Le chêne de Pontivy

 

 

 

                                                            Saint-Uhel, mai 1888.

 

 

Sur les bords du Blavet, au nord de Pontivy,

Contrée où le regard est sans cesse ravi,

Auprès d’un vieux manoir se trouve une merveille

Qui n’a peut-être pas dans nos bois sa pareille,

Un chêne surpassant tout ce qu’on a rêvé.

C’est à La Villeneuve, en breton Kernévé.

Il a quatre cents ans, si ce n’est davantage ;

Ses huit mètres de tour accusent bien cet âge.

Sa flèche immense et droite, ainsi qu’un peuplier,

Se balance dans l’air, mais sans jamais plier.

Il nargue l’aquilon, se rit des avalanches ;

J’ai compté seize pas sous ses premières branches.

Le feuillage est touffu, majestueux le port,

On n’y découvre pas un morceau de bois mort.

L’écorce est lisse et franche ; admirable cuirasse

Du géant, on n’y voit ni chancre, ni crevasse,

Ni mousse ; et ce qui fait un tout prodigieux,

C’est autant de jeunesse en un arbre si vieux.

Certes, il n’a pas pu, dans nos rudes parages,

Des siècles éviter les terribles outrages ;

L’ouragan par ses coups, la neige par son poids,

Ont dû joncher le sol de débris de son bois ;

Mais toujours défiant ces attaques sans trêve,

Il était si robuste, il avait tant de sève

Qu’un rameau par la foudre ou le vent fracassé,

Par un autre rameau vite était remplacé.

Et voyez ce vainqueur des autans, du tonnerre,

Cet arbre colossal quatre fois centenaire,

Comme il se montre à nous dans toute sa beauté,

Superbe illusion de l’immortalité !

Ce chêne, de la France est la vivante image.

Elle est vieille, elle aussi, sans paraître son âge.

Ces feuilles, ces rameaux, ce tronc, cette vigueur,

Qui du temps ont bravé l’implacable rigueur,

Cette sève surtout bouillonnant sous l’écorce,

C’est bien notre pays dans sa gloire et sa force,

La France.... Elle connut aussi l’adversité,

Mais comme le grand chêne elle a toujours lutté ;

Et si près qu’elle fût de rouler dans l’abîme,

Elle sut le franchir par un effort sublime.

 

Le Goth, le Sarrasin, le Saxon, le Northmant

La ravagent avec le même acharnement ;

Contre elle l’on dirait que l’univers s’enrôle,

Vains efforts ! elle aura le vieux sol de la Gaule ;

Plus tard, il lui faudra résister aux Anglais.

Ils traversent la Manche et, maîtres de Calais,

De leurs soldats vainqueurs ils couvrent notre terre...

Quand voilà tout à coup, ô surprise, ô mystère !

Qu’une simple bergère accourt de Domrémy,

Lève son étendard et chasse l’ennemi.

Le chêne qui du temps affronta les injures

Et tant de fois guérit lui-même ses blessures,

L’arbre phénoménal qu’on voit à Kernévé

Est-il plus étonnant qu’un peuple ainsi sauvé ?

Mais il était écrit que les guerres civiles

Viendraient ensanglanter et nos champs et nos villes.

Qui dira les combats, les monstrueux excès

Du fanatisme armant Français contre Français ?

Tout serait-il perdu ? Quoi ! même à l’espérance

Faudrait-il renoncer pour notre chère France ?

Non : un roi, politique autant que valeureux,

Avec l’ordre et la paix lui rend les jours heureux.

Notre chêne est bien fort : il n’a pas plus de sève :

Qu’un pays qui, tombé, d’un seul bond se relève.

 

Deux cents ans ont passé, quand sur la nation

Fond un nouveau fléau, la Révolution.

Un fléau ! mais ce sont tous les fléaux ensemble,

Conjurés, déchaînés. Ah ! cette fois il semble

Que la France agonise et qu’elle va mourir.

Elle ne mourra pas, Dieu veut la secourir.

Il fallait un miracle, il l’arrache du gouffre.

Ses maux sont-ils finis ? Hélas ! non, elle souffre,

Elle languit encor. C’est le premier venu

Qu’elle a pour maître et pour avenir l’inconnu.

L’Europe la redoute et, féroce en sa crainte,

Elle refait déjà son alliance sainte.

Pressentant l’incendie, elle voit le tison

Chez nous, chez nous aussi la source du poison.

Pauvre France ! pourtant, dans sa nouvelle épreuve,

Il lui reste un espoir, ses rois dont elle est veuve.

Cet espoir la soutient, elle attend, elle vit

Et vivra... même après l’arbre de Pontivy.

 

 

 

Vincent AUDREN DE KERDREL.

 

Paru dans la Revue de Bretagne et de Vendée en 1888.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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