HISTOIRE DE MA VIE

 

À DIEU SEUL LA GLOIRE.

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Jean TENNHARDT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n’ai pas à me glorifier d’une naissance illustre, grâces en soient rendue à Dieu ! Si est-ce que je suis indigne de la miséricorde et de la grande charité dont Dieu mon véritable Père a usé envers moi depuis ma jeunesse jusqu’à présent ! Mon bisaïeul était un Paysan laboureur de sa profession, nommé Asmus Tennhardt ; il habitait en Sachsen, dans un très petit village entre Hochmeltzen et Pegau, appelé Steineramm ; mon grand-Père avait nom Jean Tennhardt, et mon père aussi, Jean Tennhardt. Il se maria le 17 mai 1660 avec la fille du nommé André Klemme nommée Anne, qui demeuraient l’un et l’autre à Dobergast, village aussi situé entre Hochmeltzen et Pegau, paysans aussi, qui s’entretenaient du bétail et de la Campagne, et desquels je suis né le 2 juin 1661. Mes parrains étaient Michel Koeler, paysan, Gallus Philippus, charpentier de Dobergast, et Marie Hantslorentz, de Queila, qui était une femme mariée. Dans mon baptême, mes chers parents me donnèrent nom Jean.

Il n’est pas nécessaire de réciter ce que j’ai eu à souffrir dans ma jeunesse par le travail des champs, par le soin de mes petits frères et par des douleurs de dents ; cela ne servirait que pour une vaine gloire. Pendant l’hiver on m’envoyait à école et l’été il me fallait aider à mes Pères et Mères dans leur travail. Or, comme j’ai toujours été fort timide, j’ai aussi toujours été porté à être diligent pour éviter la verge et les coups. De sorte qu’un jour que le Ministre visitait l’école, il se trouva que je savais mieux mes leçons que les autres enfants, et il me loua aussi plus que tous les autres, ce qui chatouilla merveilleusement mon vieil Adam. Ce fut seulement alors que je commençai à apprendre à appliquer toute ma diligence afin que mon orgueilleux vieil Adam pût encore obtenir davantage de louanges, et dès lors cet Esprit avide de l’honneur a régné longtemps en moi sans que je m’en aperçusse, tellement que toutes mes actions, tous mes exercices spirituels et temporels, mes lectures, mes chants, mes prières n’avaient en vue que ma propre gloire et utilité ; au lieu que tout cela aurait dû procéder de l’amour de Dieu, et tendre au bien de mon prochain. C’est ainsi que les Pères et les précepteurs ouvrent la porte du cœur de leurs enfants au Diable, en les louant indiscrètement en leur présence.

J’entendis ensuite le Ministre qui disait à mon Père : « Tennhardt, Tennhardt, n’élevez plus votre Fils en paysan, il a un bon esprit pour apprendre quelque chose. » De là procéda une telle désobéissance, que je ne voulais plus demeurer dans la maison et servir mes pareils, mais lorsqu’ils ne voulaient pas m’envoyer à l’École, je me mettais à pleurer ; et j’étais cause que mon Père et ma Mère étaient souvent en querelle ; mon Père tenait mon parti, et disait qu’il aimait mieux se tuer de travailler pour me faire apprendre quelque chose. Mais ma mère n’était pas de ce sentiment, et ils étaient toujours en querelle à mon sujet, lorsque mon Père me voulait envoyer à l’École. Cependant elle fut contrainte de céder et laisser passer à mon père et moi (Dieu me le pardonne) ma propre volonté. Le diable gourmand et voluptueux y survint aussi. Ma mère m’ayant souvent apporté de la ville de Pegau du pain blanc d’épeautre qui paraissait meilleur à mon goût que le pain noir des paysans, cela me fit aussi souhaiter de cesser d’être paysan pour devenir bourgeois, afin de pouvoir contenter ma gueule. Étant âgé de quatre ou cinq ans, ma Mère lavait de la vaisselle de bois dans un étang. Je me mis dans un cuveau et je le poussai loin du bord, ne croyant pas qu’il dût renverser, parce que le fond était large ; je n’eus pas plutôt quitté le bord que je tombai à côté dans l’eau, de sorte que le cuveau fut aussi renversé ; je ne sais pas précisément comme j’en sortis.

Mais Dieu me conserva alors d’une façon merveilleuse, et l’on ne saurait exprimer combien est grande la bonté qu’il déploie à chaque moment sur les hommes.

Quand j’eus atteint l’âge de 7, 8, 9 années, mon Grand-Père maternel, Tobie Zohler, me prit avec lui dans un moulin à demi-lieue de notre village ; pendant qu’il moulait, il me fallait garder le cheval dans un fossé où il y avait de l’herbe ; il me mit sur le cheval et me fit marcher vers le fossé par le chemin qu’il me montra ; mais quand je fus au milieu du fossé, des jeunes paysans qui gardaient du bétail par le pré vinrent sur le bord du fossé devant et après le cheval, et voyant que j’étais un pauvre cavalier, ils se mirent à frapper des mains avec éclat sur leurs culottes de peau et à faire comme un bruit de guerre qui faisait sauter le cheval, de sorte que je me mis à pleurer ; alors ils se mirent à rire et à faire encore plus de bruit ; le fossé était étroit et profond, le cheval sautait devant de derrière et, m’ayant jeté par terre par-dessus sa tête, il sauta par-dessus moi, et en courant m’atteignit à la tempe gauche de son pied, et ma tempe en fut écorchée jusqu’au sang ; en me relevant, il resta un floquet de mes cheveux attaché à terre. De sorte que lorsque je pense combien peu il s’est manqué que je n’aie eu la tête ou le visage écrasé parce que j’étais tombé à la renverse, je trouve un nouveau sujet de rendre à ce grand Dieu mes actions de grâces et mes louanges de ce qu’il m’a encore préservé cette fois avec tant de bonté. C’est pourquoi je me remets maintenant à lui ; qu’il fasse de moi ce qu’il lui plaira ; je me suis abandonné à sa volonté pour la mort et pour la vie.

Il arriva aussi une fois que mes parents m’envoyèrent chez ma Grand-Mère ; il fallait passer auprès du cimetière, où l’on avait vu plusieurs fois une femme qui était morte dans l’accouchement se lever de son tombeau, et marcher à travers le chemin du côté de sa maison. Étant donc arrivé vers le cimetière, cela me vient dans la pensée, et je jetai les yeux du côté de la muraille ; en même temps je vis cette femme qui sortait demi le corps toute blanche contre la muraille ; alors tous mes cheveux se dressèrent, je vis tout en feu alentour de moi, et il me semblait que j’étais au milieu d’un feu ; je commençai à crier d’une manière pitoyable. Et cette frayeur m’est souvent revenue dans l’esprit. Ô mon Dieu ! quelle doit être l’angoisse des damnés dans les Enfers, où ils verront tant de milliers de spectres et de démons. Ah ! préserve-nous de l’Enfer ! Il m’est souvent arrivé dans ma jeunesse de voir le diable.

Mon Père et ma Mère étaient allés chez un voisin à une noce ; quelques jeunes valets de paysan et les frères de ma mère avaient été laissés pour garder la maison pendant qu’ils seraient dehors. Ils étaient à table jouant aux cartes pour des noix. L’un d’entre eux, nommé André Klemme, se mit à jurer plusieurs fois que le diable l’emportât, et les autres s’accordaient avec lui ; il y avait dans le poêle un grabat attaché à un banc. J’étais assis au bas, du côté des pieds, contre le fourneau pour m’échauffer ; j’aperçus auprès de moi, derrière l’ais de la tête, un homme qui était debout sur le banc et avait une casaque de peau jaune, garnie par devant, par le bas et sur les manches de rubans noirs autant pleins que vides ; je commençai à l’examiner par ses habits fort attentivement ; ensuite je le regardai en face, qui ne me parut pas d’abord si affreux ; mais continuant à la regarder, elle devenait de plus en plus couperosée, comme le visage de quelque ivrogne ; il me regardait aussi très fixement et ne détournait point les yeux de dessus moi ; mais tant plus nous nous regardions l’un l’autre, tant plus son visage me paraissait enflammé et furieux. Et comme il me regardait si fixement et que son visage devenait toujours plus affreux, de sorte qu’il semblait qu’il voulait me tuer par ses regards, je me mis à crier et lui me lança des regards encore plus terribles, et en même temps il me sembla qu’il passât à travers la paroi et s’évanouît ; les joueurs qui étaient alentour de la table furent aussi effrayés, mais non si fort que moi, car ils n’avaient rien vu, et lorsque je le voulais réciter, personne n’y voulait ajouter foi ; mais lorsque les vieux paysans entendirent parler du colletin garni de rubans noirs, ils m’en crurent sans difficulté, parce qu’ils se souvenaient qu’il y a trente ans que les Gentilshommes portaient aussi de pareils colletins. Quant à moi qui n’étais âgé que de dix ans, je n’avais jamais vu de pareils habits. Cette figure du diable m’est restée dans l’esprit dès ma jeunesse, et m’a souvent servi à me préserver par la grâce de Dieu de tomber dans les péchés grossiers. Peut-être cette vision avait quelque autre signification particulière, puisque le temps est arrivé ensuite que nous nous sommes envisagés véritablement l’un l’autre de fort près.

Quand j’eus atteint l’âge d’environ quinze années, on m’envoya aux corvées pour mener du sable à Weissenfels ; à l’heure du midi, comme les ouvriers s’étaient retirés, quelques jeunes paysans avec moi virent une nacelle attachée au bord de la Sale ; nous y montâmes, et les plus grands m’ayant fait passer devant, ils détachèrent la nacelle et sautèrent dehors ; en sortant ils la poussèrent des pieds, de sorte que la nacelle s’en allait avec moi fort avant. Je fus fort en peine de ce que je devais faire ; je sautai aussi promptement dehors de la nacelle ; mais j’eus bien de la peine de trouver le fond, et mon Dieu, mon bon Père, me préserva encore cette fois, et me retira de ce pressant danger ; son Saint nom en soit bénit, loué et célébré dès à présent jusques dans l’Éternité ! Amen. Alléluia.

Or, comme mon Père m’avait fait un peu apprendre à écrire, je vins à Pegau chez Monsieur Abram Valter, Juge du lieu, pour y être Clerc ; il m’y arriva une fois de songer que j’étais sur une haute montagne avec un jeune paysan de ma connaissance, et tout en badinant ce jeune garçon fut précipité en bas de la montagne et se rompit le col. Ce songe me tint plusieurs jours au cœur, et j’aurais bien voulu savoir ce qu’était devenu ce jeune paysan. Comme je sortais de la chambre, j’allai voir le Père de ce jeune homme dans la maison ; j’en eus de la joie et je lui demandai d’abord des nouvelles de son fils. Ah ! mon pauvre Jean, me répondit-il, mon fils se voulait baigner, et en sautant du haut bord dans la rivière, il s’est noyé ; et comme nous l’avons retrouvé, je suis venu l’accuser au juge, et lui demander le corps pour le faire ensevelir. Il m’est aussi arrivé dans la suite à Leipzig, étant en apprentissage chez un barbier, que j’ai été averti précisément par des songes lorsque mes parents me venaient visiter ; ce dont je me suis souvent étonné, ne sachant si ces songes étaient Divins ou diaboliques.

L’an 1678, mon Père m’envoya à Zeitz, dans le Collège du Prince, dans le dessein de me destiner à l’Église, et il arriva que dans une dispute en Allemand, je devançai une vingtaine de jeunes enfants bourgeois. Car j’étais fort diligent à apprendre par cœur ce qui m’était prescrit, et lorsque la leçon était difficile, je courais sur une fenière et je me mettais à genoux pour demander le secours de Dieu. Alors non seulement ceux à qui j’avais été préféré devinrent mes ennemis, mais aussi leurs frères qui étaient dans les plus hautes classes, de sorte que lorsqu’ils me trouvaient sur les rues ou sur la place du temple dans les enterrements, ils me jetaient de la terre ; et comme j’en fis une fois ma plainte et qu’ils en furent étrillés, leur haine augmenta tellement que je n’osais plus paraître dans les rues que les pierres ne volassent à l’entour de moi. Mais quand il fut question du Latin, il ne me réussissait point ; j’avais beau retourner sur le grenier à foin et implorer le secours du Saint Esprit, tout cela était inutile ; j’avais passé seize ans et je n’en avais jamais vu un mot dans l’école des paysans. Je priai souvent Dieu qu’il voulût bien m’accorder cette grâce de pouvoir apprendre seulement par mémoire le Latin aussi bien que j’apprenais l’Allemand ; je n’en pus jamais venir à bout. D’ailleurs, comme je voyais que je n’avais point de voix pour chanter afin de pouvoir gagner quelque chose par-là, étant surtout chagrin de croupir à cet âge dans une basse classe avec les enfants de bourgeois de 5 à 6 ans (car je ne pouvais pas m’avancer en récitant du Latin), je me résolus d’apprendre un métier qui, comme on me l’assurait, devait m’enrichir ; je demeurais dans un cabaret en pension avec d’autres ; quatre de nous dormions sur le derrière de la maison, sur un endroit fort affreux où l’on étendait les peaux pour les faire sécher dans une chambre fermée d’ais qui était dégagée de trois côtés. Qu’arriva-t-il ? Un écolier et un petit garçon du boucher qui étaient d’Osterfeld y étaient allés à la foire et me laissèrent seul ; la nuit étant venue, je me couchai de bonne heure, croyant de m’endormir d’abord et que dès que je serais endormi, je n’entendrais point le tintamarre qu’ils m’avaient dit qu’on avait accoutumé de faire sur le plancher avec ces peaux depuis  onze heures jusqu’à douze ; outre que ma chambre n’était pas précisément sur ce plancher, je fis tous mes efforts pour m’endormir, mais mon inquiétude ne faisait qu’augmenter dans le lit ; j’ouïs sonner toutes les heures l’une après l’autre, jusqu’à celle de onze, que le diable commença à traîner ces peaux sèches sur le plancher en s’approchant toujours plus près de la chambre avec un grand tintamarre au dehors, devant et derrière. Oh ! que je me tenais bien tranquille sans remuer ! Enfin il s’avança et passa par la porte de la chambre ; en même temps, se glissant de côté, il vint peu à peu derrière le lit ; dès que je l’ouïs, je mis mes culottes, je sautai hors du lit et sortit de la chambre avec précipitation, pensant gagner les degrés parmi les ténèbres ; si je roulai en bas les degrés ou si je les sautai tout d’un saut, c’est ce que je ne sais point encore,  tant y a que je fis une chute effroyable ; mais je ne demeurai pas longtemps dans l’obscurité ; je me relevai incessamment, je courus sur le devant de la maison et j’éveillai le monde ; le degré aboutissait à une paroi où j’aurais facilement pu me casser le col, si Dieu ne m’avait préservé d’une façon particulière ; je ne saurais décrire l’angoisse que j’eus à souffrir dans cette occasion, lorsque, faisant effort pour m’endormir, il me fut impossible. Ô Dieu Tout-puissant ! je te rends grâce de la délivrance que tu m’as donnée encore cette fois, et de ce que tu m’as préservé de tout mal et d’une mort précipitée, étant encore dans mes péchés, comme il aurait pu facilement arriver.

Lorsque je fus sorti de cette École et de retour dans la maison de mon père, il se trouva fort embarrassé de moi ; il me mena à Weissenfels à dessein de me remettre clerc chez quelque homme d’office, mais tout était occupé. Comme nous étions tout tristes sur le pavé, un garçon vermeil regarda inopinément par la fenêtre, et se mit à crier à mon père : « Paysan, Paysan, où voulez-vous aller avec votre fils ? » « Je ne sais, répondit mon père, où le mener. » Cet homme lui dit : « Amenez-le ici pour apprendre à raser. » Dans ce moment, je me trouvai porté d’inclination pour cet art, et j’en fis aussi l’apprentissage avec ce barbier qui se nommait Jean Grochmer.

Après que j’eus été quelque temps en apprentissage, mon Maître me donna congé d’aller voir mes parents dans une fête de village qui était le premier dimanche de l’Avent ; comme il faisait un très grand froid et qu’il était tombé quantité de neige, on débita une nouvelle dans la boutique du barbier que cinq ou six personnes étaient mortes de froid cette nuit. Elles étaient parties avec d’autres de Lutzen sur un coche, et comme à cause de la nuit le coche ne put pas passer outre, ils désaltérèrent les chevaux, sur lesquels quelques-uns d’eux montèrent pour aller chercher un village et demander du secours pour ceux qui restaient derrière. Ceux-là sauvèrent leur vie ; mais les autres, qui s’étaient reposés, périrent de froid. Sur cela, j’entendis qu’on disait que si ces malheureux ne se fussent pas assis pour se reposer, ils auraient tous échappé de la mort, parce que quand on meurt de froid, on meurt fort doucement, comme quand un manouvrier bien fatigué s’endort. J’écoutai ce discours sans penser que dans peu je me trouverais dans le cas.

Lors donc que le jour de la fête fut approché, mon Maître me fit accompagner par un grand garçon ; et nous nous mîmes en chemin ; nous ne fûmes pas plutôt hors de la porte que nous sentîmes le froid et le vent tranchant comme des rasoirs ; après que nous eûmes marché pendant un quart d’heure ou environ à travers des grandes neiges, mon guide voulut rebrousser chemin, mais moi je voulus passer outre, parce que j’avais une grande envie de voir mes parents ; dès que l’autre fut parti, il me sembla que le temps s’adoucissait, et je pensais en moi-même : « Tu aurais bien été sot si tu avais rebroussé avec lui, voilà le temps qui se réchauffe et se radoucit. » Mais je ne savais pas que je perdais le sentiment ; enfin je me trouvai si fatigué que j’aurais bien voulu me reposer ; mais ces gens qui avaient été gelés me vinrent dans l’esprit ; je me sentis aussi pressé d’un violent sommeil ; et alors je pensai encore à ce qu’on avait dit dans la boutique de ces gens-là, savoir que ce genre de mort est comme un doux sommeil ; de sorte que plus j’étais tourmenté du sommeil, plus je faisais de résistance. Il me resta enfin si fort qu’il m’arrêtait tout court dans ma marche. Je commençai aussi à sentir une odeur suave comme de violettes, de roses, de girofle mêlées telles que je n’en avais jamais senti de si agréable ; tous mes membres se trouvèrent aussi dans un état si doux et si agréable, que je ne saurais le décrire.

Il y avait encore une bonne lieue et demie ou trois fortes heures à marcher, et j’en avais déjà fait quatre. Cependant je m’encourageai du mieux que je pus, parce que je découvrais déjà le village ; mais le sommeil m’arrêtait aussitôt que j’avais fait cinq ou six pas, et je m’arrêtais tout court sans le savoir ; lorsque j’étais prêt à tomber, je m’éveillais toujours et je passais outre, faisant toute la résistance qui m’était possible ; car je voyais la mort devant mes yeux, et en même temps le village dont j’approchais peu à peu toujours de plus près et auquel j’arrivai enfin par le secours de Dieu. Je rencontrai mon Père devant la maison, qui fut surpris où j’allais par ce grand froid. « Il ne fait pas froid, mon Père », lui dis-je ; il se mit à rire ; et après m’avoir un peu questionné, il me dit : « Nous voulons entrer dans le poêle. » Mon Père marchait devant, ma Mère la dernière, et moi au milieu. Du moment que j’eus mis le pied dans le poêle, il me sembla que j’entrais dans le feu de l’Enfer ; la chaleur que je rencontrais me faisait mourir chaque moment ; de sorte que je tombai ne sachant plus où j’en étais. Ils me tirèrent hors de la chambre et comprirent bien que cela procédait du grand froid. Or les paysans chez nous ont accoutumé, lorsqu’ils sentent le froid entre les ongles, de les mettre dans de l’eau froide qui tire la gelure dehors. C’est pourquoi Dieu leur fit naître la pensée de m’arroser d’eau froide, et Dieu bénit ce moyen, tellement que je revins à moi, et que je n’eus aucun mal par sa grâce, sinon que je fus malade pendant quatre ou cinq semaines, au bout desquelles mon Père me ramena dans la ville sur un chariot. Ha ! mon Dieu, que j’ai encore un grand sujet de te remercier, de te louer et célébrer de ce que tu m’as conservé d’une manière si merveilleuse, et que tu m’as envoyé ton Ange pour m’avertir par avance comment la gelure est un sommeil si doux ; si je n’avais pas entendu ce discours, oh ! que je me serais jeté bientôt par terre pour sommeiller un moment, ce qui aurait pour certain duré jusqu’au dernier jour ! C’est pourquoi je te rends grâces de plus en plus par JÉSUS CHRIST. Halleluia, Halleluia.

Dès que j’eus appris ma profession, j’étais obligé d’aller tous les Vendredis raser à la campagne et de descendre et de remonter le long de la Saale auprès de quelques gens d’Église ou d’Office. Et pour cela il me fallait toujours traverser sur une nacelle. Dans l’hiver, la rivière ayant gelé, on marchait librement sur la glace ; mais quand elle commença de se fondre, j’y voulus encore passer ; et comme je voulais monter du côté de midi, je sondai la glace avec soin, que je trouvai encore fort dure et fort épaisse, mais je n'avais pas pensé que le soleil, à cause de l’ombrage des bords de la Rivière, ne pouvait pas si bien pénétrer et fondre la glace de ce côté-là que plus avant contre le Nord, où il l’avait déjà rendue fort mince, et l’eau coulante était cachée sous la glace tellement que je ne la voyais pas. Lorsque je fus au milieu de la rivière en courant, la glace commença à craquer, mais je ne pouvais pas m’arrêter et je passai outre ; la glace commençait à se rompre, je sautais d’un morceau à l’autre, mais enfin je tombai dans l’eau avec un telle frayeur que je ne sus ce que je devins. Dans un moment, je perdis toute connaissance et tous mes sens. Mais qu’arriva-t-il ? Une merveille surprenante ! Dès que je fus revenu à moi-même et que je me reconnus, je me trouvai sur le bord, tout mouillé et les mains remplies de boue. Alors je vis sur le rivage comme j’avais travaillé des pieds et des mains sans le savoir, et si Dieu ne m’avait pas délivré miraculeusement et peut-être d’une manière singulière par son Ange, je serais bien demeuré dans l’eau. Le nom du Seigneur soit béni, loué, magnifié, qui m’a retiré pour la troisième fois de l’eau d’une manière si merveilleuse, dès à présent et jusques dans l’éternité. Fais-moi la grâce, ô Dieu ! de n’oublier jamais tes bienfaits, mais que je t’en rende des continuelles actions de grâces par une vie Sainte et Obéissante en Justice, sainteté et vérité, de la manière qu’il te plaira dans cette vie et dans celle qui est à avenir. Amen, au nom de Jésus, Amen.

Ce bon Dieu de Père m’a aussi délivré trois fois de la peste, quoique j’eusse été plusieurs fois vers des gens pestiférés, mais je l’avais instamment prié de me conserver la vie.

En l’an 1687 que j’eus achevé mon apprentissage, je me mis à voyager, et je commençai à avoir mon recours à mon Dieu un peu mieux que je faisais auparavant. Je commençai à prier diligemment pour lui demander ce dont j’avais besoin. Cependant j’étais averti de demander avant toutes choses son saint Esprit et la sagesse Divine. J’étais aussi poussé, lorsque je me trouvais seul en chemin, de louer Dieu à haut voix, de le célébrer, et de lui rendre mes actions de grâces. Et lorsqu’il m’arrivait d’être quelquefois trop dans la joie, il m’arrivait aussi d’abord après quelque Croix ou quelque disgrâce, singulièrement quand je négligeais la prière. Mais quand je recommençais à prier, Dieu venait d’abord à mon secours, ou du moins bientôt après, et je puis bien dire avec vérité que Dieu m’a toujours accordé ce que je lui ai demandé, souvent même au double et au triple, de sorte qu’il ne me serait pas possible de le pouvoir tout rapporter.

Je serais volontiers resté auprès de mon Maître d’apprentissage pour un salaire, mais la peste qui régnait m’obligea d’en partir, car j’aimais la vie et j’aimais mieux être dans les lieux qui en étaient exempts ; mais je ne fus pas plutôt arrivé à Glaucha qui appartient au seigneur de Schauenburg, où je trouvai une condition, que la peste y commença aussi à régner. Je m’étais engagé selon la coutume à rester une demi-année, de sorte que la crainte de la mort me faisait prier sans cesse.

Ma demi-année étant expirée, je me rendis à Leipzig dans la pensée que la peste y ayant déjà été et y ayant cessé depuis longtemps, j’y pourrais être en sûreté ; mais je n’y eus pas séjourné trois mois que la mort recommença à faire du ravage, tellement que dans une rue, il y avait déjà plusieurs maisons vides et fermées ; si est-ce que ce fléau fut bientôt arrêté ; sur ce, je retombai dans la tiédeur dans mes prières, mais Dieu se souvint de moi ; j’avais si bon gros gage chaque semaine, je tâchai d’épargner pour acheter un manteau d’étoffe fine, parce que mes camarades ne cessaient de se moquer de moi avec mon manteau de gros drap gris où je ressemblais au valet d’un maréchal.

Au bout d’une demi-année que j’eus épargné six thalers, un étudiant fit connaissance avec moi et me demanda mon argent en prêt pour un peu de temps ; et comme j’aperçus que je l’avais mal placé, je le fis appeler devant le Recteur ; je reçus plusieurs délais pour être payé, mais point d’argent ; enfin il lui fût ordonné à peine de relégation de ne pas s’en aller jusques à ce que j’eusse mon argent, mais il s’en mit peu en peine et il partit ; ô malheur ! voilà une demi-année de service perdu ; alors je pensai derechef à Dieu, et je lui fis un vœu que s’il me faisait recouvrer mon argent, j’en achèterais un beau livre de prières que je lirais très soigneusement ; j’appris quelque temps après que mon débiteur se tenait caché à Leipzig dans une chambre ; je pris sans délai le Pedel avec moi pour lui signifier qu’il n’eut pas à sortir de sa chambre qu’il ne m’eut payé. Alors il me donna deux ou trois thalers content, une pochette pour un autre thaler, et me promit de m’apprendre à en jouer pour encore un thaler, et le reste qu’il me le payerait dans peu.

Après qu’il m’eut enseigné quelque temps, la pochette se désaccorda ; il me dit qu’il fallait qu’il l’emportât avec lui pour l’accorder, mais il se sauva avec la pochette, et je ne l’ai plus revu ; si je ne me trompe, c’était le fils d’un Prêtre de Birne proche de Dresden. Sur cela, Dieu me remit en mémoire mon vœu que je n’avais point observé encore. Alors je pris deux thalers et je courus au marché avant qu’il me vînt quelque nouveau chagrin pour cet argent, et je demandai au libraire quelque beau livre de Prière. Il me dit que je devais lui indiquer quel je souhaitais ; et comme je ne lui en su nommer aucun, je lui en remis librement le choix ; alors il me dit que je devrais acheter une Bible ; mais parce qu’elle m’était inconnue, je lui demandai quel livre c’était ; il me répondit que c’était un livre qui contenait plusieurs livres spirituels. Les Psaumes, la sapience de Sirach, et autres semblables ; cela me plût assez, j’en achetai une en Octavo pour deux thalers ; je ne sache pas que j’en n’eusse jamais vu aucune. Mais dès que j’eus commencé à y lire quelque chose avec attention, je trouvai bien du contentement, singulièrement dans les histoires de Joseph et autres semblables. Je conçus tant d’inclination pour ce livre que je fis un vœu à Dieu d’en lire tous les jours trois Chapitres pendant toute ma vie. Mais avant qu’il se fût passé trois mois, j’oubliai mon vœu et je l’interrompis, m’imaginant que puisque je lisais dans le livre de prières intitulé le Jardin du Paradis, que j’avais recouvré à Zeitz d’une manière merveilleuse, il y avait quelques années, cela suffisait. Cette lecture vint aussi ensuite peu à peu à cesser, de sorte que l’aise et la prospérité me firent oublier Dieu tout à fait. Mais ce Dieu et Père plein de bonté ne m’avait pas oublié.

Un jour que nous mangions des poissons blancs, il me survint une nausée pressante, mais je ne voulus pas, par honnêteté, remettre le poisson dans le plat, et je m’efforçai de le manger ; sur cela, je tombai dans une fièvre ardente qui me jeta dans des revers étranges pendant quelques jours ; singulièrement, la nuit, je voyais plusieurs choses très affreuses. Dès que je commençai un peu à me reconnaître, je me proposai d’attacher mes pensées à quelques bonnes choses pour chasser ces horreurs de mon esprit ; mais je ne savais à quoi penser. Alors je m’allai souvenir de la Bible, je pensai aussi au Paradis. Dans ce moment, je perdis encore mes sens, et j’entrai dans ce jardin où je vis des choses ravissantes, des arbres plantés en ligne d’une beauté charmante, de sorte qu’il ne me serait pas possible de décrire ce que je vis, quand je voudrais l’entreprendre ; comme les horribles objets qui se présentaient auparavant dans mon esprit étaient si affreux qu’il ne serait pas possible de les décrire, de même aussi la beauté et la gloire de ce jardin étaient si grandes, qu’elle est du tout inexprimable ; toutefois, je ne saurais l’oublier pour ainsi dire de ma vie.

Au bout de 8 à 10 jours, ma fièvre se changea en fièvre d’accès qui pendant 20 semaines me tourmenta et secoua de telle manière que j’en fus bien éveillé de mon sommeil de péché, et qu’elle me fit bien souvenir de m’acquitter de mon vœu de la lecture des trois chapitre de l’Écriture Sainte, car le diable m’avait tellement séduit que je ne pensais plus qu’à me laver et parer, poudrer, friser pour plaire aux filles du pays, qui me plaisaient aussi beaucoup, de sorte que je recherchais avec empressement leur connaissance et que je tâchais de leur plaire de mon mieux. Mais Dieu vient fort à propos à mon secours, et s’il avait tardé encore trois ou quatre semaines, je ne serais peut-être pas sorti de Leipzig tel que j’étais entré, mais je me serais actuellement souillé comme il m’était arrivé souvent par les suggestions du diable ou par mes pensées, dont je demande pardon à Dieu qu’il ait pitié de moi et me fasse grâce. Cependant j’ai sujet de le remercier du fond de mon cœur de cette maladie qu’il m’envoya si à propos. La fièvre m’avait rendu le visage si laid, que je n’osais pas me produire, et mon Père me mena à la maison sur un chariot, où je r’appris à penser à mon Dieu et à m’exercer avec assiduité à la prière et à la lecture. La fièvre étant donc diminuée, et ma santé reprenant le dessus, je songeai que je pouvais voler par les airs comme les oiseaux, ce qui m’enflait tellement que je voulus en faire parade à quelques personnes et leur montrer comment je pouvais voler si loin, et même cette fois je volai fort loin, beaucoup plus loin que les précédentes.

Sur cela, je reçus une lettre qui m’appelait à Nuremberg, pourvu que j’eusse assez d’argent pour y vivre trois mois ou un peu plus, dans un logis, en attendant une condition ; car il y avait un seul garçon de ma connaissance à Nuremberg chez Monsieur Megan qui me donna cet avis, nommé Daniel Deisner. Je pris sur-le-champ ma résolution ; j’avais huit thalers et mon Père m’en donna encore deux pour mon voyage, de sorte que je crus qu’il y en avait là assez pour passer ce temps-là, et que quand même je ne trouverais pas d’abord condition, j’aurais assez de quoi subsister. Mais comme il me fallut quatre thalers pour le coche et deux pour ma dépense, et je ne trouvai point de condition en arrivant, car ce n’en était pas le temps ; je me trouvai fort en peine.

Au bout de huit jours, il me fallut déjà payer un thaler pour ma dépense, et il ne m’en resta plus que trois. J’eus recours à la prière de toutes mes forces, qu’il plût à Dieu de me faire trouver une condition. Enfin je fis encore un songe que je pouvais voler, et comme j’en faisais grande parade à quelques personnes, leur disant : « Voyez comment je sais bien voler », il m’arriva qu’au plus fort de mon vol j’allai heurter contre une maison inconnue qui me fit tomber subitement avec honte et confusion ; je m’efforçai derechef en me tournant de côté et d’autre, et je fis tant que je repris mon vol et que j’arrivai au lieu que je m’étais proposé.

Étant éveillé, il me vint dans la pensée que je ne trouverais point de condition dans ce lieu, et que je serais contraint d’en aller chercher ailleurs. Dans cette inquiétude, je me mis à prier et à lire assiduellement dans le livre de prières intitulé le Jardin du Paradis. Et dans le temps que je lisais encore, cet ami m’appela chez lui où il me montra une lettre d’Augsbourg qui lui apprenait qu’il y avait une condition ouverte ; toutefois il était incertain si elle n’aurait pas été remplie depuis la lettre écrite. J’envoyai mon coffre devant, jusques à Ulm par des charretiers, et je pris ici un passeport et me mis en chemin à pied, car mon argent était court ; alors je me souvins de mon songe qui signifiait précisément ce voyage, comme le précédent, mais ce qui me faisait de la peine, c’est que j’avais heurté contre une maison étrangère, ne sachant ce que cela me présageait ; c’est pourquoi je me mis à prier avec ardeur.

Au bout de quelques jours, j’oubliai ma peine et mon songe et je continuai mon chemin avec courage et avec joie. Et comme j’avais passé par plusieurs petites villes et villages sans que personne ne fût arrêté, je cru d’entrer librement dans Donawerth ; la garde me laissa passer à dessein sans me rien dire ; peut-être en avait-elle usé de même avec d’autres ; mais lorsque je voulus entrer dans les portes, on me cria de rebrousser chemin, et l’on me chargea d’injures pourquoi je ne m’étais pas donné à connaître. Je répondis : « Savais-je cela ? Pourquoi ne me l’avez-vous pas demandé ? » Alors ils se mirent à jurer et à me charger d’injures, que je devais bien savoir que j’entrais dans le Pays de l’Électeur de Bavière. C’est pourquoi je n’avais qu’à me hâter de rebrousser chemin ; je répliquai que j’avais pourtant un passeport des seigneurs de Nuremberg, mais ce fut alors qu’ils s’emportèrent à bon escient disant : « Qu’avons-nous que faire de Messieurs de Nuremberg, ils n’ont rien à nous commander, nous sommes les maîtres ici. » Que je n’avais qu’à me retirer une fois pour toutes, qu’autrement il m’en prendrait mal. Comme donc ils se mirent en devoir de me frapper, je fus obligé de me retirer en pleurant. Je m’assis à quelque distance de là, ne sachant que devenir dans ma détresse. Je n’avais plus que très peu d’argent, et je n’avais pas mes hardes avec moi, je ne savais pas même où je les pourrais trouver pour en vendre quelque partie. Enfin après m’être beaucoup tourmenté et soupiré à Dieu dans mon angoisse pour lui demander son secours, mon songe me revint dans l’Esprit, et je me souvins de cette maison étrangère où j’avais heurté en volant. Je repris courage et me rapprochai de la garde, je la flattai et je lui offris huit bon gros qu’elle prit, et elle me laissa enfin passer.

Étant arrivé à Augsbourg, je trouvai la condition dont on m’avait parlé ; ce qui me donna beaucoup de joie et fit que je m’attachai à Dieu en prières et lectures. Or mon maître, Monsieur Abram Schmidt, ayant vu ma conduite et en ayant ressenti quelque bénédiction, me donna son poêle de retraite pour y faire mes dévotions. J’achetai de la chandelle de mon argent et je veillais souvent fort tard en lecture et prières ; et il arrivait que mes prières excitaient de plus en plus mon zèle et ma ferveur à lire, de sorte que je me trouvais parfois si heureux que j’en pleurais de joie.

Un jour que je me trouvais ainsi en flamme d’amour, je demeurai en prières jusqu’à la minuit et en lisant la prière sur le nom de Jésus comme étant notre sanctification, je tombai sur ces paroles : Le nom de Jésus me veuille sanctifier, le nom de Jésus me veuille bénir, le nom de Jésus me veuille fortifier, éclairer, etc. Dans ce moment, la porte du poêle qui était vis à vis de moi s’ouvrit tout d’un coup ; je regardai qui pouvait l’avoir ouverte, je vis entrer trois hommes d’une même taille et vêtus de la même manière qui venaient droit contre la table où j’étais assis. Leurs robes étaient tissues et longues, les manches de même largeur, de couleur modeste brune et obscure. Celui du milieu demeura devant la table de bout vis à vis de moi, qui m’était connu et me parut ressembler à notre divin Sauveur tel qu’il est représenté dans quelques tailles douces. Il me donna la liberté de le contempler, et après que je l’eus considéré à loisir, je tournai ma vue sur les autres deux, qui se mirent l’un à ma droite et l’autre à ma gauche, et ils m’étaient inconnus ; je ne pus pas même les regarder en face, car lorsque je voulus les considérer et que je vis qu’ils venaient droit à moi, j’en fus effrayé, et je tombai en défaillance, où je me trouvai si bien que je ne le saurais exprimer. Étant revenu à moi-même au bout de quelques moments, je ne vis personne, et la porte du poêle se trouva refermée, quoique ces trois hommes l’eussent laissée ouverte en entrant. Alors je commençai à prier qu’il plût à Dieu de me retirer de ce monde ; puisque je me trouvais en si bon état, j’aurais bien souhaité de mourir sur-le-champ. Depuis cette vision, je demeurai longtemps en prières à dessein que la même chose m’arrivât encore, mais elle n’arriva point ; en quoi je faisais très mal de m’attendre à de semblables choses, moi qui ne suis qu’un pauvre et misérable pécheur ; j’aurais dû plutôt m’humilier, et me soumettre à la volonté de Dieu et devenir tous les jours plus homme de bien ; au lieu que par-là je devins plus stupide et plus tiède dans mon Christianisme.

Car comme j’avais amassé jusqu’à quarante guldens d’argent, j’en étais fort réjoui, pensant en moi-même : « Tu n’as de ta vie jamais été si riche. » Je ne pus m’empêcher de le dire à d’autres compagnons qui me vinrent fort assiduellement rechercher pour aller promener hors des portes. Ils me menaient au cabaret pour boire un pot de bière et manger des saucisses grillées. Ensuite ils me persuadèrent d’y ajouter un verre de vin et dès que j’avais un peu de vin dans la tête, je ne faisais plus cas de rien et je laissais tout aller comme qu’il fût. Cette vie ayant duré une quinzaine de jours, je voulus compter mon argent et je trouvai qu’il s’en manquait déjà dix guldens, ce qui me chagrina terriblement, et je me trouvai fort embarrassé comment je pourrais me défaire de ces compagnies qui m’entraînaient malgré moi, parce qu’ils savaient que j’avais de l’argent. Enfin je pris la résolution d’acheter une garniture de bouton d’argent pour un justaucorps ; je me hâtai d’aller chez l’orfèvre à qui je remis le reste de mon argent, de sorte que ces gens m’étant revenus chercher et ayant payé deux ou trois fois pour moi parce que je n’avais plus d’argent, ils me laissèrent en paix. Je me figurais merveille de ma piété, et je m’imaginais d’être un homme fort saint parce que je m’étais retiré par avarice de cette vie licencieuse. Mais je ne pensais pas qu’un diable est aussi diable que l’autre, car j’aimais mieux employer mon argent pour la vanité que pour la gueule, dont je ne remportais que des maladies. J’étais donc fort à mon aise et j’amassais de l’argent, car je gagnais plus d’un gulden toutes les semaines.

Alors je commençai d’apprendre le maudit métier de la danse et à faire des armes et même à jouer des instruments ; de sorte que je m’éloignais toujours plus de Dieu de pensée et d’inclination ; je ne lisais que rarement dans la Bible, et j’oubliai enfin tous mes exercices de piété. Mais Dieu ne m’avait pas oublié, et il m’envoya une petite maladie pour me faire souvenir de mon devoir, dont je ne voulus pas encore profiter, et je continuai dans ma vie profane, sans faire aucun progrès dans la piété, mais plutôt dans la licence ; j’étais gai et joyeux, singulièrement quand on m’eut procuré une bonne condition à Nuremberg chez M. Frédérich Vadlhafen, sur la place de Cours. Or puisque je continuais dans mon impiété et que je demeurais endormi dans le péché, Dieu voulut me réveiller par une chute ; je me précipitai par un degré fort rapide, ce qui m’éveilla tant soit peu, et je pensai en moi-même : « Combien peu s’en est-il fallu que tu ne te sois tué et cassé le col ? » Car j’avais dans une main une fiole d’huile, et de l’autre je me pensai retenir à une poutre ; et en fourrant ma main par dessous des ais, la main me manqua, et je me précipitai de tout le corps de ce côté-là, de sorte que la chute ne fut pas légère et aurait pu me coûter la vie si Dieu ne m’avait pas préservé d’une façon particulière. Cependant je demeurai encore dans ma sécurité jusqu’à ce que Dieu revînt avec des coups beaucoup plus rudes. Car lorsque je voulus partir d’Augsbourg à cheval et que je montai vers la nuit devant la maison du messager, il m’avertit de prendre garde de ne pas toucher le cheval de l’éperon parce qu’il avait été longtemps dans l’écurie sans rien faire. Je n’avais pas accoutumé des grosses bottes que j’avais mises, qui gagnèrent la jambe et firent que j’enfonçai l’éperon dans le corps du cheval, qui m’emporta, et lorsque je pensais le retenir, il se dressait, de sorte que j’étais obligé de lui donner la bride pour éviter qu’il se renverse sur moi ; mais alors il m’emportait derechef ; cela dura bien un quart d’heure. La rue était pleine de monde qui accouraient, et quelques-unes tombaient en courant et étaient contraints de marcher à quatre. Je fus porté sous des toits de bois fort bas, et lorsque le cheval sautait, je heurtais contre ces toits qui se brisaient et faisaient du bruit. Alors le cheval se jetait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, tellement que souvent ma vie pendait à un cheveu. Je n’avais qu’un pied dans l’étrier où je me tenais encore ; l’autre étrier allait branlant et frappant le cheval sans que j’y pusse apporter aucun remède. J’avais même le cœur si serré que je ne pouvais pas crier à Dieu, et si je fusse tombé, le cheval m’aurait traîné sur le pavé et m’aurait sans doute causé la mort. Enfin Dieu me fit connaître que j’en étais moi-même la cause parce que je serrais le cheval des deux jambes, par où je le pressais toujours de l’éperon ; ainsi il n’était pas possible qu’il s’arrête. Mais du moment que j’eus éloigné mes jambes du cheval, il cessa de sauter et de se débattre. Le messager serait venu à mon secours, mais il s’imaginait que je prenais la course pour dire encore une fois adieu, puisque le cheval s’était tourné vers un coin de rue où mon Maître demeurait. Ce quart d’heure me coûta plus d’angoisse que je n’en ai j’aimais essuyé de ma vie. Alors j’appris à me retourner vers Dieu en prière et je recommençai à lire les trois chapitres de mon vœu, ce que j’ai continué ici à Nuremberg chez mon Maître pendant plus d’une année, jusques à ce que j’eus oublié ma peine et le danger que j’avais couru. Car mon avarice et amour de l’argent croissait chaque jour, parce que par mon travail assidu à la perruque, je commençais à faire amas ; j’y apportai tant d’empressement que j’oubliai ma lecture, prenant plus de plaisir à gagner de l’argent.

Au bout de quelque temps, Dieu recommença à me réveiller par une autre chute fort surprenante, un jour qu’après le son des trompettes sur la tour j’allais en hiver en bas le fossé des tireurs sur la pure glace ; m’étant enveloppé dans mon manteau, je glissai d’un pied ; et pour éviter de tomber, il me fallut courir de toute ma force, de sorte que je glissais tantôt d’un pied, tantôt de l’autre ; mon chapeau fut emporté avec ma perruque ; je tâchais de m’arrêter, mais il n’y eut pas moyen ; de sorte que je tombai en bas le fossé ; toutefois je ne tombai que lorsque je fus près du pont, où je me heurtai fort rudement parce que je n’avais pas pu me développer de mon manteau pour avoir les mains libres et que le bassin de laiton se brisa entre mon bras et mes côtes. Mais parce que je ne fis pas encore assez d’attention à ce coup, et que je demeurai, selon ma vieille coutume, dans ma sécurité et tiédeur, il fallut que quelque temps après je fusse derechef réveillé, ce qui arriva de cette manière. Un samedi que je m’étais levé environ l’heure des trompettes, que je m’approchai du degré au clair de la lune, il me sembla que je voyais deux degrés et je crus que l’un était l’ombre de l’autre. C’est pourquoi je voulus passer par-dessus l’ombre ; mais je franchis du pied droit deux ou trois degrés et l’autre pied demeura en arrière ; la tête avec tout le corps gagna, et je me précipitai en bas tout l’escalier. En tombant, deux hommes que je sentis réellement me saisirent par mes courts cheveux et me tirèrent en arrière par la tête, ce qui fit que je tombai les pieds les premiers, et qu’ainsi je ne me fis aucun mal, sinon que je ressentis pendant quelques semaines quelque douleur au côté, quoique cette chute fut des plus terribles, tellement que Monsieur Wollhasen mon Maître y accourut, croyant qu’une partie de sa maison était tombée. Alors je recommençai de prier et de lire assiduellement dans la Bible. Ah ! bon Dieu ! Dieu d’une bonté infinie qui m’as gardé et préservé en tant de différentes chutes, je t’en rends des actions de grâces infinies ; puissé-je te louer, t’aimer, te célébrer et magnifier comme je dois dès maintenant et à tout jamais, amen !

Quelque temps après, je tombai sur le Chapitre 16 de Saint Marc v. 14, 18, où il est écrit : « Finalement il se montra aux douze étant ensemble assis, et leur reprocha leur incrédulité et dureté de cœur, d’autant qu’ils n’avaient point cru ceux qui l’avaient vu ressusciter. Et il leur dit : Allez par tout le monde et prêchez l’Évangile à toute créature. Qui aura cru et aura été baptisé sera sauvé, mais qui n’aura point cru sera condamné. Et ce sont ici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru. Ils jetteront hors les Diables par mon nom, ils parleront des nouveaux langages, ils chasseront les serpents, et quand ils auront bu quelque chose mortelle, elle ne leur nuira nullement. Ils imposeront les mains sur les malades, et ils se porteront bien. »

Ce passage me fit beaucoup de peine pendant quelque temps, et me causa beaucoup de tentations. J’étais dans un doute continuel de mon salut, et je me disais à tous moments : « Tu n’es point un fidèle Chrétien. » « Ah ! Dieu ! disais-je encore en soupirant, je ne trouve point en moi de semblables signes de la foi ; je n’en vois même nulle part ; il est sûr qu’il n’y a plus de foi. Or celui qui ne croit point sera damné. » Comme cette tentation ne cessait point, je m’en plaignis à un Ecclésiastique qui m’enleva tous mes scrupules par ses discours. Entr’autres, il me dit qu’à présent qu’il y a grand nombre de Croyants, les signes avaient cessé, qu’ils n’avaient été donnés que pour les premiers temps de l’Église, pour la conviction des Juifs et des païens. Par là, toutes mes pensées angoisseuses s’évanouirent et je me repentis de ne les avoir pas déclarées plus tôt. Mais Dieu veuille avoir pitié de ces pauvres Ecclésiastiques aveugles, et leur donner des yeux pour voir cette entière défection du Christianisme, qui mérite à peine le nom d’un honnête Paganisme. Qu’il lui plaise de leur donner des oreilles pour ouïr ce que la parole de vie qui est plantée dans leurs cœurs leur dit là-dessus. Alors ils entendront bien un autre témoignage, savoir que le nombre des croyants a toujours diminué peu à peu, jusques à ce que la foi, pour ainsi dire, a été tout à fait éteinte, et bien que Dieu ait toujours eu quelques croyants pour témoigner de la vérité, si est-ce qu’ils sont encore aujourd’hui, selon le témoignage de Christ, persécutés et haïs du monde, outragés et chassés des Scribes et des faux Prophètes sous le nouveau Testament comme sous le vieux ; les signes n’ont pas cessé, comme on le peut voir dans le Traité adressé au prétendu État Ecclésiastique, mais c’est la foi qui a cessé, selon la prophétie de Jésus Christ lui-même. Croyez-vous que je trouverai de la foi sur la terre, etc. Si quelqu’un ne peut pas comprendre cette vérité, s’imaginant qu’il est dans la foi, qu’il s’expose à l’épreuve, et nous verrons qui a raison et qui a tort. Je ne jouis pas longtemps de cette tranquillité ; je fus attaqué d’une autre angoisse et tentation au sujet de deux bons gros que j’avais soustrait dans la chancellerie de Pégau pendant que j’y étais clerc.

Il me venait toujours dans la pensée que celui qui dérobe la valeur d’une corde mérite d’être pendu. Or, disais-je, tu as dérobé de quoi acheter huit cordes. C’est pourquoi tu es un larron qui a mérité non pas deux ou trois fois la corde, mais huit fois. Je ne pouvais me défaire de cette angoisse, car j’avais honte de la découvrir à un Ecclésiastique ; j’étais seulement en souci comment je pourrais trouver l’occasion de faire un voyage en Sachsen pour restituer dix fois au double ce que j’avais pris, mais cela fut délayé pendant plus de deux ans avant que je le puisse exécuter, comme je le réciterai ci-après.

Cette perplexité me tenait toujours en crainte et me poussait à lire et à prier, quoique mon travail me l’eût souvent fait oublier. Mais aussi toutes les fois que j’étais seul en repos, je me souvenais de mon larcin, et cette pensée me revenait toujours : un larron a mérité le gibet, et nullement d’entrer au Royaume de Dieu ; si tu ne le peux pas restituer, tu seras damné.

Enfin j’eus un songe comme une vision qui me représentait le dernier jugement. Je voyais des sièges rangés les uns contre les autres et à l’opposite les uns des autres sur une ligne droite. Adam, Noé, Abraham, Isaac et Jacob et tous les Patriarches et Prophètes étaient rangés depuis le haut jusques au bas dans l’ordre qu’ils ont vécu ; ils m’étaient tous connus ; au bas il y avait encore trois sièges vacants. Tous les autres étaient occupés, et notre Sauveur se promenait devant eux. Alors je pensai : « Ah ! si seulement je pouvais en approcher, je le prierais de m’accorder le salut ! » Peu à peu je m’en approchais de plus près ; et comme je le priai de m’accorder le salut, il me regarda d’un œil sévère et sans me dire mot, mais il branla la tête ; je connus sa pensée qui était celle-ci : « Voilà, tu fais paraître au dehors tant d’humilité et beaucoup plus que tu n’en as dans le cœur ; c’est pourquoi je ne puis t’exaucer. » Et c’était en effet la vérité ; car je sentais en moi que je me montrais beaucoup plus humble dans mon extérieur par mes gestes et par mes discours que je ne l’étais dans le cœur. Après cela, je m’approchai encore de lui, je le pris par derrière par sa longue robe, et je le tirai deux ou trois fois ; mais il fit semblant de ne point s’en apercevoir et de ne vouloir pas m’écouter. Lors donc que je vis que mes instances étaient inutiles, je commençai à bon escient à être angoissé et à me repentir de tout mon cœur et avec une vive douleur de mes péchés que j’avais commis en si grand nombre contre Dieu. Alors dès que mon cœur fut ainsi amolli et froissé, et que mes péchés me navraient vivement le cœur, il se tourna vers moi et me dit de me mettre au plus bas de la félicité. Je ressentis une grande joie de ce que j’avais obtenu le salut. Sur cela, je vis entre les damnés une personne pour le salut de laquelle j’aurais bien voulu prier, mais je savais déjà l’arrêt, et il me vint dans la pensée que si je voulais intercéder pour elle, il faudrait que je subisse la damnation en sa place. C’est pourquoi je fus obligé de m’en désister, car l’amour-propre y avait plus de part que la vraie Charité envers le prochain. Enfin le Ciel et la terre tombèrent pêle-mêle ; les montagnes et les vallées se remuèrent de leur place ; plusieurs chariots et cavaliers et autres culbutèrent par-dessus moi ; mais quant à moi, je me trouvais toujours au-dessus et je flottais au haut, de sorte que ma vie fut sauve, et sur cela je m’éveillai. Je ne souhaiterais rien avec plus de passion que de pouvoir crayonner ou peindre naïvement comment tout cela se passa. J’aurais pu peindre au naturel tous les Patriarches et les Prophètes, tant il me semblait de les connaître parfaitement dans ce songe.

Comme Dieu m’avait exaucé en diverses choses que je lui avais demandées par mes prières, je m’avisai de le prier pour avoir la protection des seigneurs de Nuremberg, de sorte que je pusse seulement être assez heureux pour habiter au faubourg. Après avoir insisté pendant trois mois à cette prière, j’obtins même le droit de Bourgeoisie et le pouvoir d’habiter dans la ville.

En l’an 1638, étant sorti de chez mon Maître, et ayant loué une maison pour mon particulier, je fus en liberté de faire voyage en Sachsen pour me délivrer de la peine que m’avait causée mon larcin de deux gros. Mais j’y trouvai quelque difficulté, ne sachant comment m’y prendre avec Monsieur l’administrateur afin qu’il ne s’aperçût pas que je lui eusse fait une friponnerie. Cependant je criais sans cesse à Dieu qu’il lui plût de faire prospérer mon voyage, et de me donner conseil en cette affaire. Enfin, je fis mon voyage, me confiant en Dieu qu’il le ferait réussir heureusement. Étant arrivé en Sachsen, j’appris que les Messieurs d’Eyter faisaient noyer une personne pour meurtre à Groths ; je voulus aussi m’y trouver ; et je fis pour cela deux lieues de chemin. Comme j’étais sur le bord de l’eau avec la foule des paysans, je vis sur le pont une troupe de gens de qualité qui, m’ayant pris aussi pour quelque personne de distinction parce que j’avais une veste brodée et une perruque de prix, et que j’étais vêtu du reste à la manière des gens du monde, me firent appeler comme étranger sur le pont avec eux, où je pourrais mieux voir l’exécution. M. l’Administrateur y était aussi et je me trouvai près de lui, l’ayant fort bien reconnu, mais lui-même ne me reconnut point. Après quelques discours, je lui dis qu’apparemment il ne me reconnaissait plus, que j’avais eu l’honneur, moi, indigne, d’être un de ces clercs. Il ne put pas d’abord r’appeler mon idée ; quand je lui eus dit mon nom, il en parut joyeux ; il m’obligea ensuite à monter dans son Carrosse et me mena à Pégau pour dîner avec lui. J’en fus ravi et je le priai après le dîner de me donner une de ses vieilles perruques à raccommoder pour lui faire voir de mon ouvrage ; il voulut d’abord s’en défendre, mais je le pressai et il se rendit, et j’emportai la perruque, que je lui accommodai de mon mieux, y ayant ajouté des cheveux et fait tout ce qu’il y avait à faire, et je la lui renvoyai sans rien exiger pour la façon, et par ce moyen je me tins acquitté de mes deux gros, et je fus affranchi de mon scrupule.

Après cela, j’eus derechef un songe sur le jour du jugement. Je me trouvai en rase campagne, et je vis du côté d’Occident pleuvoir de la poix et du soufre enflammé sur la terre avec une telle abondance et véhémence qu’il était impossible qu’aucun homme pût subsister. Toute la contrée du côté du couchant était en feu. J’ouïs tous les hommes pousser des cris et des lamentations pitoyables, car ils ne mouraient point par ce feu, ils étaient seulement tourmentés. J’étais dans une peine et dans une angoisse indicibles, voyant que le feu s’approchait toujours plus près de moi en faisant du ravage tout à l’entour. Et comme je priais Dieu à genoux qu’il lui plût de me délivrer, le feu s’approcha tout près, et les hommes qui étaient à l’entour de moi à droite et à gauche commençaient à crier. Mais lorsque j’attendais à tous moments d’être aussi tourmenté par le feu, je sentis au contraire une rosée douce et rafraîchissante, et je me trouvai rempli de joie de ce que je n’étais point du nombre des damnés mais des bienheureux. Alors je m’éveillai et je me mis à bénir et à louer mon Dieu.

Quelque temps après, le même songe me revint, toutefois avec quelque changement. Or ces songes et d’autres semblables pourraient bien être procédés du malin Esprit pour me tenter et m’induire à abandonner le soin de mon salut et à vivre dans la sécurité et dans mes convoitises charnelles. C’est ce que je ne sais pas, Dieu le sait. Il suffit qu’il est écrit : « Employez-vous à votre salut avec crainte et tremblement. Veillez car vous ne savez à quelle heure le Seigneur viendra. Bienheureux ceux qui seront trouvés veillants. » Les songes sont des songes, et la joie qu’ils donnent est une joie passagère ; cependant il ne faut tous les rejeter, singulièrement ceux qui peuvent nous inciter à l’amour de Dieu et du prochain à l’amendement de vie. Et bien que ceux que j’ai récités ne paraissent pas être tels, et que j’aurais bien pu m’en passer, il m’importe peu de passer pour un songeur et un fanatique aux yeux du monde ou d’être jugé pour cela ; je consens volontiers de souffrir ces choses, et je prierai pour ceux qui m’insulteront. Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font ; c’est pourquoi je n’aurai pas honte de réciter encore une vision qui m’est arrivée avant mon mariage.

Une nuit que j’étais dans un profond sommeil, je fus tellement effrayé que je m’éveillai quant à l’homme intérieur. Je me trouvai dans une pleine liberté d’esprit et d’entendement, et je fus surpris de ce que je pouvais voir tout ce qui m’environnait, car il faisait clair dans la chambre où j’étais couché comme en plein jour, et cependant j’avais les yeux fermés. J’étais surpris de ce que j’étais éveillé, quoique je susse pour certain que je dormais. Dans ces surprises, je vis paraître le diable en la forme d’une tête de More aux pieds de mon lit ; il me mit dans un moment devant les yeux tous les péchés que j’avais commis durant le cours de ma vie, sur quoi je sentis une telle angoisse que je ne savais que devenir. Dans le plus fort de ma peine, je vis descendre d’en haut comme à travers le plancher un homme dans sa taille naturelle, qui vint sur mon lit ; alors je fus encore plus effrayé, croyant que c’était encore un spectre. Mais le diable s’enfuit ; quand je voulus considérer cet homme, il disparut aussi ; ce qui fut aussi à ma peine, car je ne doutai point que ce ne fut un bon Ange. Cependant le diable revint s’asseoir sur mon lit pour me tourmenter encore davantage par la représentation de mes péchés ; je me mis à soupirer et à prier qu’il plût à Dieu d’envoyer encore son bon Ange à mon secours. Dans ce moment, deux Anges d’une beauté merveilleuse, en figure de jeunes hommes vêtus d’habits magnifiques et avec des ailes toutes dorées, vinrent chasser derechef la tête de More et disparurent. J’en eus une joie extrême, et je fus aussi délivré de mon Angoisse pour ce coup ; mais peu de temps après, le diable revint pour la troisième fois, qui me causa une angoisse encore plus insupportable ; mais étant recouru à Dieu avec des soupirs ardents, voilà mon Sauveur qui apparut et qui se mit sur le lit, où je reconnus que c’était lui-même qui avait apparu la première fois. Alors le Diable fut derechef chassé et moi comblé d’une joie qui me fit écrier : « Ah ! mon doux Seigneur et Sauveur Jésus, sauve-moi. » « Oui, me répondit-il, tu seras sauvé. » Je ne me contentai pas de cela. Je lui demandai la main, il me présenta un doigt ; je le pressai de me donner toute la main, mais je ne pus obtenir que le premier doigt index ; je le serrai, et je souhaitai qu’il me fît voir le Ciel ouvert. En disant cela, tout disparut, j’en fus effrayé, et je m’éveillai tout à fait quant à l’homme extérieur.

Cependant je persévérai à prier assiduellement, à lire, à chanter, à fréquenter les temples, mais je faisais tout cela pour le temporel, pour obtenir une belle femme riche, une maison, etc. Du reste, je me tourmentais, je soupirais et travaillais. Je veillais jour et nuit pour amasser de l’or et de l’argent. Aussi fis-je un assez grand amas de ces ordures, m’imaginant que c’était là une grande et importante bénédiction de Dieu. Je ne savais pas que c’étaient là les dons les plus chétifs que nous puissions recevoir de Dieu, qui pouvaient tourner à notre grand dommage, et même notre malheur éternel ; que dans le fond tout cela n’était que de la boue. Il m’était facile de prier et de lire pendant que j’avais tout à souhait. J’avais tant d’occasions de me marier avec les plus belles personnes que je ne savais de quel côté me tourner ; toutefois je n’étais pas digne de la moindre d’entre elles. Cependant j’en trouvai une en 1691, sans beaucoup de peine, qui non seulement avait de la beauté, mois qui était de plus, en comparaison de plusieurs autres, sage, vertueuse et d’un esprit doux et paisible, et avec cela riche, ayant une belle maison au milieu de la ville, capable de loger un comte, comme en effet le comte de Gorgers y avait demeuré longtemps précédemment, beaucoup de meubles, de l’argent comptant et des biens-fonds jusques à la valeur de quelques 20 mille guldens. Plusieurs s’étonnaient et moi avec eux quand je venais à réfléchir sur la pauvreté où j’étais lorsque je sortis de Sachsen, et que je me voyais maintenant si riche que j’aurais bientôt pu comme Jacob marcher en deux troupes. Je vivais content dans ce nouvel état, toutefois non sans que Dieu m’envoyât aussi quelques petites croix.

Dans la suite, je reconnus que j’aimais davantage ma femme, mes enfants, mon or, mon argent que Dieu, car je retombai dans une grande négligence et tiédeur à lire et à prier. Le soir, lorsque je voulais me mettre à genoux pour prier, ma femme se moquait de moi en disant qu’elle pouvait prier avec autant de dévotion étant assise que moi à genoux, de sorte que lorsque je pensais me jeter à genoux du côté du lit où j’étais pour prier secrètement, et qu’elle venait à s’en apercevoir, ma prière était tournée en raillerie et j’étais obligé de cesser ; à table nous étions si fous que nous nous laissions éblouir par nos enfants ; si l’un tordait la bouche ou fronçait le nez, ou faisait quelque autre grimace dans la prière de table, elle tournait encore en risée, de sorte que le service divin domestique était si pauvre qu’il n’aurait pu l’être davantage. Ainsi il était bien temps que Dieu vînt et qu’il fît une séparation entre nous deux. Aussi retira-t-il bientôt ma femme, dont j’avais fait mon idole pendant quelques années, pour me réveiller de ma tiédeur. Cependant j’avais encore attaché mon inclination et je prenais mon plaisir aux trois jeunes enfants qu’elle m’avait laissés, et à mon or, et à mon argent ; je repris aussi mon luth et je recommençai d’apprendre à en jouer pour chasser les pensées lugubres que la mort d’une si belle femme m’avait laissées. J’aimais surtout le second de mes enfants, comme celui qui était le plus beau depuis sa naissance. Dès qu’il fut né, il ne pouvait arrêter ses pleurs ; il criait jour et nuit, et l’on ne pouvait comprendre qui le faisait pleurer ; au bout de quelques jours, je le pris auprès de moi, et comme il sentait la chaleur de mon visage, il pressait mes joues de sa tête, et quand il était appuyé sur mes joues chaudes, il se taisait tout court.

La nuit suivante, comme on ne pouvait arrêter ses pleurs, je le couchai d’un autre côté, il faisait la même chose ; et par là cet enfant me devint si cher comme s’il avait été planté dans mon cœur dès sa naissance. Il tomba malade, et les femmes me dirent qu’il fallait le tenir bien chaudement, ce que je fis, et l’enfant se mit à suer, ce qui dura bien huit jours entiers ; il était d’une altération qui le faisait crier pitoyablement ; pour boire, je le veillais et je lui mettais sa chemise après l’avoir bien fait sécher avant que de lui donner à boire, sachant bien que si l’enfant venait à boire avec excès dans une fièvre si ardente, il ne manquerait pas d’en mourir. Après donc avoir veillé pendant huit jours, je me trouvai si fatigué que je le remis à la fille des enfants et je lui recommandai de ne le laisser pas tant boire à la fois et de lui mettre une chemise sèche avant que de lui donner à boire. Or comme je dormais dans un cabinet près du poêle, la peine où j’étais pour cet enfant ne me laissait pas dormir profondément ; je l’entendis qui avalait à plein gosier ; je criai d’abord : « Avez-vous mis une chemise à cet enfant ? » Elle me dit qu’oui ; mais mon inquiétude me fit sortir du lit, et étant entré, je vis qu’il n’était pas vrai, mais que l’enfant était tout mouillé de sueur, qu’il était aussi en grande chaleur et que sa respiration était déjà fort courte et pantelante. Je regardai la bière et je vis que cette servante lui en avait laissé boire une petite cruche pleine ; sur cela mon cœur me dit que c’en était fait de mon enfant, et je sortis comme un païen en fureur, criant à la servante qu’elle était une meurtrière d’enfants, qu’elle avait fait mourir le mien, comme en effet il mourut au bout de trois jours, et j’eus le regret de voir ce pauvre vermisseau pendant vingt-quatre heures dans l’agonie qui ne pouvait expirer ; je vis qu’il levait les yeux en haut d’une manière aussi persistante que s’il eût voulu lever le plancher, et avec un doux sourire comme s’il eût vu lever quelque objet agréable.

Je ne saurais exprimer la douleur que je ressentis de voir ce pauvre enfant mourir avec tant de peine. Il me semblait que j’en étais meurtrier pour l’avoir tenu si chaudement et ne m’être pas efforcé de le veiller. De sorte que je fus travaillé pendant quelque temps d’une mélancolie noire qui me représentait toujours, en quelque lieu que je fusse, que j’étais le meurtrier de mon enfant. Dans ce moment même, quand j’y pense, mon esprit en est abattu et je prie Dieu qu’il me pardonne mes péchés cachés et singulièrement ce meurtre involontaire, si tant est que j’en sois coupable ; j’avertis aussi les Pères et les Mères, lorsqu’ils voient qu’au bout de deux ou trois jours rien ne veut pousser dans leurs enfants, de ne pas les tenir si chaudement, car la sueur continuelle leur cause enfin la mort.

Cette affliction servit à m’humilier comme il faut ; j’ai bien pu oublier l’enfant et me soumettre à cet égard à la volonté de Dieu ; mais cette tentation que je ressentais du reproche d’avoir été le meurtrier de mon enfant me continua pendant quelques années, toutefois par intervalles. Car j’avais encore mon plaisir dans les autres deux et dans mes biens temporels. J’avais aussi acheté pour l’amour de ma femme un jardin de plaisance où je m’allais promener quelquefois pour dissiper mes tristes pensées. Ainsi, durant ce temps-là, je devins si tiède et si froid dans mon Christianisme que cette croix ne fut pas capable de me réchauffer et de m’attirer à Dieu ; l’argent et les biens m’inspiraient un faux courage. Et bien qu’après la mort de ma femme et de mon enfant, j’eusse recommencé à lire la Bible et à m’exercer à la prière, cependant je négligeais de temps en temps ces exercices, dans la pensée que je compenserais un jour ce que j’avais négligé l’autre. Et quoique je le fisse ensuite, ce n’était point pour l’amour et pour la gloire de Dieu, ou pour l’amendement de ma vie, mais par manière d’acquit ; car j’étais bien aise quand j’en étais quitte, tellement le Diable m’avait aveuglé et trompé par ces maudites richesses. Je m’imaginais avec tout cela que j’étais en bon état et que j’étais en grâce avec Dieu, puisqu’il me donnait tant de biens temporels ; ce qui était cause que les croix légères qu’il m’envoyait n’étaient pas capables de me réveiller comme il fallait du sommeil du péché ; jusqu’à ce qu’il me vint une fois dans l’esprit et que je disais en moi-même : « Combien Dieu t’a-t-il béni de t’avoir envoyé tant d’or et d’argent ! Et quand il permettrait que tout cela fût emporté par un incendie, encore resterait-il un fond de terre qui ne peut pas périr. » Mais au bout de quelques semaines, Dieu me fit voir quelle assurance il y a à mettre quelques fonds de terre ou quelques arpents de pré. Car je reçus un mercredi au soir une assignation du secrétaire Langanzenn, qui, comme je l’ai appris depuis, avait acheté un vieux livre qu’un Prêtre avait trouvé dans une Église ou par quelque autre ruse au sujet d’un fief qui devait avoir été supprimé.

Pour comparaître le vendredi à 9 heures à Zirrendorf et reconnaître mon pré en fief en évitation de perte, et à défaut de comparaissance qu’il en serait autrement disposé, c’était là pour moi des lettres closes. Les seigneurs de Nuremberg avaient pris anciennement un jardin à mes anti-possesseurs pour faire un ravelin, et leur avaient remis cette pièce par contre qu’ils avaient possédée paisiblement pendant l’espace de passé soixante ans. Or comme je n’osais pas répondre dans une Seigneurie étrangère sans la permission de mes Magistrats, je fis présenter une requête le jeudi à Messeigneurs pour leur exposer le fait. Mais avant que j’eusse reçu aucune réponse, comme je m’y étais confié, j’appris le vendredi même que pour n’avoir pas comparu, mon pré avait été vendu. D’abord cette affaire ne put pas m’entrer dans la tête ; je ne pouvais pas m’imaginer que je puisse perdre un fonds si assuré, jusques à ce qu’enfin je vis que je n’osais plus paraître sur ce pré, et que même mes faucheurs en avaient été chassés avec rigueur. Alors j’appris à connaître combien peu il y a de certitude dans toutes les choses temporelles, puisque la pièce la plus assurée était perdue, que je ne croyais pas, peu auparavant, de pouvoir jamais perdre. Ma belle femme était donc morte, mon cher enfant m’avait été ravi, et le plus assuré de mon bien était perdu ; mais j’avais encore d’autres richesses sur lesquelles je me reposais ; toutefois je voyais bien que toutes les choses temporelles étaient sujettes à l’inconstance.

Dans la suite, il me fut montré par un songe que je cachais mon argent dans un cave obscure et sale, et lorsque je le voulus reprendre, je ne le trouvai plus. Aussi arriva-t-il dans la suite que je prêtai mon argent et que je perdis par tromperie plus de 10 000 guldens. Il fallait que tout suivît de même. Le jardin de plaisance me causa bien du chagrin de la part du propriétaire et par un bâtiment dommageable. Alors je commençai à me réveiller du sommeil de la sécurité ; une petite lumière qui était cachée en moi se développa, commença à me faire voir clair, de sorte que je reconnus que ce jardin non seulement m’avait été nuisible, mais de plus en grand empêchement à mes exercices de piété ; c’est pourquoi je cherchai avec empressement à le vendre ; ce que je fis, et je prêtai l’argent à un marchand. Je fis aussi un encan, et je vendis pour 1400 guldens de pierreries que je donnai au même marchand ; j’avais encore d’autre argent sur une maison qui se vendit, et l’acheteur n’ayant pas besoin de mon argent, il me la paya, et ne sachant où le placer, je le mis aussi dans le commerce, ce qui faisait bien en tout 3000 florins ; je me fis passer une obligation à deux marchands avec leurs femmes à cinq pour cent d’intérêt par chaque année. Mais comme la femme d’un de ces marchands ne voulut pas signer l’obligation, je ne voulus pas tenir le contrat et je demandai mon argent ; il semblait qu’il était en partie perdu, si est-ce que je fus encore si attaché à l’argent et à l’avarice que, ne voulant rien perdre, je m’engageai à un achat qui me fut présenté de plusieurs sortes de marchandises, dans l’espérance que je sauverais par ce moyen mes 3000 florins ; j’en donnai encore 4000 en lettre de change et 700 en argent comptant pour payer entièrement la marchandise, afin que par ce moyen elle fût toute à moi. Après avoir conclu cet achat qui revenait à la somme de 7700 florins, je laissai les marchandises en commission au vendeur pour les vendre dans la suite afin de dégager avant toute la lettre de change et que le reste des marchandises me demeurât pour mon argent.

Après cela, un de ces marchands vint derechef et me demanda encore mille florins pour un peu de temps sur des marchandises de Hambourg qui étaient en chemin, ce que je lui accordai, et encore outre cela 1200 florins, à son instante requête, et comme je n’avais pas de l’argent, on me persuada de l’emprunter d’un autre. Je pensais que si je leur avais bien confié ci-devant 3000 florins, je pouvais bien leur confier ces deux sommes, qu’après tout je serais nanti des marchandises de Hambourg pour la valeur de 3000 florins. Enfin l’autre compagnon vint qui était mieux embouché, et qui me persuada de laisser tirer sur moi une lettre de change d’autres 1000 florins pour 15 jours. Je m’en pensai défendre en leur disant qu’ils savaient bien que je n’avais point d’argent, que 15 jours était un terme bien court. Ils répliquèrent qu’ils étaient honnêtes gens, et qu’avant ce temps-là je serais payé de ma lettre de change, de sorte que je me laissai gagner.

Ce ne fut pas encore assez ; au bout de 8 jours, ils revinrent tous deux et me demandèrent tous deux une lettre de crédit de 1500 guldens seulement pour trois jours. Après beaucoup de paroles de part et d’autre, je me laisser encore persuader, m’imaginant que lorsqu’on me priait au nom de Dieu, je ne pouvoir pas refuser. Encore ne fut-ce pas tout ; l’un d’eux, nommé N. Holtzberger, vint seul pour la dernière fois, l’autre n’ayant pas voulu l’accompagner, et me demanda encore 1000 guldens pour un peu de temps ; je me laissai encore gagner et lui dit d’aller chez Monsieur Birêt de ma part, que s’il voulait lui prêter cet argent en mon nom, j’y consentais ; mais ce Monsieur s’était déjà aperçu de quelle manière la chose se terminerait et le refusa. Le terme finit et les marchandises d’Hambourg restaient toujours en arrière ; les 15 et les 3 jours s’écoulèrent aussi, et je commençai à être fort en peine ; toutefois je disais en moi-même : « Les marchandises qui sont dans les deux boutiques te sont assurées, nul ne te les peut enlever. » Alors j’appris par le premier ordinaire que N. Rhum avait fait faillite et s’était évadé ; j’en fus effrayé parce que j’y avais plus de 10 000 guldens ; peu de temps après les marchands de qui j’avais pris de l’argent sur les marchandises de Hambourg vinrent et ne me donnèrent que 24 heures pour payer. Ce fut alors que je fus effrayé à bon escient, puisque je n’avais point d’argent et que j’avais un si gros paiement à faire dans un terme si court. Ce messager ne fut pas plutôt parti qu’un troisième vint pour me faire payer sur-le-champ la lettre de change de 1000 guldens que j’avais tirée. Alors il me semblait que le Ciel et la terre tombaient sur moi, tant je me trouvai frappé. Cependant, m’ayant un peu rassuré, je priai le serviteur du marchand de dire à son Maître d’avoir un peu de patience, que je le payerais en honneur, que Rhum et Holtzberger m’avaient trompé en m’engageant à tirer cette lettre pour 15 jours. Le facteur répondit que cela ne regardait point son Maître, que néanmoins il lui dirait, et partit. Dans le moment, il revint parce que son Maître m’attendait devant sa maison, qui me dit que selon le droit les lettres de change ne pouvaient souffrir aucun délai, qu’il fallait payer une fois et sur-le-champ. Je me souvins que j’avais encore une dette de 1500 florins en arrière qui ne manquerait pas de venir aussi. Alors le diable me tendit de terribles pièges, et peu s’en fallut que je n’allasse me jeter dans l’eau sous le derrière de ma maison. Mais par contre le bon Esprit me suggéra que c’était par la permission de Dieu que j’étais tombé dans ce malheur, que les créanciers auraient bien un peu de patience ; mais le diable ne me donnait point de trêves, il me suggérait tantôt ceci tantôt cela. Cependant il me revenait toujours dans la pensée que je n’avais pas dépensé ce bien-là en goinfreries ni en jeux ; avec tout cela mon angoisse était très grande, non seulement pour la perte de mon argent, mais ce qui me faisait le plus de peine, c’est que j’étais encore si endetté que personne ne voulait plus rien me confier après avoir eu auparavant tant de crédit. Je courus en diligence chez Rhum et Holtzberguer leur demander des nouvelles de mes marchandises. Ils en avaient vendu la plus grande partie, et en avaient payé d’autres dettes. Le reste, dit Holtzberguer, m’est engagé. Ô malheur ! voilà mes marchandises aussi évanouies ; il restait celles de Hambourg sur lesquelles j’avais avancé 2200 florins. Elles étaient arrivées à bon port, mais Rhum les avait vendues en arrivant à Holtzberguer, et celui-ci derechef à un des principaux marchands de la ville ; pour comble de malheur, je priai Holtzberguer que du moins il payât la lettre de change que j’avais tirée pour 15 jours, mais il me répondit qu’il n’avait point d’argent, que je n’avais qu’à payer. Rhum l’avait trompé comme un malhonnête homme et un larron, ayant à me demander plus que moi à lui qu’ils s’étaient séparés et que lui, Holtzberguer, avait retiré pour son capital les 4000 guldens de lettres de change que j’avais livrés pour les marchandises achetées, lesquelles je devais encore lui payer. Je voulus prier sa femme de le persuader, lui qui était un honnête homme, de me tenir la parole ; elle me répondit que c’était à moi à payer ce que j’avais écrit ; je ne sus là-dessus quel conseil prendre, car un bon conseil est chose rare aujourd’hui ; ainsi j’étais inconsolable et je ne savais où donner de la tête jusques au troisième jour. Cela arriva le lundi.

Le mercredi, comme mon enfant lisait les 3 chapitres de mon vœu, et qu’il avait achevé le livre d’Esther le jour précédent, il commença ce jour-là le livre de Job. Lorsque j’entendis les mauvaises nouvelles que Job reçut coup sur coup, je dressai mes oreilles, j’écoutai avec beaucoup d’attention la lecture de cette histoire, singulièrement ces paroles de Job : Je suis sorti nu du ventre de ma Mère, et j’y rentrerai nu ; le Seigneur l’a donnée, le Seigneur l’a ôté ; le nom de l’Éternel soit béni ; si nous avons reçu des biens de Dieu, pourquoi ne recevrions-nous pas aussi des maux ? Je ne sus encore que penser de ce que Dieu me consolait par la lecture de mon enfant, qui tomba si à propos sur ces passages si conformes à mon état. Cela me r’éjouit sensiblement et je le reçus comme une merveille de la Providence Divine. De sorte que d’un côté je me trouvai beaucoup fortifié. Mais de l’autre je me trouvai aussi fort assiégé des reproches de ma conscience touchant mon vœu des trois chapitres que je n’avais pas lus moi-même depuis deux ans.

Le Diable m’avait trompé en me suggérant que puisque mon enfant savait lire, il pouvait bien tenir ma place, et qu’il suffirait que je les entendisse lire avec soin ; c’est ainsi que cet ennemi m’avait souvent trompé ci-devant, pour me détourner de la lecture de la Bible ; insensiblement mon attention diminua et dans la suite elle cessa tout à fait, parce que je n’étais pas toujours présent à cette lecture ; cependant je m’informais avec soin si mon enfant s’en acquittait, et je m’imaginais de satisfaire par là mon vœu. Mais Dieu me fit voir tout autre chose et me montra que j’avais fait le vœu moi-même, et non pas mon Enfant, de sorte que je me sentis convaincu et coupable ; cependant je me rassurai sur ce que je jouissais d’une bonne santé et que j’avais encore deux enfants, au lieu que Job fut privé de tous les siens et par-dessus cela fut frappé en son corps d’une plaie cruelle. Je louai et remerciai Dieu de tout mon cœur.

J’entendis aussi mon enfant qui chanta le Cantique de joie et d’exaltation :

 

                                         1.

            Réjoui-toi, mon âme, et bannis la tristesse,

            Rien ne peut troubler ton bonheur,

            Ne cesse de chanter d’une sainte allégresse,

            Le Ciel est déjà dans ton cœur.

                                         2.

            Pendant que le Mondain s’inquiète et s’agite,

            Rempli d’ennuis et de douleur,

            Que le moindre chagrin, le tourmente et l’irrite,

            Réjouis-toi dans ton malheur.

                                         3.

            Que la cruelle Mort, qui fait tant de ravage,

            Vienne me ravir mes Parents,

            Ma Femme bien-aimée au plus beau de son âge,

            Mes amis tous, mes chers Enfants.

                                         4.

            Loin de t’en affliger, que ta Joie s’augmente,

            Loues-en ton Dieu d’un cœur pur,

            Que tout ce qui lui plaît t’agrée et te contente

            Et chante un hymne à son honneur.

                                         5.

            Si mon bien m’est ravi, souffre cette disgrâce

            Mais que sais-je dire mon bien,

            Tout n’est-il pas à lui ? C’est un prêt de sa grâce,

            Il a pu reprendre le sien.

                                         6.

            Il a voulu par là te rendre plus léger

            En t’ôtant des fardeaux lourds

            Pour t’élever au Ciel auprès d’un si bon Père

            Qui sera ton bien pour toujours.

 

Cet enfant avait déjà souvent chanté ce Cantique, mais je ne l’avais si bien goûté que cette fois dans ma tristesse ; il me fortifia tellement, que je ne me souciai plus de l’argent qui m’avait été ravi ; tout mon soin était comment je pourrais restituer celui que j’avais emprunté, et contenter ceux sur qui j’avais tiré des lettres de change. Dieu me suscita aussi un moyen pour cela, quoique je dépouillai mes enfants de leurs biens-fonds, ainsi est-ce que je me r’assurais et je sortis cette fois de ma peine.

Mais il me survint une nouvelle croix, qui me fut plus sensible que toutes les autres, puisque par la grâce de Dieu j’avais été pleinement consolé par cette pensée que les riches entraient difficilement au Royaume des Cieux, de sorte que je ne m’en mettais plus en peine, et je me trouvais plein de courage, je paraissais même quelquefois plus gai devant le monde que je ne l’étais en effet, afin de ne pas passer pour un avare, sujet aux biens, et par là je tombai dans le soupçon de plusieurs, comme si j’étais de concert avec les banqueroutiers, alléguant que j’avais avancé 10 000 florins et n’en ai eu que 3000 à prétendre, de sorte qu’il y eut une députation pour m’obliger à démontrer ce que j’avais avancé, et comment je l’avais mis dans le commerce, et où j’avais pris cet argent, ce que je fis.

Or bien que mes créanciers parussent contents de cela, si est-ce que je fus réduit à passer dans l’esprit de plusieurs pour un homme de mauvaise foi, car ils ne savaient pas que j’avais tiré, outre mon argent, pour 5500 florins de lettres de change, ce qui me faisait plus de peine que tout mon argent, parce que j’avais fort à cœur de conserver ma réputation. Je tombai aussi dans un procès avec Holtzberguer au sujet de mes marchandises, qu’il avait encore entre ses mains, mais parce que j’avais acheté les marchandises dix jours auparavant et que je les avais payées il y avait trois jours par une lettre de change avant qu’elles lui eussent été saisies, comme l’autre le prétendait, j’obtins une sentence contre lui, mais ma partie adversaire n’y voulut point acquiescer, et en appela par devant la Chambre Impériale ; se reposant sur la faveur de quelques amis d’importance, il obtint en effet une sentence fâcheuse contre moi, par où je fus condamné à payer 3500 florins et à me vider les mains de la marchandise, quoiqu’elle ne fut point en ma puissance ; je fus terriblement troublé de cet Arrêt, voyant d’un côté mon impuissance à satisfaire, et d’autre coté l’injustice de ma partie qui avait obtenu cet arrêt par des suppositions et par faveur. Je voyais donc devant moi cet arrêt rigoureux, et derrière moi l’exécution. Car on imposa dix mores d’or d’amende à mes seigneurs, s’ils manquaient à m’exécuter ; c’est pourquoi je ne doutais point que pour éviter l’amende ils n’en vinssent à une rigoureuse exécution, ce qui me causa tant de chagrin, que j’en devins malade, à quoi l’assiduité extrême que j’apportais à mon travail ne contribua pas peu, me voyant souvent sans avoir un sol, car bien que j’en suis délivré depuis 3 ans, j’en ressens encore des douleurs dans mes membres ; jusques ici je n’ai pu encore m’en remettre entièrement ; cependant je rends mille grâces à Dieu de cette croix, singulièrement de l’infirmité de mon corps, car je ne saurais exprimer le bien qu’elle me fait, puisque lorsque le corps commence à souffrir, c’est alors que l’homme cesse de pécher. Rarement arrive-t-il quelque dommage qui ne soit suivi d’un plus grand bien ; à mesure que le corps s’affaiblit, les mauvaises convoitises viennent à s’affaiblir aussi ; j’approuve aussi que c’est une vérité constante que Dieu se montre fort dans les faiblesses. Le Seigneur en soit loué, honoré, célébré et magnifié dès à présent et à jamais. Amen. Hallelujah. Amen.

Après ces choses, il me survint un songe très remarquable, et bien qu’il soit écrit que les songes ne sont que des ombres, sans réalité, si est-ce que cette règle n’est pas si générale qu’il n’y eût quelques exceptions, puisque la divine bonté m’a attiré à soi et a produit divers changements en moi par ce songe.

Voici comment il se passa : Je songeais que j’étais monté sur une bête de charge comme peut-être un âne et j’étais environné de toutes sortes de choses précieuses d’or et d’argent, des chaînes et autres ; je ne savais comme j’étais monté sur cette bête, et je n’y demeurais pas volontiers, car j’y souffrais, et ce dont j’étais environné et chargé me blessait et m’empêchait de descendre, cependant je ne voulais pas me défaire de ces pièces d’or et d’argent ; et avant que je m’en aperçusse, je me trouvai descendu de dessus l’âne sans savoir comment, et lorsque je vins à me considérer, je remarquai aussi que j’étais défait de tout ce que j’avais sur moi et alentour de moi ; je me trouvai ensuite prisonnier dans une grande maison ; les portes étaient si bien fermées et gardées que je n’en pouvais pas sortir. Je me tournai et je vis devant et derrière des hautes murailles à travers lesquelles il m’était aussi impossible de sortir, n’ayant point d’instrument pour les percer ; je regardai donc en haut, et j’aperçus une fenêtre ; je commençai à grimper la muraille, jusques à ce que j’atteignis la fenêtre, mais il était impossible de descendre par là du côté du couchant, car je me serais cassé les jambes et le col ; je regardai du côté du midi, j’aperçus une poutre ou une avance de pierre qui était large d’une main, qui aboutissait à une muraille. Or le chemin était fort étroit, de sorte que je ne pouvais seulement mettre un pied après l’autre ; il était fort dangereux, et si j’eusse manqué à me tenir, je me serais infailliblement tué ; mais il y avait trois belles et fortes colonnes rondes dégagées auprès de la maison contre la muraille, et proches l’une de l’autre d’une même hauteur et épaisseur. Je vis ces colonnes et je les considérai exactement ; je m’aperçus que si je pouvais les embrasser et m’y tenir ferme, il serait impossible que je tombasse, quelque étroit que fût le chemin. C’est pourquoi je pris la résolution au nom du Seigneur d’embrasser la première, et je marchai pas à pas par-dessus la poutre ; j’arrivai à la seconde et je l’embrassai de même, et finalement la troisième, et je sortis de cette maison du monde et me trouvai sur une fort haute muraille, mais je ne pouvais point non plus en descendre sans me casser le col.

La muraille était fort haute, large d’une aune, et l’on y pouvait marcher tout droit ; je remarquai aussi que le terrain de la muraille allait en pente, de sorte qu’enfin, continuant à marcher droit le long de la muraille, il me serait facile de descendre sans aucune peine ; sur cela, je me hasardai de passer outre par-dessus la muraille sans appui ; toutefois je n’osais point m’écarter ni à droite ni à gauche.

Dès que je trouvai que la muraille n’était plus que de deux ou trois pieds de haut, je descendis en rase campagne où je vis marcher un petit nombre de personnes qui élevaient et leurs yeux et leurs têtes en haut vers le Ciel comme allant contemplant des Astres, mais parce qu’elles étaient si éloignées de moi que je ne les pouvais pas atteindre, je marchai seul aussi en regardant vers le Ciel. Alors le Ciel s’ouvrit, et il y parut de si belles couleurs que je ne les saurai décrire ; au dedans ils étaient d’une beauté ravissante, les couleurs d’une merveilleuse nuance, de sorte que je me sentis transporté de joie en mon âme, n’ayant jamais goûté une douceur pareille, si ce n’est celle dont j’ai fait mention ci-devant.

En outre, je vis un cercle ovale composé d’Étoiles brillantes, et au milieu un tel éclat de lumière que je ne saurais l’exprimer ; il dardait une infinité de rayons très lumineux. Pendant que je contemplais ces choses, je ressentais un plaisir indicible dans tout mon corps, et maintenant encore quand j’y pense, il me semble que j’en ressens quelques traits dans mon âme, et quand je voudrais le décrire ou le représenter par quelque comparaison, il me serait impossible. Mais lorsque je pensais le contempler avec le plus d’application, le Ciel se renferma insensiblement, et je courus à mes enfants pour les inviter à sortir aussi et venir près de moi, car ils étaient dans un grand jardin ouvert, où était située la maison du monde, où j’avais été en prison, mais quant à eux, ils n’étaient pas encore emprisonnés ; la porte du jardin leur était ouverte, ils pouvaient venir vers moi, mais je ne pouvais pas aller où ils étaient ; je les criai donc à diverses reprises, leur disant : « C’est ici le droit chemin », mais ils ne voulurent point m’entendre, et ils continuaient à courir vers le monde, ce qui me fit une peine extrême ; cependant déjà qu’ils m’eurent ouï, l’un s’approcha un peu plus près que l’autre.

Enfin je m’éveillai, si est-ce que je ne pus oublier la douceur que j’avais ressentie, et dès lors je me trouvai rempli d’un ardent désir pour le Ciel, et j’appris aussi à mépriser toutes les choses terrestres. Du reste, on verra par la suite de mon histoire ce que ce songe a opéré plus outre dans mon âme. Car la douceur que j’avais goûtée était si grande que je languissais de vivre, et pendant neuf mois je fus saisi d’un pressant désir de la mort. Mais il me fut montré un autre songe, que je faisais très mal en cela, au lieu de me soumettre entièrement à la volonté de Dieu.

Car je songeais que j’étais couché dans un poêle d’argile tels que sont les poêles de nos paysans ; il était sous terre sans fenêtre, il était seulement ouvert par le haut, et n’avait de clarté qu’autant qu’il m’en fallait pour reconnaître que les murailles étaient d’argile ; au haut il y avait une petite lumière dans un coin, mais fort brillante, et alors je souhaitai d’être hors de cet appartement ; je m’éveillai tout pensif, ne comprenant point ce que ce songe signifiait ; toutefois je fus très joyeux que ce ne fût qu’un songe ; sur cela, je me rendormis encore et je resongeai que j’étais dans un appartement encore plus étroit et tout à fait ténébreux, tout comme un affreux tombeau ; il y avait au fond toutes sortes de serpents et de vers horribles. Alors la trousse me fit une grande peine, je ne pouvais me résoudre d’y rester ; je priai ardemment qu’il plût à Dieu de me conserver la vie, car la mort me causait une telle angoisse que je ne savais où me mettre. Mais il me fut représenté que je l’avais ci-devant souhaitée pendant longtemps, qu’ainsi je n’avais maintenant qu’à me résoudre à mourir et à demeurer parmi ces vers affreux. Oh ! qu’alors j’éprouvai bien que l’angoisse fait prier ; ce fut alors que je me mis à demander la vie, et que j’en souhaitai de tout mon cœur une plus longue. Or m’étant éveillé là-dessus, je reconnus que j’avais fait très follement en désirant et soupirant si longtemps après la mort ; j’appris à me soumettre à bon escient à la volonté de mon Dieu, et je poussais souvent ces soupirs :

 

            Je suis content mon Dieu

            de Toi seul en tout lieu.

            Je ne demande plus que ta volonté sainte,

            J’y soumets la mienne sans feinte.

            Fais de moi ce qu’il te plaira

            Mon âme s’en contentera.

 

J’appris aussi dès lors à connaître de plus en plus ma misère ; je vis quelle séparation extrême le péché avait fait entre Dieu et nous, misérables mortels. J’étais souvent saisi d’une telle crainte de la mort, que je ne savais où me mettre ; singulièrement le vendredi depuis le matin jusqu’à midi ; tantôt je courais ici et là, tantôt j’entrais dans une chambre pour être seul ; je me jetais à genoux et je priais Dieu qu’il me délivrât de cette angoisse ; tantôt je m’attachais à lire, mais plus je priais, plus mon angoisse s’augmentait.

Elle procédait de la vue du triste et déplorable état où se trouvent tous les hommes, qui nonobstant vivent dans une sécurité si profonde ; ma conscience me convainquait que je ne pourrais pas subsister dans cet état devant le Jugement de Dieu, alors je criais très souvent à Dieu avec des soupirs profonds.

Seigneur ! ne me retire pas au milieu des jours de ma conversion, mais aide-moi à changer et à amender ma vie, et afin que je puisse cheminer selon les Commandements, sans reproche, et que je puisse vivre saintement, justement et religieusement par Jésus Christ mon sauveur, amen !

Ah ! mon très doux Jésus ! vis toi-même en moi, et fais que je vive en toi ; je m’abandonne à Toi dans la mort et dans la vie, mon Seigneur et mon Dieu ! Fais que nous croissions en ton Amour et en ta connaissance, de sorte que nous demeurions dans la foi et que nous te servions en esprit de telle manière que nous puissions ressentir dès ici-bas ta douceur dans nos cœurs et avoir continuellement soif de Toi, ô Créateur de toute chose ! Ô Père Tout puissant ! Conduis-nous toujours par ta puissance et tourne nos cœurs vers Toi, change nos sens, de sorte qu’ils ne se détournent jamais de Toi ! Mortifie-nous par ta bonté, réveille-nous par ta grâce, affaiblis le vieil homme, forme en nous une vie nouvelle, par laquelle nos sens, nos désirs et nos pensées s’attachent déjà ici sur la Terre uniquement à Toi. Ah ! mon Seigneur et mon Dieu ! Combien énormes sont les péchés que j’ai commis, etc.

Cette angoisse me dura environ demi-année, toutefois par intervalle. Un jour de la semaine et le plus souvent le vendredi, mon cœur se trouvait si serré que je m’imaginai une fois que cela procédait du diable, parce que je renonçais souvent dans mes prières avec toutes ses œuvres et mauvaises convoitises, disant : « Oui, mon Dieu ! je renonce à tous tes ennemis et aux miens, à tous les ennemis de mon âme, intérieurs et extérieurs, connus et inconnus. Ah ! mon adorable Jésus ! aide-moi à combattre et à dompter ma chair et mon sang et le diable. Ah ! mon doux Jésus, aide-moi à combattre et je serai vainqueur de toutes parts. Ah ! mon doux Jésus, aide-moi à lutter et alors je serai victorieux ; mon très délicieux Jésus, aide-moi à vaincre, et alors tes ennemis et les miens seront mis sous tes pieds et sous les miens. »

J’apprenais aussi à avoir mon recours à mon Seigneur Jésus avec une même confiance qu’il me soutiendrait contre le péché, la mort, le diable, la chair et le sang. Et bien que cette angoisse était passée, je recevais pour la dite quelque douceur, ou j’en avais joui auparavant, en quoi je prenais bien du plaisir, et j’aurais souhaité d’en goûter toujours davantage ; mais quand au breuvage aigre et amer, je ne pouvais pas m’en accommoder.

Je ressentais aussi parfois de certaines choses que je ne connaissais pas : je soupirais, j’avais faim et soif de mon Jésus. Je souhaitai de l’aimer, mais je ne trouvais point en moi ce véritable amour ; j’avais bien souhaité de m’affliger vivement par la vue de ses souffrances et de sa mort à cause de mes péchés ; d’en verser des larmes et d’en pousser des sanglots, mais mes yeux demeuraient secs et mon cœur endurci, ce qui m’affligeait plus que les souffrances. Ensuite, ma peine angoisseuse me fut manifestée, et j’en fus soulagé par quelques instructions, m’étant abandonné à la volonté de Dieu, et ayant reçu ces peines comme un effet de sa bonté et un moyen très excellent pour mon amendement, comme une discipline légère que j’avais bien méritée, et encore une beaucoup plus rude, par laquelle il voulait rompre ma volonté propre et la soumettre, puisque c’est là notre plus grand ennemi, par laquelle enfin ce bon Père vient au secours de ses enfants, étant ému de compassion envers ceux qui recourent à lui avec un zèle ardent.

J’avais lu dans Tauler qu’il n’y avait rien de meilleur que de soumettre sa volonté à celle de Dieu et de recevoir toutes choses de sa bonté, l’amertume comme les douceurs, les souffrances comme la joie, et de demeurer tranquille en toutes ses choses, puisqu’elles doivent servir à notre plus grand bien. Je lus aussi dans un sermon du jour de l’An sur une Épître ce qui suit.

Une âme affamée ne doit plus chercher sa délivrance hors de soi, dans des choses éloignées et qui sont hors d’elle, comme saint Paul l’enseigne. Rom. 10, 67. Mais il faut que Jésus et sa Parole éternelle lui soient, en esprit, la chose la plus proche et la plus intime, et alors qu’elle se trouve à l’étroit par des accusations intérieures, il faut qu’elle se laisse conduire par là à Jésus et à sa parole de vie. Vers. 8, 9. C’est de cette parole du Père qu’il s’élèvera une vertu vivante dans le cœur, qui est la semence de la nouvelle naissance, par laquelle elle apprendra à croire en Jésus Christ et à mener une vie nouvelle. C’est pourquoi, chères âmes, prenez bien garde à ces choses, et lorsqu’il vous survient dans l’esprit quelque tristesse imprévue, considérez ce qu’elle signifie, quel usage vous en devez faire ; vous ne pouvez point chercher à la dissiper ou par quelque consolation trompeuse, ou par des récréations mondaines ; vous n’avez point besoin non plus de la réputer ou de la rejeter comme une tentation de Satan ; mais c’est la justice Divine qui vous sollicite. Vous devez par là vous laisser exciter à la faim de Jésus, comme par un Pédagogue sévère et souvent très désagréable à la volonté propre. C’est ainsi que peu à peu vous parviendrez à la connaissance de Jésus Christ notre Sauveur.

Lors donc que j’eus appris qu’il n’y a rien de meilleur que de s’abandonner à la volonté de Dieu quoi qui m’arrive, je découvrais toujours des nouvelles merveilles. Car lorsque cette angoisse me reprenait le vendredi matin, je courais en diligence à ma chambre, et en ayant fermé la porte je me jetais à genoux et je priais mon Dieu tout autrement que je ne faisais auparavant. Car ci-devant je priais que Dieu me délivrât de mon angoisse, mais alors je le priais de cette manière : « Ah ! mon Dieu ! je suis indigne de Te parler, car je ne suis que poudre et cendre, je ne suis pas digne d’être à Tes pieds, ne Te courrouce point, car je suis un homme pécheur, indigne de comparaître devant Toi. Toutefois je sais, ô mon bon Père, que Tu m’as aimé de toute Éternité ; c’est pourquoi je viens à Toi et je Te prie pour l’amour de Jésus Christ de m’être propice et favorable, à moi pauvre pécheur ; fais-moi grâce et miséricorde, je souhaite de changer et d’amender ma vie. Je Te rends grâces aussi, par Jésus Christ Ton cher Fils, de ce que Tu me rends digne maintenant de ressentir quelque peine et amertume ; ô Père de grâce ! j’en ai mérité infiniment davantage ; si c’est Ta volonté que j’aie à souffrir cette angoisse tous les jours de ma vie, je m’y soumets entièrement, et je Te rends grâces de ce que Tu m’imposes une affliction légère et de courte durée à moi qui ai mérité des peines Éternelles. »

C’est de cette manière ou d’une manière approchante que je dirigeais mes prières, cela de tout mon cœur et de toute mon âme ; car j’étais toujours en crainte que la bouche ne priât et que le cœur fût autrement disposé ; lors donc que j’eus pris une résolution sincère de supporter cette angoisse tout le temps de ma vie, j’en fus entièrement délivré, ce qui me causa une extrême surprise.

Mais il m’arriva pendant quelque temps d’autres tentations, savoir des pensées horribles, méchantes, blasphématoires et même meurtrières de moi-même ; il est vrai que je les chassais promptement par d’autres bonnes pensées ; mais celles-ci m’étaient derechef ôtées dans un clin d’œil, de sorte qu’il me fallait continuellement les rappeler. La nuit aussi j’étais travaillé de mauvais songes ; j’avais toujours à combattre contre des bœufs furieux, des bêtes farouches, des brigands, etc. Je tombais même parfois parmi des serpents et des vipères, j’étais contraint de marcher dessus, de sorte que parfois ils me mordaient les jambes et passaient à travers, de sorte que je leur voyais sortir la tête par quelques parties de mon corps, et je les arrachais avec les mains avec des douleurs si cruelles, qu’elles m’étaient souvent insupportables, et il me semblait que tout cela était réel. Lors même que je m’éveillais, je sentais encore des douleurs dans mes jambes. Des Démons et des femmes impudiques, des sorcières me tourmentaient aussi quelquefois d’une manière très affreuse, de sorte que j’avais toujours à combattre et à me défendre, dans le sommeil comme quand j’étais éveillé, avec ces méchantes pensées.

Une nuit que je m’éveillai, j’entendis sonner l’heure de la minuit, et pendant qu’elle sonnait, le diable vint qui glissait une main sous mon corps, et de l’autre il m’embrassa par la poitrine ; ses mains étaient aussi grandes que des plaques de cuivre qu’on jette dans les fonderies et toutes raboteuses. Ainsi il pressait tout mon corps des deux mains. De sorte que je ressentais des douleurs pitoyables en ma chair, mais nullement dans le cœur, ce qui était ma consolation. Je pensais qu’il était juste que ma chair, qui avait péché, souffrît ; j’aurais volontiers crié, mais on me tenait la bouche fermée. J’attendais avec impatience qu’une heure frappât, car je savais d’avance que cela durerait une heure entière ; c’est pourquoi je me mis à serrer les dents, et je souffris tout ce que je pouvais souffrir. Du moment que l’heure commença à sonner, il se retira. Oh ! qu’après cela ma prière fut fervente ! Car il me semblait qu’il allait m’ôter la vie, mais je sentais en moi la véritable vie, ce qui me consolait dans toutes mes horribles douleurs.

Je conçus aussi un désir de prier quelquefois la nuit en pensant comment mon Sauveur avait souvent passé des nuits en prières et singulièrement à cette dernière nuit où il sua des grumeaux de sang à cause de nos péchés, mais je ne pouvais pas m’éveiller à propos. Le jour venait, et j’avais passé le temps de la prière à dormir ; alors je priais mon Sauveur et lui disais : « Seigneur ! Tu sais que je voudrais volontiers me lever trois fois la semaine, le mardi, le vendredi et le samedi à minuit pour prier, si seulement je pouvais m’éveiller. Mais je ne peux pas et je ne m’éveille qu’au jour, et je dors pendant le temps que je dois prier. Sur cela, je fus éveillé régulièrement à minuit ces trois jours-là, pendant une demi-année entière, et nullement les autres nuits, ce qui m’arriva par des songes fâcheux, des chutes, des coups ou par quelques autres avertissements pareils qui m’effrayaient, ce qui aussi me parut fort surprenant ; je ne savais si cela procédait du diable ou de Dieu. Car il y avait une chose dont je ne pouvais pas m’accommoder, c’est qu’après avoir prié au pied de mon lit, j’étais tellement réveillé que je ne pouvais plus dormir le reste de la nuit, et j’étais travaillé de toutes sortes de pensées ; j’étais convaincu que lors je n’étais pas exactement sur mes gardes ; j’en avais beaucoup plus de mauvaises que de bonnes, jusques à ce que peu à peu les mauvaises se dissipèrent, ou du moins j’étais en état de les éloigner. Je reçus aussi beaucoup de bien par ce moyen, car je reçus des yeux à voir la corruption du Christianisme, quant à l’extérieur, et la corruption intérieure qui est en chacun de nous. Comment le diable aveugle les hommes de telle manière qu’ils ont des yeux pour voir et ne voient point, des oreilles pour ouïr et n’entendent point les choses qui appartiennent à leur prix, et comment tous les hommes savants et ignorants, riches et pauvres, grands et petits, suivent ses liens, et il les traîne à la tuerie, comme des bêtes brutes. En un mot comment tous se tourmentent et suent pour s’attirer la perdition Éternelle et se précipiter dans l’Enfer. Ô Dieu ! aie pitié de tous les hommes pour l’amour de Jésus-Christ, Amen !

Je continuais aussi à lire assiduellement dans ma Bible, mais d’une toute autre manière qu’auparavant ; il est vrai que je l’avais levée plusieurs fois par contrainte et avec dégoût à cause de mon vœu, mais avec les yeux couverts, sans avoir seulement pris garde aux passages qui nous portent à la sainteté de la vie ; car tout ce qui tendait à mortifier le vieil Adam me déplaisait ; le diable me laissait seulement observer les passages consolants, qui néanmoins ne me convenaient point pour lors, tels que sont : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. Le sang de son Fils Jésus Christ nous purifie de tout péché. Mais je ne faisais point d’attention à ce qui précédait et ce qui suivait, ou si j’étais du Nombre des Croyants, car j’étais dans la Foi maudite de parole et d’opinion, qui trompe tous les Chrétiens de nom, parce que je croyais que pourvu que je me confessasse tous les trois mois réglement, que je reconnusse mes péchés et que je promisse de m’amender, que je reçusse le Sacrement, que j’ouïsse fréquemment les sermons, que je priasse matin et soir, devant et après le repas, que je m’abstinsse des péchés grossiers, car je ne pensais pas que les petits renards sont ceux qui font le plus de dégât aux vignes, et que, quant au reste, je m’acquittasse fidèlement de ma vocation, ayant soin de moi et des miens, j’étais un véritable fidèle, un bon chrétien ; je croyais certainement que Jésus était né, qu’il avait souffert, qu’il était mort et ressuscité, etc. Mais je n’avais aucune connaissance du changement de nos sens, du renoncement à nous-mêmes, de la nouvelle créature et de la régénération, de l’Imitation de Christ, de la voie étroite des croix et des souffrances, de la manière de cheminer selon l’Esprit. Je ne savais point qu’il fallait que Christ naquît aussi en moi comme dans le petit Monde, qu’il y fût méprisé, persécuté ; en un mot, je ne savais point qu’il fallait que je souffrisse, que je mourusse, et que je ressuscitasse avec lui, et qu’enfin il fallait que son Sang me purifiât réellement encore ici-bas sur la Terre, qu’il fallait que je vécusse ici sous son Règne de grâce, et que je lui servisse en Justice, innocence et piété, laquelle il m’avait méritée. Toutes ces choses et d’autres semblables m’étaient encore inconnues. Je ne savais point aussi que je pouvais accomplir la volonté de Dieu et garder ses commandements par la vertu de Christ, que je pouvais le servir, lui rendre mes actions de grâces par une vie sainte, pure, chaste, juste et religieuse ; je ne savais point qu’il n’y a que ceux qui sont dans la communion de Christ qui ont le droit de s’appliquer les consolations de l’effusion de son sang, et qui cheminent en la lumière, c’est-à-dire en lui. Je ne savais point que la justice de la loi doit être accomplie en nous tous. Rom. 8, 4. C’est-à-dire que comme Jésus-Christ a accompli tout ce qu’exige cette justice en sa personne, il faut aussi qu’il l’accomplisse en nous par nos membres, nos sens et nos pensées, nos paroles, nos œuvres, etc., et en un mot par toutes nos actions. Je ne savais point aussi que si ces choses devaient et pouvaient être observées, nous devions cheminer selon l’Esprit et non selon la chair. J’ignorais absolument, comme je l’ai déjà marqué, toutes ces vérités importantes, car il est écrit : Celui qui fait justice est juste, celui qui pèche volontairement, quelque léger que soit le péché, il est du diable ; c’est là une vérité certaine et invariable.

En outre, je m’imaginais que mes péchés m’étaient pardonnés tous les trois mois, car je ne prenais point garde à la preuve qui doit suivre le pardon, savoir la purification, car l’Esprit de Dieu dit : Si nous disons que nous n’avons point péché, c’est-à-dire que nous n’en ayons jamais bien commis, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité (la parole véritable, qui est Christ) n’est point en nous, mais si nous confessons nos péchés, c’est-à-dire ceux que nous avons commis, il est, savoir le bon Père céleste, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et le sang de son Fils Jésus Christ nous purifie de tout péché ; si donc nous trouvons que nous ne péchons plus sciemment et volontairement, mais que nous en soyons, N.B., purifiés, nous pouvons sûrement conclure et croire que tous les péchés que nous avons commis précédemment nous sont pardonnés, sans en excepter aucun ; mais si nous ne sommes pas encore purifiés de toute iniquité, les précédents ne nous ont point encore été pardonnés. Or la faute est en nous, qui n’en avons point encore eu de vraie contrition et repentance, et qui ne l’avons point encore confessée avec un sérieux dessein de changer de vie et de fuir le péché pour mener une vie nouvelle. N.B. La purification est la preuve infaillible que le Véritable nous a donnée et qu’il a mise devant nos yeux pour connaître si nos péchés nous sont pardonnés. Que celui donc qui a des yeux pour voir voie, et que celui qui a des oreilles pour ouïr oie ce que l’Esprit dit aux Églises et qui leur a fait écrire en 1 Joh. I, 8, 9. Or le Nouveau Testament m’était le plus précieux du monde, je le tenais toujours auprès de moi dans le lit, je le posais sous mon chevet, afin que je le puisse avoir sous la main quand je m’éveillais de bonne heure. Car alors j’étais libre de toutes pensées dissipées, et souvent, soit en dormant, soit en veillant, j’avais une explication du sens de quelques passages pour l’avancement de mon salut. Il me fut aussi clairement manifesté que tous les scribes expliquaient une partie des passages de l’Écriture Sainte, singulièrement le chap. 7 de l’Épître aux Rom., d’une manière erronée et contraire à l’intention du Saint Esprit, à leur propre perdition éternelle. Dès que le jour fut assez clair et que j’étais encore couché, je me mis sur mon séant, je pris entre mes mains le Nouveau Testament, et je me trouvai dans quelque espèce d’inquiétude si mes pensées ou suggestions sur le 7e Chap. des Rom. étaient vraies ou erronées ; je recommençai à lire toute l’Épître ; je trouvais diverses choses très claires suivant mon système, mais il y en avait qui me paraissaient encore obscures ; or, comme je détournais les yeux de dessus la parole écrite pour méditer un peu en moi-même, je m’endormis tout assis, et sur-le-champ je vins à songer que je tenais en ma main une chandelle allumée ; je m’éveillai d’abord, et je vis que c’était le Nouveau Testament ; cela arriva le 14 juillet 1704. J’avais quelquefois reproché à diverses personnes de ma connaissance certains péchés et défauts que j’y remarquais ; la plupart me répondaient : « Nous sommes des hommes faibles, et nous ne faisons pas ce que nous devons. Saint Paul lui-même disait bien : Je ne fais pas le bien que je veux. Si un si grand Apôtre a formé cette plainte, que pouvons-nous faire, nous qui lui sommes si inférieurs ? »

Ces paroles me vinrent alors dans l’Esprit, et il me semblait que c’était un diable incarné qui les prononçait par la bouche de ces gens-là. (N.B. Celui qui a la connaissance du Très-haut voit et connaît la vérité.) C’est pourquoi je souhaitais de savoir comment il fallait les entendre ; j’avais là-dessus quelques lumières, mais je ne m’y fiais pas, et je désirais d’en trouver le fondement et la démonstration dans l’Écriture ; je me tournai vers mon Jésus en soupirant, et je lui demandai, si cette suggestion était de lui, qu’il lui plût de m’en donner un témoignage dans l’Écriture. Alors il me sembla que quelqu’un me disait : « Si tu ne veux pas m’en croire, continue à lire et considère ce que l’Apôtre dit de lui-même. » Je lus l’Épître aux Romains toute entière et je n’y sus rien trouver de particulier qu’il dît de lui. Je commençai ce même jour à lire la première aux Corinthiens, et lorsque je vins au chapitre 9, vers. 19, 20, 21, singulièrement au 22, il me sembla derechef comme si quelqu’un me disait : « C’est ici le passage que je te montre. » Alors je compris que Saint Paul parle de soi dans Rom. 7 comme d’un faible commencement, tel qu’il n’a pas toujours été ; c’est pourquoi il dit, Rom. 6, 19 : « Je parle à vous à la façon des hommes à cause de la faiblesse de votre chair », et aux Rom. 7, v. 1 : « Car je parle à ceux qui savent ce que c’est de la loi, c’est-à-dire qui vivent encore sous la loi et qui, par conséquent, sont encore dans le péché, que la loi a domination sur la personne tandis qu’elle est en vie, savoir qu’elle vit dans le péché ou selon la chair. » C’est pourquoi je dis que ce n’est pas lui-même que l’Apôtre a eu en vue, lorsqu’il écrivait cette Épître.

Le 22 du même mois, étant éveillé, je me sentis par la grâce de Dieu disposé à prier avec dévotion pour être uni avec mon Sauveur, et il me survenait dans la pensée des expressions dont j’étais surpris d’où elles pouvaient procéder. Je soupirais amèrement et d’un cœur sincère de ce que je n’avais pas senti une assez vive douleur à la vue de ses souffrances, que je ne pouvais pas verser des torrents de larmes ni l’aimer comme je le devais et comme je le souhaitais ; or, étant rentré dans le lit et m’étant endormi dans ces soupirs, je songeai après ses souffrances et je pris tellement à cœur sa passion et ses opprobres qu’il a soufferts pour l’amour de moi, que les larmes coulèrent de mes yeux et que je m’éveillai encore tout en larmes. Je priai encore, y étant attiré par lui, et je sentais dans mon âme une si grande douceur de mon Jésus et un si grand amour pour lui que je ne les saurais décrire. Ah ! que tout l’amour et toutes les douceurs du monde s’évanouissent ! Que sont-elles en comparaison de la douceur infinie de Jésus, que j’ai ressentie, moi indigne, seulement tant soit peu ? L’amour était si grand à moi que je me levai ; je voulus me hâter de sortir du lit pour courir après lui, si est-ce que je ne savais où ; je me tournai de tous côtés pour savoir où était mon amour ; sur cela, il me vint dans l’esprit : « Voilà, ton amour est dans ton cœur, Dieu est amour, et sans l’amour tu ne saurais aimer. » Alors je demeurai tranquille et content de mon amour que j’avais dans le cœur ou dans l’âme.

Ensuite il me survint derechef pendant quelques jours des pensées angoisseuses, des doutes qu’il n’était pas possible et que je ne pouvais pas croire que Dieu voulût s’unir avec un homme pécheur, qu’il voulût venir chez lui et y faire sa demeure, puisque j’avais toujours été un pécheur, un homme méchant et désobéissant ; qu’est-ce qu’aurait fait chez moi un Dieu si grand, le Seigneur du Ciel et de la Terre ? Mais lorsque cette angoisse fut passée, je priai derechef pour obtenir cette union et la foi, de sorte que je pus croire qu’elle était promise dans sa parole écrite.

Le 10 d’août, je fus éveillé à prier, et m’étant levé je priai pour demander entre autres choses l’union avec mon Jésus et avec la très Sainte Trinité, qu’il lui plût d’entrer bientôt chez moi et d’y faire sa demeure comme elle l’avait promis. Je m’offris à Dieu avec mon Esprit, mon âme et mon corps ; je m’abandonnai entièrement à sa Volonté ; je me recouchai et m’endormis. Or il arrive que lorsqu’on se couche sur le dos, on se trouve parfois pressé et angoissé de telle manière qu’on voudrait bien crier, mais on en n’a pas la force, comme il m’était souvent arrivé, ce que l’on attribue au mouvement du sang, et quelques-uns à quelque sortilège. Cette fois, j’en fus aussi attaqué, mais ce fut sans aucune angoisse, mais plutôt avec un vif sentiment de joie, qui était si grande que je ne savais où j’en étais. Mon haleine était un peu arrêtée, de sorte que j’ouvrais la bouche pour respirer ; en tirant ma respiration, je sentis quelque chose qui s’écoulait par mon gosier comme un petit oiseau mollet, ce qui me causa dans le fond du cœur un contentement et une douceur indicible, car il était surnaturel, et cela m’arriva par 3 fois chaque fois de la même manière ; il me semblait même que je veillais, car je vis une clarté alentour de moi. Alors je fus assuré que la très Sainte Trinité voulait habiter dans les hommes et que désormais je n’en devais plus douter, mais le croire indubitablement. La douceur que je ressentis me causa un contentement sans pareil, de sorte que je demeurai dans une grande tranquillité en attendant la suite qui devait arriver. Alors il commença à neiger des feuilles de figuier avec des traits dorés de toute sorte de figures d’une beauté enchantée. Quelques-unes étaient dorées à moitié, les autres le quart plus ou moins, le reste était d’un vert très riant, de sorte que je les considérais avec un plaisir extrême. Elles voltigeaient les unes parmi les autres d’une manière merveilleuse, et quelquefois il me sembla qu’elles venaient contre moi et qu’elles m’allaient toucher. Elles s’éloignaient derechef en voltigeant, et il me semblait qu’elles me voulaient signifier quelque chose de grand si une seule avait pu m’atteindre ; c’est pourquoi je le désirais ardemment, je m’y attendais à tout moment. Enfin il en vint une dorée à moitié en voltigeant, qui se posa sur mon front, ce qui me causa une très grande joie. C’était un plaisir de voir de si belles feuilles de figuier voltiger ainsi pêle-mêle.

Cette merveilleuse neigée ayant cessé, j’attendais ce qui arriverait encore que j’étais encore dans la vision. J’entendis quelque chose qui faisait du bruit sur ma tête et qui descendait du côté droit, ce qui m’effraya un peu et me fit subitement regarder ce que c’était ; j’aperçus un vieillard avec des cheveux blancs, d’un regard très aimable et très gracieux ; il avait une barbe d’un médiocre longueur partagée en deux en pointes ; son front était d’une beauté admirable et chauve, à peu près comme on dépeint l’Apôtre saint Pierre ; il se laissa contempler pendant quelques moments, et alors je lui demandai : « Seigneur, dois-je mourir ? » Il me répondit : « Nullement, tu ne dois point mourir, mais vivre. » Puis il disparut. Ensuite, étant revenu à moi-même, je me ressouvins fort bien de tout l’habillement de cet homme et je pensai de me lever pour l’écrire ; mais la chaleur du lit me retint, m’imaginant que je pourrais retenir le tout fort bien dans ma mémoire jusques au jour, mais comme je me rendormis là-dessus, j’oubliai toute la figure de ces habits ; et je ne me ressouvins que de quelques traits de son visage et de sa tête, dont je viens de faire mention.

Après cela, je tombai encore dans une autre tentation ; ce fut un doute de la très Sainte Trinité comment il se pouvait faire qu’il y eût 3 personnes et un seul Dieu ? J’eus là-dessus des pensées étranges, et ce mystère me parut du tout incroyable, ce qui dura deux ou trois semaines.

Sur cela, j’eus derechef une vision où tout me parut d’une manière claire et agréable ; il se présenta à ma vue un bois très riant et verdoyant avec deux lignes d’arbres à moi inconnus, toutefois d’une même espèce, tels que pourraient être des cyprès ; ils étaient d’une beauté admirable, droits et d’une égale proportion, l’un toujours un peu plus haut que l’autre. Derrière ces alignements, il y avait aussi un très grand nombre d’arbres si épais que je ne pouvais pas voir à travers ; ces deux lignes se rencontraient par les arbres les plus bas et formaient un angle à travers lequel je ne voyais point de bout. Or, tant plus les arbres s’agrandissaient, tant plus les lignes s’éloignaient l’une de l’autre en largeur, et les arbres s’élevaient de hauteur, de sorte que je ne pouvais point voir le bout du bocage, ni à ma droite ni à ma gauche ; je ne pouvais point aussi le voir directement devant moi, où les petits arbres formaient le triangle ; il y avait au-delà des petits arbres, dans le triangle, une clarté resplendissante du tout extraordinaire dont la vue me faisait ressentir au dedans de moi une douceur très agréable. Dans cette brillante clarté, il y avait trois personnages d’une même figure et grandeur qui n’étaient pas éloignés l’un de l’autre, étant un peu tournés de côté l’un contre l’autre ; il y avait deux autres personnages à genoux devant eux qui représentaient la Magistrature et l’Église ; un peu plus loin, et un peu à côté, était une autre personne à genoux, représentant l’État économique ; ces trois adoraient les trois personnages qui étaient debout et qui représentaient la très Sainte Trinité en levant leurs têtes.  Comme je contemplais les trois premiers, le premier avança un pied et le dernier en recula un, celui du milieu ne bougea point, et dans un clin d’œil il n’y eut plus qu’un personnage des trois. Et comme je continuai à regarder ce qui arriverait encore, ce personnage unique avança un de ses pieds et recula l’autre, et il se partagea derechef en trois corps, et parurent dans un clin d’œil les trois mêmes personnages. Cette métamorphose se passa par trois fois sécutives fort lentement, et il me semblait qu’on me disait que je ne devais plus douter de l’adorable Trinité, mais croire fortement qu’il y avait un Seigneur et un Dieu qui s’était manifesté en trois personnes. Dès lors tous mes doutes furent dissipés.

Une fois, je songeai que j’étais dans un appartement étranger, où était couchée une Princesse malade ou une femme qui représentait l’Allemagne ; elle était dans un lit doux et mollet, et elle se plaignait à moi qu’on ne chantait plus aujourd’hui le psaume qui suit ci-après, qu’il fût d’une très grande nécessité de le chanter, puis elle commença à chanter elle-même :

 

            Ô Dieu, regarde et vois des cieux :

            Sur cette misérable terre,

            On ne voit plus de gens pieux.

            Prends pitié de notre misère.

 

            Nul ne t’écoute plus, mon Dieu.

            Nul ne veut plus vivre en ta crainte.

            Ta parole n’a plus de lieu,

            Et la foi divine est éteinte, etc.

 

Cette malade chantait si mélodieusement, que je n’ai jamais rien ouï de pareil et qu’elle m’excita dans ce moment à me jeter à genoux au pied de mon lit pour chanter avec elle, ce qui me réussissait fort bien. Mais lorsqu’elle s’arrêtait et que je voulais continuer à chanter seul, je n’avais point de voix, et c’était un chant pitoyable ; mais dès que nous chantions ensemble, c’était une charmante mélodie ; nous achevâmes de chanter tout le Psaume. En m’éveillant, je pensai à me lever pour écrire le Cantique, mais je fus si paresseux que je ne le fis pas et je pensai que je pourrais l’écrire quand le jour serait venu ; tu ne saurais l’oublier, disais-je en moi-même, tu l’as trop imprimé dans la mémoire, mais quand le jour fut venu et que je fus éveillé, je me souvins bien du songe, mais je ne me souvins plus d’un seul mot du Cantique, quoique je susse très-bien que je l’avais chanté en ma jeunesse ; j’eus un sensible regret de ne m’être pas levé pour en écrire les premières paroles ; je me tournai vers mon Dieu et je me jetai sur mes genoux pour le prier avec ardeur, que si telle était sa volonté, il lui plût de me rappeler seulement un mot de ce Cantique dans ma mémoire ; ayant insisté dans ma prière, ces mots me revinrent : « Ta parole n’a plus de lieu, la foi est tout à fait éteinte. » Alors je me mis à chercher la chanson dans le livre des Cantiques, où enfin je le trouvai. Environ ce temps-là, étant un jour rentré dans le lit après la prière, comme j’étais tranquille, j’entendis pour la première fois dans mon âme la louange de Dieu, sur quoi je m’étonnai extrêmement et je continuai à écouter en silence.

Je tombai aussi dans une tentation au sujet de la Sainte Cène ; il me semblait que ni chez les Luthériens ni dans aucune Religion, elle n’était pas célébrée comme il faut et selon l’institution du Seigneur. Sur cela, je me trouvai fort embarrassé si je devais y participer ou non ? Je me tournai derechef à mon Dieu et je le priai avec un zèle ardent qu’il me fît connaître quelle était la vraie intention du Seigneur. Mais je ne pus rien obtenir pour cette fois, parce que je n’avais pas soumis entièrement ma volonté à la sienne. J’avais bien prononcé de bouche : « Seigneur, ta volonté soit faite », si est-ce que je continuai à souhaiter de savoir comment et de quelle manière ce Sacrement avait été institué. Car le Nouveau Testament me paraissait assez clair là-dessus, mais je n’y pouvais pas découvrir l’usage qu’on en fait aujourd’hui. C’est pourquoi je priai le Seigneur qu’il ne m’impute pas mon ignorance, que je ne voulais m’arrêter à aucune opinion humaine, mais que je voulais y aller en son nom et le recevoir suivant le sens et l’intention de son institution, qui m’était encore alors inconnue ; que si je pouvais jouir de son Corps et de son Sang sans le pain et sans le vin, je le croyais bien, de même aussi que j’en pouvais jouir avec le pain et le vin. Après donc m’être entièrement offert à Dieu et m’être confessé et abandonné à lui, je communiai le 22 d’Octobre. En communiant, j’eus toute une autre dévotion qu’auparavant ; je ressentis aussi infiniment plus de joie et de douceur dans mon âme que je n’eusse jamais ressenties, mais du moment que je fus sorti du Temple, je tombai malade ; si est-ce que je m’efforçai encore d’aller à vêpres, mais en sortant, je fus contraint de me mettre au lit.

Le matin, quand je voulus me lever, croyant mon mal fini, je ne pus pas demeurer debout et il fallut me remettre au lit, où je restai le lundi, le mardi et le mercredi ; ce temps se passa à dormir, à prier et à soupirer ; le jeudi, je ne pus guère dormir à je passai la nuit en prières et en actions de grâces à Dieu de cette affliction légère, m’abandonnant à sa sainte volonté, le suppliant toujours qu’il me fît la grâce de porter gaiement et volontiers toutes les croix après lui qu’il lui plairait de m’imposer ; je n’avais aussi rien mangé durant ces trois jours, parce que je n’avais point d’appétit. Qu’arriva-t-il, après que cinq heures eurent sonné au grand horloge ? J’aperçus une voix dans mon intérieur, qui prononça trois fois ces paroles : « Prends garde à ce que je te dis, prends garde à ce que je te dis. » Je répondis : « Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute », et cela me vint sans que je l’eusse prémédité, et comme je me tenais attentif, j’entendis derechef en moi ces paroles : Prends garde, je te dis pour vrai et pour certain que la foi est tout à fait éteinte, et tu cours un danger si tu ne le vas déclarer.

J’entendis les deux premières paroles avec plaisir, mais les deux dernières me firent beaucoup de peine ; je ne savais ce que je devais faire ; toutefois je me levai en diligence et après les avoir écrites sur mon Almanach, je me recouchai ; je ne savais si ç’avait été un songe ou quelque effet de mon imagination ; je savais pourtant certainement que j’étais éveillé et que je ne dormais point. Après m’être tourmenté par mes pensées pendant quelques heures, il me vint dans l’esprit la toison de Gédéon, comment il ne fut pas content la première fois. Mais il dit à Dieu : « Que ta colère ne s’embrase contre moi si je parle encore une fois, j’éprouverai encore un coup avec la toison ; que la toison demeure sèche et que la rosée mouille toute la terre. » Sur cela, je commençai à peu près à prier en ces termes : « Ah ! mon Seigneur et mon Dieu ! je suis indigne du moindre de tes bienfaits, car je suis un homme pécheur, terre et cendre ; c’est pourquoi je ne puis pas croire que ce soit ta voix ; ne t’irrite pas, Seigneur, si je parle encore pour être assuré de la chose ; toutefois ta volonté soit faite, non pas la mienne, car je suis indigne de tous les dons, et cette voix pourrait être une fantaisie ou un songe, mais je pourrais être assuré que ce n’est ni l’un ni l’autre si tu daignes réitérer ces paroles encore une fois, toutefois non point ce que je veux mais ce que tu veux. »

Après avoir ainsi fini ma prière et que je me fus rendu attentif, j’entendis la même voix en moi très clairement ; toutefois ces paroles étaient prononcées beaucoup plus lentement que la première fois : Prends garde à ce que je te dis ! Prends garde à ce que je te dis ! Prends garde à ce que je te dis ! Je te dis pour vrai et pour certain, la foi est tout à fait éteinte, voilà, tu cours un danger extrême si tu ne le vas déclarer, et je te donne ceci pour signe que si tu te tais, je me retirerai de toi. Sur cela, je ne savais ce que je devais faire ou ne pas faire, et retournai mon esprit de tous côtés à qui je devais le déclarer. Il me vint sur cela dans l’esprit : À ton Confesseur. Mais je pensais en moi-même : « Il ne fera que se moquer de toi et t’insulter, il te traitera de fanatique et de songeur, et te regardera comme un fol, non tu ne veux point le lui aller dire. » Sur cela, je fus saisi d’une grande angoisse, tellement que je ne savais où me mettre ; cela dura pendant quelques heures avec un grand combat intérieur ; enfin je me surmontai, je pris ma résolution, me réfléchissant sur les dernières paroles que j’avais ouïes. « Qu’il me charge d’injures, dis-je en moi-même, qu’importe ! Il n’arrivera rien que ce que Dieu voudra. » J’appelai sur-le-champ ma servante et lui ordonnai d’aller demander mon confesseur ; au même moment que j’eus fait ce commandement, mon angoisse cessa, et j’attendais avec impatience qu’il vînt.

Étant arrivé, je lui récitai le tout ; il me dit que j’avais peut-être un sang mélancolique, ou quelques accès de fièvres chaudes, et il me toucha le bras, mais il n’y avait point de fièvres, et tous mes membres extérieurs, comme mes mains et mes pieds, furent saisis d’une telle pesanteur qu’à peine les pouvais-je remuer ; il semblait qu’on me les avait fortement liés ; par contre, ma bouche et mon cœur étaient dans une telle liberté que les paroles me coulaient avec une extrême abondance et rapidité, tellement que parfois je ne pouvais pas m’arrêter que je n’eusse tout dit, car nous entrâmes dans un long discours. Je parlai aussi beaucoup du service divin extérieur, comment les gens s’y attachaient uniquement. Je parlai aussi de la défection, de l’alliance de Baptême, de la Régénération, de l’Épreuve de la foi, dont on ne faisait plus aucune mention, et comment nous y devions être induits de leur vantance d’avoir la saine doctrine, quoiqu’ils ne menassent pas une vie pure, et que si les hommes ne se convertissaient à Dieu et ne s’approchaient de lui, afin qu’il s’approche d’eux, à peine de mille y en aura-t-il un de sauvé.

L’Ecclésiastique étant parti, je recouvrai l’usage de mes mains et de mes pieds ; je me levai, je mangeai et je bus ; je me trouvai en pleine santé. Trois jours après, il revint et me fit plusieurs questions sur ce que je lui avais dit, et je satisfis à toutes. En partant il m’exhorta à ne rien dire de ce qui s’était passé, qu’il pouvait m’assurer que ce n’était que des fantaisies, singulièrement ce qui avait été prononcé en moi, et que je n’avais point ouï extérieurement, car, ajouta-t-il, nous ne vivons plus sous le Vieux Testament, où il arrivait des pareilles choses, mais sous le nouveau.

Or parce que je ne connaissais pas encore bien le Seigneur ni sa parole intérieure vivante et demeurante éternellement, je lui promis de me taire, mais il m’en prit mal et je retombai malade pour n’avoir pas répondu. Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Cette tentation dura passé trois semaines ; dès que je fus rétabli, ma petite fille tomba malade à la mort, et fut abandonnée même du Médecin, mais j’en avais toute une autre pensée, parce qu’il m’avait été expressément montré qu’elle ne mourrait pas pour cette fois ; en effet, au bout de 14 jours, elle fut rétablie et se leva, quoiqu’avec ses jambes enflées, et moi je me trouvai incommodé, et finalement je tombai tout à fait malade, et il me semblait comme si mon Jésus m’avait abandonné, car auparavant je ressentis divers bons mouvements dans la prière. Cette maladie me tint quelques jours ; il me prit aussi un mal de gorge avec enflure, qui pensa m’étouffer. J’avais péché de la bouche, il fallait que je fusse aussi châtié en la bouche, mais l’enflure ayant percé en divers endroits, je fus soulagé ; enfin je me mis à prier et à demander à mon Jésus s’il m’avait tout à fait abandonné, car je ne ressentais plus aucunes traces de sa grâce ; que s’il était encore en moi ou avec moi, il lui plût de me le faire connaître seulement par un petit mot, ou de quelque autre manière qu’il le trouverait bon. Ma prière étant finie, je m’endormis et il me survint un effroi qui me fit écrier : « Seigneur Jésus, je ne te laisse point que tu ne m’aies béni. » M’étant réfléchi sur ce que je venais de demander, je trouvai qu’il fallait que Jésus fût en moi, puisque je me trouvai beaucoup plus joyeux dans mon esprit.

Sur cela, je m’endormis derechef, et je songeai que je montais les degrés d’un hôpital, où je rencontrai un jeune garçon d’environ douze ans, avec une grosse verge à la main comme un bon balai dont il me frappa sur le dos, qui fut découvert dans un clin d’œil, une bonne demi-heure durant ; ma chair en sentit une grande douleur comme si j’eusse été réellement fustigé, mais dans le cœur j’éprouvai que c’était des purs traits d’amour de mon Jésus ; c’est pourquoi je les supportais patiemment, pensant en moi-même : « Tu as péché, il est juste que tu en sois châtié. » Cela arriva le 15 de novembre.

La nuit suivante, je vis en songe un beau vieillard devant mon lit, qui me parlait d’une manière très amiable ; entre autres choses, il me dit que je devais seulement mettre ma confiance en Dieu en toutes choses ; qu’il en est le chef et le consommateur, le commencement et la fin, et même, dans cette maladie, que je ne devais point attacher mon esprit et mon espérance aux hommes, ni aux remèdes, mais à celui qui donne la vertu et l’efficace aux remèdes, et qui les fait réussir heureusement, car, ajouta-t-il, Jésus est le vrai Médecin pour nous secourir dans nos maux ; hors de lui, il n’y a point de Sauveur ni de salut. M’étant réveillé là-dessus, après m’y être réfléchi, je me mis à prier : « Ah ! mon doux Jésus ! je sais par ta grâce que je suis un pauvre pécheur, mais toi tu es le seul médecin, notre unique secours qui ôte les péchés ; c’est pourquoi je me tourne vers toi, te suppliant, pour l’amour de tes souffrances, de m’être propice et favorable, à moi pauvre pécheur, et de venir au secours de mon corps et de mon âme. Toutefois, mon Seigneur Jésus ! guéris seulement mon âme ; il me suffit pour cette vie et pour l’éternité ; guéris aussi mon corps, non selon ma volonté, mais selon la tienne, car je m’abandonne à ta volonté ; si tu veux, tu peux guérir l’un et l’autre. » Après avoir ainsi achevé ma prière et que je demeurai en silence, j’entendis clairement en moi ces paroles réitérées par trois fois : « Je le ferai, je le ferai, je le ferai. » Ensuite je me trouvai de mieux en mieux, mon gosier fut nettoyé avec une seringue, je recommençai à manger, je me levai du lit ; j’aurais pu m’épargner ces coup si seulement je n’avais pas répondu à mon confesseur que je garderais le silence, car je n’y eus pas fait cette réponse que ma conscience m’avait déjà averti que je ne la devais pas faire, mais que je devais dire : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes », mais comme il me regardait fixement, j’en fus intimidé et je n’osai pas lui faire cette réponse, mais je lui promis de me taire.

Environ demi-année après, l’étant allé visiter, il me demanda si je n’avais plus rien aperçu ; je lui répondis que non par la crainte des hommes, et j’en fus encore sévèrement repris et châtié.

En ce temps-là, je me trouvai enclin à distribuer quelques aumônes, pourvu que j’en trouvasse l’occasion, mais j’en étais détourné par une fausse vue de l’impiété des gens qui en pouvaient être les objets, et je m’imaginai qu’il ne fallait donner qu’aux gens de bien. Sur cela, le 18 Novembre, je fus averti par quelqu’un en songe, et il me fut montré qu’il fallait subvenir à tous les pauvres et disetteux, et en avoir pitié, qu’ils fussent bons ou méchants, amis ou ennemis, de se bien garder de penser : « Celui-ci est méchant, je ne lui veux pas donner. » Oh ! pense à toi-même, si tu n’es pas aussi méchant. Ou penserais-tu être homme de bien ? Garde-toi de concevoir de toi cette bonne opinion ; pauvre homme, souviens-toi plutôt que tu es un pauvre pécheur et rends grâces à Dieu de celle que tu as reçue et dont celui-là est encore privé ; c’est pourquoi donne, puisque Dieu te donne pour distribuer ; prie Dieu pour lui, qu’il lui plaise de le convertir comme il t’a fait ; n’a-t-il pas donné son Fils à la mort pour nous dans le temps que nous étions du tout pécheurs et ses ennemis ; ne fait-il pas lever son Soleil sur les bons et sur les mauvais, tomber la pluie sur les justes et sur les injustes ? Je vous dis : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste. » Quelque méchant que soit le pauvre, si est-ce qu’il donne à Dieu la gloire, et qu’il rend grâces de main et de bouche, et peut-être aussi de cœur, pour le don qu’il reçoit ; s’il est méchant, qu’il demeure méchant ; toutefois il reçoit de Dieu le bien pour cette vie et il n’aura aucune excuse au jour du Jugement, s’il est damné. Autrement il pourrait dire : « Maintenant, me voici dans la perdition et je n’ai pas seulement eu du pain durant ma vie. »

Dès lors, j’ai été porté à donner aux bons et aux méchants, quoiqu’il soit très rare aujourd’hui de voir un homme véritablement pieux. Car nous nous sommes tous détournés des Commandements de Dieu, nous avons tous été rendus inutiles, il n’y en a pas un qui fasse bien, non, pas un seul. Toutefois, j’ai été incité différemment à donner aux uns plus, aux autres moins, car je me suis abandonné à Dieu qu’il distribuât par mon moyen ce qu’il lui plairait et non à moi. Cependant, je me réjouis toujours, lorsqu’il me fait l’honneur de se servir de moi comme d’un instrument, et qu’il se sert lui-même par moi en la personne des pauvres.

J’ajoute ici quelques passages de l’Écriture que j’ai ouïs principalement diverses fois dans mon âme, mais dont je n’ai pas remarqué le temps. Toutefois, c’était pour m’encourager, pour fortifier ma foi et amender ma vie qu’ils m’étaient suggérés. Le nom du Seigneur soit béni, loué et célébré ! Amen.

« En vérité, en vérité, je vous dis : si le grain de froment tombant en terre ne meurt, il demeure seul, mais s’il meurt il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perdra ; mais celui qui hait sa vie dans ce monde, il la gardera en vie éternelle.

« Celui qui me veut servir, qu’il charge sa croix sur soi et qu’il me suive ; là où je suis, il sera aussi ; celui qui me sert et celui qui me servira, mon Père l’honorera.

« Je suis venu appeler les pécheurs à repentance et non pas les justes.

« L’homme animal ne comprend pas les choses qui sont de l’esprit de Dieu, elles lui sont folies et il ne les peut comprendre.

« Je suis au monde pour être la lumière ; enfin, que quiconque croit en moi ne demeure point en ténèbres.

« Je suis le chemin, la vérité et la vie ; nul ne vient au Père sinon par moi. Si vous m’aimez, gardez mes Commandements. Celui qui a mes Commandements et les garde, c’est celui qui m’aime ; or celui qui m’aime, il sera aimé de mon Père et je l’aimerai et me manifesterai à lui.

« Celui qui m’aime gardera ma parole et mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui et ferons demeure chez lui. »

En ce temps-là, il me fut aussi montré en vision de nuit comment toutes les Églises Chrétiennes étaient tombées dans une entière défection, et il me fut aussi montré que les Anciens Docteurs étaient presque tous mort heureusement, mais que les derniers étaient misérablement péris, parce qu’ils s’étaient adonnés au monde et aux soucis pour le ventre ; ils avaient été confus de la présence du Seigneur. Je me trouvai ensuite avec deux habiles architectes à dessein de relever et rétablir dans son premier état l’Église qui était détruite. Mais ces deux habiles hommes, après un examen de leur consultation, se trouvèrent divisés, de sorte qu’il fallait que je fusse leur entremetteur pour les réconcilier et que j’accompagnasse l’un d’eux qui me disait toujours qu’il me connaissait fort bien et qu’il voulait que je demeurasse avec lui ; mais je ne voulus pas et je lui promis que s’il me permettait de rebrousser, j’arrêterais l’autre afin qu’il ne pût pas l’atteindre jusqu’à ce qu’il fût arrivé en lieu de sûreté, et comme j’eus arrêté l’autre pour lui parler, il se retira aussi de dessus les masures du temple et je demeurai seul, de sorte que n’entendant pas l’architecture comme les deux autres qui ne purent pas s’accorder, je fus aussi contraint de laisser là cette masure que je voyais bien entièrement détruite ; mais je n’y savais point de remède. Les tombeaux des premiers Docteurs me furent aussi montrés ; ils exaltaient une odeur très suave et incomparable ; je vis aussi les tombeaux des derniers, qui au contraire exaltaient une odeur insupportable, de sorte qu’il n’y a aucune porcherie plus puante. Le temple de la chrétienté était tellement détruit qu’il n’y avait plus qu’une masure, qui ne pouvait garantir ni de la pluie ni de la neige en quelque part quelle fût. C’est ce que je reconnus aussi en effet et en expérience. Cette défection de toute la Chrétienneté me faisait aussi souvent soupirer et prier en disant :

« Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! qu’il te plaise de faire connaître à ces gens qu’ils habitent dans le diable et le diable en eux, et qu’ils cheminent en lui.

« Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! fais-leur connaître en ces temps les choses qui appartiennent à leur paix et à leur bonheur éternel, car après ce temps il n’y aura plus de temps, mais l’Éternité viendra, où il sera rendu à chacun selon ses œuvres, où un chacun recevra le salaire proportionné à la vie qu’il aura menée, bonne ou mauvaise ; selon que chaque homme aura fait en cette vie, il trouvera dans l’Éternité. Alors il sera dit au dernier jour du jugement à la moindre partie, oui, même entre dix mille chrétiens d’aujourd’hui, à peine à dix, voire même à peine à un seul : Venez, les bénis de mon Père, possédez le Royaume qui vous a été préparé avant la fondation du monde. Mais il sera dit au plus grand nombre : Départez-vous de moi, maudits, au feu éternel qui est préparé au diable et à ses anges, car vous ne m’avez point servi.

« Ah ! mon Dieu, veuille faire connaître aux hommes ce terrible jugement dernier. Car voici, Seigneur, ce qu’ils s’imaginent : c’est qu’il leur suffit pour être sauvés de se confesser et de communier tous les trois mois, d’entendre fréquemment les prédications, de prier avant et après le repas, le matin et le soir, de s’abstenir des péchés grossiers, et du reste s’employer à leur vocation, mais ils ne s’éprouvent point s’ils ont la véritable foi, qui les pousse du fond du cœur à la miséricorde envers leurs pauvres frères. Oh ! combien y en a-t-il qui sont trompés par Satan, en s’imaginant que parce qu’ils exercent la miséricorde et qu’il distribuent quelques aumônes, ils ont la véritable foi, sans néanmoins examiner de quel principe cela procède ; il y en a très peu qui sachent que c’est la charité qui doit être le fondement, qu’il n’y a que ce qui en découle et qui se fait en charité qui soit agréable à DIEU, car lui-même est charité, et tout ce qu’il fait lui-même en nous par lui-même et par nos membres, c’est cela seul qu’il agrée. Tout le reste, qui se fait sans la charité, ne saurait lui plaire ; au contraire, il lui est en abomination, fût-ce le culte le plus spécieux du monde ; la plupart n’examinent point s’ils sont dans un véritable renoncement à eux-mêmes, s’ils sont vraiment régénérés, s’ils ont l’Esprit de Christ ou seulement l’Esprit pharisaïque du monde, car il est écrit, et c’est aussi la vérité, que l’Esprit de Christ est simple et celui-là orgueilleux ; que l’Esprit de Christ est rempli de charité et l’Esprit Pharisaïque est rempli de haine et d’amertume ; que l’Esprit de Christ cherche les pauvres pécheurs égarés, mais celui-là les méprise ; l’Esprit de Christ s’attache aux pauvres âmes simples et pieuses ; l’Esprit de ce monde cherche les grands, les riches, les hommes apparents ; l’Esprit de Christ censure sans acception de personne, il ne fait point l’hypocrite avec personne, il n’est point flatteur ; l’Esprit pharisaïque censure les petits et fait bonne mine aux grands ; là où est l’Esprit de Christ, là est la charité, la simplicité, l’humilité, la vérité, la sincérité, la droiture, la pureté ; enfin là est le cœur honnête et pieux. Ah ! mon cher ami, examine-toi là-dessus ; les Fruits de l’Esprit pharisaïque de ce monde sont l’amour propre, la volonté propre, la fausseté, l’élévation, l’orgueil, l’envie, le mépris, la médisance et choses semblables.

« Ô Jésus ! mon Jésus ! fais-moi la grâce de connaître véritablement à fond cet esprit pharisaïque du monde, afin que je le haïsse et que je le fuie, et qu’il puisse aussi être étouffé et surmonté en moi par ta vertu ; en un mot, que j’évite et que je condamne sincèrement toute hypocrisie et vaine apparence de piété sans aucune honte, et par contre donne-moi, ô Dieu, et doux Jésus ! ton esprit de charité, afin que je m’avance et que je croisse de plus en plus chaque jour en toute sincérité, simplicité, humilité, vérité, contentement d’esprit, silence, tempérance, et piété selon l’homme intérieur en vraie justice et sainteté qui te soit agréable. Amen ! Ô Seigneur, ta volonté soit faite. Amen ! »

Le 8 décembre, il me fut donné à connaître la séduction où tombent les hommes en cherchant leur repos chacun dans sa charge, dans son état et dans sa profession, dans les aliments et autre choses ; la plupart ne se trouvent jamais mieux que les uns dans leurs boutiques, les autres dans leurs cabinets, auprès de celui-ci ou de l’autre, chacun à son contentement dans le bon succès de ses affaires ; aussi la plupart s’ennuient le dimanche et les jours de fête, parce qu’ils n’ont point à travailler ce jour-là ; aussi toutes leurs pensées tendent à cela ; ils travaillent de pensée en s’appliquant à faire des projets pour le reste de la semaine, disant avec cela que c’est leur vocation, où Dieu les a établis, quoique ce n’ait été que les desseins et suggestions de leurs parents, qui ont ainsi voulu établir leurs enfants et leur ont fait apprendre ces professions pour avoir par là le moyen de s’entretenir et de s’enrichir. Mais quant à l’étude du véritable Christianisme et à la pratique d’icelui, comment on peut apprendre à garder les commandements de Dieu, à suivre Jésus Christ dans la voie étroite de la croix et du renoncement, et accomplir la volonté de Dieu, c’est ce que le plus grand nombre néglige entièrement, de sorte qu’à peine un d’entre mille s’y applique à bon escient. C’est aussi la tendresse que tiennent les mères aveugles ; tous leurs soins tendent à faire apprendre quelques ouvrages à leurs filles, à coudre, filer, à conduire un ménage et autres choses semblables. Mais quant à la pratique du Christianisme, c’est à quoi elles pensent le moins, et les pauvres enfants sont ainsi tous menés au diable au lieu d’être amenés à Christ. Mais comment pourrait-il être autrement, puisque les pères mêmes cheminent tous dans la voie de Satan, même sans le savoir. Dieu veuille avoir pitié de tous les hommes ! Or, quand un tel homme meurt, son âme cherche son contentement dans ce travail, où elle s’est vautrée et enracinée, ou en ce en quoi elle cherche son bonheur en cette vie, mais alors elle ne saurait le trouver, puisqu’elle est hors du corps rendue à elle-même ; c’est pourquoi elle se trouve angoissée et tourmentée, se voyant ainsi trompée par le diable, détournée de Dieu, au lieu que si elle se fût amendée et si elle eût crucifié la chair avec les convoitises, si elle avait renoncé à elle-même et méprisé toutes les choses de la terre et appliqué uniquement ses soins à se procurer les joies et les biens célestes et éternels, et à s’unir avec Dieu sans relâche, elle serait rentrée dans cette essence éternelle dont elle est procédée, où elle se serait trouvée heureuse en Dieu dans un parfait repos ; mais de cette manière elle demeure hors de Dieu, dans le trouble et dans l’inquiétude. Ah ! mon Dieu ! fais connaître ces choses à tous les hommes et me fais la grâce de chercher tout mon plaisir et mon contentement en toi seul et nullement dans le monde. Alors mon âme sera heureuse et lorsque mon corps tombera par la mort et se sera séparé de mon âme, elle demeurera dans l’Être unique et éternel, où elle aura pris son plaisir dans le temps, et elle sera remplie de joie, de louanges et d’actions de grâces, et célébrera son Dieu dans toute l’Éternité ; car elle sera en Dieu, l’Être unique d’où procèdent tous les êtres. Ah ! Seigneur, fais cette grâce à tous les hommes, qu’ils ne cherchent aucun repos ni contentement qu’en toi seul qui es le repos éternel de nos âmes et qui le seras éternellement. Amen !

Remarquez, je vous prie, que tout ce qu’il y a au monde n’est donné aux hommes que pour la nécessité et nullement pour le plaisir et pour la volupté ; ainsi ils doivent user de ce monde de la manière que Dieu l’exige et nullement comme il leur plaît, savoir selon l’ordre divin, de sorte qu’ils n’en abusent point, mais qu’ils reçoivent toutes choses de Dieu en la crainte et avec actions de grâces, s’en réputant indignes et se souvenant qu’ils ne sont pas dignes des moindres dons de Dieu, et ainsi n’en usant qu’avec crainte et tremblement, et nullement pour leur propre plaisir et satisfaction. Abstenez-vous des convoitises mondaines, et cherchez votre plaisir et votre joie en Dieu seul. En particulier, toutes les choses qui sont au monde sont aussi données à l’homme pour éprouver comment il se conduit à cet égard, s’il voudra s’attacher à Dieu et regarder aux biens célestes et invisibles et se réjouir en Dieu seul, sans se détourner de Dieu pour donner son amour aux choses temporelles et servir au monde avec plaisir ; lors donc que l’homme se laisse conduire par l’Esprit de Dieu, il préfère les choses célestes et éternelles aux choses temporelles et terrestres, il meurt au monde, il change ses sens et entre dans le renoncement, car l’Esprit de Christ qui est en lui et qui mortifie le vieil Adam l’excite aussi à mener une vie nouvelle et spirituelle, de sorte qu’il ne vit plus au monde et à soi-même, mais à Christ avec qui il est ressuscité ; il cherche les choses qui sont en haut, et non celles qui sont sur la terre, comme l’Apôtre le déclare aux Col. 3, 33 : « Vous êtes morts et votre vie est cachée avec Christ en Dieu. » En un mot, il s’emploie à son propre salut avec crainte et tremblement.

Le 18 décembre, je songeai que j’étais dans un appartement étranger, où habitait un homme gros et gras, qui se traitait délicatement, et qui était devenu ainsi gros et gras en faisant son Dieu de son ventre. Nous entrâmes dans un entretien touchant le salut des hommes, et comme je lui dis qu’il y en aurait un petit nombre de sauvés, il se mit en colère, disant que N. était tout comme moi, qu’il voulait l’entreprendre à la première occasion et le tenir de près. « Quoi ! ajouta-t-il tout en fureur, Jésus Christ est-il mort pour nos péchés ou non ? » Je lui répondis que oui ; il répliqua : « Judas ne le crût pas, mais le firent bien les autres disciples ; c’est pourquoi Judas a été damné et les autres ont été sauvés. » Sur cela, la colère l’emporta de telle sorte qu’il semblait qu’il allait étouffer sur la chaise où il était assis, comme s’il avait été saisi des convulsions ; il entassait paroles sur paroles, tellement que je ne pouvais point lui répondre, parce qu’il ne cessait point de parler ; enfin je le priai de me permettre de parler à mon tour et, s’étant tu, je lui dis : « Avec quelle facilité nous appliquons-nous les souffrances et la mort de Christ pour notre avantage, mais où demeure sa croix que nous devons porter après lui si nous voulons être ses disciples ? Où demeure sa vie que nous devons imiter et cheminer comme il a cheminé ? Où est son humilité, sa patience, sa charité, sa miséricorde, son obéissance et l’observation de ses commandements ? Où demeure le renoncement à soi-même et à ses biens temporels ? Où sa pauvreté et ses autres vertus ? Chacun voudrait être riche, chacun cherche de l’argent, les biens, la prospérité et l’aise, la bonne chère, les viandes, les boissons délicates, les lits mollets, les habits propres, les belles maisons. Mais n’est-il pas vrai que chacun fuit la pauvreté, la croix, etc. ? Or celui qui n’a point l’Esprit de Christ, celui-là n’est point à lui ; comme Jésus Christ a été crucifié dans le monde extérieur, il faut aussi qu’il soit crucifié et persécuté par le monde dans le petit monde qui sont les hommes. Ceux qui sont de Christ ont crucifié la chair avec ses affections et convoitises. Mais ceux qui n’appartiennent point à Christ vivent selon leurs convoitises et affections charnelles, et par là ils crucifient Christ en eux et font mourir leur propre âme où Dieu réside, mais lorsque l’Esprit de Christ est au-dedans de l’homme, il s’attache à Dieu dans toutes sortes d’afflictions et de misères, des croix et tribulations ; car la douceur qu’il goûte habituellement le dispose à tout souffrir volontiers. C’est pourquoi il n’y a rien de plus nécessaire que de travailler à exciter au dedans de nous l’Esprit de Christ, et à nous réveiller du sommeil du péché, et alors Christ nous éclairera si nous avons l’Esprit de Christ ; le chemin de la croix sera aisé à trouver, par lequel nous pouvons entrer en communion avec Dieu, qui est l’Être souverain et éternel, et nous cheminons en lumière, c’est-à-dire en Dieu, car Dieu est lumière ; si nous disons que nous avons communion avec Dieu et cheminons en ténèbres, c’est-à-dire selon les coutumes du monde et dans le péché, nous jetant dans diverses convoitises, nous mentons et la vérité n’est point en nous ; mais si nous cheminons en lumière, c’est-à-dire en Dieu, qu’ainsi nous vivions d’une vie divine ici-bas sur la Terre, alors nous avons communion avec Dieu et le sang de son fils Jésus Christ nous purifie de tout péché. »

Cet homme, ayant ouï ces choses, en fut effrayé, tellement qu’il en mourut sur-le-champ, demeura roide comme un tronc de bois ; alors je m’éveillai et je connus que ce n’avait été qu’un songe ; je fus surpris de la réponse que j’avais faite à cet homme, parce qu’il ne m’est pas donné ordinairement de parler beaucoup.

Un jour que j’exhortais certaine personne à la piété, on me répondit : « Toute chose a son temps, dit Salomon. Ô mon cher ami, remarquez, je vous prie, que Salomon parle de la vanité, car vous ne pourriez pas me démontrer que bien que ce sage Roi dise entre autres choses qu’il y a temps de rire, de danser, de se divertir, c’était pour approuver et autoriser ces choses ; ne dit-il pas lui-même au ris tu es moqueur et à la joie tu es insensée ; il vaut mieux entrer dans la maison de deuil que dans la maison de joie, il vaut mieux mener deuil que de rire, car par la tristesse le cœur est amendé ; mais le cœur du fol est dans la maison de joie ; ailleurs, il dit encore : Jeune homme, réjouis-toi dans la jeunesse et donne à ton cœur du contentement ; fais ce que ton cœur désire et ce qui plaît à tes yeux, mais, N.B., sache que pour ces choses, Dieu t’appellera en jugement. C’est pourquoi, mon cher ami, vous ne devez pas vous imaginer que Salomon ait écrit toutes ces choses pour les approuver et autoriser. Oh ! nullement, ne vous laissez pas tromper par le diable et écoutez ce que le sage dit encore : Mon fils, prends garde à toi, écoute le sommaire de toute ma doctrine, c’est : Crains Dieu et garde mes commandements, car c’est, N.B., le tout de l’homme, car Dieu amènera en jugement toutes les œuvres cachées, bonnes et mauvaises. Prends-y bien garde, chère âme, et singulièrement que l’observation des commandements est un devoir imposé à tous les hommes qui veulent être heureux et ne point être damnés ; celui qui sait la volonté de Dieu et, N.B., qui la fait, celui-là sera sauvé. »

Je ne dois pas omettre que ce fut principalement en cette année même 1704 que j’appris à prier de cœur ; comme j’avais accoutumé de fermer les yeux pour être plus attentif à la prière, il m’apparaissait le plus souvent une étoile claire et brillante, et lorsque je voulais la considérer, elle disparaissait ; aussi je perdais souvent l’attention, mais lorsque je persévérais dans ma dévotion en la présence de Dieu, et que je ne me laissais pas détourner par cette étoile, elle paraissait aussi plus longtemps.

J’ai bien vu cette Étoile pendant un an et demi, et toutefois au commencement beaucoup plus brillante que sur la fin ; insensiblement sa clarté a diminué jusques à ce que je ne l’aie plus vue du tout. Quelquefois, mais rarement, j’en ai vu une, jusqu’à trois en même temps, de même grandeur et clarté et dans une égale distance entre elles, et cela toujours dans la prière.

Cette même année, je tombai encore dans une nouvelle épreuve et angoisse d’âme à cause de ma perruque, car j’étais convaincu en ma conscience que je l’avais prise par orgueil et pour paraître davantage. D’autre coté, je voyais que la Sainte Écriture défend doublement à l’homme de couvrir sa tête en priant, enseignant et prophétisant, s’il ne veut offenser et déshonorer son chef, son Dieu, son Créateur, ce qui me paraissait horrible que la créature voulût être désobéissante à son Créateur pour satisfaire à son orgueil et pour sa commodité, et qu’elle se détourne de ses Commandements, puisque ceux qui s’en détournent en ressentiront des cuisants regrets. Psaume 119, 21 : « Maudit soit celui qui se détourne de ses commandements. »

Je n’avais aucun repos ni jour ni nuit, car le combat était rude, et cependant je ne pouvais pas me vaincre, quoiqu’il n’y a que les vainqueurs qui hériteront toutes choses. Car l’esprit de mensonge me suggérait de continuelles défaites, me disant sans cesse : « Si tu quittes ta perruque, tu passeras pour un fol et pour un fantasque, et peut-être te feras-tu courir après par les enfants ; tu feras causer le monde, et, non seulement cela, tu es valétudinaire, et tu pourrais t’attirer des fluxions et des migraines. Dieu regarde au cœur et non pas à l’extérieur ; avec cela, c’est ta profession, tu ne les achètes pas ; ce commandement ne regarde que les Ministres ; quand tu te mettras en prière, tu pourras l’attirer », et d’autres semblables objections que l’esprit caché du Serpent me suggérait, car lorsqu’il ne peut pas séduire les gens par des péchés grossiers, il le fait par des péchés subtils et couverts.

Mais, par contre, l’Esprit de Christ me mettait devant les yeux ses enseignements touchant le renoncement à toutes choses, et son exprès commandement : « Si quelqu’un, dit-il, veut être mon disciple, qu’il renonce à soi-même et qu’il charge sur lui sa croix chaque jour et me suive. » Or les fluxions et les migraines sont aussi des croix, auxquelles nous devons nous soumettre, car celui qui voudra sauver sa vie, en recherchant ses aises et ses commodités, la perdra. « Nul ne peut être mon disciple s’il ne renonce à soi-même pour me suivre ; celui qui m’aime garde mes commandements, celui qui a mes commandements et les fait, c’est celui qui m’aime, et je l’aimerai et me manifesterai à lui. Mais si tu te conformes au monde, tu ne peux pas me voir, ni recevoir mon Esprit ; c’est pourquoi change tes sentiments et tes coutumes, commence à entrer dans le renoncement et ne te soucie point de passer pour fol ; il faut bien être rendu fol à cause de mon nom ; ne vaut-il pas mieux qu’on te tienne pour un fol, quoique tu ne le sois point, que de dire que tu sois obligé toi-même de te qualifier tel ? Souviens-toi seulement que le temps viendra où ceux qui t’auront réputé pour fol seront contraints de s’écrier et de faire cette confession : Insensés que nous sommes, nous avons manqué la droite voie et le Soleil de Justice ne nous a jamais éclairés. Quelle est maintenant la gloire et le bonheur de ceux que nous avons regardés comme des fols ! Oh ! malheur ! malheur ! malheur à nous ! nous avons manqué le droit chemin et nous nous sommes égarés dans un chemin affreux ; mais quant à la voix du Seigneur, nous ne l’avons point connue ; de quoi nous sert la gloire, de quoi nous servent les richesses et l’orgueil ? »

Tout cela s’est évanoui et c’était là ce que l’Esprit de Dieu me mit devant les yeux avec encore d’autres réflexions ; si est-ce que je ne pouvais point encore me vaincre, et mon angoisse ne cessait point. Je m’adressai à des Ecclésiastiques Luthériens pour leur demander conseil là-dessus ; l’un d’eux me dit que ce commandement touchant la couverture de la tête ne nous regardait point, mais seulement les Corinthiens ; mais comme Dieu me faisait connaître que cet homme n’était point dans la vraie lumière, mais qu’il était encore dans les ténèbres, son sentiment charnel ne me toucha point, car il me vint dans la pensée que si ce commandement ne nous regarde point, cette Épître ne nous regarde point aussi, et si celle-là ne nous regarde point, on en peut dire le même des autres. C’est pourquoi je m’adressai à un Ecclésiastique catholique, m’imaginant que puisqu’il ne portait point de perruques, il me donnerait un bon conseil pour enlever mon scrupule, mais j’y tournai aussi peu en lumière que dans les autres. Je ne trouvais donc nulle part aucun soulagement, et mon angoisse s’augmentait au lieu de diminuer ; enfin je me résolus de mettre mes cheveux sous le bonnet pour les friser, afin que les gens crussent que j’avais quitté la perruque, parce que j’avais d’assez beaux cheveux ; et ainsi je quittai la perruque pour l’amour de Dieu et par obéissance à son commandement exprès, 1 Cor. 11, où l’Apôtre dit : « Soyez mes imitateurs comme je le suis aussi de Christ. Du reste, je veux que vous sachiez que Christ est le chef de chaque homme et Dieu est le chef de Christ ; tout homme qui prie ou qui prophétise ayant quelque chose sur la tête déshonore son chef, savoir son Dieu et son Rédempteur, car l’homme ne doit point couvrir sa tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu. » Par cette désobéissance, l’homme ne pèche pas seulement envers Dieu, comme il sera démontré plus au long ci-après, dans le Traité aux prétendus Ecclésiastiques, mais en outre il offense et déshonore celui qui le peut sauver. Un tel homme est aussi abomination devant Dieu, puisqu’il est écrit expressément que l’homme qui porte les nippes d’une femme est en abomination devant Dieu ; combien plus lorsqu’il se couvre d’une coiffe, dont les femmes se devraient couvrir ; car la femme doit avoir sur sa tête une enseigne, ou se couvrir d’une coiffe et de ses cheveux, qui lui ont été donnés pour couverture. Mais le diable a tout renversé aujourd’hui et a tellement aveuglé et ensorcelé les hommes qu’ils ne voient ni n’entendent plus. C’est pourquoi on est venu jusqu’à ce point, à l’égard des commandements de Dieu, qu’il n’y a plus personne qui s’applique à les observer. On méprise même les plus faciles à observer et tous les trois états non seulement les foulent aux pieds, mais de plus osent justifier leurs contraventions. C’est ce qu’il paraît clairement à l’égard de cette couverture de la tête, car avant que l’usage des perruques fût si commun, les chaires ne retentissaient que des censures les plus sévères contre cette vanité ; c’était un péché damnable, un péché énorme contre les commandements de Dieu. Mais dès que le diable a introduit la mode des perruques entre les Ministres, non seulement ils se sont tus, mais de plus ils la justifient et font tout ce qu’ils peuvent pour prouver que ce n’est point un péché, et que ce n’est pas là un commandement qui nous regarde. Il en sera de même à l’égard des fontanges et du luxe dans les habillements à la Française. Jusques ici on tonne encore contre ces abus dans les chaires. Mais attendez un peu jusqu’à ce que les femmes des Ecclésiastiques viennent à les porter comme elles ont déjà commencé ; je suis bien assuré que si Dieu suscite quelque homme chétif après moi qui les censure et déclame contre ces choses, ils ne manqueront pas aussi d’entreprendre leur défense.

Ouvrez les yeux chères âmes ! et observez jusques où le diable a porté les choses ; on coud des cheveux de femme sur une coiffe de femme et les hommes s’en couvrent la tête contre le commandement de Dieu ; c’est une chose horrible quand on le regarde de près, et non seulement on se pare des cheveux des femmes, on se pare même du crin des chevaux, du poil des vaches, des queues des boucs et des chèvres et de leur barbe. Or l’homme sera puni par les mêmes choses par lesquelles il pèche. Car les diables viendront l’un en la forme d’un cheval, l’autre en celle d’une vache, l’autre d’un bouc ou d’une chèvre, et accuseront les hommes au jour du jugement universel ou particulier d’avoir étayé leur orgueil par les choses viles, ce qui les jettera dans des tourments et des angoisses indicibles. Alors il y aura pleurs et grincement de dents, ils éprouveront trop tard jusqu’à quel point le diable ou leur amour-propre les aura trompés ; je ne saurais décrire combien cet usage de la perruque me fait d’horreur et à mon amour éternel. Ah ! mon Dieu, aie pitié de tous les pauvres pécheurs.

Ô mon cher ami ! amende-toi, renonce à tes vieilles coutumes, jette-toi avec humilité aux pieds de ton Dieu, prie, supplie et soupire pour obtenir des yeux qui puissent voir le triste état de la corruption. L’homme n’est pas seulement demeuré dans la chute d’Adam, mais il est tombé encore plus profond, de sorte que bientôt le mal sera sans remède, car Adam reconnut sa chute sur-le-champ, mais les hommes d’aujourd’hui ne le veulent point connaître ; c’est pourquoi mon amour ne peut pas les secourir, parce qu’ils n’ont point de désir sincère ni recours à celui qui les peut secourir, qui est et demeure éternellement mon amour. Ah ! Dieu, aie encore pitié de tous les hommes, fais-leur connaître leur misère et leur ouvre les yeux, afin qu’ils voient qu’ils portent l’Enfer au-dedans d’eux et qu’ils ne cheminent point en lumière, mais en ténèbres, c’est-à-dire en Satan.

Or, dès que j’eus quitté ma perruque, mon angoisse fut enlevée, et je me crus en toute manière en bon état. Mais avant qu’un mois fût passé, cela même me fut une occasion d’une nouvelle épreuve et travail d’esprit, savoir la frisure de mes cheveux. Alors l’Esprit de Christ, qui était venu pour condamner le monde en moi, me représenta pourquoi je n’étais pas content de mes cheveux, tels que Dieu, lequel je regardais comme mon Père, les avait faits. L’ingratitude est un grand péché ; tu devrais remercier Dieu de ce qu’il ta créé en homme raisonnable, et non pas une bête venimeuse ; mais où est ta reconnaissance, puisque tu ne te contentes pas de tes cheveux abattus et que tu veux encore les friser ? Prends garde à ce que tu fais : tu t’élèves par-dessus Dieu et tu veux être toi-même Dieu, mais en cela tu n’es qu’un diable. C’est pourquoi je souhaitai à ne plus continuer ; ce fut alors que je me trouvai fortement angoissé, mais comme je recevais encore quelques rayons de grâces de mon amour, je n’eus plus de peine à me passer de cette frisure et je pensai en moi-même : « Loin de moi toute cette gloire et apparence devant les hommes ; c’est ce dont je ne me soucie plus, je sais qui est celui qui m’honore. » Cependant, je priais et soupirais, disant : « Mon doux Jésus ! je suis indigne que tu entres sous mon toit, je suis indigne des moindres des grâces que tu me fais, beaucoup plus indigne de goûter ton amour et que tu commences à vivre en moi, et pourtant outre cela tu me rends digne d’entendre ta voix dans mon âme. Ô Jésus mon amour ! qui suis-je, moi, pauvre mortel, que tu daignes approcher de moi ? Je te rends grâce mille et mille fois, mon doux Jésus, je te rends grâces ; que ton nom soit loué et célébré dès à présent et d’éternité en éternité. Amen ! »

Après cela, je pensai à acheter quelques livres de piété, et faute d’argent, je résolus d’en vendre des autres que j’avais, et comme je les ramassais, je trouvai deux volumes de livres chimiques qui me firent souvenir qu’ils ne m’appartenaient pas à juste titre, car je les avais reçus d’un serviteur de libraire, lorsque j’étais serviteur de barbier, pour des barbes et de la poudre, et je savais que ce garçon les avait dérobés à son maître ; ce fût une nouvelle angoisse pour moi ; je ne savais comment rendre ces livres à leur maître légitime ; il se passa bien une demi-année avant que je pusse être délivré de mon scrupule et je m’allais aviser d’un honnête mensonge.

Un jour, ayant rencontré le libraire sur la rue, je l’arrêtai après l’avoir salué, lui dit qu’il avait eu ci-devant un serviteur qui m’avait prêté deux volumes qui traitaient de la Pierre Philosophale et qu’ensuite ce serviteur étant parti, que j’avais oublié ces livres et que comme ils ne m’étaient plus utiles, je le priais de les reprendre. Il me promit qu’il viendrait les prendre, dont j’eus beaucoup de joie, et je l’attendis avec impatience ; dès que je les lui eus remis, je me trouvai délivré de cette angoisse, mais le Saint Esprit me redargua de mon mensonge, de telle sorte que je pris la résolution de ne plus prononcer de ma vie le plus petit mensonge, puisque j’avais renoncé au diable qui en est le père.

Cette angoisse ne fut pas plutôt passée qu’il m’en survint une autre au sujet d’un larcin que j’avais fait à Leipzig il y avait plusieurs années et dont j’avais déjà souvent été travaillé. Cependant je ne pouvais faire la restitution aux héritiers parce que je ne savais où les trouver. Je priai Dieu de tout mon cœur qu’il me pardonnât mon péché, et je promis d’en donner aux pauvres la valeur. Après donc que j’eus amassé l’argent qu’il fallait pour cela, je me trouvai encore embarrassé à qui le donner ; je criai à Dieu qu’il lui plût de me montrer quelque occasion ou des personnes à qui je dusse le donner. Cette même nuit, je songeai que je servais les malades et les prisonniers Français. À mon réveil, je m’imaginai : « Songes sont songes ; si est-ce que je veux aller dans la maison de discipline ou étaient les prisonniers Français ; peut-être y a-t-il quelqu’un d’entre eux malade. » J’y allai en effet, et je n’y trouvai pas un seul malade, mais plusieurs très misérables ; un entre autres qui était courbe et boiteux depuis douze mois, assis sur un siège sans pouvoir mourir, duquel j’eus compassion. Alors je distribuai cet argent entre les malades, et je les secourus aussi du mien, ce qui fit évanouir toute mon angoisse et cesser le châtiment.

Or ce pauvre homme boiteux et perclus vécut encore plusieurs mois et comme j’étais poussé par la charité à démontrer ma foi par des œuvres de charité envers les pauvres Français affamés, nus, malades, prisonniers, quoique cela m’attirât des moqueries et des mépris, et que j’étais assidu à les visiter, je fus aussi souvent visité par mon amour et je me familiarisai de plus en plus avec mon Sauveur. Ainsi je le priai plusieurs fois d’accorder la guérison à ce pauvre boiteux, ou de le soulager d’une partie de ses douleurs et les faire venir sur moi, puisque je pourrais mieux les supporter que lui ; toutefois je lui demandai principalement le salut de mon âme, et le tout selon sa Sainte Volonté, et non point selon la mienne.

Après avoir ainsi prié plusieurs fois, j’ouïs au dedans de moi ces paroles : Oui, je veux le soulager, mais il faut que tu lui donnes le lit sur lequel tu couches. Sur cela, je pris encore la hardiesse de lui demander quand il viendrait à son secours ; le Seigneur me répondit : « Dans peu de dizaines de jours. » J’eus bien de la peine à me résoudre de donner mon lit, et je fus huit jours à m’y déterminer ; enfin je le lui donnai et dans le temps que je croyais qu’il allait être guéri, il mourut le 13e jour après avoir couché sur le lit.

Dans la suite, comme je m’entretenais avec mon bien-aimé d’une manière très douce, je lui dis : « Seigneur Jésus, je croyais que tu voulais guérir son corps et voilà qu’il est mort. » Alors il me répondit : « Ne vaut-il pas mieux que j’aie soulagé son âme que son corps ? » Ce qui me satisfit pleinement ; le Seigneur en soit béni, et loué dès maintenant et à jamais. Amen.

Ah ! mon doux Jésus ! Ne te fâche pas de ce que j’écris toutes ces choses que tu as bien voulu me déclarer à moi indigne ; je le fais en simplicité ; s’il te plaît, je le laisserai ; cependant je me souviens qu’une fois tu me l’as permis quand je t’en ai prié. Mais que toutes choses réussissent à ta gloire. Amen.

Or tant plus j’exerçais d’œuvres de charité envers les Captifs, tant plus je recevais de grâces de mon Dieu, car c’était une occasion qu’un vrai fidèle ne trouve pas tous les jours de pouvoir exercer tout à la fois tous les actes de charité auxquels les hommes sont obligés. Ils avaient faim et soif, ils étaient nus, ils étaient malades, ils étaient prisonniers. Oh ! l’admirable occasion d’obtenir le salut et de faire luire sa lumière devant les hommes, afin que, voyant ces bonnes œuvres, ils glorifient notre Père céleste. Mais Dieu en veuille avoir pitié ; il s’en trouva peu qui voulussent montrer leur foi par leurs œuvres. Au contraire, un grand nombre m’en blâmaient et me réputaient pour un sot et un justiciaire. Cependant je remerciais Dieu qui, par sa charité, m’incitait intérieurement à servir ces pauvres captifs, et je me réjouissais de ce que je pouvais dire avec saint Jaques : « Montre-moi ta foi par tes œuvres et je te montrerai ma foi par les miennes. »

C’est pourquoi, mon cher lecteur, éprouve ta foi, examine si elle te pousse à produire au dehors des œuvres de charité ou non, si tu trouves qu’elle t’incite à secourir de son pouvoir les pauvres, les étrangers, les inconnus, à visiter les malades et les prisonniers, et cela par le principe d’un véritable amour envers Dieu ; tu peux t’assurer que ta foi est réelle si moins elle est fausse ; et le diable te séduit, qui que tu sois, fusses-tu le plus habile Scribe et Docteur de la loi du monde, car il faut que la foi se montre par les bonnes Œuvres. Autrement il n’y a point de Foi, c’est J. C. qui est lui-même la foi. Or, comme il a fait paraître sa charité sur la terre, il la fait aussi paraître par ses croyants en les poussant à s’exercer et à démontrer leur foi par ce moyen. Ô mon Dieu ! donne à connaître ces vérités aux hommes. Amen.

En l’an 1705, le 26 février, un ami vint me visiter et me fit diverses propositions : qu’il ne fallait pas se retirer si absolument de la société humaine, puisqu’il n’y avait point de péché à faire une agréable société. Car Salomon dit que toutes choses ont leur temps, de sorte qu’il faut que l’homme se fasse quelquefois du bien par le manger et par le boire, qu’il suffit de s’en pouvoir passer quand on ne l’a pas, qu’il fallait bien que l’homme eût quelques plaisirs dans le monde, et d’autre discours de même nature. Dès qu’il fut parti, je fus affligé de ce que je ne lui avais pas pu répondre comme je l’aurais souhaité ; je me jetai à genoux et je demandai à Dieu par prières que lorsqu’on viendrait une autre fois me tenir de semblable discours, il lui plût de me suggérer et indiquer un passage de l’Écriture pour y répondre. Après avoir fini ma prière, le Seigneur me dit intérieurement : Le malicieux riche vivait chaque jour avec pompe et dans la joie ; celui qui veut être ami du monde devient l’ennemi de Dieu ; ceux qui cherchent leur plaisir ici-bas dans les choses temporelles pleureront et hurleront dans l’autre vie. Le Seigneur en soit loué et magnifié !

 Le 3 mars, comme je m’affligeais de la mort d’une femme et que je soupirais Dieu pour elle qu’il lui plût de recevoir son âme en grâce, souhaitant de savoir si elle était bienheureuse ou non, il m’arriva en cette même nuit qu’il me fut représenté qu’elle criait à ses sœurs de venir à son secours. Or, comme durant sa vie elle s’était détournée de Dieu et qu’elle avait mieux aimé ses sœurs que son Dieu, ayant cherché en elles son repos et son contentement, et ayant versé dans leur sein ses plaintes et ses douleurs, et fait tout son plaisir de leur compagnie, pensant plus souvent à elles qu’à Dieu, elle se trouvait alors trompée par le diable, de sorte qu’ayant détourné son âme de Dieu, elle était tourmentée de ne pouvoir trouver son repos et son contentement avec ses sœurs parce que son âme était dans la captivité du diable ; c’est ce qui me fut manifesté.

Ô mon Dieu ! Fais-moi la grâce durant cette vie et pendant que ce jour est nommé de chercher en toi seul mon repos et mon contentement. Ah ! mon doux Jésus ! aide-moi à sortir du monde et de toutes les créatures pour entrer en toi qui es le centre du repos éternel. Fortifie-moi par ton Esprit pour rompre ma volonté propre, étouffer mes convoitises mauvaises, afin que je puisse accomplir la volonté de ton Père. Amen. Ah ! mon Dieu, dis-moi aussi amen !

Quelques semaines après, la sœur de cette femme mourut, et je désirais aussi de savoir son sort ; toutefois je me soumis entièrement à cet égard à la volonté de Dieu. Alors il me fut aussi représenté qu’elle n’était pas non plus bienheureuse, mais que son tourment était beaucoup moins rude et plus supportable que celui de la première. Ah ! que Dieu ait pitié de toutes les pauvres âmes ; adoucis leur peine et change ta justice en grâce. Amen.

Ô mes chers enfants ! remarquez bien que nous ne devons point chercher notre paradis dans ce monde, mais plutôt la croix et la plus exacte conformité à notre doux Sauveur. Car Dieu notre Père nous a donné en la personne de son Fils un Patron et un Modèle d’une vie parfaite ; si donc nous lui obéissons et que nous suivions notre Jésus avec un vrai renoncement à nous-mêmes, notre vie est agréable à Dieu notre Père, puisqu’alors elle est conforme à celle de son cher Fils.

Mais, ô malheur ! jusques à quel point le diable n’a-t-il pas aveuglé aujourd’hui les hommes ? Chacun cherche ici-bas un paradis et à imiter la vie du mauvais riche, et cela non seulement pour soi, mais aussi pour ses enfants, qu’ils puissent marcher dans le train où ce mauvais riche a marché, et les hommes aveuglés n’y épargnent aucuns soins, veilles, courses, travaux, ni sueurs. Pourquoi cela ? Pour procurer la damnation éternelle à leurs enfants.

Ô misère ! ô douleur ! le monde ne cesse de crier après l’argent ; quoique tout soit possible, je vous exhorte, chers enfants : n’aspirez point après l’or et l’argent, mais cherchez le Royaume de Dieu et sa justice qui est en Jésus-Christ, et toutes choses vous seront ajoutées par-dessus ; employez-vous à votre salut avec crainte et tremblement, chères âmes, et gardez vos cœurs d’être accablés de gourmandise et d’ivrognerie, et des soucis de cette vie ; car le jour de notre mort et du jugement dernier viendra subitement. Croyez à la bouche de la vérité, Jésus-Christ, qui vous crie : « Suivez-moi ! » Il est le chemin, la vérité et la vie. Suivez-le dans sa pauvreté, dans son humilité, dans sa débonnaireté, dans sa chasteté, dans sa patience, dans sa piété, dans son renoncement, dans son contentement d’esprit, dans sa tempérance, sobriété, charité et compassion envers les misérables, dans ses veilles et ses jeunes, dans sa confiance et dans l’ardeur et persévérance de ses prières, etc. Alors non seulement vous entrerez dans le Paradis après cette vie, mais le Paradis entrera déjà dans votre cœur dès cette vie. Le Seigneur notre Dieu et Père veuille faire cette grâce à tous les hommes en Jésus Christ ; de sorte que vous en puissiez faire l’expérience comme je l’ai déjà faite, moi, indigne ; à Dieu en soit la gloire et la louange éternellement, lui qui révèle ces choses aux petits enfants et qui a égard aux misérables, qui habite dans les cœurs froissés et brisés, de telle sorte qu’ils l’entendent, le sentent et le voient. Ah ! mon Dieu, aie pitié de tous les hommes, brise et froisse leurs cœurs par les croix et tribulations durant cette vie, afin qu’ils puissent être délivrés de toutes sortes de peines et de tourments dans l’éternité. Amen. Ô Seigneur ! ta volonté soit faite dès maintenant et à jamais. Amen.

Celui qui est de Dieu entend la parole de Dieu ; c’est pourquoi vous ne l’entendez point, parce que vous n’êtes pas de Dieu. Prenez-y bien garde, mes chers enfants, âmes rachetées par un si grand prix ; puisque Dieu nous a créés, nous a rachetés et sanctifiés, nous sommes obligés à lui rendre une parfaite obéissance et à ne consentir jamais à aucun péché, si petit qu’il nous paraisse. Nous ne devons pas même réputer aucun péché pour un péché léger, car la loi de Dieu nous engage également à obéir aux plus petits commandements qu’aux grands ; la désobéissance est toujours une même désobéissance dans les petites choses comme dans les grandes ; Dieu y est également méprisé. Tauler dit : « Si l’homme pouvait savoir quel mépris et outrage il fait à Dieu par le plus petit péché commis volontairement et quel châtiment il s’attire par-là, il ne consentirait jamais à aucun péché, et il s’exposerait plutôt tous les jours à la mort. » Il est certain que les petits péchés volontaires nous séparent aussi bien de Dieu que les grands. Celui qui fait péché volontairement est du diable.

Ah ! mes chers enfants, ne nous allons jamais forger ces pensées : « Dieu est bon et miséricordieux quoique je demeure dans ce petit péché ou que j’aie en moi ce petit défaut. » Oh ! c’est là une tromperie de Satan, qui nous fait employer l’unique et le plus salutaire moyen par lequel nous pouvons être portés à aimer notre Dieu, notre Sauveur et Rédempteur par-dessus toutes choses et à lui obéir, pour penser nous fortifier dans le péché ; car la miséricorde de Dieu n’appartient point à un homme qui persévère dans le péché, mais aux humbles et aux pieux qui tremblent à sa parole ; malheur à ceux qui se servent de la grâce pour pécher ; ils en seront punis par toutes sortes de disgrâces.

« Celui donc qui est de Dieu entend la Parole de Dieu, et celui qui l’entend y conforme sa vie et ne demeure attaché à aucun péché, pour petit qu’il soit, puisqu’il le sépare de Dieu aussi bien que les plus grands. Dieu veuille que nous écoutions sa parole et que nous nous y conformions, afin que nous soyons bien heureux, car celui qui fait la volonté de mon Père, celui-là sera sauvé, mais celui qui ne la fait pas sera damné. » Dieu nous préserve de l’Enfer, amen, au nom de Jésus. Amen.

Le 12 juin, j’eus derechef une vision ou un songe qui me retira particulièrement par la grâce de Dieu d’un grand péché, car je fus obligé, moi pauvre misérable, d’avouer franchement que Satan m’avait induit comme il en fait bien d’autres dans un péché particulier, que je ne regardais que comme un petit péché, en comparaison de ceux dont je m’abstenais, qu’il me faisait paraître très grands ; mais comme, par la lumière qui venait m’éclairer de plus en plus, je commençais à connaître que ce péché où j’étais encore plongé était un des plus grands péchés mortels, je fis tous mes efforts pour m’en défaire, et pour cet effet j’entrai dans un grand combat où souvent j’étais victorieux, si est-ce que parfois j’étais surmonté et je succombais de temps en temps. Je m’aperçus cependant que ma force s’augmentait de sorte que je ne succombais plus si souvent, et il se passait des trois mois sans que je vinsse à le commettre ; je continuai donc à travailler et à n’être plus surmonté, parce que j’en étais toujours sévèrement repris et châtié, mais de purifier mon cœur de tout péché connu, afin d’y préparer une habitation digne de l’époux de mon âme, dont j’avais déjà ressenti la douceur en diverses manières, et ouï la voix au dedans de moi ; et non seulement je l’avais ouï, mais j’apprenais à la discerner au dehors et au dedans, parce qu’il commençait à se manifester de plus en plus suivant sa divine promesse quand il dit : Bienheureux sont ceux qui sont nets de cœur, car ils verront Dieu. Je ne vous laisserai point orphelins, je viendrai vers vous ; un petit de temps et le monde ne me verra point, mais vous me verrez ; car voici, je suis toujours avec vous jusques à la fin du monde ; celui qui a mes commandements (qui les a, c’est un mot qui contient un grand sens) et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime, il sera aimé de mon Père, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui ou je lui apparaîtrai.

Comme il serait passé quelque temps où j’avais toujours été vainqueur, il arriva un jour que ce péché me livra de si furieux assauts que je ne pouvais me défendre ; toutefois je n’y voulais pas consentir, et comme le combat dura longtemps, le diable vint, lequel je connais maintenant avec ses suggestions mieux que je ne faisais alors ; il me trompa et me suggéra ces pensées : « Pourquoi te tourmente-tu si fort ? Autre chose est se plaire dans le péché, qui est ce en quoi le péché consiste et d’où il résulte, outre en avoir du regret et de la répugnance ; c’est pourquoi consens pour cette fois ; pourquoi te tourmenter si longtemps avec ces mauvaises pensées ? Tu seras quitte de péché. »

Or comme j’y consentis avec regret et déplaisir, il se trouva que c’était le diable qui m’avait trompé et qui m’avait suggéré cette pensée, car je fus sur-le-champ repris par ce reproche que j’aurais bien pu empêcher si j’avais tenu bon, ce qui m’attrista et m’affligea si sensiblement que je ne savais que devenir ; je m’endormis de tristesse et, dans le moment, j’eus une vision en songe qui m’effraya et qui me fit souvenir de tant d’agréables visions que j’avais eues du passé.

Ah ! mon Dieu, dis-je, aie pitié de moi, car pour certain ceci ne se passera pas comme les autres fois ; ce qui arriva aussi, car comme il me fut montré, dans une claire connaissance de la partie supérieure de mon âme, que je dormais véritablement quant à l’homme extérieur et que j’avais les yeux fermés, de sorte que c’était ici une véritable vision ou un songe surnaturel, parce que ma chambre était éclairée comme dans les autres visions ; je vis à ma droite la croix de Christ dans sa grandeur naturelle qui était couchée à la hauteur de la moitié d’un homme, sur laquelle le Seigneur était étendu dans une figure très pitoyable ; sa tête et son visage tout couverts de sang et de plaies avec les lèvres enflées et toutes livides de sang ; sur cela, quelqu’un que je ne voyais pas dit : Regarde et observe exactement comment tu as derechef crucifié ton Jésus. Dans ce moment, tout disparut et je m’éveillai ; dès lors je pus, par la grâce de Dieu, toujours surmonter ce péché, ce dont je le remercie de tout mon cœur, qu’il lui plaise de continuer à m’assister et à me fortifier dans ma grande faiblesse, en toutes autres occasions, m’aider à remporter une pleine victoire de l’amour du monde, du diable, de l’Enfer et du péché, afin qu’après avoir vaincu j’obtienne la couronne proposée pour une récompense gracieuse dans le Ciel, amen. Et comme je persévérais dans ma prière pénitente, j’entends la nuit suivante du 13 le Seigneur qui me disait : Fais pénitence, le Royaume des Cieux est approché et la fin de toutes choses.

Le 4 septembre, un seigneur du C. m’étant venu voir, nous nous entretînmes sur diverses matières spirituelles, et finalement il me dit en partant que la conversion de l’homme dépendait uniquement de Dieu, comme Jésus le déclara à ces disciples quand il leur représentait la grande difficulté qu’il y a d’entrer dans le Royaume de Dieu, et qu’ils lui eurent répondu : « Qui est-ce donc qui peut être sauvé ? » « Quant aux hommes, leur dit-il, cela ne se peut, mais toutes choses sont possibles à Dieu. » Que c’était là sa consolation ; en outre il me dit que nous ne pouvions point mener une vie sainte parce que nous étions si corrompus par le péché originel. Ces choses me parurent très mal dites ; icelui dit que ce qu’Adam avait détruit, Christ l’avait entièrement rétabli dans l’homme, que si nous l’embrassions, nous serions rétablis par l’union et l’inhabitation de son Saint Esprit dans notre premier état d’où Adam était déchu par sa désobéissance, qu’au reste l’homme avait reçu de Dieu le franc arbitre et que Dieu lui avait manifesté sa volonté et mis devant ses yeux la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction, avec un commandement sérieux de fuir le mal et de choisir le bien, et de vivre selon ses commandements. Le seigneur n’eut pas beaucoup à répliquer là-dessus, mais il partit en levant les épaules ; sur cela je me trouvai agité de diverses pensées : si j’avais bien répondu ou non, désirant quelque démonstration plus claire de la vérité par l’Écriture. Qu’arriva-t-il ?

Comme je priais le matin, dans une grande certitude que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et qu’ils parviennent à la connaissance de la vérité ou de son Fils, je demeurai alors dans un profond silence, attendant que le Seigneur viendrait parler à moi ; j’entendis ces paroles : Lavez-vous, nettoyez-vous, ôtez de devant mes yeux vos péchés, cessez de mal faire, apprenez à bien faire. Alors, venez, débattons nos droits ; quand vos péchés seraient aussi rouges comme le vermillon, si seront-ils blanchis comme la neige et comme la laine. Sur cela, j’achevai ma prière et je remerciai Dieu de cette grâce qu’il venait de me faire à moi indigne. Et le Seigneur dit plus outre : Le juste vivra de sa foi ; or, puisqu’ils avouent eux-mêmes qu’ils ne peuvent pas vivre justement, aussi ne peuvent-ils pas vivre de leur foi. C’est pourquoi je viendrai sur les nuées avec des grands tonnerres et éclairs, et je leur donnerai la tempête pour leur salaire, parce qu’ils n’auront pas fait pénitence :

 

          Pour quoi ne te relâche point,

          Je te donnerai mon secours.

          Demeure ferme sur ce point

          Et je te soutiendrai toujours.

 

Le 8 septembre, je me tournai aussi en perplexité touchant ma profession et l’entretien de ma vie. C’est pourquoi je soupirai à Dieu, désirant de savoir si je pourrais me sauver en travaillant de mes mains avec assiduité ou en exerçant mon commerce. Ou si je devais modérer ce travail pour avoir plus de temps à vaquer à la prière et à la méditation, à la louange de Dieu, aux actions de grâces, et à l’examen de moi-même ? Car je voyais bien du désordre en moi, de sorte que lorsque je croyais de me défaire de la promptitude, de la colère, ou d’autres vices, j’éprouvais qu’il n’était pas possible dans ce désordre et dans cette dissipation. Aussi ne pouvais-je pas faire du chemin comme il faut dans mon Christianisme, et comme je l’aurais souhaité. C’est pourquoi la nuit suivante du 9, il me fut représenté dans une vision en songe comme si j’avais été dans une fosse environnée de hautes murailles avec d’autres personnes. De là je voyais une grande ville où je souhaitais d’entrer, parce que c’était ma véritable patrie ; mais j’avais beaucoup d’affaires dans cette fosse, et même les mains pleines de toutes sortes d’ouvrages et de matériaux.

Le jour était sur sa fin et le soleil allait se coucher lorsque je voyais ces choses ; j’avais du regret de me trouver dehors de la ville et je tâchai de sortir de cette profonde captivité qui avait déjà duré assez longtemps. Je me tournai de côté et d’autre, et je trouvai que j’étais tout à fait éloigné de l’endroit le plus commode pour en sortir ; je vis aussi derrière moi beaucoup plus profond plusieurs personnes qui négociaient et travaillaient tranquillement, ne se mettant point en peine de se voir enfermés dehors de la ville. J’étais fort surpris de ce qu’ils avaient si peu d’empressement pour sortir de leur captivité.

Dans ce pressant désir de sortir de cette fosse, je compris fort bien qu’il m’était impossible sans quelque secours ; et dans le temps que je m’inquiétais là-dessus, il me tombe une assez longue échelle de douze échelons entre les mains, ne sachant toutefois qui me l’avait donnée ; je la dressai, je me mis à la monter avec tout mon ouvrage ; mais lorsque je fus au haut de l’échelle, elle se trouva trop courte de la hauteur d’un homme.

Mais parce que je n’avais pas les mains libres et que je les avais pleines de tout ce que j’avais pu emporter, cela m’empêchait de me prendre aux pierres, de sorte que je ne pouvais du tout point sortir, et il fallut que je redescendisse et que je quittasse tout ce que j’avais dans les mains, laissant le tout dans la fosse, à la réserve d’une pièce que je mis dans ma bouche, et je me mis à regarder en haut tout à l’entour ; alors j’aperçus une élévation unie de la hauteur d’une aune, j’y posai mon échelle, qui se tenait fort bien sur cet endroit uni, mais je craignais qu’elle ne vînt à glisser et que je ne tombasse dans une perdition éternelle ; car il était très dangereux d’y monter ; mais comme j’avais les mains libres, je pouvais me tenir des deux mains aux deux côtés ; alors je montai fort doucement, et en me tenant fort droit et sans pencher à droite ni à gauche, étant en grande crainte et tremblement. Lorsque je fus au haut de l’échelle, elle se trouva encore trop courte, mais avec mes mains libres je me pris au roc, et j’arrivai enfin avec bien de la peine dans une rase campagne qui se rencontrait au sortir de la fosse. Ainsi je n’en emportai rien que ce que j’avais pris à la bouche ; mais je n’entrai point encore pour cette fois dans la ville ; toutefois j’étais fort joyeux d’être dehors de ma prison, dans une si précieuse liberté.

Le 10, je fis diverses réflexions sur ce songe, et je pensai que peut-être il signifiait que je devais me défaire de mon travail et ne plus travailler que pour la nécessité indispensable, mais cette pensée s’évanouit, parce que ce n’était qu’un songe et qu’on ne doit pas se conduire par des songes ; je continuai cependant à soupirer vers Dieu et à lui demander conseil par mes prières assiduelles ; alors j’entendis qu’il me dit : Celui qui a mis la main à la charrue et regarde en arrière est mal disposé pour le Royaume de Dieu.

Le 1er octobre, après la minuit, comme j’eus fait ma prière et que je retournais au lit, observant en silence la parole du Seigneur, j’entendis clairement ces paroles au-dedans de moi : Je te rends grâce, ô Père, Seigneur du Ciel et de la Terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux entendus, et que tu les as révélées aux petits enfants, car je venais de lui rendre grâces dans ma prière de ce qu’il m’avait donné sa connaissance à moi indigne, et je me trouvais attristé de voir tant de milliers d’hommes qui demeuraient engagés dans leur aveuglement et dans d’autres pratiques extérieures corrompues, et singulièrement l’état Ecclésiastique. J’avais soupiré ardemment à ce qu’il plût à Dieu d’en avoir pitié, de les éclairer de telle sorte qu’ils ne cheminassent plus dans les ténèbres où la plupart sont plongés, mais dans la vraie lumière, afin qu’ils fissent luire leur lumière devant les hommes, et que voyant leurs bonnes œuvres ils glorifiassent le Père céleste. J’ouïs derechef ces paroles : Père, j’ai glorifié ton nom et derechef je le glorifierai.

Après avoir ouï ces choses, je crus d’avoir fait des grands progrès dans mon Christianisme ; il se glissa au dedans de moi un orgueil spirituel fort subtil, parce que j’avais découvert la grande défection où le monde est tombé aujourd’hui par le moyen des cérémonies extérieures, comment la plupart étaient précipités par là dans la perdition éternelle, parce qu’ils s’y arrêtaient et qu’ils ne voulaient pas s’approcher plus près de Christ afin qu’ils les secourût et les arrachât des liens de Satan. Il y survint aussi un mépris des gens d’Église de ce qu’ils étaient si stupides et si aveugles que de ne pas voir ce qu’ils devraient connaître indispensablement ; je m’imaginais donc que j’étais dans un état beaucoup meilleur, parce que j’avais beaucoup plus de lumière à divers égards ; car j’en entendis prêcher un ici qui passait pour un des plus savants, et qui fit en effet un beau sermon avec des pressantes exhortations à la piété et à l’imitation de Christ ; mais à la fin du sermon il renversa de fond en comble tout ce qu’il avait dit de bon en tant qu’il leur fournit des fausses consolations qu’ils devaient s’appliquer à la fin de leur vie, au lieu qu’il aurait dû plutôt leur dire : « Aujourd’hui, si vous entendez la voix de l’Éternel, n’endurcissez pas vos cœurs. » Et c’était lui-même qui les endurcissait, quoique par ignorance. Or j’aurais dû plutôt en avoir pitié et prier pour lui et pour les autres, comme j’avais fait souvent ci-devant.

Après donc être demeuré plusieurs jours dans cette pensée, m’imaginant que j’étais déjà un homme fait en Christ qui était déjà tout formé en moi, il me fut montré dans une nuit comment le petit enfant Jésus était encore très petit et très faible en moi, car à peine pouvait-il se tenir sur ses pieds, et beaucoup moins marcher ; et j’étais obligé de le prendre sur les deux paumes de mes mains, par-dessous les bras pour le tenir élevé, et afin qu’il pût seulement un peu remuer les pieds, tant cet enfant ou la foi serait encore faible en moi. Par là je fus derechef humilié, et je reconnus mon péché et mon orgueil Spirituel, et que nous devions réputer les autres plus excellents que nous-mêmes sans nous élever au-dessus de personne ni mépriser qui que ce soit, mais plutôt prier Dieu pour eux jour et nuit qu’il lui plaise de les arracher à l’esclavage de Satan et les délivrer de ses ruses, de les retirer de la lettre morte pour commencer à vivre de la vie de Dieu, et d’entendre sa parole éternelle dans leur âme, et ainsi devenir les brebis de Jésus Christ ; car je m’imaginais que puisque je pouvais ouïr la parole intérieure seule salutaire, j’étais déjà bienheureux ; mais maintenant je vois que ceux-là seuls sont heureux qui non seulement l’oient, mais qui aussi la gardent et conforment leur vie à cette parole vivante aussi bien qu’à la parole écrite. Quoique ce soit une grâce singulière et très grande quand on est parvenu jusques là ; car un petit nombre de paroles produisent plus de changement dans l’homme que mille prédications. Et en effet, en même temps que j’entends cette parole en moi, j’en reçois aussi une grande efficace, une joie et une inclination vive de la pratiquer. Le diable n’a aussi aucune puissance pour l’arracher du cœur, quoiqu’il ait une infinité de subtils assauts et de faux principes pour tromper ceux qui ne s’abandonnent pas continuellement à Dieu et qui ne vivent pas dans le silence et dans la tempérance. Toutefois, Dieu ne les laisse pas tomber tout à fait, mais il le leur fait connaître afin qu’ils s’humilient et qu’ils se conduisent ensuite avec plus de circonspection, à moins qu’un homme ne se soit entièrement détourné de Dieu par son bien-être et par sa sécurité. Aussi un tel homme qui entend la parole intérieure peut aussi beaucoup mieux entrer dans un entier renoncement à soi-même, et il n’a pas la moitié de peine de se priver de ceci ou de cela qu’un autre qui n’a pas encore atteint ce degré. Il prend aussi un grand plaisir et contentement à vivre selon les commandements de Dieu, qui ne lui paraissent point difficiles, mais plutôt très aisés. Il ressent aussi un amour sincère pour Dieu, et il espère tous les matins en sa parole, soupirant après elle comme dit David : Seigneur, je viens de bon matin ; je crie à Toi ; j’espère en ta parole. Ah ! Seigneur, aie pitié de tous les hommes et délivre-les de la lettre qui ne fait que les tuer ; donne-leur ton esprit et ta parole éternelle, afin qu’ils t’en louent et te célèbrent en cette vie et dans celle qui est à venir. Amen.

Ceux qu’on nomme Piétistes, ou ces âmes qui sont touchées de Dieu et réveillées, ont ici un exemple où ils doivent apprendre à ne plus juger ou mépriser, comme ils ont coutume de faire, les Ministres lesquels sans cela sont menacés d’un jugement assez sévère. Ils doivent aussi apprendre à ne point décrier les autres, leurs œuvres, et à ne point parler de celui-ci ou de l’autre, s’imaginant que parce qu’ils ont quelques connaissances que les autres n’ont pas, ils sont meilleurs qu’eux. Mais je te dis : « Ta connaissance ne te servira guères si tu te laisses tromper par le diable et si tu juges ton prochain en derrière de lui. Ô juge-toi toi-même ! tu en trouveras assez de matière ; et laisse les autres en repos ; que si tu as quelque avertissement à leur donner au nom du Seigneur, dis-le-leur librement en face, toutefois avec charité et humilité. »

Le 3 octobre, comme j’étais encore en perplexité à cause de mon travail de la perruque par lequel je couperais à j’orgueil, je priai et soupirai en ces termes : « Ah ! mon Dieu, tu vois et tu connais mon cœur ; que je voudrais volontiers quitter ce travail où il y a du péché, que je ne fais aucun cas de l’argent que je gagne par ce moyen ; si seulement je pouvais savoir que cela te fût agréable ou déplaisant ; peut-être que cette répugnance procède d’un faux principe ou de quelque ruse du diable pour me jeter dans l’oisiveté qui te sera encore plus désagréable, puisque selon le commun proverbe, l’oisiveté est la mère de tous les vices. Il est vrai, mon Dieu, que dernièrement, sur mon humble requête, j’eus un songe qui me montra que je devais vider mes mains pour entrer au Royaume de Dieu, mais, ô Dieu, je ne sais pas si ç’a été un songe naturel ou quelque autre chose. Toi, Seigneur, à qui rien n’est caché, tu le sus ; c’est pourquoi ne te fâche pas si je parle pour savoir ta volonté, si je dois m’en défaire ou non, car je vois que c’est un obstacle aux progrès de mon Christianisme. C’est pourquoi fais-moi connaître ta volonté ; toutefois à cet égard même, fais tout ce qu’il te plaira ; je m’abandonne à toi avec toutes mes prières, mes soupirs et mes désirs. Ta volonté soit faite, non pas la mienne. » C’était le matin dans le lit, car c’était ordinairement dans le silence de la nuit que j’entendais la voix du Seigneur, et dès qu’ils se faisait le moindre bruit en rue, j’étais troublé dans mes pensées, de sorte que je ne pouvais point l’entendre ; m’étant donc mis dans le silence, j’entendis comme à l’ordinaire ces paroles au-dedans de moi : Qu’as-tu que faire de travailler longtemps, puisque tu as tes revenus ? Car je ne prends point de plaisir en beaucoup de travail, mais en une vie sainte et juste. Sur cela, je soupirai : « Ah ! Dieu, mon Seigneur, comment faut-il que je vive pour vivre saintement et justement ? » J’ouïs derechef : Fais mes commandements et me suis comme j’ai marché devant toi pour être ton modèle. Visite les veuves et orphelins, et donne du secours aux disetteux, aime les ennemis, et fais du bien à ceux qui te maudissent.

Donne-moi donc, o mon Dieu, un cœur obéissant afin que je te puisse imiter en tout et te servir en sainteté et en justice selon ton bon plaisir ici dans le temps, et t’en louer et glorifier dans l’éternité, amen !

Le 9 octobre, j’avais soupé chez M. Simmer où j’avais ouï un entretien, ou plutôt une dispute, entre M. Ambroise Wirth et M. Kulmich, contre N. au sujet de la parole de l’âme et du Royaume de Dieu, chacun ayant son sentiment où il persistait ; je fus en peine quel avait le droit de son côté, quoique j’eusse toujours été ferme dans mon sentiment durant leur dispute, savoir que Jésus Christ est la parole vivante de Dieu et le Saint Esprit la vertu de Dieu ; cependant, comme M. Wirth et M. Kulmich soutenaient à toute force que Christ avait mis son efficace dans la parole écrite, je fus en doute quelle était la véritable parole vivante efficace et demeurante à toujours ; après, cette même nuit, avoir fait ma prière dans la minuit et être entré dans le lit sans pouvoir dormir, cette dispute au sujet de la parole me vint dans la pensée. Je soupirai à mon Jésus, et je le priai qu’il lui plût de me faire connaître quelle est la véritable parole de Dieu vivante et demeurante à toujours, si c’était la parole écrite en lui-même, selon mon opinion ; toutefois selon sa volonté et non pas selon la mienne, et que puisque cela tendait à l’avancement de sa gloire, je lui réitérais ma prière qu’il lui plût, par sa grande charité qu’il porte à tout le genre humain, si toutefois c’était là sa volonté, de me montrer quelle est la véritable parole de Dieu ; sur cela, je ne pus encore rien entendre, ce dont je commençais à m’affliger. Si est-ce que je m’abandonnai à la volonté de mon Dieu. Le jour étant venu, comme je voulais me lever et que j’hésitai un moment, je fus surpris du sommeil, et à peine eus-je fermé les yeux que je vis en vision mon doux Sauveur dans sa stature humaine debout devant mon lit, et il me sembla qu’il me disait : « Vois, je suis la parole. » Dans ce moment je m’éveillai.

J’avais aussi quelques livres de Luther où je lus entre autres choses, touchant le Baptême des petits enfants, qu’il ne l’approuvait pas entièrement, non plus que Philippe Melanchton, qui en l’an 1552, écrivait contre l’Électeur, qui l’avait interrogé touchant le Baptême, que Augustin n’avait pu démontrer le batême des enfants que par la coutume, et que c’était là une question très difficile, comme Luther le savait très bien, etc. Je vois donc avec douleur que la plupart des hommes se reposaient là-dessus, s’imaginant que pourvu que leurs enfants fussent baptisés tout allait bien, et pour eux et pour leurs enfants, sans se donner plus aucune peine pour leur salut. Une nuit, comme je ne pouvais pas dormir, rêvant sur cette matière, je réfléchissais singulièrement sur ce que notre Seigneur enseigne et dit à ces disciples : Allez par tout le monde, leur commandant expressément d’enseigner premièrement et ensuite de baptiser. Or qui oserait entreprendre de démontrer qu’on peut enseigner les petits enfants qui viennent de naître ? On peut les bénir et leur imposer les mains, mais non pas les enseigner. Christ disait : Laissez les petits enfants venir à moi, non pour les baptiser, mais pour les bénir et leur imposer les mains, car à tels est le Royaume de Dieu. Ils l’ont même au dedans d’eux. Je souhaitais donc de savoir le véritable sens et la véritable intention de Christ, et je soupirais si on ne pourrait point trouver de preuve dans l’Écriture qu’il fallût baptiser les enfants ou s’il fallait attendre l’âge de discrétion pour pouvoir les enseigner et ensuite les baptiser. Sur cela, il me sembla naïvement d’entendre qu’on me faisait cette question. À qui est-ce que Jean Baptiste a dit : Je vous baptise d’eau, mais celui qui vient après moi vous baptisera du Saint Esprit et de feu ? Ce n’était point des Enfants naissants, ce qui me fit pousser des louanges à Dieu, et comme je ne pouvais pas dormir, quoique je l’eusse bien souhaité, car il n’était pas encore jour, j’étais toujours plus inquiet de ce que je ne pouvais pas dormir. Enfin je me mis à soupirer, pensant que si je savais que ce fût la volonté de mon Jésus, je me lèverais et j’écrirais ce qui s’était passé pour ne pas l’oublier, comme il m’était malheureusement arrivé d’autres fois. Alors j’ouïs trois fois ces paroles : Oui, oui, oui, fais-le, je le veux.

Dès que je fus levé, il me vint dans la pensée que lorsqu’on amena les petits enfants à Jésus-Christ, il ne les fit point baptiser, mais il mit les mains sur eux et les bénit, et que si c’eût été la coutume de baptiser les enfants, les Apôtres n’auraient pas empêché qu’on les amenât à Jésus, car c’était peu de temps avant sa passion ; à quoi aussi Jésus répondit : Laissez les petits enfants venir à moi et ne les empêchez point. Or tous les pères ont ici leur leçon de quelle manière ils doivent se conduire à l’égard de leurs enfants. Savoir qu’ils doivent les amener à Christ et non pas au monde, ou même tout à fait au diable comme font plusieurs, afin qu’ils apprennent à connaître ce divin Jésus et qu’après cela ils viennent à croire en lui ; lorsqu’ils sont en état de faire eux-mêmes leur confession de foi de bouche, alors seulement les faire baptiser, toutefois par des personnes qui vivent véritablement au Seigneur en eux. Alors ils peuvent être baptisés par Christ, en qui le prêtre est, en même temps qu’ils sont baptisés extérieurement d’eau par le prêtre, et par ce moyen être baptisés du Saint Esprit et de feu, ce qui procède uniquement de Christ, de sorte que ces pauvres vermisseaux, si on en usait avec eux de cette manière, ne seraient pas misérablement offerts au diable. Mais, ô malheur ! Dieu veuille en avoir pitié, les pères aveugles s’imaginent qu’il suffit que leurs enfants soient baptisés d’eau, après quoi ils mènent leurs enfants au diable par l’orgueil et par d’autres vices ; ils leur laissent leur propre volonté ; les pères les plus gens de bien leur donnent un mercenaire ou quelque fille débauchée pour les élever, et quant à eux ils courent après les richesses maudites, appliquant tous leurs soins à leur procurer quelque vocation pour leur entretien et choses semblables, ne pensant, contre le commandement de Christ, qu’à leur procurer le moyen de remplir leur ventre et de revêtir leur corps, afin qu’ils deviennent orgueilleux et robustes, et lascifs pour commettre toutes sortes de péchés, jusques là qu’on ne voit en eux dès leur jeunesse que des petits démons ; d’abord le diable de la colère se fait apercevoir par leurs cris et par leur impatience ; il y en a même qui deviennent si fiers que le mal des enfants ou l’épilepsie, ou peut-être le diable même, vient les saisir, et c’est pour les étrangler sur-le-champ. Ensuite ces pères aveugles ou les servantes viennent à présenter devant un miroir les enfants parés d’une manière mondaine par la tromperie du diable, afin qu’ils se mirent ; le diable de l’amour-propre entre dans leurs cœurs et en prend possession ; en outre ils flattent ces pauvres enfants et y font entrer par force le diable de la gourmandise en les remplissent par excès. Ils y introduisent aussi le diable de la volonté propre par des molles complaisances ; et ce qui est encore plus étonnant, lorsque les enfants sont un peu avancés, s’il leur arrive de faire quelque faute ou de former quelque dessein, on voit bientôt paraître le diable menteur. Combien ne sont-ils pas habiles à tromper leurs parents par des mensonges entièrement controuvés ! Prenez-y garde, je vous prie, vous pauvres pères et mères aveuglés et trompés ! Comment est-ce que l’Esprit de mensonge et l’Esprit de vérité peuvent compatir ensemble ? Comment est-ce que l’Esprit de colère et l’Esprit humble de Christ peuvent se trouver dans un même sujet ? C’est pourquoi il est impossible que celui qui baptise étant destitué du Saint Esprit ou vide de Christ, qui est la parole de Dieu, communique le Saint Esprit par la lettre morte. Si un diable chassait l’autre, comment est-ce que son règne pourrait subsister ? Il y a une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu, et ce Dieu unique est lui-même la parole salutaire dont la parole écrite rend témoignage. C’est lui aussi qui rend témoignage du seul vrai baptême lorsqu’il dit à Jean : Celui sur qui tu verras descendre l’Esprit de Dieu, remarquez-le bien, c’est celui-là qui baptisera du Saint Esprit. Jean était le plus grand qui fut né de femme, et cependant il disait : Je vous baptise d’eau en repentance, et celui qui s’amendera, celui-là sera baptisé du Saint Esprit et de feu par celui qui vient après moi, duquel je ne suis pas digne de délier le soulier en me baissant. Que si encore on prétend de démontrer la foi des enfants parce que le Seigneur Jésus dit : Si quelqu’un scandalise un de ces petits qui croient en moi, etc., saint Mathieu dit que Jésus appela un petit enfant et le mit au milieu d’eux, de sorte qu’il ne fallait pas que ce fût un si petit enfant, mais peut être un enfant d’onze à douze années, comme je l’ai appris du Seigneur après l’en avoir prié, et qui par conséquent était déjà instruit. Outre que des enfants tous petits ne sont pas encore susceptibles de recevoir du scandale. Aussi il fallait que Jésus Christ parlât ici des enfants en l’âge de discrétion.

Le 12 octobre, m’étant éveillé après la minuit, je me faisais de la peine de me lever, étant retenu par la chaleur du lit, outre que je ne me portais pas trop bien. Je craignais de m’attirer quelque maladie si je me levais, de sorte que je me mis à prier dans le lit, disant : « Mon Seigneur Jésus, n’est-ce pas la même chose que je me lève ou que je prie dévotement étant tranquille dans mon lit ? » J’ouïs sur-le-champ ces paroles : Nullement, je ne trouve point que ce soit la même chose que tu sois couché comme un veau paresseux. Ne suis-je pas demeuré plusieurs nuits en prières pour l’amour de toi ? N’ai-je pas sué des grumeaux de sang dans ma prière sur la montagne des Oliviers ? Ô que je fus prompt à me lever quand j’eus ouï ces paroles !

Le 17, un mien compère nommé I. L. O. étant chez moi se plaignait que ses occupations lui laissaient toujours moins de loisir ; que ci-devant il pouvait se dérober quelques heures pour se délasser, mais maintenant point du tout, tant il était pressé de travailler pour son entretien. Je lui répondis qu’il devait racheter le temps et s’exercer dans la piété. Insensiblement nous tombâmes dans une dispute de paroles, tellement que je fus pour m’échauffer d’un excès de zèle, et je lui dis que puisque nous travaillons beaucoup plus pour les choses temporelles que pour celles de l’Éternité, et que nous ne vivons point comme nous devrions vivre, à peine entre mille il y en aurait un de sauvé ; car Dieu nous a confié nos âmes et celles de nos enfants ; ce sont les biens éternels dont nous devons prendre le soin ici-bas ; c’est pourquoi nous devrions faire notre capital du soin de nos âmes, puisque c’est pour cela que nous avons été créés, et ne regarder le soin de nos corps et de leur entretien que comme l’accessoire ; il ne laissa pas que de persister dans son sentiment et de soutenir que le mien était faux, qu’il ne fallait pas approfondir toute l’Écriture, que c’était le moyen de devenir sot, dont on voyait plusieurs exemples. Et comme je combattis fortement son erreur de sorte que je m’échauffai extraordinairement, il me laissa et nous nous séparâmes sans que j’eusse rien pu gagner sur lui.

Sur cela, me vint le matin du 18, étant encore dans le lit, un scrupule si je n’avais point mal ou trop parlé en disant, comme il m’arrivait de le dire souvent que de mille à peine un seul mourrait heureux si nous ne changions de vie. C’est pourquoi je me tournai vers Dieu, le suppliant de me montrer si c’était son bon plaisir, si je ferais bien ou mal d’avancer encore ces choses, ou si je ne devais pas plutôt me taire ? Ou si peut-être je n’étais point dans l’erreur à cet égard ? Pour cet effet, je lui dis : « Ha ! mon Dieu, mon bon Père ! Je m’abandonne à ta volonté, fais ce qu’il te plaira. Enseigne-moi par ton Esprit, je veux bien recevoir l’instruction et la correction, conduis-moi et me dirige selon ta volonté. Toi, mon doux Jésus, parle toi-même, je veux écouter ta voix, quoique je ne sois pas digne de l’entendre une seule fois, combien moins si fréquemment ; si tu veux que je me taise, je garderai le silence ; si tu veux que je parle encore, je parlerai selon ta volonté, sans m’épargner. Fais de moi tout ce qu’il te plaira ; je m’abandonne à toi, je suis à toi, car tu m’as racheté, non point par or ni par argent, mais par ton sang précieux ; c’est pourquoi j’abandonne mon âme, comme n’étant plus à moi, mais à toi, ô mon doux Jésus ! Toi, vis en moi et fais que je vive en toi, prends-moi à moi-même et donne-moi à toi ; introduis-moi dans l’essence unique et éternelle d’où tous les autres êtres tirent leur origine ; que ta volonté soit faite, mon divin Jésus ! Veux-tu m’en soigner plus outre, moi indigne, et me faire encore ouïr ta voix ? Ta volonté soit faite, non pas la mienne. Car je m’abandonne à ta volonté avec toutes mes prières, mes supplications, mes soupirs et mes désirs. »

Sur cela, m’étant mis dans le silence, j’ouïs ces paroles en moi : Prends-y garde, je te le dis pour certain, la foi est entièrement éteinte entre les fils des hommes. Je le remerciai et je lui dis : « Ah ! mon doux Jésus, n’y a-t-il donc point de remède ? » Non pas que j’espérais une réponse, car je soupirais seulement ainsi en moi-même ; j’ouïs derechef ces paroles en moi : Pourquoi non ? Mais ils ne veulent pas se laisser conduire par mon Esprit. Je continuai à le remercier et à soupirer si je devais parler plus outre de cette grande défection où à peine un d’entre mille était sauvé. J’ouïs pour la troisième fois la voix du Seigneur disant : Quand l’occasion se présente, tu peux parler, et quand tu auras parlé, tu peux te taire, et tu ne dois point t’emporter à un excès de zèle.

Le 19 octobre, après ma prière de la minuit, il me vint dans l’esprit, étant au lit, comme il m’avait été montré il y avait quelques semaines, que mon Seigneur Jésus n’était encore en moi qu’un petit enfant qui ne pouvait se tenir debout ni marcher, de sorte que je me mis à prier et à soupirer : « Ah ! mon doux Jésus ! fortifie ton essence sainte à mon âme, de telle sorte que je me fortifie chaque jour de plus en plus en toi, et que je croisse en toutes les vertus. » Après que j’eus achevé Notre Père et que je demeurais en silence, j’ouïs ces paroles : Je voudrais bien croire mais j’en suis empêché. Je soupirai derechef disant : « Mon Seigneur Jésus, je ne sais comment je pourrais t’empêcher et t’arrêter. » J’ouïs encore ces mots : Lorsque tu meurs, je meurs avec toi ; lorsque tu vis, je vis avec toi. Je continuai : « Mon doux Jésus ! comment dois-je entendre cela ? » J’ouïs sur-le-champ : Selon l’homme intérieur. Et comme je me tus, ne sachant que dire plus outre, j’ouïs encore : Prends ton plaisir en l’Éternel ; il te donnera les désirs de ton cœur ; combats et lutte contre les mauvaises convoitises ; il a bien fallu que j’aie combattu dans mon corps mortel, ayant été tenté en toutes choses.

Je lisais Tauler avec beaucoup d’assiduité, parce qu’il parle admirablement bien de la parole intérieure ; j’avais une inclination toute particulière pour ses écrits ; je les levais et je les recommandais préférablement à tous les autres. Mais le 20 de ce mois il me fut montré en songe que je commettais en cela une paillardise spirituelle. Et comme je réfléchissais sur mon songe, je fus en effet repris en ma conscience de ce que je l’avais recommandé à d’autres personnes plus que le Nouveau Testament, et je trouvai que c’était là une subtile attaque de Satan. Dieu me fasse connaître de plus en plus sa ruse, et veuille avoir pitié de tous les hommes, en les arrachant de son esclavage ; qu’il abatte sa puissance, sa force, et sa ruse, par lesquelles il aveugle les hommes et les précipite dans la perdition éternelle. Amen, Seigneur Jésus, Amen !

Je n’étais plus éveillé la nuit par des frayeurs ou par des songes fâcheux, comme au commencement, mais je m’éveillais par habitude, ou j’étais même éveillé par mon bien-aimé, de sorte que pendant tout l’été je me levais presque toutes les nuits pour prier. Mais dès que le froid fut venu, je m’en dispensai, et je m’en tins aux trois jours de la semaine comme au commencement.

Le 15 novembre, j’ouïs ces paroles : Ô Lamuel, ô Lamuel ! Ne donne point de fortes boissons aux Rois, mais à ceux qui sont sur le point de périr, afin qu’ils oublient leur misère.

Le 16, j’ouïs un chant mélodieux d’un cœur tout entier composé des voix les plus charmantes :

 

          Réveillez-vous, réveillez-vous ;

          Du sommet le plus haut, la sentinelle crie.

          La voix s’adresse à nous :

          Jérusalem, réveille-toi.

 

Et comme je me levai promptement pour voir qui c’est qui entonnait une symphonie si ravissante à l’entour de mon lit, j’ouïs, étant encore éveillé : Cette heure s’appelle la minuit, et c’était en effet l’heure de minuit, ce qui me parut du tout merveilleux.

Le 19, j’eus un avertissement, avant que d’entrer au lit, que je reculais dans mon Christianisme, car, pensais-je en moi-même : « Tu es beaucoup plus paresseux que tu n’étais à te lever pour ta prière. Depuis quelque temps, tu ne te lèves que trois fois la semaine, et ci-devant c’était presque toutes les nuits ; il ne faut pas en demeurer là, mais il faut que tu te lèves réglement toutes les nuits pour prier derechef ton Dieu pour toi et pour tous les hommes. » Ainsi je pris une ferme résolution de l’exécuter. Je me souvins aussi que je m’étais fait éveiller souvent jusques à trois fois par mon Bien-Aimé avant que me lever ; car comme les nuits étaient froides, il me faisait de la peine de sortir d’un lit chaud ; ainsi je délayais un peu, m’imaginant que je me lèverais dans un moment, mais je me rendormais, et lorsqu’il m’éveillait pour une deuxième fois, il en arrivait de même ; mais la troisième fois, j’étais éveillé un peu plus rudement, et alors j’étais effrayé et je sortais du lit avec précipitation, et je priais, quoiqu’avec des bien faibles mouvements d’amour, parce que cela paraissait dur au vieil Adam.

J’ai reconnu dans la suite que ces délais étaient des subtiles tentations du diable, et lorsque le matin était venu, je me serais volontiers levé, mais la paresse et la chaleur du lit me faisaient aussi souhaiter de rester au lit, et comme j’étais dans ce combat, j’ouïs ces paroles qui furent répétées par trois fois consécutives : Réveille-toi, toi qui dors, et Christ t’éclairera. Après avoir fait ma prière, le jour étant venu, je me levai, et il me tomba inopinément un livre entre les mains qui me convainquit que ma prière n’était du tout point agréable, à moins que je ne voulusse me lever et prier pour l’amour de Dieu, car il est écrit : « L’amour envers la nature divine renferme et accomplit en soi toute la justice qui est agréable à Dieu, et sans cet amour l’humanité ne peut rien accomplir en Dieu pour le salut. » Car toute la justice que l’humanité peut remplir dans son culte sans l’amour de Dieu, il ne la reçoit point dans son essence sainte ou dans sa nature divine. C’est pourquoi il faut que la Cène du Seigneur et toutes les autres parties du culte soient pratiquées et observées par l’amour de la nature divine pour être agréables à Dieu ; de là vient qu’il dit : Toutes les fois que vous ferez ceci, vous devez le faire en mémoire de ma mort et l’annoncer dans votre âme.

Le 6 décembre, il me fut manifesté que je parlais trop librement et avec excès, quoi que ce fût des choses divines, ce qui n’arrivait jamais sans qu’il y eût du péché ; tantôt le prochain était scandalisé, tantôt il était offensé. Tantôt je recherchais ma propre gloire, tantôt à m’attribuer ceci ou cela, pour diminuer la gloire de Dieu, et même souvent je péchais contre Dieu. Après cette répréhension, j’eus une vision d’une balance neuve, toute d’or, qui flottait continuellement devant mon visage, et il me fut fait commandement de peser exactement mes paroles et de parler peu et avec réflexion et attention, seulement autant qu’il était nécessaire pour l’amendement du prochain et pour la gloire de Dieu, et cela encore avec douceur et avec humilité. Il me fut particulièrement recommandé d’observer le silence, et d’en bien user désormais.

Or comme cette étoile brillante dont il a été fait mention ci-dessus s’évanouissait peu à peu et pâlissait de plus en plus, jusques à ce qu’enfin elle cessa tout à fait de paraître, j’ai vu quelques fois après cela dans la prière le diable en la forme d’un Lion noir ou d’un Griffon.

Le 17 décembre, il me prit envie de faire quelques recueils sur divers livres, pour tâcher de convaincre les hommes de leur vie profane, parce que j’avais souvent été en souci pour leur donner quelque secours. Enfin il me vint dans la pensée que puisque ces choses étaient imprimées dans des livres, je ne devais pas le faire, n’en ayant aussi aucun ordre de Dieu, qu’ainsi cela serait peu utile, qu’il valait mieux que je persévérasse dans la prière et à pousser des soupirs en leur faveur jusqu’à ce qu’il plût à Dieu de me rendre digne, moi indigne, d’écrire moi-même quelque chose par son Esprit pour convaincre les hommes de leur état déplorable. Je vois bien présentement que c’était encore une attaque de Satan qui aurait bien voulu me détourner de la Parole vivante pour me jeter dans la lettre. Ainsi je rends grâces à mon Dieu de sa connaissance, qu’il daigne de plus en plus me montrer les pièges de Satan, par lesquels il détourne les savants de Dieu afin qu’ils soient tués quant à l’homme intérieur par la lettre, et qu’ensuite ils ne soient plus en état d’entendre la parole intérieure par laquelle ils auraient la vie éternelle.

Ah ! que le Seigneur notre Dieu est doux ! combien volontiers voudrait-il s’entretenir avec nous par des songes, des visions, des saintes pensées et par l’Esprit de Christ, si seulement nous nous amendions et si nous entrions dans un sérieux renoncement à nous-mêmes pour nous rendre attentifs à sa parole intérieure, qu’il prononce dans nos âmes ! Mais, ô malheur ! la plupart des savants Docteurs, des prédicateurs de cour ne veulent pas seulement le croire, mais ils font passer cela pour hérésie, méprisant ainsi Dieu et sa parole éternelle. Mais quant à la lettre divine écrite par les Prophètes et par les Apôtres, qui témoigne de la Parole éternelle, ils s’élèvent au souverain degré, ils la louent de bouche et de cœur, mais il n’en résulte aucune obéissance, aucune pratique ; au contraire, on s’en sert pour faire fourvoyer tout le monde, en tant qu’on enseigne que nous ne pouvons point faire la volonté de Dieu ; il me semble que c’est comme si un Empereur écrivait à quelques-uns de ses sujets éloignés par ses serviteurs pour leur adresser quelques ordres de faire ou de s’abstenir de certaines choses. Les sujets prendraient ces lettres ou ces ordres et ne pourraient se lasser de les admirer, de les baiser, de les serrer contre leur cœur, publiant partout combien ils en font de cas et combien elles leur sont chères. Ils ne cesseraient d’en parler, d’en faire des beaux discours, et d’en exagérer le contenu et d’en rechercher tout le sens et le but. Mais quant à l’exécution, ils ne s’en mettraient nullement en peine, et chacun ne laisserait pas de faire tout ce à quoi son inclination le porterait. Cela pourrait-il agréer à l’Empereur ? Je ne saurais me le persuader, mais il dirait à ses sujets désobéissants : « Je rejette l’amour et l’honneur que vous faites à ma lettre ; celui qui ne m’aime pas moi-même n’est pas digne de moi, celui qui a mes ordres et mes commandements et qui s’y conforme, c’est celui-là qui m’aime, qui m’honore, qui me sert, qui m’obéit, et qui m’est agréable. »

Mais pour venir à la suite de mon récit, il me fut montré le 18 comment je le devais parler, savoir que Dieu avait créé l’homme au commencement à son Image et formé son cœur pour être le lieu de son repos et son habitation perpétuelle, son Paradis, et son Ciel. Mais parce que l’homme, s’étant laissé tromper par le diable, est tombé dans la désobéissance, son cœur est devenu un enfer, l’habitation de toutes sortes d’esprits immondes et, au lieu de toutes les vertus, ne produit que toutes sortes de vices. Autant donc de vices qu’a l’homme, autant il y a de diables qui habitent dans son cœur. Mais Christ, qui est l’amour et la miséricorde de Dieu, s’étant fait homme par son humilité et par son obéissance jusques à la mort, nous a reconciliés avec Dieu son père par sa justice et rendu derechef nos cœurs une habitation de la Divinité. Il a chassé les diables et introduit derechef toutes les vertus dans les cœurs de ses croyants, il leur a aussi acquis toute la force et l’efficace nécessaires pour chasser par la foi de leurs cœurs tous les vices qui sont tout autant d’esprits immondes, toutefois non parmi les aises et les commodités de la vie, mais par des prières et des supplications assiduelles, par des combats généreux, etc. Toutes les fois donc que l’homme se retire de quelque péché ou qu’il le chasse hors de soi, il reçoit par contre quelque vertu, et lorsque le cœur est purifié peu à peu de toutes sortes de vices et de péchés, et rempli des saintes vertus, alors la Très Sainte Trinité y rentre pour en faire son habitation ; alors le règne de Dieu ou le paradis est derechef manifesté dans le cœur de l’homme ; si donc l’homme se laisse conduire par l’esprit de Dieu, se soumet à sa volonté, et s’il reçoit tout ce qui lui peut arriver, bien et mal, comme venant de sa main avec soumission et sans murmure, persévérant dans cet état jusques à la fin, il sera sauvé et héritera les biens célestes que Jésus-Christ lui a acquis. Mais il y en a bien peu qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, mais un très grand nombre qui se laissent conduire par le diable. Pourquoi cela ? Parce que l’Esprit de Dieu conduit ses enfants à Christ par plusieurs croix, tribulations, souffrances, pauvreté, mépris, en un mot par une voie fort étroite du renoncement pour les introduire dans le séjour de la félicité, ce qui entre mille ne convient pas à un. Mais le diable conduit les siens par la voie large du monde, par le ministère de ses fidèles serviteurs, pour les introduire dans la perdition éternelle d’une manière cachée, subtile et trompeuse.

N.B. Or les Ministres de Satan sont l’aise, la mollesse, la gourmandise, les beuveries, les soucis de cette vie, l’orgueil, l’avarice, l’ambition, la fierté, l’envie, les querelles, les dissentions et disputes, la paresse, la lâcheté, la luxure, la colère, l’amour propre, la volonté propre, l’honneur propre, le désir des louanges, le mépris du prochain, les médisances, les moqueries, les jugements téméraires, la haine, la moquerie, les railleries, les jurements, le mensonge, la fraude, les vains discours, les paroles vilaines, les plaisanteries, le larcin, les mauvaises pensées et convoitises, et autres dont le nombre est infini et dont le démon se sert pour détourner les hommes de Dieu et les attirer à soi dans le feu et dans les tourments éternels.

Prends-y donc bien garde, pauvre homme abusé qui vis dans l’orgueil, dans la colère, dans l’avarice, dans l’impureté, dans ton amour propre, et dans l’amour des créatures, dans quelque autre péché que ce soit. Tu es un esclave du diable, et autant de jours que tu persévères dans quelqu’un de ces péchés, autant de milliers d’années, et encore davantage, faudra-t-il que tu demeures dans les tourments éternels. Ô pauvre misérable ! Prends garde à la voix de Christ en toi qui te Juge, qui t’appelle souvent et te crie dans tes pensées : « Fais pénitence, cesse de pécher, il suffit, et si tu continues, la fin en sera funeste. » Observe bien ces choses, ô homme ! S’il te survient parfois de telles bonnes pensées d’avertissement, ce n’est autre chose que la voix forte et sévère du jugement de Jésus, qui t’accusera et te jugera un jour, si tu ne le suis et si tu ne t’amendes. Si le diable de l’impudicité ou de quelque autre péché pouvait empêcher cette voix, ou s’il lui était possible d’étouffer en soi ses pensées, il ne souffrirait pas que tu en eusses jamais aucune. Ô homme ! si tu as encore cette grande grâce de pouvoir entendre en toi l’appel de Jésus, rends-toi sur-le-champ attentif, jette-toi à genoux à ses pieds, confesse tes péchés énormes, demande-lui sa grâce et son secours, prends une ferme résolution de ne plus pécher et vivre selon la volonté du diable. Aujourd’hui, aujourd’hui, si tu entends la voix du Seigneur, n’endurcis pas plus longtemps ton cœur ; un temps viendra, et il n’est déjà que trop arrivé pour plusieurs, que cette voix de Christ ne se fera plus entendre. Il y a même déjà longtemps qu’il a fait cette plainte : J’ai crié pendant longtemps, mais vous n’avez point ouvert vos oreilles ! Et je leur donne la vie éternelle ; mais il dira bientôt à tous les méchants : « Départez-vous de moi, maudits au feu éternel qui est préparé au diable et à ses anges. »

Ô hommes ! prenez-y bien garde, vous tous qui vous imaginez d’être des bons chrétiens et d’avoir la véritable foi parce que vous avez été baptisés, que vous fréquentez les temples, et entendez volontiers prêcher la Parole, et qu’enfin vous participez de temps en temps au sacrement de la Cène, et qui avec cela êtes forcés d’avouer que vous ne pouvez point mener une vie sainte et juste. Ô mon cher ami ! si tu ne peux pas mener une vie juste, tu es certainement un injuste, et tu seras mis au rang des injustes. Ton baptême d’eau et tes exercices extérieurs ne te serviront de rien ; car il n’y a que le juste qui vive de sa foi, et nullement homme injuste ; il n’y a que celui qui fait justice qui soit juste et qui aura l’entrée dans la vie éternelle. C’est pourquoi, ô homme ! qui que tu sois, si tu as été baptisé d’eau, meurs au péché et à toute injustice, comme tu le dois avoir promis dans ton baptême. Prie ardemment et sans relâche avec des désirs enflammés, jette-toi plusieurs fois le jour à genoux, supplie ton Dieu avec un cœur soumis et abattu, qu’il t’accorde le baptême du Saint Esprit et du feu, lequel Jésus-Christ seul en qualité de Souverain sacrificateur administre. Car sans le baptême de l’Esprit, tu ne pourrais jamais mener une vie sainte et juste, beaucoup moins accomplir la volonté de Dieu.

Une preuve courte, mais très certaine, à laquelle l’homme peut connaître s’il mène une vie qui le puisse rendre heureux ou malheureux après sa mort est d’observer, N.B., ce qui règne et domine en lui, si c’est la vertu ou le péché ; l’homme est un prodigue formé par les mains de la très Sainte Trinité, qui au commencement était véritablement bon, saint, et juste ; mais par sa désobéissance il a perdu tout le bien qui était en lui, et est tombé dans tout ce qu’il y a de plus mauvais. Premièrement, l’homme était le Paradis de Dieu, ou son Royaume, mais depuis sa chute il est devenu un enfer, le Royaume du Diable, ou il règne et domine à présent avec toute la foule de ses esprits malins et de ses furies. Pendant tout le temps que l’homme demeure dans le péché ou dans la désobéissance, le Royaume de Dieu est détruit en lui et le Paradis demeure fermé.

Or l’homme avait reçu son franc arbitre dans la création ; l’Éternel lui proposa la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction, le Ciel et l’Enfer, le salut et la damnation, mais parce que tous les hommes en Adam et avec lui ont choisi la mort, la miséricorde de Dieu s’est émue envers le genre humain, et a envoyé, selon sa promesse, sa vie en chair, par le moyen de la bienheureuse vierge Marie, et par là a établi son habitation en nous, de sorte qu’il est très facile à l’homme d’embrasser la vie et de choisir le bonheur qu’il a perdu et qui lui est derechef acquis et offert, par le moyen duquel il peut faire mourir la mort et détruire l’Enfer et le règne de Satan, pour ériger de nouveau le Royaume de Dieu. Mais ô mon Dieu ! combien peu y en a-t-il qui choisissent cette seule bonne part, savoir le salut de leur âme avec Marie ! Je ne veux pas parler ici des pécheurs grossiers, mais seulement de ces pécheurs subtils et déliés qui s’imaginent d’être dans un état très heureux, quoique l’Esprit habitant en eux de l’orgueilleux Lucifer les ait aveuglés de telle manière qu’ils ont plus de soin d’un habit qui leur fasse honneur, comme le diable et les hommes l’appellent, que du véritable vêtement de leur âme qui est Jésus-Christ ; plus de soin de leur corps que de leur âme ; plus de soin de leurs maisons terrestres que de l’habitation céleste ; en un mot plus de soin des choses temporelles que des biens éternels. Avec tout cela, ils veulent être tous des bons chrétiens, et ils s’imaginent de bien croire et de bien vivre ; lorsqu’on les regarde de près, ils sont tous misérablement abusés, Ecclésiastiques et politiques, grands et petits, riches et pauvres ; chacun tâche de se conformer au monde, dans leurs bâtiments, dans leurs commerces, dans leur manger et boire, dans leurs ameublements et habits et dans toutes ces autres manières ; nul ne cherche le renoncement et le changement de ses sens, la vie pauvre et humble de Christ, et pourtant ils se flattent d’être bienheureux. Nul ne pense à ce commandement du Saint Esprit. Vous qui voulez être des véritables Chrétiens et fidèles, vous ne devez point vous conformer au monde. N’aimez point le monde ni les choses qui sont au monde, car le monde passe et sa convoitise ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement.

En outre, combien y a-t-il de femmes et même d’hommes qui s’imaginent d’avoir la véritable foi et l’amour de Dieu, qui néanmoins, lorsque quelques personnes au-dessus d’eux les touche par quelques paroles injurieuses ou seulement inciviles et grossières, font connaître que le mauvais esprit de Satan est encore habitant en eux, en lui donnant essor par leur bouche et par l’aigreur et les injures qu’ils vomissent ? Quoi, disent-ils, qu’est-ce que celui-là où celle-là pense ? Ne suis-je pas un homme d’honneur et de bonne réputation ? Il n’a que faire de me mépriser et injurier, je suis ceci ; ou là, cette gueuse, qu’est-elle ? Je suis une femme d’honneur, une femme de qualité. Il lui appartient bien de me traiter de cette manière, etc. Mais, ô hommes et femmes qui vous trouvez dans ces dispositions, vous êtes des meurtriers de votre Sauveur, vous demeurez les esclaves du diable aussi longtemps qu’il n’y a point en vous de patience et de support et que vous ne pouvez pas souffrir d’être méprisés. Car la foi et l’amour de Dieu souffre tout, endure tout, et supporte tout. Celui donc qui n’a point l’Esprit souffrant, patient et humble de Christ, celui-là n’est pas à lui. Et si l’homme n’est pas à Christ, il faut qu’il soit au diable.

Si donc l’homme veut être affranchi du grand diable de la colère et de l’orgueil avec tous ses adhérents, qu’il se tourne vers Dieu et qu’il lui demande avec ardeur la douceur et débonnaireté, et la force et vertu de dompter la colère. Si tu pries avec zèle et dévotion et que tu t’abandonnes à la volonté de Dieu, avec toutes tes prières, tes supplications et tes requêtes, tu verras que le diable de la colère et de la vengeance, avec toute l’armée de ses sujets, s’éloignera de plus en plus de toi, et que par contre sa débonnaireté avec sa sœur la patience y entrera.

Il en est de même de l’avarice qui fait que plusieurs ne respirent et ne travaillent qu’à devenir toujours plus riches sans être jamais contents. Chasse de ton cœur le diable de l’avarice avec tout ce qui t’y peut induire, par le moyen des forces et de la vertu que ton Rédempteur t’a acquises. Alors tu recevras le contentement d’Esprit, et tu pourras vivre content même au milieu de la pauvreté et de la disette. Tu peux avoir peu et cependant avoir tout, et tu diras souvent dans ta pauvreté et souffrance corporelle avec exultation : Seigneur ! pourvu que je t’aie, je ne me soucie ni du Ciel ni de la Terre, et quand mon corps et mon âme défaudraient, si est-ce que tu es la consolation de mon cœur et mon partage. Amen au nom de Jésus. Amen.

Environ huit jours avant Noël, je reçus un baiser de mon Amour pour assurance du sien ; et le jour même de Noël j’entendis sur cela au dedans de moi ces paroles : Je suis à toi et tu es à moi, et je veux demeurer éternellement avec toi. Ô Seigneur ! conserve-moi dans ton amour, dans ton humilité, dans ton obéissance ; garde-moi de tout orgueil spirituel et corporel. Amen ! Ô Seigneur, ta volonté soit faite. Amen ! À Dieu seul la Gloire !

Le premier jour de l’an 1706, comme j’étais encore au lit, il me sembla que je m’étais mis à genoux sur mon lit et que je priais ; en même temps, je vis une merveilleuse clarté, et dans cette clarté le petit enfant Jésus environné d’Anges d’une beauté ravissante. Ce spectacle était si admirable que je me trouvais indigne de le contempler ; c’est pourquoi je baissai la vue, y jetant pourtant de temps en temps quelques clins d’œil, d’où je ressentais une telle douceur dans le fond de mon cœur que je ne le saurais exprimer, car celui qui n’a jamais goûté de ces douceurs célestes ne peut pas y ajouter foi.

Le 28 janvier, je me trouvai dans une vision en songe avec deux personnes inconnues dans une chambre étrangère, et comme nous étions assis ensemble à table ayant une chandelle devant nous, la Croix de Christ vint à paraître dans toute sa grandeur. J’y vis Jésus en la forme d’un très aimable enfant de 8 à 9 ans qui descendait du Ciel au-dessus de cette croix, et qui venait droit à moi emportant la tête de Jean Baptiste ; dès que je l’aperçus, je m’estimai indigne que Jésus s’approchât de moi. C’est pourquoi je me levai promptement et je m’avançai au-devant de lui et je reçus de lui la tête, puisqu’il me l’apportait ; je la pendis à mon col sur ma poitrine, ses cheveux étaient comme de la laine d’une merveilleuse blancheur.

Le 12 février, je fus éveillé plusieurs fois pour prier, et comme je tardais à me lever, m’imaginant que c’était encore assez tôt, j’entendis en moi ces paroles : Celui qui sait la volonté et le Conseil de Dieu et qui tarde de l’exécuter fait péché. Sur cela, je poussai des soupirs : « Mon doux Jésus, est-ce donc un péché quand je tarde à me lever pour prier ? » Le Seigneur me répondit : « Oui, pour certain, c’est un péché. »

Le 2 mars, il me fut donné à connaître comme il y avait de certaines espèces de gens qui s’imaginaient certainement d’être des fidèles Chrétiens et qui ne le sont point ; en tant qu’ils regardent à d’autres impies et rebelles, ils se trouvent trompés par le diable, car ils disent ou pensent en eux-mêmes : « Je ne suis point semblable à celui-ci ou à celui-là. Je ne suis point un débauché, je m’applique à mon travail, et lorsque l’heure de récréation est venue ou bien le Dimanche et les jours de Fêtes, après le service divin, je vais passer une heure ou deux par divertissement dans un cabaret où il n’y a que des honnêtes gens pour boire un verre de vin ou une pinte de bière, pour prendre une pipe de tabac et m’entretenir de quelques bons discours. » Ô misère ! Ô pauvreté ! Ô pauvres hommes abusés et aveuglés par le diable ! Quelle sera votre frayeur quand vous vous trouverez trompés par l’esprit qui habite en vous. Il y en a d’autres qui semblent se conduire un peu mieux que les précédents, qui ne vont point au cabaret, mais qui se font une habitude de visiter leurs amis pour avoir quelques agréables entretiens avec eux, et qui s’imaginent qu’il n’y a aucun mal en cela, au contraire que tout cela est bien fait. Malheur aussi à ces pauvres gens ! Ils se trouveront aussi terriblement trompés dans leurs opinions, à la réserve de ceux qui s’assemblent pour s’édifier ensemble dans les choses divines, pour s’exercer dans l’Écriture Sainte, ou pour rendre ensemble leurs actions de grâces à Dieu pour ses bienfaits, le louer, célébrer et glorifier. Il y a encore une autre espèce de gens qui ne sortent jamais le Dimanche et les jours de fêtes que pour aller au temple ; ils s’imaginent qu’en cela ils s’acquittent suffisamment de leur devoir et passent leurs temps à diverses occupations de néant, ou même à lire, prier et autres exercices extérieurs ; mais avec cela ils ne se changent point et continuent dans leurs vieilles habitudes ; ils entendent souvent les sermons, ils lisent, ils prient beaucoup, mais ils pratiquent peu ce qu’ils entendent, et ils lisent s’imaginant qu’il suffit qu’ils aillent tous les quartiers à la Communion, et qu’ils pratiquent ces autres exercices, et qu’ils s’abstiennent des péchés grossiers. Mais hélas ! que ceux-là encore se trouveront trompés ! Si ces trois espèces de gens avaient une véritable foi, un véritable amour de Dieu, et une vraie connaissance de Christ, s’ils avaient une fois bien senti et goûté sa douceur, ils se garderaient bien, hors d’une nécessité urgente, soit d’aller au cabaret, soit chez leurs amis, pour des conversations inutiles ; ils ne se contenteraient pas non plus d’employer leur temps à lire, chanter et prononcer des prières vocales, mais ils se convertiraient des choses passagères aux choses éternelles. Ils chercheraient une autre compagnie pour passer leur temps, savoir la Très Sainte et adorable Trinité. Ils chercheraient à se réjouir avec elle, avec qui ils passeraient leurs temps dans un contentement indicible. Ils entreraient dans le recueillement et dans le silence pour écouter la Parole éternelle au dedans d’eux en s’abandonnant à Dieu, où ils pourraient trouver leur repos. Car il faut que l’homme s’abstienne de toutes ses propres œuvres s’il veut que Dieu opère ou repose dans son âme. Quelles que soient ses méditations, fussent-elles les plus sublimes qui se puissent concevoir, si est-ce qu’il faut une fois qu’il les abandonne et qu’il s’en détache entièrement. C’est pourquoi efforce-toi de t’élever en haut vers ton Dieu, glorifie-le dans ton âme, abandonne-toi entièrement à sa volonté afin qu’il dispose de toi comme il lui plaira, savoir qu’il opère dans ton âme ou qu’il s’y repose, qu’il parle lui-même et qu’il te commande ce que tu dois faire ou omettre. Mais parce qu’au commencement cela est très difficile, nul ne veut entrer dans ce combat, car il faut de la peine et du combat pour chasser les pensées diverses et l’assoupissement. Ô combien peu y a-t-il de personnes qui se livrent seulement pour un moment à leur Dieu, Créateur, Rédempteur, et Conservateur, et unique Docteur avec un tranquille abandon, afin que l’Éternel puisse opérer dans leur âme, s’y reposer, l’enseigner ? C’est pourquoi ils seront aussi privés du repos éternel. Ô temps ! ô temps ! ô temps ! que tu es précieux ! et personne n’y prend garde. Ô pauvres misérables hommes, qui vous laissez tromper et aveugler par le diable, rachetez ce temps précieux. Aujourd’hui, aujourd’hui, si vous entendez la voix du Seigneur, n’endurcissez pas vos cœurs. Mais ayez pitié de vous-mêmes et de vos âmes immortelles ; délivrez-les des tourments éternels. Ô malheur à vous, pauvres âmes !

Le 8 avril, il me fut montré comment tous les hommes seront jugés selon leurs œuvres, comme il est en partie écrit, Math. 25, où il est dit : « Quand le Fils de l’homme sera venu en sa gloire et tous les Saints Anges avec lui, alors il se siéra sur le Trône de sa gloire, et toutes les Nations seront assemblées devant lui, et il les séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs, et il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. » Ô chères âmes, observez bien ces choses. Premièrement tous les orgueilleux, soit dans leurs habits, soit dans leurs bâtiments, dans leurs discours et autres, seront mis au rang des boucs et par conséquent à la main gauche. Quelques-uns disent : « Je ne suis pas orgueilleux, quoique je m’étudie à quelque propreté dans mes habits, dans mon logement, et j’y suis obligé à cause des gens, de mes amis, et de ma condition, pour ne paraître ridicule et passer pour un fol. Mais ô pauvres hommes abusés ! que deviendra le commandement du Saint Esprit : « Ne vous conformez point au présent siècle, mais soyez transformés par le renouvellement de votre entendement, afin que vous éprouviez quelle est la volonté de Dieu bonne, agréable et parfaite. Offrez vos corps en sacrifices Saints, vivants et agréables à Dieu, qui est votre raisonnable service. » Que devient l’obéissance que Dieu exige de nous lorsqu’il nous fait encore ce commandement par son esprit : « Dépouillez le vieil homme quant à la conversation précédente, qui se corrompt par les convoitises qui séduisent, et soyez revêtus du nouvel homme créé selon Dieu en vraie justice et sainteté. » Éphés. 4. Et ailleurs : « Dépouillez le vieil homme avec ses actes, et soyez revêtus des entrailles de miséricorde, de bénignité, d’humilité, de douceur d’esprit patient comme des enfants obéissants. » Col. 3. Et ne vous conformez point à vos convoitises de par ci-devant en votre ignorance, mais, comme celui qui vous a appelés est saint, vous aussi pareillement soyez saints en toute votre conversation, car il est écrit : « Soyez saints, car je suis saint, dit l’Éternel des armées, car si vous invoquez pour père celui qui sans avoir égard à l’apparence des personnes juge selon l’œuvre d’un chacun, conversez en crainte durant le temps de votre séjour temporel, sachant que vous avez été rachetés de votre vaine conversation, qui vous avait été enseignée par vos Pères, non point par or ni par argent, mais par le précieux sang de Christ, comme de l’agneau sans macule et sans tache. » I Pierre 1. Or quiconque est désobéissant à des commandements si précis sous quelque prétexte que ce soit, il est sans contredit du rang des boucs. Un chrétien fidèle se réjouit lorsqu’il s’aperçoit que le monde se moque de lui et qu’il est tenu pour fol pour l’amour de Christ. N.B. C’est là précisément la vraie marque des enfants de Dieu, que le monde les méprise, car s’ils étaient du monde, le monde aimerait ceux qui seraient siens ; mais parce que Christ les a attirés à soi et les a élus du monde, le monde les a en haine et les méprise ; il ne peut se persuader qu’il y ait en eux de la sagesse, parce qu’ils méprisent les choses temporelles. Mais, ô pauvre abusés, ne vaut-il pas mieux passer ici-bas pour fol et savoir dans ta conscience que tu n’es point tel, que d’être un jour forcé de dire avec ceux qui sont introduits parlant de cette manière dans le livre de la sapience, chap. 5 : « Nous insensés, nous insensés, nous avons manqué le droit chemin et la lumière de justice ne nous a jamais éclairés. De quoi nous sert l’orgueil et la fierté, etc. »

Et en deuxième lieu, tous ceux qui sont impatients et qui ne peuvent pas souffrir qu’on médise ; ceux qui murmurent sous la croix et dans les tribulations, aimant mieux leurs aises et commodités. Ceux-là sont aussi du nombre des boucs et seront mis à la gauche, car les brebis sont patientes, elles se laissent conduire par leur berger, sachant que Dieu amène les siens à soi par le chemin étroit de la croix et des tribulations.

En troisième lieu, tous ceux qui s’aiment eux-mêmes ou les créatures ne peuvent point aimer Dieu. « C’est pourquoi ils sont du nombre des boucs qui seront mis à ma gauche, car ils sont désobéissants aux Commandements de Dieu, ne pensant pas qu’ils sont obligés d’aimer Dieu seul de tout leur entendement, et de servir à lui seul, puisque je sers volontiers à ce que j’aime. »

En quatrième lieu, ceux qui mènent une vie déréglée, de sorte qu’ils reconnaissent en eux-mêmes et sont contraints d’avouer qu’ils ne peuvent pas mener une bonne vie, ceux-là sont aussi du nombre des boucs, et seront mis à la main gauche, où ils entendront ces paroles : Départez-vous de moi, maudits, au feu éternel qui est préparé pour le diable et ses anges, car vous n’avez pas fait la volonté de mon Père qui est ma viande.

En cinquième lieu, tous les paillards et impurs, tous ceux qui sont sujets à la colère, ceux qui abondent en leurs propres sens et qui persévèrent sciemment dans quelque péché que ce soit, sont des boucs, qui seront mis à la main gauche. C’est pourquoi, ô malheur ! malheur ! malheur à vous, hommes ! Combien le diable a de chaînes par lesquelles il vous arrache à Dieu et vous tire dans son Royaume, et singulièrement par une fausse charité, par laquelle l’homme se fait quelque idole et pèche grièvement contre le premier commandement. Les uns aiment leur femme, leurs enfants, leurs frères et sœurs, leurs bons amis ; les autres aiment l’or, l’argent, et les richesses. Les autres la bonne chère, le jeu, etc. Les autres les habits propres et somptueux, les appartements magnifiques, les cuisines bien rangées, l’oisiveté, les compagnies divertissantes. D’autres aiment des bêtes, des chevaux, des brebis, des vaches, des oiseaux et, ce qui fait horreur, des chiens et des chats, plus que Dieu. Ils pensent plus souvent à ces bêtes et s’y attachent et y prennent plus de plaisir qu’à Dieu. Certes il y a très peu d’hommes qui ne soient aveuglés par Satan et qui n’en soient possédés et ensorcelés d’une manière spirituelle et qui n’aient pas quelque chose passagère qu’ils aiment plus que Dieu, qui néanmoins est le bien éternel et réel, le Créateur du Ciel et de la Terre.

Ah ! mon cher ami qui lis ceci, examine-toi sérieusement à sonder ton cœur à fond, et tu trouveras ton idole. Plusieurs aiment leur maison de telle manière qu’ils sont toujours en souci comment ils la rendront plus agréable et plus commode. Ils ornent leurs chambres de tapisseries, de riches tableaux, de beaux miroirs, de lits de paresse, de chaises, de rideaux, de tables, etc., le tout d’une manière somptueuse et magnifique, de sorte que tout soit bien proprement assorti, afin que les autres admirent leur savoir-faire mondain et leurs richesses. Le diable souffle dans leur cœur un tel amour par ses choses, qu’ils n’y épargnent aucun argent, quoiqu’ils soient d’ailleurs fort attachés à l’avarice ; quoi qu’il en coûte, il faut que tout soit à la mode. La vieille manière n’est plus d’usage et ne leur fait plus de plaisir. C’est pourquoi ils disent : « Qu’on ôte ce meuble, je suis maintenant le maître, je ne suis plus si fol et si sujet à l’argent que mes prédécesseurs ou comme celui-ci ou l’autre. » Mais écoute, beau Seigneur, es-tu aussi libéral de ton argent envers ton Jésus ou envers les pauvres disetteux? Tu diras peut-être : J’ai déjà fait beaucoup de bien à plusieurs nécessiteux qui me l’ont demandé. Je leur ai donné ceci ou cela, et même jusques à des guldens, des thalers et plus, mais lorsqu’un pauvre revient si souvent, on se lasse et cela chagrine ; tout cela est bien dit selon ta pensée, mais permets que je dise : Lorsqu’un homme se peut résoudre à dépenser mal à propos 100, 1000 ou plus de florins pour satisfaire à ses plaisirs, à son orgueil, luxe, vanité, etc., dont il aurait bien pu se passer, j’ose dire que s’il n’en donne pas autant ou plus avec plaisir et pour l’amour de Christ aux pauvres et disetteux, il commet une grande injustice et ne saurait être mis au rang des fidèles croyants, mais il est du rang des boucs.

Mais j’entends en même temps l’Esprit serpentin qui répond et dit : « Qui veut être si fol que cela ? Ne suis-je pas le maître de mon bien, et où sont les véritables pauvres ? Je ne sais où il les faut chercher. » Mais je réplique que tu n’es point le maître de ton bien, mais c’est le diable qui te détourne par ce moyen de Dieu, et qui est aussi ton maître. Dieu ne t’a point donné tes richesses en propriété pour en faire à ta volonté. Nullement, tu n’en es que l’Économe, et tu auras un compte assez sévère à rendre de l’usage que tu en auras fait. Le grand Dieu veuille avoir pitié de toi et t’éclairer de la lumière de sa grâce, afin que tu te convertisses à sa merveilleuse lumière et que tu sois forcé d’entendre ce juste mais terrible arrêt qui sera prononcé au jour de jugement contre toi et contre tous les injustes par le Roi des Rois : « Allez, maudits, au feu éternel qui est préparé au diable et ses anges. Car j’ai eu faim et vous ne m’avez point donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez point donné à boire ; j’ai été étranger et vous ne m’avez point retiré ; j’ai été nu et vous ne m’avez point vêtu ; j’ai été malade et vous ne m’avez point visité. En vérité je vous dis qu’en tant que vous ne l’avez point fait à l’un de ces petits, vous ne me l’avez point fait aussi. Que celui qui voudra le comprendre le comprenne. »

Ah ! Dieu ! que tu es juste, que tes jugements sont sévères contre les mauvais serviteurs et les mauvaises servantes, tu les punis dans l’étang de tourments. Pour des péchés si courts de ce monde, tu leur infliges des peines éternelles. Ah ! prenez-y bien garde, ô enfants des hommes ! Prenez-le sérieusement à cœur, le temps est si court, la mort si prochaine ; fuis donc les pièges du diable ; les voluptés, les richesses ne peuvent causer qu’une joie d’un moment et cependant pour ces choses tu mets en gage ta pauvre âme entre les mains du diable dans l’Enfer. Là tu seras tourmenté par le chaud et par le froid, et par la faim et par la soif, par des frayeurs, des éclairs et des tonnerres qui néanmoins ne te consumeront point. Réveille-toi donc, ô homme, du sommeil de péché. Ranime-toi, pauvre brebis égarée, hâte-toi d’amender ta vie ; il en est temps, l’Éternité s’approche qui décidera de ton sort ; peut-être ce jour ici sera le dernier de ta vie, et qui sait de quelle mort tu dois mourir ? Ah ! défais-toi des voluptés de ce monde, de son luxe, de sa pompe, de son orgueil, de ses richesses, de ses dignités, et ne les laisse plus régner sur toi. Considère la profonde sécurité où tu es plongé, considère combien les temps sont mauvais, combien le monde est faux et trompeur, considère la fureur de Satan qui se déchaîne. Cesse, pécheur maudit, cesse d’aimer ce monde ; quoi ! faudrait-il que tu fusses en proie pour jamais aux tourments de l’Enfer, où il y a des milliers de bourreaux, de démons et de furies pour te tourmenter ? Où est l’homme assez éloquent pour en décrire les peines et les horreurs ? etc., etc.

Que si, ô homme ! tu ne connais point de pauvre en esprit, si est-ce que tu vois plusieurs pauvres enfants orphelins, ou de qui les pères sont réduits à la pauvreté, de sorte qu’ils demeurent nus, sans aliments, et sans éducation, et finalement réduits à embrasser la vie exécrable des soldats.  Quoique ces pauvres soient méchants, ne faut-il pas avoir égard à l’innocence de leurs enfants pour les secourir, non pas de quelques deniers, de quelques écus, cela ne suffit pas, mais en les revêtant, les alimentant, et leur procurant l’éducation et la crainte de Dieu, en un mot en les faisant instruire en la piété et dans le vrai Christianisme.

Le 4 mai, j’ouïs une voix ou une censure sévère contre les gros hommes ; mais parce que la paresse m’empêcha de me lever du lit et que je fus séduit par la fausse pensée que je pourrais bien m’en ressouvenir pour la mettre par écrit, la plus grande partie a échappé à ma mémoire ; et cette paresse m’a tellement humilié que j’en demandai pardon à Dieu plusieurs fois ce jour-là, lui promettant désormais de me garder de retomber dans cette faute. Car les pièges subtils de Satan se trouvent souvent avec ces dons précieux de la grâce, tellement qu’il est impossible de les apercevoir, jusques à ce que Dieu, par la sagesse, nous les découvre peu à peu. Le Seigneur en soit bénit à jamais ! Amen.

Mais pour rapporter du moins quelque chose de cette voix, il me fût représenté combien ces gros ventres se procuraient de maux, en ce que par leurs richesses, ou par leurs courses et travaux, ou par leurs mensonges et tromperies, ils se mettraient à leur aise pour se farcir et dorloter, par où ils deviennent pesants et lascifs au préjudice de leur propre santé et à leur éternelle perdition. Car premièrement ils font de leur ventre leur Dieu. En deuxième lieu, ils cherchent leur plaisir et contentement dans la bonne chère au lieu qu’ils devaient chercher uniquement leur plaisir en Dieu le donateur de toutes choses. Or, puisqu’ils choisissent leur portion dans cette vie, ils se trouvent misérablement trompés et réduits à une éternelle faim et soif, privés des biens de l’Éternité, à moins qu’encore en cette vie, ils se convertissent et sortent de la voie large de leurs voluptés pour marcher dans la voie étroite du renoncement. Mais en vain on tâche dans la vieillesse de se défaire des habitudes qu’on a contractées depuis ses jeunes ans, comme l’expérience ne le fait que trop connaître. Le diable ne relâche pas si facilement ceux qu’il tient de si longtemps dans ses filets. Un tel gros ventre est aussi hors d’état de plier les genoux pour prier et pour s’acquitter de plusieurs autres devoirs importants.

Le 5 du même mois, m’étant éveillé et voyant que le jour paraissait déjà, je fus effrayé d’avoir négligé ma prière de la minuit ; je me hâtai de me lever du lit, et je me mis à prier. Et lorsque je fus rentré dans le lit, je continuai à prier, à soupirer, à louer Dieu, jusques à ce que je vins à m’écrier : « Parle toi-même à mon âme, Parole vivante. Je veux écouter et y être attentif, toutefois non point selon ma volonté, mais selon la tienne. Ô Seigneur, ta volonté soit faite, non pas la mienne. » Sur cela, je me mis en silence, et je commençais à vouloir m’égayer dans la contemplation de l’adorable et très Sainte Trinité, lorsque j’ouïs cette voix au-dedans de mon âme : Je veux parler et je ne me tairai point ; je veux célébrer les œuvres du Seigneur ; ma louange sera continuellement en ta bouche. Je me mis à dire : « Je te rends grâce, ô Roi de grâce, je te rends grâces, ô Roi de gloire, je te rends grâces, ô Roi triomphant ! Ô mon bon Père ! que je te loue, que je t’aime, que je te célèbre, que je t’honore et que je te magnifie dès maintenant et jusques dans l’Éternité des Éternités ! Ne permets pas que je m’attribue ces choses, mais fais que je reconnaisse que c’est ton Fils Jésus qui les fait par moi. Ô mon doux Jésus, apprends-moi à faire ta volonté, de peur que je ne sois trompé par Satan et que je ne sois privé du salut éternel. Toutefois, je suis persuadé qu’il ne saurait se transformer en ta personne. C’est pourquoi enseigne-moi ce que je dois faire, toutefois non point selon ma volonté mais selon la tienne. » Alors j’ouïs encore ces paroles de mon Jésus : Fais selon ma volonté et selon mes commandements, et tu ne saurais manquer.

Sur cela, je poussai derechef ces soupirs : « Ah ! mon bien-aimé Jésus, l’on dit néanmoins que l’homme ne peut pas vivre sans pécher. » Le Seigneur répondit : Pourquoi non s’il s’applique sérieusement à fuir tout mal ? Ce qui est impossible à l’homme m’est très possible à moi. Je continuai à soupirer : « Ah ! mon Seigneur Jésus, on enseigne pourtant qu’on ne peut pas garder tes commandements parce qu’ils sont trop difficiles. » Il répondit : Mes commandements ne sont point difficiles, ils sont un joug aisé ; mais remarque que c’est lorsque Jésus est avec toi. Je répliquai encore : « Ah ! mon doux Jésus, ta voix est si subtile qu’à peine la peut-on ouïr, ce pourrait être mes propres pensées qui me trompent. » Sur cela, le Seigneur dit : L’homme ne peut rien penser de bon sans moi, beaucoup moins l’accomplir. C’est pourquoi loue ton Dieu de ce qu’il opère en toi de semblables merveilles. Alors je recommençai à louer Dieu, et ce jour-là je fus souvent excité à ce saint exercice, et les louanges coulaient de ma bouche avec tant de rapidité que je ne savais trouver les expressions. C’est pourquoi je ne puis les passer sous silence ; puisque je les écrivis le même jour : « Que Dieu soit loué, aimé, célébré, honoré, magnifié, dès maintenant et d’éternité en éternité, amen ! Saint est Dieu le Père ! Saint est Dieu le Fils ! Saint est Dieu le Saint Esprit ! Saint, Saint, Saint est le Dieu en trois personnes, Ternité adorable d’éternité en éternité, amen ! Mon âme, loue, loue le Seigneur ! Et tout ce qui est en moi bénit son nom Saint, très Saint. Oui, mon âme, loue, loue le Seigneur, et n’oublie pas un de ses bienfaits. Que toutes nations louent le Seigneur, que tous les peuples le célèbrent ; car sa gratuité et sa vérité demeurent sur nous dans toute l’éternité. Hallelujah, hall, hall, hall, hall, hall, hallelujah. Ô Dieu des merveilles ! le ciel est plein de tes merveilles, la Terre est pleine de tes merveilles, la mer est pleine de tes merveilles. Tout est plein de tes merveilles, l’homme est plein de tes merveilles ! Ô Admirable Jésus ! combien as-tu fait de merveilles ! quelles merveilles ne fais-tu pas encore! Ô admirable Saint Esprit, que tes dons sont merveilleux que tu répands sur les hommes indignes ! Ô adorable et très Sainte Trinité, tu es seule digne de recevoir louanges, honneur, actions de grâces, gloire et bénédictions. À toi est la force, à toi est la puissance, à toi la gloire, à toi la sagesse, à toi l’Empire et la magnificence. Car tu es le Seigneur de tous les Seigneurs, le Roi de tous les Rois, le Dieu de tous dieux d’éternité en éternité. Amen. Alleluiah, All, Alleluiah ! »

Comme j’étais encore au lit et qu’il y avait une heure que le jour paraissait, je commençais à me rendormir et j’ouïs pour conclusion ces paroles : Lève-toi maintenant, car il est bien temps que tu ne demeures plus ainsi couché comme un paresseux.

Le 7 mai au soir, m’étant mis en la présence de Dieu en prières, et étant entré dans un profond silence vide de toutes pensées, j’ouïs ces paroles dans mon âme : Je parlerai et ne me tairai point. « Ah ! Seigneur, dis-je, de quoi veux-tu parler et ne point te taire ? » Il répondit : « Des merveilles. » « Ah ! mon doux Jésus, quelles seront ces merveilles ? » Il répondit : Voici, je fais toute choses nouvelles, un nouveau ciel et une nouvelle terre. Je soupirai encore, disant : « Mon bien-aimé Seigneur Jésus, si telle était ta volonté, je souhaiterais de savoir quand cela arrivera. Toutefois comme il te plaira ; car je suis également content de le savoir ou de l’ignorer ; il me suffit ; pourvu que je t’aie, je ne me soucie ni du Ciel ni de la terre. » Alors j’entendis ces mots : « Dans peu de dizaines d’années. »

Le 8 mai, au matin, j’entendis ces mots : Réveille-toi du sommeil et allume le don qui est en toi. Je dis en soupirant : « Ah ! mon doux Jésus, quel est ce don qui est en moi et que tu m’as donné ? » Il répondit : « Le don de la prière ! »

Le 12 mai, pendant l’éclipse du Soleil, je vis en prières, ayant les yeux fermés, un Soleil tout pâle en sa véritable grandeur, et comme je voulus le considérer attentivement, il s’évanouit, comme il m’arrivait des Étoiles qui m’apparaissait durant la prière pendant plus d’une année ; quand je voulais la considérer, elle disparaissait ; et je perdais l’attention ; mais si je restais dans la véritable attention devant Dieu, sans que je me sois laissé empêcher par l’étoile, elle restait ; quelque peu de fois, j’ai vu trois Étoiles à la fois, comme il en a été fait mention ; comme je racontai ceci ici à M. N., elle m’avoua que cela lui était arrivé très souvent d’avoir vu une étoile brillante dans sa prière, mais qu’elle ne l’avait jamais déclaré.

La Pentecôte étant prochaine, je soupirais et je priais ardemment pour obtenir le Saint Esprit, qu’il plût à Dieu de le répandre aussi sur moi comme il l’avait répandu sur les Apôtres ce jour-là ; toutefois je m’abandonnais toujours à sa volonté. Le 23 mai, jour de la Pentecôte, il arriva que je tombai dans une vision en songe. Il me semblait que j’étais en rase campagne et que je voyais dans le Ciel une fleuve fort vaste ; je voyais les nues monter et descendre ; le Saint Esprit flottait sur l’eau en forme d’une grande boule de feu, et se jouait dessus et dessous l’eau, de sorte que parfois il se cachait dans l’eau, tellement que je ne le voyais plus, mais il sortait bientôt par un autre endroit, ce qui me donnait un grand contentement ; cependant j’attendais avec impatience qu’il descendît vers moi, ce qui arriva comme je le vis sortir hors du fleuve, venant sur moi comme en escute. J’étendis mes deux bras pour l’embrasser avec joie, mais il se posa sur ma main droite ; toutefois il n’y demeura pas longtemps, et il s’éleva pour voler vers d’autres personnes ; cependant je ressentis une joie extrême de la grâce qu’il m’avait faite à moi indigne, et je me réveillai là-dessus. Peut-être que cela marquait mes écrits, quoique ce ne fut qu’une vision en songe.

Tauler, dans son sermon sur le premier dimanche après la Trinité, donne leçon dans la conclusion qu’on doit chaque jour s’exercer dans la méditation de la passion et des souffrances de Christ. En outre, il dit : « En quelque lieu que vous soyez, et quoi que vous fassiez, adressez-vous au Seigneur en ces termes : Ah ! mon doux Seigneur Jésus ! Mon plus tendre amant, mon plus puissant Seigneur et Dieu. Mon plus fidèle Sauveur et Rédempteur ! Où es-tu ? Je te prie, viens à moi, assieds-toi avec moi ou chemine avec moi, accorde-moi ton secours, et ne t’éloigne jamais de moi, etc. » Cette pratique apporterait un grand avantage à l’homme pour l’avancement du salut de son âme.

Dès le 6 juin, je commençai à le pratiquer souvent durant la journée, et la nuit du 8, ayant été éveillé par un fort tonnerre, je me levai du lit et je me jetai sur mes genoux pour prier avec mes enfants, et comme je me fus recouché et que je passai quelque temps à louer, adorer, prier, supplier le Seigneur, et à le remercier de sa passion et de sa mort, le Seigneur me fit sentir à son tour son amour avec une telle effusion qu’il me semblait que je devais me relever et courir à lui. Mais je ne savais où le trouver. M’étant un peu réfléchi, et ayant considéré comment son amour qui est lui-même avait saisi mon cœur, je demeurai couché et je me contentai de cet amour, y prenant tout mon plaisir, comme il m’était déjà arrivé souvent, et je m’endormis. Toutefois, avant cela, je pensai qu’il avait été le bonheur de son cher disciple Jean, qui avait reposé dans son sein, souhaitant ardemment de pouvoir jouir de la même félicité, puisque je portais le même nom. Cela se passait en toute simplicité sans que néanmoins j’osasse me flatter que cela dût m’arriver. Cependant cela arriva. Oh ! avec quelle douceur et ravissement ne me trouvai-je pas, moi indigne, entre les bras de mon amour, qui s’était laissé élever pour moi à l’arbre de la Croix ! Ô fils des hommes, si vous saviez de quelle douceur et de quel ravissement j’ai joui, vous mépriseriez toutes les choses temporelles, et vous n’aspireriez qu’à parvenir à la connaissance de mon Amour ; croyez-moi, ce sont des choses inexprimables que ce que j’ai ressenti pendant un quart d’heure ou une demi-heure. Je fus aussi environné d’un éclat de lumière comme d’un feu qui toutefois était sans chaleur, mais très doux et aimable, de sorte que je pouvais bien dire : « Qu’il est bon d’être ici ! » Cette clarté m’effraya bien un peu, et je me couchai sur ma face, mais je reçus intelligence et sagesse pour louer mon Amour et la très Sainte Trinité avec des Cantiques magnifiques, tels que je n’en avais jamais lu ni ouï de pareils, et qu’il n’en est aussi jamais entré de pareils dans mes pensées et dans mon cœur. Après cela, je vis mon très doux Sauveur, dans sa grandeur naturelle, derrière une longue table, droit vis-à-vis de moi, qui se mit chanter à peu près en ce sens :

 

            Viens, Esprit Saint, Seigneur et Dieu

            Sur les fidèles en tout lieu !

            Viens remplir leurs cœurs de tes grâces.

            Embrasse-les de ton amour

            Afin que nuit et jour

            Ils marchent sur mes traces.

 

Je chantais avec lui, et je chantais d’une manière merveilleuse, mais mon amour chantait incomparablement mieux que moi d’une voix mâle et héroïque. Il passa auprès de moi derrière la table si subitement que je ne m’en aperçus pas. Or j’avais à diverses fois demandé à mon Jésus qu’il lui plût de m’apprendre à prier comme il faut, et avec une ardente dévotion et humilité comme il l’avait enseigné à ses disciples, et d’envoyer dans mon cœur l’esprit de prière qui pria et intercéda pour moi auprès du Père, par des soupirs inexprimables, puisque je ne savais pas prier comme il appartient, car après avoir achevé ma prière, il me semblait que je n’avais encore jamais prié comme il faut, et je ne cessais de soupirer, désirant continuellement de pouvoir prier avec une vraie humilité et dévotion. C’est pourquoi mon doux Jésus me montra alors comment je devais m’y prendre. Il se mit lui-même à genoux pour prier et un autre avec lui de même stature, et habillé comme lui qui se mit à sa droite, et qui représentait peut-être le Saint Esprit, et moi je me jetai sur mes genoux à sa gauche. Ô Fils des hommes qui faites vos prières avec tant de tiédeur, assis ou même souvent étant couchés mollement dans vos lits, combien peu faites-vous de cas de votre Dieu créateur et conservateur ! Ô quelle humilité réelle et profonde ne vis-je pas alors dans ce Fils éternel de Dieu envers son Père ! Ô quelles paroles touchantes et pleines d’humilité n’entendis-je pas jusques là qu’à la fin j’ouïs qu’il disait : « Voilà, mon Père, je suis ton serviteur inutile. » Sur cela, je ne pus plus tenir et je l’interrompis, disant : « Mon très doux Seigneur Jésus, ce n’est pas toi, mais c’est moi. » Après cela, j’aurais bien souhaité de savoir ce beau cantique de louange dont j’avais loué sa Sainteté afin que je puisse la louer souvent ici-bas ; c’est pourquoi je demandai à mon Amour qu’il lui plût de m’en dire un, puisque je l’avais oublié. Sur cela, mon doux Sauveur me répondit qu’ils ne m’étaient pas nécessaires pour le présent. Je me contentai de cette réponse et je me soumis à sa volonté. Or, m’étant éveillé, il me vint dans la pensée que mon Sauveur m’avait voulu montrer par cette vision comment je devais prier et ce que je devais prier. Le Seigneur en soit béni, aimé, loué, célébré et magnifié jusques dans l’Éternité des éternités. Amen ! Alléluiah ! Amen !

Ô vous, fils des hommes, si vous pouviez goûter, voir et entendre combien le Seigneur est bon et avec quel amour il traite ses brebis fidèles, oh ! avec quelle promptitude n’entreriez-vous pas dans le renoncement et dans la transformation de votre entendement comme le dernier avertissement ou la dernière voix de miséricorde, ou plutôt de Dieu même la demande. Pour certain, vous ne chercheriez et n’attacheriez plus aucun plaisir dans les choses terrestres, mais vous chercheriez uniquement à prendre plaisir au Seigneur votre Dieu et vous réjouir en lui. Ô que vous n’auriez garde désormais de farcir vos ventres puants de toutes sortes de viandes et de boissons pour vous engraisser et vous rendre lascifs et incapables de tout bien. Pensez comment vous vous êtes engraissés jusqu’à ce point que vous ne pouvez plus rendre honneur à Dieu à genoux. Pensez quelle idole affreuse et puante vous avez choisie à laquelle vous servez, appliquant tous vos soins à la conserver, savoir votre corps, ou votre ventre. Il n’est point de brute plus vilaine, et quand vous l’auriez farci de toutes les viandes les plus délicieuses et les plus odoriférantes, si est-ce que tout cela le convertit en puanteur la plus insupportable et il n’est point de cadavre plus puant que celui de votre malheureuse idole. On demandera d’où vient cela que la puanteur du cadavre de l’homme est plus insupportable que celle des autres animaux. C’est parce qu’elle a été l’enfer même et l’habitation des esprits impurs, car c’est par les hommes que le diable fait la guerre à Dieu ; c’est pourquoi un tel homme a beaucoup plus de soin de son corps que de son âme, afin qu’il soit entretenu dans la mollesse, dans l’aise et dans toutes sortes de voluptés, et qu’il ne tombe dans aucune incommodité et maladie, ce qui arrive par la tromperie du diable afin que le vieil Adam ne puisse point être mis à mort, mais qu’il conserve sa force pour dominer sur l’homme intérieur. Mais ceux en qui Dieu règne n’ont soin que de leur âme et ne donnent au corps que ce que la nécessité indispensable requiert, sachant bien que lorsque l’âne a trop de fourrage, il va danser sur la glace ; c’est pourquoi ils le lui retranchent là où ils peuvent et en connaissent l’occasion ; ils étouffent et les convoitises et les affections de la chair qui se portent tantôt à une délicatesse tantôt à l’autre, tantôt à un habit ou logement, tantôt à un autre, afin que le corps ne vienne pas à dominer sur l’âme, ou l’homme extérieur ou sur l’intérieur ; en un mot, que le valet ne se rende pas le maître jusqu’à ce que la convoitise soit peu à peu éteinte et que l’âme soit entièrement tournée vers les biens de l’éternité. Ah ! Dieu veuille faire connaître à tous les hommes dans quel triste et déplorable état ils se trouvent, et comment avec cela ils vivent dans une sécurité si profonde, s’imaginant qu’avec cette vie toute extérieure et adonnée à toutes sortes de convoitises, ils brilleront à la fin dans le Ciel. Ô pauvres abusés ! Il faut que vous ravissiez dès cette vie le Royaume de Dieu, que vous fassiez violence à votre ventre, à vos convoitises et désirs charnels. Il faut que le règne du diable soit détruit en vous et que le règne de Dieu y soit érigé ; car faites-y bien attention, le règne de Dieu est au-dedans de vous ; c’est pourquoi examinez au nom de Dieu ce qui règne en vous. Si c’est Satan ou si c’est Dieu, le vice ou la vertu, le péché ou la justice, les désirs des choses terrestres passagères et corruptibles ou le désir des choses éternelles et incorruptibles.

Si vous ne pouvez pas encore vous surmonter en toutes choses, ou si vous ne le désirez pas et que vous soyez convaincus en vous-mêmes que vous ne pouvez vivre sans pécher et qu’en un mot vous ne pouvez pas mener une vie sainte, juste, divine, pure et chaste, etc., oh ! sachez que votre état est très déplorable, et le Seigneur veuille avoir pitié de vous et vous envoyer des croix, des souffrances, des persécutions, des maladies, des tribulations et des peines ici encore dans le temps, afin que vous en puissiez être délivrés dans l’éternité, amen ! Le Seigneur soit aussi loué, célébré et glorifié de ce qu’il m’a donné à connaître ces choses, à moi, chétif et indigne. Amen ! Hallelujah ! Amen !

Le 14 juin, après ma prière, étant entré dans le lit, je ne m’occupais qu’à louer mon Dieu, à lui rendre grâces, et à le célébrer ; enfin je me remis à sa volonté, pour m’endormir, avec ces soupirs : « Ô mon Dieu, si mon corps est endormi, fais que mon âme veille avec toi et s’entretienne avec toi, etc. » Étant endormi, il me survint un songe très merveilleux et fort long qui a tout échappé à ma mémoire, hors ces circonstances ici : il me semblait que je m’étais élevé de terre dans l’air, et que je criais sans cesse : « Saint, saint, saint est Dieu le Père ! Saint, saint, saint est Dieu le Fils ! Saint, saint, saint est Dieu le Saint Esprit ! » Et pendant que je poussais ces cris, je reçus, moi indigne, une douceur incomparable, telle que je ne la saurais représenter. Plus j’apportais d’ardeur à célébrer la Sainteté de Dieu, tant plus je pouvais m’élever vers le Ciel ; mais à mesure que ma ferveur se relâchait, je retombais vers la terre. Ô mon Dieu ! je suis indigne du moindre de tes dons. Qui suis-je ? poudre et cendre ; si est-ce que tu penses à moi ; que si j’ai ressenti une si grande douceur dans une songe passager, quelle joie ne sera pas celle qu’on ressentira dans ton essence Divine et Sainte, d’où découlent toutes choses et toutes les douceurs ? Amen.

Dans ce temps-là, j’apercevais en moi un tel loup dévorant que je ne pouvais assez lui fournir ; il ne cessait de demander toujours davantage, quoique je ne puisse pas le supporter et que toutes les fois que j’avais mangé, je tombais dans un accablement et une paresse qui me rendaient incapable de toutes sortes de bons exercices. Alors je pensai à m’en corriger et à me désaccoutumer de cette intempérance. Je me proposai souvent d’interrompre mon repas ; mais pendant que je mangeais, je m’oubliais ; ensuite je me tourmentais et j’en étais redargué. Or, comme je vis qu’il n’était pas en mon pouvoir de me contenir, je me tournai vers mon Jésus, et je le priai qu’il lui plût de venir à mon secours, puisque je m’étais déjà proposé plusieurs fois de me contenir et de ne pas manger jusques à un entier rassasiement ; mais je n’avais encore jamais pu l’exécuter à moins qu’il ne me donnât sa grâce et la force nécessaire pour cela, afin que je ne demeurasse pas un glouton et que je ne péchasse plus contre la tempérance et la modération. Après donc que j’eus fortement et longtemps insisté là-dessus envers mon amour, il arriva, le 6 d’août, qu’étant à table, ma résolution me tomba dans l’esprit ; dans ce moment, j’ouïs ces paroles dans mon âme : Maintenant, cesse de manger, dont je remerciai mon amour et j’obéis, et je trouvais que je n’avais ni trop ni trop peu mangé.

Après cela, dans mon plus grand appétit, je pensais toujours à cette voix de Christ, et j’eus la force pendant un mois de me contenir et me modérer. Mais ensuite je retombai dans l’oubli, de sorte que je recommençais à manger par excès. Toutefois louange et gloire soit à Dieu, qui me tire et m’instruit malgré mon indignité par sa parole demeurante à toujours, comme un père son enfant ! Ô Seigneur, je suis bien indigne du moindre de tes dons. Ô Seigneur, conserve-moi dans ton amour et dans l’humilité, et préserve-moi de tout orgueil, amen ! Ô Seigneur, aide-moi, et fais que tout réussisse en bien, amen, au nom de Jésus. Amen.

Le 19 de ce mois, il me fut donné de connaître comment l’homme peut savoir s’il mène une bonne ou méchante vie : lorsqu’il vit de telle manière qu’il pourrait découvrir sans honte à tous les hommes tout ce qu’il fait, qu’il dit, et qu’il pense ; mais s’il fait quelque chose qu’il aurait honte de découvrir, il est certainement dans le mal, car il craint plus les hommes que Dieu qui est partout présent. Ce sont là les œuvres des ténèbres et de Satan ; un tel homme vit encore sous le règne de Satan et des ténèbres, et n’a aucune communion avec Dieu et avec son Fils Jésus, dont le sang ne le purifiera point s’il persévère dans ces vieilles habitudes de péché. Car un tel homme cherche sa joie et son contentement dans les ténèbres, dans les choses passagères de la terre, au lieu que c’est Dieu qui est le souverain bien, seul digne d’être aimé et recherché, et que les hommes y mettent toute leur joie et leur contentement et y cherchent leur repos. Mais nous, pauvres misérables abusés et aveuglés par le diable, nous sommes si fols et si aveugles que nous cherchons notre joie et notre plaisir dans les choses terrestres passagères qui ne sont que de l’ordure et du fumier en comparaison des biens éternels dont nous nous privons actuellement pour ces biens périssables. Ne prendrait-on pas pour un fol et un insensé un jeune homme qui, ayant la fille d’un Roi pour épouse, et qui en étant aimé tendrement, chercherait néanmoins son plaisir et son bonheur dans son ordure, et s’en occuperait entièrement, s’appliquant uniquement à en faire un grand amas, quoiqu’il pourrait se contenter de la Princesse elle-même et vivre avec elle dans un parfait contentement ? Comment serait-il possible qu’une telle épouse Royale continue d’aimer un tel infâme insensé qui ne voudrait point changer d’esprit et de conduite ? Tels sont la plupart des hommes trompés par le diable, aimant les choses passagères préférablement à Dieu, et se privant par là de son amour et de sa grâce, quoiqu’avec quelque différence ; l’un s’aime soi-même, sa femme, ses enfants, ses biens, sa charge, sa qualité ; l’autre aime son or et son argent, les compagnies divertissantes, un bon ami et choses semblables ; le troisième aime la bonne chère, les boissons délicieuses, un lit mollet, etc. ; le quatrième aime une belle maison, des jardins, des vergers, des champs, des chevaux, des chiens, des vaches, des bœufs, des chats, des oiseaux, des pigeons, et d’autres animaux ; le cinquième aime quelque autre chose ; leurs pensées, leurs discours sont le plus souvent occupés de ces choses frivoles et passagères, ils en font tout leur plaisir, ils tracassent et tournent à l’entour de ces choses comme les escarbots à l’entour d’un fumier ; ils ne peuvent jamais s’en rassasier, car une âme immortelle ne saurait être rassasiée de ces choses, ni entrer par là dans un solide repos. Comme donc le diable trompe plusieurs hommes par les chiens qu’ils ont toujours auprès d’eux, de même aussi ils trompent plusieurs femmes par des chiens et par des chats.

Ô pauvres hommes aveugles, misérables, esclaves du démon ! changez au nom de Dieu et, pour l’amour de sa miséricorde, changez de sentiment, trompez les liens de Satan, brisez les chaînes des ténèbres, affranchissez-vous de cet amour infâme de vos chiens, de vos chats, et de toutes vos convoitises passagères ; cherchez uniquement votre plaisir et votre joie dans le souverain bien, qui donne et qui excite un généreux courage. Choisissez pour votre partage Dieu seul, pour l’aimer de tout votre cœur, de toute votre âme, et de tout votre entendement. Ayez pitié de vous-mêmes ! Ayez pitié de vos pauvres âmes, dont la perte est irréparable. Ne vaudrait-il pas mieux n’être jamais né que de perdre son âme pour les ordures périssables de la terre ?

Le 25 décembre, jour de Noël, étant en prières à l’heure de midi, ayant les yeux fermés selon ma coutume pour une plus grande attention, il me sembla de voir devant moi la croix de Christ dans sa véritable grandeur, toutefois toute nue. Et lorsque j’ouvrais les yeux pour la considérer, je ne voyais rien ; mais lorsque je continuai à prier en fermant encore les yeux, je revis la croix ayant du côté droit une I en lettre latine et au gauche un T, qui sont les deux premières lettres de mon nom, et lorsque j’ouvris derechef les yeux avec un grand désir de considérer cette croix, je ne vis encore rien. Et comme je continuai à prier, je vis une grille de fer avec 12 ou 16 croisées comme on s’en sert devant les fenêtres.

Le 31, étant retourné au lit après ma prière de la minuit, je goûtais l’amour de mon Jésus, je m’égayais, je m’efforçais de lui témoigner mon amour réciproque, quand j’en fus retourné par le souvenir d’un songe très fâcheux. Et comme j’étais en peine de ce que ce songe signifiait, j’entendis clairement ces paroles en moi : Aimer Jésus vaut mieux que toute la science. J’en fus effrayé, et je m’humiliai devant mon Amour, parce que je reconnus que j’étais trompé par le diable, en tant que je m’étais laissé détourner de mon Amour par un songe de néant ; c’est pourquoi il vaut mieux de ne pas trop s’inquiéter pour des songes ; songes sont songes, ce sont des ombres sans réalité lorsqu’ils n’arrivent pas par l’inspiration divine.

Le 5 janvier 1707, comme je me tournais dans le lit, parce qu’il était temps de me lever pour prier et que le vieil Adam voulait un peu délayer, sortant avec peine de son nid, j’entendis ces paroles dans mon âme : Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, heurtez et il vous sera ouvert. Sur cela, je soupirai : « Ah ! mon Seigneur Jésus, assure-moi de ta promesse et que c’est bien là ta voix par quelque autre passage. » Dans ce même moment, j’entendis : Tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai. Alors je me levai gaiement avec mes enfants pour prier. Dieu soit loué, aimé, célébré, et glorifié, dès maintenant et jusques dans l’éternité. Amen.

Ah ! que le Seigneur notre Dieu est doux, qui ne nous méprise point, nous, pauvres pêcheurs, et qui daigne venir à nous. Ah ! mon Dieu, conserve-moi dans l’humilité et dans la débonnaireté, afin que par ton amour je fasse toujours ta volonté, à laquelle je m’abandonne avec toutes mes prières, mes supplications et mes soupirs. Amen. Ô Seigneur, ta volonté soit faite ! Amen.

La même nuit, il me fut clairement représenté comme le Seigneur Dieu avait délivré les enfants d’Israël de la servitude d’Égypte par signes et miracles, et leur avait donné de grâce le pays de Canaan, mais qu’il fallût qu’ils sortissent actuellement hors d’Égypte, et qu’ils suivissent la colonne de feu et de nuée à travers un désert qui n’était point frayé, avec toutes sortes d’incommodités. Ensuite, qu’ils combattissent et qu’ils fissent tête courageusement à leurs ennemis, qu’ils les chassassent et les exterminassent. Dieu nous a de même délivrés par son Fils de la servitude de l’Enfer du péché, du diable et de la mort éternelle, et il nous a donné le Ciel de pure grâce. Mais il faut aussi que nous sortions actuellement de notre esclavage, que nous suivions notre libérateur par le chemin étroit à travers plusieurs croix et tribulations ; que par plusieurs combats nous chassions de nos cœurs les ennemis de Christ et que nous les mettions à mort, que nous en remportions une pleine victoire et que nous ravissions le Royaume de Dieu avec violence, non point par notre propre force et vertu, mais par la force et vertu que Jésus Christ a méritée et a acquise pour tous les hommes. Car par la connaissance de Christ, il nous est donné toute la force et la vertu nécessaire pour vaincre nos ennemis. Celui donc qui perd courage dans le combat, qui met bas les armes, et veut épargner sa vie plutôt que de combattre vaillamment et courageusement, celui-là périra éternellement. C’est pourquoi je puis bien dire en vérité qu’à peine entre six cent mille s’en trouve-t-il deux aujourd’hui (j’entends des adultes depuis 20 ans au-dessus) qui prennent possession du Royaume des cieux par un sérieux combat, au lieu que nos pauvres petits enfants, que nous croyons nous être ravis par la mort, combattent dans leur maillot et entrent par la mort dans le Royaume et nous laissent dans le désert de ce monde tomber les uns après les autres dans la perdition éternelle, où il n’y a que des gémissements, des pleurs et des grincements de dents, d’éternité en éternité. C’est pourquoi, ô hommes Chrétiens ! entrez sérieusement dans le combat pendant que ce jour est nommé. L’Éternité va bientôt paraître, où vous recevrez votre salaire, tel que vous l’aurez mérité par votre vie lâche et paresseuse. Prenez-y bien garde.

Le 30 de janvier, il me fut clairement montré quelle est la différence entre la loi de l’ancien et du nouveau Testament. L’ancienne Loi fut donnée par Moïse parmi les tonnerres et les éclairs ; elle fut mise par écrit, afin que l’homme pût rappeler dans sa mémoire ce qui avait été auparavant inscrit dans son cœur. Or celui qui cheminerait par elle aurait la vie et la bénédiction ; mais celui qui me mépriserait et qui n’y conformerait pas sa vie serait maudit. Tout homme donc qui se tournait à Dieu par prières et de tout son cœur pour obtenir le secours et l’assistance de son Saint Esprit, Dieu le lui accordait, et lui remettait souvent en mémoire ses commandements, et s’il arrivait que quelqu’un par faiblesse ou par surprise commît quelque péché, et qui ensuite il en eût regret, il n’était pas rejeté pour cela, mais il en recevait quelque châtiment temporel, et ensuite était derechef reçu en grâce. Mais il y en avait très peu qui y prissent garde comme il faut, et s’appliquassent avec crainte et tremblement à vivre selon ses commandements. La Loi du Nouveau Testament s’élève intérieurement dans les cœurs et est rendue vivante par le Saint Esprit, et par cette Loi la volonté du Père est accomplie par l’amour sans beaucoup de peine, toutefois non point sans croix, sans souffrances, sans combats et sans victoire.

Le 1er février, étant retourné au lit après ma prière, le matin à mon réveil le Seigneur me dit : Tiens ferme ce que tu as, afin que nul ne ravisse ta couronne. « Ah ! mon doux Jésus, lui dis-je, qui est-ce qui me ravirait ma couronne ? » Il me répondit : Le diable et les méchants. Sur cela, je m’endormis et je tombai dans une vision fort fâcheuse, et ensuite dans une fort douce. Or, comme j’étais dans un doux repos, il se fit une grande clarté dans ma chambre, et il fut mis sur la terre devant mon lit un tronc de bois, et quelqu’un fut là en forme humaine, qui mit une tête sur le tronc, et la fendit par le milieu de trois coups d’une large hache qu’il avait à la main. Je m’éveillai sur-le-champ et je m’écriai : « Ah ! mon doux Jésus, que veut dire cette vision ? » Il me dit : « Je te montre de quelle mort tu dois me glorifier. » Sur cela, je me remis de bon cœur à sa volonté, disant : « Que tout se fasse selon ta volonté et non selon la mienne. Toi seul tu connais ce qui m’est bon et nécessaire. Amen. Ô Seigneur, ta volonté soit faire ! Amen. » Si cela arrivera, ou si le Seigneur a seulement voulu m’éprouver par là de quelle manière je le recevrais, c’est ce que je ne sais pas ; le Seigneur le sait, sa volonté soit faite, car je me souviens, quelques jours auparavant, j’ouïs plusieurs sois ces paroles : « Dispose de ta maison, car tu t’en vas mourir. » Ces choses arrivaient pour m’attirer à lui et me retirer de mon travail de péché, parce que je n’avais pas obéi à ses avertissements, mais que je pensais tantôt ceci tantôt cela, tantôt que je voulais encore amasser quelque argent, tantôt que je voulais encore achever de travailler les cheveux que j’avais de provision, et qu’après cela je cesserais ce travail et je servirais uniquement à Dieu ; qui sait si je l’aurais encore quitté si Dieu ne m’en avait par retiré par l’affaiblissement de mes membres. Mais, ayant prié le Seigneur et lui ayant représenté comment il avait ajouté 15 années de vie à la prière du Roi Ézéchias, il lui plut aussi de m’exaucer et m’accorder encore quelques années.

Le 19 avril, dans la nuit après divers combats et angoisses, il me fut manifesté quelque chose de la justice imputée, laquelle je n’avais pas encore bien pu comprendre, savoir que, comme Jésus-Christ, par son humiliation, ses souffrances, sa mort, s’abandonnant par l’accomplissement de la volonté de Dieu, a acquis à tout le genre humain une justice universelle et générale, aussi faut-il que dans le petit monde il naisse dans chaque homme et qu’il acquière une justice spéciale par les membres de l’homme, tellement que l’homme s’abandonne avec tout ce qu’il a et qu’il fait, et qu’il mène une vie juste et sainte par l’inhabitation de Christ en lui, par sa vertu et par son esprit. Alors Dieu reçoit l’homme et l’accepte comme s’il avait fait ces choses par ses propres forces. Mais il faut que l’homme demeure dans l’humilité et qu’il ne s’attribue rien du tout. Car c’est une vérité certaine qu’il faut, N.B., que la Justice de la loi soit accomplie en nous et non hors de nous, et que celui-là seul est juste qui fait justice et qui vit justement. Le juste vit de sa foi, mais non pas l’injuste. Comme nous avons appliqué nos membres à l’injustice, nous devons maintenant les appliquer, pour être des instruments de justice, à Dieu, car la grâce de Dieu nous discipline, afin que nous vivions justement, saintement et religieusement en ce monde, et que nous cheminions comme Jésus a cheminé. Si vous savez ces choses, vous êtes bienheureux si vous les faites.

Le 26 du même mois, il me fut donné à connaître comme la parole des Prophètes et des Apôtres, qui est très ferme, rend témoignage à la Parole de Dieu, comme étant la Parole de vie, et n’est qu’un simple témoignage.

Le 2 juin, à la deuxième heure du jour, étant encore au lit, j’ouïs cette voix : « Lève-toi, il en est bien temps. » Alors je commençai à louer Dieu, mais c’était par paresse, pour demeurer encore un peu de temps dans le lit ; alors le Seigneur me dit encore : « Obéissance vaut mieux que sacrifice. » Ô fils des hommes, considérez, je vous prie, combien les pièges et les suggestions du diable sont subtils ; lorsqu’il ne peut pas vous détourner de Dieu par des péchés grossiers, il le fait d’une manière cachée par des subtils assauts. Le Roi Saül ne fut-il pas induit à la désobéissance par le précieux prétexte du service divin, par où il tomba dans la damnation ? Et, comme je le reconnais maintenant, c’est ce qui arrive le plus souvent aux savants Docteurs, Surintendants, Prédicateurs de cours, Professeurs, Conseillers Ecclésiastiques, pour ne rien dire des savants politiques ; à peine entre 600 mille en trouve-t-on un seul.

Le 9 septembre, comme je lisais les souffrances d’Hilaire, comme je faisais souvent, et que je m’arrêtais pour méditer les souffrances de Jésus-Christ même, la parole du Seigneur me fut adressée, disant : « Pourquoi considères-tu mes souffrances qui m’ont été imposées il y a longtemps par les Juifs incrédules ? N’a-t-il pas fallu que le Christ souffrît ces choses selon les Écritures et qu’ainsi il entrât en sa gloire ? Considère plutôt de t’affliger des souffrances que je reçois tous les jours de la part de ceux qui se réclament de mon nom et qui présument d’être des fidèles chrétiens, en ce que chacun, dans son emploi et dans sa condition, crucifie à mort le Fils de Dieu au-dedans de soi, qu’il vit dans l’obéissance au diable et résiste à mon Esprit, ne voulant point se laisser conduire, mais suit l’esprit de ce monde qui domine aujourd’hui de toutes parts dans les enfants de rébellion. » Ô ! mon doux Jésus, je te rends grâces de tes souffrances, de ces plaies, de ton opprobre, que tu reçois chaque jour de ceux qui se nomment chrétiens. Grâces te soient rendues, doux Jésus ! Grâces te soient rendues de ta grande patience et longue attente ! Ah ! doux Jésus, aie pitié des hommes et fais connaître à chacun d’eux comment ils te crucifient et te mettent à mort ; tellement que toi qui es la vie éternelle ne peut pas vivre en eux. Aie pitié, aie pitié d’eux et fais-leur grâce et miséricorde. Ô miséricordieux Jésus ! Ô mon Seigneur et mon Dieu, affranchis-les d’eux-mêmes, du monde, du péché, de la mort et du diable, qui les tient tous captifs et les aveugle de telle sorte qu’ils ne voient point et ne veulent point voir ni ouïr quel est le misérable et déplorable état où ils croupissent. Amen. Ô Seigneur Jésus, dis aussi amen. Ô mon cher Lecteur, examine soigneusement tes actions et tes omissions, ce que tu reçois et que tu rejettes par l’Écriture, et tu trouveras.

Le 18 septembre, comme je faisais ma prière avec mes enfants à genoux devant mon lit, sur les sept heures, et que, selon ma coutume, j’y comprenais tous les hommes, les Pasteurs et les auditeurs, priant qu’il plût à Dieu d’envoyer singulièrement aux Pasteurs et Prédicateurs son Saint Esprit et de leur donner la sapience qui environne continuellement son trône, et qu’il lui plût de les conduire et enseigner de telle manière qu’il pussent une fois faire quelques progrès pour sa gloire, pour l’exaltation de son règne et la destruction de celui de Satan, et qu’il lui plût d’ouvrir le cœur de tous les auditeurs comme il ouvrit celui de Lydie, afin que non seulement ils écoutassent la parole avec dévotion, mais de plus qu’ils la reçussent dans leurs cœurs pour y porter du fruit en patience, j’avais surtout un grand désir de savoir à qui il fallait attribuer la plus grande cause de la grande défection du misérable Christianisme d’aujourd’hui ; toutefois, avec un continuel abandon à la très parfaite volonté de Dieu, m’étant ensuite mis au lit en louant Dieu, le bénissant, le remerciant, et m’exerçant en l’amour de Jésus et dans un humble silence, en attendant ce que la parole intérieure me ferait connaître ; enfin, m’étant entièrement remis à la très sainte volonté de Dieu, je m’endormis, et durant mon sommeil il me fut montré très clairement d’où procèdent la défection et l’horrible corruption du Christianisme ; lorsque je fus éveillé, j’en avais une connaissance si certaine que je l’aurais pu décrire dans un quart d’heure ; mais je tardai par paresse dans la pensée que je l’avais assez bien observée pour en garder le souvenir jusques à ce que le jour fût venu, et lorsque le jour commença à paraître, j’eus bien à me repentir de ne m’être pas levé sur-le-champ pour l’écrire, parce que cela aurait pu être utile pour avancer le règne de Dieu, et pour la destruction de celui de Satan. Car tout fut évanoui, de sorte que je n’en savais plus rien. Ainsi je me hâtai de me lever du lit et je confessai à Dieu mon péché, le priant de me pardonner tous ceux que j’avais commis volontairement ou par ignorance, connus ou cachés pour l’amour des souffrances amères et de la mort de Christ, toutefois je me soumis à sa volonté pour la grâce ou pour la disgrâce, espérant pourtant la grâce. Je m’offris aussi à lui avec tous les miens et tous les hommes. Que s’il voulait me faire l’honneur, à moi indigne, de m’employer comme un instrument en sa main, que j’y étais disposé avec tout ce qui était en moi, esprit, pensées, paroles et œuvres, le tout selon sa sainte et paternelle volonté, afin que sa volonté soit faite et non pas la mienne. Que si cette connaissance tendait à la gloire, il lui plût de me donner son Saint Esprit en sa sapience éternelle, afin que je le pusse écrire, mais si ce n’était pas sa volonté, qu’il ne permît pas que je m’en rappelasse la mémoire. Ainsi je m’abandonnai entièrement à sa volonté.

Lorsque j’eus achevé de prier en esprit, le jour étant avancé, je lus trois petites prières dans le Jardin du paradis pour demander la sagesse et le Saint Esprit, mais lorsque je voulus écrire, je ne pus pas, et je soupirai disant : « Ah ! mon Seigneur et mon Dieu, je suis indigne du moindre de tes dons que j’ai reçus de toi, mon bon Père. » Sur cela, la parole du Seigneur me fut adressée qui me dit : Celui qui fait la volonté de mon Père obtiendra le salut. Amen. Après cela je fus poussé à écrire tout ce qui me venait dans la pensée chaque heure, ou du moins de deux ou trois heures, l’une comme il paraît par le petit Traité à l’État ecclésiastique. Et bien que j’eusse parfois un grand désir d’écrire, il arrivait qu’il ne m’était pas possible d’écrire un seul mot à propos. C’est pourquoi, mon cher lecteur, fais-y des sérieuses réflexions, et n’arrête point tes yeux sur moi, mais regarde à Jésus le chef et le consommateur de toutes choses si tu veux en recevoir de l’utilité. Quant à toi qui vis dans un autre état, je t’ordonne et te recommande, par l’ordre et au nom de J. C., autant que ton salut t’est cher, que tu ne conçoives point de mépris par ta propre volonté pour quelque Ecclésiastique que ce soit, quelque grand pécheur ou chétif qu’il puisse être, que tu ne le juges point ni n’en médises en derrière, quoi qu’il y ait des choses bien fortes contre eux dans ce petit traité ; mais juge-toi toi-même, et pense à bon escient que si les savants sont dans un état si misérable, eux qui enseignent les autres et qui en doivent être les conducteurs et les directeurs, le tien doit être encore bien pire et dans un plus grand danger, comme en effet il n’est que trop vrai que nous avons tous mené et que nous menons encore une vie désespérée et plus que diabolique, car nous sommes tous des larrons et des meurtriers devant Dieu, nous qui lui dérobons son honneur et qui le mettons à mort en nous en étouffant la parole de sa grâce. Chacun vit au diable et le diable en lui. Dieu vous soit en aide et veuille faire connaître ces choses à tous les hommes Juifs, Païens, Turcs et Chrétiens.

Ainsi le 18 septembre de la même année, je fus obligé d’écrire le premier traité à tous les hommes, et singulièrement concernant l’état Ecclésiastique. Dieu veuille y répandre sa bénédiction à ce qu’il puisse servir au plus grand bien de tous les hommes qui le liront pour le salut éternel de leurs âmes. Le 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25 et 26, je fus derechef poussé à continuer d’écrire.

Le 27, comme j’étais obligé encore d’écrire, il me fut montré combien on s’est éloigné des commandements de Dieu, combien les faux Prophètes et les scribes ont négligé et franchi tous ces commandements, tant de l’ancien que du nouveau Testament, enseignant même publiquement qu’on ne peut point observer les dix commandements ; comment ils pèchent aussi publiquement contre le commandement de Christ, comme il paraît par la couverture de leur tête qu’on a aussi représenté dans cet écrit comme un des plus petits commandements et des plus faciles à observer.

En outre, il me fut montré comment, en premier lieu, il n’y a point de charité entre eux, que leur chandelier est éteint, de sorte qu’ils ne peuvent pas faire luire leur lumière devant les hommes. Ils jettent leurs perles devant les pourceaux et, par ce moyen, ils s’amassent des trésors et se font appeler notre Père, notre Maître, tout cela contre le commandement de Christ ; avec cela, ils s’imaginent que tout va bien. Ô quelle horreur ! Ô quelle honte !

 

          Il faut que je m’éveille enfin

          Et que je mette fin

          À ce monde mauvais qui ne tient aucun compte

          De garder Saintement mes Statuts précieux.

          Ils foulent à leurs pieds mes lois les plus aisées,

          Tous, tant les jeunes que vieux,

          A dit l’Éternel des Armées.

 

Or, comme j’employais ordinairement la nuit à écrire ce petit traité, je repris durant le jour un certain ouvrage qui m’occupa pendant 15 jours entiers, sur quoi je négligeai tout à fait mes exercices de piété que j’avais accoutumé de faire avec mes enfants. Le lendemain, ayant à peu près achevé mon ouvrage, comme je me mis à nettoyer quelque coin au derrière de ma maison, je fus tout ce jour-là pensif et en même temps redargué de ce que je me laissais ainsi détourner par tromperie, et que je nettoyais tous les petits coins et toutes les petites taches dans ma maison sans nécessité, pendant que j’avais tant d’ordures à nettoyer en moi et en mes enfants, et que cependant je négligeais tout à fait les pieuses réflexions ; ces pensées m’angoissaient beaucoup, toutefois je m’imaginais que ce n’étaient que mes propre pensées, mais comme je n’osais pas m’en assurer, je commençai la même nuit de les exposer dans mes prières comme suit.

« Ô mon doux Jésus, mon unique Maître et Docteur, aie pitié de moi, aie pitié de moi, et montre-moi dans quel péché je suis encore plongé et enlacé ! Tu sais, ô mon Jésus, que par ta grâce j’ai pris la résolution de ne plus pécher contre toi ! Viens donc à mon secours, et fais que je ne te crucifie plus et que je ne contriste plus ton Esprit en moi, que je ne le chasse plus par quelque péché inconnu ; tu sais aussi que je souhaite de t’être obéissant et d’observer tes commandements ; je suis vraiment indigne de tous tes dons et de toutes tes grâces, je ne suis pas digne aussi que tu entres sous mon toit, que tu t’approches de moi, et que tu me fasses entendre ta voix ; toutefois, je connais ta bonté et ton amour, que tu ne méprises pas le pécheur repentant ; je sais quel est l’amour dont tu m’as aimé, lorsque j’étais encore ton ennemi. C’est pourquoi je te rends grâces de cet amour éternel que tu m’as porté et à tout le genre humain, de tes souffrances amères et de ta mort ; en un mot, de tous les tourments et de toutes les peines que tu as soufferts pour nous, et que tu souffres encore chaque jour de la part de ceux qui se nomment de ton nom. Aie donc pitié, aie pitié de moi et de tous les hommes. Montre-moi, Seigneur, tes voies, enseigne-moi tes sentiers. Enseigne-moi ta vérité et m’y adresse, car tu es mon Dieu, mon Sauveur. Je m’attends tous les jours à ta Parole, et lorsqu’elle sera manifestée, mon cœur s’en réjouira. Parle, Seigneur, ton indigne serviteur écoute ; j’écouterai ce que tu diras dans mon âme ; toutefois, je me soumets à ta volonté avec toutes mes demandes, mes soupirs, mes supplications et mes désirs ; ô Seigneur, que ta volonté soit faite, et que la mienne anéantie, je me jette à tes pieds sacrés, et je m’abandonne, moi, les miens, tous les hommes, et tout ce qui peut être nommé, à tes soins paternels, à ta garde fidèle, à ta puissante protection et à ta conduite gracieuse. Tu es le Seigneur, nous sommes en ta main, dispose de nous comme il te plaira ; fais en nous et par nous en tout temps ta volonté très Sainte, très aimable et parfaite. Fais que nous soyons toujours des instruments de ta grâce et des vaisseaux à ton honneur. Fais que ton nom très Saint soit toujours magnifié dans nos corps et dans nos âmes, soit par la vie, soit par la mort ; au nom de Jésus Christ, amen. »

Je soupirai encore avec Thomas d’Aquin : « Doux Jésus, donne-moi dans ta lumière un cœur toujours courageux et vigilant, qui ne se laisse détourner de toi par aucunes pensées de curiosité. Donne-moi un cœur inébranlable qui n’attire au-dedans de soi aucunes affections ni désirs inutiles. Donne-moi un cœur invincible qu’aucunes tribulations ni souffrances ne puisse abattre. Donne-moi un cœur libre qui n’attire en soi aucune passion violente. Donne-moi un cœur droit qu’aucune opinion erronée ne puisse détourner du droit chemin. Donne-moi aussi un cœur pur dans lequel je puisse te contempler, ô Éternel, comme dans un miroir poli, et jouir de ta présence. Enfin donne-moi un cœur parfait qui puisse être uni à toi, son origine et sa dernière fin, et y demeurer dès à présent, jusques dans l’éternité, amen. Ô Seigneur, ta volonté soit faite, amen. »

Comme le travail me donnait beaucoup d’appétit, je me surchargeais aussi de viande, au-delà de ce que j’en pouvais porter ; c’est pourquoi, me sentant oppressé, je me mis au lit de fort bonne heure. Ce matin à mon réveil, j’ai entendu cette voix en moi : Lève-toi, paresseux. Sur cela, je soupirai disant : « Ah ! mon doux Jésus, que faut-il que je fasse ? » Il me fut répondu : Fais pénitence, lis, loue, glorifie, célèbre et remercie ton Dieu. Mets-toi en silence et prends garde à la Parole, car le Royaume de Dieu n’est point viande ni breuvage, mais paix et joie dans le Saint Esprit. Là donc où il y a du trouble, il n’y a nulle paix, et là où il n’y a point de paix, il n’y a aussi point de joie dans le Saint Esprit.

Cela arriva la nuit du 29 septembre, le 30 à la minuit ; j’ouïs derechef le Seigneur disant : « C’est une chose déplorable que la vie de tous les hommes ; elle passe comme une écume ; ils se procurent beaucoup d’inquiétudes inutiles ; ils amassent sans savoir qui le recueillera ; ils ne veulent rien de mon repos ; mais ils se chargent de mille soins inutiles, chacun dans son emploi et dans son état ; c’est pourquoi ils seront aussi privés du repos éternel, et ils demeureront à jamais dans le trouble. » J’avais aussi ma part à ce reproche, car le diable m’avait entraîné dans un travail inutile dont j’aurais fort bien pu me passer, savoir à plâtrir ou blanchir des murailles.

Le 1er d’octobre, j’entendis derechef la voix du Seigneur : « Aujourd’hui, aujourd’hui, si vous entendez ma voix, n'endurcissez pas vos cœurs ; aujourd’hui est le temps du salut, le temps agréable, le temps du repos ; si quelqu’un cherche le repos là où il se trouve et qu’il y entre, je viendrai aussi au-dedans de lui. Je m’y reposerai ; je souperai avec lui et lui avec moi. Il sentira et goûtera la douceur de ma présence. Il entendra ma voix agréable, et il verra ma face. Bienheureux sont ceux qui sont nets de cœur, car ils verront Dieu ! Ne suis-je pas un Dieu de près ? Je ne suis pas loin de chacun qui marche dans mes commandements et qui m’aime, dit l’Éternel des armées. » Ah ! mon Dieu ! donne-moi un cœur humble et obéissant, afin que je puisse te plaire en toute chose et accomplir ta volonté, amen ! Ô Seigneur ! ta volonté soit faite, amen !

Or cette ruse de Satan qui m’avait engagé à cet inutile ouvrage m’ayant été ainsi découverte, je crus de servir Dieu comme il faut. Mais qu’arriva-t-il ? Le diable se mit encore en jeu et me suggéra de repasser ce petit traité, de le décrire et augmenter ; mais il m’en prit mal, car dès que le traité fut écrit, longtemps après, j’ouïs ce reproche du Seigneur : « Voilà, tu y as mêlé beaucoup du tien, pense à bon escient à le retrancher. » C’est pourquoi je fus obligé d’en retrancher beaucoup dans une autre copie. Et parce que j’ai été extrêmement pressé par mon Seigneur de remettre cet écrit pour l’imprimer, il se pourrait encore qu’il y fût resté quelque peu du mien, mais comme l’original m’a été pris, je ne saurais plus rien trouver dans la copie qui vienne de moi. Ô mon Dieu ! fais-moi désormais connaître toutes les ruses et tous les subtils assauts du diable afin que je ne pèche plus contre toi et que je ne me laisse plus séduire et détourner, amen !

La nuit du 4 octobre, j’écrivis au nom du Seigneur les douze caractères des faux Docteurs et Prédicateurs, et j’entrepris aussi de chercher les douze mêmes caractères dans l’Écriture Sainte et de les y ajouter. Mais jusques ici il ne m’a pas été permis, et je reconnais maintenant que c’était peut-être là aussi une ruse du démon, qui me poussait à vouloir éprouver et faire paraître mon savoir. Étant retourné au lit, après avoir passé quelque temps en louanges, actions de grâces, et en des actes d’amour, je priai le Seigneur, disant : « Ah ! mon Seigneur Jésus ! toi qui es le seul Docteur véritable, donne-moi aussi un enseignement pour moi, comme je me dois conduire. » Sur cela, m’étant mis dans le silence, j’entendis mon Amour qui me dit : Fais bien à Sion, et édifie les murs de Jérusalem. Je soupirai : « Ah ! mon Jésus, comment dois-je entendre cela ? » Le Seigneur me répondit, disant : Fais ce que je te commande, offre le sacrifice de ta justice et le bouveau de tes lèvres.

Comme donc je relisais le même jour ce que j’avais écrit le 5 d’octobre, je fus effrayé de ce que j’avais écrit qu’il n’y avait plus aujourd’hui de mercenaires mais des bêtes féroces et dévorantes ; sur cela, je m’assis et je me tournai de tant de côtés qu’enfin je pris le parti de me mettre au même rang, comme on le peut voir dans l’original, pour mieux pouvoir soutenir la chose ; mais j’en fus aussi châtié par mon Roi, et je fus obligé de le rayer. Et je prouvai alors que le diable me trompait par la crainte des hommes.

Le 14 octobre, durant la nuit après ma prière, le Seigneur me dit : « Aide-moi à bâtir les murailles de Jérusalem ; alors les sacrifices de justice me seront agréables. »  Je soupirai : « Ah ! Seigneur ! comment faut-il que j’édifie ? » Le Seigneur me répondit : Tu dois faire et aussi manifester ce que je t’ai confié. Je dis en soupirant : « À qui ? » Le Seigneur me dit : Au conducteur de l’Église ; il t’écoutera, lorsque je pourrai le convertir. Car plusieurs résistent, de sorte que je ne puis pas les convertir de la manière que je voudrais.

Le 16 octobre, j’ouïs derechef pour la troisième fois : Fais bien à Sion, et édifie les murs de Jérusalem. Alors les sacrifices de ta justice me seront agréables. Je dis en soupirant : « Ah ! Jésus, comment faut-il que j’édifie ? » Il répondit : Achève ce que tu as commencé, je serai avec toi, je t’adresserai et conduirai. Dans ce temps-là, j’ouïs quelques nuits à diverses fois ces paroles : Voilà, je suis ton salut ! Voilà, je suis ton salut ! Sur cela, je tombai un peu dans la sécurité, m’imaginant que j’étais en très bon état, et j’interrompis une semaine le jeûne. Le vendredi étant passé, j’en fus châtié, sur quoi je me mis à prier, avec mes enfants, mon Sauveur, avec beaucoup de zèle qu’il lui plût de m’enseigner comme il avait enseigné ses disciples, et comme je fus rentré dans le lit, j’ouïs ces paroles : Employez-vous, employez-vous à votre salut avec crainte et tremblement, mais ayant vu qu’il n’était pas en mon pouvoir de me conduire moi-même, je me remis entièrement à la volonté de Dieu.

La nuit du samedi 29, je priai avec beaucoup d’ardeur et un désir véhément qu’il plût à mon Seigneur Jésus de m’apprendre comment il fallait faire pour bien observer le sabbat, parce que depuis un an, tous les dimanches, j’étais en peine le soir que je n’eusse pas sanctifié ce jour comme j’aurais dû le faire.

Et après avoir achevé ma prière, je me remis au lit en louant, magnifiant et remerciant mon Dieu de ce qu’il m’avait honoré de sa communication familière, pendant que tant de milliers d’hommes en sont privés et sont dans l’assoupissement, désirant toujours ardemment de savoir comment il fallait célébrer le sabbat. J’ouïs sur cela au-dedans de moi : Lis, lis. Je lui demandai : « Seigneur, que faut-il que je lise ? » Et comme je ne recevais aucune réponse, je roulais dans ma pensée quel livre je devais lire, jusques à ce qu’enfin il me vint dans la pensée que cela n’avait rien été, puisque s’il y avait eu quelque réalité, la voix m’aurait bien indiqué l’endroit que je devais lire. J’avais donc entièrement mis en oubli cette affaire, lorsqu’il arriva une couple d’heures après que je me trouvai dans l’obligation de répondre à une lettre ; je cherchai parmi divers papiers et manuscrits un quartier de papier blanc pour ne pas couper une feuille entière ; alors je rencontrai un petit traité qui n’était point relié et qu’on avait oublié depuis longtemps ; comme je voulus lire le titre, je trouvai Le véritable chemin pour arriver au repos du Sabbat et à la communion d’Esprit avec Dieu. Cela me fit repenser à la voix qui m’avait dit : Lis, lis. Lors donc que je commençai à lire, j’y trouvai ces rimes : « Crains Dieu, renonce à toi-même, meurs d’amour en recherchant. Tu trouveras dans cet Être suprême un tombeau vivant ; et dans la mort tu trouveras ta vie, qui ne te sera point ravie. Meurs donc dès aujourd’hui ; car c’est l’avoir trouvé que d’être mort en lui. Qui cherche Dieu d’un cœur sincère le trouve en soi, et lui n’est plus. C’est là l’heureux échange que doit faire celui qui veut n’être jamais confus. »

Je fus content et satisfait de cela ; il arriva aussi que j’avais entrepris de lire avec mes enfants un livre intitulé Le joyau spirituel, par son tout, pour en faire notre exercice journalier ; j’y trouvai aussi cité l’exemple de Saint Augustin qui dans sa conversion entendit une pareille voix : Prends et lis, prends et lis, sur quoi, ayant pris promptement son livre et l’ayant ouvert, il lut ce qui se présenta le premier devant ses yeux, et en fut converti avec son compagnon Alipias. Le passage était R. 13, 23 : « Non point en gourmandises ni en ivrogneries, non point en couches ni en insolences, non point en querelles ni en envie, mais soyez revêtus du Seigneur J. Christ, et n’ayez point soin de la chair pour accomplir ses convoitises. » Ô malheur, malheur ! malheur à nous ! Qui est-ce qui fait aujourd’hui attention à ce commandement du Saint Esprit ?

Le 21 du même mois, il me fut représenté ce que c’est que cheminer en lumière, savoir lorsque l’homme vit selon les commandements et la volonté de Dieu, qu’il parle et agit de telle manière qu’il n’aurait point de honte que tout le monde le vît et le sût, mais cela ne se peut sans la foi ou sans l’habitation de Christ en nous.

Le 2 novembre, trois heures avant jour, le Seigneur me dit : Lève-toi et écris. Le lendemain à la même heure, cela me fut encore répété, et c’est ce qui est écrit dans La Voix d’avertissement. Cette même nuit, il me fut aussi donné une nouvelle connaissance particulière, laquelle j’entreprendrais inutilement d’écrire, comme on le peut voir dans l’original.

Lors donc que je vis que je devais écrire au nom du Seigneur, je pensai que les gens n’ajouteraient pas beaucoup de foi à mes écrits si je ne publiais l’histoire entière de ma vie. Mais comme je ne voulais pas l’entreprendre de mon propre mouvement, je m’adressai à Dieu s’il voudrait me le permettre. Ce qui me fut accordé, disant : « Tu dois tout écrire et le montrer au monde. » Mais la crainte des hommes me retenait et je demandai encore au Seigneur ce que je devais faire, mais il ne me répondit point. Par là je tombai dans un grand combat avant que d’avoir surmonté la crainte des hommes ; et lorsque j’eus pris ma résolution, il me vint dans la pensée : « Si tu viens à faire le récit de ta vie, les hommes concevront une haute opinion de toi et te porteront de l’honneur, et par là tu pourrais aisément entrer dans un orgueil spirituel et faire une lourde chute. C’est pourquoi il vaut mieux que tu le délaies encore un peu. » Je m’humiliai et je consultai le Seigneur encore une fois, mais je ne reçus encore point de réponse, ce qui me consterna beaucoup et me fit reprendre la résolution d’écrire. Mais il me survint encore d’autres pensées là-dessus. « Si tu le publies par écrit, disais-je en moi-même, on viendra te visiter en foule, et par là tu seras non seulement retardé dans ton christianisme, mais de plus tout ce que tu as reçu de Dieu te sera peut-être entièrement ravi. » Car j’avais presque toujours fait cette expérience : lorsque les gens étaient venus me voir, le plus souvent je tombais dans quelque péché contre Dieu et le prochain ; lors même que je m’étais proposé le plus fortement de ne dire rien de personne que je ne puisse dire s’il était lui-même présent, si est-ce que je ne pouvais pas observer ma résolution, et lorsque j’étais seul, j’en étais redargué par mon Amour. C’est pourquoi je me serais volontiers passé de voir personne, si cela avait été possible. Alors je ne savais plus ce que je devais faire. Une fois, non seulement Dieu m’avait permis de le faire, mais de plus il me l’avait commandé, et cependant il me survenait tant d’obstacles et de pensées embarrassantes là-dessus.

Dans cette perplexité, je pris la Bible et je me mis à lire les trois chapitres de mon vœu, et il se rencontra que la suite de ma lecture était les 10e, 11e, et 12e chap. de Tobie, où je trouvai qu’il est écrit : « Il faut taire le Conseil et les secrets du Roi, mais il faut prêcher et annoncer hautement les œuvres de Dieu. » Je pris ces paroles pour une réponse du Seigneur, et je pris une entière résolution d’écrire l’histoire de ma vie, espérant de lui cette grâce qu’il me retiendrait bien dans l’humilité, pourvu que je me laissasse toujours conduire par lui. Aide-moi donc, mon Dieu, afin que le tout réussisse à ta gloire, à l’avancement de ton règne, et à la destruction de celui de Satan. Je sais que tu exauceras ma prière, toutefois selon ta volonté et ton bon plaisir, amen, au nom de Jésus. Amen.

Ainsi j’ai commencé au nom du Seigneur, le 3 de novembre 1707, d’écrire l’histoire de ma vie. Que s’il s’y est glissé contre mon espérance quelque chose qui soit contraire à l’Écriture Sainte, j’offre de me laisser redresser par quiconque sera véritablement enseigné de Dieu ou du nombre des Saints. Le Seigneur dirige l’œuvre de mes mains. Oui, qu’il lui plaise de diriger l’œuvre de mes mains afin qu’il réussisse à la gloire de son nom. Amen. Ô Seigneur, aide-moi, ô Seigneur, fais que tout réussisse en bien. Amen.

Le 4 durant la nuit après ma prière, il me fut manifesté quelque chose de nouveau et de très merveilleux que je ne voudrais pas échanger contre le monde entier, mais avec cela il me fut dit : « Prends garde que tu ne l’écrivisses. » Par là je remarquai que c’était bien la volonté du Seigneur que j’écrive l’histoire de ma vie.

Le matin du 5, étant seul à la maison, un de mes enfants était au marché, et l’autre dehors du poêle. Après que je me fus offert à Dieu après la prière, et que je me fus abandonné à la volonté de mon Père, le Seigneur me dit : Écoute ! Que serait-ce si la chose en venait jusques là qu’il fallût que tu abandonnasses tout ce que tu as pour l’amour de mon nom, et que tu cherchasses ta croix pour me suivre ? Que ferais-tu ? Sur-le-champ cette réponse me vint dans la pensée, et je dis : « Seigneur pourvu que je l’aie, je ne me soucie ni du ciel ni de la terre. » Ensuite le Seigneur me dit : « Et s’il fallait donner ta vie pour mon nom ? » Je répondis par inspiration : « Seigneur, n’es-tu pas la vie éternelle ? Pourvu seulement que je l’aie, qu’ai-je besoin de la vie temporelle ? Il faut bien que je meure une fois. » Alors j’éprouvai ce qui est dit de l’Esprit de Dieu, qu’il prie et répond pour nous. Après donc que j’eus employé quelque temps à prier de bouche pour louer, célébrer et rendre grâces à Dieu, croyant d’avoir tout bien fait, car je débitai beaucoup de paroles, le Seigneur me dit : Laisse seulement ce babil des lèvres, prie et parle-moi dans ton cœur. Sur cela, je me mis à soupirer, pensant en moi-même si donc je ne devais plus du tout user de la prière vocale et extérieure. Le Seigneur me répondit sur-le-champ : « Oui, tu dois prier, mais lorsque la nécessité le requiert ; car les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité, Dieu est esprit. C’est pourquoi il veut que les siens l’adorent en Esprit. » Alors je me souvins de ce que j’avais lu autrefois dans Tauler touchant la différence de la prière intérieure et extérieure. C’est l’Auteur que j’ai lu avec le plus d’application après la Bible, parce que le Seigneur lui-même me l’avait recommandé au commencement. Il disait que la prière extérieure, en comparaison de l’intérieure, n’est que comme la balle et la paille à l’égard du bon grain.

Dans la suite, comme je me faisais quelque scrupule sur diverses expressions que j’avais employées dans ce que j’ai écrit la nuit du 2 octobre, comme si elles n’étaient pas convenables ou que je ne les eusse pas bien entendues lorsque je les écrivais, il me fut montré sur-le-champ, à moi indigne, qu’il n’y avait rien qui ne fût bien et qu’on ne pût démontrer par l’Écriture. Car je ne pouvais pas souffrir que j’eusse écrit : « Mes chers amis en Jésus Christ », puisque Dieu m’avait manifesté que tous les hommes étaient ses ennemis et cheminaient dans les voies de Satan, quoique par ignorance. De même aussi, j’avais écrit le 6 novembre, entre autres choses : « Aujourd’hui, si tu entends la voix du Seigneur, n’endurcissez pas vos cœurs. » Je croyais aussi que cela n’était pas bien puisqu’il est parlé au commencement à une seule personne et dans la suite à plusieurs. Mais il me fut aussi montré que cela était très bien écrit, et comment il fallait l’entendre, savoir : toi, peuple désobéissant ou monde désobéissant. Je ne pouvais aussi pas souffrir le mot de nous qui est employé ; il me semblait que c’était parler en prince. Il fit cette question si je croyais d’écrire seul ; par là je compris aussi le sens. Ô toi, Dieu des merveilles ! louanges, gloire, honneur et magnificence te soient rendues ! Ah ! mon Dieu ! que ne te puis-je assez louer et magnifier ! Tu es infiniment plus digne de recevoir louange, honneur et gloire que je ne te les puis donner ! C’est pourquoi accepte le vouloir pour le parfaire. Tu es le grand Dieu, l’admirable qui peut élever les petits et abaisser les orgueilleux en un moment. Je te loue, je te célèbre, je te glorifie dès à présent et jusques dans l’éternité des éternités. Amen ! Hall, halleluiah ! Amen !

Le 6 novembre, je commençai l’explication du Notre Père où il est représenté aux hommes comment ils passent leur plus dévot quart d’heure. Le 14 dudit, je l’achevai, et le tout me fut dicté de nuit, avec commandement de l’écrire.

Le 12 du même mois, je fus effrayé à cause de l’alarme du feu qui se donna ; je m’assis et me mis en silence, et après environ un quart d’heure il me vint dans la pensée d’entreprendre quelque chose, ou de continuer l’histoire de ma vie, ou quelque autre travail, et comme j’étais irrésolu à quoi m’appliquer, puisque je n’avais rien à faire de pressant, pour lors le Seigneur me dit trois fois l’un après l’autre : Cesse de travailler toi-même, que Dieu fasse son œuvre en toi. Je me rassis un moment et j’oubliai la voix, de sorte que je pensai encore à entreprendre quelque chose ; mais pendant que je délibérais là-dessus, j’ouïs encore la même voix trois fois l’une après l’autre. Je m’arrêtai encore tout court, et je passai quelques temps en louanges intérieures, et la pensée de faire quelque chose me vint encore. Sur cela, j’ouïs encore la même voix, mais une fois seulement. Alors je remarquai la ruse de Satan et je me souvins que je m’étais proposé de m’abandonner à Dieu dans une entière tranquillité pendant trois heures ce jour-là qui était sabbat, parce que je n’avais encore jamais pu l’exécuter, non pas même demeurer une heure entière dans le silence et l’inaction afin qu’il se reposât aussi en moi ou qu’il y opérât selon son bon plaisir et volonté.

Il arriva aussi, comme j’écrivais sur Notre Père et que j’en étais à la deuxième demande, que j’allais achever, que je fus obligé de m’arrêter tout court, quoique j’eusse bien souhaité d’achever cette demande ; cependant, je ne pus point en venir à bout pour cette fois ; la nuit suivante, m’étant éveillé, je repris mon écrit avec tant de facilité et d’une manière si contente, et je m’y trouvais si bien que j’aurais voulu écrire jusqu’au dernier jour. Dans la suite, comme je commençais la sixième demande et que je voulais la traiter séparément comme j’avais fait les autres, j’en fus aussi empêché et je ne pouvais pas écrire un seul mot, jusques à ce que j’y eusse ajouté la 7me demande. Alors cela coulait merveilleusement, de sorte que je prenais un singulier plaisir à écrire. Et il me fut donné aussi en écrivant de lier la 7me demande à la 6me d’une manière fort ingénieuse, comme il paraît par la pièce, quant à ce que la sapience éternelle me dicta depuis le 16 jusqu’au 22 ; c’est ce qu’on peut voir dans la Voix d’avertissement.

Le 23, j’eus, moi indigne, quelques entretiens avec mon Amour ; je lui fis cette demande : « Ô mon doux Jésus ! montre-moi mes fautes en quoi j’ai pu manquer, ou en quoi je manque encore. Tu sais comment je voudrais de tout mon cœur faire ta volonté, car je ne sais si je vis bien ou mal. » Mon Amour me dit : Oui, fort bien, mais demeure fidèle et je te donnerai la Couronne de vie. Sur cela, je pris hardiesse, je continuai à lui demander : « Ah ! mon doux Jésus, ne veux-tu donc point faire de miracles ou de signes en ce temps-ci dans tes croyants, ou par leur moyen pour convaincre les incrédules ? » Alors le Seigneur me dit : « L’incrédulité est si grande que je ne puis point faire de miracles. » Je dis : « Seigneur, ne voudrais-tu pas secourir cet homme aveugle, N., par moi ou par quelque autre ? » Le Seigneur répondit : « Je ne le puis pas à cause de l’incrédulité. » Je répliquai : « Ah ! mon doux Jésus ! je crois pourtant que tu le peux. » Le Seigneur dit : « Mais lui ne croit point en moi et c’est en lui que l’opération se doit faire. » Je continuai : « Ah ! Seigneur Jésus, ne te courrouce point si je parle encore ; comment en va-t-il avec mes frères, ne veux-tu point leur aider pour leur salut ? » Alors le Seigneur me répondit : « i. a. n. a. d. w. d. s. g. n. » (Ce sont les premières lettres de l’allemand, et comme on ne les a pas su déchiffrer, on ne les a pu traduire.) Je continuai encore à dire : « Mon doux Seigneur Jésus, je voudrais bien savoir si c’était volonté comment il en va du maître d’École qui est à D. en Sachsen, car lorsque j’y étais, je remarquais bien de la connaissance. » Le Seigneur me répondit : « Tout tièdement, il ne saurait être plus tiède. » Je dis encore en soupirant : « Ah ! mon doux Seigneur Jésus, m’est-il permis d’écrire ce que tu viens de me dire ? » Il répondit : « Oui, écris le tout au nom du Seigneur. » Ah ! Seigneur ! conserve-moi dans l’humilité et dans ton amour, que je ne m’élève point, mais que j’exerce la charité envers tous les hommes également, afin que je ne te contriste pas, et que tu ne me chasses pas d’auprès de toi, amen ! Seigneur Jésus, amen ! Aide-moi donc, mon Jésus, à ce que tout réussisse à ton honneur, louange et gloire, à l’avancement de ton règne et à la destruction de celui de Satan ; conserve-moi dans l’humilité et dans la bassesse afin que je ne m’attribue quoi que ce soit de ce que tu fais, et opère en moi tout indigne que j’en suis, mais que je te donne la gloire en toutes choses comme aussi elle appartient à toi seul. Préserve-moi, ô doux Jésus, de tout orgueil corporel et spirituel, et demeure toujours avec moi par ton amour, afin que je puisse cheminer en ton amour, d’éternité en éternité. Amen ! Seigneur Jésus, amen !

Les 25, 27, 28, 29, et 30 novembre, je fus derechef éveillé avec ordre d’écrire, comme on le peut voir dans la Voix d’avertissement ; le vendredi, ayant jeûné et mangé le soir par excès, j’en fus châtié par le Seigneur, et comme il me survint quelque chose qui aurait pu me souiller, j’ouïs : « Ayez soin du corps, mais de telle sorte qu’il ne devienne point lascif. »

On trouvera aussi dans la Voix d’avertissement ce que je fus obligé d’écrire les 4, 5 et 6 décembre, et quant à ce que j’ouïs le 7, il ne m’est pas permis de l’écrire. Et comme j’avais écrit une bonne partie de l’Histoire de ma vie par le commandement du Seigneur, je ne savais quelle préface y mettre, et il me vint dans la pensée de m’adresser à quelque Professeur dans une Académie pour m’en composer une. Mais je pensai ensuite en moi-même : « Comment veux-tu de la Sagesse éternelle et t’adresser à une sagesse passagère et de néant ? » Après cela, il me vint dans l’esprit de l’envoyer à quelqu’un de doué de la vraie sagesse et qui fût homme de bien, et non à aucun sage du monde ; mais sur cela il me vint encore d’autres pensées, où je remarquai la ruse de Satan qui aurait voulu me détourner de mon Amour qui est la Sapience éternelle. C’est pourquoi je le priai de m’aider à faire une préface.

Après avoir prié et m’être abandonné à la volonté de Dieu, le Seigneur me dit : Lève-toi et écris, mon Esprit sera en toi et avec toi. Je fus fort réjoui de cette réponse, je me levai et j’écrivis la préface qui me fut dictée le 9 décembre en la nuit, telle qu’on la peut voir au commencement de l’Histoire de ma vie, jusques à la première période.

Le 15, je fus éveillé environ 7 heures dans la nuit ; je me levai du lit avec mes enfants pour prier et je m’offris à Dieu avec eux. Et m’étant recouché, il me survint un songe très fâcheux qui me causa une véritable angoisse. Car je ne voyais autour de moi que des larrons et des brigands, et lorsque je pensais qu’ils allaient me massacrer, car ils avaient tous des armes meurtrières à la main, cela n’arriva pourtant point. Je les flattais et cependant j’arrachai une arme à l’un d’eux qui s’était approché fort près de moi. Alors le combat commença à bon escient ; en combattant je frappais des pieds, pensant qu’il me viendrait quelque secours d’en bas. Mais, ô douleur, le nombre des brigands se multipliait pour combattre contre moi ; je combattis si vaillamment que je leur échappai à tous ; je m’enfuis en grande hâte, et je m’allai cacher dans un coin de muraille, mais je m’aperçus que c’était la caverne des brigands, où ils se retiraient le plus souvent ; ce fut alors que l’angoisse redoubla, car une partie des brigands se retirèrent dans leur caverne, et il fallut que je les flattasse encore et que je leur offrisse de l’argent pour les obliger à me laisser seulement la vie. Ce songe étant passé, il me survint encore une chose fâcheuse qui me travailla fortement dans le lit. Ensuite vint mon Sauveur, qui voulut me donner son baiser, mais je m’en défendis, comme m’en trouvant indigne ; alors il me pinça la mamelle gauche, et me pressa sur le cœur, pour signe qu’il m’aimait véritablement ; en voilà assez sur ce songe. Il pourrait bien n’avoir été qu’un songe naturel, ou il se pourrait qu’il aurait quelque suite et accomplissement ; la volonté du Seigneur soit faite ; je ne veux nullement m’en inquiéter ; songes sont songes lorsqu’ils ne procèdent pas de Dieu. Comme donc je m’éveillai à onze heures, le Seigneur me dit : La foi établit la Loi et ne la détruit pas. Lève-toi au nom du Seigneur, je veux être avec toi et près de toi.

Sur cela, ce texte me fut expliqué comme il est contenu dans la Voix d’avertissement. Étant donc un peu rentré dans le lit, environ un heure avant le jour pour me réchauffer, je vis en esprit un homme devant moi, et comme je m’imaginais que ce pourrait être Jésus Christ, lequel je connaissais fort bien, j’aurais bien voulu le regarder en face ; mais il se tournait de côté, de sorte que je ne pouvais pas bien le considérer ; j’aperçus cependant qu’il était vêtu d’une peau de loup, et à sa tête un bonnet de matelot aussi environné d’une peau de loup ; alors je fus poussé à lui demander : « Qui es-tu ? » Il me sembla très naïvement comme s’il m’avait répondu : « Je ne suis point le Christ. » Quand j’entendis ceci, je lui dis : « Tu es donc un galiléen ; c’est pourquoi retire-toi d’ici ; j’ai Christ dans mon cœur et dans mon âme. » Dans le moment il disparut. Quelques moments après, il revint et se plaça droit devant moi, mais parce qu’il avait enfoncé son bonnet bien avant sur son visage, je ne pus pas voir ses yeux ; mais quant au bas de son visage, il avait une barbe affreuse et hérissée ; c’est pourquoi je ne voulus pas lui faire l’honneur de le considérer, et je lui dis d’abord : « Qui es-tu ? » Et sur cela il disparut.

Je reconnus alors que je l’avais déjà vu plusieurs fois, mais jamais entièrement, et j’aurais même cru tout à fait que c’était quelque chose de bon ; mais parce qu’il ne se laissait jamais bien voir au visage, j’avais toujours quelque doute si c’était quelque chose qui vaille. Mais s’il revient plus souvent, je ne lui ferai pas l’honneur de le considérer longtemps, par la grâce de Dieu, à qui tout l’honneur appartient. Dans la suite, il s’est présenté quelquefois avec un beau visage, et qui paraissait tout à fait aimable, mais je l’ai pourtant chassé sur-le-champ par l’assistance divine.

La nuit du 17 décembre, le Seigneur m’éveilla par trois fois, disant : Voilà, il y a encore un repos pour le peuple de Dieu. Ô le glorieux repos ! Lève-toi, mon Esprit sera avec toi et en toi, et il t’aidera à écrire ces choses, car il faut qu’elles soient écrites. Alors ce texte me fut expliqué par la Sapience éternelle d’une façon du tout merveilleuse ; j’appris comment le repos du sabbat, ou le total abandon à la volonté de Dieu, était le culte le plus excellent et le plus sublime qu’on lui puisse rendre, de même aussi que nul ne doit négliger ce repos glorieux, comme on le peut lire dans la Voix d’avertissement.

Le 18 du même mois, il me fut représenté comme toute l’Église Chrétienne ressemblait à une vilaine hôtellerie pleine d’ordure où logeaient jour et nuit plusieurs hôtes sales et impurs, dont tous les coins étaient remplis de vilenies, de sorte que j’avais une horreur et un dégoût extrêmes d’y entrer. Alors je fus obligé de m’aider à y introduire un grand chariot de gerbes de blé, à quoi j’employai de bonne foi toutes mes forces, de sorte qu’il manqua d’arriver un malheur, parce que je poussais de mon côté trop fortement le chariot, et les bœufs aussi tiraient inégalement, et les autres poussaient aussi trop fortement le chariot, et les bœufs se mirent de travers, tellement que peu s’en fallut que tout ne renversât. Cependant j’accourus et je l’empoignai par les deux essieux du devant, et je m’aidai à redresser le chariot et afin qu’il ne reculât en arrière en heurtant ; je me servis promptement d’un écot de bois que je mis sous les roues de derrière, mais lorsqu’il fut question de décharger, j’eus bien de la peine, étant venu le dernier et les autres étant déjà ensemble.

Le 19, je fis une demande à mon Seigneur au sujet de madame M. qui m’avait fait ses plaintes du mauvais état de son âme, qu’elle avait été auparavant dans un état beaucoup meilleur, ne sachant ce qui l’avait détournée de l’amour de Dieu, car elle ne pouvait plus comme auparavant avoir accès à lui ; c’est pourquoi elle me pria de lui dire à quoi il tenait. Mais j’en savais autant qu’elle, jusques à ce que je l’eusse demandé à Dieu, disant : « Ô doux Jésus ! si c’est ta volonté, je souhaiterais de savoir pourquoi madame M. ne peut pas avancer dans son christianisme, et ce qui lui fait obstacle ? » Alors le Seigneur me dit : « Elle est trop empressée et trop ardente dans sa conduite ; elle voudrait forcer les choses (savoir en ce qui concerne les actions chrétiennes), ce qui procède de la force de sa propre volonté ; il faut qu’elle entre mieux dans l’abandon, ou bien je ne puis demeurer avec elle. D’ailleurs, je te déclare qu’il y a dans cette femme un grand trouble procédant des soins du ménage, dont il faut qu’elle s’affranchisse, et qu’elle entre dans un tranquille recueillement. Alors je pourrai demeurer avec elle si moins je serai obligé de me retirer. Du reste, elle ne doit plus regarder en arrière à ce qui est passé, comme elle avait accoutumé de faire, mais elle doit tendre à la couronne qui lui est proposée, ne plus penser ou ne faire que peu de cas des choses qui sont passées. Si elle veut me suivre et m’être obéissante, je m’approcherai d’elle et serai son Sauveur et Rédempteur ; non seulement cela, je demeurerai éternellement avec elle et rien ne pourra la séparer de mon amour », a dit le Véritable qui ne peut mentir.

Ensuite je fus poussé à faire encore cette demande pour elle : « Ah ! mon doux Jésus, si telle est ta volonté, je souhaiterais de savoir si elle se conduit bien ou mal dans la distribution de ses aumônes, car il me semble qu’elle ne fait pas bien de donner si largement à des piétistes jeunes et robustes qui pourraient fort bien travailler, et que, par contre, elle est plus serrée envers les pauvres domestiques, de sorte qu’elle n’a pas égard à plus urgente nécessité. » Alors le Seigneur dit : « Elle commet la plus grande injustice du monde. Elle détruit mon règne et augmente celui de Satan, car Satan se sert d’elle pour présenter ses richesses aux miens, pour les séduire par ce moyen ; d’ailleurs elle ne les distribue pas droitement, mais avec une charité partiale envers ceux qui l’aiment, comme les péagers et les pêcheurs. Si désormais elle ne les veut pas mieux distribuer, elle n’a qu’à s’en abstenir. Dis-le-lui tellement qu’elle puisse bien comprendre, autrement je l’abandonnerai, et je commencerai de la haïr, moi qui jusques ici l’ai toujours aimée ; mais si elle continue à me contrister, je changerai ; mon amour est entre ses mains, elle peut l’embrasser ou le laisser ; fais-le-lui connaître, et alors tu auras fait ma volonté, et tu seras un homme qui pourra me servir. »

Comme je lui eus rapporté la réponse divine, elle me dit : « C’est la vérité. » Et sur cela elle se trouva d’abord un peu mieux, mais elle ne pût pas venir jusques là que d’entendre la voix de Christ, quoiqu’elle soupirât ardemment pour l’obtenir. Et comme je demandai encore au Seigneur s’il ne voulait point faire ouïr sa douce voix à cette femme, il répondit : « J’ai mille fois plus désiré de m’entretenir avec elle qu’elle avec moi, mais elle ne m’entend pas à cause de son état inquiet et turbulent, quoique je parle dans son âme. » Lorsque je lui dis ces choses, elle me demanda comment elle pourrait entrer dans le silence pour entendre cette voix ; je lui dis comment je me levais souvent à minuit et je me jetais à genoux devant mon lit, où je priais pour tous les hommes et je m’offrais moi-même à Dieu, afin qu’il se reposât en moi selon son bon plaisir, ou qu’il y opérât et fît entendre sa voix ; que moi, comme un serviteur inutile, je l’écoutais, toutefois après avoir auparavant loué et magnifié le Seigneur, et lorsque j’étais rentré dans le lit, je chassais de mon esprit toutes les pensées étrangères, demeurant recueilli en moi-même, pensant continuellement à mon Dieu, et me donnant bien garde que le diable ne me détournât de Dieu par aucunes pensées, quelques spécieuses qu’elles fussent ; c’est dans ce doux silence que j’entendis la voix du Seigneur dans mon âme comme si elle venait de loin ou elle descendait de quelque haute montagne.

Elle se proposa d’en user de même, mais lorsque je la revis, elle se plaignit que son vieil Adam ne voulait point sortir du lit chaud, que je devais prier pour elle à ce qu’elle pût obtenir la force de le surmonter. Or, la nuit du nouvel an, dans le temps que le guet faisait les souhaits accoutumés, comme je priais à genoux devant mon lit, cette femme me vint dans l’esprit ; alors je dis en peu de paroles, mais en ferme foi et confiance : « Ah ! mon doux Jésus ! si telle est ta volonté, arrache cette femme hors de son lit pour vaquer à la prière. » Quelques jours après, l’étant allé voir sans penser plus à cela, elle me dit d’abord elle-même que j’avais sans doute prié pour elle, car la nuit du nouvel an, à l’heure que le guet faisait les souhaits ordinaires, quelque chose l’avait tirée avec une telle force, qu’elle n’avait pu rester dans le lit et qu’elle fut contrainte de se lever ; et ensuite elle avait prié pendant deux heures et demie à genoux avec un grand contentement et une grande douceur, tellement qu’elle était presque hors d’elle-même, et enfin elle était entrée dans un parfait silence. Je fus saisi d’une juste admiration de la bonté du Seigneur, qui avait exaucé la prière de moi, pauvre misérable.

Le 20 décembre, le Seigneur me dit : « Lève-toi, il faut aujourd’hui que tu rendes témoignage touchant le baptême et la cène. » M’étant assis, il me dit : « Prends la plume. » Et ensuite il me dicta ce qui est contenu dans la Voix d’avertissement sur ce sujet.

Le 21, comme j’aurais souhaité d’ajouter un mot d’apologie à la préface qui m’avait été dictée au sujet des songes chétifs et enfantins que j’ai rapportés dans l’histoire de ma vie, je fus quelque jours à y rêver, sans avoir rien pu ajouter à propos, mais après que j’en eus prié mon amour, il me fut dicté ce qui est contenu après la préface (ci-devant page 5), qui est la parabole du grand Seigneur qui bâtit une maison ; dans laquelle on peut remarquer fort particulièrement le caractère de l’Esprit de Christ. Le Seigneur en soit loué à jamais, amen !

Le 22, étant dans un tranquille silence, j’ouïs en moi ces paroles : « Voilà, tu es mon cher Fils, en qui j’ai mon bon plaisir. » Une autre fois, le Seigneur me dit : « Voilà, je suis ton loyer très grand, je veux te faire devenir grand dans le monde. » J’ai ouï ces paroles très souvent depuis quelque temps en songe, et même toutes les fois que j’entre dans le silence ; on trouve dans l’explication du troisième point comment il faut les entendre. En outre, aujourd’hui à la minuit, il m’a été représenté comme si j’étais devant la porte du Ciel, qui m’était fermée. J’avais un marteau pointu à la main, dont j’heurtai par deux fois, disant : « Seigneur, ouvre-moi. » Mais nul ne m’ouït. Étant éveillé, je dis en soupirant : « Seigneur Jésus ! que signifie cela que la porte du Ciel m’ait été fermée ? » Alors j’ouïs mon Amour qui me répondit : « Heurtez, heurtez, et il vous sera ouvert. » Je fus satisfait de cette réponse, qui m’assura que cela ne signifiait rien de mauvais.

Hier avant midi, comme je m’étais assis une petite demi-heure pour me reposer parce que mes yeux étaient obscurcis à force d’écrire, et qu’aussi j’étais attiré à prendre un peu de repos, j’entendis mon Amour qui me disait continuellement : « Voici, je suis ton loyer très grand, je veux faire de toi un grand homme dans le monde. » Après donc m’être ainsi reposé quelques moments, je voulus me remettre à écrire, mais mon Amour me dit : « Demeure encore en repos, j’ai encore à parler davantage avec toi. » Et comme j’étais en silence, il me dit : « Ne crains point, tu seras mis en prison (u. g. f. z. k. g. f. w.), ne crains point, je suis toujours avec toi. (f. a. n. w. d. r. s. e. s. d. z. s. St. g. g. w. w. u. w. d. r. s. d. d. b. e. n. d. d. r. s. m. V. G. i. d. d. d. r. w.) » Gloire, louange, honneur et magnificence soient à toi, Père, et au Fils, et au Saint Esprit. La vertu divine nous rend victorieux par Jésus Christ, amen !

Il arriva, quand je vins à copier le Traité à l’État Ecclésiastique, que j’y ajoutai une circonstance qui sera insérée ci-après, et qui n’était point dans l’original. Lorsque j’eus commencé de l’écrire, j’en fus bien repris en ma conscience, et je dis en moi-même : « Tu n’y dois rien ajouter du tien, il ne t’appartient pas d’y mêler du tien. » Mais je m’imaginai que ce que j’y ajoutais tendait à la gloire de Dieu, car il s’agissait de la pluralité des femmes, de sorte que cette circonstance était fort à propos, ne sachant pas que cette pensée venait du diable ; c’est pourquoi j’achevais de l’écrire, mais étant rentré dans le lit pour quelques moments après le son des trompettes, parce que j’avais écrit plus de deux heures, m’imaginant que tout cela allait bien, à peine fus-je endormi que je vis devant moi une eau claire sur laquelle nageait un vilain crapaud ou un esprit immonde ; je m’éveillai sur cela, et je me mis en prières disant : « Ah ! mon Seigneur Jésus, je voudrais bien savoir ce que signifie cet esprit immonde qui se traînait sur l’eau. » Le Seigneur me dit : « Qu’as-tu fait ? Tu as écrit du tien propre sans ma permission ? C’est pourquoi je ne serai plus ton très grand loyer. » Alors je confessai mon péché et je me trouvai fort troublé ; je m’écriai : « Ah ! mon doux Seigneur Jésus, je le rayerai volontiers. » Le Seigneur me dit : « Laisse-le, mais ajoutes-y que je t’en ai châtié ; si tu travailles une autre fois de cette manière, mon Esprit ne sera plus avec toi, prends-y bien garde ; c’est à moi seul à te prescrire ce que tu dois écrire, autrement je ne puis demeurer en toi, il faut que je sorte de ta maison et que je t’abandonne. Considère bien ce que tu as fait, et n’entreprends plus un pareil ouvrage. Une autre fois, laisse subsister ce que tu auras écrit par l’impulsion de mon Esprit, alors tu vivras dans la paix que je t’ai donnée pour la vie éternelle, amen. » Ainsi a dit le Véritable qui ne peut mentir.

Ô Seigneur Jésus, donne-moi un cœur vigilant, afin que je ne me laisse plus tromper par le diable pour mêler quelque chose du mien à ta Parole, mais fais-moi la grâce de te demander toujours conseil, pour n’ajouter ni diminuer quoi que ce soit sans ta permission. Ô Seigneur ! sois-moi secourable pour l’amour de ton Nom, amen !

La circonstance que j’avais ajoutée était celle-ci : Dieu m’ayant appelé à l’état de veuvage, je crus qu’il fallait que je me remariasse, mais je fus poussé à m’adresser à Dieu pour le prier que si cela pouvait réussir à sa gloire et à mon salut, il lui plût de m’y aider, à moins qu’il ne lui plût d’y apporter de l’empêchement.

Quelque temps après, il arriva que j’eus une vision en songe. Il se présenta un homme mal vêtu, qui était un bon Ange qui me mena un tour par la ville et me fit passer auprès de l’Église principale ; alors je pensai en moi-même : « Arrête-toi un moment, tu vas apprendre ici ce qui doit arriver de ton mariage, et je dis à cet homme de me mener dedans ; mais il ne le fit point ; un moment après j’insistai encore, mais il ne voulut point. Alors je lui demandai d’un ton un peu fâché si donc je ne devais plus me marier ? Sur cela, il me cria dans l’oreille avec une forte voix : « Ma grâce te suffit, ma vertu s’accomplit dans ton infirmité. » Ce qui m’effraya terriblement ; je m’éveillai et je fus longtemps tout tremblant de mon effroi. Mais je perdis dès lors toute inclination au mariage et Dieu mon Père m’a fiancé avec la Sapience éternelle et élu du monde, comme il me le fit entendre de sa bouche divine le 23 décembre 1707 : « Voilà, je te veux élire du monde, car il faut que tu rendes témoignage de mon amour comme a fait Jean mon disciple bien-aimé ; il faut aussi que tu rendes témoignage à ma vérité avec rigueur, comme Jean Baptiste. C’est pourquoi je ferai ton loyer très grand si tu fais ma volonté. » Ô Seigneur, conserve-moi dans l’humilité et dans ton amour, préserve-moi de tout orgueil corporel et spirituel, de tout amour des créatures et de tout amour-propre, ce dont je te célébrai dès maintenant et dans l’éternité, amen. Ô Jésus, ta volonté soit faite, amen !

J’entendis aussi le Seigneur qui me dit : « Voilà, je ferai que tout sera mis sous la presse. En outre, voici, je suis ton loyer très grand, d. a. e. w. l. d. h. l. ; ne crains point, je suis toujours avec toi. Tu seras mis en prison et g. f. z, K. g. f. w. »

Le 28 dudit, après que j’eus écrit pendant une heure dans l’histoire de ma vie, et que je me reposais un peu, je m’endormis et, durant mon sommeil, ce que j’avais écrit se représenta devant mes yeux tout sali de boue, ne sachant toutefois comment cela pouvait être arrivé. Alors je m’éveillai, et je dis : « Seigneur, que veut dire cela ? » Il me répondit : « Tu salis mes écrits par ta paresse et lâcheté. »

Le 29, j’entendis encore mon Amour qui me disait : « Voici, je veux faire de toi un grand homme », et un moment après : « Voici, je suis ton salut et ton loyer très grand. »

Une autre fois encore : « Voici, tu es mon cher Fils, et moi je suis ton loyer très grand, en qui Jacob aura joie et Israël se réjouira », et encore après cela : « Tu es mon cher fils si tu veux faire ma volonté. »

Le 30, comme j’avais écrit depuis 11 heures jusques au son des trompettes, je fus exhorté à me tenir en repos ; l’ayant fait, il me vint dans la pensée : « Pourquoi brûler la chandelle inutilement ? Continue encore un peu à écrire dans l’histoire de ta vie, ensuite tu éteindras ta chandelle et tu te tiendras coi. » Mais lorsque je voulus me mettre à écrire, mes yeux furent obscurcis, de sorte que je ne pouvais pas bien voir ; je voyais tout vert et jaune. La pensée me revint de me reposer, puisque j’en avais été averti. « Qu’est-ce, ajoutais-je, qu’un peu de chandelle ? Il ne s’agit pas de plus d’un denier, et sur cela je quittai promptement mon écriture et je me tins coi. Alors le Seigneur me dit : « Tu fais très bien de venir vers moi, car j’ai à te parler. Écris ce que tu pourras et présente-le à tout le conseil, et non pas à un seul seigneur, comme je t’ai commandé. Maintenant, va et écris ceci, et prends soin de le faire imprimer. »

Le 31, en m’éveillant, j’entendis quelque chose touchant une personne très éminente ; il ne me semblait pas que cela se passât en moi, comme les autres voix. Car le diable s’y mêle souvent et veut aussi donner des révélations ; si l’homme prend sa voix pour celle de Christ, il est curieusement trompé et exposé à la moquerie du diable, et lorsque ces révélations ou prédictions n’arrivent pas, le diable dit au peuple : « Quoi ! DIEU parlerait-il immédiatement aux hommes, comme autrefois ? Ô nullement, c’est ce qu’il ne fait point ; on voit bien comment celui-ci ou celui-là a été trompé avec ses révélations ; oh ! qui l’a bien rencontré ? C’est pourquoi Dieu ne parle plus immédiatement avec les hommes. Celui qui veut consulter Dieu doit se servir de la parole écrite, c’est par elle qu’il nous parle, et non autrement, etc. » C’est ainsi, ou d’une semblable manière, qu’il trompe tous les scribes. Oh ! le Seigneur te redargue, Satan, et te lie des chaînes éternelles d’obscurité, afin que tu ne séduises plus les nations, qu’il lui plaise de manifester aux hommes tes ruses et finesses, tes liens cachés, amen. Ô Seigneur, dis aussi amen !

J’ouïs aussi quelque chose touchant l’Italie, comme si elle devait périr la moitié pour épouvanter le reste du monde. En outre ces paroles : Vois comme l’Italie est mise pour un trébuchement et épouvantement à tout le monde. Il y a encore une autre ville où il y a plus de lumière de grâce répandue que dans les autres, qui sera mise pour un trébuchement et épouvantement à toute l’Allemagne, si elle ne fait pénitence d’une manière sincère et sérieuse. Ô Seigneur ! aie pitié de tous les hommes, fais-leur connaître à bon escient leur aveuglement et leur esclavage, afin qu’ils t’en louent et magnifient, amen !

Il m’arriva aussi cette nuit une conversation très délicieuse avec le Seigneur ; je l’interrogeais et il me répondait, comme entre autres ce que faisait N. N. et quel homme il était présentement ? Le Seigneur me dit : « Il est en lui-même un bon homme en comparaison des autres, mais il me déplaît en ce qu’il reçoit les aumônes si volontiers ; il ne veut point entrer dans un vrai renoncement ; s’il ne s’amende, je ne pourrai plus à la fin demeurer avec lui. Ma vie véritablement chétive ne lui plaît pas entièrement, et s’il ne l’embrasse, il faudra que je me retire de lui, comme j’ai fait de N. Montre-le-lui, tu seras l’homme qui me servira. »

J’avais aussi ouï plusieurs choses d’Hochman qui était en prison, sur qui je lui demandai et lui dis : « Ah ! Seigneur ! quel homme est Hochman qui est prisonnier ? » Le Seigneur me répondit : « C’est un instrument que j’ai élu pour me servir. Celui qui le touche, touche la prunelle de mon œil ; il sortira et marchera pour l’avantage du monde. »

 J’avais aussi ouï comme un ange avait montré une couronne au fils de M. le ministre Winckler, qui appartenait à M. le ministre F., et il me fut montré comme cela se devait entendre. La couronne fut mise sur la perruque poudrée et comme il fallait qu’il la posât en mourant avec la couronne, puisque la gloire des hommes était proprement sa couronne. Or, comme c’est une chose temporelle et passagère, telle est aussi sa couronne qu’il n’était qu’un scribe et un pilier de Babel qui tombera bientôt.

Le 1er janvier 1708, comme j’écrivais la nuit dans l’Histoire de ma vie, je fus averti de me mettre dans la tranquillité et dans le silence, et poussé à éteindre la chandelle, je vis ensuite plusieurs petites flammes de feu très claires et très aimables qui passaient fort près de moi comme si elles eussent voulu se cacher promptement, car la Sapience éternelle m’avait mis dans l’esprit d’éteindre promptement la chandelle. Sur cela, je fus un peu effrayé, je me jetai à genoux et je me mis à prier en récitant ce cantique : Ah ! notre Dieu et Père, viens à notre secours, etc. Après que j’eus achevé de prier et que je me fus mis en silence, je demandai au Seigneur : « Ô mon doux Jésus ! si telle est ta volonté, je souhaiterais de savoir ce que veulent dire ces petites flammes, si ce sont de bons ou de mauvais esprits ? » Le Seigneur me dit : « Ce sont tous des Séraphins, qui t’aiment de telle manière que chacun d’eux s’empresse d’être le plus près de toi pour voir ce que tu écrits uniquement par mon Esprit. »

 Le 4, le Seigneur me dit : « N’y a-t-il donc point de baume en Galaad, point d’emplâtre en Allemagne, pour guérir la plaie désespérée de mon peuple ? »

Ce jour-là, après avoir jeûné, comme je donnais amanger à mes enfants, je me sentis un grand appétit ; mais le Seigneur me dit : Tu ne dois rien manger aujourd’hui. Je dis : « Seigneur ! si c’est ta volonté, je ne mangerai point. » Le Seigneur me répondit : Oui, c’est ma volonté. L’heure de minuit étant venue, il me semblait que j’avais été bien réjoui dans mon âme, ce qui se répandait dans mon corps, dont je fus très parfaitement rassasié et content. Et sur cela il me semblait que le Seigneur me rassasiait et me disait de ne rien craindre, qu’il pouvait bien m’entretenir si c’était sa volonté ; quand même les méchants m’enfermeraient entre quatre murailles et voudraient me faire mourir de faim, si est-ce qu’il ne saurait m’arriver aucun mal sans sa volonté.

Ceci arriva le soir du mercredi. Le dimanche suivant, m’étant mis à table après avoir prié et coupé du pain, comme j’allais me mettre à manger, j’entendis derechef la voix du Seigneur me disant : Tu ne dois point manger. Mais cela m’inquiéta et je ne pus pas l’interroger encore une fois, parce que j’avais appétit, ce qui néanmoins aurait pu m’assurer ; je continuai donc toutefois avec crainte et tremblement ; après le repas, m’étant mis en silence, le Seigneur me dit : « Tu ne dois plus manger désormais que je ne te le commande. » Enfin je m’y résolus, et je pensai que si le Seigneur voulait repaître mon âme comme mercredi, il me serait facile de jeûner. Pendant quelque temps, il me venait dans l’esprit que j’aurais à jeûner quarante jours. J’avais ouï dire que quelques personnes avaient jeûné huit, dix, et jusques à vingt jours et davantage. Je pensais donc que le Seigneur repaîtrait mon âme encore durant la nuit, mais cela n’arriva point, et je fus fort abattu, car j’étais d’ailleurs fatigué de mes écritures nocturnes, que j’avais continuées durant quinze jours, parce que le Seigneur m’avait poussé et m’avait commandé d’écrire tout ce que je pourrais et de le montrer au monde, qu’il en procurerait lui-même l’impression. Je me trouvai donc toujours plus abattu, et le jeudi vers le soir, je me trouvai si abattu que j’allais toujours chancelant, et lorsque je voulais m’asseoir je tombais de lassitude. Alors le Seigneur me dit : « Demain tu mangeras. » Or, comme je devenais toujours plus abattu, je pensai en moi-même : « Oh ! qu’il serait bon si tu osais prendre un peu d’eau ! » Enfin je ne pouvais tenir ma tête, mais je la laissais tomber de côté et d’autre. Alors le Seigneur me dit : Si tu crois de ne pas pouvoir subsister plus longtemps, tu peux manger dès aujourd’hui, toutefois ne crains point.

J’aurais bien voulu obéir au commandement, parce qu’il en avait pris mal à plusieurs de s’être prévalu de la permission Divine. C’est pourquoi je me mis de bonne heure au lit, mais je ne cessais d’anhéler, et je ne pouvais pas m’endormir à cause de ma langueur ; je pris deux petits morceaux de sucre candi à la bouche, qui me restaurèrent un peu, et je m’endormis. Mais durant ces trois nuits je ne fus point éveillé par le Seigneur pour écrire comme les autres. Vers le matin, m’étant éveillé, je ne pouvais plus me bouger ; si est-ce que je pris courage et je m’efforçai de sortir du lit, en me traînant sur mes pieds et sur mes mains. Lorsque je voulus mettre les bas, je ne pus point me baisser ni lever le pied. Alors la parole du Seigneur me fut adressée, disant : Vois combien tu es devenu faible et abattu dans trois jours ; si est-ce que je t’ai laissé reposer la nuit, autrement tu serais bien tombé dans une plus grande faiblesse, et s’il te fallait jeûner encore trois jours, tu aurais défailli et tu en serais mort. Maintenant, considère-moi, c’est ce qui m’arrive à moi-même : les hommes me laissent défaillir en eux, et je ne puis point parvenir à la vie au-dedans d’eux, parce qu’ils vivent tous selon la chair ; beaucoup moins me laissent-ils de repos, car ils vivent tous dans le trouble et dans l’agitation, et ne désirent point mon repos. C’est pourquoi ils demeurent aussi dans une éternelle inquiétude et agitation.

Le Seigneur prononça les premières paroles d’un ton fort triste et dolent qui excitait la compassion, mais les toutes dernières, il les prononça d’un ton de juge irrité contre tous les incrédules qui persévèrent dans le péché.

Puisque M. le ministre N. n’a point voulu me recevoir ni ma lettre, mais me l’a renvoyée toute cachetée, il faut que par le commandement de mon Roi je l’insère ici.

 

 

À DIEU SEUL LA GLOIRE.

 

Je salue M. le ministre N. au nom du Seigneur, qui m’a envoyé vers lui il y a quelques jours, mais il n’a pas voulu que je l’approchasse pour exécuter de bouche le commandement et les exhortations que le Seigneur m’a ordonné de lui faire ainsi que la volonté du Seigneur se fasse en lui, et j’ai cette ferme espérance qu’il recevra cette exhortation par écrit, dans l’amour de son Dieu et de mon Dieu, et qu’il ne s’imaginera pas qu’elle procède de l’homme ; oh ! nullement ! je sais combien le Seigneur est bon, combien il aime les hommes, et quelle peine il prend pour les délivrer de l’injustice et des subtils liens du démon.

Le récit de ma vie que j’ai écrit par le commandement et par la permission de mon Amour Éternel et que j’ai exposé au monde fera voir combien de temps le Seigneur m’a recherché avant que je me sois rendu à lui, mais dès que je me suis abandonné à lui, il m’a fait ouïr la douce voix, durant ces deux ans et demi, dans mon âme ; ce qui sans doute paraît fort étrange à ceux qui se nomment chrétiens aujourd’hui, parce qu’ils ne connaissent point le Seigneur d’une connaissance intime et qu’ils ne peuvent point aussi apprendre à le connaître, quoique cependant la connaissance extérieure ne sauvera personne et ne peut pas servir de la moindre chose à quiconque est destitué de la connaissance intérieure, dans laquelle tout consiste.

C’est de cette connaissance que le Seigneur de tous les Seigneurs, le Roi de tous les Rois, le Dieu de tous les Dieux m’a honoré, moi indigne, par le moyen de sa parole vivante et demeurante à toujours seule salutaire, par laquelle il a enseigné mon âme sans parole, l’a exhortée, disciplinée, et m’a averti de me garder du péché, et outre cela depuis quelques semaines m’a éveillé du sommeil et commandé de me lever pour écrire en son Nom, comme la dernière Voix d’avertissement et le petit Traité du prétendu état ecclésiastique que j’ai remis à mon Magistrat le font voir. Et après que je l’eus achevé le premier jour de l’An, je fus poussé à faire un avertissement à quelques personnes en particulier, qui sont en comparaison d’autres plus près de Dieu ; de même qu’il m’arriva le 8 de janvier, lorsque j’eus écrit plus de quatre heures durant dans la nuit ; je me remis au lit, parce que j’étais fort assoupi, si est-ce que je fus toujours éveillé. Je me mis sur le côté droit pour tâcher de dormir, mais il me fut impossible et lors même que je commençais à m’endormir, je ne sais quoi m’empêchait de continuer ; la respiration m’était ôtée, de sorte que j’étais pour étouffer. Je me tournais sur le côté gauche, croyant de pouvoir dormir dans cette posture, mais tout cela inutilement. Enfin je me mis sur le dos et je commençai à louer Dieu, et comme je fus tranquille, le Seigneur me dit : « J’ai à parler avec toi. » Je répondis : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute et est prêt à t’obéir en toutes choses. » Alors le Seigneur me dit beaucoup de choses touchant les juifs son peuple élu, et enfin il m’adressa un avertissement pour Monsieur N., Prédicateur réformé.

Le Seigneur ayant fini son discours, je fus assuré de ce qu’il n’adressait aucun avertissement à aucun Luthérien ; alors je le priai qu’il lui plût d’avoir pitié de quelques-uns, que si je pouvais lui servir, j’étais prêt avec les membres qu’il m’a donnés ; m’étant donc abandonné à sa volonté avec ma vie temporelle et tout ce qui est de moi, le Seigneur me dit : « Lève-toi et écris, je serai avec toi et en toi. » J’étais tout à fait abattu et malade parce que je m’étais depuis quelques nuits appliqué avec une grande assiduité à copier. Toutefois, par l’amour que le Seigneur a versé dans mon cœur envers lui et envers tous les hommes, je me trouvai disposé à servir mon amour jusques à la mort ; je me levai donc et j’écrivis un avertissement à divers Luthériens, et singulièrement à vous, Monsieur, tel qu’il me fut dicté. Le Seigneur m’ayant dit : Continue d’écrire, continue d’écrire, je lui demandai : « Qu’écrirai-je, Seigneur ? » « À tous les hommes qu’ils aient à se repentir et singulièrement le Ministre N. Car je viens bientôt et mon salaire est avec moi pour lui rendre selon qu’il l’a mérité par sa vie molle et par son amour-propre. Et aux autres personnes la même chose, et enfin à tous en général comme il suit. »

 

 

AINSI A DIT L’ÉTERNEL DES ARMÉES.

 

« S’ils se repentent et qu’ils deviennent tous ensemble gens de bien, je les délivrerai de toutes tribulations, angoisses et dangers. Je m’intéresserai pour eux, et ils éprouveront que je suis celui qui peut secourir toutes les Églises du Pays de Nuremberg, à moins qu’ils ne se retirent tous de moi et qu’ils aillent dans l’enfer et dans l’Étang ardent dans tous les tourments et les supplices qui se peuvent imaginer. Montre-leur toutes ces choses, alors tu auras fait ma volonté, et tu pourras subsister devant moi comme un homme qui m’aura servi. » Ainsi a dit le Véritable qui ne peut mentir.

Après que j’eus écrit ces choses, je me jetai à terre pour rendre grâces à Dieu et je me mis promptement en silence pour entendre de la Sagesse éternelle si j’avais bien écrit. À peine fus-je assis que le Seigneur me dit : « Je suis ton loyer très-grand, tu as tout bien fait en ce que tu as écrit. C’est pourquoi va le leur montrer, et alors tu auras fait ma volonté, et tu seras un homme qui m’aura servi. Cela t’est un grand fardeau ; mais réfléchis, toi, quel est le Père que tu as ; oui, tu es son cher fils, et moi je suis ton loyer très grand. Et quant à moi, je souffre une grande peine de voir leur désobéissance, car le diable se met en défense lorsque je veux détruire en eux son règne. »

Ainsi il faut que je fasse ce que mon Dieu me commande pour sauver mon âme, et non ma vie temporelle ; car je l’ai abandonnée, afin que je puisse vivre éternellement avec lui dans une pure joie et gloire d’éternité en éternité, amen.

Le Seigneur vous bénisse du haut de son sanctuaire de ses bénédictions spirituelles, dont il bénit tous ses fidèles. Je demeure, M. le Ministre, disposé à vous servir en charité aussi longtemps que je vivrai et que je serai nommé Jean Tennhardt.

À Nuremberg le 6 février 1708.

 

N.B. Depuis huit jours en çà, toutes les fois que j’entre dans le silence, j’entends le Seigneur sans discontinuation, qui me dit : « Voici, je suis ton loyer très grand donc Jacob se réjouira, et Israël sera dans la joie. »

Le Seigneur même, depuis quatre ou cinq semaines, a commencé à me dire : « Voici, je suis ton loyer », ajoutant chaque jour un mot comme il suit.

 

1. Voici, je suis ton loyer.

2. Voici, je suis ton grand loyer.

3. Voici, je suis ton loyer très grand.

4. Voici, je suis ton bouclier et ton loyer très grand.

5. Voici, je suis ton salut et ton bouclier et ton loyer très grand.

6. Voici, je suis ton salut, ton bouclier puissant et ton loyer très grand.

 

Il m’arriva aussi dans ce temps-là que j’avais un petit plat de choux en compote pour mon repas ; il me prit envie d’y ajouter un hareng grillé ; je m’en fis apporter un que je mangeai avec beaucoup de plaisir et d’appétit, quoique les choux eussent pu me suffire. Ensuite, lorsque je fus dans silence, le Seigneur me dit : « Tu me serais bientôt devenu un cochon. » Ce fut un avertissement que désormais je ne devais me jeter sur un plat comme un pourceau sur son auge et dévorer avec avidité, mais manger avec crainte et tremblement. Il m’arriva aussi que, me faisant dicter à ma fille ce que j’avais à copier, elle dictait souvent tout à rebours, de sorte qu’il me fallait faire plusieurs rayures. J’étais précisément à l’endroit de la représentation à mes souverains seigneurs, ce qui me mit en colère en disant à ma file : « Je ne sais ce qui me tient que je ne te donne un soufflet qui te fasse tomber à la renverse. » Alors le Seigneur me dit sur-le-champ : « Maintenant je te veux délaisser pour 24 heures, et pendant ce temps les diables te feront souffrir assez de peines pour avoir laissé rentrer la colère dans ton cœur. » Sur cela, je me mis à soupirer et à supplier le Seigneur qu’il eût pitié de moi, ce qu’il m’accorda ; toutefois j’eus à souffrir beaucoup d’angoisse durant la nuit par une vision en songe. J’étais dans une maison découverte ; les diables y mettaient le feu, et la flamme sortait par les fenêtres avec une grande force, de sorte qu’il me semblait à tout moment que j’allais tomber dans le feu. « Ô malheur ! m’écriais-je, tu vas tomber dans le feu ; ô malheur, dans le feu ! » Ce tourment m’a tellement pénétré que dès lors je me garde de tout mon possible de la colère.

Après cela, je fus éveillé du sommeil et il me fut commandé de me lever pour écrire aux Juifs comme il me serait dicté, dont une partie est insérée dans la suite ; le reste, je ne le pus pas avoir, parce que je ne suis pas maître de mon original, où il est contenu.

Le 9 janvier, moi, Jean Tennbardt, j’écris, au nom de notre Seigneur notre Dieu qui a créé le Ciel et la Terre et toutes les choses qui y sont, que tous hommes ont à se repentir, singulièrement les Juifs son peuple élu, car ils ont déjà été longtemps abandonnés. « Mais je veux derechef me tourner de leur côté et leur envoyer le Messie promis ; lorsqu’ils auront fait pénitence, ils le recevront, il les réjouira, il pressera leur cœur, il les recevra avec joie quand ils auront fait pénitence ; mais sans cela ils ne subsisteront pas, mais ils seront obligés de se départir de moi et d’aller avec le diable dans l’enfer, où ils ne trouveront que des supplices et des tourments indicibles, tant jeunes que vieux. C’est pourquoi fais-le-leur connaître et alors tu auras fait ma volonté et tu seras mon serviteur ; Jacob triomphera et Israël sera dans la joie. Écris, écris encore. » « Seigneur que faut-il que j’écrive ? » « Celui qui veut demeurer en moi doit porter des bons fruits, alors tout lui réussira en bien. Sinon il comparaîtra devant moi pour entendre cette sentence : Départez-vous de moi, maudits, au feu éternel ; là vous trouverez votre supplice et vos tourments tout préparés au-delà de tout ce que vous pouvez vous imaginer. » Ainsi a dit le Véritable qui ne peut mentir, amen !

« Écris, écris encore ! » « Seigneur, que faut-il que j’écrive ? » « Que tous les juifs me doivent être obéissants en général, tant petits que grands. Car le dernier jour va paraître pour rendre à chacun selon ses œuvres et selon qu’il l’aura mérité par sa vie Judaïque. C’est pourquoi il faut que vous vous amendiez tous en général, petits et grands. Alors je leur donnerai volontiers mon Esprit, par lequel ils pourront vivre justement, qui les consolera dans leurs tribulations et qui leur apprendra à me connaître droitement ; il les conduira aussi en toute vérité. C’est pourquoi je leur dis encore dans le temps qu’ils aient à faire pénitence, et qu’ils deviennent tous gens de bien ; lorsqu’ils auront fait pénitence, ils entendront parfaitement ce que je dirai à leur âme. Je suis celui qui peut délivrer tous ceux qui m’invoquent de toutes tribulations, angoisses et dangers. Montre-leur ces choses si tu veux que je te soutienne et que je ne t’abandonne pas, car c’est ma volonté que tu dois accomplir. »

« Écris, écris encore ! » « Seigneur, que faut-il que j’écrive ? » « Que les juifs commencent à mener une vie sainte selon mon désir, alors je les conduirai par mon Esprit, de sorte qu’ils pourront continuer à mener une vie pieuse ici dans le temps pour en jouir dans l’éternité, amen, alléluia, amen ! » Ainsi a dit le Véritable qui ne peut mentir.

 

 

AU NOM DU SEIGNEUR.

 

Le 8 février, moi, Jean Tennhardt, je vous écris à vous, Juifs dispersés qui êtes de la race d’Israël, à tous en général, grands et petits, que vous ayez à vous convertir au Seigneur votre Dieu et à servir à lui seul, et non plus à vous-mêmes et à votre nom. Car ce n’est pas le moyen d’obtenir grâce, mais plutôt d’attirer sa colère comme vous l’expérimentez depuis si longtemps. « C’est pourquoi il est temps de vous éveiller du sommeil du péché ; alors je vous éclairerai de ma lumière éternelle, qui est mon salut, lequel je vous enverrai avant que le Ciel et la Terre passent, comme il arrivera bientôt, dans peu que toutes les choses visibles passeront. Mais celui qui craint Dieu, qui croit en lui et qui le sert, celui-là subsistera éternellement devant moi ; que si l’on est désobéissant, qu’on résiste et qu’on méprise mes sincères avertissements, qu’on se prépare à être privé de mon salut et à être damné éternellement avec le diable, là où il n’y aura que des tourments et des supplices inexprimables ; on éprouvera que la chose ne peut être autrement ; c’est pourquoi vous tous, les Juifs, en général, réfléchissez sur ces choses sérieusement, et comment vous pourrez être tous heureux, grands et petits. Je vous donne encore à tous votre franc arbitre ; vous n’avez qu’à faire un choix, tous tant que vous êtes, de la vie ou de la mort que je mets devant vos yeux. Prenez-y bien garde, faites bien attention à ce que je vous dis et amendez vos œuvres et votre vie. Ah ! oui, prenez-y soigneusement garde, embrassez-moi. Moi qui suis votre vie, je veux bien vous donner mon Esprit, afin que vous puissiez mener une sainte vie, et pour vous consoler dans vos tribulations, vous apprendre à me connaître et à m’appeler de tout votre cœur votre Père, votre Conseiller, votre Force, votre Héros et Prince de paix. Ô vous, Juifs, apprenez donc à me bien connaître, je ne suis plus éloigné ; les derniers temps sont venus ; je viens et je ne trouve que fausseté, tromperies et hypocrisie. Ô Juifs ! affranchissez-vous de toute injustice et de tout péché ; alors je vous réjouirai ; je vous mettrai dans mon cœur ; oui, je veux vous guérir et bander vos plaies ; je veux vous guérir de tous vos péchés ; oh ! cherchez-moi, désirez-moi. Moi, moi seul, et nul autre, je peux vous fortifier, je veux vous donner mon Fils que j’ai engendré de toute éternité et que j’ai élu pour être votre Sauveur et Libérateur, afin que vous viviez avec lui éternellement, dans une joie pure et dans une gloire éternelle, amen. » Ainsi a dit le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Véritable, qui ne peut mentir ni tromper, amen ; que celui qui me désire dise aussi en Foi : Amen !

 

 

 

Jean TENNHARDT, Œuvres, 1710.

 

 

 

 

 

 

 

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