse dans ses rapports avec la religion, les mœurs, la société, la famille et l’individu.

 Si la religion chrétienne n’eût pas été promulguée parmi les hommes (et en supposant, ce qu’il est à peine nécessaire de dire, que la révélation judaïque se fût strictement renfermée dans ses limites nationales), quelle serait aujourd’hui la religion des peuples européens ? Quelles idées aurions-nous sur la Divinité et sur le culte qu’il convient de lui rendre ? Sans nul doute, nous ne connaîtrions pas le vrai Dieu, le Dieu qui est tout ensemble justice et amour. Nous ne connaîtrions pas non plus l’adoration en esprit et en vérité, le culte du cœur. L’une de ces deux choses aurait continué à exister, nous serions idolâtres ou sceptiques. Dans le premier cas, nous subirions le joug des plus extravagantes superstitions et des mensonges les plus absurdes. Nous adorerions des dieux grossiers et vils, misérables êtres formés à notre image, souillés de nos vices, coupables de nos crimes ; et l’on nous verrait stupidement prosternés devant leurs autels sanglants ou immondes. Nos hommages descendraient peut-être encore plus bas et s’adresseraient aux bêtes des champs et aux reptiles. Les créatures les plus dégradées tiendraient la place du Créateur, et la conscience humaine aurait à rougir de ses dieux. Ou bien, si les enseignements des écoles de philosophie avaient prévalu, nous aurions abandonné ces divinités mensongères, et des plantes sauvages effaceraient les taches de sang empreintes sur leurs autels. Mais, incapables de nous élever par les seules forces de notre raison à la connaissance du vrai Dieu, nous serions tombés dans une incrédulité profonde, et le plus désolant pirrhonisme aurait foulé aux pieds les derniers débris de notre culte idolâtre.

L’état religieux de l’empire romain, lors de l’avènement de Jésus-Christ, en est la preuve la plus incontestable, et nos meilleurs témoins sont dans les rangs des adversaires du Christianisme. Lisez Tacite, Suétone, Juvenal, Lucien : annalistes, poètes, philosophes s’accordent dans leurs tableaux du polythéisme vulgaire et du scepticisme des classes éclairées. Les hommes avaient eu pourtant quarante siècles pour chercher le vrai Dieu, sans parler des traditions qui auraient pu les guider dans cette recherche, et ils ne l’avaient pas trouvé. La sagesse des sages n’avait manqué ni de loisir ni d’occasion pour enseigner une religion raisonnable, et elle avait laissé les peuples croupir dans des superstitions insensées et immorales. Çà et là quelques philosophes se dégageaient des ténèbres populaires, mais ils ne savaient atteindre qu’au doute, et leurs systèmes ne parvenaient qu’à faire des incrédules. Cette impuissance de la raison humaine est d’autant plus frappante qu’elle ne se manifestait qu’en matière de religion. Les Grecs et les Romains montraient du génie dans les arts, du talent et du goût dans la culture des lettres, et une grande sagacité dans les sciences ; mais leurs idées religieuses étaient restées dans un état comparativement inculte et barbare ; on eût dit que l’œil de l’intelligence, ouvert sur tout le reste, se couvrait d’épaisses ténèbres chaque fois qu’il voulait s’approcher du sanctuaire de la Divinité.

Or, si la raison, après quatre mille ans, s’était montrée impuissante à trouver le vrai Dieu et l’adoration en esprit et en vérité, n’en faut-il pas conclure qu’elle aurait été de même impuissante, depuis dix-huit cents ans, à nous éclairer sur ces importantes questions ? L’épreuve n’a-t-elle pas été assez longue ? Dieu n’a-t-il pas laissé constater, avec une patience qui n’appartient qu’à l’Être éternel, le néant de la sagesse de l’homme et la vanité de ses pensées ? Je sais bien qu’il se rencontre aujourd’hui des philosophes qui construisent une religion qu’ils nomment naturelle, et dont ils font honneur à leur intelligence. Dans cette religion, les attributs moraux de la Divinité sont indiqués avec un enchaînement logique et judicieux ; mais on oublie de dire que toutes les premières données de ce travail ont été empruntées à la révélation chrétienne. Il y a aussi des penseurs qui attribuent à la simple succession des années, à la suite matérielle du temps je ne sais quelle puissance d’illumination ; ils prétendent qu’un siècle, par cela seul qu’il vient après un autre, est nécessairement plus éclairé, plus avancé que le précédent ; ils déduiraient de là, contrairement à notre conclusion, que dix-huit siècles de plus auraient bien pu faire trouver à la raison le Dieu qu’elle avait inutilement cherché pendant quarante siècles. Malheureusement, cette loi du progrès, qui souffre déjà beaucoup d’exceptions dans les choses purement scientifiques et naturelles, est démentie par l’état religieux actuel des Indiens et des Chinois. Les Chinois et les Indiens ont eu ces dix-huit cents ans de plus, et rien n’a empêché leur intelligence d’en profiter pour établir une religion conforme à la loi du progrès. Eh bien ! ils sont restés au niveau, peut-être même au-dessous du polythéisme grec et romain, et leurs lettrés ne sont pas moins incrédules que les sages de l’antiquité.

On peut donc l’affirmer sans craindre d’être démenti par aucun argument solide : si Jésus-Christ n’était pas venu sur la terre nous enseigner ce qu’il avait vu et entendu, nous serions encore de pauvres idolâtres ou de plus pauvres sceptiques. C’est au Christianisme que nous devons l’inestimable bienfait de la connaissance d’un seul Dieu, d’un Dieu juste, saint et miséricordieux. C’est au Christianisme que nous devons ce culte pur et spirituel auquel l’incrédulité même est forcée de rendre hommage.

Allons plus loin. Sans le secours de la religion chrétienne, quel serait aujourd’hui notre état moral, soit en théorie, soit en pratique ? Il est tout au moins probable, sinon certain, que nous serions plongés dans la plus hideuse corruption, livrés aux plus effroyables désordres, esclaves d’une immoralité sans frein et sans pudeur. Nous aurions transformé le vice en vertu, et notre industrieuse dépravation aurait placé les égarements les plus criminels sous la sanction de nos dieux, afin de pouvoir nous y abandonner sans remords. Il existerait quelque chose de pire que nos mauvaises actions, j’entends nos mauvaises maximes, et l’on s’applaudirait de faire le mal autant que l’honnête homme se réjouit de faire le bien :

Ce tableau est-il exagéré ? Interrogez encore l’histoire, considérez les mœurs des Romains au temps de Jésus-Christ, et pendant les trois siècles qui ont suivi la promulgation de l’Évangile ; sondez, s’il vous est possible, cette immense et profonde pourriture ; écoutez la voix du dernier des défenseurs de la liberté qui s’écrie : Ô vertu, tu n’es qu’un nom ! Lisez le commencement de l’épître de saint Paul aux Romains, ces chapitres où l’épouvantable démoralisation des peuples du paganisme est peinte sous des traits qui se reproduisent partout dans les écrivains profanes, et vous aurez une idée de ce que serait notre état moral si le Christianisme n’eût pas existé. Dira-t-on que l’époque des empereurs se distinguait de toutes les autres par sa corruption ? Il se peut, mais à le bien prendre, y avait-il beaucoup plus de vraie moralité dans le farouche nationalisme des vieux citoyens de Rome, sentiment étroit, jaloux, implacable, sanguinaire, qui autorisait toutes les perfidies et justifiait tous les crimes ?

L’insuffisance de la conscience dans les choses de morale n’a pas été moins manifeste et constatée que l’impuissance de la raison dans les questions religieuses. La conscience ne supplée pas à la révélation d’une loi morale écrite ; elle n’existe réellement, au contraire, et ne se développe qu’après avoir été mise en contact avec cette loi, comme la semence déposée dans la terre ne germe et ne grandit que sous l’influence des rayons du soleil. Sans la religion chrétienne, notre conscience n’aurait été suffisamment éclairée que sur certains devoirs extérieurs dont l’observation est indispensable au maintien des sociétés humaines et à la conservation de l’individu ; mais sur tout le reste, c’est-à-dire, sur ce qui constitue la morale, même dans son essence et dans ses principes, elle n’aurait jeté qu’une lueur confuse et incertaine. On la verrait trop faible et trop indifférente pour lutter contre le torrent des passions. Séduite par les sophismes d’un esprit dépravé, subjuguée par la force de la coutume et de l’exemple, pervertie par une mauvaise éducation, notre conscience approuverait ce qu’elle doit condamner, et n’aurait d’anathèmes que pour les rares vertus qui se sépareraient avec trop d’éclat de la commune immoralité. Si quelqu’un révoque en doute la rigueur de cette conclusion, qu’il prenne le soin d’étudier les mœurs de tous les peuples contemporains qui n’ont pas reçu les enseignements du Christianisme, depuis les sauvages abrutis de la Nouvelle-Hollande jusqu’aux habitants les plus civilisés du céleste empire, et il appréciera ce que vaut, pour construire un système de morale et surtout pour le faire observer, la conscience livrée à elle-même, la conscience isolée de la révélation de Dieu.

Avouons-le, c’est la religion chrétienne qui a réhabilité les droits et les maximes de la conscience. C’est la religion chrétienne qui nous a donné des principes élevés et fixes de moralité. C’est dans la religion chrétienne que nous pouvons trouver la source, la règle et l’exemple des bonnes mœurs. Et s’il nous était permis de pénétrer plus avant dans le dogme de cette religion, il nous serait facile de montrer comment l’Évangile nous fournit, avec les préceptes de vertu, les motifs et les moyens de les pratiquer.

L’ordre politique n’est pas moins redevable au Christianisme que l’ordre moral. Quel serait l’état des sociétés humaines si Jésus-Christ n’était pas descendu sur la terre ? Assurément, les trois quarts de notre espèce seraient encore esclaves. La dignité de l’homme, considérée indépendamment de sa position sociale, n’a jamais été comprise, ni même soupçonnée par les anciens législateurs. Le citoyen et l’esclave, le Spartiate et l’ilote formaient deux races complétement distinctes ; il y avait plus de différence du citoyen à l’esclave que de l’esclave à la bête de somme, et le nombre des misérables attachés à la servitude s’augmentait plus par les prisonniers qu’il ne diminuait par les affranchis. Ensuite, comment se seraient constitués les peuples modernes, sans l’aide du Christianisme, après les invasions des Barbares ? L’imagination s’épouvante quand elle essaie de se représenter la lutte terrible qui se serait perpétuée entre les sujets de l’empire romain, hommes sans mœurs, et les hordes du nord, soldats sans pitié. Si l’on sait lire l’histoire, on reconnaît aisément que la religion chrétienne, ayant relevé le caractère des uns et adouci le caractère des autres, a placé entre eux le caducée de paix et fourni les éléments d’une vaste réorganisation politique. Mais qu’on retranche cette double action du Christianisme, de quelle manière se terminera le duel gigantesque entre le vieux monde et un monde nouveau qui se précipite sur lui avec fureur pour le dépouiller de tous ses biens ? Je me trompe peut-être, mais il m’a toujours paru que, sans l’intervention du Christianisme, il y aurait eu entre Rome et les Barbares une guerre d’extermination ; ces deux rivaux se seraient étreints jusqu’à ce que l’un d’eux fût étouffé, et l’autre, épuisé par le prix du triomphe, n’aurait traîné qu’une existence chétive et vagabonde. Au lieu d’être couverte de nations nombreuses, riches, florissantes, prospères, l’Europe serait aujourd’hui traversée comme les steppes de la Tartarie, par quelques hordes sauvages, ou sillonnée à peine de quelques rares et misérables habitations, comme l’Afrique septentrionale et l’Asie mineure. Ces deux dernières contrées nourrissaient de grands peuples et des hommes civilisés quand elles étaient chrétiennes ; elles les ont perdus avec l’Évangile, et la destinée de l’Europe tout entière aurait été semblable à la leur si le Christianisme n’eût pas rétabli dans son sein les bases de l’ordre social.

Mais en supposant que les deux mondes se fussent placés l’un à côté de l’autre sans s’exterminer l’un par l’autre, quelle serait aujourd’hui notre constitution politique ? Par quelles lois serions-nous régis ? Pour résoudre cette question, il suffit de rappeler les trois faits suivants. D’abord, que les anciennes républiques furent, en réalité, des oligarchies qui ne subsistaient que par la domination d’un nombre de citoyens sur une vaste multitude d’esclaves ; ensuite, que tous les peuples non chrétiens de nos jours vivent dans l’état sauvage, ou sous la hiérarchie des castes, ou sous un despotisme brutal, et qu’on y prenne garde, cette observation n’est contredite par aucune exception quelconque sur toute la face du globe ; enfin, que si les droits politiques s’étendent, de siècle en siècle, à une plus grande masse d’individus chez les nations chrétiennes, c’est une loi précisément opposée qui semble régner chez les nations mahométanes ou idolâtres. Il résulte clairement de ces trois faits que, sans l’influence du Christianisme, nous formerions aujourd’hui des républiques à esclaves de notre sang et de notre couleur ou nous serions écrasés sous le sceptre de fer d’un lâche et féroce despotisme.

Notre vie sociale, notre civilisation, notre liberté, nos lois, nous les devons à la religion chrétienne.

Et la famille, cet asile sacré où nous nous réfugions dans nos jours d’orage et de malheur, que serait-elle sans le Christianisme ? Quelle serait son organisation ? Quels rapports y aurait-il entre l’homme et la femme, entre les parents et les enfants ? L’homme serait tyran par le droit de la force physique, et le sexe le plus faible se verrait avili, opprimé, esclave. Les enfants seraient livrés par les lois à la puissance arbitraire du chef de la famille. Ouvrons encore une fois les pages de l’histoire ; voyons comment la famille était organisée chez les habitants de la Grèce et de Rome, qui avaient pourtant fait de si grands progrès dans tout ce qui touche aux relations et aux jouissantes de la vie civile. La femme, enfermée dans son gynécée comme dans une prison, était réduite à la plus dure servitude. Le père avait presque partout droit de vie et de mort sur ses enfants. La législation tolérait l’infanticide, et l’ordonnait même dans quelques pays pour certains cas déterminés. En un mot, la famille telle que nous la connaissons, telle que nous la chérissons aujourd’hui, n’existait pas chez les anciens.

Il est bien remarquable que les mêmes anomalies, les mêmes désordres dans l’état domestique se reproduisent avec une invariable uniformité chez tous les peuples qui ne sont pas chrétiens. Étudiez les relations de famille chez les Mahométans, chez les hommes rouges de l’Amérique septentrionale, chez les hommes noirs de l’Afrique, dans l’orient de l’Asie, vous retrouverez un despote dans chaque maison, des femmes esclaves, des enfants sans garantie, la tolérance de l’infanticide, tout ce qui nous inspire de l’aversion, tout ce qui nous saisit d’horreur dans la famille de la Grèce et de l’ancienne Rome.

Pères, mères, enfants, ne l’oubliez pas, c’est le Christianisme qui a établi entre vous ces doux rapports auxquels vous devez vos jours les plus tranquilles et les plus heureux. Vous, hommes, vous seriez encore énervés dans les honteux excès de la polygamie, ou du moins vous auriez gardé un pouvoir tyrannique, le stupide despotisme de la force brutale, sans l’intervention de la religion chrétienne. Vous, femmes, vous seriez à la merci de tous les caprices d’un maître absolu, et retenues dans une condition inférieure à votre nature intelligente et morale. Vous, enfants, vous avez été protégés dans votre berceau par le Christianisme ; et combien d’entre vous, sans son appui, auraient cessé de vivre ! Nos familles, nos paisibles familles, c’est le Christianisme qui les a créées, qui les défend, et qui peut seul les maintenir.

Je me proposais, en commençant cet article, d’examiner aussi quel serait l’état de l’homme, considéré en lui-même et dans ses besoins moraux, s’il était privé des lumières et des promesses de la religion chrétienne. On aurait vu qu’il manquerait de toute vraie consolation dans ses adversités, de toute ferme espérance d’une vie future, de tout moyen de rentrer en communion avec Dieu et de disposer son âme à participer au bonheur éternel. Mais j’ai déjà franchi les bornes qui sont prescrites à un article de journal, et je ne présenterai plus que deux ou trois courtes réflexions.

S’il se rencontre parmi nos lecteurs quelques jeunes gens qui se permettent d’employer des termes légers et moqueurs lorsqu’ils parlent de la religion chrétienne, nous les invitons à méditer sur la salutaire influence qu’elle a exercée et qu’elle exerce encore. Sachez bien que l’Évangile vous a faits tout ce que vous êtes, qu’il vous a donné vos mœurs, vos lois, votre famille ; que, sans lui, vous seriez probablement livrés à une abrutissante idolâtrie, réduits à l’état sauvage, dominés par des coutumes féroces, esclaves peut-être. Et vous sentirez qu’une religion qui a répandu tant de bienfaits sur le monde doit être traitée avec respect par ceux-là mêmes qui ont le malheur de ne pas croire à son dogme ! Vous sentirez combien il est insensé de jeter des paroles de dérision contre la révélation chrétienne et contre la Bible qui l’a transmise jusqu’à nous ! Ô hommes incrédules ! ne laissez plus sortir de vos lèvres ces épigrammes superficielles qui font honte pour vous à toute personne éclairée et réfléchie. Comparez la condition religieuse, morale, sociale, domestique des peuples de l’antiquité avec la nôtre, et fléchissez le genou devant Jésus-Christ. S’il n’est pas votre Dieu, votre Sauveur, il doit être au moins pour vous le plus grand bienfaiteur de l’humanité.

Une autre considération me frappe, et elle s’adresse à tous les lecteurs. S’il est positif que nous sommes redevables au Christianisme de nos idées religieuses, de nos mœurs, de notre liberté, de nos relations domestiques, il est également vrai que nous ne tarderions pas à perdre tous ces biens si le Christianisme venait à s’éteindre dans notre patrie. Déjà l’affaiblissement de la foi chrétienne nous a ramené la plupart des maux qui désolaient le monde ancien. L’idolâtrie est revenue, idolâtrie de l’or, idolâtrie des honneurs, idolâtrie des grossiers plaisirs des sens, idolâtrie du moi, idolâtrie plus dégradante que celle du polythéisme. Les mœurs se sont dépravées, on appelle de nouveau le mal bien et le bien mal ; la conscience est encore torturée au profit des plus viles passions. L’ordre social est ébranlé dans ses fondements ; il n’y a plus de lien commun, plus d’habitude d’obéissance, plus de respect pour la chose jurée, et le despotisme nous menace d’en haut et d’en bas, parce que là où manquent les conditions de la liberté, il ne reste plus que la raison de la force. L’homme enfin redevient despote, polygame, et la femme avilie, esclave, dans ces honteux hymens désignés avec une si cruelle dérision sous le nom de mariages libres, et qui se propagent avec une si effrayante rapidité. Voilà les effets d’un abandon partiel du Christianisme. Supposez que cet abandon devienne général, et toutes les superstitions, toutes les impiétés, tous les désordres, toutes les infamies, toutes les tyrannies de l’antiquité reprendront le terrain qu’elles avaient perdu. Il y faut réfléchir à temps. Français, contemplez cette Asie-Mineure, qui fut autrefois chrétienne ; pensez au Bas-Empire qui fut autrefois chrétien. Craignez, en suivant la même route, de tomber dans le même abîme !

Sommes-nous enfin assez reconnaissants de toutes les bénédictions qui sont sorties de l’Évangile comme d’une source immense et inépuisable, nous qui faisons profession d’être les disciples de Christ ? Enveloppés auparavant d’une nuit profonde et de l’ombre de la mort, nous avons été éclairés et vivifiés. Étendus et endormis dans la fange de la corruption, nous avons été réveillés et relevés. Doublement esclaves, nous avons été doublement affranchis. Malheureux, nous avons été consolés. Pécheurs et malades, nous avons été délivrés de la peine du péché et guéris. Quelle reconnaissance, quel amour pour notre Dieu et Sauveur devrait posséder nos âmes ! Et quelle indifférence pourtant, quelle sécheresse, quelle tiédeur dans notre vie du dedans et dans notre vie du dehors ! Voulons-nous toujours égaler la grandeur des miséricordes de Dieu par l’énormité de notre ingratitude ?

 

 

Edmond de PRESSENSÉ.

 

Paru dans Le Semeur, Journal religieux,

politique, philosophique et littéraire, en 1835.

 

 

 

 

 

 

 

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