RICHARD WURMBRAND

 

 

 

 

 

 

 

 

MES PRISONS AVEC DIEU

 

 

 

Édité par Charles FOLEY

 

Traduit de l’anglais par Pauline VERDUN

 

 

 

« VIES ET TÉMOIGNAGES »

 

 

 

 

 

 

 

CASTERMAN 1969

 

 

 

 

 

Aux martyrs chrétiens qui ont sacrifié avec courage leur vie au service de Dieu sous les tortures des communistes athées.

 

 

 

 

 

PRÉFACE

 

Je suis pasteur luthérien et ma fidélité à la religion chrétienne m’a valu de passer plus de quatorze années de ma vie dans différentes prisons, mais ce n’est pas en soi la raison d’être de ce livre. J’ai toujours détesté l’idée qu’un homme injustement emprisonné puisse faire état de ses souffrances dans ses sermons ou ses écrits. Campanella 1, le célèbre auteur de La Cité du soleil, vécut vingt-sept ans en prison ; mais sans ses biographes nous ignorerions qu’il a été torturé et qu’on l’a laissé quarante heures étendu sur une planche cloutée.

Mes années d’incarcération ne m’ont pas paru trop longues, car j’ai découvert dans la solitude de ma cellule que, derrière la croyance et l’amour, il y a une joie en Dieu : un profond et extraordinaire bonheur qui n’a rien de comparable au monde. Et quand j’en suis sorti, j’étais comme un homme qui descend du sommet d’une montagne d’où il a embrassé, dans un large horizon, la paix et la beauté de la campagne et qui retourne dans la plaine.

Il faut d’abord que j’explique pourquoi j’ai quitté mon pays il y a un peu plus de deux ans. J’ai été libéré en 1964 en même temps que plusieurs milliers de prisonniers politiques et d’hommes d’Église parce que la République populaire de Roumanie avait adopté une politique plus « amicale » envers l’Ouest. On m’attribua alors la plus petite paroisse du pays. Elle comptait trente-cinq fidèles et l’on me prévint que, si trente-six personnes se trouvaient assemblées dans l’église, j’aurais des ennuis. Mais j’avais beaucoup à dire, et beaucoup de gens souhaitaient l’entendre. Je voyageais en me cachant pour prêcher de villes en villages et je repartais avant que les policiers puissent apprendre qu’il y avait un étranger dans leur district. Cela aussi dut prendre fin. L’État révoqua les pasteurs qui m’avaient aidé et je pouvais être la cause de nouvelles arrestations et de confessions arrachées par la torture. J’étais devenu un fardeau pour ceux que je souhaitais servir, et un danger.

Des amis me pressèrent d’essayer de quitter le pays, ce qui me permettrait de témoigner pour l’Église souterraine dans le monde occidental. Il était évident, d’après les déclarations des responsables de l’Église occidentale, que certains ignoraient et que les autres ne voulaient pas savoir la vérité sur les persécutions religieuses commises par les communistes. Des prélats d’Europe et des Etats-Unis vinrent chez nous en visites amicales et assistèrent à des banquets aux cotés de nos inquisiteurs et de nos bourreaux. Nous leur demandâmes pourquoi. « En tant que chrétiens, nous devons être les amis de tous, y compris des communistes », répondirent-ils. Pourquoi, alors, n’étaient-ils pas aussi les amis de ceux qui avaient souffert ? Pourquoi ne faisaient-ils aucune allusion aux prêtres et aux pasteurs morts en prison ou sous les tortures ? Pourquoi ne laissaient-ils pas un peu d’argent pour les familles sans ressources de ces malheureux ?

L’archevêque de Canterbury vint en 1965 à Bucarest et assista à un office. Le Dr Ramsey ne sut pas que la congrégation ne comprenait que des fonctionnaires et des agents de la police secrète accompagnés de leurs femmes. Ce sont toujours les mêmes que l’on retrouve dans les mêmes occasions. Des visites de rabbins, de muftis, d’évêques et de membres de l’Église baptiste furent organisées. Rentrés chez eux, les uns et les autres louèrent la liberté dont jouissaient les Roumains. Un théologien britannique écrivit même un livre dans lequel il déclarait que le Christ aurait admiré le système pénitentiaire communiste.

Sur ces entrefaites, on me retira ma licence de pasteur. Je fus mis sur la liste des suspects, constamment suivi et surveillé. Je prêchais encore quelquefois dans des maisons amies où l’on méprisait le danger, aussi ne fus-je pas surpris lorsque, quelque temps après le début des négociations entreprises en vue de mon départ pour l’Ouest, un inconnu me pria de passer chez lui. Il donna une adresse, mais pas de nom. Quand j’arrivai il était seul et je compris immédiatement que c’était un agent de la police secrète.

– Je veux vous rendre un service, commença-t-il. Je sais, par un de mes amis, que la somme a été versée. Sans doute aimeriez-vous quitter la Roumanie immédiatement, mais mon ami est ennuyé. Vous êtes un homme qui dit ce qu’il pense et vous venez de sortir de prison. Sans doute serait-il préférable que vous ne partiez pas tout de suite, ou qu’un membre de votre famille reste ici pour répondre de votre comportement. Bien entendu, votre élargissement sera inconditionnel...

Je ne lui fis aucune promesse. Ils avaient l’argent : ça suffisait. Des organisations chrétiennes occidentales avaient payé une rançon pour moi. La « vente » des citoyens fait rentrer des devises étrangères et aide le budget de la République populaire. On dit d’ailleurs en plaisantant en Roumanie : « Nous vendrions bien le premier ministre si quelqu’un voulait l’acheter ! » Les Juifs sont vendus à Israël, les membres de la minorité allemande à l’Allemagne de l’Ouest, les Arméniens aux États-Unis. Les savants, les médecins et les professeurs valent environ cinq mille livres pièce.

Ensuite, je fus ouvertement convoqué au siège de la police. Un fonctionnaire me déclara :

– Votre passeport est prêt. Partez quand vous voudrez, allez où vous voudrez et prêchez autant que vous en aurez envie. Mais pas un mot contre nous. Tenez-vous-en à l’Évangile, sinon vous serez réduit au silence pour de bon. Un tueur s’en chargera pour mille dollars, à moins que nous vous ramenions ici comme nous l’avons fait pour d’autres traîtres. Nous pouvons encore ruiner votre réputation chez les Occidentaux en inventant un scandale, soit une escroquerie, soit une histoire de mœurs.

Il ajouta que je pouvais me retirer. C’était là mon élargissement inconditionnel.

J’arrivai à l’Ouest. Des médecins m’auscultèrent et l’un d’eux dit : « Vous êtes aussi troué qu’un tamis. » Il ne pouvait pas croire que mes os s’étaient ressoudés et que ma tuberculose avait guéri sans soins. « Ne me demandez pas un traitement, ajouta-t-il. Demandez-le à Celui qui vous a maintenu en vie et en qui je ne crois pas. »

Mon nouveau pastorat pour l’Église souterraine commença. Je rencontrai des amis de notre Mission scandinave en Norvège et, lorsque j’y prêchai, une femme assise au premier rang commença à pleurer. Elle me raconta ensuite qu’elle avait appris par les journaux mon arrestation bien des années auparavant, et que, depuis lors, elle n’avait jamais cessé de prier pour moi.

– Je suis venue à l’église aujourd’hui, poursuivit-elle, sans connaître le nom du prédicateur. Et en vous entendant, j’ai compris qui parlait et j’ai pleuré.

J’ai appris de la sorte que des milliers de personnes avaient prié pour moi, comme elles prient encore tous les jours pour ceux qui sont dans les prisons communistes. Des enfants que je n’avais jamais vus m’ont écrit : « Venez, s’il vous plaît, dans notre ville – nos prières pour vous ont été exaucées. »

Aussi bien dans les églises que dans les universités, aussi bien en Europe qu’en Amérique, j’ai découvert que les gens – bien qu’ils soient souvent profondément bouleversés par ce que je disais – ne croyaient pas qu’un danger les menaçait.

– Le communisme serait différent ici, disaient-ils. Nos communistes sont peu nombreux et inoffensifs.

– Nous pensions la même chose jadis, en Roumanie, dans les débuts du parti. Le monde est plein de petits partis communistes qui attendent. Lorsqu’un tigre est jeune, vous pouvez jouer avec lui ; lorsqu’il sera devenu adulte, il vous dévorera.

Je rencontrai des dirigeants de l’Église occidentale qui me conseillèrent de prêcher l’Évangile et d’éviter les attaques contre le communisme ; la police secrète de Bucarest m’avait aussi donné le même avertissement. Mais le mal doit être appelé par son nom. Jésus dit aux Pharisiens qu’ils étaient des « vipères », et c’est pour cela, et non pour le sermon sur la montagne, qu’il fut crucifié.

Je dénonce le communisme parce que j’aime les communistes. Nous pouvons haïr le péché tout en aimant le pécheur. Les chrétiens ont le devoir de conquérir les âmes des communistes, et s’ils manquent à ce devoir, ces derniers submergeront l’Occident et y déracineront, comme ailleurs, le christianisme. Les dirigeants de l’Est sont des hommes malheureux et misérables. Ils peuvent être sauvés et Dieu a l’habitude pour cela d’envoyer un homme. Il n’est pas venu guider lui-même les Juifs hors d’Égypte, il a envoyé Moïse. Nous devons de même vaincre pour Dieu les dirigeants communistes dans tous les domaines : artistique, scientifique, politique. En triomphant de ceux qui façonnent l’esprit des hommes derrière le rideau de fer, nous ferons la conquête du peuple qu’ils dirigent et influencent.

La conversion de Svetlana Staline, la fille unique du plus grand assassin des chrétiens de tous les temps, une âme élevée dans la plus stricte discipline communiste, prouve qu’il y a une meilleure arme contre le communisme que la bombe atomique : c’est l’amour du Christ.

 

Richard WURMBRAND.

 

J’ai changé, dans ce livre, les noms de certaines personnes et de certains lieux, ainsi que l’ordre chronologique des évènements, pour éviter de mettre des chrétiens en danger.

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

1

 

La première moitié de ma vie s’acheva le 29 février 1948. Je suivais à pied une rue de Bucarest, lorsqu’une Ford noire freina brusquement à ma hauteur. Deux hommes sautèrent sur la chaussée, m’encadrèrent et, chacun me prenant par un bras, me poussèrent sur le siège arrière de la voiture tandis qu’un troisième homme, assis à côté du chauffeur, braquait sur moi son revolver. La voiture se faufila à toute vitesse à travers le trafic réduit d’un dimanche soir, s’engouffra dans la rue Calea Rahova, et franchit un portail. Les portes se refermèrent derrière nous avec un bruit métallique.

Mes ravisseurs appartenaient à la police secrète communiste et m’avaient amené à leur quartier général. Mes papiers, tout ce que j’avais sur moi, ma cravate, mes lacets et, finalement, mon nom lui-même me furent retirés.

– À partir de maintenant, me dit le responsable, vous êtes Vasile Georgescu.

L’attribution de ce nom, très répandu en Roumanie, signifiait que les autorités ne voulaient même pas que les gardiens sachent qui ils surveillaient, dans le cas où des questions leur seraient posées en ville où j’étais très connu. Je devais disparaître, comme beaucoup d’autres, sans laisser de trace.

Calea Rahova était une prison récemment construite, et j’en étais le premier occupant, mais me trouver entre les quatre murs d’une cellule n’était pas une expérience nouvelle pour moi. J’avais été arrêté pendant la guerre par les fascistes, nos maîtres du temps de Hitler, et ensuite par les communistes lorsqu’ils s’emparèrent du pouvoir. Une petite fenêtre se découpait tout en haut du mur de ciment de cette cellule-ci où ne se trouvaient que deux planches servant de lits et le seau habituel dans un coin. Je m’assis dans l’attente des enquêteurs, connaissant d’avance les questions qu’ils me poseraient et les réponses que je devrais y donner.

La peur ne m’est pas étrangère, mais à ce moment-là je n’en éprouvais aucune. Cette arrestation, et tout ce qui s’ensuivrait, répondait à une de mes prières, et j’espérais imprimer ainsi un sens nouveau à ma vie passée. Je ne savais pas quelles extraordinaires et merveilleuses découvertes m’attendaient.

 

 

2

 

Mon père avait un guide des carrières où les jeunes trouvaient des renseignements sur toutes les professions : médecine, barreau, armée, etc. Un jour – j’avais environ cinq ans – il le prit et demanda à mes frères ce qu’ils aimeraient faire dans l’existence. Lorsqu’ils eurent choisi, mon père se tourna vers moi :

– Et toi, Richard, que veux-tu être plus tard ?

Mes yeux se posèrent sur le titre du livre : Guide général des professions et je réfléchis avant de répondre :

– J’aimerais être un guide général.

Depuis lors, cinquante ans ont passé, dont quatorze en prison, et j’ai souvent repensé à cette scène. On dit que nous faisons notre choix très tôt dans la vie ; de fait, je ne vois pas de meilleure définition de mon travail actuel que « guide général ».

L’idée de devenir pasteur était cependant bien loin de mon esprit et de celui de mes parents qui étaient juifs. Mon père mourut lorsque j’avais neuf ans et notre famille fut dès lors toujours à court d’argent et souvent de pain. Une fois quelqu’un offrit de m’acheter un costume, mais lorsque nous fûmes dans la boutique et que le tailleur montra ce qu’il avait de mieux, mon bienfaiteur dit : « C’est beaucoup trop beau pour lui. » J’entends encore sa voix. Je fis peu d’études mais nous avions beaucoup de livres à la maison. Je n’avais pas dix ans que je les avais tous lus et que j’étais devenu aussi sceptique que l’objet de mon admiration : Voltaire. Toutefois, la religion m’intéressait. J’observais les rituels dans les églises orthodoxes et catholiques romaines, et je vis un jour, dans une synagogue, un homme, que je connaissais, prier pour sa fille malade. Elle mourut le lendemain ; je demandais au rabbin : « Comment Dieu a-t-il pu repousser une prière aussi désespérée ? », et il ne me répondit rien. Je ne pouvais pas croire en un être tout-puissant qui laissait tant et tant de gens souffrir de misère et de faim et moins encore qu’il avait envoyé sur la terre un homme aussi bon et aussi sage que Jésus-Christ.

Devenu adulte, je me lançai dans les affaires et y réussis. À moins de vingt-cinq ans, j’avais beaucoup d’argent à dépenser dans les bars à la mode et les cabarets et avec les filles de ce « Petit Paris » qu’était alors Bucarest. Je ne me souciais de rien pourvu que mon appétit de sensations nouvelles soit satisfait. C’était une existence que beaucoup enviaient mais qui me laissait moralement insatisfait. Je savais que tout cela était faux et que je gaspillais ce que j’avais de bon en moi et qui aurait pu servir. Tout en étant sûr qu’il n’y avait pas de Dieu, je souhaitais, dans mon cœur, que ce soit autrement et qu’il y ait une raison d’exister dans l’univers.

Un jour, j’entrai dans une église et je me mêlai aux fidèles réunis devant une statue de la Vierge. Ils priaient et j’essayai de répéter avec eux : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce... » mais ces mots étaient pour moi dépourvus de tout sens. Je finis par apostropher intérieurement la statue : « Vous ressemblez vraiment à de la pierre. Regardez tous ceux qui vous implorent et vous n’avez rien à leur donner. »

Après mon mariage, je continuai à rechercher les aventures faciles, mentant, trompant, ne m’interrogeant pas, semant la tristesse autour de moi, jusqu’à ce que, à vingt-sept ans, je sois atteint de tuberculose à la suite de ces excès qui s’ajoutaient aux privations de ma jeunesse. C’était à l’époque une maladie dangereuse et on craignit même pour ma vie. J’eus peur. Envoyé dans un sanatorium à la campagne, je me reposai vraiment pour la première fois de mon existence. Je restais allongé, les yeux sur les arbres et l’esprit perdu dans le passé que je revoyais comme des scènes d’un horrible spectacle : ma mère, ma femme, tant de pauvres filles innocentes en larmes à cause de moi. J’avais séduit, calomnié, bafoué, trompé, tout cela pour rire. Ce fut à mon tour de pleurer.

Je priai dans ce sanatorium pour la première fois de ma vie ; ce fut la prière d’un athée. Je dis quelque chose comme ça : « Seigneur, je sais que vous n’existez pas. Mais si par hasard Vous existez, ce que je nie, c’est à Vous de Vous révéler à moi ; ce n’est pas mon affaire de Vous chercher. »

Jusqu’à ce jour ma philosophie avait été toute matérialiste. Mais mon cœur ne s’en satisfaisait pas. Je croyais en la théorie que l’homme n’est que matière et que, lorsqu’il meurt, il se décompose en sel et en minéraux. Bien que j’eusse perdu mon père et que j’eusse assisté à d’autres enterrements, je ne pouvais pourtant jamais penser au défunt autrement que comme à une personne. Qui peut penser à sa femme ou à son enfant morts comme à un tas de minéraux ? C’est toujours la personne aimée qui reste présente à l’esprit. Nos esprits peuvent-ils se tromper à ce point ?

Mon cœur était plein de contradictions. Je passais des heures dans des boîtes au milieu de femmes à demi nues et dans le bruit d’une musique excitante, mais j’aimais aussi me promener seul dans les cimetières, notamment en hiver lorsque la neige recouvrait les tombes d’un épais et lourd manteau. Je me disais : « Un jour moi aussi je serai mort, et la neige s’amoncellera sur ma tombe pendant que les vivants riront, s’amuseront et profiteront de la vie ; je serai incapable de partager leurs joies ; je ne les connaîtrai même pas. Je n’existerai simplement plus. Après quelques mois plus personne ne se souviendra de moi. Quelle est donc la raison d’être de toute chose ? »

En réfléchissant aux problèmes sociaux et politiques, je croyais qu’un jour peut-être l’humanité trouverait un système qui procurerait à tous la liberté, la sécurité et la fortune. Mais lorsque tout le monde est heureux, personne ne souhaite plus mourir et la pensée de devoir renoncer une fois ou l’autre au bonheur de vivre doit être insupportable.

Je me souvenais d’avoir lu que Krupp, qui était devenu millionnaire en fabriquant des engins de mort, était horrifié par la mort. Nul n’était autorisé à prononcer ce mot en sa présence et le jour où sa femme lui parla de la mort d’un neveu il divorça. Il avait tout, mais il était malheureux parce qu’il savait que le bonheur ne durerait pas, qu’il devrait le laisser derrière lui et pourrir dans une tombe.

Bien que j’eusse lu la Bible par curiosité intellectuelle, mon esprit s’arrêtait sur le passage où les adversaires du Christ le provoquent : « Descends de la croix si tu es le Fils de Dieu », mais il meurt semblant donner raison à ses ennemis. Cependant, mes pensées se tournaient spontanément vers Lui. Je me disais : « J’aurais aimé Le rencontrer et Lui parler. » Ma méditation s’achevait chaque jour sur cette pensée.

Il y avait au sanatorium une patiente trop malade pour quitter sa chambre, mais elle entendit parler de moi je ne sais comment, et elle me fit porter un livre sur les frères Ratisbonne, fondateurs d’un ordre qui s’attachait à la conversion des juifs. Des hommes priaient donc pour moi, un juif, pendant que je gaspillais ma vie !

Après quelques mois de sanatorium, les médecins constatèrent un léger mieux et j’allai passer ma convalescence à la montagne. Je me liai avec un vieux charpentier du village et un jour il me donna une Bible. Ce n’était pas, comme je l’ai appris plus tard, une Bible quelconque : sa femme et lui avaient passé de longues heures à la lire en priant pour moi.

Étendu sur une chaise longue dans mon chalet, je lisais le Nouveau Testament et, au fur et à mesure que les jours passaient, le Christ me semblait aussi réel que la femme qui m’apportait mes repas. Mais tous ceux qui reconnaissent le Christ ne sont pas sauvés : Satan croit, il n’est pas chrétien pour autant. Je disais au Christ : « Je ne deviendrai jamais votre disciple. Je veux de l’argent, je veux voyager et m’amuser. J’ai assez souffert. Votre chemin est celui de la croix, et même si c’est le chemin de la vérité, je ne le suivrai pas. » Sa réponse jaillissait dans mon esprit comme un appel : « Suis-moi ! N’aie pas peur de la croix ! Tu découvriras que c’est la plus grande des joies. »

Je reprenais ma lecture et les larmes remplissaient de nouveau mes yeux. Je ne pouvais m’empêcher de comparer la vie du Christ à la mienne. La sienne était si pure, la mienne si dépravée. Sa nature si désintéressée, la mienne si avide. Son cœur si plein d’amour, le mien si plein d’amertume. Mes vieilles certitudes commencèrent à tomber en poussière en face de cette sagesse et de cette sincérité. Au fond de mon cœur, là où ma conscience n’avait pas accès, le Christ m’avait toujours attiré. Je me disais : « Si j’avais un esprit comme le sien, je pourrais avoir confiance en ses conclusions. » J’étais comme cet homme dont parle un vieux conte chinois : épuisé de fatigue, il cheminait péniblement au soleil lorsqu’il vit un grand chêne à l’ombre duquel il s’arrêta pour se reposer. « Quelle chance de t’avoir trouvé ! » dit-il. Mais le chêne répondit : « Ce n’est pas une chance. Il y a quatre cents ans que je t’attends. » Le Christ m’avait attendu toute ma vie. À présent, nous nous étions rencontrés.

 

 

3

 

Cette conversion intervint six mois après mon mariage avec Sabine, une jeune fille qui n’avait jamais accordé une pensée aux problèmes spirituels. Ce fut un coup terrible pour elle. Elle était jeune et belle et elle avait pâti dans son enfance. Elle espérait qu’une existence heureuse allait enfin commencer pour elle, lorsque l’homme qu’elle aimait, son compagnon de plaisir, se mua en un fervent croyant qui parlait de devenir pasteur. Elle m’avoua plus tard qu’elle avait même envisagé de se suicider.

Un dimanche, lorsque je lui proposai d’aller assister à l’office du soir, elle fondit en larmes. Elle me dit qu’elle voulait aller au cinéma.

– Très bien, répliquai-je. Nous irons, parce que je t’aime.

Nous passâmes devant plusieurs salles et je choisis finalement le film qui me parut le plus suggestif. À la sortie je lui offris de se rafraîchir et l’emmenai dans un café où elle mangea un gâteau à la crème. Je lui dis alors :

– À présent, rentre à la maison te coucher. J’ai envie de chercher une fille et de l’emmener dans un hôtel.

– Que dis-tu ?

– C’est assez clair. Tu rentres à la maison. Quant à moi, j’ai envie de trouver une fille pour l’emmener dans un hôtel.

– Comment peux-tu dire des choses pareilles ?

– Mais tu m’as obligé d’aller au cinéma et tu as vu ce que faisait le héros. Pourquoi n’agirais-je pas de même ? À aller voir tous les jours des films de ce genre, pas un homme ne résisterait à l’exemple. Mais si tu veux que je sois un bon mari, viens quelquefois à l’église avec moi.

Elle réfléchit à ma remarque. Puis, tranquillement, gentiment, elle commença à m’accompagner de plus en plus souvent. Mais elle n’avait pas encore renoncé à s’amuser et, quand elle voulait sortir, je sortais aussi. Un soir, nous tombâmes au milieu de gens complètement éméchés. L’air était bleu de fumée. Des couples dansaient étroitement enlacés. Tout à coup ma femme, dégoûtée par cette ambiance, me dit : « Partons, Richard. Tout de suite ! »

– Pourquoi ? Nous arrivons à peine.

Elle renouvela sa demande à minuit et je refusai de nouveau. Il en fut de même à une heure, puis à deux heures du matin. Lorsque je vis que tout cela la rendait littéralement malade, j’acceptai de partir.

Nous sortîmes au grand air et Sabine s’écria :

– Richard ! Je vais directement chez le pasteur pour qu’il me baptise. Après toute cette saleté, ce sera comme si je prenais un bain.

J’éclatai de rire.

– Tu as attendu si longtemps que tu peux attendre à présent jusqu’à demain matin. Laisse le pauvre pasteur dormir.

 

 

4

 

À partir de ce moment-là, notre vie changea du tout au tout. Auparavant, nous nous querellions pour des riens et j’aurais divorcé sans beaucoup tergiverser si elle avait contrecarré mon plaisir. Maintenant nous avions un fils. Mihai était un don de Dieu, car dans le passé nous ne voulions pas d’un enfant qui aurait pu être une entrave à notre liberté.

Nous fûmes heureux lorsque le révérend George Stevens, chef de la Mission de l’Église anglicane à Bucarest, me demanda de devenir son secrétaire. Je fis de mon mieux pour adapter mon sens des affaires à mes nouvelles fonctions, mais tout se gâta lorsque je persuadai un agent d’assurances d’accepter un pot-de-vin pour renoncer à une réclamation contre la Mission. À ma surprise, M. Stevens ne parut pas comprendre l’arrangement que je proposais.

– Qui a raison, questionna-t-il, la compagnie ou nous ?

Je répondis que, en fait, la demande était justifiée.

– Alors il faut payer, dit-il, mettant fin à ce qui fut, pour moi, un échange de vues instructif.

 

En 1940, les relations diplomatiques entre la Roumanie et l’Angleterre furent rompues, et le clergé anglais dut partir. Puisqu’il n’y avait personne d’autre, je devais continuer à faire avancer le travail de l’Église.

J’étudiai, appris à prêcher et devins pasteur luthérien. J’avais longuement réfléchi aux diverses confessions opposées les unes aux autres en Roumanie. L’Église orthodoxe, à laquelle appartenaient les quatre cinquièmes de la population, semblait avoir un goût abusif pour la pompe extérieure. Le rituel catholique me donna la même impression : un dimanche de Pâques, après avoir entendu la liturgie en latin et une harangue politique de l’évêque, je partis sans même écouter dans ma propre langue que le Christ était ressuscité d’entre les morts. J’étais attiré par la simplicité des offices protestants où le sermon – dont le pasteur peut faire une leçon en même temps qu’une fête pour l’esprit – est la partie centrale. Et puis, sans en avoir l’élévation, j’avais quelques affinités spirituelles avec Martin Luther. C’était un homme coléreux et batailleur, mais lui aussi aimait Jésus si profondément qu’il en vint à penser que l’homme est sauvé non par ses bonnes actions, mais par sa foi. C’est ainsi que je devins luthérien.

J’avais toujours considéré les ministres du Culte avec circonspection et en particulier ceux qui pouvaient demander si j’étais « sauvé ». Mais à partir de mon ordination, bien que ne portant pas de costume ecclésiastique, j’eus la tentation irrésistible de considérer le monde entier comme ma paroisse. Je pensais que je ne pourrais jamais convertir un nombre suffisant de mes prochains. Je conservais sur moi une liste des membres de ma congrégation et je la sortais dès que j’étais assis dans un autobus ou une salle d’attente, par exemple, pour me demander ce que les uns et les autres faisaient en cet instant. Si l’un d’eux renonçait à sa foi, j’étais malade de chagrin pendant des heures. J’éprouvais une souffrance physique comme un coup de couteau dans le cœur et je devais demander à Dieu de me l’enlever. Je ne pouvais pas continuer à vivre avec ça.

 

 

5

 

Après la guerre, Staline exigea le démembrement de l’Europe de l’Est en représaille de l’aide économique fournie à Hitler pendant les hostilités. Pour notre part, nous assistâmes au partage de notre territoire entre la Russie, la Bulgarie et la Hongrie. L’occupation nazie avait favorisé l’arrivée au pouvoir de la « Garde de Fer » dont les membres essayèrent d’embrigader l’Église orthodoxe dans le terrorisme politique. Neuf fanatiques passèrent la nuit, qui précéda l’assassinat du premier ministre Calinescu, leur principal adversaire, allongés dans une église de telle manière que leurs corps formaient une croix. Ensuite, les gardes de Fer aidèrent le protégé de Hitler, le général Ion Antonescu, à s’emparer du pouvoir. Le roi Carol fut obligé d’abdiquer en faveur de son jeune fils, Michel, au nom de qui Antonescu gouverna en dictateur.

À mesure que la guerre avançait, de nombreux fidèles des minorités chrétiennes – adventistes, baptistes, pentecôtistes – furent massacrés ou conduits dans des camps de concentration avec les juifs. Toute la famille de ma femme fut emmenée ; elle n’a jamais revu aucun des siens. Les fascistes m’ont arrêté trois fois ; j’ai été mis à l’épreuve, interrogé, battu, emprisonné. J’étais donc bien préparé à ce que me réservaient les communistes.

 

 

6

 

De la fenêtre de ma cellule, j’apercevais un coin de la cour. Au moment où je jetais un coup d’œil dehors, le portail s’entrouvrit pour laisser passer un prêtre. Il traversa rapidement la cour et disparut derrière une porte : un dénonciateur venant faire un rapport sur sa paroisse !

Je savais que j’aurais à subir des interrogatoires, de mauvais traitements, probablement des années de prison et la mort pour finir, et je me demandais si ma foi était assez forte. Je me souvins qu’il est écrit trois cent soixante-six fois dans la Bible – une fois pour chaque jour de l’année – « N’aie pas peur ! » ; trois cent soixante-six fois, non, tout bonnement trois cent soixante-cinq pour tenir compte des années bissextiles. Et nous étions justement le 29 février. Une coïncidence qui me fit comprendre que je n’avais pas besoin d’avoir peur !

Les enquêteurs ne montrèrent pas de hâte à me voir, car le système pénitentiaire communiste m’a souvent fait penser aux archives : on a recours aux détenus chaque fois que l’on a besoin d’une information. J’ai été interrogé mille et une fois durant les quatorze ans et demi que j’ai passés en prison. Je savais qu’aux yeux du parti mes rapports avec les Missions des Églises occidentales en Roumanie et avec le Conseil œcuménique des Églises constituaient une trahison, mais il y avait des choses beaucoup plus importantes qu’ils ignoraient et qu’ils ne devaient pas apprendre par moi.

Je m’étais préparé pour la prison et la torture comme le soldat se prépare en temps de paix pour les épreuves de la guerre. J’avais étudié la vie des chrétiens qui avaient affronté ce genre d’épreuves et avaient été tentés de céder aux pressions exercées sur eux, et réfléchi à la manière de tirer parti de leurs expériences. Beaucoup de ceux qui ne s’étaient pas préparés ne résistèrent pas aux souffrances subies, ou révélèrent ce qu’ils auraient dû taire.

Les enquêteurs disaient toujours aux membres du clergé : « En tant que chrétien, vous devez promettre de nous dire toute la vérité sur tout. » Pour ma part, puisque j’étais sûr d’être reconnu coupable quoi que je dise, je décidai que sous la torture je pouvais m’accuser moi-même, mais ne jamais trahir les amis qui m’avaient aidé à répandre l’Évangile. Je me proposais de laisser ceux devant qui je comparaîtrais plus déconcertés à la fin de l’interrogatoire qu’au début. J’étais décidé à les égarer complètement.

Ma première tâche fut de faire parvenir un message à l’extérieur pour prévenir mes collègues et faire savoir à ma femme où j’étais. J’avais les moyens de soudoyer un garde, car à cette époque nous avions encore de l’argent. Il reçut environ cinq cents livres pour porter des messages durant les premières semaines de mon incarcération. Ensuite, on saisit tous nos biens.

Le garde me rapporta que l’ambassadeur de Suède avait élevé une protestation à la suite de ma disparition, en soulignant que j’avais beaucoup d’amis en Scandinavie et en Grande-Bretagne. Le ministre des Affaires étrangères, Mme Ana Hauker, avait répondu que l’on ignorait où j’étais, étant donné que j’avais secrètement quitté la Roumanie depuis un certain temps.

 

 

7

 

L’ambassadeur, en tant que représentant d’un pays neutre, pouvait difficilement insister davantage surtout auprès de Mme Pauker, une personne devant qui les hommes les plus forts tremblaient. J’avais eu l’occasion de la rencontrer et je connaissais son père, un rabbin nommé Rabinovici, qui m’avait confié avec tristesse : « Ana déteste tout ce qui est juif. » Après avoir entrepris des études de médecine, elle enseigna à la Mission de l’Église anglicane avant d’embrasser la cause communiste et d’épouser un ingénieur du même bord nommé Marcel Pauker. L’un et l’autre firent de la prison sous l’inculpation de conspiration, mais Ana Pauker se révéla être le plus chaud partisan du communisme. Elle partit vivre à Moscou et Marcel suivit avec moins d’enthousiasme. Au cours de l’une des purges staliniennes qui précédèrent la guerre, il fut exécuté d’une balle dans la nuque de la main de sa femme, dit-on, et peu de personnes mirent en doute la véracité de l’histoire. Ana n’avait que l’apparence d’une femme : intérieurement elle était « tout entière de la cruauté la plus inhumaine », comme lady Macbeth. Devenue citoyenne soviétique, Mme Pauker passa la fin de la guerre à Moscou avec rang d’officier dans l’Armée rouge. Elle rentra ensuite en Roumanie où elle fut nommée ministre des Affaires étrangères ; elle ne tarda pas à être toute-puissante.

Sa loyauté envers la Russie était telle qu’on raconte qu’elle circulait un jour de beau temps, son parapluie ouvert, dans les rues de Bucarest. À quelqu’un qui lui demandait pourquoi, elle aurait répondu :

– N’avez-vous pas entendu le bulletin de la météo ? Il pleut à verse à Moscou.

Après que quelques dirigeants politiques, ayant à leur tête le jeune roi Michel, eussent courageusement déposé le général Antonescu et mis fin à l’alliance avec l’Allemagne, une conférence réunit à Moscou Staline et Churchill pour élaborer la physionomie du monde d’après-guerre. Churchill offrit à Staline de régler entre eux l’affaire des Balkans.

– Que diriez-vous d’une prédominance de 90 % en Roumanie pour vous, d’une prédominance de 90 % en Grèce pour nous ?

Churchill inscrivit sa proposition sur une demi-feuille de papier qu’il poussa devant Staline. Celui-ci réfléchit quelques instants. Puis il prit un crayon bleu et traça un gros trait en manière d’approbation et rendit le papier.

Un million de soldats russes déferlèrent sur la Roumanie. Ils étaient maintenant nos « alliés ». Leur présence n’eut rien de drôle. Les nouveaux occupants n’avaient qu’une idée en tête : boire, voler, piller les « exploiteurs capitalistes ». Des milliers de femmes de toutes conditions et de tous âges furent violées par les soldats qui faisaient irruption dans les maisons. Les hommes étaient dépouillés en pleine rue de ces choses nouvelles et rares qu’étaient pour les Russes les bicyclettes et les montres-bracelets. Lorsque la discipline fut rétablie dans l’Armée rouge au moyen de quelques exécutions et que les boutiques commencèrent à rouvrir, les soldats regardaient avec stupeur les marchandises en vitrine et ils furent plus étonnés encore lorsqu’ils apprirent que la plus grande partie des clients étaient des fermiers et des ouvriers d’usine.

 

L’armistice signé le 23 août 1944 est encore célébré aujourd’hui comme le jour de la libération de la Roumanie. En fait, le pays fut dépouillé de toute sa marine de guerre, de la plus grande partie de sa flotte marchande, de la moitié de son matériel roulant et de ses automobiles. Les récoltes, les chevaux, les moutons, nos réserves d’huile et de pétrole furent transportés en Russie. Et ce fut ainsi que la Roumanie, qui avait été le grenier de l’Europe, connut la disette.

 

 

8

 

Lors de ma conversion j’avais adressé cette prière au Ciel : « Seigneur, j’étais un athée. À présent, permettez que j’aille en Russie travailler comme missionnaire parmi les athées, et je ne me plaindrai pas si je dois ensuite passer le reste de ma vie en prison. » Mais Dieu, au lieu de me faire partir pour Moscou, m’envoya les Russes.

Durant la guerre, malgré les persécutions, notre Mission avait pris une grande extension et beaucoup de ceux qui avaient harcelé les juifs et les protestants priaient maintenant côte à côte avec leurs anciennes victimes.

Après la guerre, mon travail pour les Missions de l’Église occidentale se poursuivit. J’avais un bureau, une organisation, des secrétaires – une « façade » pour camoufler mes activités.

Je parle couramment le russe. Il m’était donc facile d’engager la conversation avec les soldats de l’Armée rouge dans la rue, les boutiques ou les trains. Je portais un simple complet veston, si bien qu’ils me prenaient pour un citoyen ordinaire. Les plus jeunes surtout étaient désorientés et s’ennuyaient. Ils étaient contents qu’on leur fasse visiter Bucarest et qu’on les invite dans une maison amie. J’étais aidé par beaucoup de jeunes chrétiens qui parlaient russe eux aussi et j’avais dit aux jeunes filles qu’elles pouvaient se servir de leur beauté pour nous aider à ramener des hommes au Christ. C’est ainsi que l’une d’entre elles, voyant un soldat seul dans un cabaret, alla s’asseoir à côté de lui et accepta qu’il lui offre un verre ; au bout d’un moment elle suggéra qu’ils aillent dans un endroit plus tranquille pour parler. « Avec vous, n’importe où », répondit-il. Et elle le conduisit chez moi. Ce soldat fut converti et nous amena des camarades.

Nous éditâmes clandestinement l’Évangile en russe. Plus de cent mille exemplaires furent distribués dans les cafés, les parcs, les gares, partout où l’on trouvait des Russes, et cela pendant trois ans. Les livres passaient de main en main jusqu’à ce qu’ils soient complètement inutilisables. Beaucoup de nos aides furent arrêtés, mais aucun ne me trahit.

Nous étions étonnés non seulement par le nombre de conversions, mais encore par leur caractère naturel. Les Russes ignoraient tout de la religion, mais on avait l’impression qu’ils avaient cherché la vérité tout au fond de leur cœur et qu’à présent ils la trouvaient avec délices. La plupart étaient de jeunes paysans qui avaient travaillé dans les champs, semé et récolté ; ils comprenaient confusément que quelqu’un commandait à la nature ; mais élevés en dehors de toute foi, ils se prenaient pour des athées, exactement comme beaucoup de gens se prennent pour des chrétiens et ne le sont pas.

Je rencontrai au cours d’un voyage en chemin de fer un jeune peintre originaire de la lointaine Sibérie et j’en vins à lui parler du Christ.

– Je comprends maintenant ! s’écria-t-il. Je ne savais que ce que l’on nous apprend dans les écoles, c’est-à-dire que la religion est un instrument de l’impérialisme, et ainsi de suite. Mais j’avais l’habitude d’aller dans un vieux cimetière près de chez moi où je pouvais être seul. J’entrai souvent dans une petite maison abandonnée au milieu des tombes. (Je compris que c’était la chapelle du cimetière orthodoxe.)

» Il y avait au mur un tableau représentant un homme cloué sur une croix et je pensais qu’il avait dû être un grand criminel pour être puni de cette manière. Mais si c’était un criminel, pourquoi son portrait occupait-il la place d’honneur – comme si c’était Marx ou Lénine ? Je finis par penser qu’on l’avait d’abord cru coupable, puis que son innocence ayant été reconnue par la suite, on avait exposé son portrait en signe de repentir. »

Je répondis au peintre :

– Vous étiez à mi-chemin de la vérité.

Lorsque des heures plus tard nous arrivâmes à destination, il savait tout ce que je pouvais lui dire sur Jésus. Comme nous nous quittions, il me dit :

– Je projetais de voler quelqu’un cette nuit, comme nous le faisons tous. À présent comment pourrais-je ? Je crois au Christ.

 

 

9

 

Nous œuvrions aussi parmi les communistes roumains. Tous les livres devaient passer par leur censure, si bien que nous présentions des ouvrages dont le frontispice s’ornait d’un portrait de Marx et dont les premières pages étaient consacrées à ses théories et à celles de Lénine contre la religion. Le censeur ne lisait pas plus avant – ce qui était tout aussi bien –, le reste du volume traitant de la foi. L’un de nos titres : La Religion : un opium pour le peuple, plut beaucoup aussi à notre censeur. Ayant à lire des piles de livres anciens et nouveaux, il ne s’inquiéta pas de jeter un coup d’œil à l’intérieur où il n’aurait trouvé que des arguments en faveur du christianisme. Parfois un censeur laissait passer n’importe quoi pour une bouteille d’alcool.

Les communistes roumains étaient passés de quelques milliers à plusieurs millions, car une carte du parti faisait toute la différence entre manger et avoir faim. Staline avait installé un gouvernement d’« union » de son choix, ayant à sa tête le dirigeant du « Front des laboureurs », Groza. En dehors d’Ana Pauker qui, disait-on, avait « inventé » Groza, le pouvoir était exercé par les Russes à travers trois vétérans du parti : le ministre de la Justice, Lucretiu Patrascanu ; le ministre de l’Intérieur qui, en tant que tel, avait la haute main sur la police et la « sécurité », Teohari Georgescu ; et le premier secrétaire du parti, un cheminot coriace, Gheorghiu-Dej.

Après la prise du pouvoir par les communistes, j’assistai comme observateur à une réunion de prêtres orthodoxes au cours de laquelle Gheorghiu-Dej prit la parole. Jovial et trapu, il était tout prêt à « pardonner et à oublier ». Malgré les accointances de leur Église dans le passé avec la Garde de Fer et autres organisations de droite, l’État continuerait à payer leurs salaires comme auparavant. Sa conclusion sur la similitude existant entre les idéaux chrétiens et les communistes provoqua de vifs applaudissements. En privé, Gheorghiu-Dej ne dissimulait pas son athéisme et sa conviction que le communisme se répandrait dans le monde entier ; néanmoins il parlait avec indulgence de sa vieille mère qui remplissait sa maison d’icônes et élevait ses filles dans la religion orthodoxe. Emprisonné pendant onze ans sous l’ancien régime, Dej avait eu le temps d’étudier la Bible et de discuter religion avec beaucoup de sectaires pour qui il exprimait de la sympathie. Évadé peu avant l’arrivée des Russes, il aurait été repris et exécuté sur l’ordre du dictateur Antonescu s’il n’avait pas été caché par un prêtre ami. Mais si la religion avait effleuré la vie de Gheorghiu-Dej dans ses années de lutte, elle n’y avait plus de place aujourd’hui qu’il était parvenu au sommet. Sa femme, qui avait attendu si longtemps son retour, avait été écartée pour une actrice de cinéma. Sa demeure était pleine de domestiques et de quémandeurs. Dej était riche et célèbre et pas d’humeur à écouter quiconque.

Lorsque quelqu’un, au cours de cette même réunion, orienta la discussion vers les problèmes spirituels, Dej répliqua par les arguments passe-partout du parti. Il assura que nous jouirions tous d’une totale liberté de conscience dans la Roumanie nouvelle et mes collègues promirent en retour de ne pas occasionner d’ennuis à l’État. J’écoutai et gardai mes réserves pour moi. Beaucoup de prêtres se présentaient alors comme les champions du mode de vie communiste, mais par la suite, tôt ou tard, ils s’achoppèrent à quelque doctrine du parti et finirent en prison.

La campagne pour saper la religion se développa rapidement. Tous les biens mobiliers et immobiliers de l’Église furent nationalisés. Un ministre communiste des Cultes contrôlait complètement le clergé, payait les salaires et ratifiait les nominations. Le patriarche Nicodème, vieillissant et reclus virtuel, fut simplement accepté comme le représentant décoratif des orthodoxes ; mais le parti avait besoin d’un instrument plus docile, et Dej décida qu’il connaissait l’homme de la situation : le prêtre qui l’avait soustrait aux fascistes l’année précédente. Et c’est ainsi que le Père Justinian Marina, un obscur professeur du séminaire de Rimnicu-Vilcea, devint évêque et bientôt les quatorze millions de Roumains orthodoxes surent qu’ils devaient, au nom près, le considérer comme leur patriarche.

Il y avait deux millions et demi de catholiques romains et uniates et la manœuvre suivante consista à les séparer. Les catholiques uniates, tout en conservant certaines traditions orthodoxes (y compris le droit des prêtres de se marier), acceptaient l’autorité du pape. Ils étaient à présent absorbés et « amalgamés » de force à l’obéissante Église orthodoxe. La plupart des prêtres et tous les évêques qui s’opposèrent à cette union forcée furent arrêtés, leurs diocèses supprimés et leurs biens saisis. Les catholiques romains, à qui l’on donna l’ordre de rompre avec le Vatican, refusèrent ; eux aussi payèrent cher leur résistance. Quant aux confessions minoritaires, face aux prisons remplies de prêtres victimes de traitements dont le récit sinistre courait le pays, elles courbèrent simplement la tête et attendirent d’être fixées sur leur sort.

 

 

10

 

Elles n’eurent pas longtemps à attendre. En 1945, un « Congrès des cultes » fut convoqué dans l’enceinte du Parlement roumain et quatre mille représentants du clergé y assistèrent. Évêques, prêtres, pasteurs, rabbins, mullahs applaudirent lorsqu’on annonça que le camarade Staline (dont une photographie était accrochée au mur) était le président d’honneur du Congrès ; ils préférèrent ne pas se souvenir qu’il était en même temps président de l’Organisation mondiale des athées. Le patriarche Nicodème bénit l’assemblée d’une main que l’âge faisait trembler et le premier ministre, Groza, ouvrit la séance. Il raconta qu’il était lui-même le fils d’un prêtre et promit son soutien avec emphase. Les autres personnages qui lui succédèrent furent tous applaudis comme il se devait.

L’un des évêques orthodoxes, et non des moindres, répondit que dans le passé bien des ruisselets politiques s’étaient mêlés aux eaux du grand fleuve de son Église – vert, bleu, tricolore – et il accueillait avec joie la perspective qu’un ruisselet rouge le rejoindrait aussi. L’un après l’autre, le porte-parole des calvinistes, celui des luthériens, le grand rabbin prirent la parole. Tous exprimèrent leur volonté de coopérer avec les communistes. Ma femme, assise près de moi, ne put en supporter davantage. Elle chuchota à mon oreille :

– Va laver de cet affront le visage du Christ.

– Si je le fais, tu perdras ton mari.

– Je n’ai que faire d’un lâche. Vas-y, répliqua Sabine.

Je demandai la parole et ils m’invitèrent aimablement à prendre place à la tribune : les organisateurs escomptaient déjà pouvoir annoncer le lendemain un discours de félicitation du pasteur Wurmbrand de l’Église missionnaire suédoise et du Conseil œcuménique des Églises.

Je commençai par quelques mots très courts sur le communisme, puis j’enchaînai. Je dis qu’il était de notre devoir de prêtres de glorifier Dieu et le Christ et non un pouvoir temporel transitoire, et de défendre son royaume éternel d’amour contre les vanités du moment. Pendant que je parlais, l’assistance qui entendait depuis des heures des flagorneries adressées au parti parut se réveiller d’un rêve. Quelqu’un commença à battre des mains. L’atmosphère se détendit et les applaudissements crépitèrent, les délégués se levant même pour mieux m’acclamer. Le ministre des Cultes, un ancien prêtre orthodoxe nommé Burducea, qui avait été naguère un ardent fasciste, hurla de sa place que le droit de parler m’était retiré. Je répliquai que je tenais ce droit de Dieu, et je continuai. Finalement, le microphone fut débranché, mais le tumulte était alors tel que personne ne pouvait plus rien entendre.

La séance fut levée. J’appris que le ministre des Cultes se proposait de me retirer ma licence et on me conseilla de solliciter l’appui de l’influent patriarche élu. Après plusieurs tentatives, je parvins à rencontrer Justinian au retour d’un de ses voyages à Moscou où il avait été reçu avec éclat. Souriant dans sa barbe noire, gonflé de sa nouvelle dignité mais pas fou, c’était là l’homme qui avait à présent les quatre cinquièmes des pratiquants roumains sous sa protection, et je décidai tout à coup que j’avais mieux à faire que de parler de moi pendant cette audience. Je lui dis donc que depuis sa nomination je pensais sans cesse à lui dans mes prières. Avoir la responsabilité de quatorze millions d’âmes était véritablement une lourde charge pour un seul homme. Il devait se sentir comme saint Irénée qui pleura lorsque le peuple le proclama évêque contre sa volonté et s’écria :

– Enfants, qu’avez-vous fait ? Comment deviendrai-je l’homme que ce fardeau exige ? La Bible dit qu’un évêque doit être juste.

Il dit peu de chose pendant notre conversation, mais j’appris qu’ensuite il avait interrogé des amis à mon sujet. Pendant un temps, il ne fut plus question de me retirer ma licence. Plus tard, lorsque la police m’incarcéra pendant six semaines pour enquêter sur mes activités, Justinian fut parmi ceux qui s’entremirent pour obtenir ma mise en liberté et, à quelque temps de là, il m’invita à Iasi, le siège de son évêché, et nous nous liâmes davantage. Son ignorance de la Bible était stupéfiante, mais pas exceptionnelle chez les prêtres orthodoxes. Il écouta attentivement lorsque je lui rappelai la parabole du fils prodigue. Prenant ses mains dans les miennes, j’ajoutai que Dieu accueillait toujours avec joie le retour de ceux qui s’étaient égarés du bon chemin, même les évêques. D’autres chrétiens aussi s’efforcèrent d’user de toute l’influence qu’ils pouvaient avoir pour faire pression sur Justinian et il commençait une vie de prière et d’amour de Dieu, lorsque le parti, sans égard pour ses sentiments, lança sur une grande échelle une campagne antireligieuse. Je le perdis alors de vue pendant plusieurs années.

Cette campagne alla de pair avec l’élimination des partis d’opposition, car après que Staline eut obtenu ce qu’il voulait de ses alliés du temps de guerre, les dernières apparences de démocratie furent balayées. Le dirigeant du parti national paysan roumain, Juliu Maniu, fut traduit en justice sous une fausse inculpation, avec dix-huit de ses compagnons, et condamné, à l’âge de soixante-dix ans passés, à un emprisonnement de dix ans. Il devait mourir en prison quatre ans plus tard. On a estimé que soixante mille « ennemis de l’État » environ furent exécutés au cours de la période de terreur qui suivit.

Par une ironie du sort, Lucretiu Patrascanu, le ministre de la Justice, qui eut la haute main sur cette purge monumentale, avait été très aidé par Maniu lorsqu’il défendait les communistes persécutés avant la guerre. Les deux hommes travaillèrent aussi ensemble avec le roi Michel pour préparer l’armistice que Patrascanu signa ensuite à Moscou au nom de la Roumanie. Une fois que Maniu fut réduit au silence, Patrascanu et d’autres dirigeants du parti forcèrent notre bien-aimé jeune roi à abdiquer.

Une république populaire fut alors proclamée ; mais qui mettre à sa tête ? Certainement pas le fantoche Groza. Ana Pauker était détestée, même dans le parti ; les autres étaient à couteaux tirés. Maints des admirateurs de Patrascanu voyaient en lui un communiste nationaliste qui maintiendrait le pays à l’écart des extrêmes staliniens. C’était un communiste du type occidental, issu d’une famille de propriétaires fonciers, et beaucoup de monde pensait le plus grand bien de lui, car il avait la réputation d’être Roumain avant d’être rouge. Il en résulta que l’on débattit âprement, au Comité central du parti, la question de savoir qui serait le chef.

Ma vie de pasteur avait été jusque-là pleine de satisfactions. Ma famille ne manquait de rien. J’avais la confiance et l’affection de mes paroissiens. Mais je n’étais pas en paix avec moi-même. Pourquoi m’était-il permis de vivre comme d’habitude alors qu’une dictature cruelle détruisait tout ce qui m’était cher et que d’autres souffraient pour leur foi ? Nous passâmes bien des nuits en prière, Sabine et moi, pour demander à Dieu de nous donner une croix à porter.

 

 

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Mon arrestation, au cours des larges coups de filets donnés à cette époque, aurait pu être considérée comme une réponse à mes prières, mais je n’aurais jamais pu supposer que le premier homme appelé à me rejoindre dans ma cellule serait le camarade Patrascanu lui-même.

Lorsque la porte s’ouvrit, quelques jours après mon arrivée à la prison de Calea Rahova, pour laisser entrer le ministre de la Justice, je supposai tout d’abord qu’il était venu pour m’interroger lui-même. Mais pourquoi tant d’honneur ? Puis la porte se referma derrière lui ; plus étrange encore, le col de sa chemise était ouvert et il ne portait pas de cravate. Je baissai les yeux sur ses chaussures étincelantes : pas de lacets ! Le second occupant de cette cellule neuve était l’homme qui avait porté le communisme au pouvoir dans notre pays.

Il prit place sut le second lit de planches et releva ses longues jambes ; en intellectuel bien assis, il ne tolérait pas que la métamorphose du ministre en gibier de potence affecte son équilibre. Enveloppés dans nos longs pardessus pour lutter contre le froid d’avril, nous commençâmes à bavarder. Certes, je n’ignorais pas que les doctrines de Patrascanu avaient ébranlé les fondements de la justice et fait beaucoup de mal, mais il était possible de l’aimer en tant qu’homme et de croire à sa sincérité. À ses yeux, son arrestation ne méritait pas plus qu’un haussement d’épaules. Il avait connu d’autres prisons sous les anciens dirigeants roumains qui l’avaient arrêté plusieurs fois. Il semblait aujourd’hui que sa popularité grandissante avait ligué contre lui les autres chefs du parti. Son collègue, le ministre de l’Intérieur, Teohari Georgescu l’avait dénoncé quelques jours plus tôt au cours d’un congrès, le qualifiant de bourgeois, traître à la lutte des classes. Vasile Luca, le ministre des Finances – son voisin de cellule sous le gouvernement Antonescu –, renchérit alors : il soutint que Patrascanu avait été « virtuellement aidé par les impérialistes ». Ana Pauker, une vieille amie elle aussi, appuya et renforça les dires des deux premiers.

Ils cherchaient à se débarrasser de lui depuis quelque temps, poursuivit Patrascanu, mais un incident avait joué contre lui. Il avait demandé à un adjoint de Georgescu s’il était exact que l’on torturait les prisonniers. « Très certainement, avait répondu le fonctionnaire, c’était des contre-révolutionnaires qui ne méritaient aucune pitié, spécialement s’ils gardaient pour eux leurs renseignements. » Patrascanu fut profondément troublé. « Était-ce pour en arriver là qu’ils luttaient depuis si longtemps pour mettre le parti au pouvoir ? » demanda-t-il. On avait rapporté sa remarque à Georgescu et la dénonciation au Congrès avait suivi.

– En quittant la réunion, j’ai vu un nouveau chauffeur assis au volant de ma voiture. Il m’a dit : « Ionescu a eu un malaise, camarade Patrascanu. » Je suis monté, deux membres de la police secrète sont montés derrière moi et me voilà !

Il était certain d’être rapidement réintégré dans ses fonctions et lorsque le dîner arriva, je commençai à croire qu’il avait raison. Au lieu de l’orge bouillie habituelle, on lui servit du poulet, du fromage, un fruit et une bouteille de vin. Patrascanu prit un verre de vin et écarta le plateau en disant qu’il n’avait pas faim.

Pendant que j’essayais de ne pas manger trop goulûment, il me racontait des histoires amusantes. Celle par exemple du sénateur suisse qui voulait être ministre de la Marine. « Mais nous n’avons pas de marine ! » s’écria le premier ministre. « Quelle importance ? répondit le sénateur. Si la Roumanie peut avoir un ministre de la Justice, pourquoi la Suisse n’aurait-elle pas un ministre de la Marine ? » Patrascanu riait à gorge déployée en finissant son histoire qui ridiculisait pourtant la « justice » qu’il avait créée et dont il était lui-même à présent la victime.

Le lendemain matin, Patrascanu fut emmené. Je supposai qu’il s’agissait d’un interrogatoire. Il revint de mauvaise humeur dans la soirée. On l’avait fait sortir pour donner son cours à l’université où il enseignait le droit. Le parti voulait tenir pour le moment son arrestation secrète et trente ans de discipline communiste derrière lui inclinaient Patrascanu à admettre ce désir. Il me parlait parce que, même à l’extérieur, il ne pouvait adresser la parole à personne. Révéler à sa femme qu’il était « sous contrôle », ou demander le conseil de quelqu’un, serait un délit capital. Comme on le souhaitait, cet isolement le minait. Il ne s’abandonnait qu’en ma présence, car il avait des raisons de croire que je ne reverrais jamais le monde extérieur.

Je découvris avec intérêt, à travers ses confidences sur sa jeunesse, que ce n’était pas un jugement objectif qui l’avait poussé vers le communisme, mais un sentiment de révolte contre les épreuves qu’il avait subies. En effet, son père, un bourgeois aisé, avait été un si chaud partisan de l’Allemagne durant la Première Guerre mondiale, qu’après la victoire des Alliés toute la famille fut mise en quarantaine. Le jeune Patrascanu dut aller faire ses études universitaires en Allemagne et lorsqu’il revint, il adhéra au seul parti qui s’ouvrait devant lui. Sa première femme, une communiste, fut liquidée au cours d’une des purges staliniennes, et quand il se remaria, ce fut avec une autre adhérente du parti qui se trouvait être une camarade de classe de ma femme. J’essayai de lui montrer la source de ses convictions.

– Vous êtes comme Marx et Lénine dont les idées et les actes furent aussi la conséquence des souffrances qu’ils connurent dans les premières années de leur vie. Marx sentait les ressources qui étaient en lui, mais comment les exploiter lorsque l’on est juif dans une Allemagne en proie à un antisémitisme agressif autrement qu’en devenant un révolutionnaire ? C’est parce qu’il avait vu son frère pendu pour avoir voulu attenter à la vie de l’empereur que la colère et la frustration poussèrent Lénine à vouloir mettre le monde à feu et à sang. Il en a été de même pour vous.

Patrascanu chassa cette idée de son esprit. Son énervement trouvait un exutoire dans des diatribes sur l’iniquité de l’Église. Tout y passait : les pages sombres des papes Borgia, l’Inquisition, la sauvagerie des croisades, la condamnation de Galilée.

– Mais, en définitive, ce sont les crimes et les erreurs de l’Église qui nous donnent tant de raisons de l’admirer, répliquai-je.

Patrascanu resta bouche bée.

– Que voulez-vous dire ?

– Un hôpital peut empester le pus et le sang, dis-je ; c’est là que réside sa beauté, car il reçoit le malade avec ses plaies dégoûtantes et ses horribles maladies. L’Église est l’hôpital du Christ. Des millions de patients y sont soignés avec amour. L’Église accepte les pécheurs – ils continuent à pécher –, et l’Église est blâmée à cause de leurs péchés. D’autre part, pour moi, l’Église est comme une mère qui défend ses enfants même quand ils ont commis des crimes. La politique et les préjudices des serviteurs de l’Église sont des déformations de ce qui vient de Dieu, c’est-à-dire la Bible et ses enseignements, le culte et les sacrements. Quelles que soient ses fautes, l’Église est, à bien des égards, remarquable. Des milliers de gens se noient tous les ans, mais personne ne conteste la beauté de la mer.

Patrascanu sourit.

– Je pourrais affirmer la même chose pour le communisme. Ses adeptes ne sont pas parfaits – il y a des coquins parmi eux – mais cela ne signifie pas que nos théories sont mauvaises.

– Alors jugeons sur les fruits, comme Jésus l’a conseillé, répliquai-je. Des actes regrettables ont souillé l’histoire de l’Église, mais elle a étendu son amour infini et sa sollicitude aux hommes du monde entier. Elle a donné une multitude de saints et elle a le Christ, le plus saint de tous, à sa tête. Que sont vos idoles ? Des hommes comme Marx présenté comme un ivrogne par son biographe Riazanov, directeur de l’Institut Karl Marx de Moscou. Ou Lénine, dont la femme nous raconte qu’il était un joueur insouciant et dont les écrits dégouttent de venin. « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. » Le communisme a anéanti des millions d’innocentes victimes, ruiné des États, rempli l’air de mensonge et de peur... Où est son bon côté ?

Patrascanu défendit « la logique de la doctrine du parti ».

Je répondis que des doctrines comme celle-là ne signifiaient rien.

– On peut commettre des atrocités au nom de la politique ; Hitler parlait de la lutte pour l’espace vital (Lebensraum) et anéantit sous ce prétexte des populations entières. Staline disait : « Nous devons prendre soin des hommes comme des fleurs », et il a tué sa femme et la vôtre.

Patrascanu paraissait mal à l’aise mais il fut franc.

– Notre but à long terme est d’imposer le communisme au monde. Un petit nombre seulement veut nous suivre jusqu’au bout, mais nous en trouverons toujours quelques-uns qui, pour des motifs qui leur appartiennent, feront une partie du chemin avec nous. Ici, en Roumanie, nous avons tout d’abord gagné le roi et les classes dirigeantes ; ils nous ont soutenus contre les nazis. Lorsque notre but a été atteint, nous nous sommes débarrassés d’eux. Nos promesses ont vaincu l’opposition de l’Église orthodoxe, et nous avons agi sur les sectes plus petites pour la mettre à notre merci. Nous nous sommes servis des fermiers contre les propriétaires terriens et plus tard des pauvres paysans contre les riches fermiers ; et à présent ils seront collectivisés tous ensemble. C’est la tactique préconisée par Lénine et elle est efficace.

– Tout le monde sait que dans le passé vos compagnons de lutte ont été emprisonnés, exécutés ou dispersés d’une manière ou d’une autre. Comment pouvez-vous espérer continuer à utiliser les gens et à vous en débarrasser ensuite ?

Patrascanu éclata de rire.

– Parce qu’ils sont stupides. Tenez, voici un exemple. Dix ans après la Première Guerre mondiale, le grand penseur russe Boukharine s’opposa à Trotsky qui voulait provoquer la révolution mondiale par la force des armes. Boukharine affirmait qu’il valait mieux attendre que les pays capitalistes en viennent à se battre entre eux ; la Russie rejoindrait alors le camp du vainqueur et se taillerait la part du lion dans les pays conquis. C’était une prophétie remarquable, mais personne ne l’a prise au sérieux à l’époque. Si l’Ouest avait su que la moitié de l’Europe et les deux tiers de l’Asie deviendraient communistes à l’issue du deuxième conflit mondial, celui-ci n’aurait pas eu lieu. Heureusement nos ennemis ne prennent pas garde à nos discussions ou ne lisent pas nos livres, si bien que nous pouvons parler ouvertement.

Je mis le doigt sur le défaut de la cuirasse :

– Ne voyez-vous pas, M. Patrascanu, que vos camarades ont agi envers vous comme vous envers les autres ? Après s’être servis de vous, ils vous ont rejeté. N’êtes-vous pas aveugle à ce qu’il y a de malfaisant dans la doctrine de Lénine ?

Pour une fois Patrascanu laissa deviner son amertume.

– Lorsque Danton fut conduit à la guillotine et aperçut Robespierre qui le regardait passer du haut d’un balcon, il lui cria : « Tu me suivras ! » À mon tour, je vous certifie aujourd’hui qu’ils me suivront tous, Ana Pauker, Georgescu et Luca lui-même.

En fait, ils le suivirent trois ans plus tard.

 

 

12

 

Nous ne parlâmes pas davantage ce soir-là, mais à dix heures du soir, alors que nous étions couchés, la porte s’ouvrit et on m’appela par mon nouveau nom. Trois hommes se tenaient sur le seuil. L’un d’eux – je sus plus tard qu’il s’appelait Appel – m’ordonna de m’habiller. Je m’exécutai et Patrascanu me chuchota d’enfiler aussi mon pardessus ; il pourrait amortir les coups. On me mit sur le nez de grosses lunettes noires pour m’empêcher de voir où l’on me conduisait. Nous longeâmes un couloir jusqu’à une pièce où l’on me guida vers une chaise. On m’enleva alors les lunettes.

J’étais assis à côté d’une table, une lampe éblouissante dans les yeux. Je ne distinguai tout d’abord qu’une silhouette confuse de l’autre côté de la table, mais lorsque je commençai à m’habituer à la lumière, je reconnus un ancien inspecteur de police nommé Moravetz, qui avait livré naguère des renseignements confidentiels aux communistes et qui avait eu des difficultés avec les autorités de l’époque. Un poste d’enquêteur le récompensait aujourd’hui.

– Ah, vous voilà, Vasile Georgescu, dit-il. Vous allez trouver du papier et de l’encre sur ce bureau là-bas. Allez vous y installer et rédigez un rapport sur vos activités et votre vie.

Je lui demandai ce qui l’intéressait en particulier.

Moravetz leva les sourcils d’un air sarcastique.

– En tant que prêtre, vous avez entendu un nombre incalculable de confessions. Nous vous avons amené ici pour que vous vous confessiez à nous.

Je brossai un tableau de mon existence jusqu’à ma conversion. Puis, pensant que ce compte rendu pourrait aller jusqu’aux dirigeants du parti et produire quelque effet, j’expliquai longuement comment, moi, un athée comme eux-mêmes, j’avais eu les yeux ouverts à la vérité. J’écrivis pendant une heure ou plus avant que Moravetz prenne les feuillets noircis et dise : « Assez pour ce soir. » Je fus reconduit à ma cellule où je trouvai Patrascanu endormi.

Plusieurs jours s’écoulèrent sans que je sois inquiété. Les communistes sont hostiles aux méthodes habituelles de la police qui compte sur le choc de l’arrestation pour faire parler un prisonnier. Ils préfèrent le laisser « mûrir ». On ne pose jamais une question directe ; celui qui interroge approche sa proie par des allusions voilées de manière à créer un état d’anxiété et de culpabilité. Tandis que le prisonnier met son esprit à la torture pour découvrir la raison de son arrestation, la tension est entretenue au moyen de divers artifices : un procès sans cesse ajourné, la diffusion de l’enregistrement du tir d’un peloton d’exécution, les cris de douleur des autres prisonniers. Il commence à commettre des maladresses. Un faux pas en amène un autre jusqu’à ce que l’épuisement le force à reconnaître sa culpabilité. L’enquêteur sympathise alors. Il dit au prisonnier d’espérer et lui promet la fin de ses souffrances s’il admet qu’il mérite un châtiment et avoue tout. Selon ce processus, Appel revint au bout de quelques jours et le premier de mes innombrables interrogatoires commença.

Je fus amené cette fois au sous-sol dans une pièce peu éloignée de ma cellule. Appel m’offrit une chaise, un caramel et s’affala sur un canapé. L’un de ses collègues se prépara à prendre des notes. Mastiquant avec application, Appel releva quelques points de ma déclaration et remarqua que l’opinion des gens est fonction de leur origine sociale ; n’étant pas fils du peuple, j’avais obligatoirement des sentiments réactionnaires. Convaincu qu’Appel ne l’était pas lui non plus, je fis remarquer qu’aucun des penseurs du grand parti n’était un prolétaire : Marx était le fils d’un homme de loi, le père d’Engels avait du bien au soleil et Lénine appartenait à la noblesse. Sa classe sociale seule n’a jamais dicté ses convictions à un homme.

Appel m’interrompit.

– Quelles étaient vos relations avec M. Teodorescu ?

– Teodorescu ? C’est un nom assez répandu. Duquel voulez-vous parler ?

Mais Appel ne le dit pas et, tournant court, se mit à discuter de la Bible et des prophéties d’Isaïe sur la venue du Messie. De temps à autre, il mentionnait incidemment les noms de gens qui m’avaient aidé à distribuer des livres aux soldats soviétiques ou prêté la main pour le Conseil œcuménique des Églises. Les flèches arrivaient, semblait-il, un peu au hasard. Appel ne se départait jamais de sa politesse et n’insistait jamais. Il paraissait plus intéressé de voir mes réactions à ses brusques questions qu’à mes réponses, et au bout d’une heure je fus ramené dans ma cellule pour réfléchir à la signification de cet interrogatoire.

 

 

13

 

Patrascanu essaya de s’amuser à mes dépens en parlant des plans du parti pour déchristianiser la Roumanie. Ana Pauker, Georgescu et d’autres membres du Comité central avaient déjà rencontré le patriarche Justinian en secret et jugé qu’il ferait bien l’affaire.

– Justinian, dit-il, a autant à faire avec Dieu que moi avec l’empereur du Japon. Quant au vieux patriarche Nicodème, il commence à radoter. Quel respect peut-on avoir pour un homme qui, au début de la guerre, promulguait des encycliques appelant chacun à combattre le dragon bolchevik à sept têtes et qui, lorsque nous rompîmes avec Hitler, exhorta son troupeau à marcher avec la glorieuse Armée rouge contre le monstre nazi ? C’est ce qu’a fait le patriarche Nicodème et tout le pays le sait. Tels sont les princes de l’Église et le reste ne vaut guère mieux. Ils ne vous mèneront pas loin !

Je répliquai que s’il ne quittait pas la prison aussi vite qu’il l’espérait, il rencontrerait peut-être des chrétiens plus exemplaires.

– Le patriarche Nicodème est un homme bon, mais il est âgé et malade. Et je ne puis condamner le futur patriarche Justinian et ceux qui ont été trompés ou obligés de vous suivre ; c’est comme celui qui abuse d’une fille et la traite ensuite de prostituée.

Je pensais que cette boutade valoriserait mon propos, car Patrascanu affectait volontiers un langage grivois. J’essayai aussi de lui expliquer ce que l’amour chrétien signifie. Au début, il était trop absorbé par ses propres ennuis pour beaucoup m’écouter ; mais c’était un homme qui avait puisé tout ce qu’il savait dans les livres, qui souffrait d’être privé de lecture et qui discutait pour se distraire. Il me dit à propos de la religion :

– J’ai appris ce que j’en sais en classe. Et j’avais alors l’habitude de prier ; mais plus tard j’ai laissé tomber.

Je lui demandai pourquoi.

– Votre Jésus demande trop. Spécialement quand on est jeune.

– Je n’ai jamais pensé que Jésus demande quoi que ce soit aux hommes. Lorsque mon fils Mihai était petit, je lui donnai de l’argent pour qu’il m’achète un cadeau d’anniversaire. De même Jésus donne les vertus qu’il semble demander et nous rend meilleurs. Mais peut-être n’avez-vous pas eu de bons catéchistes ?

– Probablement. Ils ne courent pas les rues. (Patrascanu se leva et bâilla.) En outre, il y a toute une partie du christianisme que je ne digère pas.

– Par exemple ?

– L’humilité et plus spécialement la soumission à la tyrannie. Prenez l’épître de Paul aux Romains. On y lit que toute autorité vient de Dieu, ce qui implique bonne conduite civique, paiement scrupuleux des impôts, acceptation passive de toute contrainte, et cela à l’époque où le maître du monde s’appelait Néron !

– Relisez la Bible et vous la trouverez pleine de flamme révolutionnaire. Elle commence avec le soulèvement des esclaves juifs contre le pharaon. Elle continue avec Samuel, Jaël, Jehu et bien d’autres rebelles contre la tyrannie. Avant d’aller plus loin, demandez-vous comment l’autorité approuvée par Dieu est arrivée au pouvoir. C’est en général le résultat d’un soulèvement, si bien que la soumission à l’autorité signifie la soumission à ceux qui ont réussi une révolution. Washington devint une autorité légitime devant Dieu par la défaite des Anglais.

– Comme Lénine renversa les tsars, glissa Patrascanu.

– Pour instaurer une terreur pire que la précédente. L’homme viendra qui mettra fin aussi à la tyrannie communiste et qui instaurera un gouvernement libre. Le véritable enseignement de cette page de l’Écriture n’est pas la soumission aux tyrans, mais le devoir d’éviter des effusions de sang inutiles dans des révolutions qui n’ont aucune chance d’aboutir.

– Que signifie : « Rendez à César ce qui appartient à César » ? Par cet axiome, Jésus exhortait certainement les juifs à se soumettre au tyran romain ?

– Le premier César était un usurpateur, même à Rome, répondis-je. C’était un général qui s’était promu lui-même dictateur. Ses successeurs n’avaient pas plus le droit d’imposer la loi de Rome à la Palestine, devenue colonie romaine par force, que les Russes ne l’ont ici. Ce que voulait dire Jésus est donc clair : « Rendez à César ce que vous lui devez, un coup de pied au derrière, et jetez-le dehors. »

Patrascanu éclata de rire.

– Si tous les prêtres expliquaient la Bible comme vous, nous arriverions vite à une meilleure compréhension.

Je n’en étais pas aussi sûr que lui.

Un soir, il me demanda de lui résumer en deux mots la foi chrétienne. Je récitai le Credo et ajoutai :

– En échange, dites-moi ce qu’est vraiment le credo communiste.

Patrascanu réfléchit un moment.

– Nous autres, communistes, nous croyons que nous dominerons le monde, dit-il avant de s’allonger de nouveau sur son grabat sale.

On vint le chercher, le lendemain matin, et je ne le revis plus jamais. Nous étions devenus très proches l’un de l’autre au cours de la semaine passée ensemble et je sentais qu’il avait été touché par un grand nombre de mes arguments, mais ses vues lui interdisaient d’en convenir, même vis-à-vis de lui-même. De longues années s’écoulèrent avant que j’apprenne ce qu’il était devenu.

 

 

14

 

Vasilu, devant qui je comparus lors d’un nouvel interrogatoire, était un petit homme qui mâchonnait les mots en parlant ; il se borna à me poser les questions dactylographiées sur une feuille de papier. La première était aussi la plus difficile : « Écrivez le nom de toutes les personnes que vous connaissez, le lieu de vos rencontres et la nature de vos relations avec elles. » J’avais beaucoup d’amis que je voulais protéger, mais si je les écartais et que la police le découvre, ils seraient doublement suspects. Devinant que j’hésitais, Vasilu lança avec aigreur :

– Ne choisissez pas. J’ai dit « toutes les personnes ».

Pour commencer, j’écrivis les noms de mes auxiliaires connus et de mes paroissiens. La liste couvrait une ou deux pages. J’ajoutai les membres communistes du Parlement et tous les camarades et informateurs auxquels je pus penser.

– Question numéro deux, reprit Vasilu, dites ce que vous avez fait contre l’État.

– De quoi m’accuse-t-on ? demandai-je.

Vasilu frappa la table avec la paume de la main.

– Vous savez ce que vous avez fait. Videz votre sac ! Commencez par nous parler de vos contacts avec votre collègue orthodoxe, le Père Grigoriu, et ce que vous pensez de lui. Allons, écrivez, écrivez !

Les membres d’une confession étaient toujours interrogés sur les représentants d’une autre – les protestants sur les orthodoxes, les catholiques sur les adventistes, et ainsi de suite –, pour entretenir les rivalités entre les Églises. Quoi que vous écriviez, on pouvait s’en servir pour vous prendre au piège. On disait par exemple à un prisonnier : « Signez d’un pseudonyme, c’est ainsi que nous pratiquons ici. » Lorsqu’il avait fait plusieurs dépositions sous différents noms, on lui demandait de dénoncer un ami – en l’avertissant que s’il refusait, on raconterait qu’il était un informateur comme le prouvaient les rapports figurant déjà dans son dossier sous de faux noms. La menace était suffisante pour que beaucoup de prisonniers deviennent de véritables informateurs. Durant les longues attentes solitaires entre les interrogatoires, de nouvelles questions étaient préparées et on essayait de se souvenir de ce que l’on avait dit et de ce que l’on avait caché. Les enquêteurs se présentaient généralement par deux avec une liste de questions tapées à la machine. Si l’un d’eux sortait, l’autre restait silencieux jusqu’à son retour. Dans les débuts, certains enquêteurs étaient d’assez braves gens qui avaient eu besoin de vivre en quelque sorte. L’un d’eux me montra, pendant que son camarade était sorti de la pièce, des dépositions contre moi. Plusieurs étaient signées par des hommes en qui j’avais la plus grande confiance et je pouvais deviner la pression qui avait été exercée sur eux.

 

Je n’en étais encore qu’au début d’une longue instruction. Le nombre de prisonniers était considérable et les enquêteurs qualifiés en petit nombre, mais on entraînait sans cesse de nouvelles recrues aux méthodes soviétiques. Cela me donnait du moins le temps de me préparer et j’éprouvai un grand réconfort le jour où un barbier me chuchota à l’oreille en me rasant que Sabine allait bien et qu’elle continuait notre travail. Mon soulagement fut indicible. Je pensais que ma femme avait été arrêtée elle aussi et que Mihai, mon fils, mourait de faim ou devait compter sur la charité des voisins. À présent j’étais prêt à ajouter à ma biographie spirituelle autant de chapitres que le souhaitaient les enquêteurs. Pour le reste, j’en dirais le moins possible. Le simple fait qu’un ami soit allé une seule fois en voyage en Occident pouvait faire arrêter sa famille et lui valoir, à lui, de cruels sévices.

Les interrogatoires continuèrent, mois après mois. Vous deviez être convaincu de votre culpabilité criminelle avant que les idéaux communistes puissent être implantés dans votre esprit, et ceux-ci ne s’enracinaient que lorsque vous aviez bien pris conscience de la mainmise totale et définitive du parti sur vous et abandonné la moindre parcelle de votre passé.

On disait maintenant en Roumanie que la vie se réduisait à quatre « auto » : l’« autocritique », qui devait être régulièrement enregistrée dans les bureaux et les usines ; l’« automobile », qui vous conduisait à la police secrète ; l’« autobiographie », que l’on vous y faisait écrire, et l’« autopsie ».

 

 

15

 

Sachant que la torture m’attendait, j’étais résolu à me tuer plutôt que trahir les autres. Je n’éprouvais pas de scrupules ; pour un chrétien, mourir signifie aller vers le Christ. Je Lui expliquerais et Il comprendrait sûrement. Si sainte Ursule avait été canonisée pour s’être suicidée plutôt que d’être violée par les Barbares qui mirent à sac son monastère, alors mon devoir de protéger mes amis était aussi plus important que la vie.

Un problème se posait : comment dissimuler ce qui permettrait ce suicide avant que l’on ne soupçonne mon intention ? Les gardiens fouillaient régulièrement les prisonniers et les cellules pour découvrir d’éventuels instruments de mort : morceaux de verre, bout de corde, lame de rasoir. Un matin, lors de la tournée du médecin, je lui dis que je ne pouvais pas me souvenir de tous les détails dont les enquêteurs avaient besoin, parce que je ne dormais plus depuis des semaines. Il m’ordonna de prendre tous les soirs un somnifère et le gardien regardait chaque fois dans ma bouche pour s’assurer que je l’avais bien avalé. En réalité, je gardais le comprimé sous ma langue et je le sortais lorsqu’il était parti. Mais où le cacher ? Pas sur moi, n’importe quoi pouvant m’arriver. Pas dans mon grabat qui devait être secoué et plié tous les jours. Il y avait l’autre paillasse, celle sur laquelle Patrascanu avait couché. Je défis quelques points et cachai chaque jour un comprimé dans la paille.

À la fin du mois j’en avais trente. C’était un réconfort contre la peur de faiblir sous la torture, mais j’avais des accès de dépression noire en pensant à ces comprimés. C’était l’été. J’entendais les humbles bruits quotidiens du monde extérieur : une fille qui chantait, un tramway grinçant au coin de la rue, des mères appelant leurs fils : Silvin, Émile, Matei ! Des graines légères voletaient dans l’air et tombaient sur le sol cimenté de la cellule. Je demandais à Dieu ce qu’il faisait. Pourquoi allais-je être forcé de mettre fin à une vie vouée à Son service ? Levant les yeux, un soir, vers l’étroite fenêtre de ma cellule, je vis la première étoile apparaître dans le ciel qui s’assombrissait, et il me vint à l’esprit que Dieu m’avait envoyé cette lumière qui avait commencé son voyage apparemment inutile il y avait des millions d’années. Et à présent elle passait à travers les barreaux de ma prison pour me consoler.

Le lendemain matin le gardien entra et sans un mot saisit la paillasse inutilisée, avec mes comprimés si précieusement mis de côté, et l’emporta pour quelque autre prisonnier. Sur le moment je fus bouleversé. Puis je me pris à rire et me sentis plus calme que je ne l’avais été depuis des semaines. Puisque Dieu ne voulait pas de mon suicide, Il me donnerait la force de supporter les souffrances qui m’attendaient.

 

 

16

 

La police secrète avait été patiente avec moi, me dit-on, mais à présent le moment était venu d’obtenir quelques résultats et le colonel Dulgheru, son grand inquisiteur, y réussissait toujours. Il s’assit à son bureau, calme et menaçant, ses mains fines étendues devant lui.

– Vous vous êtes moqué de nous, laissa-t-il tomber.

Dulgheru avait travaillé avant la guerre à l’ambassade soviétique. Puis, sous le gouvernement fasciste il avait été interné et s’était ainsi lié d’amitié avec Gheorghiu-Dej et d’autres communistes emprisonnés. Ils remarquèrent sa ténacité, son intelligence et son caractère impitoyable. Il n’avait certes pas changé et jouissait en outre du pouvoir de vie et de mort sur les prisonniers.

Dulgheru commença d’abord par me poser des questions au sujet d’un soldat soviétique pris alors qu’il introduisait des Bibles en contrebande en Russie. Jusqu’alors mes interlocuteurs avaient paru tout ignorer de mon travail d’évangélisation parmi les Russes, mais bien que le soldat arrêté ne m’ait pas vendu, on découvrit que nous nous connaissions. À présent plus que jamais, il fallait que je pèse chaque mot, car j’avais baptisé ce garçon et l’avais enrôlé dans notre activité.

Dulgheru multipliait les questions avec opiniâtreté comme s’il avait flairé quelque chose d’important. Dans les semaines qui suivirent, on tenta d’user ma résistance par toutes sortes de moyens. On enleva les bat-flanc et j’eus droit à une heure de sommeil par nuit, assis de guingois sur une chaise. Toutes les demi-minutes, le judas s’ouvrait avec un déclic métallique et l’œil d’un garde apparaissait. Souvent, lorsque je somnolais, il entrait et me réveillait d’un coup de pied. À la fin je perdis la notion du temps. Une fois je m’éveillai et vis la porte de la cellule entrebâillée. Une musique douce se faisait entendre dans le corridor. Ou bien était-ce une illusion ? Puis le son fut déformé et j’entendis une femme sangloter. Elle commença à hurler. C’était ma femme !

– Non, non ! Je vous en prie, ne me battez pas. Pas de nouveau ! Je ne peux plus le supporter !

Il y eut le sifflement d’un fouet sur la peau, suivi d’un cri aigu, horrifiant. J’étais paralysé d’horreur. La voix se perdit dans une longue plainte. Tremblant, baigné de sueur, j’étais épuisé. Moralement et physiquement. J’appris plus tard qu’il s’agissait d’un disque, mais tous les prisonniers qui l’entendaient pour la première fois pensaient que la victime était leur femme ou leur fiancée.

Dulgheru était un barbare raffiné, taillé sur le modèle des diplomates soviétiques qu’il avait fréquentés.

– C’est toujours à regret que j’ordonne la torture, me dit-il.

Ayant la haute main sur les prisons, il pouvait se dispenser de notes et de témoins ; il surgissait souvent seul au milieu de la nuit, dans ma cellule ; l’interrogatoire reprenait et se traînait paisiblement pendant des heures. Dulgheru revenait, par exemple, sur les contacts que j’avais eus avec la Mission de l’Église anglicane. Qu’avais-je fait avec ces gens de l’abbaye de Westminster ? Peu à peu il s’énervait, sa colère montait.

– Savez-vous, finit-il par dire d’une voix sifflante, que je peux ordonner votre exécution à l’instant, cette nuit même, comme contre-révolutionnaire ?

Je répliquai :

– Colonel, vous avez là l’occasion de faire une expérience. Vous dites que vous pouvez me tuer. Je sais que vous le pouvez. Alors, mettez la main, ici, sur mon cœur. S’il bat vite, montrant que j’ai peur, alors sachez qu’il n’y a pas de Dieu et pas de vie éternelle. Mais s’il bat lentement, comme pour dire : « Je vais vers Celui que j’aime », alors il faut vous raviser. Il y a un Dieu et une vie éternelle !

Dulgheru me frappa au visage et regretta immédiatement son manque de contrôle.

– Vous êtes un imbécile, Georgescu ! Ne comprenez-vous pas que vous êtes complètement à ma merci, et que votre Sauveur, ou quel que soit son nom, ne viendra pas vous délivrer ? Vous ne verrez jamais l’abbaye de Westminster.

Je répliquai :

– Son nom est Jésus-Christ et, s’Il le veut, Il peut me délivrer et je verrai donc Westminster.

Dulgheru parut avoir du mal à retrouver son souffle, puis se mit à hurler :

– Très bien. Demain vous ferez la connaissance du camarade Brinzaru.

Je m’y attendais. L’assistant du colonel, le major Brinzaru, régnait sur une pièce où étaient entreposés des gourdins, des matraques et des fouets. Il avait des bras poilus comme un gorille et les autres enquêteurs prononçaient son nom comme une menace. Le poète russe contemporain Voznesensky écrit : « Dans ces jours d’indicibles souffrances, celui qui n’a pas de cœur est vraiment heureux », et Brinzaru était heureux de cette manière. Il me montra ses instruments de travail et me demanda :

– Quelque chose vous tente-t-il ? Nous aimons la démocratie, ici.

Il saisit son joujou favori, une longue matraque en caoutchouc noir.

– Lisez l’étiquette.

Je lis : « Made in U.S.A. »

– Nous châtions, poursuivit Brinzaru en découvrant une rangée de dents jaunes, mais vos amis américains nous fournissent l’outil.

Là-dessus, il me renvoya dans ma cellule pour réfléchir à la question.

Brinzaru avait travaillé avant la guerre pour un homme politique éminent qui le traitait comme un membre de sa famille. Après l’avènement des communistes et son entrée à la police secrète, on lui amena un jeune prisonnier. C’était le fils de l’homme politique. Le jeune homme avait essayé de mettre sur pied un mouvement patriotique. Brinzaru lui dit : « Je t’ai tenu sur mes genoux lorsque tu étais un bébé ! », puis il le tortura et l’acheva de ses propres mains.

Curieusement, Brinzaru ne m’infligea pas le châtiment annoncé. Au cours de son inspection nocturne, il ouvrit le judas et m’observa quelques instants avant de dire :

– Encore là, Georgescu ? Que fait donc Jésus cette nuit ?

– Il prie pour vous, répliquai-je.

Il s’éloigna sans mot dire.

Il revint le lendemain soir.

Sous sa direction on me fit mettre face au mur, les mains levées au-dessus de la tête de manière à ce que seules les extrémités des doigts touchent le mur.

– Qu’il reste comme ça, dit-il au gardien en se retirant.

C’était le début de la torture. Je ne cherche pas, en en parlant, à souligner ce que j’ai enduré. Mais il faut le raconter parce que ces pratiques étaient courantes dans toutes les prisons de la police secrète. Tout d’abord, je restai debout pendant des heures, alors que mes bras étaient insensibles depuis longtemps et que mes jambes commençaient à trembler et à enfler. Lorsque je m’affaissais sur le sol, on me donnait une croûte de pain et une gorgée d’eau et on me forçait à me relever. Un garde relayait l’autre. Certains m’obligeaient à prendre des poses ridicules ou obscènes – et cela dura, entrecoupé de courts arrêts, des jours et des nuits –. Je n’avais que le mur à contempler.

Je pensais aux murs dont parle la Bible et me remémorais un verset d’Isaïe qui me remplit de tristesse : Dieu dit que la mauvaise conduite d’Israël a dressé un mur entre son peuple et Lui. Les manquements du christianisme avaient favorisé le triomphe du communisme et voilà pourquoi j’avais maintenant un mur devant moi. Je me souvins alors d’une autre phrase de la Bible : « Avec mon Seigneur, je saute par-dessus les murailles. » Je devais, moi aussi, sauter ce mur et pénétrer dans le monde spirituel de l’amitié avec Dieu. Je pensais encore aux espions juifs qui, revenant de Canaan, prévinrent qu’il s’agissait de grandes cités entourées de remparts. Si Dieu le voulait, le mur devant moi tomberait comme les murailles de Jéricho étaient tombées. Quand la souffrance me submergeait, je me répétais une phrase du Cantique des cantiques : « Mon bien-aimé est semblable à une gazelle, à un jeune faon ; voilà qu’il se tient derrière notre mur. » Je m’imaginais que Jésus se tenait derrière mon mur et m’encourageait. Je me souvenais qu’aussi longtemps que Moïse éleva ses mains vers le ciel, le peuple élu alla de victoire en victoire ; peut-être nos souffrances aidaient-elles aussi le peuple de Dieu à gagner la bataille.

De temps à autre, le major Brinzaru faisait une apparition et me demandait si j’étais décidé à coopérer. Une fois, alors que j’étais par terre, il dit :

– Levez-vous ! Nous avons décidé, après tout, de vous laisser voir l’abbaye de Westminster. Allez, en route tout de suite.

– En avant ! commanda le garde.

J’essayai de mettre mes chaussures, mais j’avais les pieds trop gonflés.

– Avancez ! Plus vite ! Ne vous arrêtez pas. Je vais vous surveiller du couloir.

La cellule mesurait douze pas : quatre, un mur, deux, le suivant ; puis quatre ; puis deux. Je me traînais sur mes chaussettes trouées. Le judas grinçait. « Plus vite ! » criait le garde. Ma tête commençait à tourner. « Plus vite ! Vous faut-il une raclée ? » Je me cognai au mur et me fis mal. La sueur me piquait les yeux. Tourner et tourner. Le déclic du judas. « Halte, demi-tour ! En avant ! Tournez, tournez dans l’autre sens. » « Plus vite. » Je trébuchais et me redressais. « Continuez. » Lorsque je tombais, le garde entrait en courant et m’assenait un coup de trique sur le coude, tandis que je m’efforçais de me relever. La douleur était si atroce que je retombais. « Debout ! En avant ! C’est le manège 2. »

Presque tout le monde avait à passer par le manège. Il s’écoulait des heures avant que l’on vous donne un verre d’eau ou quelque chose à manger. La soif faisait oublier la faim. Elle était même plus cruelle que les coups de couteau brûlants que l’on avait l’impression de sentir tout le long des jambes. Le pire de tout était de se remettre à marcher après quelques minutes de repos, ou quelques heures passées la nuit, allongé, hébété, sur le sol. Les articulations raides, les muscles claqués, les pieds en sang ne supportaient plus le poids du corps. On s’accrochait aux murs pendant que les gardes hurlaient des ordres. Et quand on ne pouvait plus se tenir debout, on avançait à quatre pattes.

Je ne sais pas combien de jours et de nuits j’ai passé à tourner dans le manège. Je commençai à prier pour les gardiens tout en avançant : je pensais au Cantique des cantiques où l’on parle de la danse sacrée de l’épouse du Christ en l’honneur de son époux. Je me dis : « Je veux me déplacer avec autant de grâce que si je dansais une danse d’amour pour Jésus. » J’eus l’impression d’y parvenir pendant un certain temps. Si un homme veut faire tout ce qu’il a à faire, il ne fait alors que ce qu’il veut – et les plus dures épreuves, étant volontaires, deviennent plus faciles –. Et pendant que je continuais à tourner tout semblait se mettre à tourner autour de moi. Je fus bientôt incapable de distinguer un mur de l’autre, ou un mur de la porte, de même que dans l’optique de l’amour divin on ne doit pas faire de différence entre les bons et les méchants, mais leur porter le même amour.

 

 

17

 

Il y avait virtuellement un mois que je n’avais pas dormi lorsque le garde me mit une paire de grosses lunettes noires et me conduisit dans une nouvelle salle d’interrogatoire. C’était une grande pièce nue. Je distinguais mal les trois ou quatre silhouettes assises derrière une table à cause de la lueur aveuglante des projecteurs braqués sur ma figure. Menottes aux poignets, pieds nus, seulement vêtu d’une chemise déchirée et sale, j’attendis debout, devant eux. Les questions désormais familières fusèrent. J’y fis les mêmes réponses. Cette fois, il y avait une femme parmi les enquêteurs. À un moment donné, elle dit d’une voix criarde :

– Si vous ne répondez pas convenablement, on va vous étendre sur le chevalet.

Cet instrument de torture utilisé en Angleterre il y a trois cents ans pour provoquer des aveux forcés avait été ajouté aux armes de persuasion du parti. Je répliquai :

– Dans l’épître de saint Paul aux Éphésiens, il est écrit que nous devons nous efforcer d’atteindre la mesure de la stature du Christ. Si vous m’étirez sur le chevalet, vous m’aiderez à accomplir mon dessein.

La femme fit claquer violemment sa main sur la table et il y eut une discussion derrière l’éblouissement des projecteurs. Quelquefois une réponse rapide pare un coup. Je ne fus donc pas torturé ; au lieu de cela, nous retombâmes dans la bastonnade.

Je fus emmené dans une autre cellule. Après m’avoir couvert la tête d’un capuchon, on m’ordonna de me baisser et de mettre mes bras autour de mes genoux, une barre métallique glissée entre mes coudes et mes genoux ; je fus hissé sur des tréteaux, attaché la tête en bas, les pieds en l’air. Quelqu’un me maintenait tandis qu’un autre flagellait la plante de mes pieds. Les coups explosaient dans mon crâne. Certains tombaient sur mes cuisses et le bas de mes reins. Je m’évanouis et fus ranimé par une immersion dans de l’eau glacée. On me répétait, à chaque coup, que si je donnais seulement un des noms qu’ils désiraient connaître, la séance cesserait. Lorsqu’on me descendit du tournebroche, il fallut me porter à ma cellule.

Chaque fois que l’on me conduisait dans cette pièce on me mettait les grosses lunettes noires pour éviter que je m’oriente dans la prison. Quelquefois on me laissait les lunettes pendant la séance. Lorsque vous voyez venir un coup, vous vous raidissez pour le recevoir. Mais lorsque vous ne voyez rien, ne sachant ni où ni quand il va tomber, votre peur est redoublée.

Je subis encore d’autres tortures dont voici quelques exemples. Brinzaru avait un fouet en nylon. Après avoir reçu quelques coups je perdis conscience. Une fois on me menaça d’un couteau tenu au-dessus de ma gorge pendant que Brinzaru me pressait de parler si je voulais avoir la vie sauve. Deux hommes me maintenaient à terre. Je les sentis resserrer leur prise et la lame me transperça la peau. Je m’évanouis de nouveau et lorsque je m’éveillai j’avais la poitrine couverte de sang. On me fit avaler de l’eau à l’aide d’un entonnoir jusqu’à ce que mon estomac soit sur le point d’éclater ; les gardes me bourrèrent alors de coups de pieds et me montèrent sur le ventre. On me laissa dans une cellule avec deux gros chiens dressés à bondir et à grogner au moindre mouvement mais pas à mordre. Du pain était placé à proximité mais je n’osais pas y toucher. À la longue on se rendait compte que les chiens ne vous attaqueraient pas, mais souvent leurs crocs grinçaient à deux doigts de votre visage. J’ai été aussi marqué au fer rouge.

À la fin de cette période, je signai toutes les « confessions » qu’ils voulurent me concernant : que j’étais à la fois adultère et homosexuel ; que j’avais vendu les cloches de mon église et empoché l’argent (bien que notre église soit une maison de prière sans cloche) ; que, sous le couvert du travail pour le Conseil œcuménique des Églises, je me livrais à l’espionnage dans l’intention de renverser le régime ; qu’avec d’autres je m’étais infiltré autrefois dans l’organisation du parti sous de faux prétextes pour en découvrir les secrets.

Brinzaru lut ces aveux et me demanda :

– À qui avez-vous confié les informations secrètes ?

Il fut ravi lorsque je lui donnai une vingtaine de noms et d’adresses : cela allait certainement lui rapporter une gratification et une promotion. Mais quelques jours plus tard, je recevais une nouvelle volée de coups de trique. On avait vérifié mes renseignements ; les noms étaient ceux de gens qui avaient gagné l’Ouest ou étaient décédés. Mais entre-temps j’avais repris un peu de force.

Peut-être l’attente était-elle la pire des tortures : rester allongé à entendre des cris et des sanglots et savoir que dans une heure ce sera son tour. Mais Dieu m’aida à ne jamais dire un mot qui nuise à autrui. Je perdais facilement conscience et mes bourreaux voulaient me garder en vie. Tout prisonnier pouvait être une source d’information supplémentaire que le parti utiliserait un jour ou l’autre – peu importait quand – selon l’opportunité. Un médecin assistait aux séances de tortures pour prendre le pouls et s’assurer que la victime n’allait pas s’échapper dans l’autre monde tant que la police secrète avait besoin d’elle. C’était une image de l’enfer où le tourment est éternel et où l’on ne peut mourir.

J’avais du mal à me rappeler la Bible. Néanmoins, j’essayais toujours de me souvenir que Jésus aurait pu venir sur terre comme un roi, mais qu’il avait choisi au contraire d’être condamné comme un criminel et flagellé. La flagellation romaine était horrible et je pensais, à chaque coup de fouet que je recevais, qu’Il avait connu Lui aussi la même souffrance, et c’était une joie de la partager avec Lui.

Les moqueries et les humiliations dépassaient aussi les limites du supportable pour beaucoup de prisonniers. Jésus disait souvent qu’il serait flagellé, bafoué et crucifié. Je pensais que la moquerie, comparée à la flagellation et à la crucifixion, n’était rien. Je le pensais avant de savoir que l’on pouvait obliger un homme à ouvrir la bouche pour que les autres puissent y cracher et y uriner pendant que nos maîtres riaient et se gaussaient de nous.

Il est difficile de l’admettre, mais un grand nombre de membres du parti croyaient que ce qu’ils faisaient était justifié, exactement comme les inquisiteurs espagnols pensaient que brûler les hérétiques était un devoir sacré. Le colonel Dulgheru paraissait être de ceux-là. Il avait l’habitude de dire :

– C’est dans l’intérêt vital de la société que l’on maltraite les hommes qui détiennent des informations nécessaires à sa protection.

Beaucoup plus tard, me voyant réduit à l’état de loque et pleurant de fatigue nerveuse, il me dit avec quelque chose qui ressemblait à de la pitié :

– Pourquoi ne pas parler ? Il est vain de résister. Vous n’êtes que chair et vous finirez par être brisé.

Mais j’avais la preuve du contraire : si je n’avais été qu’un homme de chair et de sang, je n’aurais pas résisté. Le corps n’est qu’une demeure temporaire pour l’âme. Les communistes, ne mettant leur confiance que dans l’instinct de conservation, pensaient qu’un homme était capable de n’importe quoi pour éviter la mort. Ils se trompaient. Les chrétiens qui croyaient à ce qu’ils disaient dans l’Église savaient que la mort n’était pas la fin de la vie, mais son accomplissement ; pas la disparition mais la promesse de l’éternité.

 

 

18

 

Il y avait sept mois que j’étais à Calea Rahova. Nous étions en octobre et l’hiver s’annonçait déjà. Nous souffrions beaucoup à la fois du froid, de la faim et des mauvais traitements, et les mois d’hiver s’étendaient devant nous. Regardant tomber de la fenêtre un fin grésil dans la cour de la prison, je frissonnais mais je ne perdais cependant pas courage. Quoi que je puisse faire pour Dieu, en prison, grâce à la patience de l’amour, serait peu de chose, pensais-je, mais dans la vie le bien paraît toujours peu de chose à côté de la prolifération du mal. Alors que le mal est décrit dans le Nouveau Testament sous l’apparence d’une énorme bête à sept cornes, le Saint-Esprit descend sous la forme d’une petite colombe. Et c’est pourtant la colombe qui vaincra la bête !

Un soir, on m’apporta une assiette de goulasch savoureux, accompagné de quatre grandes tranches de pain. Mais avant que j’aie eu le temps de manger, le garde revint, me fit rassembler mes affaires pour rejoindre d’autres prisonniers déjà en rang. Pensant à mon goulasch perdu, je gagnai en camion le ministère de l’Intérieur. Les touristes admirent beaucoup ce splendide bâtiment sans se douter qu’il est construit sur une immense prison sillonnée d’un labyrinthe de couloirs et peuplée de centaines de malheureux sans espoir.

Ma cellule était enfouie sous terre. Une ampoule électrique éclairait des murs nus, un châlit garni de trois planches et d’une paillasse. L’air entrait par un tuyau placé tout en haut de l’un des murs. Je m’aperçus qu’il n’y avait pas de seau et compris que je devrais toujours attendre pour qu’un garde m’emmène aux latrines. Cette obligation était la pire des servitudes pour tous les prisonniers. Quelquefois les gardes nous faisaient attendre des heures en riant de nos supplications. Des hommes et aussi des femmes se passaient de manger et de boire pour ne pas augmenter leur agonie. J’ai moi-même mangé dans le plat où j’avais satisfait mes besoins, sans le laver parce que je n’avais pas d’eau.

Le silence était à peu près total, à dessein d’ailleurs. Nos gardes portaient des chaussures à semelle de feutre et il y avait si peu de bruit que l’on entendait le frôlement de leurs mains sur la porte avant que la clé ait trouvé la serrure. De temps à autre un prisonnier dans le lointain martelait sa porte à coups de poing réguliers ou poussait des hurlements. La cellule ne permettait que trois pas d’un côté et trois pas de l’autre, aussi restais-je couché les yeux levés vers l’ampoule qui brûlait toute la nuit. Puisque je ne pouvais pas dormir, je priais. Le monde extérieur avait cessé d’exister. Tous les bruits auxquels j’étais habitué : le vent et la pluie dans la cour, les souliers à clous sur les pavés, le bourdonnement d’une mouche, une voix humaine avaient disparu. Mon cœur semblait se faire tout petit dans ma poitrine comme si lui aussi voulait s’arrêter dans ce silence sans vie.

 

 

19

 

Je passai les deux années suivantes isolé dans cette cellule. Je n’avais rien à lire, rien pour écrire. J’avais mes pensées pour seule compagnie. Or j’étais un homme d’action plus qu’un contemplatif. J’avais Dieu. Mais avais-je vraiment vécu pour servir Dieu, ou simplement exercé ma profession ?

Les gens s’attendent à ce que les pasteurs soient des modèles de sagesse, de pureté, de sincérité ; ils ne peuvent pas toujours l’être véritablement, parce que ce sont aussi des hommes ; ils commencent donc dans une plus ou moins grande mesure par jouer le jeu, puis au fur et à mesure que le temps passe, ils sont incapables de dire quelle part de comédie il y a dans leur comportement.

Je me souvenais du profond commentaire qu’écrivit Savonarole sur le psaume 51 alors qu’il était en prison et si roué de coups qu’il ne put signer ses propres aveux que de la main gauche. Il dit qu’il y a deux sortes de chrétiens : ceux qui croient sincèrement en Dieu et ceux qui, tout aussi sincèrement, croient qu’ils croient. On peut les reconnaître à leur comportement dans les moments décisifs. Si un voleur qui a projeté de cambrioler une riche demeure aperçoit dans les parages un inconnu qui pourrait être un policier, il se cache. Si, réflexion faite, il pénètre quand même dans la maison, cela prouve qu’il ne croit pas que l’homme est un représentant de la loi. Nos actes témoignent de nos convictions.

Croyais-je en Dieu ? L’heure de la vérité avait sonné. J’étais seul. Il n’y avait pas de salaire à gagner, pas d’avis précieux à prendre en considération. Dieu ne m’offrait que la souffrance : allais-je continuer à L’aimer ?

Je me souvins alors de l’un de mes livres favoris, The Pateric, qui rapporte l’expérience de quelques saints du IVe siècle. Ces hommes avaient fondé les premiers monastères dans le désert de Thébaïde. C’est un volume de quatre cents pages, mais la première fois que je l’ai ouvert, je n’ai ni mangé, ni bu, ni dormi avant de l’avoir fini. Les livres chrétiens sont comme le bon vin : les plus vieux sont les meilleurs. The Pateric contient le passage suivant : « Un frère ayant demandé à l’un de ses aînés : Père, qu’est-ce que le silence ?, celui-ci répondit : Mon fils, le silence c’est de t’asseoir seul dans ta cellule, dans la sagesse et la crainte de Dieu, en défendant ton esprit contre les flèches brûlantes de la pensée. Un tel silence engendre le bien. Ô silence sans inquiétude, échelle qui mène au ciel ! Ô silence dans lequel on ne recherche que l’essentiel et dans lequel on ne parle qu’avec Jésus-Christ ! Celui qui garde le silence est celui qui chante : « Mon cœur est prêt à te glorifier, ô Seigneur ! »

Je me demandais comment on pouvait glorifier Dieu par une vie de silence. Au début, je priais ardemment pour être libéré. Je disais : « Vous avez dit dans les Écritures qu’il n’était pas bon pour l’homme de vivre seul ; pourquoi me laissez-vous seul ? » Mais les semaines succédaient aux semaines et mon unique visiteur était toujours le garde qui m’apportait des tranches de pain noir et de la soupe claire, et ne desserrait jamais les dents.

Sa venue me rappelait chaque jour le proverbe : « les dieux marchent sur la pointe des pieds » ; en d’autres termes, les Grecs croyaient que les dieux sont sur vous avant que vous vous aperceviez de leur présence. Peut-être ce silence me rapprochait-il de Dieu ? Peut-être ferait-il que je devienne un meilleur pasteur ; car j’avais remarqué en effet que les bons prédicateurs étaient les hommes qui possédaient un silence intérieur, comme Jésus. Lorsque la bouche est trop grande ouverte, même à bon escient, l’âme perd sa chaleur exactement comme une pièce se refroidit lorsqu’une porte reste ouverte.

J’appris peu à peu que sur l’arbre du silence pousse le fruit de la paix. Je commençai à prendre conscience de ma vraie personnalité, et à être sûr qu’elle appartenait au Christ. Je découvris que même dans cette cellule mes pensées et mes sentiments se tournaient vers Dieu et que je pouvais passer nuits après nuits en prières, exercices spirituels et louanges. Je savais à présent que je ne jouais pas la comédie et que je croyais ce que je croyais.

 

 

20

 

Je mis au point une routine à laquelle je me tins durant les deux années suivantes. Je restais éveillé toute la nuit. Lorsque à dix heures la sonnerie donnait le signal du sommeil, je me mettais à l’œuvre. Quelquefois j’étais triste, quelquefois joyeux, mais les nuits n’étaient jamais assez longues pour tout ce que j’avais à faire.

Je commençais par une prière d’où les larmes, des larmes de reconnaissance souvent, étaient rarement absentes. Les prières, comme les signaux radio, s’entendent mieux la nuit ; c’est alors que se livrent les plus grandes batailles spirituelles. Ensuite, je prononçais un sermon comme je l’aurais fait à l’église, débutant par « Frères bien-aimés », dans un chuchotement que nul garde ne pouvait entendre et terminant par « Amen ». Je prêchais avec la plus grande sincérité. Je n’avais pas besoin de me préoccuper de ce que penserait l’évêque, de ce que dirait la Congrégation, de ce que les mouchards répéteraient. Je ne prêchais pas dans le vide. Chaque sermon est entendu par Dieu, ses anges et ses saints ; mais je sentais qu’il y avait aussi parmi mes auditeurs invisibles ceux qui m’avaient amené à la foi, mes ouailles vivantes et mortes, ma famille et mes amis. Ils étaient cette « nuée de témoins » dont parle la Bible. Je faisais l’expérience de la « communion des saints » du Credo.

Chaque nuit, je parlais à ma femme et à mon fils. Je réfléchissais à tout ce qu’il y avait de beau et de bon en eux. Quelquefois mes pensées rejoignaient Sabine par-delà les murs de la prison. Elle a dans sa Bible un court billet datant de cette époque. « Aujourd’hui, j’ai vu Richard. J’étais éveillée sur mon lit ; il s’est penché vers moi et il m’a parlé. » Je m’étais concentré pour lui transmettre un message d’amour. Nous avons été magnifiquement récompensés de notre brève pensée quotidienne l’un vers l’autre : tandis que tant d’unions n’ont pas résisté à l’épreuve de l’absence, la nôtre a tenu bon et s’est même consolidée.

Penser à ma famille pouvait aussi faire mal. Je savais que Sabine subissait des pressions pour divorcer. Si elle refusait et poursuivait son travail dans l’Église, ils l’arrêteraient presque certainement. Alors, Mihai, qui n’avait que dix ans, serait seul. Étendu le visage contre la paillasse, je la serrais dans mes bras comme si c’était lui. Une fois je me relevai d’un bond et, cognant de toute la force de mes poings contre la porte en acier, je hurlai : « Rendez-moi mon fils ! » Les gardes se précipitèrent dans ma cellule et me maintinrent allongé par terre pendant qu’on me faisait une piqûre qui me plongea dans l’inconscience pendant des heures. Lorsque je m’éveillai, je pensai que j’étais peut-être devenu fou. J’en connaissais beaucoup à qui c’était arrivé.

Penser à la Mère de Jésus qui s’était tenue au pied de la croix sans une plainte me rendait courage. Je me demandais si nous avions raison d’interpréter son silence à ce moment-là comme le signe d’une douleur sans mélange : elle était sûrement fière, aussi, qu’Il ait donné sa vie pour les hommes ! Au soir de la crucifixion, qui coïncidait avec la pâque juive, elle avait dû chanter les louanges de Dieu, selon la coutume d’Israël. Moi aussi je devais remercier Dieu pour les souffrances que connaîtrait peut-être mon petit garçon. Je repris de nouveau confiance ; même si Sabine n’était plus là, nous avions des amis qui prendraient sûrement soin de Mihai.

Un de mes fréquents exercices spirituels consistait à imaginer que je remettais toute ma vie entre les mains du Christ : le passé, le présent, l’avenir ; ma famille, mon église, mes passions, mes pensées secrètes, chaque partie de mon corps. Je lui confessais mes péchés sans réserve et je Le voyais les effacer de sa main. Il m’arrivait souvent de pleurer.

Au début, je passais beaucoup de temps à fouiller mon âme. C’était une erreur. L’amour, la bonté, la beauté sont des créatures timides qui se cachent quand elles se sentent observées. À cinq ans, mon fils m’avait donné une leçon à ce sujet alors que je le réprimandais. « Jésus a un grand cahier et ton nom y est inscrit sur l’une des pages. Ce matin, il a écrit que tu as désobéi à ta mère. Hier, tu t’es battu avec un autre garçon et tu as dit que c’était sa faute ; c’est inscrit aussi. » Mihai répliqua après avoir réfléchi un instant : « Papa, Jésus n’inscrit-il que ce que nous faisons de mal ou aussi ce que nous faisons de bien ? »

Mon fils était si souvent présent à mon esprit ! Je me souvenais avec ravissement de la manière dont il m’avait fait comprendre la théologie. Lorsque je lus l’Épître aux Corinthiens : « Examinez-vous, pour voir si vous êtes attachés à la foi », il me demanda : « Comment puis-je m’examiner moi-même ? »

Je répliquai : « Frappe-toi la poitrine et demande à ton cœur : « Aimes-tu Dieu ? » En parlant, je me donnai un coup de poing sur la poitrine. « Ce n’est pas comme ça, protesta Mihai. Une fois, à la gare, l’employé qui vérifie les roues en les frappant avec un marteau m’a laissé essayer en me disant : « Tu ne donneras qu’un petit coup pour ne pas les casser, et non un grand coup. » Donc, je n’ai pas non plus à me donner un grand coup pour voir si j’aime Jésus. »

À présent, je savais que le tranquille « Oui » de mon cœur lorsque je posais la question : « Aimes-tu Jésus ? », était suffisant.

Chaque nuit, je passais une heure à vivre dans l’esprit de mes principaux adversaires, le colonel Dulgheru par exemple. Me mettant à sa place, je lui trouvais des milliers d’excuses : de cette manière je pouvais l’aimer ainsi que mes autres tortionnaires. Puis je considérais mes propres fautes de son point de vue et découvrais une nouvelle compréhension de moi-même. Il est plus facile de consoler les autres que de se réconforter soi-même, exactement comme nous pouvons lire avec une calme sympathie les récits sur les victimes de la guillotine, tandis que nous sommes bouleversés lorsqu’une révolution nous menace. Je me mis donc dès lors à inverser les évènements dans le temps, à penser au présent comme si c’était arrivé dans une époque antérieure et au passé comme si c’était arrivé aujourd’hui. Cette méthode peut même permettre d’espérer rencontrer les saints d’autrefois.

Je pensais à ce que je ferais si j’étais un grand homme d’État, un multimillionnaire, l’empereur de Chine, le pape. Je rêvais à ce que serait la vie si j’avais des ailes ou le don de me rendre invisible et décidais que j’avais trouvé par hasard une définition de l’esprit humain : une force invisible et ailée qui peut transformer le monde. C’était là d’amusantes fantaisies, mais du temps perdu. Un architecte efficace ne spécule pas sur ce qu’il peut faire avec des matériaux inexistants : des pierres sans poids, du verre élastique. La méditation, comme l’architecture, doit être constructive. Mais de telles digressions m’aidaient à voir combien d’entités peuvent coopérer à la vie de l’esprit et je comprenais à présent comment le Christ peut contenir toutes choses : être le lion de Judas et aussi l’agneau de Dieu.

Je ne manquais pas non plus de distractions dans ma cellule vide. Je me racontais des plaisanteries et en inventais de nouvelles. Je jouais aux échecs avec moi-même à l’aide de pièces en mie de pain : Noirs contre moins Noirs, faits avec le plâtre des murs. Je pouvais diviser mon esprit afin que le Noir ne sache pas le mouvement du moins Noir, et vice versa, et puisque je ne perdis pas une partie en deux ans, je sentais que je pouvais me considérer comme un maître.

J’ai découvert que la joie peut être acquise comme une habitude, exactement comme une feuille de papier pliée tombe naturellement dans le même pli. « Réjouissez-vous » est un commandement de Dieu. John Wesley disait souvent qu’il « n’était jamais triste même pendant le quart d’une heure ». Je ne peux pas en dire autant de moi-même, mais j’ai appris à me réjouir dans les pires circonstances.

 

 

21

 

Les communistes croient que le bonheur vient d’une satisfaction matérielle ; mais seul dans ma cellule, gelé, affamé, en haillons, je dansais de joie toutes les nuits. Ce fut le souvenir des derviches tourneurs admirés dans mon enfance en Turquie qui m’en donna l’idée. J’avais été bouleversé au-delà de toute expression par leur extase, la grave beauté de ces moines musulmans, la grâce de leurs mouvements pendant qu’ils tournaient en répétant le nom qu’ils donnent à Dieu : « Allah ! » J’appris par la suite que beaucoup d’autres l’avaient fait – les juifs, les pentecôtistes, les premiers chrétiens, David et Miriam dans la Bible, – et que de nos jours les enfants de chœur de la cathédrale de Séville, à l’occasion des fêtes de Pâques, dansent pour glorifier Dieu. Les mots seuls n’ont jamais été capables de traduire ce qu’éprouve l’homme à proximité de la divinité. Parfois j’étais si plein de joie que je sentais que j’éclaterais si je ne l’extériorisais pas. Je me rappelais les paroles de Jésus : « Heureux serez-vous lorsque les hommes vous haïront, lorsqu’on vous chassera, vous outragera et qu’on rejettera votre nom comme infâme à cause du Fils de l’homme. Réjouissez-vous en ce jour-là et sautez d’allégresse. » Je me dis : « Je n’ai exécuté que la moitié du commandement. Je me suis réjoui, mais ce n’est pas assez. Jésus dit clairement que nous devons aussi sauter. »

Lorsque, passant par là, le garde jeta un coup d’œil par le judas, il me vit bondir à travers la cellule. Il devait avoir l’ordre de distraire quiconque donnait des signes de folie, car il retourna à la salle de garde et en rapporta quelques aliments : un quignon de pain, du fromage et du sucre. En les prenant, je me souvins de la parole de saint Luc : « Réjouissez-vous ce jour-là et sautez d’allégresse, parce que votre récompense sera grande. » C’était un très gros morceau de pain : plus que la ration d’une semaine.

Je laissai rarement passer une nuit sans danser depuis lors, bien que je n’en aie pas été récompensé de nouveau. Je composais des cantiques, me les chantais en sourdine et dansais sur ma propre musique. Les gardes en prirent l’habitude. Je ne troublais pas le silence et ils avaient vu bien des choses étranges dans ces cellules souterraines. Des amis à qui je parlais plus tard de ces danses me demandèrent : « Pourquoi ? De quelle utilité était-ce ? » Ce n’était pas quelque chose d’utile. C’était une manifestation de joie comme la danse de David, un sacrifice saint offert devant l’autel du Seigneur. Qu’importait si mes ravisseurs me prenaient pour un fou, car j’avais découvert une beauté dans le Christ que je n’avais pas su distinguer auparavant.

J’eus parfois des visions. Une nuit, alors que je dansais, je crus entendre prononcer mon nom, pas « Richard », mais un autre que je ne peux pas révéler. J’ai compris que c’était moi que l’on appelait sous ce nouveau nom et l’idée me vint tout à coup, je ne sais pourquoi, que c’était l’archange Gabriel. La cellule se remplit de lumière. Je n’entendis rien d’autre, mais je compris que je devais travailler avec Jésus et les saints à construire un pont entre le Bien et le Mal ; un pont de larmes, de prières et de sacrifices personnels pour que les pécheurs puissent traverser et rejoindre les bienheureux. Je vis que notre pont devait être tel que même les moins bons puissent le franchir. Jésus a promis qu’au jugement dernier ceux qui auront nourri les affamés et vêtu ceux qui étaient nus s’assoiront à sa droite, tandis que les méchants seront rejetés dans les ténèbres extérieures. Cependant chaque homme, sans aucun doute, aide quelquefois ses semblables et quelquefois les ignore : le corps est un, mais l’esprit ne l’est pas. La Bible parle de l’homme « intérieur » et de l’homme « extérieur » ; du « nouveau » et de « l’ancien » ; de l’homme « naturel » et de l’homme « spirituel ». C’est l’homme intérieur, spirituel, qui peut remporter le bonheur dans l’éternité.

Je compris que je devais aimer les hommes tels qu’ils étaient et non tels qu’ils devraient être. Une autre nuit j’eus le sentiment qu’une multitude d’anges s’approchaient lentement de mon lit, dans l’obscurité. Ils chantaient un chant d’amour que Roméo aurait pu chanter à Juliette. Comment les gardes n’entendirent-ils pas cette musique merveilleuse et passionnée qui était si réelle pour moi ?

Les prisonniers qui restent longtemps seuls ont des visions. De tels phénomènes ont des explications naturelles qui ne les invalident pourtant pas. L’âme utilise le corps pour ses propres buts. Ces visions m’aidèrent à vivre, ce qui suffit à prouver que ce n’était pas de simples hallucinations.

 

 

22

 

Une nuit, j’entendis un léger coup contre le mur à coté de mon lit. Un nouveau prisonnier occupait la cellule voisine et attirait mon attention. Je répondis et provoquai une rafale de coups. Je compris bientôt que mon voisin me communiquait un code simple : A – un coup ; B – deux coups ; C – trois coups. Son premier message déchiffrable fut :

– Qui êtes-vous ?

– Un pasteur, répliquai-je.

Après cette prise de contact un peu difficile, nous- mîmes au point un nouveau système : un coup pour les cinq premières lettres de l’alphabet, deux coups pour les cinq suivantes et ainsi de suite. Ainsi B était un coup, suivi d’une pause, puis deux autres coups ; F était deux coups suivis, après un blanc, par un autre. Mais ce code ne satisfit pas longtemps mon nouveau voisin. Il connaissait l’alphabet morse et le répéta jusqu’à ce que longues et brèves n’aient plus de secret pour moi.

Il me donna son nom.

– Dieu vous bénisse, répondis-je lentement. Êtes-vous chrétien ?

Une minute s’écoula.

– Je ne peux prétendre à cette appellation.

Il était ingénieur radio et attendait de passer en jugement, me raconta-t-il. Il avait perdu la foi depuis plusieurs années, après avoir épousé une incroyante, et était très déprimé par son arrestation. Au fur et à mesure que je maîtrisais mieux l’alphabet morse, je lui parlais plus longuement toutes les nuits. Il ne tarda pas à taper :

– J’aimerais confesser mes péchés.

Ce fut une confession coupée de nombreux silences.

– À sept ans... j’ai donné un coup de pied à un garçon... parce qu’il était juif... Il m’a maudit... « Que ta mère... ne puisse pas te voir... quand elle mourra »... Ma mère était en train de mourir... lorsqu’ils m’ont arrêté.

Lorsque l’homme eut soulagé son cœur du poids qui l’alourdissait, il m’avoua qu’il se sentait plus heureux qu’il ne l’avait été depuis des années. Comme d’autres deviennent amis de plume, nous nous liâmes grâce à l’alphabet morse. Je lui appris de cette manière des versets de la Bible et lui parlai du Christ. Nous échangeâmes des plaisanteries et jouâmes même aux échecs. Le jour où un garde me surprit, je fus transféré dans une autre cellule ; j’eus un autre voisin et tout recommença. À la longue, beaucoup de prisonniers apprirent le code, mais ils étaient souvent déplacés et je fus dénoncé par des mouchards. Aussi me bornai-je à la longue à transmettre des versets de la Bible ou à parler du Christ : je ne m’étais pas préparé à souffrir pour des idées politiques.

La réclusion amenait des hommes à exhumer des souvenirs depuis longtemps enfouis au plus profond d’eux-mêmes : des trahisons, des malhonnêtetés remontaient à la surface avec une redoutable obstination. Tous ceux envers qui vous vous sentiez coupable semblaient se glisser dans votre cellule et vous regarder avec reproche : mère, père, filles depuis longtemps abandonnés, amis calomniés ou trompés. Toutes les confessions transmises en morse commençaient par : « Lorsque j’étais enfant », « lorsque j’étais en classe... » Les erreurs passées montaient la garde comme des dogues furieux devant le sanctuaire de la paix de Dieu. Mais lorsque toutes les autres portes du Ciel sont fermées devant un homme, la kabbale nous dit qu’il reste la bab hadimot, la porte des larmes, et c’était à travers cette porte que nous, les prisonniers, nous devions passer.

 

 

23

 

Un matin, après qu’un voisin m’eut prévenu, en frappant au mur, que ce jour-là était le Vendredi saint, je trouvai un clou dans les lavabos et j’écrivis « Jésus » sur un mur de ma cellule, en espérant que cela pourrait réconforter ceux qui viendraient après moi. Le garde, lorsqu’il s’en aperçut, fut furieux.

– Vous êtes bon pour le cachot, hurla-t-il.

Il me poussa au bout du couloir dans une sorte de placard d’environ trois mètres carrés pratiqué dans un mur, juste assez haut pour s’y tenir debout, et mal aéré. On y recevait la nourriture par une ouverture à volet mobile pratiquée dans la porte. Cette porte refermée, je sentis des pointes qui me piquaient le dos. Je fis un saut en avant et d’autres pointes effleurèrent ma poitrine. La panique m’envahit, mais je m’obligeai à rester immobile. Ensuite, en me déplaçant avec précaution dans l’obscurité, je tâtai les côtés du placard – tous étaient hérissés de pointes d’acier. On ne pouvait éviter d’être empalé qu’en restant debout et parfaitement immobile. Tel était le cachot.

J’eus d’abord des crampes dans les jambes. Au bout d’une heure tous les muscles me faisaient mal. Mes pieds endoloris par le manège enflaient. Lorsque je m’évanouis et m’affaissai en me déchirant aux pointes, on me sortit un moment, puis on me fit réintégrer le cachot. J’essayai de penser aux souffrances du Christ, mais les miennes étaient trop fortes. Je me souvins alors de ce que m’avait demandé mon fils Mihai, encore très jeune à l’époque :

– Qu’est-ce que je fais, papa ? Je m’ennuie.

– Pense à Dieu, Mihai !

– Pourquoi penser à Lui ? Je n’ai qu’une petite tête. Il a une grande, grosse tête, c’est Lui qui doit penser à moi !

Je me dis donc : « N’essaie pas de penser à Dieu. Ne pense plus du tout. » Là-dessus il me revint en mémoire, dans cette obscurité suffocante, que les yogis indiens faisaient le vide dans leur esprit en répétant sans arrêt la même formule sacrée. À peu près la même méthode est employée par les moines du mont Athos dans leur « prière du cœur » inlassablement reprise : chaque battement de cœur ponctue un mot de l’invocation : « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi ! » Je savais déjà que le Christ était miséricordieux ; mais exactement comme j’avais l’habitude de dire à ma femme tous les jours que je l’aimais, je pensai donc : « Je ferai la même chose avec Jésus », et je commençai à répéter : « Jésus, cher époux de mon âme, je Vous aime. » Le battement tranquille d’un cœur aimant est une musique qui va loin, aussi murmurai-je cette phrase sur le même rythme. Au début il me semblait entendre le diable persifler : « Tu l’aimes et Il te laisse souffrir. S’Il est tout-puissant, pourquoi ne te sort-Il pas du cachot ? » Je continuai à dire calmement : « Jésus, cher époux de mon âme, je Vous aime. » La signification des mots comme mots s’effaça de plus en plus, puis disparut. J’avais cessé de penser.

Je pratiquai souvent par la suite, dans les mauvais moments, cette forme de détachement. Jésus dit dans l’Évangile selon saint Matthieu : « Le Fils de l’homme viendra à l’heure où vous n’y penserez pas. » J’en ai fait l’expérience. Ne pensez pas : et le Christ viendra, vous prenant par surprise. Mais la clarté de Sa lumière est difficile à supporter. Quelquefois j’inversais le processus et je me réfugiais dans mes propres pensées.

 

 

24

 

Je passai deux jours au cachot. Certains y restaient une semaine et davantage, mais le médecin prévint que j’étais dans un état critique. Je vivais déjà depuis un certain temps entre la vie et la mort. Du fait de ma longue incarcération, du manque de soleil, de nourriture et d’air, mes cheveux ne poussaient plus, le coiffeur ne me rasait plus que rarement et mes ongles étaient pâles et mous comme une plante qui vit dans l’obscurité.

Je commençais à avoir des hallucinations. Dans mes moments de pire désespoir, je regardais fixement le quart en étain plein d’eau pour me convaincre que je n’étais pas en enfer, où il n’y a pas d’eau, et il se métamorphosait alors en casque. Je vis des plats délicieux posés sur une table dressée à l’extérieur de ma cellule. Ma femme arrivait dans le lointain portant un plat garni de saucisses fumantes et je lui disais d’un ton hargneux : « C’est tout ? Elles sont microscopiques ! » Parfois ma cellule se transformait en une bibliothèque remplie de livres du sol au plafond : romans célèbres, poésies, biographies, ouvrages sur la religion et œuvres scientifiques. À d’autres moments des milliers de visages se tournaient avidement vers moi : j’étais entouré de foules immenses attendant que je prenne la parole. Des questions fusaient. Des voix répondaient. Il y avait des applaudissements et des protestations. Une mer de visages s’étendait à l’infini.

J’étais aussi troublé par des rêves de violence contre ceux qui m’avaient mis en prison, et tourmenté par des images érotiques. C’est un enfer difficile à comprendre par ceux qui ne l’ont pas subi. J’avais trente-neuf ans lors de mon arrestation. Je menais une vie très active et jouissais d’une excellente santé ; le régime pénitentiaire et, en outre, le réveil de mon ancienne maladie exaspéraient le désir sexuel. Allongé sur mon grabat, ne trouvant pas le sommeil, transpirant, je me voyais en rêve prenant mon plaisir avec des femmes et des jeunes filles, puis – malgré mes efforts pour les repousser – arrivaient des visions de perversions et d’excès. La frustration et le sens du péché me causaient d’horribles souffrances.

Je trouvai le moyen de me débarrasser de ces hallucinations en les considérant comme des envahisseurs animés de mauvaises intentions comme les bacilles de Koch dans mon organisme. Je revendiquai l’honneur de leur résister autant que je me blâmais de leur invasion. À partir du moment où j’ai considéré ces hallucinations non comme des péchés, mais comme des ennemies, j’ai été capable de réfléchir à la manière de les supprimer. Les mauvaises pensées peuvent être maîtrisées par la raison si leurs conséquences sont envisagées avec calme. Je n’essayai pas de les chasser, sachant qu’elles se glisseraient de nouveau à l’intérieur par une porte latérale ; au contraire, je les laissais tranquilles pendant que j’en supputais le coût dans la vie réelle si je m’y abandonnais. Succomber à ces tentations ferait certainement le malheur d’autres familles et aussi de la mienne. Ma femme divorcerait. L’avenir de mon fils serait ruiné. Mes paroissiens perdraient la foi. Et puis, et surtout, j’aurais à répondre à Dieu du mal que j’avais fait. De même que les médecins utilisent un virus pour en détruire un autre, de même on peut se servir de la maxime du démon : « diviser pour régner », pour le battre. Le démon de l’orgueil – la peur de perdre la face – peut être employé contre le démon de la luxure. Le démon de l’avarice déteste les vices qui coûtent de l’argent !

 

 

25

 

Un jour, nos latrines étant bouchées, on me conduisit aux toilettes réservées aux gardes et je me vis pour la première fois depuis deux ans dans la glace au-dessus du lavabo.

J’étais jeune, bien portant et passais même pour un homme beau à l’époque de mon arrestation. Lorsque je découvris ce que j’étais devenu, je me mis à rire : un rire triste, un rire homérique. Ceux qui m’admiraient et m’aimaient naguère, s’ils pouvaient voir maintenant le vieil homme effrayant qui me fixait dans le miroir, seraient épouvantés. Pour moi, c’était une leçon : ce qui est vraiment beau en nous est invisible à l’œil. Je deviendrai encore plus horrible : un squelette et un crâne, et, en me rappelant cela, ma foi et mon désir de m’en tenir à la vie spirituelle en furent renforcés.

Il y avait un journal déchiré dans les W.-C., le premier que je voyais depuis mon arrestation. Je lus que le premier ministre Groza était fermement décidé à supprimer la classe possédante, ce que je trouvai comique : un gouvernement prêt à liquider les riches alors que le reste du monde faisait la chasse à la pauvreté. Je cherchais le nom de Patrascanu, dans le cas où il aurait été réintégré, mais il ne figurait pas parmi les ministres présents à la Chambre lorsque Groza avait parlé.

En revenant sous escorte vers ma cellule, j’entendis une femme pleurer et pousser des cris perçants. Ses appels semblaient monter d’un niveau situé en dessous du nôtre ; ils atteignirent un paroxysme puis s’arrêtèrent brusquement.

Quelques jours plus tard, la cellule voisine de la mienne eut un nouvel occupant. Je passai le message : « Qui êtes-vous ? » et reçus rapidement la réponse. C’était Ion Mihalache, qui avait appartenu avant la guerre à plusieurs gouvernements et avait été le collègue du grand dirigeant politique Juliu Maniu. Lorsque le parti instaura la terreur, Mihalache se joignit à un groupe qui tentait de s’enfuir à l’étranger. Arrêté à l’aérodrome, en octobre 1947, on le condamna à la prison à vie. Mihalache avait la soixantaine à l’époque.

– J’ai lutté toute ma vie pour aider mes compatriotes et voilà ma récompense, dit-il.

– Quand vous voulez tout ce qui arrive, ce qui alors arrive n’est que ce que vous voulez, lui rappelai-je. Le renoncement est le chemin de la paix.

Il répliqua :

– Il n’y a pas de paix sans liberté.

– Dans un pays où règne la tyrannie... la prison est la place d’honneur.

Il me dit que Dieu était perdu pour lui.

– Dieu n’est perdu pour personne... C’est nous qui sommes perdus... Si nous nous trouvons nous-mêmes... nous trouvons Dieu en nous... la prison peut nous aider dans cette recherche.

Il me dit qu’il essaierait de nouveau.

Avant d’être changé de cellule deux jours plus tard, Mihalache me dit que la femme que nous entendions hurler était l’épouse de l’ancien premier ministre Ion Gigurtu. La façon dont elle s’était tue indiquait qu’on lui avait fait une piqûre pour la réduire au silence. Lorsque je frappai le lendemain contre le mur, il n’y eut pas de réponse. Mihalache était parti.

 

 

26

 

Peu après, mon interrogatoire reprit. Il était le plus souvent dirigé par le lieutenant Grecu, un jeune homme bien planté, intelligent, sûr de lui et convaincu qu’il participait à la formation d’un monde meilleur. Ses questions nous ramenèrent une fois de plus au problème du secours aux affamés dont je m’étais chargé pour la Mission de l’Église scandinave. Allais-je continuer à nier que cet argent avait été utilisé pour espionner le gouvernement ?

– Je peux comprendre que vous suspectiez les Anglais et les Américains de dépenser de l’argent pour nous espionner, mais quel intérêt cela présenterait-il pour les Norvégiens ou les Suédois ?

– Ces pays sont des instruments des impérialistes.

– Mais la Norvège est connue pour son esprit démocratique et la Suède a un gouvernement socialiste depuis quarante ans.

– Sottises ! Ils sont aussi fascistes que les autres !

La fois suivante, Grecu me dit qu’il avait vérifié et qu’il pensait que j’avais peut-être raison.

Il me questionna alors sur la diffusion de l’Évangile en Russie. Je suggérai que le directeur de la « Bible Society », Émile Klein, pourrait être à l’origine de cette diffusion. Il me demanda ensuite pourquoi j’avais fait de si fréquents voyages à Iasi (l’un de nos centres de travail). Je répliquai que j’étais l’invité du patriarche Justinian.

Le lendemain matin, je fus appelé de nouveau. Grecu était assis à son bureau, une matraque en caoutchouc posée devant lui.

– Vous avez menti, cria-t-il. Émile Klein était mort avant votre arrestation. Voilà pourquoi vous avez cité son nom. On a contrôlé les dates de vos déplacements à Iasi, le patriarche n’y était presque jamais.

Il repoussa sa chaise.

– Cela suffit ! Voici du papier. Nous savons que vous avez communiqué en code avec d’autres prisonniers, y compris Mihalache. Nous devons savoir exactement ce que chacun d’eux vous a dit. Nous voulons connaître vos autres manquements aux règles de la prison. Et dites la vérité. Sinon...

Il abattit la matraque sur le bureau.

– Vous avez une demi-heure, précisa-t-il.

Et il quitta la pièce.

Je m’assis pour écrire. Le premier mot devait être « Déclaration ». J’eus du mal à commencer car il y avait deux ans que je n’avais pas tenu une plume. J’admis que j’avais contrevenu aux règlements. J’avais diffusé des messages de l’Évangile en code, dissimulé des comprimés de somnifère pour me suicider, fait un couteau avec un bout d’étain, des pièces de jeu d’échecs avec du pain et du plâtre. J’avais communiqué avec d’autres prisonniers, mais je ne connaissais pas leurs noms (je ne mentionnai pas que j’avais reçu des confessions et converti des hommes grâce à l’alphabet morse). J’écrivis : « Je n’ai jamais parlé contre les communistes. Je suis un disciple du Christ qui nous a appris à aimer nos ennemis. Je les comprends et prie pour leur conversion, de sorte qu’ils deviendront mes frères dans le Christ. Je ne peux rien déclarer sur les confidences reçues, car un prêtre de Dieu ne peut être un témoin à charge. Ma vocation est de défendre, non d’accuser. »

Grecu revint à l’heure dite, balançant sa matraque. Il était allé, entre-temps, rosser quelques prisonniers. Il prit ma « Déclaration » et commença à la lire. Au bout d’un moment, il mit le gourdin de côté. Et lorsqu’il eut terminé, il me regarda d’un air perplexe.

– Monsieur Wurmbrand, dit-il (il ne m’avait jamais appelé « monsieur » auparavant), pourquoi dites-vous que vous m’aimez ? C’est un des commandements de votre religion que personne ne peut respecter. Je ne pourrais pas aimer quelqu’un qui m’emprisonnerait pendant des années, m’affamerait et me battrait.

– Il ne s’agit pas de respecter un commandement, répliquai-je. Lorsque je suis devenu chrétien, ce fut pour moi comme une nouvelle naissance qui m’a donné un cœur plein d’amour. De même qu’il ne peut jaillir d’une source que de l’eau, il ne peut jaillir d’un cœur aimant que de l’amour.

Nous parlâmes pendant deux heures du christianisme et de ses rapports avec les doctrines marxistes dans lesquelles Grecu avait été élevé, mais il fut surpris lorsque je dis que le premier travail de Karl Marx avait été un commentaire de l’Évangile selon saint Jean ; il ne savait pas non plus que, dans Le Capital, Marx a écrit que le christianisme est « la religion la plus indiquée ». Puisque ma vie avait été détruite par le péché, continuai-je, je n’ai fait que suivre le conseil de Marx en embrassant sa religion « la plus indiquée » : le christianisme.

Après cette conversation, Grecu, qui avait vérifié l’exactitude de mes citations, me fit venir dans son bureau presque chaque jour pendant une heure ou deux pour discuter sur le christianisme, ce qui n’allait pas sans troubler ses idées initiales sur la démocratie et la révolution.

Grecu me répéta à plusieurs reprises :

– J’ai été élevé en dehors de toute doctrine philosophique et je ne serai jamais rien d’autre qu’un athée.

– L’athéisme est un mot sacré pour les chrétiens, répliquai-je. Néron et Caligula qualifiaient les premiers chrétiens d’athées pour les livrer aux fauves. Si bien que si quelqu’un se traite d’athée, je le respecte.

Grecu sourit. Je poursuivis :

– Lieutenant, j’ai parmi mes ancêtres un rabbin qui vivait au XVIIe siècle. Ses biographes relatent que, rencontrant un athée, il lui dit : « Je vous envie, cher frère ! Votre vie spirituelle doit être tellement plus profonde que la mienne. Lorsque je vois un homme malheureux, je dis souvent : « Que Dieu l’aide », et je passe mon chemin. Vous qui ne croyez pas en Dieu, vous devez prendre en charge son fardeau et aider tous ceux que vous rencontrez. »

» Les chrétiens, poursuivis-je, ne reprochent pas au parti son athéisme, mais de donner le jour à un faux type d’athée. Il y a deux sortes d’athées : ceux qui disent : « Dieu n’existe pas, donc je peux faire tout le mal que je veux », et ceux qui raisonnent : « Puisque Dieu n’existe pas, je dois faire tout le bien que Dieu ferait s’il existait. » Le plus grand de tous les athées dans cette dernière alternative fut le Christ lui-même. Lorsqu’il voyait des hommes affamés, malades ou malheureux, il ne poursuivait pas son chemin en disant : « Que Dieu les aide. » Il agissait comme si toute la responsabilité lui incombait. Les gens commencèrent alors à s’interroger : « Cet homme est-il Dieu ? Il fait le travail de Dieu ! » C’est ainsi qu’ils découvrirent que Jésus était Dieu. Lieutenant, si vous pouvez devenir cette sorte d’athée, aimant et servant chacun, les hommes ne tarderont pas à découvrir que vous êtes devenu un fils de Dieu et vous découvrirez vous-même Dieu en vous. »

Ces arguments pourront choquer certains. Mais saint Paul dit que les missionnaires doivent être Juifs parmi les Juifs, grecs parmi les Grecs. Je devais être marxiste avec le marxiste Grecu et parler le langage qu’il comprenait et qui finit d’ailleurs par toucher son cœur. Il commença à penser à Jésus et à l’aimer. Deux semaines plus tard, revêtu de son élégant uniforme kaki, orné au col des écussons bleus de la police secrète, Grecu se confessait à moi, minable dans mes guenilles rapiécées de prisonnier. Nous devînmes frères dans le Christ.

À partir de ce moment-là, il aida les détenus de son mieux, malgré les difficultés et les dangers qui en résultaient. Il confessait encore des lèvres sa fidélité au parti et jouait la comédie. Mais un jour il disparut et personne ne sut ce qu’il était advenu de lui. Je menai une enquête discrète auprès des gardes : ils ne savaient rien, mais croyaient qu’il avait été arrêté. Il n’est pas facile de cacher une conversion sincère.

 

 

27

 

J’ai connu d’autres croyants parmi les membres de la police secrète et certains d’entre eux y travaillent encore. Ne dites pas qu’un homme ne peut à la fois torturer et prier : Jésus nous parle d’un publicain (ceux de l’époque romaine pratiquaient couramment l’extorsion accompagnée de sévices) qui implorait la miséricorde de Dieu pour ses péchés et rentrait chez lui pardonné. L’Évangile ne nous dit pas que l’homme abandonna immédiatement son déplaisant métier. Dieu regarde dans le cœur et voit dans une prière fervente une promesse pour l’avenir.

Durant ma seconde année d’internement, l’une de ces âmes partagées fut mise dans ma cellule. Tant qu’il resta avec moi, l’homme garda les mains enchaînées derrière le dos. Je devais le nourrir et tout faire pour lui.

Dionisiu était un jeune sculpteur, plein d’idées nouvelles dans un monde qui ne demandait que des bustes flatteurs de Staline. Pauvre au point de ne pouvoir acheter du pain, il accepta un poste dans la police secrète où il fut amené à battre les prisonniers, mais en même temps il prenait le risque de leur conseiller de se méfier des mouchards. Se sentant devenir suspect, il décida de quitter le pays, mais alors qu’il touchait à la liberté, une force intérieure mystérieuse le poussa à se livrer. Ces dédoublements de personnalité ne sont pas rares chez les communistes.

Je lui parlai de la Bible pendant dix nuits consécutives. Son sentiment de culpabilité disparut. Peu avant de quitter ma cellule, il me confia :

– Si l’un des quinze prêtres de ma petite ville s’était arrêté pour me parler lorsque j’étais plus jeune, j’aurais trouvé Jésus depuis longtemps.

 

 

28

 

Les interrogatoires ne prirent pas fin avec le départ du lieutenant Grecu, mais Dieu m’accorda le don d’oublier le nom de tous ceux à qui j’aurais pu attirer des ennuis. Bien que j’aie composé en prison plus de trois cents poèmes, totalisant cent mille mots, tous consignés noir sur blanc après ma libération, je pouvais faire le vide dans mon esprit durant mes interrogatoires. Alors on essaya un autre moyen.

Sous le prétexte que ma tuberculose avait empiré – en vérité je toussais presque sans arrêt – les médecins m’ordonnèrent une nouvelle drogue : une capsule jaune qui provoqua un long sommeil peuplé de rêves délicieux. Lorsque je me réveillai, on m’en donna une autre. Je restai inconscient pendant quelques jours, seulement tiré de ma léthargie par les gardes qui m’apportaient des repas devenus légers et bons.

Je ne conserve qu’un vague souvenir de la reprise des interrogatoires. Je sais que la drogue ne me fit pas trahir mes amis parce que je passai plus tard seul en jugement et que le grand procès du Conseil œcuménique des Églises, « nid d’espions », n’eut pas lieu. La même drogue fut utilisée pour le cardinal Mindszenty, les trotskystes et beaucoup d’autres. Elle affaiblit la volonté jusqu’à ce que la victime sombre dans un délire d’auto-accusation. J’ai eu l’occasion de rencontrer par la suite des hommes qui alertaient les gardes en martelant à coups de poing la porte de leur cellule pour se faire conduire au responsable politique afin de pouvoir porter de nouvelles accusations contre eux-mêmes. Le traitement pouvait aussi avoir des effets à long terme : des hommes qu’on avait drogués quelques mois plus tôt me confessèrent des péchés qu’ils n’avaient aucune chance d’avoir commis. Peut-être ma tuberculose contrecarrait-elle l’effet de la drogue. Peut-être m’en avait-on donné une trop forte dose. En tout cas, grâce à Dieu, je ne trahis personne.

 

 

29

 

À la suite de cette expérience, je devins encore plus faible, et un jour je perdis complètement connaissance. Mais, bien que je ne pusse me lever du lit qu’avec une extrême difficulté, mon esprit restait alerte, au point que sa lucidité m’effrayait parfois.

Il est prouvé que le grand saint Antoine, Martin Luther et bien d’autres hommes plus obscurs, ont vu le diable. Lorsque j’étais enfant, il s’est montré à moi une fois ; il m’adressait un sourire grimaçant. Je n’avais jamais révélé cette vision jusqu’à ce jour. Laissé seul dans une cellule, je sentis de nouveau sa présence. Dans les ténèbres et le froid, il se moquait de moi. La Bible parle d’endroits où « les satyres dansent », et ma cellule était devenue l’un de ces endroits. J’entendais le Malin nuit et jour : « Où est Jésus ? Ton Sauveur ne peut donc te sauver ? Tu as été trompé et tu as trompé les autres. Il n’est pas le Messie ; tu as suivi celui qu’il ne fallait pas. »

Je criai :

– Alors, qui est le vrai Messie qui viendra ?

La réponse fut claire, mais trop blasphématoire pour la répéter. J’avais écrit des livres et des articles prouvant que le Christ était le Messie, mais à ce moment-là aucun argument ne se présenta à mon esprit. Les démons qui avaient ébranlé en prison la foi de Nyils Hauge, le grand évangéliste norvégien, qui avaient même semé le doute dans l’âme de Jean le Baptiste dans son cachot, étaient déchaînés contre moi. J’étais désarmé. Ma joie et ma sérénité m’avaient abandonné. J’avais senti le Christ si proche de moi auparavant, calmant mon amertume, éclairant les ténèbres, mais à présent je criai : Eli, Eli, lamma sabacthani, et je me sentais complètement abandonné.

Pendant ces jours horribles et noirs, je composai lentement un long poème que n’accepteront pas facilement, peut-être, ceux qui n’ont pas connu un semblable état physique et moral. Ce fut mon salut. Par le verbe, le rythme et l’incantation, je fus capable de vaincre Satan. En voici une version en prose qui donne le sens exact du poème en roumain :

 

J’ai fréquenté depuis l’enfance temples et églises où Dieu était glorifié. Des prêtres différents chantaient Ses louanges et brûlaient de l’encens. Ils proclamaient qu’il fallait Vous aimer, Seigneur. Mais en grandissant, j’ai vu tant de douleurs dans le monde de ce Dieu que je me suis dit : « Il a un cœur de pierre. Autrement Il aplanirait les pierres du chemin devant nous. » Des enfants malades luttent contre la mort dans les hôpitaux, des parents tristes prient pour eux ; le ciel est sourd, ceux que nous aimons partent vers la vallée de la mort même quand nous prions longuement. Des hommes innocents sont précipités vivants dans des brasiers. Et le ciel reste muet. Il laisse les choses s’accomplir. Dieu peut-Il s’étonner si, dans le secret de leur cœur, les croyants eux-mêmes commencent à douter ? Affamés, torturés, persécutés dans leur propre pays, ils n’ont pas de réponse à ces questions. Le Tout-Puissant est déshonoré par les malheurs qui nous arrivent.

Comment puis-je aimer le créateur des microbes et des tigres qui déchirent les hommes ? Comment puis-je aimer Celui qui torture tous ses serviteurs parce que le premier d’entre eux a mangé le fruit d’un arbre ? Plus triste que Job, je n’ai ni femme, ni enfant, ni consolateurs, et dans cette prison il n’y a ni soleil ni air et le régime est dur à supporter.

Mon lit de planches deviendra mon cercueil. Étendu sur cette couche, j’essaie de découvrir pourquoi mes pensées volent vers Toi, Seigneur ; pourquoi tous mes écrits tournent autour de Toi, pourquoi cet amour passionné est dans mon âme, pourquoi je ne chante que pour Toi. Je sais bien que je suis rejeté ; bientôt je pourrirai dans la tombe.

L’épouse du Cantique des cantiques n’aimait pas lorsqu’elle demandait si Tu es « aimé à bon droit ». L’amour a sa propre justification. L’amour n’est pas pour les sages. À travers mille épreuves, celle qui aime ne cessera pas d’aimer. Malgré le feu qui la brûle et les vagues qui la roulent, elle baisera la main qui la frappe. Si ses questions restent sans réponse, elle est confiante et attend. Un jour, le soleil éclairera les coins obscurs et tout deviendra clair.

Le pardon de ses péchés a simplement accru l’amour brûlant de Madeleine. Mais elle avait répandu des parfums et versé des larmes avant que Tu lui accordes Ton pardon. Et si Tu ne le lui avais pas donné, elle serait restée là et aurait versé des larmes pour l’amour de Toi bien qu’elle soit restée dans le péché. Elle T’aimait avant que Ton sang soit versé. Elle T’aimait avant que Tu lui aies pardonné. Et moi, je ne demande pas non plus s’il est bon de T’aimer. Je n’aime pas en vue du salut. Je T’aimerais au milieu du malheur. Je T’aimerais même au milieu d’un feu dévorant. Si Tu avais refusé de venir sur la terre pour les hommes, Tu aurais été mon rêve lointain. Si Tu avais refusé de répandre Ta parole, je T’aurais aimé sans l’entendre. Si Tu avais hésité et fui la crucifixion et si dès lors je n’avais pas été sauvé, je T’aurais encore aimé. Et même si je découvrais le péché en Toi, je le couvrirais de mon amour.

À présent je vais oser prononcer des mots fous, afin que tous sachent combien je T’aime. À présent, je vais faire vibrer des cordes vierges et Te glorifier au son d’une musique nouvelle. Si les prophètes avaient annoncé un autre Messie, je les aurais abandonnés mais pas Toi. Même s’ils donnaient mille preuves, je conserverais mon amour pour Toi. Si je devinais que Tu es un imposteur, je prierais pour Toi en pleurant, et bien que je ne puisse Te suivre dans le mensonge, celui-ci ne diminuerait pas mon amour. Samuel a vécu dans les larmes et dans les macérations à cause de Saül. De même, mon amour résisterait si je Te savais perdu. Si c’était Toi et non Satan qui T’étais révolté contre Dieu, si Tu avais perdu la blancheur de Tes ailes et si Tu étais tombé comme l’archange, j’espérerais contre toute espérance que le Père Te pardonnerait et qu’un jour Tu marcherais de nouveau à ses côtés sur les sentiers dorés du ciel.

Si Tu étais un mythe, j’abandonnerais la réalité pour vivre avec Toi dans un rêve. Si l’on me prouvait que Tu n’existes pas, mon amour Te donnerait la vie. Mon amour est fou, sans motif comme Ton amour l’est, aussi. Seigneur Jésus, trouve un peu de bonheur ici. Car je ne peux T’en donner davantage.

 

Lorsque j’eus terminé ce poème, je ne sentis plus la présence de Satan ; il était parti. Dans le silence, je sentis par contre le baiser du Christ et chacun de nous est silencieux lorsqu’on l’embrasse. La paix et la joie revinrent.

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

1

 

Après environ trois ans d’internement, j’étais à l’article de la mort. Je crachais souvent le sang.

Le colonel Dulgheru me dit :

– Nous ne sommes pas des assassins comme les nazis. Nous voulons que vous viviez – et souffriez.

Un spécialiste fut convoqué. Soucieux d’éviter la contagion, il rendit son diagnostic en m’observant à travers le judas de la porte. Des ordres furent donnés pour mon transfert dans une prison-hôpital.

On me remonta de ma cellule souterraine et je vis de nouveau le clair de lune et les étoiles dans la cour du ministère de l’Intérieur. Étendu sur la civière d’une ambulance, je reconnaissais au passage des coins familiers de Bucarest. Nous avions pris la direction de chez moi et je crus qu’on me ramenait à la maison pour y mourir. Lorsque nous fûmes presque arrivés, l’ambulance bifurqua vers la banlieue. Je compris que nous allions à Vacaresti, l’un des grands monastères de Bucarest, construit sur une hauteur dominant la ville. Transformés en prison dans le courant du XIXe siècle, la chapelle et l’oratoire y étaient, sous les communistes, devenus des hangars. Des murs avaient été abattus entre les cellules des moines pour faire de grandes salles dans lesquelles on groupait des vingtaines de prisonniers. Cependant on avait conservé quelques cellules dans lesquelles des malades pouvaient être isolés. On me mit sur la tête une couverture avant que les gardes me fassent sortir de l’ambulance. Personne ne devait savoir, par mesure de précaution, qui j’étais et où j’allais. Les gardes me saisirent alors sous les bras et, me portant à demi, me firent traverser la cour, monter quelques marches et longer un balcon. Lorsqu’on retira la couverture, je me trouvais seul dans une cellule étroite et nue. J’entendis sur la véranda un officier dire à un garde :

– Personne n’est autorisé à voir cet homme en dehors du médecin ; ne bougez pas d’ici.

Mon obstination à vivre devait rester un secret.

La curiosité du garde, un petit homme grisonnant, avait été éveillée par ces précautions. Lorsque l’officier eut tourné les talons, il me demanda ce que j’avais fait.

– Je suis un pasteur et un enfant de Dieu.

Il chuchota, penché vers moi :

– Loué soit le Seigneur ! Je suis un « soldat » de Jésus !

C’était un membre secret de « l’Armée du Seigneur », mouvement de renouveau religieux dans l’Église orthodoxe. Bien que pourchassée par les communistes et aussi par la hiérarchie, l’organisation avait rapidement essaimé dans les villages et comptait des centaines de milliers d’adeptes.

L’homme s’appelait Tachici. Chaque fois que cela était possible, nous nous récitions des versets de la Bible et il m’aidait autant qu’il l’osait ; des sentinelles avaient été condamnées à douze ans de prison pour avoir donné une pomme ou une cigarette à un prisonnier. Trop faible pour quitter le lit, je macérais souvent dans mes déjections. Le début de la journée me trouvait en général lucide, puis je recommençais très vite à délirer. Je dormais très peu. Mais une petite fenêtre me permettait de contempler de nouveau le ciel. Et le matin j’étais éveillé par un son presque oublié : le chant d’oiseaux ; il y avait si longtemps que je n’avais pas entendu les oiseaux chanter !

Je dis à Tachici :

– Lorsque Martin Luther se promenait dans les bois, il soulevait son chapeau pour saluer les oiseaux et leur disait : « Bonjour, théologiens, vous vous éveillez et chantez, mais moi, vieux fou, j’en sais moins que vous et m’inquiète de tout au lieu de faire confiance à la bonté de Notre Père du Ciel. »

Je voyais aussi de ma fenêtre une partie de la cour qui était vide d’habitude ; de maigres touffes d’herbe poussaient çà et là. Parfois des médecins en blouses blanches passaient d’un pas pressé comme s’ils redoutaient de jeter même un coup d’œil autour d’eux. Ils devaient pratiquer la médecine « dans l’esprit de la lutte des classes ».

J’entendais des hommes parler quand on faisait sortir les prisonniers pour prendre quelque exercice. Il m’était arrivé, dans le courant des mois et des années précédentes, de soupirer après le son d’une voix humaine, mais à présent, ces hommes qui s’entretenaient de riens m’irritaient. Leurs pensées me paraissaient sans intérêt et superficielles.

La voix d’un vieil homme s’éleva un matin de la cellule voisine.

– Je suis Leonte Filipescu. Et vous ?

Je reconnus le nom de l’un des premiers socialistes roumains, un homme brillant que le parti avait utilisé et puis écarté.

– Ressaisissez-vous, ne vous laissez pas aller, m’encouragea-t-il. Nous serons tous libres dans deux semaines.

– Comment le savez-vous ? demandai-je.

– Les Américains repoussent les communistes en Corée. Ils seront ici dans deux semaines.

– Mais même s’ils ne rencontrent pas d’opposition, il leur faudra sûrement plus de quinze jours pour atteindre la Roumanie.

– Quelle blague ! Les distances ne comptent pas pour eux. Ils ont des avions à réaction.

Je ne discutai pas. Les prisonniers ont leurs illusions. Si le gruau quotidien était un peu plus épais que d’ordinaire, cela voulait dire qu’un ultimatum américain avait effrayé la Russie et que nous allions être mieux traités. Si un geôlier assommait un prisonnier, cela signifiait que la fin des beaux jours avait sonné.

Les hommes rentraient pleins d’optimisme de leur récréation dans la cour. « Le roi Michel a dit à la radio qu’il remonterait sur son trône le mois prochain. »

Nul ne peut se faire à l’idée de passer dix ou vingt ans en prison. Filipescu comptait encore sur une libération prochaine lorsqu’il fut transféré un mois plus tard dans une autre prison-hôpital où nous devions nous rencontrer de nouveau. On mit à sa place un ancien chef de la Garde de Fer, Radu Mironovici, qui se prétendait bon chrétien, mais qui haïssait les juifs et s’en vantait à toute occasion.

Je demandai à Tachici de m’aider à m’asseoir dans mon lit et appelai Mironovici.

– Lorsque vous recevez la sainte communion, le pain et le vin sont bien le corps et le sang mêmes de Jésus-Christ, n’est-ce pas ?

Il répondit que oui.

– Jésus était juif, repris-je. Si le vin devient son sang, alors ce sang est juif, non ?

Il en convint à regret. Je poursuivis :

– Jésus dit que quiconque mange Son corps et boit Son sang aura la vie éternelle. Donc, pour avoir la vie éternelle, vous devez ajouter à votre sang aryen quelques gouttes de sang juif. Comment pouvez-vous alors haïr les juifs ?

Il ne répondit rien.

Je lui fis remarquer qu’il était aussi absurde pour un disciple de Jésus, qui était juif, de haïr les juifs que pour les communistes d’être antisémites puisqu’ils croyaient en un juif nommé Karl Marx. Mironovici fut peu après cette conversation changé de cellule, mais il dit à Tachici :

– Une partie de ma vie qui était fausse est passée. J’étais jusqu’ici un chrétien trop orgueilleux pour suivre le Christ.

 

 

2

 

Un jour où j’avais une forte température et où je me sentais encore plus faible et malade que d’habitude, les gardes vinrent me chercher. Ils me couvrirent de nouveau la tête d’une étoffe et m’entraînèrent le long d’un couloir. Lorsqu’ils retirèrent le tissu, je vis une grande pièce nue éclairée par des fenêtres munies de barreaux. Quatre hommes et une femme étaient assis derrière une table et me regardaient. C’était mon procès et ils étaient mes juges.

– Un avocat a été désigné pour vous défendre, dit le président du tribunal. Il a renoncé à votre droit de faire venir des témoins. Vous pouvez vous asseoir.

Les gardes m’installèrent sur une chaise et on me fit une piqûre pour me soutenir. Lorsque les nausées et le vertige se dissipèrent, le procureur parlait. Il disait que j’étais poursuivi en Roumanie pour la même idéologie criminelle que Josip Broz Tito en Yougoslavie. Je crus que je délirais. À l’époque de mon arrestation, le maréchal Tito passait pour un communiste modèle. J’ignorais que depuis on avait découvert que c’était un déviationniste et un traître. Le procureur poursuivit son interminable réquisitoire : espionnage sous le couvert des Missions de l’Église scandinave et du Conseil œcuménique des Églises, diffusion de l’idéologie impérialiste sous le couvert de la religion, infiltration du parti sous le même prétexte et dans le but précis de le détruire, et ainsi de suite. Tandis que la voix continuait, je sentis que je tombais de la chaise, et les débats furent suspendus pendant qu’on me faisait une autre piqûre.

Mon défenseur fit ce qu’il put. Ce n’était pas grand-chose.

– Avez-vous quelque chose à dire ? demanda le président.

Sa voix semblait venir de très loin et la pièce s’obscurcissait. Une seule chose émergea de mon esprit confus :

– J’aime Dieu, dis-je.

J’entendis la sentence : vingt ans de travaux forcés. Le procès avait duré dix minutes. On me remit l’étoffe sur la tête pour me ramener dans ma cellule.

 

 

3

 

Deux jours plus tard, Tachici me glissait précipitamment à l’oreille :

– Vous partez. Dieu vous garde !

Un autre garde arrivait sur ses talons. Ils me portèrent presque jusqu’à la porte principale. Bucarest s’étalait dans la plaine au-dessous de nous. Je ne revis ma ville natale que six ans plus tard. Des chaînes pesant plus de vingt kilos furent fixées à mes chevilles, puis je fus hissé dans un camion où il y avait déjà une quarantaine d’hommes et quelques femmes. Tous, même les malades, étaient enchaînés. Près de moi une jeune fille commença à pleurer. J’essayai de la consoler.

– Vous ne vous souvenez pas de moi ? sanglota-t-elle.

Je la regardai plus attentivement, mais son visage ne me dit rien.

– J’étais une de vos paroissiennes.

Après mon arrestation, la pauvreté en avait fait une voleuse, me raconta-t-elle, et elle avait été condamnée à trois mois de prison. Elle continua, la voix pleine de larmes :

– J’ai honte de moi. J’appartenais à votre Église et, à présent, vous êtes un martyr et je suis une voleuse.

– Je suis un pécheur moi aussi, sauvé par la grâce de Dieu, répondis-je. Croyez au Christ et vos péchés seront pardonnés.

Elle me baisa la main et me promit qu’après son élargissement elle ferait savoir à ma famille qu’elle m’avait vu.

Notre camion cahota jusqu’à une voie de garage où l’on nous entassa dans un wagon aux étroites fenêtres opaques, spécialement aménagé pour le transport des prisonniers. Tandis que le train avançait lentement dans un bruit de ferraille à travers la plaine vers les contreforts des Carpates, nous découvrîmes que nous étions tous tuberculeux ; on nous emmenait donc certainement à Tirgul-Ocna où l’on avait installé un sanatorium pour prisonniers tuberculeux. Pendant quatre cents ans environ, des condamnés avaient travaillé dans les mines de sel de cette région et, trente ans plus tôt, un médecin célèbre, le Dr Romascanu, y avait construit un sanatorium qu’il légua à l’État. L’établissement était très réputé avant que les communistes le prennent en charge.

Après un voyage de près de trois cents kilomètres qui dura un jour et une nuit, nous arrivâmes à Tirgul-Ocna, une ville de trente mille habitants. Je fus allongé, avec six autres détenus incapables de marcher, au fond d’une charrette. Les autres nous tirèrent, sous l’œil vigilant des gardes, jusqu’au sanatorium. Pendant qu’on me transportait à l’intérieur, j’aperçus un visage familier. C’était le Dr Aldea, un ex-fasciste qui avait été converti et était devenu un ami. Dès qu’on m’eut couché dans un lit de l’infirmerie, il vint m’ausculter.

– Je suis prisonnier moi-même, me dit-il, mais ils me laissent exercer mon métier. Il n’y a qu’un médecin officiel et pas d’infirmière, aussi faisons-nous le maximum l’un et l’autre.

Il prit ma température et fit son diagnostic.

– Je ne veux pas te tromper, dit-il. Nous ne pouvons plus rien pour toi. Tu en as à peu près pour deux semaines. Essaye de manger ce qu’ils te donnent, bien que ce ne soit pas bon. Autrement...

Il posa un instant sa main sur mon épaule, puis s’éloigna.

Les jours suivants, deux des hommes transportés dans la charrette depuis la gare moururent. J’en entendis un autre dire d’une voix rauque au Dr Aldea :

– Je vous jure que je vais mieux, docteur. La fièvre est tombée, j’en suis sûr. Écoutez-moi, je vous en prie. Aujourd’hui, je n’ai craché le sang qu’une fois. Ne les laissez pas me mettre dans la chambre 4.

Je demandais à l’homme qui m’apportait mon gruau – où il y avait plus d’eau que de gruau – ce qui se passait dans cette chambre.

Il posa l’assiette avec précaution et répliqua :

– C’est là où l’on vous met lorsqu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir.

J’essayai d’avaler, mais n’y parvins pas. Quelqu’un me fit manger à la cuillère, mais je ne gardai rien. Le Dr Aldea me dit :

– Je suis navré, mais ils insistent. Tu dois aller dans la chambre 4.

Je rejoignis mes compagnons de la charrette.

 

 

4

 

J’aurais déjà dû être mort. Les prisonniers se signaient en passant devant mon lit. Je ne sortais pour ainsi dire pas du coma. Si je gémissais, les autres me changeaient de position ou me donnaient un peu d’eau. Le Dr Aldea ne pouvait pas faire grand-chose.

– Si nous avions seulement quelques-uns des nouveaux médicaments découverts par les Américains. La streptomycine fait, paraît-il, merveille contre la tuberculose ; mais le parti prétend que ce n’est là que de la propagande capitaliste.

Durant la quinzaine suivante, quatre hommes entrés en même temps que moi au 4 moururent. Parfois je ne savais plus moi-même si j’étais vivant ou mort. La nuit, si je somnolais, j’étais réveillé en sursaut par des douleurs fulgurantes. Les autres malades me changeaient de côté en moyenne une quarantaine de fois par nuit pour atténuer mes souffrances. J’avais des plaies d’où le pus s’écoulait sur tout le corps et je crachais le sang sans arrêt. Mon âme et mon corps n’étaient plus unis que par des liens extrêmement ténus et j’errais aux frontières de la vie et de la mort.

Je surmontai cependant cette première crise. Le regard de pitié du Dr Aldea se changea en regard perplexe lorsqu’il constata que je m’accrochais à la vie. Sans remèdes, sans soins, je repris peu à peu conscience. La fièvre tomba légèrement et je fus capable d’inventorier la pièce où je me trouvais.

 

 

5

 

La chambre contenait douze lits alignés les uns près des autres et quelques petites tables. Les fenêtres ouvertes permettaient d’apercevoir des hommes qui travaillaient dans un jardin potager et, plus loin, de hauts murs surmontés de fils de fer barbelés. Un grand calme régnait. Ici, pas de sonneries d’alarme, pas de gardes hurlant, en vérité même pas de gardes. Ils redoutaient la contagion et se tenaient le plus loin possible des malades. Tirgul-Ocna était administré à distance et, en raison de la négligence et de l’indifférence des responsables, le sanatorium bénéficiait d’un des régimes pénitentiaires les plus doux de Roumanie. On ne nous fournissait et on ne nous donnait à peu près rien. Nous portions les vêtements que nous avions lors de notre arrestation et nous les rapiécions au cours des ans avec ce qui nous tombait sous la main.

La nourriture était apportée par les prisonniers de droit commun jusqu’à la porte du quartier politique et distribuée ensuite dans les cellules. Ceux qui pouvaient marcher allaient chercher leur ration et portaient la leur aux malades alités. Elle consistait en soupe aux choux claire, en quelques haricots ou en un bouillon maigre d’orge ou de maïs.

Les prisonniers les mieux portants entretenaient le jardin autour du bâtiment. Les autres, couchés sur leur lit de planches, bavardaient tout le long du jour. Mais dans la chambre 4 l’atmosphère était différente. Comme personne n’en était jamais sorti vivant, on l’appelait la « chambre de la mort ».

Beaucoup d’hommes moururent et furent remplacés par d’autres durant les trente mois que je passai dans cette pièce. Mais il y a une chose remarquable : aucun de ces malheureux ne mourut en incroyant. Fascistes, communistes, assassins, voleurs, prêtres, riches propriétaires et paysans misérables étaient rassemblés dans cette étroite cellule. Cependant aucun d’eux ne mourut sans avoir fait sa paix avec Dieu et les hommes.

Beaucoup de ceux qui entraient dans la chambre 4 étaient des incroyants convaincus. Mais leur scepticisme fondait à l’approche de la mort. Si un chat traverse un pont, cela ne veut pas dire que le pont est solide, mais si un train le franchit, c’est la preuve qu’il l’est. De même si un homme déclare qu’il est athée alors qu’il bavarde avec sa femme devant une tasse de thé, il n’apporte pas la preuve de son athéisme. Une conviction sincère peut survivre à une énorme pression, l’athéisme ne peut pas.

 

 

6

 

Le vieux Filipescu nous récitait souvent des passages de Shakespeare qu’il aimait, ou évoquait des souvenirs pour passer le temps. Révolutionnaire de longue date, la première de ses nombreuses arrestations pour agitation politique remontait à 1907. Mais en 1948 la police secrète était venue le chercher. « J’ai souffert pour le socialisme avant que vous soyez nés », dit-il à ceux qui se présentaient. Ils lui répondirent que, dans ce cas, il aurait dû rejoindre le camp du communisme pour partager les fruits de la victoire.

– J’ai dit à ces jeunes gens : « Le socialisme est un corps vivant avec deux bras, la social-démocratie et le communisme révolutionnaire. Coupez-en un et le socialisme devient un infirme ! » Ils ont ri.

Le tribunal avait condamné Filipescu à vingt ans de prison et un geôlier lui avait dit : « Vous allez mourir en prison. » Il lui avait répondu :

– Je n’ai pas été condamné à mort, alors pourquoi voulez-vous me tuer ?

Il nous raconta qu’il avait appris le métier de cordonnier et qu’il avait ensuite beaucoup étudié tout seul et beaucoup lu afin d’être mieux à même d’apprécier ce qui est beau. Il acceptait la doctrine marxiste sur la religion, à savoir que l’Église est du côté de l’oppresseur, que le clergé est payé par les riches pour persuader les pauvres que leur récompense les attend au ciel.

Mais nul ne connaît le fond de son cœur. Exactement comme beaucoup d’entre nous se croient chrétiens et ne le sont pas, de même certains se croient athées sans l’être. Filipescu niait l’existence de Dieu ; mais il niait seulement la conception primitive du mot, pas les réalités d’amour, de droiture et d’éternité.

Je lui suggérai cela.

– Je crois en Jésus-Christ, répondit-il, et L’aime comme le plus grand des êtres vivants, mais je ne peux pas voir Dieu en Lui.

Son état s’aggrava rapidement. En l’espace de quinze jours, après une série d’hémorragies, la fin fut là. Il m’adressa ses dernières paroles :

– J’aime Jésus, murmura-t-il.

Il y avait eu plusieurs décès cette semaine-là et on le jeta tout nu dans la fosse commune creusée par les prisonniers.

Lorsqu’il connut ce détail, Tobescu, un ex-général de gendarmerie, s’écria du fond de son lit :

– C’est le sort que les socialistes occidentaux se préparent lorsqu’ils auront fait alliance avec les communistes.

Mon voisin, l’abbé Iscu, de Tismana, se signa.

– Nous devons du moins être reconnaissants à Dieu que Filipescu soit allé à Lui avant la fin, dit-il d’une voix douce.

Le sergent-major Bucur protesta du fond de la chambre.

– Pas du tout. Il nous a dit qu’il ne pouvait pas voir Dieu dans le Christ.

Je remarquai :

– Filipescu a, de toute manière, découvert la vérité à présent dans l’autre monde, car il aimait Jésus qui n’a jamais rejeté personne. Le voleur converti sur le Golgotha, à qui Jésus promit le paradis, considérait lui aussi le Christ comme un homme. Je crois en la divinité de Jésus ; et aussi en son amour pour ceux qui ne voient pas cette divinité.

Bucur n’aimait personne, mais il adorait sa conception de l’État, avec lui-même comme vice-roi du village où il avait dispensé sa propre justice. Il aimait raconter à tout le monde comment, en sa qualité de sergent de gendarmerie, il battait les mendiants, les voleurs, ses propres hommes lorsqu’ils osaient lui répondre et – spécialement – les juifs.

– Sans une seule marque, disait-il fièrement. Vous mettez avant de commencer un sac de sable sec sur leur dos, ça fait tout aussi mal, mais ils ne peuvent pas porter plainte parce qu’ils n’ont aucune preuve.

Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi il avait été relevé de ses fonctions par le nouveau régime. Il était prêt par devoir à rosser les anticommunistes avec autant de plaisir que n’importe qui d’autre.

Bien que très malade, Bucur ne voulait pas l’admettre et un soir où le Dr Aldea l’auscultait, il s’emporta :

– Pourquoi me gardez-vous ici ? Je vais bien à présent. Je ne suis pas comme eux !

Aldea regarda le thermomètre et secoua la tête.

– Non ! dit-il. Vous êtes le plus mal en point. Arrêtez de discuter et pensez à votre âme.

Le sergent ne se contint plus.

– Pour qui vous prenez-vous ? hurla-t-il dans le dos du médecin qui sortait. Je suppose qu’il a du sang juif, ajouta-t-il, ce qui était la pire chose qu’il pût penser de quiconque.

Bucur aimait se quereller avec Moisescu, un petit juif entre deux âges, qui occupait le lit voisin du sien.

– La Garde de Fer savait comment vous traiter, vous autres juifs, lui dit-il un jour.

– Savez-vous que c’est en tant que membre de la Garde de Fer que j’ai été arrêté, répondit avec douceur Moisescu, tandis qu’un grand éclat de rire emplissait la chambre.

– C’est vrai, affirma-t-il. Après la dissolution de la Garde de Fer, le port d’une chemise verte, considérée comme leur uniforme, attirait sur vous les foudres des autorités. Les juifs ayant à peu près tout perdu durant son règne, je pensai : « Tu as là une chance de te refaire un peu. Achète toutes les chemises vertes en stock, teins-les en bleu et vends-les. » Ma maison était bourrée de toutes les chemises vertes de Bucarest lorsque la police vint perquisitionner. On refusa d’écouter mes explications et on m’étiqueta Garde de Fer. C’est ainsi qu’un juif a été jeté en prison en tant que sympathisant nazi.

Bien que Bucur se prétendît chrétien militant, sa vie n’avait été qu’une longue querelle avec Dieu. Il fréquenta l’Église, mais n’y trouva pas de guide, les prêtres de son village étant moins des ministres du Culte que des maîtres de cérémonie. Il n’arrivait pas à comprendre maintenant pourquoi il souffrait et mourait, ni ce que la vraie foi signifiait.

Je lui dis :

– Vous avez l’impression que vous n’avez aucune raison d’espérer. Mais la nuit est plus sombre avant le lever du soleil. Les chrétiens croient que l’aube viendra. La foi peut se résumer en deux mots : « même si » et « encore ». On lit dans le livre de Jacob : « Même si Dieu me tue, je croirai encore en lui. » Ces mots reviennent souvent dans la Bible. Ils nous enseignent à garder la foi dans les pires moments.

Bucur était content que quelqu’un s’intéresse à lui. Mais il n’éprouvait aucun remords pour le mal qu’il avait jadis fait ; cela jusqu’au jour où il se rendit compte que le Dr Aldea avait raison. Sa vie déclinait rapidement ; il dit d’une voix effrayée :

– Je meurs pour mon pays.

Il resta inconscient pendant plusieurs heures et lorsqu’il se réveilla, il murmura d’une voix faible :

– Je veux me confesser, devant tous. J’ai beaucoup péché. Je ne peux pas mourir en pensant à ça.

Sa voix était devenue étrangement calme. Il nous avoua qu’il avait tué des masses de juifs, non sur ordre mais parce qu’il savait qu’il ne serait jamais puni. Il avait assassiné une femme et un garçon de douze ans. Il était assoiffé de sang comme un tigre. À la fin de ses aveux, il murmura :

– À présent, M. Wurmbrand va me haïr.

– Non, vous haïssez vous-même la créature qui a tué. Vous l’avez rejetée loin de vous. Vous n’êtes pas ce meurtrier. Un homme peut renaître.

Le lendemain matin il avait encore un souffle de vie.

– Je n’ai pas tout dit hier. J’avais peur.

Il avait tué des enfants dans les bras de leur mère et lorsqu’il n’avait plus de munitions, il les assommait à coups de crosse. Sa terrible histoire semblait ne devoir jamais finir, mais quand enfin il se tut, il s’endormit. Il respirait avec peine, haletait comme s’il manquait d’air. Nous étions tous silencieux. Ses mains s’ouvraient et se fermaient sur la couverture sale, puis serraient la petite croix attachée à son cou. Nous entendîmes encore un gazouillis étranglé, puis plus rien.

Quelqu’un appela un prisonnier dans le couloir. Deux hommes vinrent enlever le cadavre de Bucur. Le soleil matinal entrait par la fenêtre ouverte et éclairait son visage, mais à présent que ses yeux étaient clos et les lignes dures de la bouche détendues, ses traits figés dans la mort témoignaient d’une grande paix, une paix qu’il n’avait jamais connue de son vivant.

 

 

7

 

Des prisonniers des autres cellules venaient souvent passer la nuit avec nous pour assister et réconforter les mourants.

À Pâques, un ami d’enfance de Valeriu Gafencu, un ancien garde de Fer, lui apporta quelque chose enveloppé dans un bout de papier.

– C’est entré en cachette, dit-il. Ouvre vite !

Gafencu défit le papier et deux morceaux d’une substance blanche et brillante apparurent : du sucre ! Aucun d’entre nous n’en avait vu depuis des années. L’eau nous monta à la bouche et nos yeux ne quittaient pas Gafencu et le trésor reposant au creux de sa main ; il replia le papier lentement en disant :

– Je ne vais pas le manger pour l’instant. Quelqu’un peut en avoir plus besoin que moi dans la journée. Mais je te remercie.

Il posa le cadeau avec soin à côté de son lit et il y resta.

Quelques jours plus tard, ma fièvre remonta et je m’affaiblis beaucoup. Le sucre passa de lit en lit jusqu’au mien.

– C’est un cadeau, me dit Gafencu.

Je le remerciai mais n’y touchai pas dans le cas où quelqu’un en aurait davantage besoin le lendemain. Lorsque ma crise fut passée, je le donnai à Soteris, le plus âgé des deux Grecs communistes, dont l’état était critique.

Pendant deux ans, le sucre circula dans la chambre 4 d’un malade à l’autre ; chaque fois le patient eut la force de résister.

Soteris et Glafkos étaient des guérilleros communistes qui s’étaient réfugiés en Roumanie à la fin de la guerre civile grecque. Pour avoir mal combattu ils avaient été arrêtés en même temps que beaucoup de leurs camarades. Ils ne tarissaient pas, à présent, sur les exploits qu’ils avaient accomplis, jusqu’au jour où la fortune de la bataille se retourna contre eux. Notamment ils avaient pillé les célèbres monastères du mont Athos, volant tout ce qu’ils pouvaient emporter, détruisant ce qu’ils devaient laisser. Les femmes n’ont pas accès au mont Athos et la plupart des deux mille moines n’en avaient pas vu une seule depuis des années.

– Nous avions avec nous de jeunes partisanes, raconta Soteris. Il fallait voir ces vieux types les fuir !

Soteris se flatta de son athéisme tant qu’il put plaisanter et espérer vivre ; mais à l’approche de la mort, il implora l’aide de Dieu. Seule la voix murmurante du prêtre lui promettant le pardon du ciel pouvait l’apaiser. Il trouva lui aussi alors la grande force morale de renoncer aux deux morceaux de sucre.

Un occupant d’une autre cellule, qui venait souvent nous aider, procéda à la toilette funéraire. On appelait respectueusement cet homme « le Professeur », et son nom était Popp. Le visage brillant d’intelligence, le dos voûté, on le voyait presque toujours accompagné de quelqu’un à qui il enseignait l’histoire, le français ou toute autre matière.

Je lui demandai un jour comment il s’y prenait sans manuels.

– On frotte la table avec un morceau de savon et on écrit avec un clou, m’expliqua-t-il.

Comme j’admirais sa constance, ses candides yeux bleus étincelèrent.

– Je pensais autrefois que j’enseignais pour vivre. J’ai appris en prison que j’enseigne parce que j’aime mes élèves.

– Vous avez une vocation, comme disent les prêtres.

– Disons que nous découvrons ici ce que nous valons.

Lorsque je lui demandai s’il était chrétien, il eut l’air ému.

– Pasteur, me dit-il. J’ai eu beaucoup de déceptions. À Ocnele-Mari, où j’étais précédemment interné, on avait transformé la chapelle en dépôt et on demanda un volontaire pour arracher la croix du clocher. Personne ne tenait à s’en charger. Finalement, ce fut un prêtre qui se proposa.

Je répondis que les hommes de Dieu n’avaient pas tous un cœur sacerdotal, de même que tous les chrétiens n’étaient pas des disciples du Christ dans le vrai sens du terme.

– L’homme qui entre chez le coiffeur pour se faire raser ou qui commande un costume chez le tailleur n’est pas un disciple, mais un client. De même celui qui va au Sauveur seulement pour être sauvé est le client du Sauveur, non son disciple. Le disciple est celui qui dit au Christ : « Comme j’aimerais faire le même travail que Toi ! Aller d’un endroit à l’autre pour en chasser la peur et lui substituer la joie, la vérité, la consolation et la vie éternelle. »

Popp souriait.

– Et les disciples de la onzième heure ? J’ai été étonné de voir tant d’athées convaincus devenir des croyants à l’article de la mort.

Je répliquai que notre esprit n’est pas toujours égal à lui-même.

– Un génie peut parfois dire des bêtises ou se chamailler avec sa femme, mais on ne le jugera pas là-dessus. Nous devons accorder du respect à notre pensée, comme à la leur, quand elle est vraiment active, par exemple lorsqu’elle peine pour trouver une issue dans les moments de crise. C’est quand l’intelligence doit se glisser par la brèche de la mort que le masque de l’athéisme tombe presque toujours.

– Et pour quelle raison croyez-vous qu’un homme comme le sergent Bucur brûlait de confesser ses crimes publiquement ?

– J’ai habité jadis près d’une gare et je n’entendais jamais les trains dans la journée à cause des bruits de la ville. Mais la nuit je les entendais très bien siffler. De même, la rumeur de la vie peut nous rendre sourds à la voix douce de la conscience. C’est lorsque la mort approche dans le silence de la prison, où l’attention n’est pas distraite, que les hommes entendent la voix qu’ils n’avaient jamais entendue auparavant.

L’abbé Iscu intervint.

– À Aiud, où j’étais incarcéré avant de venir ici, il y avait un malheureux assassin condamné à la réclusion perpétuelle. Il se réveillait la nuit et criait : « Qui est dans la cellule voisine ? Pourquoi n’arrête-t-il pas de taper contre le mur ? »

– Et alors ? fit Popp.

– La cellule voisine était vide.

– J’ai vu plus fort encore, dit Moisescu. Là où j’étais auparavant, il y avait un garde de Fer qui avait tué un rabbin. Il était certain que le rabbin se tenait à califourchon sur ses épaules et lui enfonçait ses éperons dans les côtes.

 

 

8

 

Depuis que je n’avais plus la force de faire ma toilette moi-même, le professeur Popp s’en chargeait. Je lui demandai un jour s’il y avait des douches dans cette partie de la prison.

– Oui ! la République populaire de Roumanie a les équipements les plus modernes. Seulement ils ne marchent pas. Les douches sont à sec depuis des années.

Il se redressa et poursuivit :

– Connaissez-vous l’histoire du communiste et du capitaliste qui meurent et se rencontrent en enfer ? Ils voient deux portes. Sur l’une on lit : « Enfer capitaliste » ; sur l’autre : « Enfer communiste ». Bien qu’ennemis de classe, ils réfléchissent ensemble pour décider ce qui serait le mieux. Le communiste finit par dire : « Camarade, allons du côté communiste. Là, quand il y aura du charbon, les allumettes manqueront. Quand il y aura des allumettes, il n’y aura pas de charbon. Et même s’il y a des allumettes et du charbon, le fourneau ne marchera pas ! »

Le professeur se remit à me laver pendant que les autres riaient.

– Les premiers communistes furent Adam et Ève, remarqua Aristar, le fermier.

– Pourquoi ? questionna le serviable Popp.

– Parce qu’ils n’avaient ni vêtements ni maison et qu’ils durent partager la même pomme ; et pourtant ils se croyaient au paradis !

Les histoires et les plaisanteries que nous entendions ou racontions jouaient un rôle important dans nos vies de malades n’ayant rien d’autre à faire qu’à penser à nos malheurs. Quiconque pouvait nous aider à oublier accomplissait un geste charitable. Je parlais souvent pendant des heures, bien que malade et souffrant de vertiges provoqués par la faim : une histoire peut soutenir un homme autant qu’un morceau de pain. Lorsque Popp insista ce matin-là pour que je ménage mes forces, je lui répondis que je me sentais assez bien pour raconter encore une anecdote.

– Le Talmud nous parle d’un rabbin qui marchait dans la rue lorsqu’il entendit la voix du prophète Élisée qui disait : « Quoique tu jeûnes et pries, tu ne mériteras jamais la place de choix qui attend au ciel les deux hommes que tu vois de l’autre côté de la rue. » Le rabbin se précipita vers les inconnus et leur demanda s’ils donnaient beaucoup aux pauvres.

Ils rirent.

– Non, nous sommes des mendiants nous-mêmes.

– Alors, priez-vous continuellement ?

– Non. Nous sommes des hommes ignorants. Nous ne savons pas comment prier.

– Alors, dites-moi ce que vous faites.

– Nous faisons des plaisanteries. Nous faisons rire les gens lorsqu’ils sont tristes.

L’étonnement se lisait dans le regard de Popp lorsque je me tus.

– Voulez-vous dire que ceux qui font rire les gens peuvent être mieux accueillis au Ciel que ceux qui jeûnent ?

– C’est l’enseignement du Talmud, qui est le livre de la sagesse juive. Mais nous pouvons aussi lire dans la Bible – dans le second psaume – que Dieu lui-même rit quelquefois.

Popp dit, tout en m’aidant à me rhabiller :

– Il ne trouverait guère de sujets d’amusement ici, mais où est Dieu, pasteur, et pourquoi ne nous aide-t-Il pas ?

Je répliquai :

« Un pasteur fut appelé un jour au chevet d’un mourant. Il trouva la mère, qui essayait de consoler sa fille en pleurs. Celle-ci s’écria : « Où est le bras protecteur de Dieu dont vous nous parlez, pasteur ? » Celui-ci répondit : « Il est sur votre épaule, sous la forme du bras de votre mère. »

» Dieu est avec nous en prison de différentes manières. Premièrement, on peut le voir en la personne des médecins chrétiens qui subissent de mauvais traitements, mais n’en continuent pas moins à nous secourir. À Vacaresti, il y avait quelques médecins officiels qui avaient introduit des médicaments en fraude et qui purgeaient des peines de dix ans de prison, pour ce motif.

» Secondement, le Christ est ici en la personne des prêtres et des pasteurs qui font de leur mieux pour soulager la peine des autres, et sous l’apparence de tous les chrétiens qui donnent de la nourriture, des vêtements et aident les hommes plus malheureux qu’eux-mêmes. Troisièmement, Il est parmi nous sous la forme de ceux qui enseignent la Parole de Dieu et aussi sous celle des conteurs. Et vous L’avez avec vous, non seulement en la personne de ceux qui vous servent, mais aussi en la personne de ceux que vous pouvez servir.

» Jésus nous a dit qu’au jugement dernier, Dieu séparera les bons des méchants, les mettant à sa droite et à sa gauche. Il dira aux premiers : « Venez, entrez et possédez le royaume qui a été préparé pour vous depuis que le monde a été créé. Car j’avais faim et vous m’avez nourri ; j’étais un étranger et vous m’avez reçu, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venu vers moi. » Les bons demanderont : « Seigneur, quand avons-nous fait tout cela ? » Et le Christ répondra : « Chaque fois que vous l’avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. »

 

 

9

 

Gafencu était en prison depuis l’âge de dix-neuf ans, mais comme les autres gardes de Fer restés fidèles à la foi chrétienne, il n’en faisait jamais assez pour réparer ses fautes. Chaque jour, il mettait de côté une partie de sa maigre ration pour aider les plus faibles d’entre nous à se rétablir. Il avait renoncé à son antisémitisme et lorsque quelques-uns de ses vieux amis fascistes venaient le voir dans la chambre 4, il faisait parfois des remarques qui les choquaient.

– J’aimerais voir notre pays entièrement gouverné par des juifs, dit-il un jour.

Ses camarades n’en croyaient pas leurs oreilles.

– Oui, continua-t-il tranquillement. Le premier ministre, les députés, les fonctionnaires, tout le monde. Je n’y mettrai qu’une condition : ils devraient ressembler aux anciens chefs du peuple juif : Joseph, Moïse, Daniel, saint Pierre, saint Paul, et Jésus lui-même. Parce que si nous avons encore des juifs comme Ana Pauker à la tête de la Roumanie, alors celle-ci est perdue.

Gafencu avait vu s’envoler sa jeunesse sans connaître une femme. Lorsque les autres parlaient sexe, il demandait :

– C’est comment ?

Il me confia un jour :

– Mon père avait été déporté en Bessarabie par les Russes. Nous n’avions jamais assez à manger. Enfant, on me battait en classe ; adolescent, on m’a jeté en prison parce que je m’étais enfui pour m’engager dans la Garde de Fer. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un de vraiment sincère et bon. Je me disais : « Ce qu’on raconte sur le Christ n’est qu’une légende. Il n’y a personne comme ça aujourd’hui dans le monde. Et je ne crois pas qu’il y en ait jamais eu. » Mais après avoir passé quelques mois en prison, j’ai dû convenir que je me trompais. J’ai vu des malades qui donnaient leur dernier morceau de pain. J’ai partagé la cellule d’un évêque si plein de bonté que vous sentiez que le seul frôlement de sa robe pouvait vous guérir.

Gafencu était dans la chambre 4 depuis un an et depuis lors il n’avait pu s’allonger sur le dos tant il souffrait. Il fallait le soulever et le changer sans cesse de position. Chaque jour il perdait un peu plus le contrôle de son corps, il s’oubliait sous lui et devait attendre ensuite pendant des heures, la nuit en particulier, qu’on vienne le nettoyer.

Les prisonniers mieux portants des autres cellules se chargeaient de notre lessive : chemises, sous-vêtements, oreillers, quelquefois vingt draps par jour, et en hiver ils devaient casser la glace dans la cour pour avoir de l’eau. Mes propres affaires étaient toujours raides de pus et de sang, mais lorsque je voulais empêcher un ami de les laver, il se mettait en colère.

Gafencu ne se plaignait jamais. Il restait immobile dans son lit, bougeant parfois la tête pour approuver ou remercier. Lorsqu’on comprit qu’il n’en avait plus pour longtemps, ses vieux et ses nouveaux amis se rassemblèrent autour de son lit avec des larmes dans les yeux. Ses derniers mots furent : « Dieu nous veut tout à Lui. »

Lorsqu’il eut rendu le dernier soupir, les autres s’agenouillèrent pour prier et je dis :

– Jésus nous déclare que si une graine n’est pas semée et meurt, elle ne produit pas de fruit, mais que si elle est semée, elle renaît et devient une belle fleur ; de même l’homme meurt et son corps mortel s’épanouit en un corps spirituel. Et le cœur débordant de foi de Gafencu portera certainement des fruits.

Après qu’un prêtre eut récité une prière, Gafencu fut enveloppé dans son drap et porté à la morgue. Durant la nuit, il fut enterré dans une fosse commune par les prisonniers de droit commun qui s’acquittaient toujours de cette besogne.

 

 

10

 

Grâce à un courant continu de nouveaux arrivants à Tirgul-Ocna, nous étions au courant des évènements du monde extérieur. Il semblait souvent que nous, les prisonniers, n’étions guère plus malheureux que les travailleurs « libres » et les paysans. Les salaires n’avaient jamais été aussi bas. La journée de huit heures avait été décrétée, mais les gens pouvaient être obligés de travailler douze heures pour accomplir leur « norme » ; le travail « volontaire » et l’endoctrinement idéologique ne laissaient alors plus de temps pour la vie familiale ; de toute manière, chaque appartement abritait deux familles ou plus.

Les grèves étaient illégales. Boris Matei, un vieux syndicaliste bougon qui venait d’arriver, me dit :

– J’ai été arrêté il y a quarante ans parce que je me battais pour obtenir la journée de huit heures, et maintenant qu’il y a un gouvernement communiste, je travaille quatorze heures en prison.

Il avait commis la faute d’envoyer une lettre anonyme au secrétaire général du parti, le camarade Gheorghiu-Dej, pour protester au nom de camarades contre leurs dures conditions de travail et observer que dans n’importe quel État capitaliste ils auraient le droit de se mettre en grève. La police secrète surgit un jour dans le dépôt de wagons où il travaillait et obligea les dix mille ouvriers à faire une page d’écriture. Après des semaines d’enquête, Boris fut accusé de vouloir fomenter une grève et condamné à quinze ans de prison pour tentative de sabotage.

L’homme n’en avait pas perdu pour autant la foi marxiste. Il n’éprouvait aucune sympathie pour les groupes dissidents jetés en prison en même temps que lui : francs-maçons, rotariens, théosophes, spiritualistes. Ni pour les poètes et romanciers arrêtés pour leur indépendance d’esprit. Ceux-ci, convoqués à tour de rôle au quartier général du parti pour y prendre les ordres, n’auraient pas dû suivre la chimère d’une vérité objective.

Boris chercha à nous démontrer que Lénine avait souligné dans ses livres l’importance de trouver dans la vie un point de vue et de s’y tenir.

J’intervins vivement malgré ma faiblesse :

– La ligne du parti ? Mais cette doctrine est à l’opposé de tous les concepts philosophiques. Prenons un exemple. Si je regarde la cellule, de mon lit, couché sur mon côté droit, je vois seulement la fenêtre. Si je la regarde de là où vous êtes assis, je vois la porte. Si je regarde le sol, la pièce n’a pas de plafond. Tout point de vue est en réalité un point d’aveuglement, car il rend incapable de voir les autres points de vue. C’est seulement lorsque nous abandonnons tous les « points de vue » et que nous acceptons notre intuition sur l’ensemble que nous trouvons la vérité. Saint Paul dit : « L’amour croit tout », et pas seulement le Credo de tel ou tel groupe.

Mais évoquer la religion mettait Boris en colère.

– Il n’y a pas de Dieu, pas d’âme ! Seule la matière existe. Je vous défie de prouver le contraire.

Je lui répondis qu’il avait dû tirer ses arguments d’un manuel communiste dans lequel j’avais lu cette définition du baiser : « Le baiser est le contact de deux paires de lèvres accompagné de l’échange réciproque de microbes et de bioxyde de carbone. » L’amour, le désir ou même la fausseté du baiser n’a pas de place dans votre philosophie. Cet appauvrissement des valeurs spirituelles affecte le côté matériel de la vie que vous considérez comme si important. Il démoralise les ouvriers si bien que la mauvaise qualité des produits des pays communistes est devenue proverbiale.

Boris répliqua :

– Je connais le dicton : le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat ; mais nous existons tous pour servir l’État. La perte de la liberté individuelle et de la propriété privée est un pas en avant vers la liberté du monde.

Je pensai que même un chien se battrait avec celui qui tenterait de lui enlever son os, mais que, si une condamnation à quinze ans de prison n’avait pas enlevé ses illusions à Boris, ce ne serait pas la discussion qui y parviendrait. Peut-être même, après tout, faisait-il partie de la dernière couvée de dénonciateurs.

En effet, la délation s’était répandue partout comme une épidémie. On pouvait être dénoncé pour avoir parlé de Dieu ou prié tout haut, ou encore pour apprendre ou enseigner une langue étrangère. Souvent l’homme qui vous trahissait pouvait être un ami se trouvant soit à l’intérieur, soit à l’extérieur de la prison, un fils, un père, une épouse, un mari. On exerçait une pression impitoyable sur les gens pour les pousser à la délation. À vrai dire, le mouchard était encore plus redoutable pour les hommes « libres » que pour les détenus ; les hôtes de la chambre 4 parlaient sans la moindre retenue puisque aucun d’eux ne devait en sortir vivant.

 

 

11

 

C’était l’anniversaire des « dix jours qui ont ébranlé le monde » – la révolution russe de novembre 1917 – et le professeur Popp le célébra en nous contant une histoire.

Pour le premier anniversaire du triomphe du bolchevisme, les nouveaux maîtres organisèrent une partie de chasse dans la forêt aux environs de Moscou. En fin d’après-midi, alors qu’ils se reposaient autour d’un feu de bois, Lénine leur posa une question :

– Quel est pour vous le plus grand plaisir dans la vie, camarades ?

– La guerre, répondit Trotsky.

– Les femmes, dit Zinoviev.

– L’éloquence : le pouvoir de tenir un vaste auditoire sous un charme, dit Kamenev.

Staline était taciturne, comme d’habitude, mais Lénine insista :

– Et toi ? Que choisis-tu ?

Staline finit par dire :

– Aucun de vous ne sait ce qu’est le plaisir véritable. Je vais vous le dire. C’est haïr quelqu’un et prétendre pendant des années que vous êtes son meilleur ami jusqu’au jour où il pose avec confiance sa tête sur votre poitrine. Et alors, vous plongez un couteau dans son dos. Il n’y a pas de plus grand plaisir au monde que celui-là !

Popp se tut et il y eut un long silence dans la chambre 4. Déjà, à l’époque, nous avions une idée du caractère impitoyable de Staline ; les révélations faites après sa mort par ses propres compagnons confirmèrent l’authenticité de cette horrible anecdote.

Pour détendre l’atmosphère, je racontai à mon tour une autre histoire sur Staline, une histoire ayant pour cadre notre pays.

Les pieuses femmes de la province du Banat se louaient de la prise du pouvoir par les communistes en Roumanie. « Le camarade Staline a transformé notre vie », disait l’une. « Il nous a soulagées de la corvée de garder le bétail en en chargeant la collectivité », ajoutait une autre. Et une troisième : « Il est certainement plus facile de tromper un mari en prison qu’un mari à la maison. » Elles décidèrent donc de lui envoyer un cadeau pour le remercier à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire. Pour ce faire, elles achetèrent deux mètres d’un tissu très cher seulement employé pour confectionner le costume national roumain et l’expédièrent au Kremlin. Staline fut ravi.

– Comme ces Roumains m’aiment ! dit-il à Molotov. Pour les récompenser, on publiera ma photographie en costume national roumain le 10 mai, jour de leur grande fête nationale. J’ai pris leur pays, maintenant je vais conquérir leur cœur.

Mais, lorsque le tailleur du Kremlin vit le tissu, il secoua la tête :

– Camarade Staline, vous êtes un si grand homme et le vêtement est d’une coupe si compliquée, avec beaucoup de plis, qui demande beaucoup de tissu, qu’il me faut au moins deux mètres de plus.

– Quoi ! Tu oses discuter avec moi ? cria Staline. File et fais-le !

Le tailleur en fut incapable et on le fusilla. Les uns après les autres, tous les tailleurs de Moscou dirent que pour un si grand homme deux mètres ne suffisaient pas. Après qu’une centaine de tailleurs eussent été liquidés de la sorte, Molotov fit une suggestion :

– Camarade Staline, nos théories marxistes contiennent toute la sagesse du monde, mais j’ai entendu dire que certains rabbins ont une sagesse différente. Demandons à l’un d’eux.

Un rabbin fut mandé et dit immédiatement :

– Je connais le tailleur qu’il vous faut. Son nom est Isaac Cohen et il est à New York.

– Fais-le venir ici ! ordonna Staline.

– Il ne viendra pas, il est beaucoup trop malin, répondit le rabbin.

Eh bien, pour gagner le cœur de tous les Roumains, je vais aller à New York, pensa Staline. Et au 336 Broadway, il découvrit l’enseigne au néon d’Isaac Cohen. Il entra et exposa son affaire.

– Je paierai ce qu’il faudra, promit-il. Après tout, ça ne sort pas de ma poche, le peuple roumain paiera.

Isaac prit ses mesures.

– Monsieur, je vais vous faire un costume national complet avec un pantalon de rechange et je vous rendrai cinquante centimètres de tissu qui pourront vous servir plus tard.

Staline fut ébahi.

– Comment pouvez-vous faire ça, alors que tous les tailleurs de mon pays ont dit que j’étais un si grand homme qu’ils pouvaient à peine trouver le haut du vêtement dans les deux mètres ?

Isaac Cohen répliqua :

– Vous êtes peut-être un grand homme en Russie, mais ici, pour nous, vous êtes si petit que deux mètres sont plus que suffisants.

 

 

 

 

 

 

 

TROISIÈME PARTIE

 

 

1

 

On parlait avec inquiétude depuis un certain temps du système de « rééducation » pratiqué dans les prisons de Suceava et de Piteshti. Les matraques y remplaçaient les manuels. Les professeurs étaient en général des gardes de Fer renégats qui avaient été formés dans une « organisation de prisonniers aux convictions communistes » (P.C.C.). Turcanu, Levitkii et Formagiu étaient, disait-on, les organisateurs de ces groupes qui semblaient avoir un comportement de sauvages.

Nous avions peur que le procédé nous soit appliqué, mais Boris se moquait de nous. Il ne pouvait pas croire que ses anciens amis de la gauche puissent autoriser de pareilles atrocités. Il disait :

– Ils savent que la « terreur ne déracine jamais les idées », comme l’a écrit au début de la révolution russe Karl Kautsky, le penseur socialdémocrate.

– C’est exact, dis-je. Et je me souviens de ce que Trotsky, qui était alors ministre de la Guerre, a répondu : « Monsieur Kautsky, vous ne savez pas quel genre de terreur nous emploierons. »

On pourrait ironiser sur le fait que les idées de Trotsky ont été déracinées de Russie par le terrorisme, tout comme le capitalisme.

L’abbé Iscu intervint :

– Je crains que la terreur et la torture appliquées longuement et férocement aient raison de la résistance des hommes si Dieu n’accomplit pas un miracle.

– Je ne crois pas aux miracles, dit Boris. Je continuerai à m’en passer, merci. Rien n’a encore ébranlé mes convictions.

L’atmosphère de la prison s’alourdit encore après une brève visite du responsable de la rééducation, Formagiu, venu de Piteshti pour inaugurer le système. Jusque-là, malgré les sévices subis pendant la plus grande partie de la journée, nous savions que tôt ou tard nos gardes iraient manger et dormir. À partir de ce moment-là, les « prisonniers animés de convictions communistes », c’est-à-dire les brutes les plus épaisses qu’aient pu trouver les autorités, se répandirent parmi nous. Ils avaient le pouvoir de battre et de malmener leurs codétenus à volonté et il n’y avait aucun moyen de leur échapper : il y avait un groupe de dix à vingt P.C.C. pour cinquante prisonniers et leur nombre enflait au fil des semaines. Ceux qui se déclaraient prêts à devenir communistes devaient faire la preuve de leur conversion en « convertissant » les autres de la même manière.

Aux actes de violence pure et simple s’ajoutèrent des séances de tortures plus raffinées sous surveillance médicale pour éviter que les prisonniers ne meurent. Les médecins étaient eux-mêmes de P.C.C. J’ai connu ainsi un certain Dr Turcu qui, après avoir examiné un camarade de cellule torturé, demandait une pause, faisait une injection pour le soutenir et prévenait les rééducateurs quand ils pouvaient se remettre à le frapper. C’était Turcu qui décidait du moment où l’homme avait atteint la limite de sa résistance et devait être laissé en paix jusqu’au lendemain.

Un vent de folie balaya la prison. On lançait sur les tuberculeux déshabillés et étendus sur le sol des seaux d’eau glacée ; on jetait de la pâtée pour les porcs par terre devant des hommes qui n’avaient pas mangé depuis plusieurs jours ; les mains attachées derrière le dos, on les forçait à la laper. Aucune humiliation, aussi ignoble soit-elle, ne fut épargnée. Dans de nombreuses prisons, les P.C.C. obligèrent des hommes à manger des excréments et à boire de l’urine ; quelques-uns implorèrent en sanglotant qu’on leur donne au moins leurs propres déjections et non celles des autres. D’autres devinrent fous et supplièrent en hurlant qu’on leur en donne davantage. Des détenus furent contraints à se livrer à des perversions sexuelles en public. Je n’aurais jamais cru que l’âme et le corps puissent être l’objet de telles dérisions. Ceux qui restaient fidèles à leur foi étaient les plus maltraités. Ils étaient attachés pendant quatre jours à des croix que l’on plaçait tous les matins sur le sol. On ordonnait alors aux autres prisonniers de déféquer sur le visage et le corps des crucifiés. Ensuite, on relevait les croix.

Un prêtre catholique transporté dans la chambre 4 nous raconta qu’à la prison de Piteshti on l’avait poussé, un dimanche, dans la fosse d’aisance et contraint à y célébrer la messe et à donner la communion aux hommes.

– Vous avez obéi ? demandai-je.

Il enfouit sa tête dans ses mains et fondit en larmes.

– J’ai souffert plus que le Christ, dit-il.

Ces horreurs étaient encouragées par l’administration de la prison sur l’ordre de Bucarest. Turcanu, Formagiu et les autres spécialistes allaient de prison en prison pour recruter des P.C.C. et veiller à ce que le zèle ne se refroidisse pas. Des chefs du parti et des membres du Comité central, comme Constantin Doncea et le sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, Marin Jianu, vinrent se rendre compte eux-mêmes. Boris, qui avait travaillé avec Jianu, se fraya un passage entre les gardes pour élever une protestation, mais si Jianu reconnut son ancien collègue, il ne lui donna pas raison : « Nous n’avons pas à intervenir quand un cochon en rosse un autre ! » dit-il ; en d’autres termes, le parti se dissociait des bourreaux, mais tolérait qu’ils torturent. « Emmenez-le », ajouta Jianu. Boris fut battu jusqu’à ce qu’il demande grâce.

Le vieux lutteur syndicaliste s’effondra. Brimé, torturé jour et nuit, quelque chose craqua en lui. Il se traîna à genoux pour baiser la main de ses tortionnaires.

– Merci, camarades, disait-il. Vous m’avez apporté la lumière.

Et il se mit à jacasser sur les joies du communisme et à se traiter de criminel pour avoir persisté si longtemps dans l’erreur. Après cela, il ne put se respecter soi-même qu’au prix d’un revirement complet dans ses loyautés. Autrement il serait devenu ridicule à ses propres yeux. Boris rejoignit donc le groupe des P.C.C., et l’un des premiers à goûter de son gourdin fut le Dr Aldea.

Ce système de rééducation – importé de Russie – aboutit à des résultats incroyables. Ses victimes livrèrent des secrets qu’elles avaient gardés durant des mois et des mois d’interrogatoires. Des hommes dénoncèrent amis, épouses, parents. Des milliers de nouvelles arrestations s’ensuivirent.

 

 

2

 

Des condamnés aux travaux forcés dans les mines de plomb furent installés, parce que malades, dans une cellule spéciale de Tirgul-Ocna durant cette période. D’autres prisonniers ne tardèrent pas à les rejoindre, et lorsqu’ils découvrirent qu’il y avait quelques prêtres parmi les nouveaux venus, ils se confessèrent et gagnèrent ainsi leur confiance. Les prêtres parlèrent alors librement de leurs activités secrètes, religieuses et politiques. Bientôt transférés dans une cellule plus grande, on les y soumit à la rééducation et ils apprirent alors qu’ils s’étaient confiés à des informateurs. L’un de ces malheureux fut transporté, couvert d’ecchymoses et de sang, dans la chambre 4. Il nous raconta que le « rééducateur » était un jeune homme bien bâti qui avait un sourire figé sur les lèvres et plaisantait sans arrêt.

– Ça fait mal ? demandait-il. Oh, navré ! Essayons quelque chose d’autre. Préférez-vous ça ?

– Si je mets jamais la main sur ce type, je l’écorcherai vif, conclut-il.

– Parfait, jubila le vieux fermier Badaras. Tu sales et tu poivres, et à la bonne heure !

Badaras récitait tous les jours cette prière : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Mon Dieu, anéantis les communistes, fais-leur mal, n’épargne pas les souffrances à ces porcs ! »

– Pourquoi parler ainsi ? lui demandai-je une fois. Ce n’est pas ce qu’on est en droit d’attendre d’un chrétien.

Il brandit ses poings vers le ciel dans un geste d’imploration.

– Parce que Dieu n’admettra pas au paradis ceux qui ne maudissent pas ces bâtards.

Badaras et bien d’autres vivaient ainsi dans l’attente du jour où ils pourraient torturer leurs tortionnaires et croyaient à l’enfer où les communistes rôtiraient.

– Nous ne devons pas ouvrir la porte à la haine, dis-je. Ces hommes, comme Boris, ont cédé à une terrible pression.

Mais Boris posait désormais un problème douloureux pour la chambre 4. Il était d’ailleurs devenu l’un des hommes les plus haïs de la prison depuis qu’il avait voulu prouver sa conversion au communisme en frappant le Dr Aldea, qui ne cachait pas son mépris pour Turcu et les autres médecins P.C.C.

Aldea souffrait d’une éruption de furoncles sur le dos et les épaules, consécutive à notre alimentation, et Boris s’était acharné, semblait-il, sur ces points douloureux. Les prisonniers auraient donné leur vie pour Aldea qui donnait la sienne pour eux. Après la correction, le médecin avait dû s’aliter dans la chambre 4. Quelques jours plus tard, quelqu’un vint lui dire qu’un prisonnier gravement malade le demandait.

– Le docteur est trop malade pour bouger, dit l’abbé Iscu.

Mais Aldea demanda :

– Qui est-ce ?

– Boris, répliqua l’homme.

Aldea sortit péniblement du lit et nous le suivîmes du regard en silence pendant qu’il sortait de la pièce.

 

 

3

 

L’abbé Iscu nous parlait quelquefois de son expérience des camps de détenus appelés à creuser le canal du Danube à la mer Noire ; des milliers d’hommes traités comme des esclaves mouraient minés par la faim et les mauvais traitements. Le canal avait été commencé sous la pression des Russes – qui y voyaient un moyen encore plus rapide que ceux déjà employés de drainer vers leur pays les richesses de la Roumanie – mais c’était aussi un projet de prestige pour notre gouvernement. C’était un immense dessein et il était devenu un tel symbole de l’œuvre communiste que lorsqu’un groupe d’ingénieurs prévint que le fleuve ne pourrait alimenter le canal et son réseau de canaux d’irrigation, on les accusa d’être des « saboteurs économiques » et on les fusilla tous. Des sommes considérables furent dilapidées, deux cent mille prisonniers politiques et de droit commun travaillèrent à le construire entre 1949 et 1953.

L’abbé Iscu était à Poarta-Alba, l’une des colonies pénitentiaires situées le long du tracé. Vivant dans des baraquements délabrés, derrière des fils de fer barbelés, douze mille individus devaient enlever chacun huit mètres cubes de terre par jour. Ils remontaient des plans inclinés en poussant des brouettes de terre sous les coups des gardes ; la température descendait à – 25° C en hiver et l’eau apportée dans des tonneaux gelait. La maladie régnait en maître. Beaucoup de prisonniers se rendaient délibérément dans les parties interdites du camp dans l’espoir d’être abattus.

Les détenus de droit commun, les plus brutaux, avaient la charge d’une « brigade » d’une centaine de prisonniers et étaient récompensés, selon les résultats, par un supplément de nourriture ou des cigarettes. Le clergé était groupé dans la « brigade des prêtres ». Si l’on y surprenait un homme en train de se signer, on le rouait de coups. Il n’y avait pas de jour de repos, pas de Noël, pas de Pâques.

Cependant, l’abbé fut témoin à Poarta-Alba d’actes d’une grande noblesse. Un jeune catholique, le Père Cristea, s’attira l’inimitié d’un prêtre orthodoxe, devenu délateur, qui lui demanda un jour :

– Pourquoi fermez-vous les yeux si souvent ? Pour prier ? Je vous mets au défi de dire la vérité : croyez-vous encore à Dieu ?

Répondre « oui » signifiait au moins le fouet.

Le Père Cristea réfléchit :

– Je vois, Andreescu, que vous me tentez, comme les pharisiens tentèrent Jésus, pour m’accuser. Mais Jésus leur dit la vérité et je vous la dirai : Oui, je crois en Dieu.

– Parfait ! Croyez-vous aussi au pape ?

– Je crois aussi au pape.

Andreescu courut à l’officier politique qui vint faire sortir le jeune homme des rangs. Cristea était menu, épuisé, et il tremblait sous ses haillons. L’officier était bien nourri, chaudement vêtu d’une longue capote et la tête couverte d’un bonnet de fourrure.

– On me dit que tu crois en Dieu, dit-il.

Le Père Cristea ouvrit la bouche pour répondre et on comprit alors pourquoi il est écrit dans l’Évangile selon saint Matthieu, avant le sermon sur la montagne, que Jésus « ouvrit la bouche et parla » – chose sûrement étrange, car personne ne parle la bouche fermée –. Donc Cristea avait simplement entrouvert les lèvres pour parler, mais chacun sentit qu’en cet instant crucial il ne pouvait tomber qu’une perle mémorable de sa bouche. Les chrétiens présents furent saisis d’une crainte respectueuse.

Cristea dit :

– Lorsque j’ai été ordonné prêtre, je savais que des milliers de prêtres depuis l’origine de l’Église ont payé leur foi de leur vie. Et chaque fois que je suis monté à l’autel, j’ai fait cette promesse à Dieu : « Aujourd’hui je te sers avec de beaux vêtements, mais même si on devait me mettre en prison, je continuerai à te servir. » De sorte que, mon lieutenant, la prison n’est pas un argument contre la religion. Je crois en Dieu.

Le silence qui suivit ne fut rompu que par le bruit du vent. Le lieutenant semblait avoir perdu l’usage de la parole. Il dit enfin :

– Et croyez-vous au pape ?

La réponse ne tarda pas.

– Depuis saint Pierre il y a toujours eu un pape. Et jusqu’à ce que Jésus revienne, il y en aura un. Le pape actuel n’a pas fait la paix avec les communistes et ses successeurs ne la feront pas. Oui, je crois au pape !

L’abbé Iscu ajouta :

– Il m’a été dur de pardonner à mon frère orthodoxe devenu un mouchard, et je ne reconnais pas la suprématie du siège apostolique, mais à cet instant je fus tenté de crier : Viva il Papa !

– Qu’est-il arrivé au Père Cristea ? demanda quelqu’un.

– On l’enferma pendant une semaine dans un cachot où l’on ne peut se tenir que debout, où il est impossible de dormir et on le battit. Comme il continuait à refuser de renier sa foi, on l’emmena. Nous ne l’avons plus jamais revu.

 

 

4

 

La « rééducation » réclamait chaque jour de nouvelles victimes et le sentiment grandit parmi les détenus qu’à moins que quelque chose ne se produise incessamment, nous serions tous « convertis » ou morts. Le bruit courut jusqu’à la chambre 4 qu’un mouvement de protestations se préparait parmi les prisonniers communistes, les plus hardis de nous tous ; du reste, les gardes se montraient plus circonspects avec eux, car ceux qui étaient en prison aujourd’hui étaient au pouvoir hier et y seraient peut-être demain.

Les chrétiens discutèrent de leur attitude : s’il y avait une révolte, devaient-ils y participer ? Ou bien fallait-il « tendre l’autre joue » ? Plusieurs prisonniers étaient opposés à l’affrontement.

– On qualifie d’habitude Jésus de « doux et humble », mais il ne répugnait pas à la lutte, dis-je. Il chassa les marchands du temple à coups de fouet et conseilla à ses premiers disciples de se reporter à l’Ancien Testament où la fureur et la violence se rencontrent à chaque page.

Nous décidâmes de collaborer avec les rebelles. On ne pouvait faire grand-chose en cachette à cause des nombreux mouchards qui se trouvaient au milieu de nous et de la suspicion qui régnait entre antisémites et juifs, paysans et propriétaires, orthodoxes et catholiques.

La seule distraction des habitants de Tirgul-Ocna était un match hebdomadaire de football qui se déroulait sur un stade voisin de la prison. Le 1er mai, qui coïncidait avec une nouvelle et sauvage explosion de rééducation, nous apprîmes qu’un match se déroulerait à cinq heures de l’après-midi en l’honneur de la fête du travail et que toute la ville serait là. C’était notre chance. Le signal devait être le bris d’une vitre.

Peu avant le début de la partie, il y eut un faible tintement de verre brisé et le tumulte commença. Assiettes et timbales volèrent par les fenêtres. Des chaises furent cassées. Quelqu’un se mit à hurler inlassablement : « Aidez-nous ! Aidez-nous ! On nous torture ici ! Vos pères, vos frères, vos fils sont assassinés ! »

La partie s’arrêta net. La foule se dressa d’un seul mouvement sur les gradins et bientôt plusieurs centaines de personnes se massaient sur la route sous les murs de la prison derrière lesquels un prisonnier s’était ouvert les veines des poignets, tandis que les gardes commençaient à brandir leurs gourdins. À l’extérieur les gens furent rapidement dispersés à coups de crosses par la police armée. Il ne restait plus qu’à rétablir l’ordre dans la prison et à dénombrer les blessés. Parmi ceux-ci se trouvait Boris, qui avait été frappé et blessé alors qu’il essayait de porter secours à un autre prisonnier piétiné par les gardes. Le Dr Aldea s’occupa de nouveau de lui. Nous lui fîmes transmettre des messages d’amitié, mais il n’y eut pas de réponse. Nous apprîmes par la suite qu’il avait été muté dans une autre prison.

La nouvelle de la révolte se répandit rapidement dans le pays. Il n’y eut pas de représailles directes, simplement un durcissement du régime. Les meneurs – ou soi-disant tels – furent transférés dans d’autres prisons ; privés de la surveillance médicale dont ils bénéficiaient à Tirgul-Ocna, beaucoup d’entre eux moururent.

 

 

5

 

L’abbé Iscu avait chaque jour des quintes de toux un peu plus longues. Son organisme, miné par des années de privations et de travaux épuisants sur le canal, subissait de terribles assauts. Couchés sur nos grabats, impuissants, nous le regardions mourir. Parfois, il ne reconnaissait même pas les amis venus l’assister, mais lorsqu’il était conscient, il passait des heures à réciter tout bas des prières et il avait toujours un mot de réconfort pour les autres.

D’autres survivants du canal étaient arrivés à Tirgul-Ocna, et le récit des horreurs qu’ils y avaient connues rappelait l’esclavage d’Israël en Égypte, auquel s’ajoutait ici pour l’opprimé l’amertume de devoir louer l’oppresseur. Un compositeur célèbre qui se trouvait au nombre des prisonniers avait dû écrire un hymne à la gloire de Staline, que les brigades chantaient en se rendant au travail.

Un jour où un homme s’était écroulé et après qu’un médecin eut constaté son décès, le colonel Albon, le commandant haï de Poarta-Alba, cria en donnant un coup de pied au cadavre :

– Bêtises ! Mettez-le au travail !

Mon lit était placé entre celui de l’abbé Iscu et celui du jeune Vasilescu, qui était une victime du canal d’un genre différent. Prisonnier de droit commun, Vasilescu était l’un des responsables de la « brigade des prêtres » qu’il ne se faisait pas faute de malmener jusqu’à ce qu’ils s’effondrent. Mais on ne savait pourquoi le colonel Albon le détestait et il fut traité si brutalement à son tour qu’il faillit en mourir lui aussi. Sa tuberculose était très avancée lorsqu’il arriva dans la chambre 4.

Vasilescu n’était pas foncièrement mauvais. Il avait un visage carré, mal dégrossi, surmonté de cheveux noirs frisés plantés bas sur le front, ce qui lui donnait l’air effaré d’un jeune taureau. Obstiné, ignorant, trop épris de ce qu’il considérait comme les bonnes choses de la vie pour s’astreindre à un travail régulier, il avait eu une existence difficile. Victime des coups du sort comme le tueur à gages de Macbeth, il était prêt à tout pour se venger du monde.

Il nous dit :

– Une fois que l’on est entré dans ces camps, on ferait n’importe quoi pour en sortir, n’importe quoi ! Et Albon m’avait promis que si je lui obéissais on me libérerait.

Lejeune homme avait envie de vêtements et d’une fille pour aller danser. Et le parti lui donna à choisir de s’allier aux victimes ou aux bourreaux.

– Un certain nombre d’entre nous furent conduits dans un camp spécial où les communistes entraînent la police secrète. Nous devions, par exemple, tuer à coups de revolver des chats et des chiens et achever les moribonds à coups de poignard. J’ai dit : « Je ne peux pas faire ça ! » L’instructeur m’a répondu : « Alors, on te le fera à toi ! »

Vasilescu regrettait maintenant son passé et me parlait sans fin des choses terribles qu’il avait faites sur le canal. Il n’avait pas épargné l’abbé Iscu. Vasilescu était évidemment en train de mourir et j’essayai de lui apporter un peu de consolation, mais il ne trouvait pas le repos. Il s’éveilla une nuit, respirant avec difficulté.

– Pasteur, je m’en vais, haleta-t-il. Priez pour moi.

Il s’assoupit, se réveilla de nouveau et cria : « Je crois en Dieu », et il commença à pleurer.

À l’aube, l’abbé Iscu appela deux prisonniers près de son lit et leur ordonna de l’aider à se lever.

– Vous êtes trop malade pour bouger, dirent-ils, tandis que tout le monde avait la gorge serrée.

– Qu’y a-t-il ? demandèrent certains. Laissez-nous le faire à votre place.

– Vous ne pouvez pas ! Levez-moi !

Ils le mirent debout.

– Conduisez-moi près de Vasilescu.

L’abbé s’assit sur le lit à côté du jeune homme qui l’avait torturé et posa doucement une main sur son bras.

– Sois tranquille, murmura-t-il. Tu es jeune. Tu savais à peine ce que tu faisais. (Il essuya avec une loque la sueur qui perlait sur le front du jeune homme.) Je te pardonne du fond du cœur, comme les autres chrétiens te pardonneraient aussi. Et si nous te pardonnons, sûrement que le Christ, qui est meilleur que nous, te pardonnera. Il y a une place dans le ciel pour toi aussi.

Il reçut la confession de Vasilescu et lui donna la sainte communion avant d’être reporté dans son lit.

L’abbé et Vasilescu moururent la nuit suivante. Je crois qu’ils entrèrent au ciel la main dans la main.

 

 

6

 

Le Dr Aldea m’annonça qu’il fallait me faire un pneumothorax. Ce serait, expliqua-t-il, l’affaire de quelques minutes. L’opération consistait à introduire une aiguille creuse dans la poitrine pour permettre à l’air d’entrer dans la cavité pleurale et de soulager ainsi le poumon. L’intervention fut peu douloureuse et ensuite je m’endormis. Lorsque je m’éveillai, je fus heureux de trouver le professeur Popp assis à mon chevet. Il venait de passer plusieurs mois à la prison de Jilava où il avait eu beaucoup à souffrir lui aussi de la méthode de « rééducation ». Nous bavardâmes pendant des heures.

Le professeur me dit qu’il y avait eu beaucoup de suicides à Jilava. Toutes les prisons connaissaient d’ailleurs les mêmes drames. À Gherla et à Piteshti par exemple, des hommes se jetèrent dans le vide du haut des escaliers jusqu’à ce que des grilles de fer, à chaque étage, les empêchassent de sauter. Certains se coupaient les poignets avec du verre, certains se pendaient, d’autres s’empoisonnaient en buvant du détergent. Un pauvre vieux prêtre orthodoxe s’était jeté d’une couchette supérieure sur le sol et s’était fendu le crâne. Il recommença plusieurs fois jusqu’à ce qu’il réussisse à se tuer.

– Il avait été torturé, poursuivit le professeur, et il redoutait de s’effondrer la prochaine fois et de renier sa foi. C’était un homme extrêmement rigide : un prisonnier lui ayant confessé qu’il avait travaillé une fois pour les communistes, le Père lui avait interdit de communier pendant quinze ans !

Certains de ces suicidés étaient des hommes célèbres, comme Georges Bratianu, une figure marquante de la politique roumaine d’avant-guerre. Il ne trouva pas d’autre moyen d’en finir avec la vie que de se laisser mourir de faim au milieu des autres prisonniers, qui ne s’en souciaient guère. Le leader du parti libéral, Rosculet, se tua à la prison de Sighet : c’était un de ceux qui avaient cru que les communistes « locaux » n’étaient pas comme leurs homologues russes ; mais après en avoir fait un ministre des Cultes, le parti l’emprisonna en l’accusant d’être un contre-révolutionnaire.

Les brutalités de la « rééducation » provoquèrent de l’agitation dans maintes prisons et des rumeurs circulèrent dans le pays. Puis deux incidents sans rapport entre eux firent éclater Ia vérité.

Au cours d’une inspection à Tirgul-Ocna, l’odieux colonel Sepeanu, de la police secrète, aperçut une palissade neuve.

– Pourquoi avez-vous installé ça ? demanda-t-il au commandant Bruma. Le bois aurait été mieux employé sur le dos de ces contre-révolutionnaires.

Il rit à gorge déployée.

L’histoire provoqua une colère folle et un vent de révolte souffla de nouveau sur Tirgul-Ocna.

Un ancien major se mit à hurler.

– Il faut faire quelque chose !

Et il décida qu’il était l’homme de la situation. Lorsque Sepeanu fut parti, le major demanda qu’un enquêteur vienne spécialement de Bucarest pour enregistrer une déclaration.

– Vous savez que j’ai été condamné à vingt ans de prison comme criminel de guerre pour avoir exécuté des prisonniers russes, lui dit-il. Or, en tant que chef de bataillon, ce n’est pas moi-même qui ai fusillé ces hommes, c’est un dénommé Sepeanu. Il était lieutenant à l’époque. Il est aujourd’hui colonel et appartient à la police secrète.

Sepeanu fut arrêté et jugé pour crimes de guerre, et on le condamna à vingt ans de prison. Pendant le procès, il raconta ce qui se passait sous le couvert du système de « rééducation ».

Le second incident mit en cause un autre dignitaire de la police secrète. Le colonel Virgil Weiss avait été l’ami d’Ana Pauker et des autres membres du gouvernement. Puis il se brouilla avec eux et il tomba à Piteshti entre les mains de Turcanu, le chef des « prisonniers de convictions communistes ».

Un homme qui aidait Turcanu à torturer les victimes me raconta plus tard que le colonel Weiss s’évanouit trois fois en une heure. Ranimé avec un jet d’eau glacé, il s’écria :

– Puisque c’est ainsi, je dirai tout ce que j’avais gardé pour moi, et nous verrons si vos patrons y résistent !

Turcanu crut qu’il allait apprendre des secrets qui lui vaudraient la libération promise depuis longtemps.

– Si vous mentez cette fois-ci, je vous tue, menaça-t-il.

– J’ai des choses importantes à révéler, mais pas à vous, répliqua Weiss. Elles concernent des traîtres haut placés.

On l’emmena à Bucarest où il passa plusieurs semaines à l’hôpital ; des membres du Comité central du Parti, rivaux de la clique de Pauker, vinrent l’interroger. Il leur apprit que les ministres Pauker, Luca et Georgescu avaient sollicité son aide pour obtenir de faux passeports qui leur permettraient, le cas échéant, de quitter rapidement la Roumanie. Ils avaient aussi transféré des sommes importantes dans des banques suisses.

L’information fut transmise au secrétaire général du parti, Gheorghiu-Dej, toujours disposé à machiner un complot contre Pauker et ses amis.

Le colonel Weiss parla de la « rééducation » et montra sur son propre corps, aux amis de Dej, les preuves de ce qu’il avançait. Ils furent alarmés. Un autre renversement de la fortune du parti se préparait et ceux qui étaient au pinacle affronteraient bientôt les mêmes épreuves. Certains ignoraient tout des excès commis, et d’autres prétendirent ne pas avoir été au courant ; mais des enquêtes furent ordonnées. Les « rééducateurs » responsables furent interrogés au quartier général de la police secrète et plusieurs d’entre eux, y compris Turcanu, furent condamnés à mort.

Le scandale de la « rééducation » fut exploité contre le ministre de l’Intérieur, Teohari Georgescu, et, au cours de la purge de 1952, le triumvirat qui gouvernait la Roumanie depuis la prise du pouvoir par les communistes fut renversé. Les autres ministres accusés par Weiss, Vasile Luca et Ana Pauker, furent rendus responsables de l’inflation catastrophique et des désastres dus à la collectivisation.

 

 

7

 

Parmi ceux qui venaient nous aider dans la chambre 4, il y avait beaucoup de fermiers ; ces hommes, qui s’étaient révoltés contre la collectivisation forcée de leurs terres, remplissaient les prisons, mais des milliers d’autres avaient été passé par les armes.

Ils nous firent des récits terribles. Leurs propriétés avaient été saisies et, en application de la loi de 1949 sur la « réforme agraire », ils ne reçurent aucune indemnisation. Devenus, du jour au lendemain, des vagabonds, n’ayant plus rien à perdre, ils se défendirent. Tout officiel était exposé à recevoir un coup de fusil, à être assommé et brûlé vif arrosé de pétrole. Tout cela en pure perte. Les fermiers manquaient d’organisation et les soulèvements sporadiques et dispersés furent étouffés sans difficulté par le gouvernement.

Un vieux fermier, au visage parcheminé, nommé Ghica, me raconta sa propre histoire.

– La police secrète me montra deux fusils rouillés. « Nous les avons trouvés dans ta grange, dirent-ils. Si tu acceptes la collectivisation, tu ne passeras pas en jugement. » Bon, j’acceptai. Mais quand ils sont venus prendre mes bêtes, j’ai perdu la tête et j’ai voulu les en empêcher. Ils m’ont battu ; et voilà ! J’en ai pour quinze ans. J’ai tout perdu : terre, troupeau, femme, enfants ! (Tous les fermiers pleuraient leurs pertes dans cet ordre.)

Un autre parla de la manière dont on l’avait dépouillé de son troupeau. Il supplia qu’on lui laisse au moins prendre les clarines que les bêtes portaient au cou. Les policiers se moquèrent de lui mais le laissèrent faire. Il les monta dans son grenier, les attacha à une corde, s’assit à côté par terre et toute la nuit les fit tinter de temps en temps. Au matin, il traversa le village en courant jusqu’à la permanence du parti et poignarda le secrétaire.

Un troisième fermier avait deux chevaux de labour. Son plus grand plaisir était de leur donner à manger et de les panser. Lorsqu’on les eut emmenés, il mit le feu aux écuries de la ferme collective.

Cette année-là, il y eut moins de paysans emprisonnés. Gheorghiu-Dej, profitant de sa position de chef du parti, se nomma premier ministre en 1952 et chercha à conquérir la popularité en diminuant les collectivisations. Luca, Pauker et Georgescu se virent enlever leurs portefeuilles.

L’hiver arriva avec son escorte de tempêtes de neige. De gros stalactites pendaient du toit et la gelée blanche recouvrait les vitres. Dehors, le froid vous suffoquait. En décembre, il tomba près de deux mètres de neige. C’était l’hiver le plus froid que connaissait la Roumanie depuis une centaine d’années, disait-on. Nous n’avions pas de chauffage, bien entendu, mais nous avions deux ou trois couvertures chacun au lieu de l’unique couverture autorisée, car chaque fois que quelqu’un mourait dans notre chambre, nous prenions sa literie. Mais un jour il y eut une inspection ; et on ne nous laissa qu’une couverture à chacun. Nous dormîmes tout habillés cet hiver-là. Souvent on ne nous donnait pas de pain. La soupe, préparée avec des carottes trop pourries pour être vendues, devint encore plus claire.

La veille de Noël, les conversations des prisonniers devinrent plus sérieuses. Il y eut peu de querelles, pas de jurons, peu de rires. Chacun pensait à ceux qu’il aimait et nous éprouvions un sentiment de communion avec le reste de l’humanité, très éloigné d’habitude de notre vie.

Je parlai du Christ, mais mes mains et mes pieds étaient gelés, mes dents claquaient et, dans mon corps glacé, tenaillé par la faim, seul le cœur semblait vivre. Lorsque je me tus, Aristar, un jeune fermier, enchaîna aussitôt. Ce garçon n’était jamais allé en classe et pourtant il s’exprima avec tant de naturel, décrivant la scène de la Nativité comme si elle s’était déroulée dans sa grange au cours de la semaine, que les larmes montèrent aux yeux de tous ceux qui l’écoutaient.

Un chant s’éleva d’une cellule au cours de la soirée ; ce ne fut d’abord qu’une faible modulation qui parvint à peine à me distraire de mes pensées tournées vers ma femme et mon fils. Mais peu à peu la voix enfla, courut le long des couloirs glacés, se répercuta dans toute la prison et chacun interrompit ce qu’il faisait.

Nous restâmes silencieux lorsqu’elle se tut. Les gardes, retranchés dans leur salle de garde autour d’un poêle, ne bougèrent pas de toute la soirée. Nous commençâmes à raconter des histoires et lorsque mon tour vint, hanté par ce que je venais d’entendre, je racontai une vieille légende juive :

« Le roi Saül d’Israël prit à sa cour David, le berger honoré parce qu’il avait tué Goliath. David aimait la musique et il fut ravi de découvrir dans le palais une harpe telle qu’il n’en avait jamais vu. Saül lui expliqua :

» – J’ai payé cet instrument très cher, mais il m’a déçu. Il émet tout juste quelques vilains sons.

» David l’essaya aussitôt et en tira une musique si exquise que tout le monde en fut ému. La harpe semblait rire, chanter, pleurer. Le roi Saül demanda :

» – Comment se fait-il que tous les musiciens qui sont venus n’aient tiré que des sons discordants de cette harpe et que toi seul en tires de la musique ?

» David, le futur roi, répliqua :

» – Avant moi, ·chacun a essayé de jouer sa propre musique sur ces cordes. Moi j’ai joué la propre musique de la harpe. Je me suis souvenu qu’elle a été un jeune arbre feuillu, caressé par le soleil, où gazouillaient les oiseaux. Je me suis rappelé le jour où les bûcherons sont venus l’abattre et vous l’avez entendu pleurer sous mes doigts. J’ai expliqué ensuite que là ne s’achevait pas sa vie. Sa mort en tant qu’arbre signifiait le début d’une nouvelle existence où, sous forme d’une harpe, il glorifierait Dieu ; et vous avez entendu comme il s’en réjouissait sous mes doigts.

» De même, lors de la venue du Messie, certains essayeront de jouer sur sa harpe leurs propres chants et leurs airs seront stridents. Il nous faudra, au contraire, jouer sur sa harpe Son propre chant, le chant de Sa vie, de Ses passions, de Ses joies, de Ses souffrances, de Sa mort et de Sa résurrection. Alors seulement la musique sera vraie. »

C’est un chant comme celui-là que nous avons entendu en ce Noël passé à la prison de Tirgul-Ocna.

 

 

8

 

Aristar mourut en février. Il fallut creuser la terre dure comme du fer sous une épaisse couche de neige, pour l’enterrer dans la cour de la prison à côté de l’abbé Iscu, de Gafencu, de Bucur et d’une vingtaine d’autres qu’il avait connus dans la chambre 4. Son lit fut occupé par Avram Radonovici, un ancien critique musical de Bucarest.

Avram connaissait par cœur des passages entiers des œuvres de Bach, Beethoven et Mozart et pouvait les fredonner pendant des heures. C’était aussi beau qu’un concert symphonique. Mais il avait apporté un bien encore plus précieux avec lui. Atteint de tuberculose de la colonne vertébrale, il portait un plâtre et nous le vîmes un jour glisser la main dans une fente de sa coquille grise et en retirer un petit livre tout déchiré. Aucun de nous n’avait vu un livre depuis des années. Avram tournait tranquillement les pages jusqu’à ce qu’il eût conscience des yeux brûlants braqués sur lui.

– Votre livre, demandai-je, qu’est-ce que c’est ? Où vous l’êtes-vous procuré ?

– C’est l’Évangile selon saint Jean. Je me suis arrangé pour le cacher dans mon plâtre quand la police est venue me chercher. (Il sourit.) Voulez-vous que je vous le prête ?

Je pris le petit livre dans ma main comme un oiseau vivant. Aucun remède sauveur ne m’aurait été plus précieux. Moi qui connaissais une grande partie de la Bible par cœur et qui l’avais enseignée au séminaire, je l’oubliais un peu chaque jour. J’avais souvent essayé de me rappeler le grand avantage de ce manque de Bible : pendant que nous lisons ce que Dieu dit aux prophètes et aux saints, nous oublions peut-être d’écouter ce qu’Il nous dit à nous.

L’Évangile passa de main en main. Il était difficile de s’en séparer. Je pense que la prison était plus dure à supporter pour les gens instruits. Les ouvriers et les paysans y rencontraient des gens issus de milieux différents de ceux qu’ils avaient fréquentés auparavant, mais l’intellectuel était comme un poisson jeté sur le sable.

Plusieurs de nos compagnons apprirent l’Évangile par cœur et nous en discutions tous les jours entre nous, mais nous devions prendre garde aux prisonniers qu’il fallait tenir au-dehors de la confidence. Cet Évangile ramena plusieurs de nos compagnons au Christ et notamment le professeur Popp qui, lié d’amitié avec de nombreux bons chrétiens, s’était peu à peu rapproché de la foi. Les paroles de saint Jean firent le reste, mais il y avait une dernière barrière.

– J’ai essayé de prier de nouveau, me dit le professeur. Mais entre la récitation des formules orthodoxes apprises dans mon enfance et la demande au Tout-Puissant de faveurs auxquelles je n’ai pas droit, il n’y a pas grand-chose à dire.

Je lui racontai alors l’aventure d’un pasteur appelé au lit de mort d’un vieillard : « Au moment où il allait s’asseoir dans le fauteuil placé près du lit, le vieil homme l’arrêta : « S’il vous plaît, pas là ! » Le pasteur prit un tabouret, écouta la confession du mourant et lui donna la sainte communion.

» Le vieillard reprit quelques forces et dit alors : « Laissez-moi vous raconter l’histoire de ce fauteuil. Il y a de cela cinquante ans, alors que j’étais un adolescent, le pasteur du village me demanda si je connaissais mes prières. Je répliquai : « Non, je n’ai personne à prier. Si je crie à pleins poumons, celui qui est à l’étage au-dessus n’entend pas, alors comment Dieu pourrait-Il m’entendre du ciel ? » Le vieux pasteur me répondit doucement : « N’essaie pas de prier ! Assieds-toi simplement là le matin avec un autre fauteuil devant toi. Imagine que Jésus-Christ y est assis, comme Il s’assit dans tant de foyers en Palestine. Que Lui dirais-tu ? » Je répondis : « Si j’étais franc, je devrais Lui dire que je ne crois pas en Lui. » – « Eh bien, répliqua le pasteur, cela montre au moins ce qui est réellement dans ton esprit. Tu pourrais aller plus loin et Lui lancer un défi : s’Il existe, alors pourquoi ne pas t’en apporter la preuve ! Ou bien si tu n’aimes pas la manière dont Dieu gouverne le monde, pourquoi ne pas le Lui dire ? Tu ne serais pas le premier à te plaindre. Le roi David et Job dirent à Dieu qu’ils pensaient qu’Il était injuste. Peut-être désires-tu quelque chose ? Alors dis-le exactement. S’Il te l’accorde, remercie-Le. Tous ces échanges sont du domaine de la prière. Ne récite pas de saintes phrases ! Dis ce qui est vraiment dans ton cœur ! »

» Le mourant poursuivit : « Je ne croyais pas au Christ, mais j’avais confiance dans ce vieux pasteur. Pour lui faire plaisir, je m’assis devant ce fauteuil et feignis d’y voir le Christ. Pendant quelques jours ce fut un jeu. Puis je sus qu’Il était là. Je parlai à un Jésus réel de choses réelles. Je sollicitai un conseil et l’obtins. La prière devint dialogue. Jeune homme, cinquante ans ont passé et chaque jour je parle avec Jésus assis dans ce fauteuil. »

» Le pasteur était là lorsque le vieillard mourut, et son dernier geste fut de tendre la main vers l’ami invisible assis dans le fauteuil. »

Le professeur demanda :

– Est-ce ainsi que vous priez ?

– J’aime à penser que Jésus se tient près de moi et que je peux lui parler comme je vous parle. Les gens qui Le rencontraient à Nazareth et à Bethléem ne lui récitaient pas de prières. Ils lui disaient ce qu’ils avaient dans le cœur et nous devons faire de même.

Popp poursuivit :

– Pour quelle raison, à votre avis, tous ceux qui parlèrent au Christ il y a deux mille ans en Palestine ne devinrent-ils pas ses disciples ?

– Les juifs priaient depuis des centaines d’années pour la venue du Messie, et personne n’implorait plus fort que le sanhédrin, le conseil suprême. Mais lorsqu’Il vint, ils le tournèrent en dérision, lui crachèrent au visage et l’envoyèrent à la mort, car la dernière chose qu’ils souhaitaient, c’était quelqu’un qui troublât leur confortable routine. C’est vrai de beaucoup de nations de nos jours.

Le professeur Popp retrouva donc la foi de son enfance. Il m’avoua :

– La première fois que je vous ai vu, j’ai eu le pressentiment que vous aviez quelque chose à me donner.

De telles intuitions n’étaient pas rares en prison. Lorsque le monde extérieur est hors de portée, un nouveau sens s’ouvre sur l’invisible.

Nous devînmes si proches qu’il lui arrivait parfois, lorsque nous étions assis en silence l’un près de l’autre, de formuler tout haut la pensée qui errait dans mon esprit. Il devrait en être toujours ainsi entre amis et entre mari et femme, mais c’est rare.

 

 

9

 

Le dégel survint en mars. Les stalactites et la neige fondirent. Les arbres bourgeonnèrent et nous entendîmes les oiseaux chanter. Nous sentîmes la vie circuler de nouveau dans nos mains couvertes d’engelures, nos pieds enveloppés de chiffons, nos visages raidis de froid.

D’autre part, une nouvelle galvanisa la prison. Un prisonnier transporté à l’hôpital municipal avait vu pleurer une femme qui lavait un couloir. « Qu’est-ce qui ne va pas ? » lui avait-il demandé. « Notre père Staline est mort, sanglota-t-elle. C’est dans les journaux. » Nous ne versâmes pas de larmes. Chacun spécula avec excitation sur les conséquences de cette disparition.

– Si Staline est mort, c’est la fin du stalinisme ; une dictature ne survit pas au dictateur, dit Popp.

– Mais le communisme a survécu à Lénine, objecta quelqu’un.

Quelques jours plus tard, nous entendîmes les trains siffler et les cloches sonner en l’honneur des funérailles de Staline à Moscou. La prison y répondit par des rires et des malédictions. Les gardes paraissaient hargneux et les officiers nerveux. Personne ne savait ce que l’avenir lui réservait.

Après des semaines d’incertitude, un haut fonctionnaire du ministère de la Justice se présenta pour enquêter sur le régime des prisons. Passant de cellule en cellule, il demanda si l’on avait des plaintes à formuler, mais le silence seul lui répondit, la plupart des prisonniers pensant qu’il s’agissait d’un piège. Lorsqu’il pénétra dans la chambre 4, je pris la parole.

– J’ai quelque chose à dire, mais je ne parlerai que si vous promettez de m’écouter jusqu’au bout.

– C’est pour cela que je suis venu, répondit-il poliment.

– M. le procureur, vous avez un prédécesseur célèbre dans l’histoire, appelé Ponce Pilate. Il avait été chargé du procès d’un homme qu’il savait innocent. « Peu importe, pensa Pilate. Vais-je risquer ma carrière pour un juif et un charpentier ? » Bien que ce déni de justice ait été commis il y a deux mille ans, on ne l’a pas oublié, et dans toutes les églises du monde on rappelle dans le Credo que Jésus a été crucifié sous Ponce Pilate.

Mes compagnons me regardaient, redoutant le pire pour moi.

Je continuai :

– Regardez dans votre cœur et vous y verrez que nous sommes les victimes d’une injustice. En effet, si nous sommes coupables aux yeux du parti, nous devrions purger notre peine en prison et non être condamnés à une mort lente comme c’est le cas ici. Avant de faire votre rapport, goûtez notre nourriture, observez le manque de chauffage et l’absence des médicaments les plus élémentaires, la saleté et la maladie. Demandez des explications sur les traitements barbares auxquels on nous soumet. Puis écrivez la vérité. Ne lavez pas vos mains d’homme impuissant comme Ponce Pilate.

Le procureur me regarda d’un air sombre, tourna les talons et sortit sans un mot. Le bruit se répandit qu’il m’avait écouté, ce qui encouragea les autres à parler, et nous apprîmes que l’on avait entendu des éclats de voix dans le bureau du commandant avant son départ. Le jour même nous constatâmes un changement d’attitude chez les gardes, ils devinrent polis et s’excusèrent presque de nous avoir malmenés. Une semaine après le commandant était limogé.

Grâce aux améliorations apportées au régime de la prison, je commençai à me lever et à faire quelques pas chaque jour dans la chambre. Le Dr Aldea fit venir le médecin officiel.

– Nous n’y comprenons rien, me dit ensuite Aldea. Vos poumons sont comme un tamis, la colonne vertébrale est atteinte ; pas question de vous mettre dans le plâtre et il n’y a pas, apparemment, d’intervention chirurgicale possible. Vous n’allez pas mieux, mais vous n’allez pas plus mal et, par conséquent, nous allons vous retirer de la chambre 4.

Mes amis en furent très heureux. Ils reprirent courage en constatant que, après deux ans et demi passés dans cette chambre, j’étais le premier malade à en sortir vivant.

– Comment cela se fait-il, pasteur ? dit l’un d’eux en plaisantant. Comment votre espèce de vieille carcasse n’a-t-elle pas obéi aux ordres du docteur et n’a-t-elle pas crevé ?

– Je suppose que si vous essayiez, vous trouveriez une raison médicale. Mais j’ai reçu une leçon pendant la guerre au sujet de la recherche des explications. J’ai rencontré quelques hommes du parti qui avaient été en Russie. Lorsque je leur ai demandé pourquoi l’Union soviétique avait relâché à l’époque sa campagne contre la religion, l’un d’eux répondit : « Dites-le-nous. » Je répliquai que je pensais que c’était un geste conciliant vis-à-vis de la Grande-Bretagne et des États-Unis qui aidaient la Russie dans son effort de guerre. L’autre sourit : « C’est l’explication que je donnerais en tant que communiste. Mais si j’étais chrétien, je dirais qu’il fallait voir là la réponse des prières adressées à Dieu. » Je restai silencieux parce qu’il avait raison. On lit dans la Bible qu’un âne réprimanda une fois un prophète. Je vous dis donc à présent que si je vais mieux, c’est un miracle de Dieu et une réponse à la prière.

Je savais que beaucoup de gens – des prisonniers aussi bien que ma congrégation – priaient pour moi ; mais de nombreuses années passèrent avant que j’apprenne que des milliers de personnes à travers le monde invoquaient tous les jours Dieu en ma faveur.

 

 

 

 

 

 

 

QUATRIÈME PARTIE

 

 

1

 

La chambre 4 avait été comme un autel sur lequel les hommes étaient transformés et transfigurés par leur foi. J’étais content d’être encore vivant, mais quitter ce milieu était déchoir, tomber d’une atmosphère de noblesse et de sacrifice dans un monde de querelles, de vanité et de prétention. Il était à la fois triste et comique de voir combien les anciens représentants des classes supérieures tenaient à leurs illusions. Des « excellences » en guenilles sales se souhaitaient régulièrement le bonjour. Des « généraux » affamés se demandaient des nouvelles de leur santé. Ils discutaient sans fin du retour de leur influence évanouie.

L’un d’eux, Vasile Donca, accepta avec reconnaissance un bout de ficelle – chose précieuse en prison – pour retenir son pantalon. Mais lorsque le lendemain je lui adressai la parole, il m’ignora : j’avais omis de lui donner son grade.

Donca, comme bien d’autres, aurait fait n’importe quoi pour une cigarette. Nos gardes étaient l’unique source de tabac, et bien qu’il leur fût interdit d’en donner, ils ne s’en privaient pas la nuit. Le matin la cour était jonchée de mégots. Les responsables des cellules et les dénonciateurs sortant les premiers, ils les ramassaient d’autorité. Mais de temps en temps un autre prisonnier en trouvait un, et ses amis faisaient cercle autour de lui pendant qu’il le fumait jusqu’au bout.

Un matin, un garde alluma une cigarette tandis qu’il s’appuyait nonchalamment au chambranle de notre porte près de ma couchette. Donca traversa la pièce et se mit à lui parler d’une voix basse, pressante.

– Garde ! Combien voulez-vous pour cette cigarette ?

L’homme grimaça un sourire.

– Qu’avez-vous à m’offrir, camarade général ?

Donca n’avait rien, mais il essaya de bluffer.

– Je ne suis pas sans amis bien placés, vous serez récompensé pour tout ce que vous ferez pour moi.

– Des amis influents ? Alors, en somme, vous êtes un communiste, camarade général ?

– Je suis un Roumain loyal, sergent.

– Ma foi, si vous êtes un communiste roumain loyal, camarade, je pourrais vous donner peut-être cette cigarette.

Donca hésita et jeta un coup d’œil furtif autour de lui. Le garde fit mine de s’éloigner.

– Attendez ! Naturellement je suis un communiste roumain loyal !

Le sous-officier appela d’un geste ses camarades pour profiter du spectacle.

– Alors dansez sur un air russe, camarade général ! Dansez pour nous ! Dansez comme un ours russe !

Et il jeta sa cigarette.

Les bras écartés et le visage crispé, Donca commença à sautiller d’un pied sur l’autre. Les gardiens riaient, pliés en deux. Les prisonniers détournèrent la tête quand Donca rampa entre les jambes des soldats pour saisir la cigarette abandonnée.

Lorsque Donca changea de cellule, sa couchette fut occupée par un autre officier supérieur, le général Stavrat. Les épaulettes ne font pas plus l’officier que l’habit ne fait le moine, et Stavrat était tout ce que Donca n’était pas.

Bien que de petite taille, sa forte et authentique personnalité écrasait tous ses collègues. Bourru, prompt à dépister les points faibles, mais plein de gentillesse et de bon sens, tous les occupants de la cellule étaient pour lui ses amis.

Juliu Stavrat était un général sans bottes. Il avait donné les siennes. Nous partagions mes chaussures, sortant un jour sur deux, chacun à notre tour, pour prendre de l’exercice dans la cour. Peu après son arrivée, les premiers paquets de ravitaillement furent autorisés, et on en remit un au général. Il l’ouvrit devant une assistance impatiente, qui ne put retenir un soupir d’envie. Du jambon, de la saucisse fumée, un cake aux fruits, du chocolat. Quels sacrifices l’achat de toutes ces victuailles représentait pour sa femme ! Stavrat, qui vivait de rognures depuis huit ans, prit le paquet et le déposa sur mon lit :

– Pasteur, soyez assez bon pour partager cela entre tout le monde, me dit-il.

Stavrat était un chrétien avant d’être un soldat. Lorsque nous apprîmes que la Russie avait fait exploser sa première bombe A, il remarqua :

– Nous ne devons plus nous attendre à une intervention militaire américaine de grande envergure ; mais mieux vaut que nous pourrissions en prison que de voir des millions de gens mourir dans une guerre atomique.

– Vous pensez que l’humanité serait détruite ? lui demandai-je.

– L’avenir aussi bien que le passé de l’humanité. Il ne restera personne pour témoigner de nos luttes et des progrès accomplis d’une génération à l’autre.

Stavrat était passionné d’histoire et pouvait parler avec éloquence du passé de la Roumanie.

– Mais si une guerre nucléaire ne règle rien, ajouta-t-il, et si la civilisation et le communisme ne peuvent vivre côte à côte, je ne sais pas quelle est la réponse.

– Le christianisme vivant, répliquai-je. Il peut changer l’existence des grands hommes et des moins grands. Souvenez-vous de ces chefs barbares : Clovis en France, Étienne en Hongrie, Vladimir en Russie, qui furent convertis et firent de leurs pays des pays chrétiens. Cela peut recommencer. Nous verrons alors le rideau de fer disparaître.

– Commencerons-nous par Gheorghiu-Dej ? dit en souriant Stavrat. Voilà qui ne sera pas commode !

 

 

2

 

Gheorghiu-Dej, tous ses rivaux évincés, était à présent notre dictateur. Il admettait franchement que de graves fautes avaient été commises et qu’une des plus graves avait été le projet du canal Danube-mer Noire. Après trois années de travaux où des milliards de francs avaient été engloutis et des millions de vies humaines perdues, on avait construit moins de dix kilomètres sur les soixante prévus. Ingénieurs et administrateurs du camp furent accusés de sabotage. Trois furent condamnés à mort, et deux sommairement exécutés. Treize autres furent condamnés à des peines d’emprisonnement allant de quinze ans à la réclusion perpétuelle. Une étude détaillée de l’hydrographie prouva que le Danube ne pouvait fournir la quantité d’eau nécessaire au projet – exactement ce qui avait valu aux ingénieurs consultés au début des travaux d’être fusillés pour l’avoir dit –. Le canal fut abandonné. Tout ce qui restait d’utilisable du principal investissement roumain en temps et en argent au cours de la première décade du gouvernement communiste, était les camps de travail. Ceux-ci pouvaient maintenant recevoir le surplus des prisons.

Alors que nous parlions de ce fiasco, le professeur Popp m’attira à l’écart :

– Je vous ai caché quelque chose depuis mon retour à Tirgul-Ocna, parce que le Dr Aldea pensait que, dans votre état, vous ne supporteriez pas le choc. Votre femme est aujourd’hui en prison, mais elle avait été auparavant envoyée sur le canal.

Popp avait reconstitué toute l’histoire grâce aux récits de prisonniers qui avaient travaillé là-bas. Sabine avait été arrêtée deux ans après moi. On ne produisit aucune charge contre elle, simplement sa qualité de diaconesse lui permettant de diriger les femmes à l’église ; on lui donna des directives pour ses homélies, mais il n’était pas dans son caractère de se plier. Déportée à Poarta-Alba, elle se trouva avec les femmes qui pelletaient la terre dans des brouettes qu’il fallait vider ensuite très loin. Celles qui ne remplissaient pas leur quota ne touchaient pas leur ration de pain. Il y avait des lycéennes patriotes et des prostituées, des femmes du monde et des femmes souffrant pour leur foi. Au camp kilomètre 4, le commandant Kormos fut un peu plus tard condamné aux travaux forcés pour avoir violé trente jeunes filles prisonnières ; l’accusation parlait de « l’atteinte portée au prestige du régime ».

Ma femme fut sous la coupe d’un individu tristement célèbre, le colonel Albon, responsable du camp où les prisonniers en étaient réduits à manger de l’herbe, des rats, des serpents et même des chiens. Certains de mes compagnons qui avaient mangé du chien disaient que c’était bon. Je leur demandai :

– En mangeriez-vous de nouveau ?

– Oh, non.

Sabine était menue et fragile, aussi les gardes trouvaient-ils très amusant de la jeter dans le Danube glacé et de la repêcher ensuite. Elle survécut pourtant et l’abandon du projet du canal la sauva. Envoyée avec d’autres femmes dans une ferme collective d’élevage de porcs, elle connut des conditions de travail aussi dures.

Le professeur ajouta qu’un prisonnier venu de Vacaresti avait parlé à ma femme à l’hôpital de cette ville.

– Elle a été très malade, mais elle vivra, dit Popp. Elle sait que vous vivez aussi. Les femmes parlaient autour d’elle d’un pasteur qui devait être mort, car depuis 1950 on ne l’entendait plus prêcher dans la prison. Mais votre femme, en dépit des apparences contraires, est persuadée de votre survie.

Ces nouvelles me firent presque perdre la maîtrise de moi-même. J’essayai de prier mais une noire tristesse envahit mon esprit. Pendant des jours et des jours je ne parlai à personne. Puis un matin je vis dans la cour de la prison, debout près du corps de garde, un vieux prêtre plein de dignité, sa barbe blanche ébouriffée par le vent froid. Plusieurs officiers flânaient par là.

– Que fait ce vieux prêtre ici ? demanda l’un d’eux.

– Il est venu les confesser, répliqua un autre d’un ton moqueur.

C’est ce que fit bientôt le Père Suroianu. Il y avait une telle aura de sainteté autour de lui que l’on se sentait poussé à dire toute la vérité à cet homme. Moi-même, bien que ne croyant pas à la confession sacramentelle, je lui avouai mon désespoir et des péchés dont je n’avais jamais parlé auparavant. Les racines du mal ne sont pas souvent mises à nu au confessionnal. Mais plus je m’accusais, plus le Père Suroianu me regardait, non avec mépris, mais avec amour.

Le Père avait plus de raison de pleurer que n’importe lequel d’entre nous. La tragédie avait frappé toute sa famille. Une de ses filles, infirme, avait été séparée de son mari emprisonné à Tirgul-Ocna avec nous. Une autre de ses filles et son mari avaient été condamnés à vingt ans de détention. Un de ses fils était mort en prison. Le second, sur qui Suroianu avait fondé de grands espoirs comme prêtre, s’était retourné contre lui. Ses petits-enfants avaient vu leurs études interrompues ou avaient perdu leur travail à cause des « activités contre-révolutionnaires de leurs parents ». Pourtant le Père Suroianu, homme simple et autodidacte, passait ses journées à encourager et à consoler les autres.

Il n’abordait pas les gens avec un matinal « bonjour », mais avec le « Réjouissons-nous ! » biblique. Il me dit :

– Le jour où vous êtes incapable de sourire, n’ouvrez pas votre boutique. Il faut mobiliser dix-sept muscles du visage pour sourire, mais quarante-trois pour froncer les sourcils.

Je lui demandai :

– Vous qui avez eu tant de malheurs, comment pouvez-vous toujours vous « réjouir » ?

– Parce que tout autre comportement serait un péché grave. Il existe toujours une bonne raison de se réjouir : il y a un Dieu au ciel et dans notre cœur ; j’ai eu un morceau de pain ce matin. Il était si bon ! Regardez ! En ce moment, le soleil brille ! Et j’ai tant d’amis ici ! Chaque jour où vous ne vous réjouissez pas est un jour perdu, mon fils ! Vous ne reverrez plus ce jour-là.

 

 

3

 

Moi aussi je pouvais me réjouir, dans le sens du moins où je réalisais le vœu que j’avais caressé depuis que j’avais été ordonné : être pasteur des prisons. Dans la vie courante, on sonne les cloches et l’on attend que les fidèles viennent à l’église ; mais ici mes paroissiens étaient « dans l’église » avec moi, non pas une matinée par semaine, mais tout le long du jour et chaque jour. Ils devaient écouter même s’ils ne le faisaient pas de bon gré.

Lazar Stancu, un linguiste distingué qui avait commis le crime de travailler pour une agence de presse étrangère, m’interrompit une fois en disant :

– Oh, assez sur le christianisme, s’il vous plaît ! Il y a des religions tout aussi intéressantes.

– D’accord. Je sais quelque chose de Confucius et du bouddhisme.

Et je racontai l’une des paraboles les moins connues du Nouveau Testament.

– Fascinant ! s’écria Stancu, et de vanter la beauté et l’originalité de la pensée de ce récit.

– Je suis heureux que vous pensiez cela, parce que c’est en réalité une page de l’enseignement du Christ. Pourquoi courez-vous après d’autres religions ? questionnai-je. Est-ce en vertu du vieux proverbe roumain : « La poule de votre voisin est toujours une dinde », ou bien en vertu de l’insatiable quête intellectuelle de la nouveauté ?

Stancu répliqua :

– Bernard Shaw a remarqué un jour que l’on inocule tant de petites doses de christianisme aux gens, dans leur enfance, qu’ils attrapent rarement l’essentiel.

Un soir, un jeune prisonnier se leva brusquement en criant :

– Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez !

Il y eut un silence. C’était un nouveau venu et les autres le regardaient avec surprise. Il tourna les talons et courut à sa couchette où il se laissa tomber à plat ventre. Je le rejoignis. Il avait un visage fin et sensible, mais sa mâchoire et son cou disparaissaient sous un pansement sommaire. Il me lança un regard plein de larmes et me tourna le dos. Sentant que je ne réussirais qu’à le bouleverser un peu plus si j’essayais de lui parler en cet instant, je n’insistai pas.

Le Dr Aldea me dit qu’il s’appelait Joseph.

– Un beau garçon mais qui sera défiguré pour la vie par un ulcère de la face. C’est un autre cas de tuberculose osseuse.

Il me dit que Joseph avait été arrêté quatre ans plus tôt – à quatorze ans – alors qu’il tentait de gagner l’Allemagne où vivait sa sœur. La police secrète le fit garder par des chiens dressés qui sautaient sur lui s’il bougeait, faisant mine de le mordre à la gorge. L’émotion et la peur l’avaient commotionné, il revivait sans cesse les heures qu’il avait passées à la frontière à la merci des chiens. Suspecté ensuite d’être un pion dans quelque jeu politique, Joseph fut amené à Bucarest où on le tortura pour obtenir des renseignements qu’il n’avait pas. Envoyé alors sur le canal, l’excès de travail et le manque de nourriture en firent une proie facile pour la tuberculose.

Je l’observai pendant quelques jours. Il avait une honnêteté native et une franchise que la vie n’avait pas émoussées. Parfois, oubliant sa maladie, il rejetait en arrière ses cheveux noirs ébouriffés et riait à gorge déployée d’une de ces plaisanteries éculées qui courent les prisons. Mais sa main se portait souvent à son visage. Il souffrait, mais la pensée qu’il était défiguré pour la vie lui était encore plus pénible.

Certain de pouvoir lui être utile, j’attendis mon heure.

 

 

4

 

Pendant quelques mois après la mort de Staline, nous fûmes autorisés à recevoir des colis mensuels de chez nous. Nous les attendions avec une vive impatience. Je demandai sur les cartes postales qu’on nous remettait, en plus de la nourriture, des cigarettes et « de vieux vêtements du Dr Filon ».

Je n’aime pas fumer, mais puisque certains hommes étaient si désespérés de manquer de cigarettes, je prenais toujours ma ration pour la distribuer. Résultat : ceux pour qui je n’en avais pas m’en voulaient et ceux à qui j’en donnais me soupçonnaient souvent d’en donner davantage aux autres.

La demande concernant les vêtements du Dr Filon posa un problème à ma famille, car il était de petite taille, alors que j’étais très grand. J’espérais que l’on devinerait que ce que je voulais, c’était de la streptomycine. Aldea m’avait dit que la médecine socialiste concédait à présent que ce remède, découvert dix ans plus tôt en Amérique, était efficace. Si j’en recevais, il pourrait me soigner, mais nous n’étions pas autorisés à demander qu’on nous en envoie.

En dehors de la tuberculose, j’avais de fréquents maux de dents comme tous les détenus. Les dents se gâtaient rapidement par suite du manque de nourriture et de soins, ou étaient brisées au cours des interrogatoires. Quelquefois je traînais vingt kilos de chaînes aux pieds et ne pouvais même pas faire quelques pas pour soulager ma souffrance. Mais je n’eus jamais aussi mal que durant toute une période à Tirgul-Ocna où une dent de la mâchoire supérieure me faisait souffrir mort et damnation toute la journée ; puis, vers le soir, la douleur se déplaçait vers la mâchoire inférieure. Nous n’avions pas de dentiste et aucun espoir d’être soulagé. On raconte que Pascal oubliait ses maux de dents en résolvant des problèmes ; j’essayai donc de composer des sermons, mais la souffrance doit être plus sensible au calcul qu’à la composition littéraire, car c’étaient de bien médiocres sermons. Je commençai des poèmes, mais c’étaient des poèmes désespérés.

Je tentais d’oublier mon mal en bavardant avec Joseph. Je lui demandai un jour pourquoi il s’était mis en colère lorsque j’avais parlé du Christ.

– Je hais Dieu ! Si vous recommencez, j’appelle les gardes ! Laissez-moi seul !

Et ses yeux recommencèrent à se remplir de larmes.

Mais sa bonne nature prenait vite le dessus, et un ou deux jours après, il me parlait de son espoir de retrouver sa sœur en Allemagne et de partir avec elle rejoindre des parents aux États-Unis.

– Il faut vous mettre à apprendre l’anglais, alors.

– J’aimerais bien, mais qui me l’enseignera ici ?

Je lui dis que je pourrais lui donner des leçons si cela lui faisait plaisir.

– Vraiment ?

Il était ravi et il se révéla excellent élève bien que nous n’ayons ni livres, ni papier, ni crayons.

Je lui parlais de livres anglais que j’avais lus et lui faisais répéter après moi des passages de la Bible que je connaissais par cœur.

 

 

5

 

Joseph ne fut pas le seul prisonnier à menacer de me dénoncer, mais le véritable danger dans notre milieu, c’était le délateur inconnu. Souvent de tels hommes se targuèrent de patriotisme pour servir leur dessein, spécialement avec les jeunes.

Les partisans qui résistèrent des années durant dans les montagnes de mon pays donnèrent à beaucoup de jeunes l’idée de former leurs propres groupes anticommunistes, de sorte que des garçons et des filles de dix-sept ou dix-huit ans furent arrêtés et jetés en prison ; il y avait même un enfant de quatorze ans avec nous à Tirgul-Ocna. Ils aimaient écouter un ancien colonel des services de renseignements, appelé Armeanu, parler de notre roi Étienne le Grand ou de héros qui avaient lutté contre la domination étrangère.

Le général Stavrat, qui avait connu naguère Armeanu, me dit :

– Il ne m’inspire pas confiance. Ayons l’œil sur lui.

Dans la soirée de ce même jour, je m’approchai lentement tandis qu’Armeanu bavardait avec un jeune partisan du nom de Tiberiu.

– Ils m’ont pris, disait celui-ci, mais les autres continuent la lutte.

Lorsque je repassai à côté d’eux, j’entendis le garçon dire qu’une fille était avec eux. Armeanu, me voyant à proximité, lui donna une tape amicale sur l’épaule et s’éloigna.

Je demandai à Joseph de prêter l’oreille : Armeanu se méfierait moins de lui. Et effectivement, il saisit quelques jours plus tard des bribes de conversation.

– Un beau garçon comme toi, tu devais bien avoir une petite amie, hein ? demandait Armeanu à Tiberiu. J’en suis sûr. Je parie qu’elle est jolie aussi. Comment s’appelle-t-elle ?... Maria. Et d’où est-elle ?... Oui, je connais l’endroit. D’ailleurs j’ai des amis là-bas. Les Celinescu qui ont une fille qui s’appelle aussi Maria... Ah, ta Maria est une demoiselle Cuza ? Et son père ? Un capitaine, non ? Du 22° régiment, par hasard ?... Ah, du 15°... Oui, oui.

Après ce rapport, je convins qu’Armeanu pourrait bien être un agent et que cette petite Maria risquait d’être arrêtée sous peu. Le général Stavrat voulait l’affronter sur-le-champ, mais nous n’avions aucune preuve contre lui et je préférai attendre l’occasion de parler seul à seul au colonel. Elle ne tarda pas. Il me demanda pourquoi j’avais été arrêté ; je vis là une chance inespérée.

– Pour espionnage, dis-je, ajoutant que je savais que je pouvais parler librement à un nationaliste comme lui. Mon arrestation est d’ailleurs sans importance, car je ne suis qu’un petit rouage dans l’organisation.

Je laissai tomber quelques allusions assez claires et ne me fis pas prier pour révéler les noms et les adresses de mes « contacts ». Je saisis sur son visage une lueur de triomphe sournois : il pensait avoir décroché le renseignement qui lui vaudrait sa libération.

Dès que les cellules furent ouvertes, le lendemain matin, Stavrat vit Armeanu chuchoter à l’oreille du garde. Peu après le colonel était appelé à la « visite médicale », qui était le prétexte courant donné par les délateurs pour se rendre au rapport. Je fus conduit à mon tour devant l’officier responsable qui, sans doute, voyait déjà briller une étoile supplémentaire sur son épaulette, car sans chercher à couvrir Armeanu il me demanda tout à trac l’histoire du réseau international d’espionnage auquel j’avais fait allusion.

– Mon lieutenant, répliquai-je, si vous transmettez à Bucarest ce que j’ai raconté hier à Armeanu, vous provoquerez la fureur de vos chefs. Je vous conseille de n’en rien faire. Vous ne réussirez qu’à vous nuire à vous-même.

– Que voulez-vous dire ?

– J’ai tout inventé. Je voulais vérifier mes soupçons à son propos. Maintenant je sais.

L’officier me regarda fixement, puis il éclata de rire.

Je regagnai ma cellule et mis Stavrat au courant. Il apostropha Armeanu.

– Des braves gens sont morts sous vos ordres et à présent vous vous mettez à devenir un traître !

Armeanu tenta de le prendre de haut, mais à partir de ce jour-là il fut mis en quarantaine. J’ai appris bien longtemps après qu’il était mort en prison. Ses trahisons ne lui avaient rapporté que la honte.

 

 

6

 

Je trouvai cent grammes de streptomycine dans mon paquet du mois suivant. L’allusion avait été comprise ! Pensant aux hommes que j’avais laissés dans la chambre 4, je demandai au général Stavrat de l’offrir au plus sérieusement atteint.

– C’est Sultaniuc, dit-il avec répugnance. Un fasciste accompli ! Il est à la porte du tombeau bien qu’il ne veuille pas l’admettre. Mieux vaut que vous preniez la drogue vous-même... Bon, bon, si vous insistez !

Stavrat fut bientôt de retour.

– Il a voulu savoir d’où venait le médicament et lorsqu’il l’a su, il a dit qu’il ne voulait rien accepter d’un adversaire de la Garde de Fer. Il n’y a rien à faire avec ce genre de fanatique.

Je pensai qu’il y avait peut-être un autre moyen ; et lorsque Stavrat fut parti, je demandai à Joseph – que personne ne suspecterait de duplicité – de me servir d’intermédiaire.

– Dites à Sultaniuc que le général s’est trompé. Dites-lui que c’est un cadeau de Graniceru. Lui aussi est un Garde de Fer, et je sais qu’il a reçu récemment quelques remèdes.

Joseph échoua.

– Sultaniuc refuse de croire que Graniceru lui donnerait quoi que ce soit. Il n’acceptera que si vous jurez que la poudre ne vient pas de vous.

– Pourquoi pas ? Je lui ai donné la drogue, je peux l’accompagner d’un serment. La streptomycine n’est vraiment pas à moi mais à Dieu. Je la lui ai offerte dès l’instant où je l’ai reçue.

Le Dr Aldea, qui était occupé ailleurs lorsque le médicament était arrivé, resta sans voix lorsqu’il apprit l’histoire. Stavrat lui-même s’étonna de mon « faux serment ». Il remarqua :

– Je croyais que vous autres, gens d’Église, vous insistiez toujours sur la nécessité de dire toute la vérité et rien d’autre que la vérité.

Le général eut bientôt un exemple de ce que « toute la vérité » peut coûter lorsque deux nouveaux prisonniers, l’un ayant témoigné contre l’autre, furent placés dans notre cellule. Le premier était un évêque catholique, qui souhaitait faire connaître à Rome les persécutions dont souffrait son Église ; le second, un homme de loi qui avait remis la lettre de doléance de l’évêque au nonce apostolique – il y en avait encore à l’époque à Bucarest – pour qu’elle soit transmise au Vatican. L’homme de loi fut arrêté à sa sortie de la nonciature et, ayant nié qu’il avait remis une lettre, on le confronta avec l’évêque qui dit : « Je ne peux mentir. Oui, je lui ai donné une lettre. »

Les deux hommes furent torturés et finirent à Tirgul-Ocna, où la question fut débattue. L’évêque espérait que je soutiendrais son point de vue, mais je ne pus lui donner satisfaction.

– Si un homme refuse de mentir et n’engage que lui seul, parfait. Mais s’il compromet en le faisant la sécurité de quelqu’un d’autre, il doit défendre celui-ci à tout prix.

L’évêque protesta.

– Toute cette affaire m’a causé un immense chagrin, mais comment pouvais-je proférer un mensonge ?

Je répliquai que si nous devons être bons pour nos ennemis, nous devons d’autant plus sûrement aider nos amis.

– Si mon hôtesse a passé la journée à préparer un dîner exécrable, je me sens pourtant obligé de la complimenter : ce n’est pas un mensonge, c’est de la simple courtoisie. Lorsque des prisonniers demandent : « Quand les Américains arriveront-ils ? », je leur réponds : « Ça ne saurait tarder à présent. » Je crains que ce ne soit pas la vérité, mais ce n’est pas un mensonge non plus. C’est une parole d’espoir.

L’évêque n’étant pas encore convaincu, je poursuivis :

– Si vous vous en remettez aux puristes, tout art est un mensonge. Faust n’avait pas réellement signé un contrat avec le diable, vous savez ; c’est seulement une idée de ce menteur de Goethe. Hamlet n’a jamais existé : c’est un mensonge de Shakespeare. Les plaisanteries les plus anodines (j’espère que les plaisanteries vous font sourire) sont fabriquées.

– Peut-être, répliqua l’évêque, mais il est question ici d’un problème personnel. Lorsque les communistes vous interrogent, M. Wurmbrand, ne sentez-vous pas que vous devez leur dire la vérité ?

– Certes non ! Je n’ai aucun scrupule à dire la première chose qui me passe par la tête, pourvu qu’elle égare ceux qui essaient de tendre un piège à mes amis. Vais-je donner à ces gens une information qu’ils utiliseront pour attaquer l’Église ? Je suis un ministre de Dieu !

Le monde utilise de jolis mots pour de vilaines choses. La fraude devient de l’habileté. La ladrerie est appelée économie. La luxure se pare de la couronne de l’amour. Ici le vilain mot « mensonge » est employé pour quelque chose dont l’instinct nous dit que c’est juste. Je respecte la vérité, mais je « mentirai » pour sauver un ami.

Lorsque nous fûmes seuls, Joseph me demanda :

– Qu’appelez-vous alors un mensonge ?

– Pourquoi attendre de moi une définition ? Votre propre conscience, si elle est guidée par le Saint-Esprit, vous soufflera dans chaque circonstance de la vie ce qu’il faut dire et ce qu’il ne faut pas dire. Vous ne pensez pas que le serment que vous avez rapporté à Sultaniuc à propos de la streptomycine était un mensonge, n’est-ce pas ?

– Oh non, me répondit-il avec son doux sourire. C’était un acte de charité.

 

 

7

 

Joseph devenait peu à peu moins amer, et un jour, après notre leçon d’anglais, je lui demandai :

– Pourquoi dites-vous que vous détestez Dieu ?

– Pourquoi ? Expliquez-moi d’abord pourquoi Dieu a créé le microbe de la tuberculose.

Il pensait que cela mettrait fin à la conversation.

– Je peux l’expliquer si vous voulez écouter tranquillement.

Il répliqua d’une voix triste :

– J’écouterai toute la nuit si vous en êtes capable.

Je l’avertis que je le prenais au mot. C’était un problème qui remontait, dis-je, à l’origine de la souffrance humaine et du mal. Joseph n’était pas le seul à demander comment de pareilles choses pouvaient exister sous le regard d’un Dieu de bonté ; il était possible que chacun de nous en prison ait posé la même question et il n’y avait pas une seule réponse mais plusieurs.

– Premièrement, nous avons tendance à confondre le désagréable avec le mauvais. Pourquoi le loup est-il mauvais ? Parce qu’il mange le mouton et que cela me dérange. Je désire manger le mouton moi-même ! Et alors que le loup doit manger le mouton pour vivre, moi je peux manger autre chose. Mieux encore, le loup n’a pas de devoir envers le mouton, tandis que nous l’élevons sa vie durant, lui donnons à manger et à boire, et quand il a mis toute sa confiance en nous, nous lui coupons le cou. Personne ne pense que nous sommes mauvais.

Joseph, le menton dans la main, ne me quittait pas du regard.

– C’est le même problème avec les bacilles. Un bacille vit – et fait le ferment de la pâte ; un autre vit – et attaque les poumons d’un enfant.

Ni l’un ni l’autre ne sait ce qu’il fait, mais j’approuve l’un et condamne l’autre. Ainsi les choses ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes – nous les étiquetons selon qu’elles nous conviennent ou pas. Nous voulons que l’univers tout entier s’adapte à nous, bien que nous n’en soyons qu’une partie infinitésimale.

La cellule était sombre et un silence inhabituel y régnait.

– Secondement, continuai-je, ce que nous appelons « mauvais » est souvent infiniment bon.

– Cela exigera quelque preuve dans mon cas, intervint Joseph.

– Vous avez eu, il y a quatre mille ans, un homonyme vendu ·comme esclave par ses frères, et qui souffrit de bien d’autres injustices en Égypte. Il devint par la suite premier ministre et sauva le pays, y compris ses frères ingrats, de la famine. Et vous, comme l’autre Joseph, vous ne pouvez pas savoir avant d’en arriver à la fin de l’histoire si ce qui est arrivé jusqu’à présent s’avérera bon ou mauvais. Lorsqu’un peintre commence un portrait, tout ce que vous voyez, c’est une tache de couleur. Le modèle n’apparaîtra que lentement. Tout le monde admire le portrait de Mona Lisa, mais il fallut quarante ans à Léonard de Vinci pour le terminer. L’ascension d’une montagne est pénible avant de pouvoir admirer le paysage depuis le sommet.

– Mais les gens qui meurent en prison ne verront jamais le paysage, dit Joseph.

– Un séjour au fond d’une cellule peut mener des prisonniers au pinacle. Par exemple, le camarade Gheorghiu-Dej serait-il jamais arrivé au pouvoir s’il n’avait pas été en prison comme nous ?

– Et ceux qui ne reverront pas la liberté, parce qu’ils sont morts ?

– Un certain Lazare est mort pauvre et malade, mais Jésus raconte dans une parabole que les anges vinrent et l’emmenèrent vers le bonheur éternel. Une compensation nous attend après la mort. C’est seulement lorsque nous verrons la fin de tout que nous pouvons espérer comprendre.

Joseph me promit de penser à ce que je venais de dire.

 

 

8

 

Les bonnes nouvelles sont le meilleur remède contre le mal aux dents, et la lettre que je reçus me transporta de joie, car elle m’annonçait la libération de ma femme. Elle était tenue de rester à Bucarest, mais mon fils serait bientôt autorisé à me faire une visite. La lettre s’arrêtait là, on n’avait pas le droit d’en dire davantage.

Mihai avait neuf ans lorsque j’avais été arrêté et maintenant il en avait quinze. Je n’imaginais pas qu’il pût être déjà presque un homme. Nous avions toujours été très proches l’un de l’autre et je commençai à m’inquiéter nuit et jour de notre rencontre. Enfin, on me conduisit un jour dans un grand hall et on me fit asseoir dans une sorte de cabine devant une ouverture à demi masquée par trois barreaux de fer et si étroite que le visiteur assis de l’autre côté ne pouvait apercevoir qu’une petite partie de mon visage. Le garde appela : « Mihai Wurmbrand ! », et il surgit et s’assit devant moi. Pâle, mince, les joues creuses, il avait déjà une ombre de moustache.

Il dit très vite, de peur d’être interrompu :

– Maman te fait dire que même si tu meurs en prison, tu ne dois pas être triste parce que nous nous retrouverons tous au paradis.

Paroles consolantes ! Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer. Je me ressaisis.

– Comment va-t-elle ? Avez-vous suffisamment à manger ?

– Elle va bien de nouveau et nous avons ce qu’il faut. Notre Père est très riche.

Les gardes chargés d’écouter grimacèrent un sourire : ils pensaient que ma femme s’était remariée !

À chaque question, Mihai répondait par une citation de la Bible, si bien que dans les quelques minutes de la visite, je reçus peu de nouvelles de la famille ; mais il me dit qu’il avait laissé un paquet pour moi aux gardes à la porte.

On me remit le lendemain ce colis supplémentaire adressé à « Richard Wurmbrand », tandis que les autres arrivaient au nom de Vasile Georgescu, mon patronyme de prisonnier. Peu après les restrictions furent rétablies : ni visites, ni paquets, ni lettres.

 

 

9

 

Avant que cette période moins pénible ne prenne fin, un garde traîna dans la cellule un panier contenant – luxe inimaginable – des draps et des serviettes, et tout cela en plus grande quantité qu’il n’était nécessaire.

– Il y a eu une erreur, dit Émile le tailleur. Faisons des lingeries avec le supplément ! Je peux en tirer quelques bonnes chemises chaudes.

Ion Madgearu fit remarquer avec gêne :

– Ce serait voler la propriété de l’État.

– Qui le saura ? Il n’y a pas d’inventaire.

– Je suis un prisonnier politique, non un prisonnier de droit commun.

– Tu es un imbécile !

On prit parti et on commença à se quereller. Joseph fit appel à moi.

– Toute cette « propriété de l’État » nous est volée, dis-je. Nous sommes vêtus de haillons et nous avons le droit de reprendre ce que nous pouvons. Nous devons à nos familles de faire tout notre possible pour survivre cet hiver. C’est exactement la même chose que lorsque le garde arrive le matin à demi endormi et demande : « Combien êtes-vous aujourd’hui dans cette cellule ? » Nous essayons de gonfler le chiffre pour obtenir un peu de pain en supplément – et nous en avons aussi tout à fait le droit !

– Je préfère rester dans la légalité, s’entêta Madgearu.

– Mais toute loi est injuste pour quelqu’un, répliquai-je. La loi dit au millionnaire qui ne manque de rien de ne pas voler, mais elle dit la même chose à des hommes qui n’ont rien. Jésus excuse David d’avoir fait des choses défendues lorsqu’il était affamé.

Madgearu fit, en fin de compte, comme nous, mais il me raconta plus tard qu’il avait une raison spéciale pour ne pas accepter ce genre de compromis.

– J’ai été procureur et j’ai envoyé des centaines de personnes en prison. Je me disais : « Bah, ce que je dis n’a pas d’importance, de toute manière le parti les jettera en prison. » Lorsque je devins plus tard le bouc émissaire pour quelque peccadille et fus condamné à quinze ans, je fus anéanti. On m’envoya aux mines de plomb de Valea-Nistrului où je fis la connaissance d’un chrétien qui me traita en ami. Il partageait sa nourriture avec moi et fut mon bon pasteur. J’eus l’impression de l’avoir déjà rencontré et je lui demandai pour quel motif il était en prison. « Oh, dit-il, j’ai aidé un type malheureux comme vous. Il était venu chercher asile et couvert dans ma ferme. C’était un partisan, on l’a arrêté et j’ai attrapé « vingt ans ». Je m’écriai : « Honteux ! », et il me lança un regard étrange... Et alors je me suis souvenu : j’occupais le siège du ministère public lors de son procès. L’homme ne m’adressa jamais un seul reproche, mais c’est pour l’avoir vu rendre le bien pour le mal que je suis devenu chrétien.

 

 

10

 

Joseph chantait en enfilant la chemise qu’Émile lui avait faite du surplus de serviettes. Elle ressemblait à une tunique avec un trou pour passer la tête, mais il était heureux d’avoir quelque chose de neuf sur la peau.

– Propriété de l’État ! Tout le monde vole aujourd’hui, dit-il avec bonne humeur.

– C’est bien vrai, approuva Stavrat. En dix ans, nous sommes devenus une nation de voleurs, de menteurs et d’espions minables. Les fermiers volent la ferme qui leur appartenait auparavant ; les ouvriers agricoles volent la ferme collective ; le coiffeur lui-même vole un rasoir dans sa boutique saisie par la coopérative. Ils doivent ensuite dissimuler leurs larcins. Et vous, pasteur, payez-vous scrupuleusement l’impôt sur vos rentrées ?

J’admis que je ne voyais aucune raison de donner l’argent de mes paroissiens à un parti athée.

– La technique du vol finira par être enseignée à l’école, ironisa Stavrat.

Joseph remarqua :

– Je n’écoutais plus rien en classe depuis que j’avais entendu les maîtres prétendre que la Bessarabie, qui nous a été volée, tout le monde le sait, avait toujours fait partie de la Russie.

– Bon petit gars, dit le général.

– J’espère que vous rejetterez de la même manière leur enseignement contre la religion, Joseph, ajoutai-je.

Et je lui racontai l’histoire d’un professeur de ma connaissance qui devait faire régulièrement des conférences sur l’athéisme. « Après s’être signé dans sa chambre et avoir demandé pardon à Dieu, il devait aller dire aux étudiants que Dieu n’existait pas. »

– On devait certainement l’espionner ! s’écria Joseph, qui ne pouvait imaginer un monde où l’on ne devait pas regarder autour de soi avant d’ouvrir la bouche.

La conversation bifurqua sur un nouveau mouchard nommé Jivoin. Déserteur de l’armée yougoslave, arrêté à la frontière sous l’inculpation d’espionnage, il jouait à présent les antititistes pour se concilier les faveurs des autorités de la prison et créait des ennuis aux gardes en les dénonçant s’ils relâchaient la discipline.

– Nous sommes décidés à lui donner une leçon, dit Joseph. Si nous lui tombons dessus à plusieurs, ils ne pourront pas nous punir trop durement.

– Patientez vingt-quatre heures, j’ai une meilleure idée, dis-je.

Conscient qu’on lui tournait le dos dans la cellule, Jivoin fut flatté lorsque je m’arrêtai près de lui pour bavarder. Je l’interrogeai sur son pays. Il ne tarda pas à lancer des plaisanteries croates et des proverbes serbes et à évoquer les beautés du Monténégro, ses chants et ses danses. Encouragé par moi, il s’excitait de plus en plus.

– Et quel est votre nouvel hymne national ? demandai-je.

– Oh, il est magnifique ; vous ne le connaissez pas ?

– Non, et j’aimerais bien l’entendre.

Ravi, Jivoin se leva d’un bond et se mît à chanter. Les gardes ne reconnurent l’hymne titiste qu’au refrain, mais alors ils se précipitèrent sur lui et le traînèrent devant un officier courroucé.

– Nous en voilà débarrassés, dit Joseph.

Et nous nous mîmes à rire.

Peu après la neutralisation de Jivoin, un ancien garde de Fer, le capitaine Stelea, prit sa place dans notre cellule. Il était auparavant avec un ancien camarade de guerre et il regrettait évidemment d’en être séparé.

– Comment s’appelle-t-il ? questionna le général Stavrat.

– Ion Coliu. Il fut enfermé avec moi le lendemain de mon arrivée à Tirgul-Ocna et nous avions des conversations merveilleuses sur le bon vieux temps.

Stavrat lui demanda s’il avait confié à Coliu des secrets qu’il n’avait divulgués ni au cours des interrogatoires ni sous la torture.

– Oui, tout, répondit Stelea. C’est mon meilleur ami depuis des années. Je risquerais ma vie pour lui.

Lorsque Stavrat révéla à Stelea que Ion Coliu était devenu le mouchard le plus honni de Tirgul-Ocna, le capitaine n’en crut pas ses oreilles et je dus confirmer le fait. Stelea resta assis pendant des heures sur sa couchette comme un soldat commotionné par un éclatement d’obus. Puis il se leva d’une détente et il commença à crier et à se jeter sur nous comme un fou jusqu’à ce que les gardes l’emmènent pour l’enfermer dans la pièce réservée dans chaque prison à ceux qui perdent la raison.

On les y laissait divaguer et hurler, déféquer par terre et se battre quelquefois jusqu’à la mort. On leur passait la nourriture par un guichet, car aucun garde ne tenait à prendre le risque de s’aventurer parmi eux.

 

 

11

 

Joseph n’avait plus que quelques semaines de prison à faire et rêvait déjà à l’avenir. Il me disait :

– Ma sœur finira par obtenir pour nous deux l’autorisation de partir en Amérique. En attendant, je perfectionnerai mon anglais et apprendrai un métier en Allemagne.

Mais son visage défiguré lui faisait toujours horreur. Je lui racontai un soir comment Helen Keller, bien que sourde, muette et aveugle, devint une des personnalités marquantes des États-Unis ; comment elle apprit le piano et devint une excellente exécutante grâce à un morceau de bois acoustique tenu d’un côté entre ses dents et fixé de l’autre à l’instrument ; comment elle parvint à enseigner le braille à des milliers de gens. Il m’écoutait fasciné.

– Elle a écrit dans un de ses livres que bien qu’elle n’ait jamais vu le ciel étoilé, elle avait le ciel dans son cœur. C’est pourquoi elle sut révéler à un monde doté de tous ses sens, mais qui oublie souvent de s’en servir, la beauté de l’œuvre de Dieu.

Je lui dis encore qu’Helen Keller appartenait à une famille fortunée. Si elle avait eu la « chance » comme les autres jeunes filles de naître sans infirmités, elle aurait peut-être gaspillé sa vie en futilités. Au lieu de cela, ce que les hommes appellent un « malheur » lui servit de stimulant pour mieux s’accomplir.

Joseph réfléchit.

– Helen Keller doit être une exception.

– Non, il y en a des milliers comme elle. L’écrivain russe Ostrovsky était aveugle, paralysé et si pauvre qu’il dut écrire son roman sur du papier d’emballage. Il est célèbre dans le monde entier aujourd’hui. De grands hommes sont souvent des malades. Schiller, Chopin, Keats étaient tuberculeux comme nous. Baudelaire, Heine et notre propre poète Eminescu avaient la syphilis. Les savants disent que les microbes de ces maladies excitent les cellules nerveuses et donc augmentent notre intelligence et notre perception, bien qu’ils puissent en fin de compte conduire à la folie ou à la mort. La tuberculose peut rendre un mauvais homme encore plus mauvais, mais les bons deviennent meilleurs ; ils voient leur vie s’enfuir et veulent donner le meilleur d’eux-mêmes dans le temps qui leur est laissé.

Joseph aidait souvent les malades de la chambre 4. Je lui dis :

– N’avez-vous pas remarqué la sérénité, la gentillesse et la lucidité de certains tuberculeux ?

Ses yeux s’éclairèrent.

– C’est vrai. Comme c’est étrange !

– Pendant des milliers d’années, les hommes considérèrent le fongus – une moisissure qui pousse sur les murs – comme un poison. Puis, il y a vingt-cinq ans, sir Alexander Fleming découvrit sa valeur, et la pénicilline, qui guérit tant de maladies, fut découverte. Jusqu’à ce que son véritable usage fût trouvé, cette moisissure était mauvaise. Nous avons peut-être encore à apprendre comment utiliser le microbe de la tuberculose pour notre bien. Lorsque cette maladie aura été vaincue, peut-être inoculera-t-on à nos enfants de petites doses du germe pour stimuler leur intelligence.

» Dieu a fait le ciel et la terre, les hommes et tant de beautés, Joseph ! Notre souffrance a un sens, comme celle de Jésus en eut un, car c’est Sa mort sur la croix qui a sauvé l’humanité. »

Joseph grelottait dans sa nouvelle chemise, qui était déjà tout élimée.

Je pris la veste de laine que ma famille m’avait envoyée et arrachai la doublure que je gardai pour moi. Je le persuadai de prendre la veste. Il l’enfila et se pelotonna d’un air ravi, montrant comme il avait chaud.

La conversion de Joseph commença ce jour-là. Mais quelque chose était encore nécessaire pour l’amener à la foi.

Cela arriva au cours de la distribution des rations de pain. Les morceaux étaient alignés sur une table chaque matin. Chaque portion pesait en principe quatre-vingt-dix grammes environ, mais certaines étaient un soupçon plus grosses, certaines légèrement plus petites. Il y avait souvent des discussions entre ceux dont c’était le tour de choisir les premiers et des querelles entre ceux qui choisissaient les derniers. Les hommes s’interrogeaient l’un l’autre : quel était le plus gros morceau ? Ayant choisi, ils se sentaient lésés et de bonnes camaraderies tournaient à l’aigre pour une bouchée de pain. Le jour où un prisonnier hargneux, nommé Trailescu, essaya de me rouler, Joseph surprit la scène.

Je dis à Trailescu :

– Prends aussi le mien. Je sais combien tu as faim.

Il haussa les épaules et fourra le pain dans sa bouche.

Le même soir nous traduisions des versets du Nouveau Testament en anglais, Joseph et moi, lorsqu’il dit :

– Je sais à présent presque tout ce que Jésus a dit, mais je me demande encore ce qu’il était en tant qu’homme.

– Je vais vous le dire. Lorsque j’étais dans la chambre 4, il y avait un pasteur qui distribuait tout ce qu’il avait – son dernier morceau de pain, ses remèdes, le vêtement qu’il avait sur le dos. Il m’arrivait aussi de donner parfois ce que j’aurais aimé garder pour moi ! Mais d’autres fois, lorsque les hommes étaient affamés, malades et démunis de tout, il m’arrivait de ne pas réagir ; je restais indifférent. L’autre pasteur ressemblait vraiment au Christ. On sentait que le simple effleurement de sa main soulageait et calmait. Un jour où il s’adressait à un petit groupe de prisonniers, l’un d’eux lui posa la question que vous venez de me poser : « Comment était Jésus ? » Et le pasteur répondit dans un moment de courage, simplement et humblement : « Jésus était comme moi ! » Et l’homme, qui avait souvent bénéficié de la bonté du pasteur, répondit en souriant : « Si le Christ était comme vous, alors je L’aime ! » Les moments où un homme peut s’exprimer ainsi sont extrêmement rares, Joseph. Mais pour moi voilà ce que c’est qu’être chrétien. Croire en Lui n’est pas si extraordinaire que cela. Mais devenir comme Lui est vraiment extraordinaire.

– Moi aussi j’aime Jésus parce que j’ai rencontré quelqu’un qui est comme Lui, dit Joseph.

L’innocence et la paix brillaient dans son regard.

Nous reprîmes notre leçon sans rien ajouter d’autre. Je lui racontai comment Jésus répondait aux juifs qui demandaient un signe pour croire en Lui.

– Nos pères eurent du pain du ciel grâce à Moise.

Et Jésus répliqua :

– Je suis le pain de vie. Qui vient à moi n’aura jamais faim ou soif. Vos pères ont mangé et sont morts. Je suis le pain descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais.

Le lendemain, Joseph aida les malades de la chambre 4 comme il le faisait souvent maintenant ; lorsque nous nous retrouvâmes dans la soirée, il me déclara :

– Je désire être chrétien plus que rien d’autre au monde.

Je le baptisai avec un peu d’eau prise dans un gobelet d’étain en disant :

« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » L’amertume avait complètement disparu de son cœur avant sa libération.

Le jour de son départ, il m’embrassa. Il y avait des larmes dans ses yeux lorsqu’il me dit :

– Vous m’avez aidé comme si vous étiez mon père. Désormais je peux me défendre seul, avec l’appui de Dieu.

Nous nous retrouvâmes bien des années après. Chrétien pratiquant, il était fer de la cicatrice qu’il avait tellement détestée jadis.

 

 

12

 

L’inquiétude suscitée par la mort de Staline s’évanouit bientôt dans le cœur des administrateurs de notre prison. Il y avait eu des troubles graves dans les camps sibériens et ils étaient résolus à ne montrer aucune faiblesse. Les anciennes restrictions furent remises en vigueur, d’autres furent instituées. Interdiction d’ouvrir les fenêtres dont les vitres furent recouvertes d’une couche de peinture malgré les protestations des médecins, et nous ne pouvions les entrebâiller que la nuit lorsque les gardes ne regardaient pas. En été, la chaleur et la puanteur étaient insupportables.

Au-dehors, aussi, l’Église connaissait des heures difficiles, dont nous parlèrent des prêtres orthodoxes nouvellement arrêtés. Entre autres tristesses, ils nous racontèrent l’histoire d’un moine d’une grande élévation de pensée, le Père Arsène Boca, dont les ouailles disaient qu’il devinait leurs péchés d’un simple regard sans que l’on ait besoin de se confesser. Boca fut interné pendant un certain temps. Lorsqu’il sortit, il jeta son froc aux orties, se maria et vécut comme n’importe qui.

La plupart des coups portés à la religion par le parti abattaient simplement les branches de la superstition, laissant la foi véritable plus forte que jamais. Mais la nature humaine est ainsi faite que si la superstition religieuse est trop profondément arrachée, elle peut être remplacée par la superstition athée. Au lieu d’une vénération déraisonnable pour les images saintes, on en vient alors à l’idolâtrie pour un Staline qui fit massacrer des millions d’individus, et ce mal-là est pire que le premier.

 

 

13

 

Une nouvelle fournée de détenus arriva et l’un d’eux, qui avait été cruellement battu, me réclama. J’y allai en compagnie du professeur Popp.

C’était Boris. Le vieux syndicaliste avait vécu dans plusieurs prisons depuis la fin de sa rééducation. Il gisait sur le sol là où les gardes l’avaient abandonné. Les autres occupants de la cellule étaient dans la cour pour l’exercice quotidien, mais personne n’avait eu un geste vers lui, jusqu’à l’arrivée de Popp. Nous l’étendîmes sur une couchette. Du sang coagulé collait sa chemise sale à sa peau. Lentement, péniblement, nous la retirâmes et vîmes son dos lacéré de coups de fouet. C’était sa récompense pour avoir coopéré avec les rééducateurs et la récompense de tous ceux qui, comme lui, avaient pensé se concilier le parti en maniant une trique.

Les prisonniers revinrent les uns derrière les autres de l’exercice, et la plupart lançaient des regards haineux et méprisants à Boris.

– C’est ma faute, dit le vieillard pendant que Popp et moi lavions ses plaies.

– Bien fait ! fit un de nos compagnons.

Boris me saisit le bras.

– J’ai rencontré quelqu’un que vous connaissez. Patrascanu m’a laissé un message pour vous.

Lucretiu Patrascanu, l’ancien ministre de la Justice, qui avait partagé ma cellule après notre arrestation en 1948, était mort. Au cours de l’année d’expectative qui suivit la mort de Staline, les dirigeants du parti eurent aussi peur que nos gardes d’être renversés par une contre-révolution. Ils virent en Patrascanu l’homme populaire capable de prendre la tête d’un mouvement de libération et de tirer vengeance d’eux. Après six années passées en prison, on le jugea en toute hâte et on le condamna à mort.

Boris était resté peu de temps avec lui. Il nous dit que Patrascanu, qui avait tout fait pour porter le communisme au pouvoir, fut torturé avant de mourir. Il se plaignait du froid ; on lui donna aussitôt de lourds vêtements et on l’enchaîna. « Toujours froid ? » ironisèrent les gardes avant d’ouvrir au maximum le chauffage de sa cellule ; inondé de sueur et haletant, il dut les supplier d’éteindre. Ils obéirent, et après l’avoir complètement déshabillé, ils laissèrent baisser la température de la cellule jusqu’au-dessous de zéro. Après cette expérience, Patrascanu continua à être tour à tour rôti et gelé, et comme il ne se décidait pas à mourir, on le traîna dehors et on l’abattit.

Boris ajouta :

– Il m’a dit : « Si vous rencontrez de nouveau Wurmbrand, dites-lui qu’il avait raison. »

Le Dr Aldea survint alors :

– Nous allons vous installer dans la chambre 4, dit-il à Boris.

 

 

14

 

Je passai le plus de temps possible auprès de Boris dans la « chambre de la mort » et, au bout de quelques jours, il parut aller mieux. Bien que son orgueil ne lui permît pas de le reconnaître, il était heureux de se retrouver dans une atmosphère de bonté humaine.

Il montra d’un hochement de tête son voisin, un témoin de Jéhovah.

– Le vieux Losonczi prie pour moi. Il dit assez de prières pour nous deux. (Élevant la voix, il ajouta :) Losonczi, tu dis tout à Dieu, hein ?

– Je Lui demande de nous protéger tous.

– Et tu n’as pas encore eu de réponse. Il te trompe peut-être, ou te met à l’épreuve, comme Job !

Il me saisit le poignet.

– Voilà qui demande une explication, non ? Depuis des années, les prisonniers prient pour recouvrer leur liberté, pour avoir des nouvelles de leurs familles, et même pour un unique repas mangeable. Qu’obtiennent-ils ? Rien... J’étais à Jilava, la pire des prisons roumaines. Mes amis priaient : « Seigneur, si Tu nous aimes, donne-nous une nourriture sans vers. »

– Et la nourriture est devenue meilleure ? questionna Losonczi.

– Non, pire !

Je dis :

– Lorsque le docteur vous soigne, est-ce qu’il ne doit pas souvent vous faire mal ? Pensez un instant aux animaux victimes des expériences de laboratoire. Si un chien savait que ses souffrances – ou même sa mort – peuvent sauver des millions de vies humaines, ne pourrait-il pas les accepter volontairement ? Je crois que ce que nous subissons peut servir aux générations futures. Jésus a porté la croix, sachant qu’elle sauverait l’humanité.

Losonczi intervint :

– Dans le monde entier, chaque jour, des gens disent : « Notre Père » et affirment que Son règne viendra, et il ne vient pas. Mais je crois que je sais pourquoi. C’est parce que les gens qui prient ne veulent pas vraiment ce qu’ils demandent. Ils disent : « que Ton règne vienne », mais ce n’est pas une prière du fond du cœur. Ce qu’ils veulent vraiment, c’est que la Garde de Fer revienne, ou que les Américains arrivent, ou que le roi remonte sur le trône, ou n’importe qui d’autre qui les aidera.

Boris écoutait gravement.

– Mais la dernière chose à laquelle ils pensent, soyez-en sûr, est le royaume du ciel, bien qu’ils puissent avoir la certitude de l’obtenir s’ils y pensaient vraiment et travaillaient pour. Un jour, dans mon village, nous eûmes un service à l’intention des pauvres. Tout le monde était là, sauf un riche fermier dont le banc restait vide. Pendant que nous nous félicitions intérieurement d’être meilleurs que lui, son fils arriva portant quatre sacs de blé. Il les déposa devant la porte de l’église et dit : « Mon père a envoyé sa prière. » Cet homme avait fait quelque chose pour créer le royaume de Dieu.

Je dis :

– On vous a répondu, Boris ! La Bible promet aux juifs venus des confins de la terre une patrie en Palestine – mais la prophétie aurait peut-être encore attendue mille ans avant de se réaliser si des hommes comme Herzl et Weizmann n’avaient pas travaillé et lutté pour qu’elle s’accomplisse 3.

Dans cette même chambre de la mort, des hommes hâves mais ardents m’interrogèrent bien souvent sur la signification de la prière et sur l’aide qu’elle pouvait apporter. Je n’avais qu’à laisser parler mon cœur.

– Beaucoup de gens considèrent Dieu comme un homme riche à qui ils demandent des faveurs. Beaucoup d’entre eux tombent dans la superstition. Mais les chrétiens prisonniers savent qu’ils doivent essayer d’atteindre à une forme de la religion à la fois plus pure et moins répandue. Nos prières deviennent des méditations, sont acceptation et amour.

» Des millions d’êtres humains invoquent le Père chaque jour. Mais puisque nous sommes les enfants de Dieu, et puisque les enfants partagent les responsabilités de leur père, alors ces prières s’adressent aussi à nous. Le Père que tous prient n’est-Il pas dans mon cœur ?

» Ainsi lorsque je dis : « Que Ton nom soit béni », j’ai moi-même à bénir le nom de Dieu. « Que Ton règne vienne », je dois lutter pour abattre les puissances du mal qui régissent une grande partie du monde. « Que Ta volonté soit faite », et la volonté des bons, non celle des méchants. « Pardonne-nous nos péchés », il faut aussi que je pardonne. « Ne nous laisse pas succomber à la tentation », je dois donc empêcher les autres d’être tentés. « Délivre-nous du Mal », je dois faire tout ce que je peux pour libérer l’homme du péché. »

Losonczi et moi, nous nous liâmes d’amitié. C’était un homme intéressant, un fermier dont le simple bon sens brillait à travers ses conceptions étranges de témoin de Jéhovah. Je découvris qu’il avait été recruté par la secte sans l’avoir choisie. En effet, désappointé par l’Église orthodoxe, et ayant besoin de se raccrocher à une croyance à la suite d’une crise personnelle dans sa vie, il avait embrassé la première foi rencontrée. Ces petites sectes, issues de confessions plus importantes, foisonnaient mais n’étaient pas reconnues par le gouvernement. Si Losonczi avait eu la chance d’échouer dans une secte légalement autorisée, celles des baptistes ou des adventistes, par exemple, il n’aurait pas été condamné à vingt ans de prison.

Un jour où je bavardais avec lui, il me demanda :

– Savez-vous pourquoi je suis vraiment ici ? Ce n’est pas seulement parce que le parti hait l’attitude rigide des témoins, mais parce que, il y a des années, j’ai commis un grave péché sexuel. Je me suis repenti et j’ai demandé à Dieu de me laisser souffrir et expier. Je continue à expier.

Losonczi n’était plus en état désormais de découvrir une doctrine différente. Il était en train de mourir.

– Les saints eux-mêmes ont eu des difficultés pour maîtriser leur chair, fis-je. Jésus ne l’ignorait pas. Il a lui-même expié nos péchés. Vous n’avez donc pas besoin de le faire vous-même 4.

Il répliqua :

– Je ne peux oublier.

Quelques jours plus tard lorsque j’arrivai, je trouvai son lit vide. Il était mort pendant la nuit.

 

 

15

 

Le vieil homme était mort en se reprochant un péché de la chair commis dans sa jeunesse et on peut dire qu’il n’avait pas souffert seul entre les quatre murs de notre geôle. Le sexe était le tourment permanent de tous les prisonniers, qui restaient assis des heures durant, les yeux dans le vague, la tête pleine de visions érotiques et de toutes sortes de perversions. Ils essayaient de trouver un soulagement dans des bavardages sans fin sur ce sujet et souvent en me posant des questions embarrassantes.

Les hommes mariés, qui imaginaient ce que faisaient leurs épouses, étaient plus malheureux que les autres. Les divorces se multipliaient, car on exerçait de fortes pressions sur les femmes pour qu’elles se séparent des « contre-révolutionnaires », et celles qui avaient déjà donné un remplaçant à leur mari emprisonné n’avaient aucune raison de résister.

L’un de ceux qu’obsédaient le plus les évocations érotiques avait eu autrefois un grand magasin et – d’après ce qu’il racontait – il avait séduit beaucoup de ses jolies vendeuses. À quarante ans, Nicolas Frimu tirait vanité du surnom que lui avaient donné ses codétenus : « Don Juan ». Il se vantait souvent de sa femme, une jeune actrice qui, disait-il, l’adorait.

Le jour où il fut appelé chez le commandant, il espérait apprendre le résultat favorable de son appel contre sa condamnation.

– Je serai bientôt libre ! Et alors !...

Un baiser bruyant posé sur le bout de ses doigts en dit long.

Mais il revint bientôt, rouge de colère.

– Mon appel est rejeté ! Bien mieux, elle a divorcé et s’est remariée ! hurla-t-il.

Pendant quelques minutes, il nous décrivit sans reprendre haleine la vengeance qu’il exercerait sur son ex-femme et son nouveau mari, directeur d’un théâtre d’État. Les autres maris abandonnés l’excitaient en criant et en riant jaune, tandis qu’ils imaginaient des punitions encore plus atroces.

– Mais combien d’entre vous seraient fidèles à leurs femmes si vous étiez libres et elles en prison ? demandai-je.

– Ne commencez pas à prêcher ! hurla Frimu.

– Je partage votre peine, fis-je, mais vous parlez sans arrêt des femmes laissées derrière vous : comment pouvez-vous espérer qu’elles soient pures avec des hommes tels que vous !

L’intervention de Novac, un curé-doyen orthodoxe, habituellement réservé et timide, nous surprit tous.

– Le mari n’est pas toujours à blâmer. J’essayais, pour ma part, de rendre ma femme heureuse et je croyais y être parvenu. Or, lorsque je suis rentré à la maison au terme de ma première condamnation, c’est un inconnu qui m’a ouvert la porte. Ma femme sortit à son tour et me dit :

– Je l’ai épousé, alors, s’il te plaît, va-t’en !

J’essayai de lui parler mais elle refusa de m’écouter.

– J’ai eu assez d’ennuis comme cela ! Je ne veux pas de contre-révolutionnaire chez moi, cria-t-elle avec colère.

Et c’est ainsi que j’ai passé ma première nuit de liberté dans la salle d’attente d’une gare.

– Pauvre idiot ! fit Frimu.

Petre, un aviateur, questionna :

– Et la seconde ?

Le curé rougit et s’éloigna.

Émile, le fermier, tremblait rétrospectivement de colère, en nous racontant son retour chez lui après une première incarcération.

– Ma chienne m’a flairé alors que j’étais à moitié chemin de la maison. Elle a cassé sa chaîne pour se précipiter vers moi, et quand je me suis baissé pour la caresser, elle a bondi pour me lécher le visage. En entrant dans la maison, j’ai trouvé ma femme au lit avec un autre homme.

Il nous jeta un regard malheureux.

– Qui était la chienne des deux, pasteur ?

 

 

16

 

Le parti communiste travaillait délibérément à corrompre la morale. Mais, ce facteur à part, l’enseignement de l’Église en matière sexuelle est-il respecté ? D’après ce que j’entendais autour de moi, c’était peu probable et une poignée de prisonniers chrétiens essaya de se faire une opinion en sollicitant une réponse sincère à une unique question :

– Avez-vous toujours obéi aux règles fondamentales de l’Église en restant chastes en pensée et en acte avant le mariage, et fidèles ensuite ?

Sur trois cents prisonniers, tous chrétiens de fait, deux répondirent oui. L’un était le saint vieux Père Suroianu, et l’autre un garçon arrêté à l’âge de quinze ans.

Assis côte à côte sur une couchette, le général Stavrat et moi discutions de ce problème et mon compagnon remarqua :

– L’Église devra repenser ce problème. Une armée ne peut marcher au combat avec des ordres auxquels personne n’obéit.

– Prêcher ce que personne ne met en pratique dévalue l’enseignement du prêtre, remarqua Stancu, le journaliste.

– Nous ne pouvons prendre le contre-pied de la Bible, dit le doyen Novac.

– Certainement pas, acquiesçai-je. Mais tout en restant intransigeant sur le péché, nous devons être plus compréhensif pour le pécheur. Aux temps bibliques, les femmes étaient enveloppées de voiles et lourdement vêtues. Il fallait être un virtuose du vice pour débaucher une fille en ce temps-là. Aujourd’hui leurs vêtements sont conçus pour exciter le mâle, et les occasions abondent.

» Il faut nous souvenir de la manière dont Jésus traita la femme surprise en flagrant délit d’adultère. Aucun de ceux qui étaient là ne put lui jeter la première pierre. Ils reculèrent tous et Jésus lui dit :

» – Femme, personne ne t’a condamnée ? Va, et désormais ne pèche plus. »

Le curé était inquiet.

– Les jeunes ont tant de liberté de nos jours... Il faut les guider.

Je fus d’accord mais ajoutai :

– Nous devons aussi leur enseigner que le sexe est un cadeau de Dieu à l’humanité. Nous devons dire l’entière vérité pour la libérer de la moindre trace d’obscénité. Il y a une part de divinité dans le sexe. Le plus vieux livre sacré du monde, le Maneva-Darma-Sostra, dit : « La femme est un autel auquel l’homme apporte sa semence comme un sacrifice agréable à Dieu. »

– La plupart d’entre nous montrent moins de considération à la femme, soupira Stancu. Elle est un objet qu’on utilise. Un objet de plaisir ou une poupée bien habillée aux côtés de qui on se montre. Une esclave ménagère, ou une idole au service de qui l’homme peut se perdre. Personne ne paraît la regarder comme une égale, même dans le plaisir sexuel.

– L’important, c’est de choisir une partenaire qui puisse vous rendre heureux, dit le curé.

– Ou vice versa, suggérai-je. L’un des hommes les plus heureux que j’aie connus choisit la fille la plus simple du village, parce qu’il avait pensé qu’elle ne trouverait personne d’autre pour l’épouser.

– Quel romantique ! railla Stancu. Le mariage est seulement un contrat. Lorsque mes parents trouvèrent une jolie fille avec la dot voulue, l’accord fut conclu. Et nous avons été très heureux à notre manière.

– Savez-vous que vous n’êtes pas véritablement mariés ? dis-je.

– Mais notre union a été bénie à l’Église !

– Je considère qu’un mariage d’intérêt est nul aux yeux de Dieu, même s’il est béni par le pape.

Stancu éclata de rire.

– Alors il y en a des mariages nuls ! Des garçons se vendent à des héritières, exactement comme des filles pauvres sont vendues à des hommes riches. Est-il plus déraisonnable d’être apprécié pour une beauté qui passe que pour un solide compte en banque qui, lui, dure ?

Je répondis à Stancu par l’histoire d’une jeune femme à qui ses parents avaient fait épouser un homme riche. Après des années sans bonheur, elle tomba amoureuse de son tailleur et alla vivre avec lui. Beaucoup de fidèles lui tournèrent le dos. Vivre avec un homme hors des liens du mariage est une faute, mais j’essayai de la comprendre. Ses parents l’avaient forcée à se marier au moyen de menaces et de coups. La meilleure attitude n’était pas le mépris mais la charité ; il fallait aider cette femme en l’encourageant à mettre en ordre vis-à-vis de la loi ce qui était irréversible. Je demandai à mes paroissiens de ne pas la juger trop vite.

Elle vint en larmes me remercier. Je lui dis que le registre des membres de l’église n’était pas le même que celui que Dieu gardait au ciel.

– Dieu a compris, même s’Il ne les a pas approuvés, les sentiments qui vous ont jetée dans les bras d’un autre homme. Dieu continue à vous aimer.

Elle me mit alors les bras autour du cou et m’embrassa, et ma femme est entrée sur ces entrefaites.

Les autres rirent à s’étouffer. Stancu demanda :

– Et comment lui avez-vous expliqué la situation ?

– Il n’y avait rien à expliquer. Cette personne vécut heureuse avec le tailleur et lorsqu’il mourut des années plus tard, je racontai à ma femme ce qui était arrivé.

 

 

17

 

Le régime pénitentiaire encourage, dit-on, l’homosexualité, mais nous n’en eûmes jamais la preuve, peut-être à cause de la maladie, de l’épuisement, ou du surpeuplement des cellules. Le professeur Popp parla d’un ton ferme contre une ou deux tentatives, et ce fut tout.

Je lui fis remarquer ensuite que nous devions condamner le péché, mais essayer de comprendre ces hommes souvent malheureux et pardonner leurs sentiments comme nous le faisions pour d’autres fautes humaines, et tenter de les guérir. Il y a eu beaucoup d’homosexuels parmi les grands hommes – Alexandre, l’empereur Adrien, Platon, Léonard de Vinci ; beaucoup ont montré un profond sentiment chrétien dans leurs œuvres, depuis Socrate – appelé un « chrétien avant le Christ » – jusqu’à Michel-Ange, et, de nos jours, Oscar Wilde et André Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge internationale.

– Oui, oui, je connais leur liste d’honneur, intervint Popp, mais beaucoup d’entre eux, au théâtre et ailleurs, font étalage de leurs problèmes et déballent leur vie privée sur la place publique. Puisque la société condamne cette tendance, ils pourraient au moins avoir un peu de discrétion.

C’était aussi mon avis et je rappelai un conseil du Talmud, ce livre plein d’une grande sagesse pratique.

– On y lit que si un rabbin ne peut vaincre une impulsion mauvaise, il devrait au moins éviter le scandale, entourer sa tête d’un voile, se rendre dans une autre ville ; et revenir ensuite pour prêcher la loi 5.

Paul Cernei, un jeune homme qui avait appartenu à la Garde de Fer, était jusque-là resté étendu sur un lit voisin. Se redressant brusquement, il posa ses pieds par terre.

– Je vais vous poser un problème vrai, dit-il. Une histoire qui a brisé ma vie... Il y a quelques années j’ai fait la connaissance d’une jeune fille – appelons-la Jenny – ; nous tombâmes amoureux. Elle refusait toujours que je l’accompagne chez elle, si bien qu’à la fin je décidai d’aller demander sa main à son père. Lorsque j’eus donné mon nom, celui-ci vint sur le seuil et me dit : « Mon fils, Jenny m’a tout dit à votre sujet ! » Je le regardais horrifié. C’était un rabbin, portant l’étoile de David sur son vêtement. J’étais antisémite. Je ne savais que faire. Je murmurai que j’ignorais que Jenny appartenait à une famille juive, et tournai les talons.

Il se tut un instant, puis reprit :

– Je n’ai jamais revu Jenny. Je ne me suis pas marié, ne pouvant l’oublier. J’ai appris qu’elle est encore célibataire, elle aussi.

Cernei avait parlé d’une façon émouvante. Stavrat résuma le sentiment de tous :

– Lorsque vous sortirez, il ne sera peut-être pas trop tard.

– Mais si nous pouvions nous marier, qui devrait changer de religion ? Je suis orthodoxe et elle est israélite.

– Ou bien votre foi a une signification pour vous, et alors vous ne pouvez en changer pour rien au monde, répliquai-je ; ou bien elle n’en a pas, et alors vous pouvez aussi bien l’abandonner. Mais puisque vous vous aimez, pourquoi ne pas garder la religion de votre choix ?

– Je désire avoir des enfants, répliqua-t-il. Nous devrons les élever dans une religion ou dans l’autre.

Je pensais qu’au fur et à mesure que les enfants grandiraient, Cernei et sa femme pourraient leur expliquer leur foi – chacun respectant celle de l’autre – et laisser les enfants choisir eux-mêmes plus tard.

– Vous pourriez faire de votre amour le moyen d’amener votre femme, avec douceur, à la vérité.

– Ses parents n’approuveraient jamais sa conversion.

– Elle devrait les écouter, certes, mais pas se soumettre si elle sentait qu’ils ont tort.

Stavrat secoua la tête.

– Tu honoreras ton père et ta mère, cita-t-il.

– Mais, mon général, dit Cernei, mon père a quitté la maison lorsque j’étais encore au berceau. Ma mère est partie avec quelqu’un d’autre. On m’a mis dans un orphelinat.

Personne ne trouva une réponse à faire.

– Je voudrais avoir pu m’arrêter pour réfléchir avant de faire demi-tour ce jour-là, murmura Cernei.

Combien de fois ai-je entendu les prisonniers prononcer les mêmes paroles ! Nous sommes comme des voitures dont les phares seraient à l’arrière. Nous retournant, nous voyons les dégâts que nous avons causés et les gens que nous avons blessés. Nous réalisons trop tard que si nous nous étions seulement arrêtés pour faire le compte de ce que cela coûterait à notre famille, à notre santé ou simplement au respect de nous-mêmes, nous n’aurions pas agi comme nous l’avons fait.

Lorsque Cernei se fut ·éloigné, le général remarqua :

– C’est un bon garçon. De nos jours, lorsque les hommes tournent mal, on incrimine toujours une mauvaise éducation, mais l’hérédité compte, elle aussi. Nous contrôlons les croisements et l’élevage des animaux, mais nous laissons des criminels méprisables et indignes élever leur progéniture.

Les chrétiens ne peuvent ignorer le problème fondamental de l’hérédité. Nous essayons de réformer l’adulte, ou de punir le criminel, mais nous ne demandons jamais aux soi-disant parents de réfléchir à ce qui, dans leur ascendance, peut nuire à leurs futurs enfants. Le sexe n’existe pas seulement pour mettre des enfants au monde : il a sa valeur propre, qui est de rendre l’existence plus noble et plus heureuse. Et c’est notre excuse, lorsque nous donnons la vie à des enfants par hasard, dans un moment de plaisir, en oubliant que la procréation est un acte sacré.

La plupart des prisonniers mettent sur le même plan l’insuffisance de nourriture et l’insatisfaction sexuelle. Au jugement dernier, les hommes se verront reprocher de n’avoir pas nourri les affamés, mais aussi, disent certains, de ne pas avoir étanché la soif d’amour de leurs partenaires, chaque fois qu’ils auraient pu le faire, les rendant ainsi plus nobles et plus heureux. Il y a, naturellement, une injustice sexuelle, exactement comme il y a une injustice sociale et économique, et c’est l’une des grandes causes des souffrances humaines. Mais toute loi, même une loi divine, recèle inévitablement un élément d’injustice en donnant les mêmes devoirs à des hommes inégaux entre eux et dont les conditions d’existence sont différentes. La loi impose les mêmes règles au pauvre et au riche, à l’être frigide et à celui qui a des besoins sexuels prononcés, à l’ignorant et au savant.

Le mariage doit être une question d’honneur. Vous prenez l’engagement envers vous-mêmes d’être fidèle. L’amour est un sentiment et tous les sentiments changent : personne n’aime ou n’est en colère toujours de la même manière. C’est une loi de la nature que l’intensité de la passion diminue au fur et à mesure que l’on prend de l’âge, et celle-là non plus ne peut être la garantie d’un heureux ménage. Il faut qu’il y ait autre chose : la décision d’être loyal, la décision de rendre l’autre heureux.

Puisqu’il est évidemment difficile de satisfaire le besoin sexuel de tous, nous discutâmes d’une autre possibilité : la chasteté. Les catholiques parlèrent en faveur du célibat du clergé.

– Si le prêtre fait vœu de célibat et qu’il ne le respecte pas, sa foi peut en être ébranlée.

– Le célibat peut devenir une grande force créatrice, dit le professeur. Je doute que Spinoza, Kant, Descartes, Newton, Beethoven aient jamais connu une femme au sens biblique du mot.

Personnellement, je pense que le plus grand service à rendre serait d’apprendre aux hommes à sublimer cette impulsion naturelle dans des travaux utiles à la société et à Dieu. À mon point de vue, la chasteté est réservée à un petit nombre. Pourtant nous devons parvenir à nous convaincre que nos corps ne sont pas nôtres pour en abuser pour un plaisir égoïste, mais qu’ils sont des temples de Dieu pour être consacrés à Son service. Ce qui ne doit pas nous empêcher de comprendre ceux qui ne les respectent pas !

 

 

18

 

Popp et moi allions à tour de rôle veiller Boris, couché dans la chambre 4, où sa toux résonnait de plus en plus faiblement. Le Dr Aldea nous dit :

– S’il mange, il peut durer dix jours. Mes visites ne l’aident pas vraiment, car la rossée qu’il m’a donnée l’obsède ; elles lui font même du mal.

Je demandai si on ne pouvait pas le mettre dans ma cellule. Aldea fit le nécessaire et on installa Boris dans le lit voisin du mien, ce qui me permit de le soigner durant ses derniers jours.

Il se desséchait sous nos yeux. Il n’avait presque plus de cheveux, ses joues se creusaient et il transpirait abondamment sous l’effet de la fièvre. Je n’arrêtais pas de l’essuyer.

– Tout sera bientôt fini, murmurait-il. Un prêtre m’a dit un jour : « Vous irez rôtir en enfer ! » Soit !

– Qu’est-ce qui le faisait parler ainsi ? lui demandai-je.

– Mes souffrances m’arrachaient des blasphèmes et il disait que je serais puni pour l’éternité.

Un pasteur, nommé Valentin, intervint :

– Des hommes maudissent le parti communiste, et il lui arrive de les relâcher. Si l’enfer était éternel, Dieu serait pire que notre police secrète.

Boris ouvrit les yeux.

– Vous voulez dire que vous ne croyez pas au feu éternel ?

– La doctrine biblique sur le caractère éternel de l’enfer est, sans nul doute, subjectivement vraie, mais qu’est-ce que l’enfer ? Dostoïevski l’appelle un état de conscience et c’était un orthodoxe. Dans Les Frères Karamazov, il écrit de l’enfer : « Je crois que c’est la souffrance de ceux qui sont incapables d’aimer. »

– Il me semble que ce genre d’enfer ne me gênerait pas, observa Boris.

– Peut-être n’avez-vous jamais su ce que cela peut être de vivre là où il n’y a pas d’amour, dis-je. Lorsque le mal n’a que le mal pour compagnie, imaginez ce que cela peut être. On raconte que lorsque Hitler est arrivé en enfer, il a cherché de droite et de gauche jusqu’à ce qu’il trouve Mussolini. « Comment ça se passe ici ? » lui demanda-t-il. Mussolini répliqua : « Pas trop mal, mais il y a des travaux forcés. » Et il éclata en sanglots. « Allons, allons, duce, dites-moi tout. » – « Eh bien, c’est... c’est Staline le garde-chiourme ! »

Boris souriait.

– Je n’aimerais certainement pas retrouver ma vieille patronne, Ana Pauker, là-dessous... (Il réfléchit un instant.) Le prêtre catholique qui m’a dit que je brûlerai en enfer à cause de mes blasphèmes était un homme bon. Il n’avait jamais causé du tort à personne, mais il pensait tout de même que Dieu, simplement pour se venger, me torturerait éternellement. Le Dieu auquel il croyait était moins bon que lui.

Le pasteur Valentin reprit la parole.

– Je ne doute pas que ceux qui sont en enfer éprouvent l’impression d’une punition éternelle. C’est dans ce sens que la Bible l’appelle sans fin, comme la prison nous paraît sans fin. Mais, même dans les pires conditions, nous voyons des hommes se mettre à aimer Dieu et se rendre compte qu’ils ont mal agi. Le mauvais riche, dans la parabole du pauvre Lazare, montre en enfer des signes d’un changement de cœur. Jadis égoïste, il est à présent préoccupé de ses frères. Rien n’est incurable dans la nature. Si une certaine évolution vers la bonté apparaît en enfer, elle ouvre alors une porte vers l’espoir.

Boris appela faiblement les prisonniers allongés sur les couchettes voisines.

– Bonnes nouvelles, mes amis ! Le pasteur Valentin dit qu’après tout nous ne rôtirons peut-être pas éternellement !

Il y eut des rires. Frimu, Stavrat et les autres se rapprochèrent de nous.

– Eh bien, quel sera mon châtiment ? demanda Frimu.

Comme il était très vorace, je racontai cette histoire :

– Les premiers chrétiens parlaient d’un homme qui, arrivant en enfer, fut surpris de trouver un banquet servi. Il reconnut des personnages célèbres autour de la table. « Êtes-vous toujours en fête comme ça ? » questionna-t-il. « Certainement, nous pouvons commander tout ce que nous voulons ! » – « Alors, en quoi consiste votre châtiment ? » – « C’est que nous ne pouvons jamais porter la main qui tient la nourriture à notre bouche. » Le nouveau venu vit une solution. « Mais chacun de vous ne peut-il nourrir son voisin ? » – « Quoi ? » cria l’autre. « L’aider, lui ? Je préfère mourir de faim ! »

Le général Stavrat intervint.

– On m’a enseigné à l’école et à l’église que Dieu punira éternellement ceux qui meurent impénitents et athées. C’est le dogme admis.

– Admis par votre esprit, mais peut-être pas par votre cœur, mon général. Nous voyons autour de nous des hommes jurer et nier l’existence de Dieu parce qu’ils souffrent injustement. Ils seront sûrement jugés sur leurs actes, leurs œuvres et leurs pensées. Et alors ? Supposez que vous voyez un inconnu menacé de mort – vous seriez le premier à courir pour l’aider. Et si un chrétien croyait vraiment que son voisin sera torturé en enfer toute l’éternité, il devrait essayer jour et nuit de le persuader de se repentir et de croire. Comme il est triste que cela n’arrive pas !

 

 

19

 

Les vieux préjugés de Boris tombaient un à un, mais au lieu de se réjouir, il devenait de plus en plus déprimé de jour en jour.

– Je sens que j’ai perdu ma vie. Je me croyais intelligent. J’ai induit en erreur un grand nombre de gens depuis un demi-siècle. Si votre Dieu existe, Il ne m’acceptera pas au ciel. Et j’irai retrouver cette vieille truie de Pauker en enfer. J’ai vraiment peur à présent !

Souvent, lorsqu’il ne pouvait pas dormir, il me demandait de lui parler.

– Qui priera pour moi quand je serai mort ?

Il croyait que les luthériens interdisaient de prier pour les défunts. Je lui expliquai que Luther ne voulait simplement pas que les gens supposent que, quelles que soient leurs fautes, il suffisait de payer un prêtre pour que ses prières les sortent du purgatoire.

Le pasteur Valentin ajouta :

– Nous prions pour tous vos compagnons de prison qui meurent chaque jour. Ce ne serait pas un acte d’amour de cesser de prier juste à l’instant où l’âme quitte le corps, parce que catholiques et protestants se sont querellés il y a quatre cents ans au sujet du culte public.

– Et la prière les aide ?

– Oui. Aux yeux de Dieu, tous sont vivants – et ils le sont aussi pour moi. Et s’ils sont vivants, je suis sûr que la prière peut les aider.

– Si j’étais vous, je ne gaspillerais pas des prières pour moi.

Il rit un peu de sa plaisanterie et fut secoué par une quinte de toux.

Valentin reprit :

– Je suis sûr que vous avez fait beaucoup de bien. Il y a certainement des hommes bien plus méchants. Mais je prie pour les pires d’entre eux : Staline, Hitler, Himmler, Beria...

– Comment priez-vous ? me demanda Boris d’une voix faible.

– Seigneur, pardonne aux grands pécheurs et aux grands criminels et, parmi les hommes les plus mauvais, à moi le premier.

Je restai assis près de Boris un long moment. Tout était si calme que nous pouvions entendre Frimu se vanter, dans la cellule voisine, de ses exploits sexuels, au milieu des rires et des plaisanteries.

Boris garda longtemps le silence. Je croyais qu’il dormait. Soudain il murmura :

– Comment ça peut-il être ?

– Quoi ?

– Le jugement de Dieu. Est-il assis sur un trône élevé et au fur et à mesure que les âmes passent devant lui, ordonne-t-il : « Enfer, ciel... enfer, ciel... » ? Je ne me le représente pas.

Je lui racontai comment je l’imaginais.

– Dieu est assis sur un trône. Il y a un grand rideau derrière lui et nous arrivons devant lui, un par un. Dieu fait alors un signe de la main droite et de derrière le rideau sortent des êtres plus beaux les uns que les autres, si éblouissants que nous sommes incapables de les fixer. Chacun d’eux se met devant l’un de ceux qui doivent être jugés, et ceux-ci demandent : « Qui est-ce ? » Dieu répond : « Toi, tel que tu aurais dû être si tu m’avais obéi. » C’est alors que commence l’enfer éternel du remords.

– Remords, répéta Boris dans un souffle.

Au cours de la nuit, il eut une hémorragie, qui me donna bien du mal ; puis ce fut le coma. Il resta pendant une heure allongé, immobile, les yeux fixés sur le plafond, sans le voir ; le pouls était faible, mais encore présent sous mes doigts. Soudain, il tendit une main en avant et s’assit à demi. Il eut un cri qui sembla lui arracher l’âme du corps : « Seigneur Dieu, pardonne-moi ! »

Quelques prisonniers autour de nous furent réveillés en sursaut et grommelèrent avec mauvaise humeur avant de se rendormir.

Dès que l’aube parut, je commençai à laver le corps et à le préparer pour l’ensevelissement. Pendant que je m’activais, quelqu’un prévint l’évêque orthodoxe, dans une cellule au fond du couloir, qu’un homme était mort. Celui-ci arriva et commença à réciter les prières rituelles. Je continuais ma tâche. De temps à autre le prélat s’interrompait pour chuchoter d’une voix sifflante : « Arrêtez-vous ! Montrez un peu de respect », mais je ne levai pas les yeux. Lorsqu’il eut terminé ses prières, l’évêque m’admonesta de nouveau et, cette fois, je lui répondis :

– Où étiez-vous quand cet homme était mourant toute la semaine dernière ? Lui avez-vous donné à boire lorsqu’il demandait de l’eau ? Pourquoi venez-vous seulement aujourd’hui pour célébrer une cérémonie qui ne signifiait rien pour lui ?

Nous étions tous deux en colère. Tout son rituel semblait tellement vide de sens à côté de ce cri jailli du cœur : « Seigneur Dieu, pardonne-moi ! »

 

 

20

 

Le printemps 1955 apporta les signes avant-coureurs d’un dégel politique. Plusieurs directeurs de prisons – des officiers de la police secrète – furent arrêtés sous l’inculpation de « sabotage ». Des victimes des « saboteurs » arrivèrent à Tirgul-Ocna venant des camps de travail. Il fallait leur trouver des lits, et je fis partie d’un groupe de prisonniers à qui l’on ordonna de se tenir prêts à être transférés dans une autre prison au début du mois de juin.

– Vous n’êtes pas en état de partir, constata le Dr Aldea, mais nous ne pouvons rien faire. Prenez soin de vous-même. Et si vous mettez la main sur un peu plus de streptomycine, n’en faites pas cadeau !

Je dis au revoir à mes amis au milieu de beaucoup de larmes.

– Nous nous reverrons, j’en ai le pressentiment, dit le professeur Popp.

J’entendis l’appel de mon nom et je rejoignis une file d’hommes dans la cour. Rassemblement cocasse d’individus aux têtes rasées, aux vêtements rapiécés, chacun la main crispée sur un baluchon fait de guenilles, tout ce que nous possédions. Quelques-uns pouvaient à peine marcher ; néanmoins ceux qui accomplissaient une longue peine durent se mettre à l’écart et s’asseoir sur le sol pendant qu’on leur fixait des chaînes aux chevilles.

Le responsable politique se tenait à côté du forgeron pendant que celui-ci passait de l’un à l’autre. Arrivé devant moi, l’officier eut un mauvais sourire.

– Ah, Vasile Georgescu ! Vous avez certainement quelque chose à dire sur votre mise aux fers ?

Couché sur le côté, je levai les yeux et répliquai :

– Oui, mon lieutenant, et je peux vous répondre par une chanson.

Il croisa les mains derrière le dos et s’écria :

– Oh ! je vous en prie ! je suis sûr que nous serons tous contents de vous entendre.

Je chantai les premiers mots de l’hymne de la République : « Nous laissons derrière nous nos chaînes brisées... » Le forgeron finit sa tâche en quelques coups de marteau et dans un silence inhabituel j’ajoutai : « Vous chantez que les chaînes brisées tombent, mais ce régime a enchaîné plus d’hommes qu’aucun autre. »

Le lieutenant n’avait pas trouvé de réponse lorsqu’on annonça, du corps de garde, l’arrivée des camions. Nous fûmes emmenés à la gare et entassés dans des wagons où nous restâmes étendus pendant des heures avant que le train s’ébranle en grinçant à travers la campagne. Nous aperçûmes, grâce à quelques trous dans la peinture extérieure des étroites fenêtres, des bois et des montagnes. C’était l’été et le soleil brillait sur la campagne.

 

 

 

 

 

 

 

CINQUIÈME PARTIE

 

 

1

 

Trois cents kilomètres environ séparent Bucarest de la vieille prison de Craiova. Mais le voyage dura presque deux jours et deux nuits tant il y eut d’arrêts prolongés et le nom de notre destination s’ébruita bien avant que les murs épais de la vieille prison soient en vue.

On nous enleva nos chaînes dans une cour pavée et nous fûmes poussés sans douceur à travers des passages étroits et sales sur lesquels s’ouvraient des cellules dans lesquelles on nous fit entrer par paquets. Des protestations indignées s’élevaient de l’ombre au fur et à mesure :

– Il n’y a pas de place ici ! Nous étouffons déjà !

On avait l’impression d’être dans le métro aux heures de pointe, les triques en plus.

Un coup dans les reins me fit chanceler en avant et la porte claqua derrière moi. La puanteur de la cellule me souleva le cœur. Tout d’abord, je ne distinguai rien et je tâtonnai autour de moi jusqu’à ce que ma main rencontre un corps demi-nu et moite. Puis mes yeux s’habituèrent à la faible lueur de l’ampoule qui pendait du plafond, et je vis des rangées de couchettes superposées encombrées d’hommes qui respiraient avec difficulté tant on manquait d’air. D’autres hommes – plus nombreux encore –, à demi nus eux aussi, étaient assis par terre ou appuyés contre les murs. Personne ne pouvait faire un mouvement sans éveiller son voisin, ce qui provoquait des jurons qui réveillaient tout le monde.

Pendant deux semaines, mon séjour dans cette cellule ne fut coupé que par des sorties jusqu’à la fosse d’aisance puante pour transporter les seaux de vidange.

Je dis aux prisonniers que j’étais pasteur et récitai une courte prière. Certains m’injurièrent, mais la plupart m’écoutèrent calmement. Puis quelqu’un m’appela du haut d’une couchette supérieure perdue dans l’ombre.

– Je reconnais votre voix, dit l’inconnu. J’ai entendu votre discours à ce fameux Congrès des cultes, il y a des années.

Je lui demandai son nom.

– Nous parlerons demain.

La longue nuit finit à cinq heures du matin lorsque le réveil fut sonné par un garde qui tapait avec une barre de fer sur un morceau de rail qui se balançait au bout d’un filin. L’homme qui m’avait interpellé, un petit personnage enturbanné, descendit me serrer la main.

– C’est une chance que j’ai reconnu votre voix dans l’obscurité, me dit-il en me regardant avec des yeux injectés de sang, car vous êtes méconnaissable. Le parti s’est vengé de votre protestation, hein ? Comme vous avez maigri !

C’était Nassim, un hodja 6 qui avait représenté une petite communauté musulmane au Congrès des cultes de 1945.

Notre amitié débuta pendant que j’essayai d’avaler mon premier repas à Craiova. L’odeur abominable de la soupe graisseuse précédait son arrivée dans les cellules. Des bouts de choux pourris et d’abats non lavés flottaient dans l’écume. Mais manger était un devoir et j’emplis mon assiette.

– Comment pouvez-vous ? murmura le hodja dont l’estomac se soulevait.

– C’est un secret chrétien, dis-je. Je pense à la phrase de saint Paul : « Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent. » Puis j’évoque des amis américains qui sont en train de manger du poulet grillé et je remercie Dieu avec eux en avalant la première cuillerée de soupe. Ensuite, je me réjouis avec mes amis anglais qui mangent peut-être en ce moment du bœuf rôti. Et je fais descendre une autre cuillerée. Ainsi, grâce à de nombreux pays amis, je me réjouis avec ceux qui me réjouissent ; et je reste en vie.

Le hodja et moi nous partageâmes une couchette au cours de ces nuits étouffantes. C’était une chance pour moi de ne pas être par terre.

– Vous restez très calme, dit-il, tandis que les autres toussaient et s’agitaient autour de nous. À quoi pensez-vous ? Saint Paul vous aide-t-il aussi à présent ?

– Oui, car maintenant je me réjouis avec ceux de l’Ouest en pensant à leurs maisons confortables, à leurs livres, aux vacances qu’ils projettent, à la musique qu’ils écoutent, à l’amour qu’ils ont pour leurs femmes et leurs enfants. Et je me rappelle la seconde partie de la phrase tirée de l’Épître aux Romains : « Et pleurez avec ceux qui pleurent. » Je suis sûr qu’à l’Ouest des milliers de gens pensent à nous et essaient de nous aider en priant pour nous.

 

 

2

 

Tous les prisonniers éprouvent le besoin de s’affirmer. Ils aiment discuter. Ils s’enflamment pour un mot. Et lorsqu’ils trouvent quelqu’un qui ne rend pas insulte pour insulte, ils le tourmentent tant et plus. Les difficultés auxquelles j’eus à faire face à Craiova furent presque insurmontables. Lorsque je prêchais, je devais enfler la voix pour dominer les grognements et les prétendus ronflements. Les prisonniers s’ennuyaient terriblement faute de ressources intérieures et ils soupiraient après leurs distractions familières. Je me rendis bien vite compte que les sermons tournaient en discussions et les discussions en querelles. Mais celui qui racontait une histoire, et, en particulier, l’histoire d’un crime, était sûr d’être écouté. Je leur racontai donc des histoires terribles de mon cru axées sur le message chrétien, mais sans qu’il saute aux yeux de mes auditeurs.

Mon héros le plus populaire était le bandit Pipa dont tout le monde connaît le nom en Roumanie. Je racontai comment ma mère, jeune fille, l’avait vu une fois au cours de son procès et n’avait jamais oublié ses yeux sauvages et traqués.

Les parents de Pipa étaient riches. Ils moururent alors qu’il était encore enfant, le confiant à un tuteur qui le dépouilla. Pipa travailla alors dans une auberge dont le propriétaire lui promit de lui mettre ses gains de côté jusqu’à son retour du service militaire, ce qui lui permettrait de monter sa propre affaire. Lorsque Pipa revint de l’armée, l’aubergiste nia cet accord et Pipa, saisi d’une rage aveugle, le poignarda.

Pipa devint un hors-la-loi. Il descendait de son repaire établi dans la montagne pour attaquer des auberges, toujours des auberges, et tua de la sorte au fil des ans trente-six aubergistes (sifflements admiratifs de mes auditeurs à cet endroit). En compagnie de deux autres hors-la-loi, chacun dans ses plus beaux vêtements volés, il descendit dans un village et persuada trois jeunes filles de dîner avec eux. Ils droguèrent leur vin et les portèrent dans leur grotte... Tout cela était exact, mais à cet endroit de mon récit les jeunes filles, opportunément réveillées, maintenaient leurs ravisseurs à distance en leur racontant des histoires dans le genre des Mille et Une Nuits. Et pour finir, la plus jolie des jeunes filles leur parlait de l’Évangile et apprivoisait les trois bandits.

– Pasteur, remarqua un jour le garde forestier Radion, j’ai entendu beaucoup d’histoires criminelles. Mais jamais aucune comme les vôtres où le criminel et le policier vont ensemble à l’église.

Certains de mes compagnons écoutaient aussi volontiers un récit épique de la vie de Dillinger qui, passé de l’état de miséreux affamé à celui de gangster le plus célèbre des États-Unis, était le modèle envié de beaucoup des occupants de la cellule. Une enfance malheureuse et l’injustice sociale sont les préludes habituels à une carrière criminelle, et Dillinger avait commencé la sienne en volant quelques dollars au caissier d’un cinéma.

– Lorsque nous avons compris comment Pipa et Dillinger devinrent ce qu’ils furent, nous pouvons les plaindre, remarquai-je, et de la justice naît la charité et la charité entre les hommes est le but premier de l’Évangile. Nous condamnons les hommes, mais combien rarement nous leur offrons la charité qui pourrait les sauver du crime.

J’aurais pu parler vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans épuiser la demande d’histoire. Je commençai par les classiques présentés dans une optique de foi et racontai par épisodes : Crime et Châtiment de Dostoïevski, Résurrection de Tolstoï.

Souvent les prisonniers racontaient leurs propres histoires, burlesques ou tragiques ou les deux. Radion, grand et toujours un peu penché à la manière des arbres qu’il surveillait, avait eu une vie toute droite jusqu’au jour où, traversant un bois avec deux amis, il se retourna et vit la forêt en feu.

– Lorsque nous arrivâmes au village voisin, nous fûmes arrêtés et accusés d’avoir mis le feu. On nous battit jusqu’à ce que nous ayons reconnu que nous l’avions fait pour saboter le plan de collectivisation local. Mais le coupable se dénonça au cours du procès et on nous acquitta.

» Nous ne fûmes pas libérés, on nous ramena au poste de police où l’on nous dit : « À présent, avouez ce que vous avez fait d’autre ! » Sous la torture nous avouâmes un complot de sabotage qui était de la pure invention. J’aurais dit n’importe quoi pour ne plus souffrir ! »

Ils furent condamnés chacun à quinze ans.

Il y avait beaucoup d’histoires comme celle-là à Craiova. Au bout de très peu de temps, nous nous connaissions de A jusqu’à Z et il régnait une atmosphère explosive dans la cellule. Personne ne pouvait supporter la contradiction et tout sens de la logique et des proportions était perdu.

Lorsque je racontai de nouveau le roman de Kurt Hamsun, La Faim, beaucoup d’yeux brillaient d’émotion et un prisonnier appelé Herghelegiu me dit son émotion au moment où le groupe se séparait pour le dîner. Je lui suggérai d’offrir un bout de son pain à l’hodja qui avait peur que notre nourriture contienne de la graisse de porc interdite par le Coran. Mais si Herghelegiu était ému jusqu’au cœur, il ne l’était pas jusqu’à l’estomac ! Ma proposition resta sans écho.

Les intellectuels étaient esclaves des mots. Si quelqu’un parlait d’une découverte scientifique américaine, la remarque recueillait des railleries comme s’il s’agissait d’une propagande pour les États-Unis. Si un autre faisait allusion à un écrivain russe contemporain, on le traitait de laquais du pouvoir. Les catholiques rejetaient sans l’entendre la sagesse des philosophes juifs. Les juifs ignoraient à peu près tout du christianisme.

Je présentai une fois le projet d’un livre sur la religion auquel j’avais pensé durant la nuit. Le jugement fut immédiatement rendu.

– Passez le luthéranisme au crible ! cria un des auditeurs orthodoxes.

– On voit bien que vous êtes protestant, dit un autre.

Quelques jours plus tard, au cours d’une conversation avec les deux mêmes interlocuteurs, je citai largement des extraits du Problème de la vérité du grand écrivain roumain Naie Ionescu. Accueil enthousiaste. Je décidai que si je voulais jamais recueillir une large audience, mieux vaudrait publier mes idées sous un nom d’emprunt, puisque les deux livres n’en faisaient qu’un.

Alexandru, un étudiant, provoquait des sourires protecteurs lorsqu’il récitait quelques-uns de ses poèmes. Je lui conseillai d’en dire un autre présenté comme un sonnet de Shakespeare.

« Superbe ! » se récria le chœur des critiques.

Sans révéler la supercherie, je fis remarquer qu’il ne fallait pas se laisser impressionner par des noms célèbres. Shakespeare, Byron – pour ne citer que des poètes anglais – exaltaient souvent des idées méprisables.

Un vieil officier de cavalerie protesta.

– Je ne suis pas un lettré, dit-il, mais j’ai toujours admiré Gunga Din. Kipling a créé là un véritable type de héros !

– Gunga Din a peut-être été un homme meilleur que je ne le suis, répliquai-je, mais il a passé sa vie à combattre son propre peuple aux côtés des Anglais. Que diriez-vous d’un soldat roumain qui serait tué en combattant ses compatriotes ?

Un spécialiste en anglais se fit le champion de la noblesse de pensée de Shakespeare.

Je répondis qu’à l’époque où Shakespeare composait son œuvre, les problèmes de la réforme et du puritanisme passionnaient jusqu’aux balayeurs de rues et, pourtant, un historien qui n’aurait comme documentation que ses pièces aurait bien du mal à comprendre que l’Angleterre était déjà évangélisée en ce temps-là.

– Aucun de ses personnages n’a un comportement chrétien, à part, peut-être, la pauvre Cordélia. Claudius tue son rival. La reine épouse l’assassin de son mari. Hamlet rêve de revanche, ne veut pas agir et ne peut pardonner. Polonius est un intrigant. Ophélie ne trouve une issue que dans la folie. Othello est un tueur professionnel. Desdémone n’est qu’une chienne en chaleur. Iago est un monstre de cynisme et de fourberie... Shakespeare était un poète magnifique et un psychologue-né, mais il n’avait aucune idée de ce qu’est un caractère chrétien.

– Ce que vous appelez un « caractère chrétien » n’existe peut-être pas vraiment, observa mon interlocuteur.

Il n’était en prison que depuis quelques semaines, mais lorsqu’il serait là depuis plus longtemps il comprendrait mieux, répliquai-je. Il apercevrait un peu de la bonté divine dont j’avais fait l’expérience : les pécheurs qui se confessaient dans leur dernier souffle, les saints qui pardonnaient à leurs meurtriers comme nous espérons être pardonnés nous aussi à la fin. Et je citai quelques vers qui prouvaient quel grand poète chrétien aurait pu être Shakespeare.

 

On dit que les paroles des mourants forcent l’attention comme une profonde harmonie,

Elles sont rares et rarement gaspillées en vain ;

Car ils exhalent la vérité, ceux qui l’exhalent dans la souffrance.

 

Comme il aurait pu appliquer ce passage aux derniers mots de Jésus sur la Croix !

 

 

3

 

Le petit hodja avait beaucoup à nous apprendre sur la soumission à la volonté de Dieu. Il nous rappelait souvent que chaque chapitre du Coran, le livre le plus lu dans le monde après la Bible, commence par l’invocation : « Au nom d’Allah le miséricordieux, le compatissant », et il essayait de mettre ce précepte en pratique dans la vie quotidienne. Cinq fois par jour, Nassim s’agenouillait sur le sol dur et priait en direction de La Mecque.

Les hommes se moquaient de lui. Je leur dis :

– Lorsqu’un Français demande du pain, un Anglais du bread, un Allemand du Brot, un Italien du pane, ils demandent tous la même chose. Gheorghe est catholique, aussi fait-il le signe de croix comme ceci. Carol, l’orthodoxe, le fait comme cela. Ion, le baptiste, joint ses mains. Alors pourquoi Nassim ne pourrait-il pas faire ses prières tourné vers l’Est ? Nous abordons tous Dieu différemment, mais au-delà des gestes de charité et de louanges, Il voit dans le cœur. C’est là que nous devons regarder nous aussi.

Au milieu du désordre et de la saleté repoussante de la cellule, Nassim et moi, assis côte à côte sur une couchette inférieure, nous eûmes de longues conversations. Il parlait de sa foi – révélée au Prophète par l’ange Gabriel d’après la croyance musulmane – avec une ferveur qui transformait pendant quelques instants ce lieu sinistre. Je fus surpris de l’entendre parler de Jésus avec amour.

– Jésus est pour moi un prophète très saint et très sage qui parle le langage de Dieu lui-même. Mais il ne peut être pour nous le fils de Dieu. J’espère que je ne vous ai pas offensé.

– Pas du tout ! D’ailleurs, je suis d’accord avec vous.

– Comment un chrétien peut-il dire cela ?

– Je le dis parce qu’un fils est le résultat de l’union de l’homme et de la femme. Aucun chrétien ne croit dans ce sens que Jésus est le fils de Dieu. Nous l’appelons « Fils de Dieu » dans un autre et unique sens, comme une émanation du Créateur. Il est le Fils parce qu’il porte l’empreinte même de Dieu, comme un homme porte celle de son père. Il est le Fils parce qu’il déborde de charité et de vérité. À cet égard, nous n’avons aucun doute.

– Vu sous cet angle, je suis d’accord moi aussi, répliqua Nassim, le visage éclairé par le grave sourire de sa race.

Jésus n’écarte aucun de ceux qui L’aiment, même si l’un d’eux ne connaît pas le titre exact de Celui qu’il aime. Le voleur repentant Lui parla sur le calvaire d’homme à homme. Jésus ne lui en promit pas moins le paradis.

 

 

4

 

Les prisonniers allaient et venaient ; seul l’air ne changeait jamais. Chaque fois que des gens partaient, d’autres prenaient leur place et je recommençais mon « travail paroissial ».

Parmi les nouveaux venus figuraient le général Calescu, un ancien chef de la Justice militaire, qui aimait bien revivre son passé galant. Il reconnaissait que beaucoup de femmes étaient entrées dans le « boudoir » et qu’il avait connu ses plus beaux jours pendant la guerre.

– Il y avait tant de jolies petites espionnes... Je faisais toujours en sorte de les libérer si elles étaient gentilles avec moi !

Lorsque Calescu ne parlait pas de femmes, il rêvait de bons repas. Un soir, il annonça :

– Demain, c’est mon anniversaire. Je vous invite tous à dîner !

Et comme il avait passé, lorsqu’il était jeune, de très joyeux anniversaires à Paris, il choisit de nous emmener chez Maxim’s. Il nous régala généreusement pendant une heure ou deux de ce que la maison pouvait offrir de meilleur.

– Maître d’hôtel ! appelait-il, qu’est-ce que vous nous conseillez ? Une bouillabaisse 7 bien relevée ? Pas trop lourd pour commencer ? Que diriez-vous d’un foie gras truffé du Périgord avec des rôties chaudes et du beurre de Normandie ? Parfait ! Et ensuite un canard à l’orange @. Vous aimez le canard, n’est-ce pas, pasteur ? Ou un coq au vin @ ? Et pour le hodja des brochettes flambées !

Chaque plat était arrosé d’une liste élégiaque de vins : Bourgogne, Château-Yquem doré, Vieux Cognac. On choisit des cigares : Henry Clay, Roméo et Juliette. Rien ne freinait nos plaisirs gourmands ; puis la porte s’ouvrit et l’on nous apporta notre pitance habituelle : choux pourris et abats nauséeux.

Dans ces bavardages sur les plaisirs de la table, comme dans les rêves éveillés sur les femmes, l’imagination galopait. On inventait des poulets farcis aux bananes, des pommes de terre écrasées avec de la confiture de fraises, et bien d’autres plats heureusement oubliés aujourd’hui. En fait, la nourriture était plus exécrable à Craiova que partout ailleurs, sauf un jour où, à notre grande surprise, nous vîmes sans y croire les gardiens nous apporter de la soupe à l’oignon, un ragoût avec de la vraie viande, de la purée de pommes de terre, des carottes nouvelles, deux petits pains pour chacun et un grand panier de pommes. Quelques-uns espéraient presque l’un des cigares de Calescu pour couronner le repas.

Qu’est-ce que cela signifiait ? Les prisonniers attachent la plus grande importance au moindre changement dans leur routine et nous attendîmes d’autres miracles. Au cours de l’après-midi, le général Calescu, debout devant la fenêtre, cria tout à coup très excité:

– Des femmes, sapristi ! Et elles s’en vont.

Tous les hommes se collèrent aux barreaux et regardèrent avidement dans la cour. Une demi-douzaine de femmes élégantes se dirigeaient vers le portail accompagnées par le commandant. Un garde nous dit que c’était une délégation de « femmes démocrates » de l’Ouest qui repartaient après une visite d’une heure, très satisfaites de la qualité de la nourriture !

Les repas furent pires, si possible, au cours de la semaine suivante. Nous apprîmes plus tard que des copies du rapport des visiteuses sur les prisons modèles de Roumanie avaient circulé en Grande-Bretagne, en France et aux États-Unis.

 

 

5

 

Il y eut à l’époque plusieurs de ces visites guidées. Lorsque le chef du gouvernement soviétique change, il y a d’habitude un bref dégel et nous en arrivions à présent, après une lutte sourde entre les successeurs de Staline, au règne du maréchal Boulganine comme président du Conseil des ministres. Calescu disait que l’arrivée au pouvoir de cet ancien ministre de la Guerre signifiait que les « Américains finiraient par leur déclarer la guerre ». Les rumeurs qui circulaient dans la prison appuyaient son opinion. On citait à ce propos les « paroles mêmes » du président Eisenhower : « Le temps de boutonner le dernier bouton de mon uniforme, et les prisonniers de l’Europe de l’Est seront libres. »

Le rêve de la majorité des fermiers et des ouvriers agricoles était le retour du roi. Leur raisonnement était simple :

– Lorsque le roi était là, j’avais mon champ et mon troupeau. À présent qu’il est parti, je n’ai rien.

Pour l’anniversaire de l’ancienne fête nationale roumaine, un assez grand nombre d’occupants de la cellule se réunirent pour un service au cours duquel on récitait des prières pour le roi Michel et la famille royale. Les mouchards trouvèrent alors plus prudent de regarder d’un autre côté. Mais le républicain de la cellule, le maître d’école Constantinescu, entama une discussion contre la monarchie et son « cérémonial futile ».

Radion, le garde forestier, répondit :

– La pompe et la gloire ne signifient peut-être rien pour vous, mais elles sont naturelles à un roi. Il n’a pas besoin de faire un effort. Il n’est pas comme l’homme politique qui doit se faire un nom grâce à des guerres ou à des révolutions, ce qu’il fait toujours aux dépens de la nation. Le roi maintient la paix ! C’est pourquoi je suis pour lui !

Un jour, Radion remit aussi à sa place le général Calescu qui aimait plaisanter au sujet de la religion.

– Si Jésus avait vraiment le pouvoir de changer l’eau en vin, dit un jour le général, pourquoi n’a-t-il pas ouvert boutique et fait fortune ?

– Il n’existe certes plus personne pour certifier que le Sauveur a accompli un miracle. Mais je sais, parce que je l’ai vu, qu’il peut changer le vin en mobilier.

– Stupéfiant ! ricana Calescu.

– Oui, répliqua Radion. Avant ma conversion, je dépensais jusqu’à mon dernier sou au cabaret, et ma femme n’avait guère qu’une chaise pour s’asseoir. Lorsque je m’arrêtai de boire, nous mîmes de l’argent de côté et nous nous meublâmes.

Le printemps apporta des nouvelles, officielles celles-là, qui mirent fin aux jeux guerriers du général Calescu. Les Russes s’étaient engagés à retirer leurs troupes d’Autriche, et la première « rencontre au sommet » entre l’Est et l’Ouest, après dix ans de guerre froide, allait se dérouler à Genève.

Bientôt la « coexistence pacifique » fit fureur. Constantinescu en avait plein la bouche.

– Pourquoi l’Ouest ne pourrait-il pas vivre harmonieusement avec l’Est communiste ? demanda-t-il.

Je répliquai :

– Je ne suis pas un homme politique, mais je sais que, du moins, l’Église ne pourra jamais faire la paix avec l’athéisme, pas plus que la police ne peut faire la paix avec les gangsters, ou la maladie avec la santé.

– Vous haïssez donc les athées ?

– Je hais l’athéisme en tant que doctrine, mais j’aime les athées, exactement comme je hais la cécité mais aime les aveugles. Puisque l’athéisme est une forme d’aveuglement spirituel, il faut le combattre.

Le long visage de Constantinescu exprima une surprise moqueuse :

– Vous parlez de vous battre, pasteur ? Je croyais que les chrétiens tendaient l’autre joue. Saint François ne sauva-t-il pas un loup de la mort en disant : « Ne tuez pas frère loup, c’est une des créatures de Dieu » ?

– J’admire profondément saint François, mais si je ne tue pas frère loup, il mangera sœur brebis. Mon devoir de tuer le loup, si je ne peux le maîtriser, est inspiré par la charité. Jésus nous a dit d’aimer nos ennemis, mais Il s’est lui-même servi de la force lorsqu’il n’y avait pas d’autre moyen. Dieu prend des millions de vies chaque jour ; c’est dans Sa nature de donner la mort aussi bien que la vie.

Un nouveau venu à Craiova, l’ingénieur Glodeanu, dit qu’il avait entendu à la B.B.C. que les gouvernements occidentaux avaient décidé de ne plus essayer d’intervenir dans les affaires intérieures du bloc communiste.

J’objectai :

– Oui, mais si je commence à faire un trou dans la barque que nous partageons et que je vous dise : « Ne vous en mêlez pas, c’est le côté que j’occupe, moi, dans la barque », serez-vous d’accord ? Non ! Le trou de mon côté finira par nous noyer tous ! Les communistes, poursuivis-je, se sont infiltrés dans le monde entier et ils essaient d’empoisonner la jeunesse avec la haine. Leur intention de renverser partout l’ordre établi n’est pas, certes, une affaire interne.

– C’est du banditisme international ! dit Calescu.

Constantinescu railla :

– L’Ouest ne peut pas toujours avoir raison, mon général, et Staline n’était pas tout noir. N’a-t-il pas dit : « L’homme est notre plus précieux capital » ?

– Voilà pourquoi nous sommes bouclés ici, grommela Calescu.

Mais Constantinescu insista et fit remarquer qu’il y avait eu des progrès industriels et même culturels réalisés grâce au communisme.

– Vous ne pouvez le nier.

Je répliquai :

– Un visiteur de l’Égypte ancienne serait resté muet d’admiration devant les monuments des pharaons, mais Dieu ne les admirait pas parce qu’ils étaient l’œuvre d’esclaves et il envoya Moïse délivrer ceux-ci. Aujourd’hui, en Russie et dans les pays satellites, ce sont encore des esclaves qui construisent les maisons, les usines et les écoles dont vous parlez. Et qu’enseigne-t-on dans ces écoles ? La haine de l’Ouest.

– Les communistes préparent l’avenir, répliqua Constantinescu. Une génération ou deux peuvent être sacrifiées, mais les bases d’un meilleur avenir pour l’humanité sont jetées.

Je dis :

– Pour rendre les futures générations heureuses, les hommes doivent être bons eux-mêmes. Or, les dirigeants communistes se dénoncent constamment l’un l’autre comme les pires criminels. Les hommes les plus puissants de l’Union soviétique ont été assassinés par leurs propres camarades. Comment un communiste serait-il heureux, sachant qu’il peut être victime de la prochaine purge ?

– Les communistes ont de bons côtés, objecta Constantinescu. Nul n’est entièrement mauvais d’ailleurs et les communistes en tant qu’hommes gardent un reflet de l’image de Dieu.

Je répliquai :

– Je suis d’accord. Hitler lui-même n’était pas tout à fait un monstre. Il a amélioré le sort de bien des Allemands. Il a fait de son pays le pays le plus puissant d’Europe. Sa mort avec Eva Braun dans le « bunker », son mariage au dernier moment, peuvent être considérés comme émouvants. Mais qui pourrait en tenir compte, alors qu’il a massacré des millions de gens ? Le Führer a gagné le monde pour l’Allemagne, et perdu son âme, avant même sa défaite. Les succès communistes ont été remportés aux dépens de l’âme en broyant l’élément le plus vital de l’homme, sa personnalité.

– Vous ne pouvez pas mettre tous les communistes dans le même panier, dit Constantinescu. Tito, par exemple, est considéré comme un dictateur bienveillant.

– Mais ils ont tous le même but : répandre la révolution dans le monde et déraciner la religion. Quant au « bienveillant » Tito, il a tué des milliers d’ennemis et emprisonné ses amis.

– Je maintiens qu’il y a eu des progrès, dit Constantinescu.

– Pour ma part, je n’admire pas un progrès payé avec du sang et des larmes, aussi impressionnant qu’il puisse paraître de l’extérieur. Aucun peuple n’a choisi le communisme ou ne put s’en débarrasser grâce à des élections libres.

– Le monde veut la paix ; quelle est votre alternative : la guerre atomique ?

– La guerre atomique n’est pas l’alternative : personne n’en veut. La drogue pose un grave problème à l’humanité mais personne ne pense adopter pour le résoudre la solution de Hitler, c’est-à-dire pousser les drogués dans des chambres à gaz 8. Néanmoins, nous ne pouvons pas instaurer une « coexistence pacifique » avec les stupéfiants ; il faudra trouver une solution, même s’il nous faut lutter pour cela pendant un demi-siècle. Comment pourrions-nous vivre paisiblement avec des gens qui ignorent la paix pour eux-mêmes, parce que tout ce que veulent leurs dirigeants c’est le pouvoir et toujours plus de pouvoir ? Les communistes endorment nos soupçons pendant qu’ils préparent leur prochain coup.

Je ne pus ébranler la volonté bien arrêtée de Constantinescu de considérer les gestes des Soviets sur leur seule valeur apparente. Alors, me penchant hors de ma couchette, je m’emparai brusquement de son oreiller : le petit ballot bosselé d’affaires personnelles sur lequel il appuyait sa tête. Son crâne heurta le mur. Il fut furieux.

– Mais pourquoi refusez-vous de coexister pacifiquement avec moi ? demandai-je. Personnellement, je suis tout disposé à être votre ami, maintenant que je vous ai volé tout ce que vous aviez.

Je lui rendis néanmoins très vite son trésor.

Constantinescu prenait pour la réalité ses propres désirs au sujet du communisme. Les hommes entraînés à l’école de Lénine et de Staline considèrent la bonne volonté comme une faiblesse à exploiter. Pour leur propre bien nous devons travailler à leur défaite ! La charité n’est pas une panacée universelle. Les dirigeants communistes sont des criminels à l’échelle internationale, et le criminel ne se repent que lorsqu’il est vaincu ; alors seulement il peut être amené au Christ.

Chaque fois qu’un problème était soulevé devant le Sénat romain, Caton s’écriait : « Détruisons d’abord notre ennemie Carthage et tout le reste s’arrangera ! Delenda Carthago ! » J’étais certain que le destin de l’Occident était, soit de détruire le communisme, soit d’être détruit par lui.

 

 

6

 

Le désir de montrer le communisme sous un meilleur jour avant la conférence au sommet apporta quelques adoucissements aux pires excès du système pénitentiaire. À Salcia où, notamment, on pendait les hommes par les pieds et où l’on plongeait les femmes pendant des heures dans de l’eau glacée, tout le personnel fut arrêté. D’après un rapport officiel, cinquante-huit prisonniers étaient morts au cours de compétitions entre les gardes pour savoir qui battait à mort le plus de détenus ; en réalité les survivants de Salcia amenés à Craiova dirent qu’il y avait eu au moins huit cents morts.

Le personnel de Salcia fut condamné à de longues peines d’emprisonnement à la suite d’un procès débordant de vertueuse indignation judiciaire, et cette purge eut un effet salutaire dans les autres prisons. On mit fin aux châtiments corporels et les gardes devinrent polis. Lorsque le commandant de la prison de Jilava, le colonel Gheorghiu, demanda si l’on avait à se plaindre et qu’on lança dans sa direction en guise de réponse une assiette d’orge, le coupable passa simplement une journée au cachot.

Les réformes eurent la vie courte une fois de plus. On recommença bientôt à nous battre et à nous insulter comme avant et, environ un an plus tard, lorsque les procès furent oubliés à l’étranger, les assassins de Salcia, dédommagés par une promotion, retrouvèrent leurs fonctions. Seuls les criminels de droit commun, qu’ils avaient utilisés pour torturer les détenus politiques, restèrent en prison.

Au cours de cette période agitée, je fus déplacé à plusieurs reprises et ces voyages de cauchemar se confondent en un seul dans mon souvenir. Je ferme les yeux et je vois une rangée de forçats aux crânes rasés, aux mentons bleus de barbe, ballottés au rythme du train. Nous traînions toujours une vingtaine de kilos de chaînes qui nous écorchaient à travers nos vêtements et provoquaient des plaies qui mettaient des mois à guérir dans l’état de faiblesse où nous étions.

Durant un de ces voyages, nous fîmes halte pour la nuit et le silence fut soudain rompu par un cri angoissé : « On m’a volé ! »

Je me redressai et vis le petit Dan, un filou minable de Bucarest, qui se traînait de l’un à l’autre, secouant, pour les réveiller, les hommes couchés par terre. Indifférent aux injures et aux coups de poing, il n’arrêtait pas de hurler.

– J’avais cinq cents lei et ils ont disparu ! C’était toute ma fortune !

Dans l’espoir de le calmer, je lui dis :

– Mon ami, j’espère que vous ne soupçonnez pas un pasteur d’être un voleur, mais si vous avez des doutes, vous pouvez me fouiller des pieds à la tête.

Pour avoir la paix, les autres l’autorisèrent aussi à chercher, mais on ne trouva rien. Le train repartit et nous sombrâmes tour à tour dans le sommeil. Je fus réveillé à l’aube par un vacarme infernal : les dix-huit autres prisonniers avaient été volés à leur tour.

– Je savais qu’il y avait un voleur parmi nous ! cria Dan.

Quelques jours plus tard, à Poarta-Alba où nous avions atterri, je racontai l’histoire à un condamné à un an de prison pour vol. Éclatant de rire, il me dit :

– Je connais Dan depuis des années. Il voulait simplement découvrir où chacun de vous cachait tout ce qui valait la peine d’être dérobé.

Il y avait beaucoup de « Dan » à Poarta-Alba, où les « politiques » et les condamnés de droit commun étaient mélangés. Une fois, je somnolais à côté d’un groupe qui jouait avec des dés de fortune. J’eus la sensation que l’on touchait l’un de mes pieds et j’ouvris les yeux pour découvrir un prisonnier délaçant l’une de mes chaussures, l’autre avait déjà disparu.

– Que faites-vous ? lui demandai-je.

– Je viens de gagner vos souliers aux dés, répliqua-t-il en grimaçant un sourire, et il fut très offusqué que je refuse de les lui abandonner.

Le monde des voleurs est un monde à part. Je découvris que ces hommes aimaient parler de leurs exploits, les plus appréciés étant les plus risqués. Ils aiment l’émotion causée par le danger comme d’autres hommes aiment la boisson, le jeu ou les femmes. Je m’émerveillais de l’amour qu’ils portaient à leur « métier ».

Un soir, alors que la plupart des prisonniers étaient dans la cour, les gardes ouvrirent brusquement la porte et envoyèrent rouler à l’intérieur de la cellule un prisonnier surnommé « Degete » 9. Il haletait et gémissait, et je l’aidai à s’étendre sur sa couchette. Trempant un chiffon dans l’eau, je commençai à essuyer le sang autour de ses lèvres enflées. On l’avait surpris chapardant à la cuisine, d’après ce que je crus comprendre.

– Vous êtes un bon type, pasteur, me dit-il. Lorsque je sortirai, à mon premier bon coup, je n’oublierai pas votre part.

Je répondis que j’espérais qu’il trouverait un meilleur moyen d’existence. Il rit :

– Ils perdent leur temps à me battre. J’aime mon travail. Je n’y renoncerai jamais.

Je mis mon bras autour de ses épaules et murmurai :

– Merci. Vous m’avez donné une leçon.

– Que voulez-vous dire ? questionna-t-il.

– Si les coups de bâton ne parviennent pas à changer vos idées, pourquoi écouterais-je ceux qui voudraient que je change les miennes ? Il faut que je me donne certainement autant de mal pour gagner une âme que vous pour réussir un coup. Plus je vous écoute, vous et vos amis, raconter vos histoires, plus j’apprends.

Il grimaça un sourire perplexe.

– Vous plaisantez, pasteur ?

– Pas du tout. Vous allez voir : vous travaillez la nuit et, si vous échouez la première fois, vous retentez votre chance la nuit suivante. Quant à moi qui suis pasteur, si je passais la nuit en prières et que je n’obtienne pas satisfaction, je devrais, à votre exemple, ne pas abandonner la partie et me remettre à prier. Vous volez les autres, mais il y a une morale entre voleurs. Nous, chrétiens, nous devrions avoir le même esprit d’équipe. Et bien que vous risquiez votre liberté et votre vie pour avoir de l’argent, aussitôt que vous en avez, vous le dépensez à droite et à gauche sans y attacher une valeur excessive. Vous, les voleurs, les sanctions ne vous découragent pas et vous ne reculez pas devant la souffrance. Sachant qu’il y a le paradis à gagner, nous devrions tout risquer comme vous n’hésitez pas à le faire.

La prison de Poarta-Alba se composait de bâtiments du camp de travail organisé à proximité du tronçon de canal où ma femme avait travaillé. Je savais qu’elle vivait tant bien que mal maintenant à Bucarest et il ne se passait pas d’heure sans que je pense à elle. Nous occupions par groupes de cinquante des baraquements tout en longueur. Il y en avait d’autres abandonnés tout autour et aussi des carrés de légumes que Sabine avait dû connaître. Cette consolation mélancolique me fut enlevée au bout de quelques semaines : on m’ordonna de me préparer pour un nouveau transfert.

Degete vint me dire au revoir escorté d’un certain Calapod, un coquin qui avait été traqué dans tout le pays. Cet homme me donna une grande tape dans le dos en s’écriant avec bonne humeur :

– Voilà donc le saint révérend qui aime les voleurs.

– Monsieur Calapod, répliquai-je, Jésus n’a pas hésité à se comparer à un voleur. Il a promis : « Je viendrai dans la nuit comme un voleur. » Exactement comme tous ceux que vous avez dévalisés ne savaient pas que vous viendriez, de même une nuit Jésus viendra chercher votre âme et vous ne serez pas prêt.

 

 

7

 

Ma tuberculose empira sous l’effet conjugué du froid humide de Craiova et de Poarta-Alba supporté pendant des semaines, et de la fatigue des voyages avec mes compagnons de chaîne. J’arrivai à Gherla, dans les montagnes de Transylvanie, dans un tel état que l’on me mit dans une des cellules du bâtiment réservé à l’« hôpital ». Notre médecin, une jeune femme nommée Marina, nous dit que c’était son premier poste. Les autres malades me racontèrent que le jour de son arrivée elle blêmissait de plus en plus au fur et à mesure qu’elle allait d’une cellule à l’autre. Rien au cours de ses études ne l’avait préparée à la saleté, à la faim, au manque de médicaments et d’équipements les plus élémentaires, à toute cette cruauté inutile. Ils crurent qu’elle allait s’évanouir, mais elle résista.

Marina était une grande fille mince, fragile, dont le visage tiré était encadré de cheveux blonds. Après m’avoir ausculté, elle me dit :

– Vous avez besoin d’une nourriture saine et d’air pur.

Je ne pus m’empêcher de rire :

– Mais ne savez-vous donc pas où nous sommes, docteur Marina ?

Ses yeux se remplirent de larmes.

– On m’a appris à l’école de médecine que dans un cas comme le vôtre il fallait une bonne nourriture et le grand air.

Quelques jours plus tard, des officiers supérieurs vinrent faire une inspection et Marina les apostropha dans la galerie sur laquelle ouvraient nos cellules.

– Camarades, ces hommes n’ont pas été condamnés à mort. L’État me paie pour les soigner, exactement comme il vous paie pour les garder. Je vous demande de me donner les moyens de faire mon travail.

L’un des visiteurs remarqua alors :

– Vous êtes donc du côté des hors-la-loi ?

– Ce sont peut-être des hors-la-loi pour vous, camarade inspecteur, mais pour moi ce sont des malades.

Nos conditions de vie ne devinrent pas meilleures, mais par contre nous eûmes des nouvelles qui valaient, pour moi, toutes les drogues de la pharmacopée. Avant la conférence au sommet de Genève, les visites des familles furent de nouveau autorisées.

L’excitation, l’impatience nous rendaient tous nerveux, tantôt fous de joie, tantôt au bord des larmes. Certains étaient sans nouvelles de leurs familles depuis dix ou douze ans. Il y avait huit ans que je n’avais pas vu Sabine.

Le jour attendu arriva et, quand on appela mon nom, on me fit entrer dans un hall sonore et me placer debout derrière une table. Trois mètres plus loin, je vis ma femme derrière une autre table. Le commandant, flanqué d’officiers et de gardes, se tenait près du mur entre nous, comme s’ils étaient prêts à arbitrer un match de tennis.

Je regardai Sabine et il me sembla que ses souffrances lui avaient apporté une paix et une beauté que je ne lui avais jamais vues autrefois. Elle se tenait droite, les mains croisées, souriante.

M’accrochant à la table je lançai :

– Allez-vous tous bien à la maison ?

Ma voix résonna étrangement dans la pièce. Elle répliqua :

– Oui, nous allons tous bien, grâce à Dieu.

Le commandant intervint :

– Il est défendu de parler de Dieu ici.

– Ma mère vit-elle toujours ?

– Oui. Que Dieu en soit loué.

– JE VOUS AI PRÉVENUE QUE VOUS N’ÊTES FAS AUTORISÉS À PARLER DE DIEU.

À son tour Sabine questionna :

– Comment vas-tu ?

– Je suis à l’hôpital de la prison.

Le commandant :

– Vous n’êtes pas autorisé à dire où vous êtes.

Je fis une nouvelle tentative :

– Y a-t-il un espoir d’appel de mon procès ?

Le commandant :

– Vous n’êtes pas autorisé à discuter de votre procès.

Et ça continua ainsi jusqu’à ce que je dise :

– Rentre à la maison, chère Sabine. Ils ont décidé de ne pas nous laisser parler.

Ma femme avait apporté un panier de nourriture et de vêtements, mais on ne lui permit même pas de me laisser une pomme. Pendant qu’ils me faisaient sortir, je tournai la tête et je la vis, escortée de gardes armés, franchir la porte à l’autre extrémité du hall. Le commandant allumait une cigarette, l’esprit ailleurs.

Ce soir-là, le Dr Marina s’arrêta au pied de mon lit.

– Oh ! murmura-t-elle. Et moi qui espérais que la visite de votre femme vous ferait tant de bien !

Nous devînmes amis. Elle me dit qu’on ne lui avait jamais parlé de religion et qu’elle supposait qu’elle était athée.

– Tout le monde ne l’est-il pas à l’heure actuelle ?

Un jour où j’étais seul avec Marina et un autre prisonnier chrétien dans le petit réduit qui lui servait de salle de consultation, je remarquai que c’était la Pentecôte.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

Un garde infirmier cherchait une fiche dans un classeur. J’attendis qu’il soit sorti pour répondre.

– C’est le jour où Dieu nous a donné les dix commandements, il y a des milliers d’années.

J’entendis les pas du garde qui revenait et je dis fort :

– Et ça me fait mal là, docteur, quand je tousse.

L’homme remit la fiche en place et repartit, ce qui me permit de poursuivre :

– La Pentecôte est aussi le jour où l’Esprit-Saint descendit sur les apôtres.

De nouveau les pas du garde. Je repris rapidement :

– Et la nuit ma douleur dans mon dos est terrible.

Le Dr Marina se mordit les lèvres pour ne pas rire. Je repris mon sermon tandis qu’elle m’auscultait, me faisait tourner, examinait ma gorge, jusqu’à ce que, n’y tenant plus, elle éclata de rire :

– Arrêtez ! Vous m’en parlerez plus tard, murmura-t-elle en portant un mouchoir à sa bouche au moment où le visage impassible du garde réapparaissait sur le seuil.

Je fis son éducation religieuse tout au long des semaines suivantes et lorsque, avec l’aide d’autres prisonniers de Gherla, je l’eus amenée au Christ, elle prit encore de plus grands risques pour nous aider.

Des années plus tard, dans une autre prison, j’appris qu’elle était morte d’un rhumatisme au cœur. Elle s’était toujours surmenée.

 

 

8

 

Je fus ramené à Vacaresti, la prison-hôpital où j’avais passé un mois après ma réclusion dans les cellules installées sous le ministère de l’Intérieur. Il y avait plus de monde que jamais et les tuberculeux n’étaient pas séparés des autres malades, de sorte qu’ils échangeaient mutuellement leurs microbes.

Deux officiers de la police secrète vinrent m’interroger et me demandèrent d’un air moqueur ce que je pensais à présent du communisme.

– Comment vous répondre ? Je ne le connais que de l’intérieur des prisons.

Ils eurent un sourire forcé et l’un d’eux répliqua :

– Eh bien, maintenant vous en entendrez parler par un V.I.P. 10 : Vasile Luca – le vieux ministre des Finances – est dans votre cellule.

Le renvoi de Luca à la suite de scandales financiers en mars 1953 avait permis de se débarrasser de la clique d’Ana Pauker. Il avait été radié du parti ainsi que le ministre de l’Intérieur, Teohari Georgescu, et à présent ils se retrouvaient tous trois dans différentes prisons avec les victimes de leurs cinq années de règne. Lorsqu’il était au pouvoir, Vasile Luca était adulé mais peu aimé. À présent les gardes et les prisonniers en profitaient pour lui montrer leur mépris. Assis seul dans un coin de notre cellule, marmottant pour lui-même en se rongeant les ongles, vieux, malade, Luca n’avait plus rien de l’homme dont la photographie avait si souvent paru dans les journaux.

Luca ne pouvait trouver aucun soulagement dans ses souffrances. Un chrétien, quels que soient ses malheurs, sait qu’il suit la route que le Christ a parcourue, mais Luca, qui avait travaillé toute sa vie pour le communisme, n’avait conservé ni espoir ni croyance. Si les nationalistes s’emparaient du pouvoir ou si les Américains arrivaient, Luca et ses camarades seraient les premiers à être pendus. En attendant, ils étaient punis par leurs anciens amis du parti. Luca était au bord de la dépression lorsque nous fîmes connaissance.

Après sa disgrâce politique, il fut obligé de reconnaître, sous la torture, l’exactitude d’accusations absurdes. Un tribunal militaire le condamna à mort, mais la sentence fut commuée en prison à vie.

– Ils savent que je n’en ai pas pour longtemps, dit-il entre deux quintes de toux.

Il était saisi d’accès de rage contre ses ennemis du parti. Un jour où il ne pouvait pas manger la nourriture qui nous était servie, je lui proposai mon pain. Il le mangea avec voracité.

– Pourquoi faites-vous cela ? grommela-t-il.

– J’ai appris en prison la valeur du jeûne.

– C’est-à-dire ?

– Premièrement, que l’esprit est le maître du corps. Deuxièmement, jeûner me dispense des querelles et des hargnes si souvent provoquées par la nourriture. Troisièmement, eh bien, si un chrétien ne peut pas jeûner en prison, quels moyens a-t-il d’aider les autres ?

Luca convint que la seule aide qu’il avait reçue depuis qu’il avait été arrêté lui avait été apportée par des chrétiens. Puis la colère le ressaisit.

– Mais je connais plus d’un prêtre ou pasteur qui est un gredin de première grandeur. En tant que membre du Comité central du Parti, je gardais l’œil ouvert sur les sectes et les religions. Mon ministère avait un dossier sur tous les membres du clergé, vous y compris. Je commençais à me demander s’il y avait un prêtre dans le pays qui ne viendrait pas bientôt frapper à ma porte de derrière dès la nuit tombée. Quelle bande de zouaves !

Je répliquai que l’homme peut dégrader la religion, mais que la religion ennoblit l’homme bien davantage. La multitude des saints en est la meilleure preuve, non seulement ceux d’autrefois, mais les nombreux chrétiens authentiques que l’on peut rencontrer de nos jours.

Il s’emporta. Sa rancœur contre le monde ne lui permettait pas de reconnaître la bonté en quiconque. Et il se mit à débiter les arguments classiques des athées à propos des persécutions de l’Église contre la science. Je lui rappelai les grands savants qui ont été des chrétiens – depuis Newton et Kepler jusqu’à Pavlov et l’inventeur des anesthésiques, sir James Simpson.

– Connaissez-vous la déclaration de Louis Pasteur qui découvrit les microbes et la vaccination ? Je crois comme une charbonnière. Mais plus je progresse dans ma science, plus j’ai la foi d’une charbonnière 11. Cet homme, qui passa la plus grande partie de sa vie à la tête d’une équipe de savants, avait la foi d’une femme sans culture.

Luca m’interrompit avec indignation :

– Et tous les savants que l’Église a persécutés ?

Je lui demandai de les nommer.

– Galilée, naturellement, qui fut emprisonné. Giordano Bruno, qui a été brûlé...

II se tut.

– Deux cas en deux mille ans ! C’est – d’après les standards humains – un triomphe pour l’Église. Rappelez-vous les records du parti, simplement ici en Roumanie, dans les dix dernières années. Des milliers d’innocents fusillés, torturés, emprisonnés ; vous-même condamné sur la foi de faux serments obtenus sous menace et par la corruption. Combien pensez-vous qu’il y a eu d’erreurs judiciaires dans les pays gouvernés par les communistes ?

Un soir où j’évoquais la Cène et les paroles de Jésus à Judas : « Fais vite ce que tu as à faire », Luca observa :

– Rien ne me force à croire en Dieu, mais si j’y croyais, la seule prière que je Lui adresserais serait : « Fais vite ce que Tu as à faire. »

Son état empirait. Il crachait le sang et la fièvre mouillait son front de sueur froide.

À cette époque je fus transporté dans une autre prison. Avant mon départ, il me promit de penser à son âme. Je n’ai aucun moyen de savoir ce qui est arrivé, mais quand un homme commence à discuter avec lui-même, les chances de trouver la vérité sont faibles. Les conversions sont, en général, instantanées. Le message perce le cœur, et de ses profondeurs quelque chose de nouveau et de salutaire jaillit immédiatement.

À cette époque aussi j’eus l’occasion de rencontrer des hommes dans la même situation que Luca, et je discutais souvent avec des amis du sort qui serait réservé aux dirigeants communistes et à leurs collaborateurs lorsque le régime tomberait. Les chrétiens étaient opposés à la revanche, mais ils étaient aussi divisés entre eux : les uns étaient partisans du pardon total, les autres remarquaient que Jésus, en disant à Pierre de pardonner à ses ennemis « non pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois », avait fixé une limite depuis longtemps franchie par les communistes.

À mon avis, après avoir jugé chaque homme séparément, en tenant compte des forces du mal qui l’ont poussé à agir, nous avons le droit, sans être vindicatifs, de placer le coupable dans une position où il sera désormais dans l’impossibilité de nuire. Les communistes consacrent déjà beaucoup de temps et d’efforts à se punir l’un l’autre. Staline a, dit-on, empoisonné Lénine. Il a tué Trotsky avec un poinçon à glace. Khrouchtchev détestait tellement son « camarade » Staline qu’il a détruit sa légende et a violé sa tombe. Luca, Teohari Georgescu, Ana Pauker et beaucoup d’autres furent victimes de la cruauté de leur propre système.

 

 

9

 

Mon transfert suivant se fit par la route dans un camion sur lequel on lisait : « Société alimentaire d’État ». On camouflait souvent de la sorte les transports pénitentiaires pour éviter peut-être les tentatives d’évasion et laisser ainsi les gens dans l’ignorance du nombre de personnes transportées. Deux hommes voyageaient avec moi : un ancien garde de Fer purgeant une peine de vingt ans, un voleur de petite envergure qui arrivait au terme d’une condamnation à six mois de prison.

– Fini pour moi cela ! dit sur un ton de bonne humeur le garde de Fer en agitant ses chaînes.

Puis, me tournant le dos, il raconta au voleur que l’on avait décidé de libérer tous les « politiques » avant la rencontre au sommet et qu’il serait des premiers à sortir. De son côté, le voleur expliqua que tout ce qu’il désirait, c’était de trouver un travail décent, mais que personne ne voudrait lui en donner.

Le garde de Fer sympathisa. Puis saisissant son voisin par la manche, il s’écria :

– J’ai une idée ! Pourquoi ne pas nous aider l’un l’autre ? À présent que les Russes sont partis, les Américains seront là dans moins d’un mois. J’ai des amis influents parmi eux. Supposons que nous changions d’identité à l’arrivée. Vous répondez à l’appel de mon nom et moi à l’appel du vôtre. Dès que je serai relâché à votre place, je commencerai à tout préparer pour l’installation des Américains. Vous, sous mon nom, vous serez élargi comme prisonnier politique, le jour de leur arrivée. Faites-moi confiance pour le reste ; votre avenir est assuré.

Le voleur fut ravi. Lorsque le camion s’arrêta dans la cour de la prison, les deux hommes répondirent chacun à l’appel du nom de l’autre et furent dirigés vers des bâtiments différents.

Dix jours plus tard, le garde de Fer sortait. Le voleur vit passer les semaines et les mois sans nouvelles des Américains. Face à la perspective de purger la peine de l’autre, il avoua la vérité au commandant. Le garde de Fer fut recherché et repris et le voleur espéra être enfin libre. Au lieu de cela, il fut jugé pour avoir aidé un fasciste à s’enfuir et condamné pour son compte à vingt ans de prison. Les deux hommes se retrouvèrent donc côte à côte, comme tant d’autres qui avaient cherché à duper un de leurs compagnons.

La nouvelle prison s’appelait Jilava, ce qui, en roumain, signifie « lieu humide ». L’endroit méritait bien son nom ; pour y pénétrer, le camion descendit une rampe raide et s’enfonça dans l’obscurité à une dizaine de mètres sous terre. C’était à l’origine une forteresse entourée de fossés et on pouvait passer à proximité en ignorant son existence. Des moutons paissaient au-dessus de nous qui avions l’impression d’être enterrés vivants sous des tonnes de terre. La construction était conçue pour cinq cents hommes, mais à présent deux mille prisonniers s’y entassaient dans des cellules mal éclairées et des tunnels qui, par-ci par-là, s’ouvraient sur de petites cours où les hommes prenaient de l’exercice. À certains endroits l’eau suintait le long des murs tachés d’humidité.

L’occupant de la couchette voisine de la mienne, un ancien chef de la police d’Odessa, le colonel Popescu, me dit que les conditions étaient bien pires lorsqu’il était arrivé. Une centaine d’hommes s’entassaient dans notre petite cellule dont les fenêtres avaient été obturées avec des planches et plusieurs détenus étaient morts de suffocation.

Popescu me raconta que, pendant douze ans, il avait échappé aux Russes, caché dans une cave dont toutes les issues étaient fermées. Il dormait sur la paille et mangeait ce que des amis glissaient à l’intérieur par une petite ouverture. Mais la police secrète finit par le découvrir. Il mit plusieurs mois à réapprendre à marcher, l’étroitesse de sa cachette l’obligeant à rester accroupi en permanence si bien que ses jambes étaient atrophiées et paralysées.

À écouter les propos grivois de Popescu, il était évident que la religion avait été le dernier de ses soucis depuis bien longtemps. Je lui demandai comment il occupait le temps dans sa cave.

– J’ai composé un roman. Si je l’écrivais, il aurait cinq mille pages. Mais personne n’oserait le publier.

Je vis pourquoi lorsqu’il m’en récita quelques passages. Je n’avais jamais entendu un pareil torrent d’obscénités.

Une clameur dans le couloir annonça l’arrivée du repas. Je pris ma gamelle de soupe de carottes pourries et allai m’asseoir un peu plus loin près d’un autre voisin. Nous bavardâmes un moment. C’était un jeune ingénieur radio qui avait passé des informations à l’Ouest pour un groupe de patriotes et il me confia qu’il s’était converti grâce à sa connaissance de l’alphabet morse.

– Il y a cinq ou six ans, j’étais incarcéré au ministère de l’Intérieur pour les interrogatoires, et un pasteur qui occupait la cellule voisine m’apprenait des passages de la Bible en les tapant en morse contre la cloison.

Lorsqu’il me dit où se trouvait la cellule, je m’écriai :

– Ce pasteur, c’était moi !

Je réussis à organiser avec son aide un noyau de chrétiens dont l’influence se fit sentir dans toute la prison. Mais il y avait un homme que tout le monde laissait de côté : Gheorge Bajenaru, fils d’un évêque orthodoxe ; il était connu comme « le plus mauvais prêtre de Roumanie ». Il avait imité la signature de son père, détourné les fonds d’une école dirigée par sa femme et lorsque celle-ci se suicida pour camoufler la culpabilité de son mari, il ne montra aucun remords. Contre la remise d’une somme d’argent, il dénonça même son propre père. Puis il passa à l’Ouest, jouant au réfugié. On le nomma évêque avec la charge de tous les Roumains exilés. Il se fit donner des fonds par eux et par le Conseil œcuménique des Églises. Pendant ce temps, les communistes attendaient.

Bajenaru avait été grand, fort, arrogant et prolixe, mais il n’était plus à présent que l’ombre de lui-même, maigre et ratatiné. Il me raconta ce qui lui était arrivé. S’étant rendu en Autriche pour le mariage d’un riche Roumain, il y séjournait depuis quelques jours quand un soir où il sortait d’un restaurant dans le secteur français, il entendit marcher derrière lui, puis il reçut un coup derrière la tête. Bajenaru reprit aussitôt ses esprits et se retourna pour se défendre. Quatre hommes le saisirent à bras-le-corps et il sentit une piqûre d’aiguille à la jambe.

– Je me réveillai en zone soviétique. Il y avait une glace sur le mur et je ne reconnus pas l’homme qui me rendait mon regard. Ma barbe noire avait disparu, mes cheveux étaient coupés court et teints en roux. Je fus transporté en avion à Moscou et l’on m’enferma à la Loubianka où les enquêteurs, me prenant peut-être pour une figure de première grandeur dans le monde de l’espionnage anglo-américain, voulurent savoir ce que le Conseil œcuménique des Églises projetait de faire derrière le rideau de fer et ce que préparaient les exilés roumains à l’Ouest. Je ne pus rien leur dire. Je m’étais simplement amusé. Les Russes ne voulurent pas me croire. « Très bien, Votre Grâce, me dirent-ils, nous allons stimuler votre mémoire dans la section de chirurgie. » Bajenaru me montra ses mains : il n’avait presque plus d’ongles.

– Ils les ont cassés un par un, en plantant sous eux des aiguilles. Le médecin et les infirmières étaient en blouses blanches. Il y avait tout l’appareil scientifique possible, sauf des anesthésiques.

Il fut torturé pendant des semaines et il était au bord de la démence lorsque les Russes, décidant qu’après tout il n’avait rien à leur apprendre, le passèrent à la police secrète de Bucarest où on le tortura de nouveau.

On continuait à l’interroger à Jilava et lorsqu’il revenait d’une séance, les prisonniers l’accusaient de moucharder. En fait, il souhaitait seulement expier sa vie passée. La souffrance l’avait purifié, mais les autres n’y croyaient pas, bien que Bajenaru ait eu l’occasion de montrer qu’il avait bien changé de mentalité. Une fois où il priait à haute voix pour le roi et la famille royale, quelqu’un prévint les gardes. Il fut envoyé à la « Chambre noire » avec quelques membres du clergé et moi-même, victimes nous aussi du délateur.

On nous fit descendre jusqu’à une pièce sans fenêtre aménagée dans les profondeurs du fort et qui devait être un ancien magasin de munitions qu’un obus ne pouvait atteindre. L’eau, tombant du toit, maintenait le sol de la « Chambre noire » à fleur d’eau et il y faisait terriblement froid, même en été.

– Il faut remuer, remuer sans arrêt, dit une voix dans l’ombre épaisse.

Nous commençâmes donc à tourner en rond, glissant sur le sol gluant, et nous continuâmes sans nous arrêter jusqu’à ce que bien des heures plus tard, épuisés et meurtris par nos chutes, on nous fît sortir.

Les autres nous dirent que nous avions eu de la chance. Les hommes, bien souvent, étaient complètement déshabillés avant d’être enfermés dans la « Chambre noire ». Ils nous racontèrent aussi l’histoire des dix-huit malheureux qui avaient survécu deux jours là-dedans. C’était tous des hommes d’un certain âge, anciens membres du parti national paysan. Pour éviter de mourir de froid, ils se prirent aux épaules et tournèrent sans arrêt, éclaboussés de boue des pieds à la tête. Chaque fois que l’un d’eux s’écroulait, les autres le relevaient et l’obligeaient à continuer.

Malgré cette punition, Bajenaru continua à prier pour le roi. Lorsqu’on l’emmena finalement pour le juger, il nous annonça d’une voix calme à son retour qu’il était condamné à mort. Il avait atteint l’humilité. J’ai remarqué que les gens pleins d’humilité, qui ont été grands pécheurs, peuvent mieux résister à la persécution que des chrétiens d’une haute spiritualité. Saint Jean Chrysostome, qui vivait à l’époque où les Romains se passionnaient pour les courses de chars, dit un jour : « Si un char tiré par Vertu et Orgueil luttait de vitesse contre un autre mené par Péché et Humilité, je crois que le second arriverait le premier au ciel. »

Le colonel Popescu suggéra à Bajenaru de faire appel pour demander sa grâce.

– Je ne reconnais pas ces juges, répliqua Bajenaru. J’obéis à Dieu et au roi.

Quand il fut amené dans la cellule des condamnés, le colonel remarqua :

– Peut-être avons-nous eu tort d’essayer d’être ses juges, nous aussi.

Nous n’entendîmes plus parler de lui pendant quatre mois ; puis il reparut dans notre cellule, la sentence ayant été commuée en prison perpétuelle. Bien qu’il eût changé du tout au tout, la majorité des prisonniers le boudaient.

– Encore un tour de sa façon ! bougonnaient-ils.

C’était injuste. On lui avait offert de le libérer s’il acceptait de travailler pour la police secrète et il avait répliqué : « Je quitterai la prison lorsque le dernier prêtre sera libre. »

La remise de sa peine paraissait suspecte parce qu’il est plus fréquent dans un État communiste de voir une peine augmentée que diminuée, l’État pouvant obtenir à tout moment une peine plus sévère. C’est ainsi qu’un prisonnier qui avait purgé douze années sur une condamnation à vie fut prévenu sans explication que le jugement avait été révisé. Il fut abattu le lendemain.

Bajenaru fut changé de cellule et ses compagnons le rouèrent de coups à plusieurs reprises. Il tenta deux fois de se suicider. On le transféra alors dans une autre prison, où il mourut.

 

 

10

 

La première exécution, pendant que j’étais à Jilava, fut celle de deux frères, les Arnautoiu. C’étaient des partisans qui avaient vécu dans la forêt pendant des années, jusqu’au jour où ils furent pris parce qu’une femme qui allait les voir dans leur cachette fut suivie par des soldats.

Les exécutions s’entouraient d’un cérémonial sinistre. Avant minuit, les gardes prenaient position le long des couloirs et des centaines d’yeux embusqués aux judas et à toutes les fissures suivaient la petite procession conduite par le commandant jusqu’à la cour. Les deux plus anciens officiers ouvraient la marche devant les condamnés traînant leurs chaînes, chacun encadré par deux gardes qui le tenaient par les bras et suivi par le médecin et des gardes armés. Nous entendîmes monter dans l’air froid du matin les coups de marteau destinés à faire tomber les chaînes. On encapuchonna les condamnés et on les poussa dans le car qui les emmena dans un champ proche où ils furent abattus à bout portant d’une balle dans la nuque. Nous entendîmes la déflagration.

L’exécuteur était un certain Nita qui recevait une prime de cinq cents lei chaque fois. De sang gitan, c’était le plus correct de nos gardes. On l’avait surnommé l’Ange noir de Jilava.

– Je leur offre toujours une cigarette dans la cellule avant l’heure, nous racontait-il. J’essaie de leur donner du courage, mais ce n’est pas aussi difficile que l’on pourrait le croire, parce qu’ils pensent tous jusqu’au dernier moment qu’ils seront graciés.

C’est ce qui se produisit dans le cas d’un jeune homme de dix-neuf ans, Lugojanu, dont le père, un ancien membre du gouvernement, avait été torturé à mort en prison. Le garçon, aidé par quelques amis, attaqua à plusieurs reprises des miliciens pour se venger. Ils finirent par être arrêtés et l’un d’eux parla. Lugojanu et huit de ses complices furent condamnés à mort.

Les deux premiers furent emmenés dans la cour, puis les deux suivants. Les autres entendirent les chaînes tomber, les coups de feu, les pas des gardes venant chercher les suivants. L’un d’eux me dit plus tard :

– J’étais très calme. Je voyais la Sainte Vierge et elle me parlait avec tendresse. Je sentais que l’on allait surseoir à l’exécution.

La porte de leur cellule s’ouvrit. C’était le commandant qui venait leur annoncer que Bucarest avait commué la peine de ceux qui restaient.

J’ai vu s’exercer maintes fois en prison ce mystérieux pouvoir qui soutient les hommes dans leurs derniers moments.

La politesse de l’Ange noir était en quelque sorte une excuse pour son hideux travail.

– Je ne suis pas un monstre, disait-il en effet. Les autres gardes et les mouchards n’éprouvaient certes pas, eux, le besoin de se justifier.

Il régnait un très mauvais esprit à Jilava. C’était une prison de transit où de vieux antagonistes avaient assez souvent la désagréable surprise de se retrouver pour la raison très simple que beaucoup de prisonniers étaient d’anciens policiers, et ceux-ci, y compris ceux qui avaient travaillé contre le communisme, avaient été gardés pendant deux ans pour entraîner les membres du parti appelés à les remplacer. Puis ces hommes expérimentés reçurent l’ordre d’arrêter quelques-uns de leurs camarades et ils furent ensuite arrêtés à leur tour par les hommes qu’ils avaient formés. Après avoir été condamnés, ils furent parqués dans les mêmes cellules, aucun policier de l’ancien régime n’ayant échappé en fin de compte à la purge.

La haine qui couvait eut un jour l’occasion de se polariser, ce qui suspendit momentanément les récriminations.

L’homme fut en quelque sorte catapulté d’une autre cellule dans la nôtre, couvert d’ecchymoses, débraillé, sale, la mâchoire pendante. Il jetait autour de lui des regards terrifiés. Puis plusieurs voix hurlèrent :

– Albon !

Le commandant de Poarta-Alba, responsable de milliers de morts, payait la conséquence de l’échec du projet de canal. Les autorités en avaient fait leur bouc émissaire. Mais les anciens du camp de travail se souvenaient de la manière dont le colonel Albon avait l’habitude d’accueillir les nouveaux venus dans son camp.

– Des professeurs, des médecins, des avocats, des prêtres, que d’intelligents amis ! Nous n’avons pas ici l’emploi des cerveaux ; il nous faut seulement des mains, vos mains de messieurs ! L’air que vous respirez vous paiera de votre travail. Seule la mort vous libérera, ou bien lorsqu’on arrêtera les travaux du canal et qu’on m’enfermera !

À présent, Albon nous regardait comme un lapin hypnotisé. Un prisonnier le saisit par le col de sa veste et le mît debout ; un autre lui donna un coup de poing ; un troisième l’atteignit d’un coup de pied à l’aine. Albon tomba sous une grêle de coups en poussant des cris aigus.

J’essayai de le protéger. Les détenus se retournèrent contre moi.

– Alors, vous vous rangez au côté de cet assassin ?

Le colonel se releva péniblement, souillé de sang et de poussière, au milieu des rires, des moqueries et des huées. Il tomba de nouveau en gagnant la porte et se coupa au coin d’une couchette. Une nouvelle bagarre eut raison de sa chemise. Il leva les mains pour protéger son visage. Finalement, il perdit connaissance et resta étendu sans mouvement par terre.

Toutes les cellules, l’une après l’autre, lui réservèrent le même sort jusqu’à ce qu’il soit conduit à la prison d’Ocnele-Mari, réservée plus tard aux officiers et aux personnalités en disgrâce.

Au cours de ma détention à Jilava, je reconnus à mon tour un visage familier : le colonel Dulgheru, qui m’avait interrogé à Calea Rahova. Il avait échoué, lui aussi, au cachot, entre quatre murs. Je lui racontai ce qui était arrivé à Albon et il essaya de ne pas s’attirer d’ennuis, mais il était inévitable que quelqu’un d’autre le reconnaisse un jour ou l’autre.

Il m’expliqua qu’on l’avait accusé d’avoir travaillé comme mouchard avant l’arrivée au pouvoir des communistes – accusation classique lorsque le parti décidait de se débarrasser de l’un des siens – et il me dépeignit son arrestation : accompagné par trois subalternes, il s’était rendu dans le quartier des cellules pour interroger un prévenu ; l’un de ses compagnons ouvrit une porte, s’effaça pour le laisser passer... et l’enferma à double tour. Il martela la porte à coups de poing criant qu’on lui ouvre. Ses hommes éclatèrent de rire et l’un d’eux lui lança :

– À votre tour d’être bouclé !

Lorsque les prisonniers découvrirent l’identité de Dulgheru, il fut maltraité lui aussi jusqu’à ce qu’on l’envoie à Ocnele-Mari. La prison des hommes du parti fut bientôt aussi surpeuplée que les autres !

Peu après son départ, on m’emmena à Bucarest pour me faire subir de nouveaux interrogatoires. De grosses lunettes de motocycliste furent placées devant mes yeux avant de monter en voiture pour parcourir les quelques kilomètres qui séparaient la prison de la capitale. Au quartier général de la police secrète, les questions d’un colonel en uniforme me semblèrent plus destinées à sonder mon attitude envers le régime qu’à obtenir des renseignements. Rien ne me permit de deviner le véritable mobile de cette comparution.

L’endroit était bondé et les prisonniers « au secret » partageaient les cellules à plusieurs. On me mit avec un homme maussade et trapu. C’était Vasile Turcanu, le « rééducateur » en chef condamné à mort par le régime qui lui avait donné naguère licence de tuer. Il attendait depuis trois ans, le parti se réservant, selon la méthode habituelle, d’annoncer son exécution lorsque le besoin s’en ferait sentir pour créer une diversion politique.

Turcanu me décrivit l’arrestation du ministre de l’Intérieur, Teohari Georgescu, au cours de la purge de 1953. Il était assis dans son bureau devant une rangée de téléphones lorsque trois de ses propres officiers de sécurité entrèrent sans bruit, revolver au poing. Ils firent mettre Georgescu face au mur, devant son propre portrait pendu dans un cadre doré, pendant qu’il baissait son pantalon pour la fouille.

J’essayai de mettre un peu de christianisme dans l’âme de Turcanu durant le peu de temps que je passai avec lui, mais il n’y avait pas grand-chose à faire pour un homme si profondément pris au piège des doctrines de violence.

La nouvelle la plus sensationnelle que je glanai au quartier général de la police secrète fut que Staline avait été dénoncé comme meurtrier et tyran par son successeur Khrouchtchev. On venait de publier les premiers rapports sur l’exécution, la veille de Noël 1953, de Beria et de six de ses principaux collaborateurs – en compagnie de milliers d’agents secrets soviétiques de moindre importance – et la déstalinisation commençait en Roumanie. Gheorghiu-Dej, le nouveau dictateur roumain, instaurait une politique plus souple. C’était un bon vivant et cette disposition naturelle apporterait au moins une amélioration au régime instauré par Ana Pauker et sa clique.

 

 

11

 

Ces nouvelles provoquèrent des explosions de joie lorsque je rentrai à Jilava. Tout le monde était ravi que Staline soit tombé de son piédestal et chacun espérait que sa libération serait hâtée.

Mais Popescu restait sceptique.

– Je connais le parti. Ils dénonceront le voleur, mais ne rembourseront pas le volé.

– De toute manière, Staline c’est fini, remarqua un autre prisonnier.

– Puisse-t-il brûler en enfer ! cria un troisième.

Au milieu des rires, des applaudissements et des moqueries, deux prisonniers se mirent à valser ensemble en hurlant des obscénités sur « l’oncle Joe ». Seuls les gardes se taisaient. La déstalinisation était une menace pour leur avenir.

Popescu m’interpella :

– Vous n’avez pas l’air très heureux, pasteur !

– Je ne peux pas me réjouir des explosions de haine à l’égard de quiconque. Nous ne connaissons pas le destin de Staline. Il a peut-être été sauvé à la dernière heure comme le voleur sur la croix.

– Quoi ! Après tous les crimes qu’il a commis ? s’étonna l’un des prisonniers.

– Peut-être est-il comme l’homme riche qui eut de rares moments de repentir dans sa vie et qui finit quand même au ciel, poursuivis-je.

Je leur racontai alors comment un homme, qui avait vécu de l’exploitation des pauvres, haïssait le pasteur du village, simplement parce que celui-ci était bon. Lorsqu’ils se croisaient dans la rue, l’homme crachait au visage du pasteur qui le laissait faire, en pensant : « C’est un plaisir pour la pauvre créature. » Cependant, l’homme riche, que l’on appelait Bodnaras, allait à l’église une fois par an. C’était toujours le Vendredi saint et lorsqu’il entendait le récit de la Crucifixion deux larmes roulaient sur ses grosses joues. Il les essuyait rapidement et sortait avant la quête.

Un Vendredi saint, une nombreuse assemblée attendait le début du service. Le pasteur ne se montrait pas et Bodnaras n’était pas là non plus. Une heure passa. À la fin, quelqu’un derrière souleva le rideau qu’il y a dans l’église orthodoxe devant l’autel. Le pasteur, allongé par terre, les yeux clos, respirait avec calme mais avec une telle expression de béatitude sur le visage que les fidèles comprirent qu’il était transfiguré par une sainte extase.

Ce matin-là, Bodnaras était mort, et lorsque les démons eurent placé toutes ses mauvaises actions sur un plateau de la balance, son ange gardien n’avait rien d’autre à mettre de l’autre côté que les deux larmes versées chaque année. Cependant ces larmes pesaient autant que toutes ses mauvaises actions.

Qu’allait-il se passer ? Bodnaras commençait à transpirer et à trembler. Mais à cet instant Dieu détourna les yeux et l’homme riche enleva vivement quelques mauvaises actions de sur la balance qui pencha du côté du Bien.

Mais Dieu voit même lorsqu’il regarde ailleurs. Il dit d’une voix triste à l’homme riche :

– Aucune créature n’a jamais essayé de me tromper le jour du jugement.

Et regardant autour de lui, il demanda :

– Qui veut défendre cet homme ?

Les anges restèrent silencieux.

– Voyons, dit Dieu, nous ne sommes pas ici en République populaire de Roumanie. Nous ne pouvons condamner quelqu’un sans qu’il soit défendu. Même l’ange gardien de l’homme riche hésitait :

– Mais, dit-il, il y a dans son village un pasteur qui est un si saint homme qu’il pourrait vouloir parler en sa faveur.

C’est ainsi que le pasteur fut transporté au ciel, tandis que son corps restait sur terre. Bodnaras crut que sa dernière chance était perdue lorsqu’il vit l’homme qu’il avait si souvent humilié, mais le pasteur accepta immédiatement de plaider sa cause.

– Père céleste, commença-t-il, lequel de nous est le meilleur, Vous ou moi ? Si je suis meilleur que Vous, descendez de Votre trône et laissez-moi prendre Votre place, car j’ai accordé tous les jours la joie à Bodnaras de me cracher dessus sans éprouver la moindre amertume. Il est certain que si je puis lui pardonner, Vous le pouvez aussi.

» J’ajouterai que Jésus est mort sur la croix pour les péchés des hommes, et bien que dans notre malheureux pays on puisse être puni plusieurs fois pour le même crime, il n’est pas juste que Bodnaras souffre de nouveau pour ses péchés, puisqu’ils ont déjà été punis dans le corps de Jésus.

» Et enfin, Seigneur, une question pratique : « Que perdrez-Vous s’il va au ciel ? Si le paradis est trop petit, Vous pouvez l’agrandir. Si Vous ne souhaitez pas mettre les mauvais parmi les bons, alors faites un autre ciel pour les âmes perdues : donnez-leur un peu de bonheur aussi. »

Ces paroles plurent tellement à Dieu qu’il ordonna aussitôt à Bodnaras : « Va au ciel ! » L’homme riche se précipita. Dieu se tourna alors vers le pasteur, profondément ému, et dit : « Reste ici un moment et parle avec moi. »

– Merci, Seigneur, mais je n’ai pas encore célébré le service et mes paroissiens qui attendent à l’église sont impatients de rentrer chez eux pour le repas. Je dois retourner et accomplir mon devoir et rappeler aux hommes de se garder du péché. Mais je leur apprendrai aussi que Vous remplissez Votre devoir en nous pardonnant, car Vous donnez Votre charité même au plus grand des pécheurs. Si Vous commenciez à juger les hommes selon leurs mérites, aucun de nous ne serait sauvé 12.

La cellule avait écouté toute cette histoire en silence.

– Et vous voudriez défendre Staline devant Dieu ? me demanda Popescu.

– Qui sait si Staline n’a pas pleuré sur ses péchés ? Les psychologues disent que plus les crimes d’un homme sont grands, moins il en est responsable. Un maniaque comme Hitler qui a brûlé des millions de gens sans défense qu’il n’avait jamais vus, un assassin comme Staline qui tue des milliers de ses camarades, de tels hommes ne sont pas normaux, et nous ne devons pas les juger d’après les règles que nous appliquons aux autres 13.

Le colonel fit alors cette remarque :

– J’ai entendu beaucoup de leçons chrétiennes dans cette cellule, mais celle-ci est la meilleure, et la plus difficile à mettre en pratique.

 

 

12

 

Au printemps de 1956, quelques hirondelles nichèrent sous le toit de notre cellule, près de la fenêtre. Un jour, un pépiement nous apprit que les œufs avaient éclos. Un prisonnier monta sur les épaules d’un autre et regarda dans le nid.

– Il y en a quatre ! cria-t-il.

Les parents ne semblaient jamais se reposer. Compter le nombre de fois qu’ils entraient et sortaient pour nourrir leurs petits nous changea de nos conversations sur notre hypothétique libération. Deux cent cinquante voyages par jour ! Un vieux paysan annonça :

– Ils voleront dans vingt et un jours.

Les autres se moquèrent.

– Vous verrez.

Le vingtième jour rien ne s’était produit, mais le vingt et unième, avec des gazouillis et des battements d’ailes, les jeunes oiseaux s’envolèrent. Nous étions ravis.

– Dieu a fixé leur heure, dis-je. Il peut faire la même chose pour nous.

Les semaines passaient et il semblait que la condamnation publique de Staline annonçait vraiment un autre « dégel » qui ne pouvait pas tarder ; déjà beaucoup de prisonniers étaient relâchés à la suite d’une amnistie. Pourrais-je être l’un d’entre eux ? Cette idée ne faisait que m’attrister : s’ils me relâchaient à présent, de quelle utilité serais-je ? Mon fils avait grandi et devait à peine se souvenir de son père. Sabine avait pris l’habitude d’agir à sa guise. L’Église avait d’autres pasteurs qui causaient moins d’ennuis.

Un matin de bonne heure, la voix d’un garde me tira de ces pensées :

– Interrogatoire, immédiatement ! Grouillez-vous.

Voilà que les brutalités, la peur, les questions auxquelles il faudrait trouver de fausses réponses allaient recommencer ! Je me mis à rassembler mes affaires pendant que le garde hurlait : « Allons, allons ! La voiture attend ! »

Je courus derrière lui le long des couloirs et de la cour. Une sentinelle déverrouilla les portes d’acier l’une après l’autre, tandis que nous grimpions les marches. Et je fus sur la route.

Il n’y avait pas de voiture en vue, mais seulement un greffier qui me tendait un papier. Je le pris. C’était un avis du tribunal m’informant que je bénéficiais d’une mesure de pardon.

Je fixai stupidement la feuille et tout ce que je trouvai à dire fut :

– Mais je n’ai fait que huit ans et demi et je suis condamné à vingt ans.

– Vous devez partir immédiatement. C’est une décision de la Haute Cour.

– J’ai encore près de douze ans à faire.

– Ne discutez pas ! Filez !

– Mais regardez-moi ! (Ma chemise usée jusqu’à la corde était grise de crasse, mon pantalon était mal rapiécé avec des bouts de tissus de couleurs différentes et on aurait pu croire que j’avais emprunté mes souliers à Charlot !) Je serai arrêté par le premier agent.

– Nous n’avons pas de vêtements pour vous. Filez en vitesse !

Le greffier tourna les talons, le portail fut repoussé et les verrous claquèrent. J’étais seul et il n’y avait pas une âme en vue ; j’étais seul par un monde d’été. Ce jour de juin était si tranquille que j’entendais les insectes bourdonner en vaquant à leurs affaires. Une longue route blanche s’étendait devant moi, ombragée par des arbres aux feuilles d’un vert profond extraordinaire. À l’ombre d’un petit bois de châtaigniers, des vaches broutaient. Comme tout était calme !

Je dis très haut de manière à ce que les gardes puissent m’entendre derrière leurs murs :

– Seigneur, aidez-moi à ne pas me réjouir davantage parce que je suis libre que parce que Vous étiez avec moi en prison !

Jilava est à moins de cinq kilomètres de Bucarest. Je jetai mon baluchon sur l’épaule et me lançai à travers champs. Je n’avais dans mon paquet que des loques malodorantes, mais elles m’avaient été si précieuses en prison que je n’aurais jamais envisagé de les abandonner. Quittant bientôt le sentier, je marchai dans l’herbe épaisse et caressai au passage l’écorce rugueuse des arbres. Je m’arrêtais de temps à autre pour contempler une fleur ou un bourgeon.

Deux personnes se dirigeaient de mon côté – un vieux couple de paysans – ; ils m’arrêtèrent et dirent d’un air intrigué :

– Vous venez de là ?

L’homme sortit une pièce de monnaie de sa poche et me la tendit. Je la regardai dans le creux de ma main et j’eus presque envie de rire. Personne ne m’avait jamais donné un leu 14 auparavant.

– Donnez-moi votre adresse pour me permettre de vous le rendre, dis-je.

– Non, non, garde-le, dit-il, usant du tutoiement employé en Roumanie pour les enfants et les mendiants.

Je repris ma route. Une autre femme ne tarda pas à m’interpeller :

– Vous venez de là ?

Elle espérait que je pourrais lui donner des nouvelles du curé du village de Jilava arrêté depuis des mois. Je ne l’avais pas rencontré, mais je lui expliquai que j’étais moi-même un pasteur. Nous nous assîmes sur un muret au bord de la route. J’étais si heureux de trouver quelqu’un qui voulait parler du Christ que je ne me sentais pas pressé d’arriver à la maison. Lorsque je me remis en route, elle aussi me donna une pièce semblable à celle que j’avais déjà reçue.

– Pour le tramway, dit-elle.

– Mais j’en ai une.

– Prenez-la quand même, pour l’amour de Dieu.

Je marchai jusqu’à ce que je trouve un arrêt de tramway dans les faubourgs de Bucarest. Les gens m’entourèrent aussitôt, devinant d’où je venais. Ils m’interrogèrent, qui sur un frère, qui sur un père, des cousins : tous avaient un membre de leur famille en prison. Lorsque je montai dans le véhicule, ils ne voulurent pas me laisser payer et plusieurs voyageurs se levèrent pour me céder leur place. En Roumanie, les prisonniers libérés, loin d’être des réprouvés, sont des hommes hautement respectés. Je m’assis avec mon baluchon sur les genoux, mais à l’instant où nous démarrions, j’entendis crier dans la rue : « Arrêtez ! Arrêtez ! » Ce fut mon cœur qui s’arrêta presque. Le conducteur freina et un milicien en moto décrivit une courbe pour placer son engin devant le tram de façon à l’empêcher de repartir. On m’a relâché par erreur, pensais-je, on vient me reprendre ! Mais le conducteur se retourna et cria :

– Il dit qu’il y a quelqu’un debout sur le marchepied.

La femme assise près de moi tenait un panier de fraises. Je les regardai, n’en croyant pas mes yeux.

– Vous n’en avez pas mangé cette année ?

– Pas une depuis huit ans !

– Tenez, prenez-en.

Et elle emplit mes deux mains des beaux fruits mûrs et parfumés que j’avalai goulûment comme un enfant.

Arrivé devant chez moi, j’hésitai à entrer. On ne m’attendait pas et j’étais si répugnant à voir dans mes haillons crasseux. Je me décidai tout de même à ouvrir la porte. Il y avait dans l’entrée plusieurs jeunes gens et parmi eux un adolescent dégingandé qui me regarda fixement, puis se mit à exploser :

– Père !

C’était Mihai, mon fils. Il avait neuf ans lorsque je l’avais quitté ; à présent, il en avait dix-huit.

Puis ma femme surgit en courant. Son fin visage s’était amenuisé mais ses cheveux étaient encore noirs et je pensai qu’elle était plus belle que jamais. Mes yeux se brouillèrent. Quand elle mit ses bras autour de mon cou, je maîtrisai mon émotion et dis :

– Avant de nous embrasser, je dois dire quelque chose. Ne crois pas que je suis simplement passé de la misère au bonheur. Je suis passé de la joie d’être avec le Christ en prison à la joie d’être avec Lui dans ma famille. Je n’arrive pas de chez des étrangers chez les miens, mais de chez les miens en prison chez les miens à la maison. (Elle sanglotait et j’ajoutai :) À présent, tu peux m’embrasser si tu veux.

Un peu plus tard, je lui chantai à mi-voix une chanson que j’avais composée en prison dans le cas où nous nous retrouverions de nouveau un jour.

Mihai vint nous prévenir que la maison était pleine de gens qui ne voulaient pas partir sans m’avoir vu. Des membres de notre communauté avaient téléphoné dans tout Bucarest et la sonnette de l’entrée n’arrêtait pas de résonner. De vieux amis en amenaient de nouveaux. Les gens devaient s’en aller pour laisser la place à d’autres. Chaque fois que j’étais présenté à une femme, je m’inclinais poliment dans mon costume grotesque dont le pantalon était retenu par une ficelle.

Il était près de minuit lorsque les derniers visiteurs passèrent le seuil de notre maison et Sabine me pressa de manger quelque chose. Mais je n’avais pas faim et je répliquai :

– Nous avons eu notre part de bonheur aujourd’hui. Faisons de demain une journée de jeûne, clôturée par la sainte communion avant le dîner, pour remercier Dieu.

Je me tournai vers Mihai. Trois de nos visiteurs – dont un professeur de philosophie de la Faculté que je n’avais jamais rencontré auparavant – m’avaient raconté au cours de la soirée que mon fils les avait amenés à croire au Christ. Et dire que j’avais redouté que, privé de père ou de mère, il soit perdu pour le Sauveur ! Je n’avais pas de mots pour exprimer ma joie.

Mihai murmura :

– Père, tu as tant souffert que je voudrais que tu me dises ce que t’ont apporté tes souffrances.

Je mis mon bras autour de ses épaules et répliquai :

– Mihai, j’ai presque oublié la Bible pendant tout ce temps, mais quatre choses sont toujours restées présentes à mon esprit. Premièrement, qu’il y a un Dieu. Secondement, que le Christ est notre Sauveur. Troisièmement, qu’il y a une vie éternelle. Quatrièmement, que l’amour est le meilleur des chemins.

Mon fils dit :

– C’était tout ce que je désirais savoir.

Et il me confia qu’il avait décidé de devenir pasteur.

Cette nuit-là, dans mon lit propre et moelleux, je ne pus dormir. Je m’assis et ouvris la Bible. Je voulais retrouver le Livre de Daniel qui avait été l’un de mes préférés, mais je n’y parvins pas. En revanche, mon œil fut retenu par une phrase des Épîtres de saint Jean : « Je n’ai pas de plus grande joie que d’apprendre que mes enfants marchent dans la vérité. » J’avais cette joie moi aussi. Je me levai et entrai dans la chambre de mon fils pour m’assurer qu’il était bien là. J’en avais si souvent rêvé en prison pour me réveiller ensuite dans ma cellule !

Je mis deux semaines à retrouver un sommeil régulier. Entre-temps, j’avais été traité dans le meilleur lit de la salle la plus ensoleillée du meilleur hôpital possible. Tout le monde voulait aider l’ex-prisonnier que j’étais – dans les rues, les boutiques, partout – et le flot des visiteurs recommença.

 

 

 

 

 

 

SIXIÈME PARTIE

 

 

1

 

A présent que j’étais libre, j’aspirais dans le fond de mon cœur à la tranquillité et au repos. Mais le communisme travaillait partout à achever la destruction de l’Église. La paix que je souhaitais aurait été une fuite devant la réalité et dangereuse pour mon âme.

Je retrouvais un foyer bien appauvri mais j’avais encore plus de chance que beaucoup d’autres. Nous avions deux petites pièces sous les toits, presque pas meublées. Je dormais dans un vieux lit de bois prêté par un voisin et on avait ajouté un coussin au bout du matelas à cause de ma taille. On trouvait l’eau au rez-de-chaussée, trois étages plus bas, et les W.-C. dans un autre immeuble. Je ne m’attendais à rien de mieux. Nous n’ignorions pas en prison qu’il y avait pénurie de logements et de nourriture dans le pays et que des églises étaient fermées ou saisies, comme cela s’était produit pour la nôtre.

Notre appartement confortable avait été confisqué lors de l’arrestation de ma femme. Comme elle avait refusé de divorcer, elle ne trouva pas de travail après sa libération et vécut dans une grande pauvreté, reprisant des bas et subsistant surtout grâce à la gentillesse de nos amis. Elle me dit que sans Mihai la vie aurait été très dure pour eux deux.

À partir de treize ans, mon fils avait été autorisé à rendre visite à sa mère pendant ses trois années de travaux forcés sur le canal. Privé de ses parents, vivant de charité, il ressentit beaucoup d’amertume.

– J’économisai l’argent pour aller au camp. Nous nous rencontrions dans une pièce coupée en deux par une grille. Mère portait l’uniforme des prisonnières, elle était maigre et sale. Elle avait les larmes aux yeux et devait crier pour que je l’entende. « Mihai, crois en Jésus et sois fidèle », me recommandait-elle. Et je lui répondais : « Mère, si dans un pareil endroit tu peux encore croire, alors moi aussi. »

À son retour à Bucarest, Sabine découvrit que Mihai était devenu accordeur de pianos après avoir été pris en apprentissage par un accordeur de l’Opéra. Il avait une oreille si sûre que mon fils avait pu exercer ce métier seul dès l’âge de onze ans. Il gagna bientôt suffisamment pour aider sa mère et continuer ses études. C’était une pauvre vie, mais il avait du pain.

Les ennuis de Mihai avec le parti communiste commencèrent quand il eut mérité le droit, accordé aux élèves modèles, de porter la cravate rouge. Il refusa parce que « c’était le symbole de l’oppression ». Expulsé publiquement, il fut discrètement repris lorsque l’affaire fut enterrée parce que ses maîtres n’adhéraient que du bout des lèvres au régime. Il fut renvoyé de nouveau à quatorze ans pour avoir dit qu’il avait lu la Bible et que les attaques contre la religion dans les manuels scolaires reposaient sur des mensonges. Il essayait à présent de continuer ses études en suivant des cours du soir.

Mihai était un chrétien sans faiblesse à l’égard du communisme. Mais un oiseau chanteur dont le nid est près d’une couvée de corneilles finit par détonner, et Mihai n’avait presque rien entendu d’autre, si bien que je dus lui expliquer, le lendemain de mon retour, qu’il se trompait en croyant que les travailleurs dans les pays capitalistes mouraient de faim. Ses camarades étudiants en étaient aussi convaincus, et une jeune fille me dit qu’elle avait pleuré en classe sur le sort des petits Américains affamés.

Même les meilleurs des jeunes paraissaient troublés et désorientés. Non seulement ils étaient privés de la chance de lire les grands auteurs chrétiens, mais on ne pouvait acheter les œuvres de penseurs comme Platon, Kant, Schopenhauer ou Einstein. Les amis de Mihai disaient que leurs parents leur racontaient une chose, leurs professeurs une autre, et ils venaient souvent me demander mon avis.

Un jeune étudiant en théologie de l’Université de Cluj désirait un conseil pour sa thèse.

– Quel en est le sujet ?

– L’histoire du chant liturgique dans l’Église luthérienne.

– Vous devriez commencer par écrire que l’on ne devrait pas remplir la tête des jeunes de banalités historiques, alors que demain ils peuvent avoir à affronter la mort pour leur foi.

– Que faudrait-il que j’étudie alors ?

– Comment se préparer au sacrifice et au martyre, répliquai-je.

Je lui racontai certaines choses que j’avais vues en prison et il ne tarda pas à m’amener ses amis. Tous éprouvaient les mêmes difficultés lorsqu’ils essayaient de faire la synthèse d’un cours. Je les interrogeai sur leurs études.

L’un d’eux me répondit :

– Notre professeur de théologie dit que Dieu a fait trois révélations : la première à Moïse, la seconde à Jésus-Christ, la troisième à Karl Marx.

– Qu’en pense votre pasteur ?

– Plus il parle, moins il semble dire.

Le résultat de ces conversations fut que j’acceptai d’aller à Cluj prêcher dans la cathédrale. Les étudiants désiraient se procurer mes livres, mais tous mes écrits avaient été interdits.

Avant de partir, j’avais une visite à faire, l’accomplissement d’une promesse faite en prison aux membres de l’Armée du Seigneur, une organisation semblable à l’Armée du Salut, qui était impitoyablement harcelée par la police secrète. Cela faisait longtemps que je n’avais pas rencontré le patriarche Justinian Marina, mais je pensais qu’il pourrait être utile dans cette affaire. Il avait fait beaucoup de tort à l’Église, mais il avait aussi la possibilité de faire un peu de bien.

Je le trouvai dans le jardin derrière son palais. Je le soupçonnais d’avoir choisi de me recevoir dehors parce qu’il n’y avait pas de micros et que les oreilles de son personnel ne pouvaient traîner par là. Je lui dis :

– Vous êtes patriarche et l’on vous sollicite pour des places ou des pensions et vous avez à prêcher et à chanter partout, aussi ai-je pensé que je pouvais venir vous chanter une chanson de l’Armée du Seigneur, apprise en prison.

Je la lui chantai et lui demandai de faire quelque chose pour ces gens bons et simples.

– On ne peut les condamner à rester éternellement en prison, simplement parce qu’ils appartiennent à une certaine secte.

Il me promit d’essayer et nous eûmes une longue conversation.

 

 

2

 

Les autorités furent aussitôt informées de mon intention de donner une série de conférences à Cluj, et on les mit en garde sur mon but réel : attaquer le marxisme et semer le trouble dans l’esprit des étudiants sous le prétexte d’entretiens sur la philosophie chrétienne. Le zélé informateur était une ministre baptiste qui ne se cacha pas de sa démarche. Son geste ne me surprit pas vraiment. J’avais rencontré beaucoup de ses collègues depuis ma libération : prêtres, pasteurs, évêques même fournissaient des rapports au ministère des Cultes. Habituellement, ceux-ci concernaient leurs propres ouailles, et habituellement aussi ils étaient honteux et souffraient de ce qu’ils faisaient. Ils disaient que c’était moins pour leur propre sécurité que pour éviter la fermeture de leurs églises. Dans toutes les villes, des membres de la police secrète, rattachés au ministère des Cultes, interrogeaient régulièrement les desservants des différents cultes sur leurs paroissiens ; en dehors de toute politique, ils voulaient savoir qui communiait fréquemment, qui se livrait au prosélytisme, quels péchés revenaient le plus souvent dans les confessions. Ceux qui refusaient de répondre étaient révoqués et s’il n’y avait personne de « convenable » pour prendre la suite, leurs églises étaient fermées. Si bien qu’à ce moment-là, la Roumanie avait quatre catégories de ministres des Cultes : ceux qui étaient en prison ; ceux qui, cédant à la contrainte, donnaient des informations en essayant de ne pas tout dire ; ceux qui haussaient les épaules et obéissaient aux ordres ; et ceux qui avaient pris goût au mouchardage. Les plus honorables parmi les pasteurs officiels, ceux qui refusaient de collaborer, perdaient rapidement leur licence de prêcher. Mais les traîtres, comme les filles publiques, réussissaient par leur impudence et mon collègue baptiste était de ceux-là.

Son avertissement fut immédiatement exploité par un espion officiel du nom de Rugojanu. Le ministère des Cultes avait lui aussi ses catégories : certains employés étaient nonchalants, d’autres profitaient de leur situation pour soutirer de l’argent au clergé contre la promesse de le &l