Le temple et la maison

 

 

                          À MON AMI PIERRE BÉNARD

 

 

                                        I

 

Surgissant plus légère encor que ses dentelles

Dont sur le bleu de l’air le fin travail ressort,

La Cathédrale, avec ses arcs-boutants pour ailes,

Semble vers l’Infini prendre un divin essor !

En regardant monter dans la pleine lumière

Ce Corps que l’Âme rend presque immatériel,

On dirait une immense Assomption de pierres

Qui s’arrêtent par ordre à mi-chemin du ciel.

Autour d’elle, la Vierge en traversant les nues

Voit l’essaim radieux des anges du Seigneur.

Tel sur les contreforts un peuple de statues

Fait au vaisseau gothique un cortège d’honneur ;

Édifice géant, montagne que soulève

La Foi, tandis que l’Art le change en joyau pur ;

La Cathédrale est un Righi sculpté qui rêve

L’altitude suprême et le plus vierge azur !

« Plus haut encor ! dit-elle à ces voûtes sublimes

Qu’on pourrait baptiser murs mitoyens de Dieu,

Et l’esprit qu’attiraient les profondeurs d’abîmes

Prend l’élévation puissante du saint lieu.

« Croissez encor », dit-elle à ces piliers superbes

Qui ressemblent, avec leurs faisceaux élancés,

À des successions de colossales gerbes

Dont les épis sont des colonnettes, « croissez ! »

Ils semblent la moisson de force qui sustente

Ce monde de granit suspendu dans les airs,

Catholique Titan qu’un autre Olympe tente ;

Ils sont les muscles, lui représente les nerfs.

À cette architecture évidée, ascétique,

Qui s’épuise en l’ardeur de son élan final,

Il fallait imposer comme un sûr viatique ;

C’est le Réel chargé du soin de l’Idéal.

De son riche portail dressant sa triple ogive

Jusqu’à son toit de plomb plus ouvragé que l’or,

Vaste aspiration qu’un même souffle avive,

Toute la Cathédrale est un Excelsior.

Les flèches de ses tours passent l’aigle en son aire,

Et s’effilent avec tant de ténuité,

Qu’elles ont en dardant leur noir paratonnerre

L’air de porter la fleur de leur acuité.

 

 

Elle apparaît au loin, l’auguste Cathédrale ;

Sous de savants aspects elle fait rayonner

Pour le pays entier sa splendeur magistrale,

Et l’espace, autour d’elle, a l’air de s’incliner.

On voit se dessiner son plan de croix latine,

Chœur qui forme le haut, nef qui forme le bas,

Chapelles figurant la couronne d’épine,

Majestueux transept étendant les deux bras,

Grande arche de salut qu’aucun flot ne submerge

Imprenable refuge, imposant isoloir.

C’est depuis des temps si reculés qu’elle émerge

Des blancheurs du matin et des pourpres du soir,

Les générations sont si bien d’âge en âge

Faites à la trouver debout à l’horizon,

Le vieillard la revoit au terme du voyage

Si bien ce qu’elle était en sa jeune saison,

Qu’elle ne semble plus être une œuvre de l’homme,

Une création d’un artiste inspiré,

Mais être une beauté de la nature, comme

Un rocher merveilleux, un site révéré.

Quelquefois le grand vent porte sa voix sonore

Jusqu’au fond d’un hameau, vrai paria rural ;

Et l’aïeule au foyer plus humblement encore

Se signe à l’angélus archiépiscopal.

 

 

Des siècles écoulés noble contemporaine,

Mystérieux témoin des siècles à venir,

Elle est deux fois sacrée et deux fois souveraine,

Étant le grand espoir et le grand souvenir.

Son prestige physique est comme le symbole

Du rôle où pour toujours le Sauveur l’appela,

Et le Verbe divin à l’humaine parole

Peut répondre : « Ceci n’a pas tué cela. »

Sa loi reste au-dessus des sophismes antiques,

Des sarcasmes nouveaux de l’orgueil révolté,

Comme d’une hauteur sans fin ces basiliques

Dominent et la jeune et la vieille cité !

L’homme n’est que poussière et bâtit sur le sable ;

Maisons, trônes, palais, tombent pulvérisés ;

Mais pour l’Église qui demeure impérissable,

Les morsures du temps se changent en baisers.

C’est lui qui du passé projetant la grande ombre,

Plus dense par degrés sur le vieux monument,

Le pénètre en entier de cette teinte sombre,

Qui semble lui former un autre vêtement.

La pierre blanche fut la robe nuptiale

De l’Église prenant Jésus-Christ pour époux ;

La pierre qu’ont brunie et soleil et rafale,

C’est sa robe de mère au ton sévère et doux.

Pérennité ! c’est là le signe de l’Église,

Nulle caducité ne peut franchir son seuil ;

La mort n’entre jamais ici, c’est la devise

À laquelle aurait droit son fronton même en deuil.

Ses cloches peuvent bien sonner les funérailles,

Ses cierges de leurs feux illuminer les fleurs

Des cercueils, le drap noir qui revêt ses murailles

Par ses larmes d’argent peut répondre aux vrais pleurs.

Le crêpe peut voiler jusques au sanctuaire,

L’Église est étrangère à la léthalité ;

Même en se soumettant à l’aspect mortuaire,

Elle ne peut parler que d’immortalité.

Le ci-gît ne sied pas aux heureux qu’elle inhume

Près des autels, au cœur des hommages fervents,

Chacun de ses élus, sybarite posthume,

Garde la faveur d’être au milieu des vivants ;

Ils s’associent encore aux douleurs comme aux fêtes,

Le mariage en eux a des témoins cachés,

Le bruit des chants résonne au-dessus de leurs têtes,

Ils ne demeurent sourds qu’à l’aveu des péchés.

À leur embaumement l’encens qui brûle ajoute

Un souffle réchauffant de molle volupté.

Comme on entend passer l’orage sur la voûte,

Ils entendront les pas de la postérité.

Ainsi qu’on entretient de fleurs un mausolée,

Ces privilégiés dans les ensevelis

Peuvent sentir, leur âme en reste consolée,

S’incliner autour d’eux des fronts qui sont des lis.

Les autres sont au loin dans une humide couche,

Condamnés à rester glacés, perdus, tout seuls ;

Autour de leur prison règne une horreur farouche,

Et la neige et l’oubli leur tissent deux linceuls ;

Mais nul affront de l’air ou des âmes ne tombe

Sur ces marbres tiédis par de pieux genoux.

C’est d’un demi-sommeil qu’ils dorment dans leur tombe,

Bercés par mille accords qui leur parlent pour nous.

Les vitraux, avec leurs lueurs délicieuses,

Nous changent de patrie : on dirait que le jour

Ne filtre qu’à travers des pierres précieuses ;

N’est-ce pas la clarté d’un céleste séjour ?

Des reflets de rubis, de saphir, de topaze

Font de la dalle grise un jaspe universel,

Et la jeune épousée, en sa charmante extase,

Voit des ombres de fleurs courir sur son missel.

Au dehors les corbeaux, après quelque hécatombe,

Attristent les clochers de leur strident retour.

Mais qui plane au dedans ? C’est la blanche colombe,

Messagère et de paix et de grâce et d’amour.

 

 

Quand on croit tout perdu, quand l’ange des ténèbres

Vous provoque au blasphème auprès d’un trou béant,

Que les yeux sont en proie aux visions funèbres,

Et que le plus chrétien a l’effroi du néant,

Sûre du lendemain, l’Église généreuse

Rouvre tes portes d’or, Éden originel,

Architecte à son tour, les fosses qu’elle creuse

Sont les fondations du palais éternel !

 

 

 

                                        II

 

 

De la crête de tuile où l’oiseau prend haleine,

Au souterrain où dort le vin dans le tonneau,

Le plan de la maison redit la vie humaine

La cave est le sépulcre et le toit le berceau.

Chaque étage à son tour représente chaque âge

Nos ans sont les degrés de l’escalier du Temps,

Redoutable escalier, que puissant, riche ou sage,

Nul ne remonte, fût-ce en l’éclat du printemps !

 

 

L’Enfance est la mansarde, un nid léger et tendre,

Comme un nid de pinson fait de tout et de rien ;

Au bord de l’infini Dieu semble le suspendre,

Et l’enfant fait l’effet d’un être aérien.

Ô douce éclosion sous l’aile de nos mères !

Un baiser nous éveille, un baiser nous endort ;

Comme en réalité nous changeons les chimères !

Et que ce lit de fer a vu de songes d’or !

 

 

L’Adolescence, c’est la terrasse perdue

Dans la verdure, avec son treillage charmant,

D’où l’on songe bien moins à contempler la rue

Qu’à jeter à l’étoile un long regard d’amant.

Par delà la grand’ville apparaît la campagne,

Blanches villas, coteaux aux invitants contours :

Par delà le réel, les châteaux en Espagne

Dans de roses vapeurs dressent déjà leurs tours.

 

 

La première Jeunesse est le balcon qui pare

De sa double arabesque et de fer et de fleurs

La longueur du logis : composition rare

Où la Nature et l’Art luttent en ciseleurs.

Sur l’appui de velours un couple heureux se penche :

Le rossignol au chant de leur cœur fait écho ;

Lui, brun, au fier visage ; elle, pensive et blanche,

C’est Juliette enfin rendue à Roméo.

 

 

Le balcon d’angle qui contourne les fenêtres

Du salon, et duquel on ne voit plus Paris

Debout dans sa splendeur, ni les lointains champêtres,

Comme un temps vient où nos rêves sont circonscrits,

Ce balcon réduit c’est la seconde Jeunesse :

Mais sous la clématite encore en floraison,

Le regard appauvri rencontre une richesse :

Deux enfants souriants, c’est mieux qu’un horizon !

 

 

Le second, le premier graduant la distance,

C’est la force de l’âge et la maturité ;

Tout est plus haut, plus grand, plus vaste : L’existence

Prend alors plus d’ampleur et plus d’autorité.

La fortune sourit dans un cadre plus large,

On est alerte encore et bien loin du tombeau,

Mais les déceptions sonnent le pas de charge,

La vue est plus bornée et le jour est moins beau.

 

 

La Vieillesse survient : c’est le rez-de-chaussée

Où tout est combiné pour éviter l’effort ;

Le corps est las, on vit surtout par la pensée,

Et l’idéal rêvé n’est plus que le confort.

Puis le soleil devient un visiteur trop preste,

Et tout l’or des lambris vaut-il l’or d’un rayon ?

Pour conjurer l’éclipse, un seul moyen nous reste :

S’éclairer d’un Diaz, d’un Ziem ou d’un Troyon.

 

 

Après quoi le sous-sol à moitié nous enterre ;

On dirait l’antichambre humide du trépas

C’est l’âge extrême, obscur, isolé, sédentaire ;

L’élément du dehors pour lui n’existe pas.

Mais lorsque le feu flambe et que la lampe brille,

Cette autre crypte prend comme un air de gaieté ;

Ainsi le centenaire à l’esprit qui pétille

Donne encore du charme à la sénilité.

 

 

Le caveau ténébreux où le grand vin sommeille,

Attendant dans ses fûts doubles comme un cercueil,

Sa résurrection sur la lèvre vermeille

Qui s’apprête à lui faire un triomphant accueil,

Ne change pas de nom pour la sombre demeure

Où les petits-enfants à côté des aïeux,

Restes sans nom, débris sans forme, attendent l’heure

De se voir convertis en des corps glorieux !

 

 

Un jour on percera quelques nouvelles voies,

Et l’on verra tomber sous le marteau fatal

Ce confident si cher de nos deuils, de nos joies,

Ce foyer à la fois mortuaire et natal.

La maison doit aussi retourner en poussière :

N’est-elle pas, hélas ! d’argile comme nous ?

Heureux quand l’arbre marque avec sa tête altière

L’emplacement sacré d’un souvenir bien doux !

 

 

 

Xavier AUBRYET.

 

Paru dans la Revue de France en 1879.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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