Extraits des entretiens

 

 

de

 

 

André TOWIANSKI

 

 

AVEC UNE DEMOISELLE FRANÇAISE L. G.

 

 

 

 

 

 

 

Sur la croix de Jésus-Christ.

 

La croix de Jésus-Christ consiste dans le travail continuel pour éveiller en soi le mouvement d’esprit dans le ton que Notre Seigneur a donné au monde, pour faire passer ce mouvement dans le corps et pour le faire vivre dans chaque action ; c’est-à-dire, cette croix consiste dans le triple sacrifice chrétien. C’est la croix blanche, destinée par le Verbe de Dieu, croix qui nous délivre des croix noires qui viennent de la permission de Dieu. Il faut la prendre avec énergie, la porter toujours, ne s’en décharger jamais entièrement. Il faut donc commencer votre journée par le travail pour prendre cette croix, sans quoi vous vous traînerez péniblement toute la journée, et vous ferez vos actions comme une esclave, sans amour, sans force, sans la joie intérieure...

La croix de Jésus-Christ est la seule force, la seule défense du chrétien. Cette croix devant laquelle, selon le proverbe polonais, le diable s’enfuit, n’est pas une forme, un signe, mais c’est l’essence du christianisme, le mouvement intérieur, l’amour, le sacrifice soutenu. La Sainte Vierge a écrasé la tête du serpent par la force de son sacrifice ; saint Michel a vaincu le mal, non avec les armes que lui donne le peintre, mais avec la force du ciel, avec la croix. Notre Seigneur a sauvé le monde, parce qu’il a montré la route du sacrifice, de la croix...

Faites tout avec amour et dans le sacrifice : leçons, études, entretiens, tout doit découler de votre mouvement intérieur, de votre sacrifice. Que la position soit ce qu’elle voudra, c’est peu de chose, mais c’est une grande chose que d’agir dans chaque position avec la croix, avec la force intérieure. La locomotive doit toujours donner l’impulsion, quel que soit le train qu’elle conduit. La position bonne ou mauvaise, facile ou difficile, c’est Dieu qui la donne, mais le devoir de l’homme est de porter sa croix dans chaque position. Aujourd’hui je fais de tout mon cœur le travail qui m’est destiné ; si demain j’étais berger, je ferais de même : la même croix, le même amour, le même sacrifice. Lorsque j’étais en prison, il me fallait souvent attendre dans les rangs deux, trois heures au guichet pour avoir la soupe ; je le faisais avec joie, car en ce temps-là c’était mon devoir...

Il faut travailler sans cesse pour soutenir en soi sa croix, pour la reprendre continuellement, car elle échappe : il faut que l’oiseau travaille sans cesse de ses ailes pour qu’il ne tombe pas, il faut que l’homme travaille sans cesse, soigne son feu intérieur, pour que les tempêtes, qui ne cessent jamais, n’éteignent pas son feu et ne l’emportent pas...

Vous serez quelquefois tout-à-fait abandonnée par la Grâce, et alors vous ne pourrez éveiller aucun mouvement. Faites dans cet état ce que vous pouvez, gémissez, frappez à la porte du ciel fermée devant vous pour ce moment ; telle sera alors votre croix ; portez-la avec humilité, avec patience et avec persévérance. Ces états sont nécessaires pour l’homme, ils le rendent humble devant Dieu, ils lui font apprécier la Grâce de Dieu, ils lui font porter les fruits de son esprit laissé à lui-même, privé de toute aide. Jésus-Christ, pour montrer à l’homme le chemin dans chaque position, a passé par cet état de l’abandon complet et s’est écrié sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » La croix, c’est notre étoile, ne la perdez pas un moment de vue. Tout ce qui vous entoure, le monde entier vous aidera, autant que vous vous attacherez à ce point essentiel, que vous le tiendrez avec persévérance...

Quand l’homme est porté par la Grâce, il peut faire beaucoup, mais alors tout le mérite n’est pas à lui ; son vrai mérite est de soutenir ses efforts, son travail intérieur, son sacrifice, même en étant abandonné par la Grâce ; alors, si peu qu’il fasse, il mérite beaucoup devant Dieu. Celui qui ne veut pas se remuer tant que la Grâce ne le stimule et ne le porte pas est un mercenaire, un homme de plaisir, qui a besoin du ciel pour en jouir. Comme les femmes de salon, pour entretenir en elles une vie quelconque, ont besoin de soirées, de bals, etc., de même les fausses dévotes ne peuvent vivre que dans les jouissances spirituelles, et c’est pour satisfaire à ce péché qu’elles font de longues prières et passent des journées entières à l’église, en négligeant leurs devoirs envers Dieu et envers leur prochain.

Cependant vous devez vous efforcer continuellement pour mériter la Grâce ; vous devez prendre tous les moyens possibles pour cela et ne vous servir de la Grâce que pour accomplir la volonté de Dieu, pour faire le progrès qui vous destiné. C’est un grand malheur quand l’homme se tranquillise dans sa sécheresse, car il coupe par là son fil chrétien, il s’expose à ce que son étincelle chrétienne s’éteigne tout-à-fait, et dès lors il lui sera bien difficile de reprendre ce fil, de rallumer cette étincelle. Que vous soyez des années dans la sécheresse, pourvu que vous souteniez vos efforts, votre inquiétude chrétienne, vous serez loin d’être perdue ; mais si devant vos frères qui vous parlent dans le sacrifice, vous restez tranquille, indifférente, les écoutant sans vous efforcer de leur répondre par votre mouvement, ou du moins sans être dans la peine de ne pouvoir le faire, oh ! c’est un grand malheur, un grand dommage pour vous. Il y a de nombreux moments dans notre vie où, étant abandonnés par le ciel, nous sommes tentés d’accepter l’aide que les esprits de la terre et de l’enfer nous présentent sans aucun sacrifice de notre part ; ce sont des moments graves, où nous devons nous tenir dans une humilité et une vigilance augmentées, en soutenant toujours, autant que nous le pouvons, notre travail intérieur...

 

 

Sur la prière.

 

Une prière courte, faite dans le sacrifice, rien que quelques paroles vous suffiront souvent. Arrêtez-vous sur ces paroles ; tâchez d’éveiller en vous l’amour, le mouvement d’esprit pour ce qu’elles contiennent ; c’est tout ce que vous devez désirer. Dans la sécheresse, il est quelquefois bon de faire de plus longues prières, car en lisant plusieurs pages, vous trouverez peut-être un mot qui éveillera en vous le mouvement. Ce que vous devez chercher dans la prière, c’est l’amour, le mouvement intérieur, le sacrifice, la croix qui attire la Grâce de Dieu.

Respectons et accomplissons les formes de l’Église ; elles nous aideront beaucoup, si nous tâchons d’en prendre l’essence, de la sentir, de l’accomplir. À cette condition, les médailles, les scapulaires, tout signe, toute expression qui nous rappelle notre devoir principal, peut nous aider. Les expressions telles que, par exemple, sacré cœur de Jésus, sacré cœur de Marie, etc., sont des paroles saintes, elles nous appellent à prendre l’essence chrétienne, car le feu sacré qui embrase le cœur, c’est le sacrifice, la croix. Vous devez tout diriger vers ce point essentiel. « Veillez et priez », a dit Jésus-Christ, c’est-à-dire, soutenez votre croix, votre sacrifice ; on ne doit pas cesser de prier, et la vraie prière c’est le mouvement continuellement éveillé...

 

 

Sur le sacrement de la sainte Eucharistie.

 

Il faut prendre ces mystères avec foi et humilité, sans oser les approfondir sacrilégement par la raison. C’est l’orgueil qui cherche à connaître le ciel par les organes terrestres, qui applique au ciel la mesure terrestre. Ce que nous devons chercher en recevant le Corps et le Sang de Notre Seigneur, qui n’est que son Esprit, c’est de prendre l’esprit de Notre Seigneur, c’est d’être touchés par la Grâce de Dieu. Nous pouvons recevoir la sainte Communion dans notre chambre, dans chaque lieu que Dieu voudra et par quelque moyen qu’il le voudra. Dans notre amour, dans notre humilité, nous devons désirer cette communion, la mériter, et aussitôt que la Grâce nous a touchés, dans quelque temps et quelque lieu que ce soit, nous devons la sentir, l’adorer, et la recevoir dignement. Il arrive quelquefois que ceux qui sont touchés par la Grâce dans leur chambre la méconnaissent, la rejettent et courent précipitamment à l’église pour la recevoir ; mais quel bien peut résulter de cette précipitation à aller à l’église, pour y rester quelquefois un quart d’heure et revenir ensuite à travers la foule, fatigué, dissipé ? Dans un tel état, le travail chrétien peut-il se faire ? Aujourd’hui Jésus-Christ est adoré dans les formes ; la multitude des formes et des prières imposées à la conscience et pratiquées sans amour, sans sacrifice, tue l’essence. L’Œuvre de Dieu, en appelant l’homme à l’essence du christianisme, l’appelle au sacrifice continuel pour chercher la Grâce, pour la recevoir dignement et pour s’en servir afin d’accomplir la Volonté de Dieu, le Verbe de Dieu. Veillez et priez ; ne cessez pas de travailler intérieurement pour acquérir ce trésor, ce pain quotidien. Mais, en même temps, sentez le grand bienfait que donnent les formes ; un mauvais prêtre qui ne mérite pas la Grâce lui-même peut être pour vous, si vous le méritez, un instrument de la Grâce ; la bénédiction qu’il vous donne peut être pour vous la bénédiction de Jésus-Christ. En profitant donc de tout pour votre but, ayez la confiance en Dieu que vous recevrez de Lui ce que vous aurez mérité devant Lui.

 

 

André TOWIANSKI, Pisma, t. I, 1882.

 

 

 

 

 

 

 

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