De quelques obstacles
à la réaction religieuse
par
Edmond de PRESSENSÉ
Il est impossible de ne pas reconnaître l’existence et les progrès de la réaction religieuse que nous avons plusieurs fois signalée. La Bible, longtemps proscrite et dédaignée, reprend faveur aux yeux de beaucoup de gens ; les idées chrétiennes commencent à se faire jour et à pénétrer dans quelques esprits ; la foi devient, d’année en année et de mois en mois, un besoin plus vif et plus général. Les préjugés tombent peu à peu ; les préventions se dissipent ; on examine avec plus de calme, de sérieux et d’impartialité. Cependant, quand on compare la France avec d’autres contrées où le Christianisme fleurit et est en honneur, quand on voit combien les triomphes de la vérité y sont lents et difficiles à obtenir, combien le nombre des chrétiens y est, proportionnellement au nombre des habitants, petit et presque imperceptible, combien les conversions, les vraies conversions, les conversions non d’une opinion à une autre opinion, non d’une secte à une autre secte, mais du monde à Dieu, y sont rares, on ne peut s’empêcher de rechercher quelles sont les causes qui retardent parmi nous les progrès de la vérité. Elles proviennent sans doute en partie de ceux qui font profession de croire à l’Évangile ; mais négligeant dans cette feuille de parler des obstacles dont ils sont responsables, nous nous bornerons à examiner ce qui, dans l’état actuel de la société, peut servir à rendre compte de l’éloignement de la majorité des Français pour les principes chrétiens.
Il ne s’agit pas ici des causes qui empêchent tous les hommes, quelque contrée qu’ils habitent, de croire à l’Évangile de Jésus-Christ, comme la corruption du cœur humain, son opposition naturelle à la révélation divine, l’empire des passions, la puissance de l’égoïsme, le joug de l’opinion, la force de l’attachement au monde ; nous voulons parler seulement des causes spéciales, particulières à la société au sein de laquelle nous vivons, et qui, venant s’ajouter, se superposer aux difficultés générales que nous venons de rappeler, les corroborent et augmentent la résistance qu’elles offrent à l’action du Christianisme.
S’il est vrai que les exemples sont d’autant plus contagieux qu’ils sont donnés par des personnes placées dans une position plus élevée, faut-il s’étonner du discrédit dans lequel la religion est tombée parmi nous et dont nous la voyons se relever, après l’espèce de ligue formée autrefois par presque toutes les sommités sociales, religieuses et savantes contre la foi chrétienne ? Quand on a vu, pendant plusieurs siècles, des princes ne l’appeler à leur cour que pour se rassurer dans leurs dérèglements, ne s’entourer de dévotion que pour endormir leur conscience au milieu de leurs débordements, et prendre à tâche, en quelque sorte, de prouver à leurs sujets qu’elle n’était qu’une dérision et qu’un mensonge ; quand on a vu ensuite des ministres de cette religion décrépite et mensongère ne se servir d’elle que pour cacher leurs plans ambitieux ; quand on a vu plus tard les littérateurs et les philosophes du siècle dernier recourir à cette parodie du Christianisme pour battre en brèche et renverser sous les coups puissants de leurs sarcasmes et de leur ironie le Christianisme lui-même ; et quand on sait enfin que l’homme naturel, tel que le péché l’a fait, est bien plus disposé à se faire fort des exemples qui peuvent l’affermir dans la mauvaise voie qu’à profiter de ceux qui seraient de nature à le diriger dans le bon chemin, y a-t-il lieu d’être surpris que l’Évangile soit si peu en honneur ? Si la religion chrétienne compte si peu de sincères disciples en ce pays, c’est qu’on a pris son parti de ne pas la connaître, et si l’on s’est décidé à ne pas s’en enquérir, c’est qu’on l’envisage comme un système vieilli, usé, mort pour ne plus revivre. On ne se fait pas scrupule de la comparer à un vieil habit que l’on ne remettra jamais à neuf, à une monnaie antique qui n’a plus cours, à des ruines dont on ne recomposera pas un édifice. Et pourtant, savent-ils ce qu’ils rejettent et connaissent-ils ce qu’ils blasphèment, ces hommes qui se prétendent si bien instruits de la valeur du Christianisme ? Ils ont pris pour la plupart le semblant pour la réalité, la caricature pour l’original ; et si vous les interrogez sur la nature de l’Évangile, ils vous parleront de tout, excepté de ce qui constitue l’essence de la Parole de Dieu, de Christ sauvant les âmes de la condamnation éternelle par son sacrifice expiatoire, de Christ régénérant les âmes par son Esprit, de Christ vivant dans les âmes par sa grâce, de Christ les conduisant sur ses traces à la vie éternelle. Après cela, comment espérer qu’on sera lu, qu’on sera écouté sur le sujet du Christianisme, par des hommes qui estiment qu’on fait une œuvre tout au moins inutile en soutenant sa cause ? Pour s’occuper de leurs affaires, pour cultiver leurs relations, pour s’informer des nouvelles du jour, pour se mettre au courant de l’évènement le plus insignifiant, ils trouveront toujours de nombreux loisirs ; mais pour étudier la Parole de Dieu, cette Parole qu’ils connaissent peut-être moins que les habitants des déserts de l’Afrique ou de l’Amérique, puisque ces païens n’en ont nulle idée, tandis qu’eux ils en ont de fausses idées, ils n’auront jamais une heure, une seule heure dans leur vie. Cette apathie morale, cet indifférentisme profond, fruit de la légèreté, de l’ignorance et de tristes préjugés, cette puissance d’inertie et de répulsion tout à la fois, est l’un des plus sérieux obstacles à la propagation des vérités chrétiennes.
Nous en trouvons un second dans le besoin qu’ont les Français de représentation, de pompes, d’émotions factices. La faculté qui s’est développée chez eux au préjudice des autres, c’est le goût ; ce qu’ils aiment, ce qu’ils recherchent comme une condition essentielle en toutes choses, c’est le beau. C’est là ce qui leur semble devoir prédominer ; le reste est mis en seconde ligne. Ce n’est pas seulement dans les arts, dans l’industrie, dans les divers perfectionnements que subissent les objets de second ordre, que se révèle chez eux cette prédilection exagérée pour ce qui se produit sous des formes poétiques et attrayantes ; ils exigent ce caractère des choses qui, de leur nature, ne semblent pas le comporter, ou qui, du moins, ne peuvent l’admettre que comme qualité tout-à-fait accessoire, de la science, par exemple, du mérite, de la philanthropie, de la vertu elle-même. Le plus conséquent, le plus admirable des systèmes, la découverte la plus utile et la plus féconde en heureux résultats, l’œuvre la plus morale, s’ils ne sont premièrement et essentiellement beaux, excitent peu l’attention. Pour bien des gens, pour le grand nombre peut-être, le fond, la valeur intrinsèque des choses, n’ont qu’une importance secondaire ; les dehors, l’habit, la manière de se présenter, la pose, sont beaucoup, sont presque tout. Serait-ce donc que le Christianisme se refuse à satisfaire ce besoin inhérent à l’âme humaine ? Nullement. Le Christianisme est, comme le Dieu dont il émane, la beauté éternelle, parce qu’il est la vérité éternelle. Il a des grâces, des attraits infinis, ineffables, inimitables, pour ceux qui lui ont soumis leur cœur. Mais il voile, il cache ses chastes et divines voluptés aux yeux de ceux qui mettent, dans leur estime et dans leurs affections, le beau avant le vrai, le plaisir avant le devoir, les jouissances de l’esprit, du goût, de l’imagination, avant la conversion du cœur. La doctrine chrétienne d’un Dieu manifesté en chair pour le salut des hommes pécheurs, qu’elle est grande ! Comme elle dépasse et confond les plus hautes conceptions du génie ! La vie chrétienne, la vie de la foi, la vie de l’amour, la vie du renoncement, qu’elle a de mystérieuses profondeurs, de célestes ravissements ! Une âme qui se recueille, qui s’élève à Dieu sur les ailes de la prière, qui entretient un commerce habituel avec le ciel, qui méprise les grandeurs de la terre, parce qu’elle possède les titres de noblesse qui viennent de Dieu, qui se déprend facilement des choses du monde et des créatures, parce que Dieu est tout pour elle ; une famille dont tous les membres, s’aimant en Dieu et pour l’éternité, consentent tous à une même chose, tendent tous à la perfection ; une société de frères où règnent la paix et l’harmonie et où l’on ne connaît d’autre intérêt, d’autre ambition, d’autre rivalité, que de servir à qui mieux-mieux le Maitre commun, le Sauveur charitable qui a donné son sang et sa vie pour le salut de tous, voilà de toutes les poésies la plus sublime, si ce n’était pas de toutes les réalités la plus réelle. Mais pour que ces réalités de la vie chrétienne fussent vues, comprises, saisies par ce peuple, il faudrait qu’elles parvinssent à se faire prôner, à se mettre en scène, à se placer sous la protection de quelque célébrité du siècle, à sortir du cercle étroit et obscur de la vie privée, pour élever un théâtre à la vue du public. Or, comme elles ne pourraient se prêter à cette représentation sans tomber aussitôt du monde des réalités dans celui de la vanité, des hauteurs du ciel et de la vie divine dans les régions basses et sombres des passions terrestres, c’est-à-dire, en un mot, sans cesser d’être, il y a impossibilité absolue à ce que la vérité transige jamais avec les affections corrompues du cœur humain, et à ce qu’elle se mondanise pour convertir le monde.
Un troisième obstacle qui paralyse les efforts des chrétiens pour propager la foi évangélique, c’est l’absence de convictions morales dans la masse de la nation. Comme les principes éternels et immuables des devoirs, soit envers Dien, soit envers le prochain, soit envers nous-mêmes, si clairement révélés dans la loi morale de l’Ancien et du Nouveau Testament, ne sont pas inculqués de bonne heure à l’enfance et ne forment pas la base de l’éducation de la jeunesse, il en est résulté que chacun s’est fait une morale à son gré, morale de convenance, morale de société, morale de position, morale individuelle, que l’on plie à ses goûts, que l’on accommode à ses volontés, avec laquelle on endort sa conscience. Dans ce système, on ne se demande pas : Que dois-tu à Dieu ? mais : Que te dois-tu à toi-même ? qu’exige ton intérêt bien entendu ? que réclame de toi la société ? Avec ce système, point de responsabilité devant Dieu, point de culpabilité de la part de l’homme, point de justice divine, gardienne et vengeresse d’une loi sainte, comme le Dieu dont elle émane. On traite de terreurs vaines et de craintes puériles les alarmes d’une âme qui, reconnaissant qu’elle a offensé Dieu, sent qu’elle a mérité sa colère. On vit et on meurt dans une parfaite sécurité, sans se rien reprocher, sans désirer un changement, sans appeler la paix du ciel, sans soupçonner même que l’on sommeille, étreint dans les bras de l’éternelle mort. Tel étant l’état moral du grand nombre, quels fruits l’Évangile pourrait-il porter parmi eux ? L’Évangile, c’est l’annonce du pardon ; mais comment le pardon serait-il apprécié, compris par des hommes qui ne se sentent ni coupables devant la loi, ni éloignés de Dieu par les inclinations de leurs cœurs, ni malades dans leurs âmes, ni perdus à cause de leurs péchés ? En vain publieriez-vous à son de trompe ces beaux mots de grâce, de pardon, de bonne nouvelle, qui retentissent avec tant de puissance au tond des consciences réveillées et y créent tout un monde nouveau ; en vain les afficheriez-vous en gros caractères dans les places publiques et aux carrefours des rues ; en vain les graveriez-vous sur la porte de toutes les demeures, il ne feraient pas palpiter les âmes de joie et d’espérance, ils demeureraient mystère pour elles, parce qu’elles ignorent le mystère de leur propre corruption.
Les chrétiens ont à remplir trois devoirs qui correspondent aux trois faits que nous venons d’indiquer. Puisqu’il règne en France une indifférence si grande, qui résulte surtout d’une si profonde ignorance, ils ne peuvent pas être trop francs, trop clairs, trop précis, je dirais presque trop tranchants dans la confession de la vérité. Puisque les cœurs épris par les attraits de tant de choses vaines sont devenus insensibles aux charmes de la piété chrétienne, ils doivent plus que jamais s’appliquer à montrer, comme individus, comme chrétiens et comme citoyens, quelle est l’efficace du Christianisme. Enfin, puisque les consciences dorment, et qu’avant le réveil de la conscience il n’y a ni intelligence, ni besoin de l’Évangile, leur devoir est de chercher à rendre à la loi morale cet ascendant qu’elle a perdu sur les âmes, en plaidant sa cause, en rappelant ses droits, et surtout en faisant voir par leur vie qu’elle les lie eux-mêmes.
Edmond de PRESSENSÉ.
Paru dans Le Semeur, Journal religieux,
politique, philosophique et littéraire, en 1835.