Éolida

 

LA VIERGE AUX LARMES

 

 

Dans nos sentiers humains que le printemps caresse,

Où l’homme, encore enfant, poursuit des papillons,

Avez-vous rencontré, le front plein de tristesse,

La jeune Éolida, la vierge enchanteresse,

De qui les beaux pieds nus effleurent les sillons ?

 

Comme on voyait jadis la brune canéphore,

Portant sur ses cheveux sa corbeille de fleurs,

Courber un bras de neige autour de son amphore,

La blanche Éolida, fraîche comme l’aurore,

Dans une urne d’onyx va recueillir nos pleurs.

 

Elle marche toujours de l’un à l’autre pôle,

De l’aurore au couchant, sans jamais se lasser,

Pendant la nuit, la lune argente son épaule ;

Au travers des buissons, de l’érable et du saule,

Les étoiles du ciel la regardent passer.

 

Plus belle qu’Astarté, pieds nus, elle chemine

De l’Olympe brûlant au neigeux Labrador ;

Chaque fleur devant elle avec amour s’incline,

Le soleil, qui la voit franchir val et colline,

Fait sur ses noirs cheveux pleuvoir des rayons d’or.

 

Elle franchit les mers sans conque ni trirème,

Et glisse sur les flots comme le Fils de Dieu.

Pour les êtres souffrants son amour est extrême ;

Elle a pour tous les maux un dictame suprême

Et fait rayonner l’âme au moment de l’adieu.

 

Vite comme l’éclair, elle arrive à toute heure

Dans les lieux où l’on souffre, où l’on est malheureux ;

Que ce soit un palais, une pauvre demeure,

N’importe ! Éolida, de tout être qui pleure,

Met les pleurs dans son urne et les emporte aux cieux !

 

Sa voix a la douceur d’une flûte divine

Quand il faut consoler la veuve et l’orphelin.

Elle fait refleurir l’espoir dans la chaumine,

Et sa forme céleste aisément se devine

Sous les plis ondoyants de sa robe de lin.

 

À tous les parias que le monde abandonne,

À tous les prisonniers las de s’exaspérer,

Elle dit quelques mots de sa voix qui pardonne

Et fait tomber sur eux les fleurs de sa couronne,

Dont le parfum console en faisant espérer !

 

Dans les tristes greniers où l’hiver impassible

Dessine, en se jouant, sur les vitres, des fleurs,

Où la chair se bleuit à son souffle insensible,

La vierge aux larmes prend, de sa main invisible,

Les perles de glaçons qui la veille étaient pleurs.

 

Puis, suspendant enfin sa course vagabonde,

Dirigeant vers les cieux son vol démesuré,

Elle s’arrête aux pieds du Créateur du monde

Et dit, en répandant son amphore profonde :

« L’urne est pleine, Seigneur ! Ont-ils assez pleuré ? »

 

 

 

BARRILLOT.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.

 

 

 

 

 

 

 

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