Où mon cœur est souvent

 

 

Le présent est mauvais, plus triste l’avenir ;

Heureux, même en pleurant qui peut se souvenir !

 

Il est un lieu que j’aime où, quand l’âme est blessée,

Revient, loin du combat, s’abriter ma pensée ;

Lieu sombre, cependant, des vivants abhorré,

Mais qu’une tombe sainte a pour moi consacré.

Au petit cimetière, entouré de charmille,

Repose dans sa paix la mère de famille.

Au penchant du coteau, vers le soleil levant,

        C’est là que mon cœur est souvent.

 

Quand par-dessus l’enclos le marbre se colore

Des reflets empourprés de la naissante aurore,

Dans la blanche colonne on dirait un flambeau,

Un œil qui me regarde au fond de ce tombeau.

Tel un rayon d’en haut dans la nuit éternelle ;

De la pierre une voix douce, mais solennelle,

Monte, et sous les cyprès où murmure le vent

        Cette voix me parle souvent.

 

C’est elle qui berçait mes douleurs éphémères,

Ces peines que déjà l’enfance trouve amères.

Ne crains que Dieu, mon fils, et suis le droit chemin ;

Ainsi tu me disais, me guidant de ta main ;

Hélas ! tu m’as quitté lorsque grondait l’orage ;

Mais pour t’entendre encore et reprendre courage,

Mère, sous ces cyprès où murmure le vent,

        Je reviens écouter souvent.

 

 

 

Eugène BAZIN, Memini.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.

 

 

 

 

 

 

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