Le chant du soir
Levavi oculos meos ad montes.
(Psalm.)
J’aime errer chaque soir sur la verte colline
Qui borde le vallon où le ruisseau s’endort,
Quand le soleil de mai vers l’horizon s’incline
Et sur les champs déserts étend son réseau d’or.
J’aime rêver à l’heure où la douce rosée
Descend du haut des cieux féconder nos épis,
Et m’asseoir sans témoin sur la roche brisée
Qui domine la plaine et ses riants tapis.
J’entends les derniers chants du pasteur qui ramène
Au bercail protecteur ses timides troupeaux,
Et l’Angelus du soir dont la voix souveraine
Vient donner au labeur le signal du repos.
Je reste là, perdu dans la nature immense,
Et, seul avec moi-même et le cœur plein de foi,
Je fais comme l’oiseau qui, de l’éther, s’élance,
Et je me dis : – « Poète ! allons, repose-toi ! » –
C’est l’heure du sommeil : dans sa modeste couche,
L’enfant aux blonds cheveux va bientôt s’endormir ;
Sa mère d’un baiser a caressé sa bouche,
Et son ange gardien veille pour le bénir.
La fleur au vent du soir a fermé sa corolle,
La tourterelle au bois ne dit plus ses amours,
La fauvette plaintive à son doux nid s’envole,
Et le flot murmurant s’apaise dans son cours.
Le sylphe fatigué dort au sein du feuillage,
Et, plus loin, repliant ses quatre ailes d’azur,
La svelte demoiselle au roseau du rivage
Demande pour la nuit un abri frais et sûr.
La cétoine dorée a choisi sa demeure
Dans les fleurs de la rose aux gracieux replis,
Et déjà le hibou, comme un enfant qui pleure,
Sur le haut du rocher fait entendre ses cris.
C’est l’heure où, poursuivant sa douce rêverie,
La vierge de sa couche ouvre les rideaux blancs ;
Où le prêtre, à genoux, dans l’ombre veille et prie
Et confond dans ses vœux les morts et les vivants.
C’est l’heure où l’exilé, sur les ailes d’un songe,
À son foyer natal revient enfin s’asseoir,
Où Dieu rend à son front, par un riant mensonge,
Les baisers du matin et les adieux du soir.
À ce moment sacré de calme et de mystère,
J’ai dans l’âme un désir de bonheur inconnu :
Deux fois j’ai demandé ce bonheur à la terre,
Et la terre deux fois ne m’a pas répondu !
Depuis, loin des cités et des rumeurs mondaines
Je me livre, dans l’ombre, à mon rêve pieux,
Et je conduis ma muse à des hauteurs sereines
Pour y trouver la paix en m’approchant des cieux !
François-Étienne ADAM.
Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue
jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,
6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.