L’homme, ennemi de Dieu
par
Edmond de PRESSENSÉ
Il est peu d’expressions dans la Bible, qui heurtent plus rudement les sentiments des hommes qui n’ont pas encore parfaitement compris la Bible, que celle qui sert de titre à cet article ; rien n’égale cependant la vérité de cette déclaration, si ce n’est la facilité avec laquelle s’expliquent et l’impression qu’elle produit sur nous, et le démenti que nous lui donnons hautement dans notre état d’inconversion. Expliquer le sens biblique de ces mots, ce sera tout à la fois démontrer que l’homme est réellement ennemi de Dieu, et dire pourquoi l’homme refuse avec indignation de souscrire à cette accusation.
Remarquez bien que l’Écriture ne dit pas que l’homme soit l’ennemi d’un Dieu quelconque, que l’idée de la Divinité lui soit odieuse en elle-même ; la Parole de vérité ne donne nulle part un démenti de ce genre aux tendances du cœur humain ; et nous, disciples de cette Parole, ne sommes nullement disposés à renchérir sur la sévérité de ses déclarations. L’homme, nous le savons par nous-mêmes et par l’histoire de l’humanité, l’homme, bien loin de fuir l’idée de la Divinité, la reçoit volontiers. Les pensées de son esprit et les désirs de son cœur se portent, par tendance naturelle, des effets qu’il voit, à la cause qu’il n’aperçoit point. Il a besoin de rattacher son existence d’un jour à l’existence éternelle d’une essence supérieure, de se recommander, dans sa faiblesse, à un autre être plus puissant et plus fort ; si nous en exceptons quelques époques passagères où le doute est venu paralyser ces élans de l’âme humaine, quelques peuples qui, dans l’excès de leur abrutissement, ont cessé de sentir vivre en eux ce quelque chose qui fait que la face de l’homme regarde en haut. Ce ne sont là que des exceptions qui, bien qu’en aient dit quelques malheureux sophistes du siècle dernier, confirment plutôt qu’elles ne démentent la règle générale, lorsqu’on remonte jusqu’à leur cause.
Il est, dis-je, incontestable que l’homme est, même dans son état naturel, un être religieux, un être qui a quelque notion, quelque souvenir de son Créateur, et qui se reconnaît même, jusqu’à un certain point, dépendant et comptable envers lui. Mais cette notion et ce souvenir de la Divinité sont tellement vagues et indéfinis que, livrés à des imaginations souillées par le péché, ils ont pu revêtir les formes les plus diverses. L’homme, selon son degré d’intelligence, de culture morale, de corruption, s’est fait des dieux à sa guise : des dieux abstraits, de simples entités logiques, quand il livrait l’idée de la Divinité aux seuls procédés de son entendement ; des dieux-matière, lorsqu’il s’inspirait des passions et des besoins de sa chair. Oh ! pour ces dieux-là, l’homme n’en est point ennemi, car ils sont à lui, ils sont son œuvre. Depuis que le Christianisme a porté sa lumière dans les ténèbres de ce pauvre monde, la notion d’un seul Dieu, d’un Dieu pur esprit, a remplacé chez les peuples de l’Occident les divinités multiples et grossières du monde ancien. Mais cette notion épurée dont la philosophie moderne a voulu se faire honneur n’a pas été, il s’en faut de beaucoup, acceptée par les masses et par les philosophes eux-mêmes dans son intégrité. Sous prétexte d’épurer cette notion, l’homme des temps modernes a réduit les traits de la Divinité aux proportions que lui permettaient les penchants, ou ce que l’on appelle vulgairement les faiblesses de notre nature. Il a dépouillé le Dieu de l’Évangile de sa sainteté et de sa justice, ou lui a mesuré à son gré la justice et la sainteté, comme l’homme du monde païen avait dépouillé le Dieu de ses pères de son unité, de sa pureté, de sa spiritualité, pour l’associer à toutes ses souillures.
On le voit donc, c’est du Dieu de l’Évangile, du Dieu de la Bible entière, que l’homme est déclaré l’ennemi. Il l’est déjà, comme nous venons de le voir, par la constance avec laquelle il lui a substitué des divinités de sa création et selon son cœur, « changeant, selon l’expression de saint Paul, la gloire du Dieu incorruptible en la ressemblance de l’image de l’homme corruptible, et des oiseaux, et des bêtes à quatre pieds et des reptiles ». (Romains, I, 23.)
Suivez ensuite l’homme qui n’a pas pour Dieu le Dieu de la Bible dans tous les détails de sa vie, surtout de sa vie intérieure ; et pour faire cette observation, chacun n’a qu’à descendre dans son cœur et à comparer ses désirs, les pensées qu’il nourrit, les projets qu’il forme, les mobiles qui le font agir, avec la loi sainte et pure du Dieu des chrétiens, avec la loi morale, telle qu’elle est écrite dans les livres bibliques, et non telle que nous la lisons dans les livres infidèles et faciles de nos moralistes. L’homme qui accueille en lui sans honte et en toute liberté d’âme la convoitise est-il l’ami du Dieu qui a dit : Tu ne convoiteras point ? » L’homme qui se complaît à prendre soin de lui-même, à se préférer à ses semblables, l’homme envieux, est-il l’ami du Dieu qui a dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ? » L’homme qui se livre à la gourmandise et aux affections sensuelles est-il l’ami de Celui qui a mis ces affections au nombre des péchés 1 ? L’homme qui se fait gloire des dons qu’il a reçus, n’est-il pas l’ennemi du Dieu qui déclare que non seulement il est insensé de se glorifier d’un don, mais que c’est usurper la gloire du Donateur ? Le pécheur enfin qui, tout couvert de ses transgressions journalières, donne, par son impénitence ou par sa folle confiance en de prétendus mérites, un démenti formel à la justice du Dieu de l’Évangile, sera-t-il à nos yeux un ami de ce même Dieu ? D’où vient enfin ce combat à outrance et sans interruption que le chrétien sent dans son propre cœur entre l’homme d’autrefois et l’homme nouveau, né par la foi au Dieu de la Bible ? N’est-ce pas de cette inimitié native que cette même Bible signale entre les fils d’Adam et leur Créateur ?
Mais la Bible n’abandonne pas l’homme à une inimitié qui ne peut que faire son malheur, à une lutte dont l’issue ne saurait être douteuse. Le livre des miséricordes ne nous montre notre position que pour nous y soustraire ; il ne prononce le mot de haine que pour nous inviter à chercher la réconciliation et l’amour, et c’est là tout l’objet de l’Évangile. Au lieu d’accueillir avec une aveugle indignation la sévère et humiliante déclaration de notre inimitié contre Dieu, et de fermer le saint volume en lui donnant un démenti qui prouve encore contre nous, poursuivons notre lecture, en sondant sérieusement nos âmes, et quand, après les paroles de la justice et de la condamnation, viendront celles de la grâce et de la miséricorde, nous comprendrons avec une joie ineffable l’alliance d’une justice infinie avec une miséricorde sans bornes.
Edmond de PRESSENSÉ.
Paru dans Le Semeur, Journal religieux,
politique, philosophique et littéraire, en 1835.