La retraite du cœur
IMITÉ DU ROI DE SUÈDE
Où donc est ta retraite, ô mon cœur, parle-moi,
Fidèle compagnon qui, depuis ma naissance,
Et dans les jours d’extase et dans les jours d’effroi,
Me consolas toujours mieux qu’un ami d’enfance ?
Dis-moi si ta retraite, asile de bonheur,
Est sur la verte plaine où le ruisseau soupire ;
Ou dans le bois touffu, qu’agite le zéphire ?
– Oh ! non, ce n’est pas là, me répondit le cœur.
Où donc est ta retraite ? Est-ce le fier rocher,
Que baigne le torrent de son onde écumante,
Dont le hardi chasseur ose seul approcher
Quand la tempête au loin a semé l’épouvante ?
Est-ce où la poudre luit, où Bellone en fureur
Marque d’un sceau fatal le combattant qui tombe,
Où l’obus enflammé creuse à chacun sa tombe ?
– Oh ! non, ce n’est pas là, me répondit le cœur.
Où donc est ta retraite ? Est-ce vers l’Orient
Où la vigne, au soleil, de grappes d’or se couvre,
Où la rose toujours, en un climat riant,
Aux chants du rossignol se balance et s’entr’ouvre ?
Où le tronc du palmier, d’un sol brûlé vainqueur,
Élève vers les cieux sa géante verdure,
Où le froid n’a jamais attristé la nature ?
– Oh ! non, ce n’est pas là, me répondit le cœur.
Où donc est ta retraite ? Est-ce au pôle lointain
Où la glace toujours sur les cimes rayonne,
Où, rapprochant le soir du lumineux matin,
Le soleil sait garder, intacte, sa couronne ?
Où, des sapins neigeux pour dissiper l’horreur
Et paraître splendide au milieu d’un ciel pâle,
Éclate en feux changeants l’aurore boréale ?
– Non, non, ce n’est pas là, me répondit le cœur.
Où donc est ta retraite ? Auprès de l’ange aimé
Qui te donna son âme à la tienne fidèle,
Lorsque, vous abritant comme un dais parfumé,
Le bonheur radieux vous couvrait de son aile ?
Le ciel bleu s’obscurcit : Tu connus la douleur,
Mais tu gardes toujours une chère mémoire ;
Est-ce là que tu veux aimer, prier et croire ?
– Oh ! non, ce n’est pas là, dit en gémissant le cœur.
Où donc est ta retraite ? Au sein de cet azur
Où, l’orage passé, l’homme s’en va renaître,
Où, pour un ciel plus beau quittant ce monde impur,
Aux pieds de l’Éternel il apprend à connaître ?
Au fond de cet espace où la tiède vapeur
Des astres scintillants n’éclaircit aucun voile,
C’est là qu’il faut aller, dépassant chaque étoile ?
– Oh ! oui, oui, c’est bien là, me répondit le cœur.
Oh ! oui, oui, c’est bien là que je veux reposer,
C’est là que je suis né, que je veux trouver grâce.
Des flammes d’ici-bas si j’ai pu m’embraser,
De la flamme du ciel j’ai conservé la trace,
Et dans le jour suprême, effaçant toute erreur,
Une étincelle, encore aujourd’hui sous la cendre,
S’élancera vers Dieu qui voudra bien m’entendre,
Car c’est en Dieu, lui seul, que réside le cœur.
Thalès BERNARD.
Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue
jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,
6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.