Résumé d’un entretien

 

 

de

 

 

André TOWIANSKI

 

 

AVEC UN ITALIEN

 

 

 

 

 

 

 

En réponse à mon épanchement, Towiański m’a dit :

 

Je vous félicite, mon frère, du sacrifice que vous avez fait pour votre salut. Vous avez interrompu votre travail terrestre pour consacrer quelques jours à votre travail chrétien ; dans ce travail, vous vous êtes rendu compte de votre passé, vous vous en êtes confessé devant Dieu et épanché devant votre frère serviteur, enfin vous avez pris la ferme résolution de vous régénérer et de vivre selon la loi de Notre Seigneur. Que Dieu en soit loué !

Mais en me réjouissant de ce bien, je ne vous cache pas que vous êtes dans une position difficile. Après avoir reçu, il y a six ans, l’appel de Dieu, ainsi que l’aide pour l’accomplir, vous avez suivi une direction contraire. Négligeant le travail chrétien, vous n’avez pas élevé votre esprit vers le ciel, vous avez cherché le ciel dans les formes chrétiennes seules, et, vous tranquillisant par ces formes, vous n’avez vécu que pour la terre, vous avez enchaîné votre esprit dans les choses de la terre et dans les jouissances magnétiques. Votre compte en a été gravement chargé devant Dieu, et il est devenu la source de toutes les contrariétés, de toutes les peines que vous éprouvez. Pour avoir aimé l’abaissement et la mort, vous vous êtes attiré, comme punition de Dieu, de nombreux obstacles à vous élever et à vivre ; autrefois plein de vie et d’ardeur, vous êtes devenu maintenant sec et froid ; ayant transgressé la loi du ciel et la loi de la terre, vous n’êtes appuyé ni par le Royaume des cieux, ni par celui de la terre, et c’est dans une telle position que pèse sur vous le devoir urgent de satisfaire à Dieu et au prochain !

Il arrive souvent que, dans cette position où le ciel et la terre lui sont fermés, l’homme se tourne vers le mal, s’égare dans les ténèbres, et commet des crimes. Il ne dépend point de l’homme de se soustraire à ces conséquences de son abaissement ; un seul toucher du mal, si Dieu le permet, suffit pour étourdir l’homme et l’entraîner dans la voie du crime, malgré sa volonté et même à son insu ; dans ce cas, l’homme est innocent du crime qu’il a commis, mais il en est puni, car il est coupable de l’abaissement dans lequel il avait vécu avant de commettre le crime. En 1848, étant en prison à Paris, j’y ai vu de pareils coupables : se croyant punis injustement, ils se révoltaient ; mais dès que la cause réelle de la punition leur a été montrée, ils se sont humiliés devant la justice de Dieu. Pourquoi, de nos jours, les crimes se multiplient-ils à un tel point ? C’est parce que l’homme, appelé à accomplir la volonté de Dieu, est de plus en plus poussé par les forces invisibles à marcher en avant ; mais, comme à beaucoup d’hommes il est difficile d’avancer, car, par suite de leurs comptes devant Dieu, le Royaume des cieux et celui de la terre leur sont fermés, et comme ils ne recourent pas aux moyens de salut qui seuls peuvent leur ouvrir ces royaumes, il ne leur reste qu’à se jeter dans le mal. C’est une triste particularité de ces jours où commence l’époque nouvelle !

Votre corps est faible, et la médecine terrestre ne vous suffit plus ; il ne vous reste qu’à recourir à la médecine céleste, c’est-à-dire à fortifier votre corps par le sacrifice. Dieu permet souvent que l’homme soit dans une telle position pour qu’il soit d’autant plus poussé à employer ce remède. – Je me réjouis de ce que vous connaissez cette vérité par expérience. Oui, mon frère, c’est seulement par un plus grand sacrifice, par un sacrifice de pénitent, que vous pourrez fortifier votre esprit et que votre esprit fortifiera votre corps. Ce sacrifice, il faut l’espérer, vous fera entrer dans le Royaume, dans l’Église de Jésus-Christ, et alors tous les bienfaits qui en découlent pourront se répandre sur vous ; au lieu de ruiner votre corps affaibli en travaillant avec votre force terrestre, vous travaillerez plus facilement et plus efficacement par la force chrétienne, et alors l’amélioration de votre position matérielle pourra donner une grande joie à votre âme, car ce sera le ciel qui vous donnera ce bien terrestre.

Profitez, mon cher frère, de la miséricorde de Dieu qui, en ces jours, se répand sur le monde, car bientôt peut-être son effusion exceptionnelle sera arrêtée, les jours de justice et de punition commenceront, et ce qui est facile aujourd’hui deviendra impossible. Quittez les routes fausses que vous poursuivez depuis six ans, et consacrez-vous à travailler à votre salut ; prenez la résolution de faire une pénitence continuelle, gémissez, humiliez-vous et sacrifiez-vous devant Dieu ; d’homme terrestre, devenez homme spirituel, devenez un chrétien vivant qui, par la force de la croix, agit sur le champ tout entier de sa vie, qui paie ainsi ses dettes contractées dans le passé et acquiert devant Dieu un mérite pour l’avenir. – Mais, avant tout, renoncez au péché magnétique, délivrez votre esprit des chaînes de ce mal et tournez-le vers Dieu, car c’est dans l’esprit qu’est la source de votre péché charnel. C’est un des péchés les plus funestes à l’homme, car il lui fait rejeter toute croix, tout sacrifice. Combien y a-t-il d’hommes qui, dès qu’ils sont touchés par la Grâce, et par là appelés au sacrifice, se tournent aussitôt vers le magnétisme ; car ne voulant pas obéir à cet appel, ils cherchent à se débarrasser ainsi de l’éveil et de l’inquiétude que la Grâce leur donne. Quand vous aurez vaincu ce péché, vous reviendrez à votre point de départ, à ce que vous étiez dans votre esprit il y a six ans, et votre marche sera à l’avenir plus facile.

Puisse la Grâce de Dieu vous donner l’amour de cette direction, car alors vous la suivrez avec l’aide du ciel ! Mais soyez prêt, mon frère, à faire votre devoir, même sans avoir cet amour et cette aide dont on est si souvent privé au commencement de la pénitence. Si tant de saints ont travaillé pendant des années dans la sécheresse, où serait donc l’humilité du pécheur qui ne voudrait faire sa pénitence qu’à condition d’être aidé par la Grâce ? C’est de la mollesse, de la lâcheté que de dire : « Je ne puis agir que dans l’amour, la liberté, la joie ». – L’homme humble se dit : « J’ai rejeté la croix, je n’ai cherché que le plaisir, comment oserais-je prétendre à la Grâce et à la joie céleste ? Ne dois-je pas d’abord les mériter en faisant mon devoir dans la sécheresse ? » – S’il y a un mérite à marcher dans la voie de son devoir lorsqu’on est porté par la Grâce, combien c’est un plus grand mérite quand, privé de la Grâce et ne pouvant sans cette aide marcher dans cette voie, on s’y tient néanmoins par des efforts redoublés !

Tout ce que je viens de vous dire, mon frère, vous fait voir que votre avenir entier dépend de ce que vous déposiez devant Dieu un sacrifice de pénitent, tel que Dieu l’exige de vous et qu’il vous est possible aujourd’hui de déposer. Ce n’est pas vous qui vaincrez le mal que vous avez attiré sur vous ; car, en présence des légions de mauvais esprits qui, par la permission de Dieu, attaquent l’esprit de l’homme, que peut cet esprit, fût-il même libre, et à plus forte raison quand il est enchaîné dans le corps ? Mais quand l’homme fait le sacrifice que Dieu exige de lui, quand, par ce sacrifice, il attire sur lui la Grâce, c’est alors la Grâce, le Saint-Esprit qui combat et triomphe par l’homme et pour l’homme, qui disperse et éloigne les légions du mal ; et par là est exaucée la prière quotidienne de l’homme : « Délivrez-nous du mal. » Par une telle victoire, le mal perd de son pouvoir sur l’homme vainqueur, il perd aussi de son pouvoir sur le monde, et c’est ainsi que le sacrifice d’un pécheur contribue au bien de l’humanité entière !

Je me borne à cet exposé général de votre position actuelle et de la voie que vous devez prendre ; car par les écrits de l’Œuvre et par des conseils salutaires que vous avez reçus pendant votre séjour actuel au milieu de nous, vous pouvez connaître à fond cette voie et y entrer.

Que Dieu vous bénisse, mon cher frère ; ne perdez pas l’espérance !... Vous n’aimez pas le mal et votre germe n’est pas mort, seulement il est arrêté par le mal. Il arrive au meilleur cheval de tomber, mais bientôt il se relève et court encore mieux. Tout sacrifice de l’homme, tout effort qu’il fait pour Dieu, quelque petit qu’il soit, lui est compté, et quand l’homme fait un pas par son propre effort, la Grâce en fait mille pour lui.

 

 

André TOWIANSKI, Pisma, t. I, 1882.

 

 

 

 

 

 

 

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