Écrit adressé à sa sainteté

Grégoire XVI

 

 

par

 

 

André TOWIANSKI

 

 

le 25 octobre 1843, de Ronciglione.

 

 

 

 

 

 

 

                 SAINT-PÈRE,

 

La quatrième année passe depuis que, par l’ordre de Dieu, révélé à moi le plus indigne, j’ai quitté mon pays pour transmettre aux individus et aux nations la volonté de Dieu, l’appel que Dieu fait dans ces jours, afin que sa miséricorde, promise pour les temps actuels, puisse découler de sa source. Et envers Vous, Saint-Père, premier magistrat du Seigneur sur la terre, j’ai reçu le devoir le plus sacré à remplir. Dieu est maître, pour faire sa volonté sur la terre, de se servir, quand il lui plaît, des instruments les plus indignes ; Dieu est maître d’envoyer son dernier serviteur à son premier magistrat.

En quittant mon pays afin d’obéir à Dieu, pour la première fois j’ai désobéi au gouvernement sous lequel Dieu m’a fait naître ; car il est juste d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.

En France, m’appuyant sur la Grâce promise par le Seigneur à son Œuvre, faible poussière, fortifié par le sacrement de la sainte Eucharistie, j’ai eu le courage d’annoncer, dans l’église archicathédrale de Paris, le commencement de l’Œuvre de Dieu et de l’époque chrétienne supérieure ; cet acte a été accompli le 27 septembre 1841.

Après, j’ai transmis la volonté de Dieu à mes frères réfugiés ; je les ai appelés à être prêts pour les grands jours qui s’approchent pour le monde ; je leur ai exposé qu’après les souffrances qui devaient les préparer, ils sont, plus particulièrement que d’autres, appelés à servir l’Œuvre de Dieu ; je leur ai exposé ce qu’il faut faire pour que le meilleur Père cesse d’affliger notre malheureuse nation ; j’ai exposé qu’aucun effort terrestre, révolutionnaire, ne réussira à cette nation.

Dieu a béni ; sa Grâce a germé ; et il en est déjà qui brûlent d’amour pour sa volonté qui leur a été transmise, et du saint désir de se sacrifier pour déposer à Dieu les fruits de cet amour, en faisant triompher l’étendard de Jésus-Christ dans leur vie privée et publique. Ils sont pleins de foi que la même Grâce qui a germé dans un petit nombre germera dans des milliers de cœurs, et que les efforts de l’homme n’arrêteront plus le cours de la volonté de Dieu.

C’étaient mes premiers actes sur le champ de ma mission. Le gouvernement français m’a condamné pour cela sans m’entendre ; il m’a ordonné de quitter la France ; j’ai obéi. Mon compte est devant Dieu, et Vous, ô Père ! premier magistrat de Dieu sur la terre, vous devez donner votre haute opinion sur ce que je fais ; l’homme l’attend de Vous !

Le temps d’accomplir ma mission auprès du Saint-Siège étant arrivé, je viens à Rome pour adorer en Vous, Saint-Père, la pensée de Dieu, pour vous exposer sa volonté, pour vous rendre compte de mes actions et recevoir votre bénédiction selon la volonté de Dieu.

Instrument trop faible, quand je me prépare dans la retraite, en implorant de Dieu la force nécessaire pour accomplir mon devoir, je reçois de votre gouvernement l’ordre de quitter Rome à l’instant. Séparant votre volonté, ô mon Père ! de l’ordre de votre gouvernement, je m’empresse de recourir à votre personne ; mais on me refuse dans votre palais la grâce que j’implore, de pouvoir à vos pieds demander votre protection, personnellement ou par écrit. Je sens alors le devoir de m’expliquer devant votre gouvernement ; on me repousse également, on me refuse la parole, on me réitère l’ordre de quitter Rome à l’instant. La volonté de Dieu souffre la persécution, mais tôt ou tard elle triomphe.

J’ai obéi, j’ai quitté Rome ; mais comme l’ordre de votre gouvernement ne m’a pas déchargé du devoir d’accomplir la volonté de Dieu, Dieu qui m’en a chargé étant seul maître de m’en décharger, et comme je crains aussi de laisser sur ma conscience une grande responsabilité, dans le grand intérêt du salut de l’homme, hors de Rome, je fais à cet égard envers Vous, mon Père, autant que, dans une chose si sainte, j’ose le faire par écrit et à la hâte.

Ô Père !

Quand tous les moyens pour exposer la volonté de Dieu au Saint-Siège sont ôtés à l’homme, Dieu met sur votre conscience le fardeau d’accomplir sa volonté, d’accomplir les devoirs qui, par sa volonté, pèsent aujourd’hui sur le Saint-Siège ; et, depuis que cet écrit est à vos pieds, votre compte est devant Dieu. Les temps sont accomplis, la volonté de Dieu sera faite, l’homme qui n’obéit pas à l’amour obéira à la force de Dieu, et le Verbe de Dieu vivra, triomphera sur la terre.... Ô Père ! le pouvoir m’est donné de Vous le dire.

« Dieu tout-puissant, Tu vois que moi, le plus faible et le plus indigne, j’ai tâché d’accomplir ce que Tu m’as ordonné ; ta volonté repose par Toi sur ton magistrat, et dès lors, ô mon Dieu, Tu feras ce qu’il Te plaira. Que seulement Ta miséricorde, pardonnant mes nombreux défauts, daigne m’acquitter de cette partie de ma mission pour le Saint-Siège !

« Dans la prière et l’humilité, j’attendrai Tes ordres pour l’avenir, et je ne cesserai d’implorer Ta miséricorde pour que je puisse dans le temps, adorant Ta pensée dans Ton premier magistrat, baiser les pieds de celui que Tu nous as destiné pour nous conduire vers notre salut ; que je puisse, comme Tu me l’as ordonné, accomplir ma mission envers le Saint-Siège, le servir quand le fardeau des devoirs, dans ces grands jours, pèse sur lui plus qu’il n’a pesé jusqu’ici.

« Daigne, ô le meilleur Père, inspirer à ton premier magistrat cet amour et cette clémence que Notre Seigneur Jésus-Christ ne refusait pas aux pécheurs, pour que cet amour et cette clémence fortifient ma faiblesse, et que je puisse, selon Ta volonté, déposer au Saint-Siège les fruits de mon amour et de mon dévouement.

« Repousse, ô le meilleur Père, les efforts du mal, et pardonne à ceux qui, conduits par le mal, entravent Ta volonté sur la terre, car Ta miséricorde est pour tous et pour tous les siècles..... Que cette miséricorde daigne combler notre père de la Grâce et du bonheur éternel ! »

Dans quelques heures, je serai hors de vos États, mon Père ; ne le pouvant personnellement, je me jette en esprit à vos pieds, j’adore en vous la pensée de Dieu, et j’implore, si Vous m’en jugez digne, votre bénédiction sur ma route pénible.

Ô Père ! Dieu tient ses regards fixés sur nous et nous juge ; Vous reconnaîtrez ma pureté, sinon dans cette vie, j’ose le dire, Vous la reconnaîtrez devant le tribunal de Dieu !

Je dépose ma prière aux pieds de Votre Sainteté par un des Israélites à qui il m’a été donné, en remplissant ma mission pour Israël, de faire connaître ses erreurs, et qui est arrivé de Paris à Rome pour baiser vos pieds et pour implorer votre bénédiction sur le travail qu’il a entrepris pour la conversion de ses frères, afin d’accomplir le vœu de son âme.

 

ANDRE TOWIAŃSKI, Polonais de Lithuanie.

 

Le 25 octobre, l’an du salut 1843,

               Ronciglione.

 

 

 

André TOWIANSKI, Pisma, t. I, 1882.

 

 

 

 

 

 

 

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