Résumé d’un entretien
de
André TOWIANSKI
AVEC MATTHIEU M.
Je me suis épanché de mon passé et, après m’avoir écouté, Towiański m’a dit :
Je résume ainsi votre épanchement : dans votre jeunesse, votre esprit était tourné vers Dieu, vous aviez une tendance chrétienne et vous faisiez des efforts pour vivre chrétiennement ; après votre mariage, vous avez détourné votre esprit de Dieu, vous avez abandonné votre tendance et vous êtes entré dans des routes fausses. La miséricorde de Dieu vous a sauvé malgré vous, en ne permettant pas que le mal vous fît prospérer dans ces routes fausses ; vous y avez souffert, et, par ces souffrances, vous avez été poussé à revenir à la voie vraie.
Sentez, mon frère, l’extrême gravité du péché commis par l’esprit de l’homme lorsque, après s’être tourné vers Dieu et avoir suivi une tendance chrétienne, il s’en détourne et prend une tendance opposée. Beaucoup d’actes coupables, que le monde condamne, ne sont que peu de chose en comparaison de ce péché. Un homme qui, par exemple, surexcité par sa force corporelle, par ses passions, commet des crimes, peut en même temps aspirer dans son esprit à être délivré du mal qui l’entraîne ; il peut donc, tout en étant poussé par le mal, ne pas renier Dieu dans son esprit. Mais en vous, c’est l’esprit même qui s’est détourné de Dieu, qui l’a renié sciemment et volontairement ; c’est donc un péché bien plus grave, un péché d’esprit, péché mortel, puisqu’il donne la mort à l’esprit.
Vous vous accusez d’avoir abandonné l’Œuvre de Dieu, mais ce n’est pas là votre faute capitale. L’Œuvre n’est qu’un moyen qui aide l’homme à être fidèle à Dieu, à accomplir sa Volonté, son Verbe. Vous auriez pu ne jamais entendre parler de l’Œuvre de Dieu, et cependant être fidèle à Dieu, seulement en obéissant à sa loi qui est gravée dans la conscience de l’homme. Votre faute n’est donc pas seulement d’avoir rejeté les aides que Dieu vous avait données, mais c’est surtout d’avoir abandonné la voie que Dieu a destinée à l’homme par son Verbe ; c’est le péché de la résistance à Dieu.
Maintenant, pour vous, tout dépend de ce que vous voyez constamment votre péché dans cette lumière vraie, et que vous en sentiez la gravité autant que Dieu l’exige. Ce sentiment vous aidera à comprendre l’expiation que vous devez à Dieu, et à vous y soumettre.
Sentez, mon frère, que vous ne pouvez expier votre péché que par une pénitence active, en donnant votre esprit à Dieu, à sa Volonté, à la voie qu’il a destinée à l’homme par son Verbe, et en produisant dans vos actions, pour la gloire de Dieu, pour le salut de votre prochain et de votre patrie, les fruits de cette pénitence, de ce retour de votre esprit à Dieu. Pour voir et sentir, comme vous le devez, votre péché ainsi que ce qui peut l’expier, il faut que vous vous éleviez au degré de l’époque chrétienne supérieure où se trouve la lumière nécessaire pour une telle action. Il faut donc que vous profitiez de l’aide que donne l’Œuvre de Dieu pour entrer dans l’époque supérieure, que vous preniez la croix à laquelle cette Œuvre appelle l’homme, et cette croix vous donnera la force nécessaire pour accomplir votre pénitence. C’est un grand fardeau, mon frère ; aurez-vous assez de courage pour le porter ?
Je dis que l’action m’est facile quand j’ai en moi le sentiment, mais qu’il m’est difficile de sentir autant qu’il le faut.
Oui, c’est en cela qu’est la difficulté. La vie intérieure, le sentiment, le feu chrétien, ce fruit de la Grâce, c’est l’unique force pour voir et sentir la vérité chrétienne, et pour agir selon cette vérité. Quand l’homme porte en lui cette force chrétienne, céleste, non seulement il lui est facile d’agir chrétiennement, mais une telle action est pour lui un besoin. Tous ceux qui combattent aujourd’hui la vérité deviendraient en un instant ses plus zélés serviteurs s’ils pouvaient avoir en eux le sentiment, le feu chrétien. Mais lorsque, par suite de son péché, l’homme a perdu la Grâce, et n’a pas en lui la force chrétienne, il lui est alors difficile, non seulement d’agir, mais même de voir selon la vérité. Vous pouvez, mon frère, être dans ce cas, et cependant il faut, pour votre salut, que, même dans cet état de faiblesse, de ténèbres, de mort intérieure, vous voyiez toujours de même, que la vérité soit toujours pour vous la vérité ; que, sans pouvoir même la sentir, vous lui soyez fermement attaché, même au milieu des attaques du mal qui s’efforcera de vous enlever cette ancre de salut.
Le mal ne vous tentera pas, mon frère, sous sa propre forme, en vous présentant des buts terrestres ; il vous tentera sous des formes saintes, afin qu’en repoussant la vérité qui vous montre vos dettes et vos devoirs envers Dieu, vous cessiez de vous efforcer, vous renonciez à vos résolutions chrétiennes, vous cherchiez le repos dans la fausse dévotion, dans les seules pratiques religieuses, et vous croyiez faire votre pénitence dans cette route fausse, où tout se fait seulement dans la forme, sans aucun mouvement intérieur, aucun sentiment, aucune contrition, aucune action. Le mal vous présentera aussi d’autres routes fausses, par exemple celle du dégagement de l’esprit et de la sainteté morte, et cela, pour vous amener plus facilement, sous cette sainte forme, à repousser la vérité et la pénitence vraie, active, à vous décharger ainsi de la croix, et enfin à condamner comme une hérésie, la vérité, et avec elle, la pénitence vraie et la croix qu’elle impose. Un tel jugement, porté par vous, serait le triomphe complet du mal.
C’est là un écueil contre lequel l’homme échoue ordinairement ; il est fidèle à Dieu quand, par sa Grâce, il a la vie intérieure, le sentiment, le feu chrétien, et il devient infidèle aussitôt qu’abandonné par la Grâce, il se trouve dans la sécheresse et la mort intérieure.
Quel sera donc votre refuge contre cette tentation ? Privé de l’aide de la Grâce, vous devez faire des efforts extraordinaires pour vous attacher fortement à la vérité que le mal veut vous arracher ; dans ce but, vous devez gémir devant Dieu, implorer sa miséricorde, ne fût-ce que des lèvres, si vous ne pouvez le faire autrement, pourvu que vous ne renonciez pas à la vérité, que vous lui restiez fidèle, que vous ne preniez pas le bien pour le mal, le ciel pour l’enfer, comme cela arrive souvent dans les temps actuels où le mal tente l’homme sous des formes saintes. Soutenir cette fidélité à la vérité, au milieu de telles contrariétés, sera votre pénitence ; c’est par votre fidélité gardée au prix de grands efforts que vous satisferez à Dieu pour votre infidélité passée ; c’est seulement ainsi que le mal ne parviendra pas à vous éblouir et à vous subjuguer.
En marchant dans cette voie, vous ne vous reposerez pas dans les formes de l’Église, comme si c’était votre but, mais vous profiterez de l’aide que donnent ces formes comme d’un moyen pour arriver à votre but ; vous puiserez dans la prière, dans les sacrements, la force pour faire votre pénitence vraie et active ; vous y puiserez la vie, le sentiment, le feu chrétien nécessaire à vos actions pour Dieu, le prochain et la patrie. En vous approchant ainsi, même le plus souvent, des sacrements de la Pénitence et de l’Eucharistie, vous ne vous imaginerez pas que, par ces actes, vous accomplissez déjà l’expiation due à Dieu, mais vous n’y verrez qu’une aide pour faire cette expiation. Souvenez-vous, mon frère, qu’on ne peut être fidèle à Dieu sans être très pieux, mais qu’il faut l’être selon la vérité.
Outre les aides que vous pouvez trouver dans l’Église, vous devez en chercher dans la nature qui, étant sur la voie de Dieu, est d’un grand secours pour l’homme sans cesse entraîné dans des voies détournées. Vous devez en chercher aussi dans les arts ; par exemple, les tableaux, la musique, une bonne pièce de théâtre, qui éveillent et émeuvent l’âme, peuvent vous aider beaucoup si vous y avez recours avec la disposition nécessaire pour recevoir la Grâce qui peut vous toucher. Selon votre état intérieur, ce sera tel moyen ou tel autre qui vous aidera davantage, et quand vous aurez un vrai désir de trouver ce qu’il vous faut pour le moment, la voix intérieure, cette voix de la Grâce, vous le fera sentir et voir.
Je résume ce que je viens de vous dire : le triple sacrifice, la croix de Notre Seigneur, c’est tout pour vous ; ce sacrifice, cette croix consiste à éveiller en vous la vie, le sentiment, le feu chrétien, et à les manifester dans votre corps, dans vos paroles et vos actions. C’est là votre unité, le but auquel doivent être employées toutes les aides célestes et terrestres.
Le commencement vous sera difficile, parce que, à cause de vos comptes passés, il se peut que d’abord la Grâce ne vous aide pas ; mais tout dépend de votre persévérance.
Je dis que je vois tout cela et que je m’y unis ; mais que j’aspire avant tout à ne pas perdre la confiance en Dieu, à ne pas tomber dans le désespoir.
Il faut que vous voyiez cela dans toute la vérité. Dieu, en assignant un but à l’homme, lui donne l’aide de sa Grâce pour qu’il puisse l’atteindre, et quand par son péché l’homme a perdu cette Grâce, il faut qu’il fasse lui-même une certaine partie de sa route, en redoublant d’efforts pour expier ainsi sa négligence passée. Pourquoi donc se désespérer ? Si, pour retourner à Turin par le chemin de fer, il vous fallait aller d’ici à la gare à travers le sable ou la boue, croiriez-vous que ce fût un si grand malheur de faire ce peu de chemin difficile pour atteindre le chemin si facile ? Non certainement, et vous y penseriez à peine. Ne dites donc pas que votre position est malheureuse ; après un peu de chemin difficile, vous atteindrez le chemin de fer.
Le mal s’efforcera de vous voiler le but et de ne vous montrer que le sable et la boue ; mais vous, mon frère, vous devez voir non seulement le sable et la boue, mais aussi la gare, le chemin de fer et Turin.
De plus, si vous faites cette partie difficile du chemin comme vous le devez, c’est-à-dire, avec patience, en vous efforçant, en gémissant devant Dieu, ce trajet durera peu et il sera facile ; car dans ces jours de la miséricorde de Dieu, les sables et les boues qui séparent l’homme de sa route peuvent être traversés bien plus facilement qu’auparavant. Ne craignez pas le sable et la boue, craignez plutôt, en hésitant, de perdre ces jours de miséricorde, après lesquels celui qui serait resté dans le sable et la boue pourrait, pendant des siècles, éprouver des obstacles qui l’empêcheraient d’entrer dans la voie destinée. Mettez-vous donc en route, mon frère, avec joie et confiance ; entrez dans votre voie comme dans un champ d’expiation et de mérite. Quand l’homme, délaissé par la Grâce, fait dans cet état tout ce qu’il peut, il acquiert plus de mérite que s’il faisait de grandes actions, étant porté par la Grâce.
Oh ! combien il doit être nécessaire à l’homme d’être abandonné par la Grâce, puisque Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même, sur la croix, s’est écrié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ! »
Consolé par ces vérités, je me suis écrié : « Oh ! pourquoi n’ai-je pas en ce moment plus de mouvement pour adorer ces vérités ! Mais je m’efforcerai de faire ce que je pourrai. » Towiański m’a dit :
Quand vous faites tout ce que vous pouvez, Dieu est satisfait, et, par conséquent, les hommes aussi doivent l’être. Celui qui est libre court avec transport à la rencontre de son ami et l’embrasse ; mais celui qui est chargé de chaînes fait beaucoup s’il fait un geste, et son ami en est content.
Le plus grand danger pour vous, c’est de ne pas accepter au fond de votre âme, de ne pas adorer par votre mouvement intérieur, par votre sentiment, par votre sacrifice, les vérités chrétiennes qui vous sont présentées, mais seulement de les prendre par la tête, de les peser, de raisonner sur ces vérités, de les juger froidement par la raison seule. Prendre ce qui vient de Dieu, les vérités célestes, chrétiennes, seulement par la raison et l’intelligence, cela mène droit à l’enfer ; car la raison et l’intelligence, ces facultés terrestres auxquelles aujourd’hui l’enfer s’adresse et s’unit le plus, peuvent prouver à l’homme que le ciel, c’est l’enfer, et que l’enfer, c’est le ciel.
On ne peut voir, sentir et comprendre la vérité chrétienne que par le sacrifice ; si donc l’homme est sans sacrifice, sans cette force nécessaire pour voir et sentir la vérité, au moins qu’il y croie et qu’il s’efforce, autant qu’il le pourra, de la voir et de la sentir. Le sacrifice ou la foi : voilà donc ce qui peut vous préserver du péché contre le ciel, de ce péché mortel. Prenez ces vérités au fond de votre âme, et ce sera déjà la moitié de l’action.
J’ai demandé comment je dois agir envers ceux de mes parents qui repoussent toute vérité, et qui néanmoins exigent de moi que je continue à les aider matériellement.
Jésus-Christ a dit : « Quiconque fait la volonté de mon Père..., celui-là est mon frère... » Il faut d’abord faire le sacrifice nécessaire pour lier avec le prochain l’union en Jésus-Christ, pour s’unir avec lui dans la vérité, et ensuite il faut l’aider matériellement ; alors cette aide sera donnée au nom de Jésus-Christ et pour Jésus-Christ. L’aide que l’on donne au prochain, seulement à cause des liens du sang, l’aide matérielle, extérieure, sans l’aide intérieure, n’est pas une aide chrétienne ; car elle n’est donnée que pour le sang, pour la terre, sans avoir égard à Jésus-Christ, à l’esprit du prochain, à son salut.
Il faut faire tout par amour de Dieu et du salut du prochain ; il faut donc, avant d’aider matériellement le prochain, aider d’abord son esprit ; il faut faire le sacrifice pour sentir la vérité qui lui est nécessaire, pour la lui exposer, et pour s’unir avec lui dans cette vérité.
Cependant il faut quelquefois aider le prochain d’abord matériellement, afin qu’il accepte plus facilement l’aide destinée à son esprit. Par exemple, à celui qui a faim, qui souffre du froid, on ne peut pas tout de suite présenter la vérité, il faut d’abord pourvoir à ses besoins. Mais se borner à donner l’aide matérielle au prochain sans faire aucun sacrifice pour son salut, ce n’est pas donner pour Jésus-Christ, et celui qui aura agi ainsi par faiblesse n’aura pas la récompense d’une bonne action chrétienne. Ce n’est que le bien fait au nom de Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, par amour pour le salut du prochain, qui sera récompensé ; heureux celui qui, au moins une fois dans sa vie, aura fait le bien dans toutes ces conditions !
Towiański a raconté quelques faits qui m’ont montré clairement ce que c’est que de donner au nom de Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, et combien est fructueux le bien qu’on fait dans cet esprit. Des pauvres à qui on avait refusé une aumône, parce qu’ils avaient repoussé la vérité qui leur avait été présentée, ont été ensuite poussés par les souffrances et ont fini par accepter cette vérité ; ils en ont été heureux et ont remercié de ce qu’on leur avait refusé auparavant l’aumône qu’ils avaient demandée ; après leur conversion, leur position matérielle s’est améliorée, et pour quelques-uns, cette amélioration est arrivée au moment même de leur conversion. Towiański a ajouté qu’il agit ainsi, même avec les enfants qu’il rencontre dans ses promenades ; il les observe, il parle avec eux, et, suivant leur disposition, il leur donne ou leur refuse des bonbons, en se servant du don ou du refus pour agir sur leur esprit ; de cette manière, plusieurs enfants se sont corrigés.
Je vous cite ces exemples – a ajouté Towiański – pour que vous preniez l’esprit de cette action et que vous l’appliquiez dans toutes les circonstances semblables.
André TOWIANSKI, Pisma, t. I, 1882.