Hymne aux vieillards

 

 

                                      I

 

Ô paisibles vieillards, ô sages de la terre

Qui courbez sous le faix de la triste misère,

Je veux vous chanter tous et peindre sans effort

Votre vie et vos fronts qui voisinent la mort.

 

Le paradis pour vous est un lumineux faîte,

Où, célestes sans fin, vibrent des cœurs en fête ;

Aussi vous le cherchez en vivant doucement,

En partageant, heureux, comme l’homme et l’épouse,

Ce que fait la nature et tout ce qu’elle épouse,

Car, déjà, vos yeux chers sondent le firmament.

 

Et vous croyez d’instinct que la force demeure,

Quand l’être rose et frêle apparaît à son heure,

Pour vous offrir, vieillards chargés de tant de jours,

Son visage étonné de voir d’autres séjours.

 

Vous savez l’entourer de joie et de tendresse ;

Vous lui tendez vos mains, quand il semble en détresse ;

Et, maintenant qu’il peut s’évader du berceau,

Vous l’amenez aux champs où l’oiseau vous pérore,

Où juin s’éveille au seuil d’une plus grande aurore,

Et donne à vos sentiers le chant clair d’un ruisseau.

 

Et l’enfant vous égaie avec sa gentillesse :

Il amasse des fleurs qu’il offre à la vieillesse ;

Et vous lui souriez malgré vos fronts marqués

Des rides qu’ont les eaux remuant vers les quais.

 

 

                                      II

 

Le soleil a ses feux et le jour sa lumière,

L’ombre a la même paix que l’aurore trémière,

L’enfant porte en son cœur la joie et la clarté,

L’adolescent rayonne et vit dans l’espérance,

L’homme peine et travaille avec exubérance ;

Mais le vieillard, c’est le respect dans la beauté !

 

Ô doux vieillards ainsi reflètent vos yeux sages ;

Vous semez tous vos pas parmi les plus longs âges,

Et vous dites à ceux dont le cœur est hagard

Comment votre bonté défend votre regard.

 

Dieu me donnera-t-il votre longue existence ?

Serai-je comme vous, ô vieillards, sans jactance,

Lourd de douceur et blanchissant sur mon chemin ?

Serai-je assez rempli d’ardeur et de courage,

Pour survivre à mes sens qui tendent, en leur rage,

L’abîme trop ouvert à mon cœur trop humain ?

 

Il est des jours, il est des nuits, en ce bas monde,

Où je chante ce rêve à mon âme féconde,

De voir jusqu’au delà de toute ma vigueur,

Le futur me léguer la part du vieux conteur.

 

Et je souffre en pensant que s’en va ma jeunesse,

Moins douce que la vôtre, et mourant sans noblesse ;

Car, perdu dans ce siècle où résonne le fer,

J’ai maudit bien souvent l’avenir déjà sombre,

S’éloignant de ma vie et de mon cœur qui sombre,

Mon cœur vide d’espoir en ce monde d’enfer.

 

 

                                     III

 

Chancelante, et comme ivre en folles servitudes,

L’existence a changé de mode et d’habitudes,

Depuis que l’on créa tout un cercle de fous,

Qui crachent le poison, la haine et le dégoût.

 

Ce n’est plus le même air que, le jour, on fredonne,

Ce n’est plus le vieux temps qui revient et se donne ;

Et, dans bien des palais où la table et le vin,

– Étalage opulent, marchandise d’ivresse, –

Convoitent les gloutons que l’appétit oppresse,

Ce ne sera jamais, comme autrefois, l’entrain.

 

Le jeune homme indécis veut imiter la bête,

Quand un souffle de chair le porte à la tempête :

Il rencontre la femme à la danse, au café ;

Il contente son corps et son sang assoiffé.

 

Abruti par l’abus de sa propre débauche,

Le jeune homme trop mou végète, sombre et gauche :

La taverne et l’hôtel avec leurs chants cafards,

La ville au cent cancers qui se fait toujours belle,

Et la foule énervée et veule qui l’appelle,

Lui jettent leurs affronts débraillés et leurs fards.

 

Et poursuivant, impur, d’une âme pantelante,

Son chemin qui le mène à la mort qui le hante,

Il prêche son dédain du prêtre et de l’autel,

Déchu comme Satan en un sombre castel.

 

Et d’autres, comme lui, le suivent sans Église,

Vociférant au peuple, avec force et traîtrise,

Demandent trop d’argent sous leurs temples de pierre,

Et clament comme un droit, hérité de Saint Pierre,

Le pouvoir de montrer le chemin le meilleur.

 

Mais vous, ô vieillards, mais vous, les têtes blanches,

Qui vécûtes vos jours en des amours plus franches ;

Vous qui marchiez d’un pas moins sonore et plus beau,

Vous trouverez le ciel à votre obscur tombeau !

 

Dans ce calme pays, bâtisseurs de familles,

À l’ombre de vos toits, le long de vos charmilles,

Vous rêviez d’un bonheur à nul autre pareil ;

Vous serviez votre Dieu, comme un roi, comme un maître ;

Et l’existence à flot, émerveillant votre être,

Vous protégea du mal, ainsi qu’un vrai soleil !

 

C’est pourquoi, revêtus d’une telle sagesse,

Sans excès et sans heurts, vaillamment, sans faiblesse,

Vous tendiez vos reins forts et vos bras batailleurs

Aux très humbles travaux des braves travailleurs.

 

Les torrides étés, les temps sombres, la pluie,

Le vent et le soleil, dans le sable et la suie,

Tout cela s’abattait puissamment sur vos fronts,

Comme un destin plus dur de vos noires années,

Mais, hardis et vainqueurs de vos longues journées,

Vous mettiez en élans vos cœurs pleins de chansons.

 

Aux labeurs les plus vils astreints et mercenaires,

Esclaves d’une race aux penchants débonnaires,

On vous a vus, maints jours, sous les yeux des pédants,

Mater d’un double effort tous vos jougs obsédants.

 

Et vous avez construit malgré les railleries

Des bourgeois, des passants aux vertes fourberies,

De modestes foyers de calme et de repos,

Où puisse s’écouler votre vie admirable,

Ô très sages vieillards dont l’âme infatigable

Se donne aux tout petits en de joyeux propos.

 

 

                                     IV

 

Honte à qui reniera le vieillard qu’on vénère,

L’infirme, le perclus qui reste son vieux père,

En le jetant au seuil d’un gîte sans bonheur

Où s’incruste par Dieu l’empreinte du malheur !

 

Honte à vous, cruels fils, filles imbéciles,

Enfants retors et fats, ô cœurs noirs de nos villes !

Honte toujours à vous, ô cerveaux inhumains !

Vous menez, en riant dans les salles publiques,

Ceux-là qui vous formaient des âmes catholiques,

Sans croire que les vieux pleureront dans leurs mains !

 

Honte à qui portera les restes de sa mère,

Dans ce coin décoré d’un salon mortuaire,

Afin de ne pas voir en sa propre maison

Les passants-visiteurs qui connurent ce nom !

 

Pour être libéré de la morte et du trouble,

Pour garder son boudoir, il paiera bien le double ;

Il paiera les palmiers, les rideaux, les tapis,

Le portier qui reçoit d’une douceur extrême

En le voyant pleurer, dans un effort suprême,

Sa mère qu’il traitait avec tant de mépris.

 

Il marchera, pensif, derrière la voiture

Qui transporte la morte au lieu de sépulture ;

Il marchera, front bas, s’essuyant d’un mouchoir,

Sans regarder les gens qui suivent le cortège,

Oubliant qu’il fait froid, qu’il tombe de la neige,

Mais rempli de remords mêlés de désespoir !

 

C’est le fils d’aujourd’hui, c’est le pacha moderne

Qui, sachant qu’un vieillard est mourant, se consterne ;

C’est bien lui qui fera ses ultimes bonjours,

Avec la pompe et l’apparat des funérailles,

Aux disparus que la mort prit en épousailles,

Aux auteurs de son corps, aux auteurs de ses jours !

 

C’est bien lui qui dira leurs bontés si fertiles,

À ses enfants songeurs, en des mots inutiles.

C’est le monde qui comble ainsi tous nos vieillards

D’hommages et de pleurs au pied des corbillards.

La mort a fait changer leur froideur en tristesse :

Les reproches d’hier deviennent des regrets

Plus gouffre qu’un abîme où s’en vont les pauvrets ;

Ils constatent enfin toute leur petitesse !

 

C’est ainsi, dans le monde où l’on vit en pervers,

Qu’on juge les vieillards attristés de revers.

Ô vieillards qu’on bafoue ! ô vieillards que l’on aime !

Refuges des petits ! ô vous qui, le front blême,

Contemplez l’horizon d’un passé disparu !

Souvenez-vous du ciel dans le fond des nuages ;

Souvenez-vous qu’on ne rit point de vos grands âges :

Dieu vous attend là-haut dans le vaste Inconnu !

 

 

 

Georges BOITEAU, Essor vers l’azur,

Éditions du Lévrier, 1946.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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