Premier printemps

 

 

        Le printemps n’a pas commencé,

        Pourtant, sous les hêtres mystiques,

        Où nul brin d’herbe n’a poussé,

        Les bois sont tout bleus d’hépatiques.

 

        Nul chant d’oiseau. Nul bruit de pas.

        Clarté vive et silence étrange.

        La lumière directe change

        Ces lieux qu’on ne reconnaît pas.

 

        Les bois vont muer de toilette.

        Mais, avant de se mettre en vert,

        Ils vont sur leur grand deuil d’hiver

        Poser un brin de violette.

 

        C’est l’heure ! Entrons dans le taillis !

        Les fines sentes sont visibles.

        Les vieux cœurs sont restés sensibles.

        Les vieux bois ne sont pas vieillis.

 

        Tout au bout des branches rouillées

        Pendent tristement les vieux nids.

        Le fond des âmes dépouillées

        Est jonché des bonheurs finis.

 

Mais autour de ces nids de la saison dernière

Les bourgeons tout gonflés de sève vont s’ouvrir,

Comme autour de tes deuils, ô saison printanière !

Les bonheurs de demain sont tout près de fleurir.

 

Car c’est la même sève, en sa marche sacrée,

Qui dessèche la plante et fait mourir l’oiseau,

Et qui fait, au retour puissant de sa marée,

S’épanouir la fleur et chanter le berceau.

 

Et c’est la même sève, ô Père ! c’est la tienne

Qui des arbres en fleurs fait si souvent des croix,

Mais qui, lorsque l’on vient où tu veux que l’on vienne,

Sème les fleurs du ciel sur les sentiers étroits.

 

 

 

Henry BERGUER.

 

Paru dans La Semaine littéraire le 18 août 1900.

 

 

 

 

 

 

biblisem.net