Souvenirs d’enfance

 

 

Depuis que je n’ai vu ton ciel, ô mon village !

Ainsi qu’un vif éclair le temps rapide a fui.

Dix ans se sont passés, mais du moins ton image

A souvent de mes jours distrait le long ennui.

Quand un furtif espoir tient mon âme indécise,

Quand le néant répond à des soins superflus,

Il me souvient alors de la petite église

Où nous allions prier le soir à l’angélus !

 

À l’ombre des ormeaux, sous les yeux de nos mères,

Les heures s’écoulaient en innocents plaisirs ;

Nous ne formions point de trompeuses chimères,

Car nous savions, enfants, limiter nos désirs !

Loin du rivage heureux où la vache se brise,

Nous n’allions point chercher des mondes inconnus...

Le nôtre finissait à la petite église

Où nous allions prier le soir à l’angélus !

 

La gloire ! ah ! que ce mot a d’éclat et de charmes !

Comme il est séduisant ! mais que souvent, hélas !

Il cause de chagrins, de tourments et de larmes

À l’imprudent qui cède à ses brillants appas !...

Au banquet somptueux où la gloire est assise,

Pour autant d’appelés combien peu sont élus !

Chacun avait sa place à la petite église,

Où nous allions prier le soir à l’angélus.

 

Sous ces vastes lambris où l’heureuse richesse

Étale ses écrins au milieu des flatteurs,

J’ai vu des courtisans, pour la moindre largesse,

Se faire du veau d’or les vils adorateurs ;

J’ai vu dans ces palais où règne la feintise

Encenser tour à tour ce qui brillait le plus !

Le Christ était en bois dans la petite église

Où nous allions prier le soir à l’angélus !

 

Dix ans, déjà dix ans !... durant ce long voyage,

Entraîné malgré moi dans un monde insensé,

Je me suis laissé prendre à son ardent mirage,

Et je vous ai, mon Dieu, bien des fois offensé !

Pardonnez !... et qu’un jour votre main me conduise

En ce pauvre village où l’on croit aux vertus,

Pour que je puisse encore, à la petite église,

Aller prier en paix le soir à l’angélus !

 

 

Edmond AUDOUIT.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome II, 1878.

 

 

 

 

 

 

 

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