Poésie

 

                    Je ne voudrais pas vivre toujours,

                                     Јов. VII, 16.

 

De la science allez gravir le faîte,

S’écrie un sage, et vous vivrez toujours.

Homme, tais-toi ! silence, faux prophète !

Dieu, sous le ciel, nous compte assez de jours.

Laisse la tombe ; au pèlerin qui pleure,

Ouvrir un gîte où l’on ne pleure pas.

Ailes du temps, sonnez, sonnez notre heure !

Qui donc voudrait toujours vivre ici-bas ?

 

Sur la poussière où notre pied se lasse,

L’espoir, au loin, nous montre un doux abri.

Nous y courons : le prestige s’efface ;

L’herbe est séchée et la source a tari.

L’orage encor nous enveloppe et gronde ;

La terre tremble et gémit sous nos pas.

Ange exilé dans le désert du monde,

Qui donc voudrait toujours vivre ici-bas ?

 

L’homme choisit, pour égayer sa route,

Deux compagnons, l’amour et l’amitié.

Mais l’un s’éteint dès qu’il voit ce qu’il coûte ;

Loin de nos pleurs l’autre fuit sans pitié.

Tout seul, enfin, l’homme dort sur la grève,

Mais il s’éveille au bruit de nos débats ;

Un sort jaloux lui prend même son rêve.

Qui donc voudrait toujours vivre ici-bas ?

 

Sous mille aspects le mal séduit notre âme :

Humble reptile ou lion rugissant,

Prompt comme l’aigle, ardent comme la flamme,

Il vient, nous quitte, et revient plus puissant.

Dans ses réseaux, à toute heure, il m’entraîne ;

Je suis esclave après tant de combats.

Toi seule, ô mort, tu briseras ma chaîne !

Qui donc voudrait toujours vivre ici-bas ?

 

Quand le Sauveur me dit : Je te pardonne,

L’effroi se mêle à mes joyeux transports ;

Un souffle aride effeuille ma couronne,

Mon front pâlit sous la main du remords ;

Et si j’écoute une voix qui m’encense,

Mes souvenirs en murmurent tout bas.

C’est près de Dieu qu’habite l’innocence :

Qui donc voudrait toujours vivre ici-bas ?

 

Pourquoi frémir devant ce lit de pierre,

Où Jésus-Christ a trouvé du sommeil ?

Quand l’homme juste y ferme sa paupière,

La foi lui dit : Attends un doux réveil.

Sur son tombeau Dieu fait luire une étoile,

Soleil sacré qui ne se couche pas.

Pour nos regards les cieux n’ont plus de voile ;

Qui donc voudrait toujours vivre ici-bas ?

 

De quels accords mon oreille est ravie !

Anges, martyrs, élus, je vous entends ;

Je vois l’asile où renaît notre vie

Sous les rayons d’un éternel printemps.

Oh ! donnez-moi l’aile de la colombe,

Esprit de Dieu, soutiens-moi dans tes bras !

Puissé-je dire au-delà de ma tombe :

Qui donc voudrait toujours vivre là-bas ?

 

 

G. de F.

 

Paru dans Le Semeur, Journal religieux,

politique, philosophique et littéraire, en 1835.

 

 

 

 

 

 

 

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