Les yeux des morts

 

 

Pourquoi les ferme-t-on toujours, les yeux des morts,

Et les condamne-t-on à la nuit éternelle ?

Cependant on le fait et sans aucun remords :

On a peur de l’angoisse éparse en leurs prunelles.

 

Ils regardent très loin, beaucoup plus loin que nous.

Vers quelle vision d’un inconnu terrible

Sont fixés à jamais ces doux regards de fous

Qu’on cache pour ne voir le reflet de l’horrible ?

 

Une terreur si grande est en ces fixes yeux.

Est-ce l’immense peur de glisser dans l’abîme ?

Peut-être que la crainte est passagère en eux,

Comme l’enfant rêvant de fantôme et de crime,

 

Quand il passe craintif dans le noir corridor

Au fond duquel la porte a mis sa clarté blonde.

Peut-être que passant de la vie à la mort,

L’âme un moment a peur en s’en allant du monde.

 

Ils ne nous voient donc plus les pauvres yeux des morts,

Car, pour ceux qu’ils aimaient, ils n’ont plus d’étincelle,

Quand d’eux la claire vie a pris son brusque essor

Et qu’en eux l’eau voyante épaissit et se gèle.

 

L’angoisse transitoire ou l’éternel émoi,

Nous ne les voyons guère en les blêmes visages,

Car on ferme ces yeux, par pudeur ou par loi,

Et c’est peut-être vain, et c’est peut-être sage.

 

Aussi nous les voyons seulement un instant,

Lorsque baisant le front moite encor de nos morts,

C’est le suprême adieu qu’on fait durer longtemps,

Tassant les souvenirs dans le cœur jusqu’au bord.

 

On les ferme, les yeux, et l’on fait aussi bien,

Car ils ont assez vu les laideurs de la vie.

Qu’ils reposent enfin, ne contemplant plus rien,

Puisque les passions en eux sont assouvies.

 

En la maison d’été, quand l’hiver va paraître,

On a mis les volets, le calme l’investit.

Et l’on clôt les yeux morts, comme on clôt les fenêtres

Des blancs logis déserts d’où le maître est parti.

 

 

Jean de BEAULIEU, Le Cadran d’ivoire.

 

Recueilli dans Anthologie critique des poètes normands de 1900 à 1920,

Introduction, notices et analyses par Charles-Théophile Féret,

Raymond Postal et divers auteurs, Librairie Garnier Frères, s. d.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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