Quelques conseils
de
André TOWIANSKI
DONNÉS À LOUIS T. DE NAPLES.
Je vous remercie de la joie que vos deux lettres m’ont donnée ; je vous félicite de votre tendance chrétienne, de votre mouvement pour le triple sacrifice chrétien, pour la vie chrétienne réelle, pratique. Entrant autant qu’il m’a été possible dans votre position, j’ai tâché de sentir ce qui vous est le plus nécessaire, et je vous le présente, mais seulement d’une manière générale, car vous pourrez trouver de plus amples éclaircissements dans les écrits de l’Œuvre de Dieu.
Le triple sacrifice chrétien et la vie chrétienne réelle, pratique, qui résulte de ce sacrifice, sont indispensables tant à votre esprit qui, en se dégageant de plus en plus, pourrait s’égarer et se perdre dans des détours, qu’à votre corps subtilisé et faible qui, n’étant pas uni à votre esprit, n’étant pas fortifié par cette union, pourrait bientôt s’épuiser. En ce cas, votre vie sur la terre finirait avant le temps destiné, et la pensée de Dieu qui repose sur vous ne serait pas accomplie. Maintenez donc en vous, mon frère, le mouvement que Dieu, dans sa miséricorde, vous a donné pour ce qui est le plus nécessaire à votre salut, pour le triple sacrifice chrétien, pour la croix de Jésus-Christ portée dans l’esprit, dans le corps et dans l’action, et de là pour la vie chrétienne, réelle, pratique ; que cette essence chrétienne devienne votre loi, votre étoile ; travaillez à la connaître de plus en plus, en profitant des écrits de l’Œuvre de Dieu, où ce point capital est développé et présenté dans son application à divers champs, à diverses circonstances de la vie de l’homme. En faisant ce travail, éveillez en vous le mouvement, la vie chrétienne de l’esprit ; créez en vous l’organe chrétien, ce sentiment de plus en plus profond qui seul peut vous faire accepter cette essence chrétienne, et vous faire sentir comment tout ce qui arrive dans le monde par la volonté ou par la permission de Dieu conduit l’homme à accepter cette même essence et à accomplir la Volonté, le Verbe de Dieu, à arriver au salut qui lui est destiné. – Ayant beaucoup de facilité à saisir toute chose par l’intelligence ou par l’élan de l’esprit, vous serez tenté, mon frère, de travailler, même sur le champ chrétien, céleste, par cet organe inférieur. Mais un tel travail n’amène pas au but ; les choses célestes prises de cette manière, restent à la surface sans pénétrer dans le cœur, et il en résulte un grand dommage pour le salut de l’homme. Ce que Notre Seigneur Jésus-Christ a apporté du ciel pour sauver l’homme, ce fruit de son sacrifice, doit nécessairement être pris par le sacrifice. Le plus souvent, c’est sous la force de Dieu, au milieu des souffrances et des malheurs, que se crée dans l’homme le sacrifice, cet organe chrétien indispensable à son salut ; mais vous êtes appelé à le créer et à l’entretenir en vous par amour et sous la Grâce de Dieu, par votre travail intérieur, par vos efforts volontaires. C’est par cet organe qu’il faut prendre chaque vérité chrétienne ; il faut y arrêter son esprit, s’y fixer et y travailler autant qu’il est nécessaire pour connaître et sentir la vérité, pour éveiller dans l’esprit et dans l’homme le mouvement qui est dû à la vérité. Vous avez donné des preuves de votre persévérance dans les travaux terrestres ; j’espère que vous appliquerez cette vertu au travail chrétien dont dépendent votre bonheur et votre salut.
Votre esprit porte en lui le désir de recouvrer les droits de sa vie passée où il était libre, droits qu’il a perdus en passant de l’autre monde en ce monde ; il a besoin de la lumière et de la force qu’il n’a plus, de la vérité, de la vie, du mouvement qui lui sont propres. Mais jusqu’à présent il n’a pu recouvrer ces droits, ni satisfaire à ce besoin ; car au lieu de vivre selon la loi de Jésus-Christ, en union avec le corps et dans le triple sacrifice chrétien, il a vécu dans l’état de dégagement, séparé du corps, lors même qu’il a agi par le corps. Veillez donc surtout à ce que dorénavant votre esprit vive selon la loi de Jésus-Christ ; pliez-le à cette loi suprême, ne lui permettez pas d’errer un seul instant hors de la voie de Jésus-Christ ; veillez à ce que, ni par ses propres élans, ni sous l’impulsion du mal, il ne vole séparé du corps, il ne s’éloigne de la réalité ; tâchez toujours de le maîtriser, de l’émouvoir et de l’accorder au ton de Jésus-Christ, ton qui renferme le sentiment, l’amour, l’humilité, la soumission, le renoncement de soi-même ; tâchez qu’avec cet effort de l’esprit, il y ait toujours en même temps l’effort du corps pour s’élever à ce même ton. Dans ce mouvement chrétien d’esprit et de corps, pensez, parlez, agissez, faites également les grandes et les petites choses ; par là manifestez dans votre corps et dans toutes vos actions votre esprit ému et élevé au ton de Jésus-Christ ; vivez sur le champ où Dieu vous a placé pour que vous y accomplissiez vos devoirs. C’est ainsi qu’au lieu de vivre dans l’esprit seul, dans l’abstraction, la rêverie, les élans, dans tous ces détours où le mal a le droit d’éloigner l’homme de son but chrétien, vous vivrez pour ce but dans un travail chrétien continuel et réel ; tantôt vous vous efforcerez d’éveiller en vous le mouvement, la vie intérieure ; tantôt, ayant acquis ce bien chrétien, vous travaillerez sur quelque point de vos devoirs pour vous préparer à l’action, et vous agirez ; tantôt vous emploierez les aides propres à ranimer, à fortifier votre esprit et votre corps ; et par tout cela, vous recouvrerez de plus en plus les droits de votre esprit, vous vivifierez et élèverez votre esprit et votre corps ; vous avancerez sur la voie de votre salut.
Même dans la meilleure disposition d’esprit et d’homme, ne soyez jamais tranquille, ne restez jamais sans souci ni travail chrétien, autrement la bonne disposition que Dieu vous donne, au lieu de vous servir à progresser dans la voie qui vous est destinée, pourrait vous pousser sur le dangereux détour de la jouissance de la Grâce, de la jouissance du ciel. À chaque instant nous sommes entourés de dangers ; pendant même que la Grâce nous aide, les mauvais esprits qui veulent s’emparer de nous ne cessent de guetter le moment où nous serons satisfaits de nous-mêmes, où, par conséquent, nous serons sans nos armes chrétiennes. Soyons donc toujours timides, toujours en souci, soit pour obtenir la Grâce, soit pour l’employer au but pour lequel elle nous est donnée. L’abus que l’homme fait de la Grâce, du ciel, pour sa jouissance ou pour ses buts terrestres, est une des principales causes de ses malheurs.
Ce souci et cet effort continuel, pour maintenir en vous et pour employer, comme vous le devez, la vie intérieure que la Grâce vous donne, c’est la prière en esprit et en vérité, dans laquelle vous devez persévérer depuis le matin jusqu’au soir, en accomplissant les paroles de Jésus-Christ : « Veillez et priez ». Faites donc cette prière intérieure à chaque moment, avant l’action et aussi pendant l’action, en tournant votre esprit vers Dieu, en vous humiliant devant lui, en renouvelant cette aspiration, ce recours intérieur à Dieu, qui est un véritable Sursum corda ! L’exemple nous en est donné par un bon enfant qui, tout en s’amusant, en parlant, en agissant, se tourne de temps en temps vers sa mère et la regarde pour voir si elle l’approuve, et qui, au moindre signe de sa part, s’arrête dans ce qu’il fait et prend la direction voulue par sa mère. – Le matin, votre travail intérieur, votre prière pourra être plus fervente ; dans la journée, au milieu de vos occupations, elle pourra faiblir, mais il faut toujours l’entretenir, car c’est le fil qui unit au ciel et par lequel arrive à l’homme la force d’en haut. La Grâce de Dieu, le Saint-Esprit veut toucher, aider l’homme ; mais il ne peut le faire qu’autant que l’homme fait ce peu qui doit venir de lui.
Mais pour pouvoir se tourner vers Dieu, il faut être pur, et il faut l’être sur tous les points : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu. » Si l’homme se fait, sur quelque point que ce soit, une réserve contraire à la loi de Jésus-Christ, s’il aime le mal, le faux en quoi que ce soit, le mal a le droit d’arrêter son esprit, de l’empêcher de se tourner entièrement vers Dieu, de le séparer ainsi de cette source unique de la force chrétienne. Quand l’homme est pur, le canal du ciel étant ouvert en lui, il lui est facile, en se tournant vers Dieu, de recevoir la force céleste, et alors par lui, poussière, la Grâce peut faire de grandes choses.
En tenant toujours votre esprit tourné vers le champ de vos devoirs, tâchez de sentir quelles sont les actions qu’il vous est destiné d’y accomplir ; travaillez devant Dieu dans la prière, dans le sacrifice, afin d’obtenir la lumière et la force nécessaires pour ces actions, et notez tout ce que vous sentirez à cet égard. N’agissez jamais dans le trouble, dans le chaos intérieur, mais tâchez avant tout de vous tourner vers Dieu, de vous calmer, de vous concentrer ; même dans les circonstances subites, imprévues, arrêtez-vous, et consacrez au moins un instant à déposer un soupir devant Dieu, à implorer de lui la lumière et la force nécessaires pour accomplir sa volonté. C’est surtout dans les moments décisifs que le mal trouble l’homme, pour qu’il prenne sa direction sous l’impulsion et dans l’esclavage du mal.
Gardez-vous du détour très dangereux et habituel aux hommes qui vivent par l’esprit dégagé, qui consiste à tolérer le mal, à en subir passivement l’influence, sous l’apparence de l’amour, de l’humilité, de la douceur, du respect pour la liberté du prochain. L’horreur du mal ne peut être séparée de l’amour du bien. Comme à chaque parcelle du ciel, à chaque vérité, à chaque bien est dû un mouvement d’amour et d’adoration, de même à chaque parcelle de l’enfer, à tout ce qui est faux, à tout mal est dû le mouvement de l’aversion et de l’horreur chrétiennes, mouvement qui, s’il ne peut toujours être produit en action devant les hommes, doit toujours être créé dans l’âme et déposé devant Dieu. Le manque de ce mouvement prive l’homme de la communion avec le ciel qui porte la plus grande horreur pour tout mal, pour tout péché, et il le rend esclave du mal. Dieu compte les mouvements d’amour pour le ciel et les mouvements d’horreur pour l’enfer, et c’est surtout d’après ce compte que se trace la direction de l’homme, dans laquelle il est conduit ou par la Grâce de Dieu, ou par le mal auquel il s’est soumis.
Ne pas détester le mal qui, ayant enchaîné l’esprit du prochain, le conduit à sa perte, ne pas se sacrifier pour délivrer le prochain des chaînes du mal, et par là contribuer à ce qu’il devienne la proie du mal, c’est l’extrême opposé de l’amour, et cependant on donne à cela le nom d’amour !... Peut-on dire que celui-là aime véritablement, qui, voyant des brigands entraîner son ami, ne veut faire aucun mouvement pour le délivrer de leurs mains, et cela, parce qu’il craint de manquer d’amour pour les brigands ?... La civilisation terrestre développée au détriment de la civilisation chrétienne, et le péché de la jouissance d’esprit, devenu aujourd’hui général, même sur le champ de la religion, surtout dans les nations et les classes plus civilisées, ont introduit dans le monde des idées fausses sur l’amour. On en a exclu le sacrifice, l’énergie, l’action, l’horreur du mal, tout ce qui constitue la vie et la force de l’amour, tout ce qui en fait une vertu chrétienne, céleste, et l’on donne le saint nom d’amour à ce qui n’en est qu’une forme trompeuse, une faiblesse, une délectation qui énerve l’esprit et le corps.
Vous devez nourrir constamment dans votre âme l’amour de tout bien et l’horreur de tout mal, et, par amour pour Dieu et pour l’esprit du prochain, appliquer ces deux sentiments dans vos rapports avec chacun et surtout avec ceux qui vous sont les plus proches et les plus chers. Les liens de famille, la sympathie que nous éprouvons pour certaines personnes, sont des signes nous montrant que Dieu nous impose envers elles des devoirs plus graves ; c’est pourquoi vous devez chercher à connaître la vérité qui concerne les personnes liées avec vous, et avoir le courage de la leur exposer, par là leur rendre le service que Dieu leur a destiné de votre part, et vous mettre avec elles dans un compte pur. Même dans les personnes dont la dignité terrestre ou le ministère sacré impose le respect, vous devez distinguer entre la pensée de Dieu qu’il faut vénérer et le mal qu’il faut détester ; vous devez porter en vous, et pour cette pensée de Dieu, et pour le mal, les mouvements qui leur sont dus, et manifester ces mouvements par votre action, si Dieu vous le destine et vous en ouvre le champ. Quand l’homme n’a pas l’horreur du mal, Dieu permet que les fruits du mal l’oppriment jusqu’à ce qu’il éveille en lui ce mouvement. C’est la cause des malheurs, des pressions, de l’esclavage que subissent les individus et les nations, c’est la cause pour laquelle actuellement l’homme, au lieu de trouver dans ses supérieurs spirituels et temporels l’aide qui lui est destinée pour son salut et son bonheur, trouve en eux une source de tant de difficultés et de douleurs !...
En poursuivant vos études avec un élan et une fermeté extraordinaires, vous avez atteint votre but terrestre ; mais souvenez-vous que cette même force est inefficace pour vous faire atteindre votre but chrétien : le Royaume du ciel ne peut être emporté que par les armes chrétiennes, par l’amour et le sacrifice, par l’humilité, la soumission, la patience... ; c’est en persévérant dans une telle violence chrétienne, et en même temps, en vous sentant toujours indigne du ciel, que vous aurez l’appui du ciel, et qu’avec cet appui, vous parviendrez par degrés à votre but. Quelquefois Dieu éprouve l’homme par une sécheresse plus ou moins longue et pénible ; Jésus-Christ lui-même, sur la croix, a crié vers le Père éternel : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Vous devez vous attendre à cette épreuve, d’autant plus qu’après la mort de votre père, étant dans une semblable épreuve, vous n’avez pas persévéré. Dans cet état, votre unique salut sera de vous tourner vers Dieu, de vous humilier et de gémir devant Dieu, de frapper avec soumission et confiance aux portes du ciel, de faire enfin avec un souci redoublé tout ce que vous pourrez pour marcher sur votre route ; et la moindre chose faite par vous dans cet état aura une grande valeur devant Dieu, car elle témoignera de votre amour, de vos efforts pour rester fidèle à Dieu lors même que vous êtes délaissé par sa Grâce.
Tâchez d’avoir toujours une occupation appropriée à vos forces, afin qu’autant que possible, vous ne soyez point surchargé et que votre esprit et votre corps restent unis, puissent vivre dans la liberté et la réalité. Soyez tout entier à ce que vous faites, et faites-le avec amour, avec calme et attention, vous souciant uniquement de ce que chaque chose soit faite comme elle doit l’être, en laissant le reste à Dieu. Lorsque votre esprit et votre corps ne sont pas unis, ne sont pas vivifiés et tournés vers le travail que vous avez à faire, ne faites pas ce travail par force, mais préparez-vous-y d’abord. Ne poussez pas le travail, même le plus heureux, jusqu’à l’épuisement complet de vos forces, mais interrompez-le par intervalles, pour vous reposer, pour fortifier votre esprit et votre corps.
Ménagez votre corps qui est faible et qui, si vous en usiez sans la prudence chrétienne, pourrait bientôt ne plus suffire au feu de votre esprit. En travaillant intérieurement, en priant, faites dans votre esprit le plus de mouvements que vous pouvez, mais n’en faites dans votre corps qu’autant que cela est indispensable. Soignez votre corps, cherchez à connaître par le sacrifice quels sont ses besoins et satisfaites-y selon la vérité. Si vous êtes fatigué par le travail intérieur ou par celui de votre emploi, ranimez votre esprit et votre corps par des moyens terrestres, mais purs ; par exemple, allez au théâtre, faites des promenades, des lectures qui, sans vous fatiguer, peuvent vous récréer, vous occuper agréablement et utilement. Souvent dans la faiblesse intérieure et les tentations, le seul moyen de se défendre du mal est de se tourner vers la terre pure ; par là l’esprit se détourne du mal, de l’enfer qui l’obsède, et, redevenu libre, s’étant animé, il peut plus facilement se tourner vers le ciel. Outre ces moyens, éloignez-vous souvent de l’atmosphère spirituelle au milieu de laquelle vous vivez ; quittez, ne fût-ce que pour quelques moments, le lieu de votre séjour habituel ; par ce changement, vous éprouverez une grande aide, vous vous ranimerez, vous verrez et vous sentirez ce que, sans cela, vous n’auriez pu ni voir ni sentir. Je ne vous parle pas des aides les plus grandes que donnent l’église, les Sacrements etc. ; cette grave matière est traitée dans plusieurs écrits de l’Œuvre de Dieu, et les conseils que j’ai donnés à ce sujet, afin que l’emploi de ces moyens salutaires aide à accomplir la volonté de Dieu, sont déjà pratiqués avec un grand profit dans le cercle italien.
J’ai fait quelques questions à Towiański ; je lui ai dit entre autres choses que j’éprouve souvent une grande peine de ce que la plupart des prévenus que j’interroge d’après les devoirs de ma fonction judiciaire me répondent par des mensonges, non seulement quant aux délits dont ils sont accusés, mais même par rapport à des circonstances indifférentes. Towiański m’a répondu :
L’amour véritable entre dans la position du prochain et n’exige pas de lui au-delà de ce qu’il peut faire. En entrant dans la position des prévenus, vous sentirez qu’en votre qualité d’employé judiciaire, vous êtes regardé par eux comme leur ennemi, comme n’ayant pas d’autre but que de les convaincre de leur culpabilité et de les faire condamner ; c’est pourquoi ils se méfient de vous et de tout ce que vous faites à leur égard, et si vous leur demandez la chose même la plus indifférente, ils craignent de dire la vérité. N’exigez donc pas d’eux ce qu’il leur est si difficile de faire, et ne vous étonnez pas de ce qu’ils ne le font pas ; mais tâchez de devenir l’ami de leurs âmes, de mériter en cette qualité leur amour et leur confiance, et désirez uniquement qu’ils fassent ce qui est essentiel pour leur salut, désirez que, dans leur intérieur, ils soient sincères devant Dieu, qu’ils reconnaissent leurs crimes et s’en humilient devant lui. Parlez-leur dans ce sens, du fond de votre âme, surtout à ceux que vous sentirez être bons intérieurement, car avec ceux qui, dans leur esprit, sont méchants et endurcis, avec ceux qui aiment le mal et qui, à cause de cela, ont encore besoin de l’opération sous la force de Dieu, il est difficile que vous fassiez quelque chose. Néanmoins ne jugez personne d’après les apparences, mais à l’exemple de Notre Seigneur Jésus-Christ, déposez pour chacun la mesure de sacrifice qui vous est destinée ; le livre des comptes de l’homme est devant Dieu, et il n’est pas ouvert à l’homme. Quelquefois celui qui a commis le crime le plus horrible est, devant Dieu, innocent de ce crime ; il l’a commis contre sa propre volonté, sans que son esprit y ait participé, et même en portant en lui l’horreur de ce crime ; il l’a commis, poussé par les forces invisibles du mal, qui, par la permission de Dieu, se sont emparées de lui, afin qu’il soit puni de quelque autre péché qu’il a commis devant Dieu. Peut-être, par exemple, a-t-il vécu dans les rêveries, les vols d’esprit ou dans la tendance vers la terre seule, etc., et a-t-il rejeté pendant longtemps les appels de la Grâce, les avertissements et les réclamations de Dieu à quitter son détour et à entrer dans la voie chrétienne ; c’est donc à cause de ce péché qu’il aimait et dans lequel il s’obstinait que Dieu a permis au mal de s’emparer de lui et de lui faire produire les fruits les plus contraires à son esprit, afin que, par ces fruits, il reconnaisse son péché de résistance à Dieu et se soumette à sa volonté. Vous pouvez rendre le plus grand service à de pareils hommes, leur faciliter la contrition, et par conséquent, le salut éternel, lorsque, entrant par votre sacrifice dans leur position, vous leur ferez connaître la source de leur malheur, et leur présenterez, ne fût-ce qu’en quelques mots, ce dont dépend leur salut. En 1848, étant en prison à Paris et ayant acquis la confiance de mes compagnons de captivité, je me suis convaincu qu’un grand nombre d’entre eux souffraient pour des fautes dont, en réalité, ils n’étaient pas coupables, les ayant commises poussés par le mal, tandis que leur âme n’y avait participé que bien peu, ou même n’y avait pris aucune part. Par exemple, un soldat, après avoir un peu trop bu, s’en retournait avec son camarade ; chemin faisant, une dispute s’étant élevée entre eux, il voulut lui donner un coup de canne sur l’épaule, mais par malheur, il l’atteignit à la tempe et le tua ; pour ce fait involontaire, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Parmi mes compagnons de prison, il s’en trouvait aussi qui, dans les moments du saint élan révolutionnaire, s’étant grisés, et étant excités par des camarades violents, avaient enlevé quelques rails d’un chemin de fer ; pour cette action commise par eux comme une étourderie d’enfants, sans en calculer les suites, ils avaient été condamnés à dix ans de travaux forcés. Croyant voir en cela l’injustice de Dieu, ils blasphémaient contre Dieu ; mais ils se sont convertis dès qu’ils ont senti que Dieu les punissait pour d’autres fautes qu’ils avaient commises envers lui. – Dans le canton de Zurich, les juges et le public sont consternés de ce que, dans ce temps, beaucoup de gens connus comme honnêtes et paisibles ont commis des crimes, même des meurtres ; la sagesse humaine est impuissante pour expliquer de pareils faits.
André TOWIANSKI, Pisma, t. I, 1882.