Le pays enchanté

 

 

Souvent j’aime chanter, en marchant dans les bois,

Les romances d’amour et les rimes bien douces,

Afin de ranimer, sur les falaises rousses,

Le chœur mystérieux de cent divines voix.

 

J’aime suivre des yeux le vol de l’hirondelle,

Si véloce et changeant au loin sur les labours :

J’y vois mourir alors le poème des jours,

Et s’effeuiller en moi l’existence mortelle.

 

J’aime voguer, rêveur, dans quelque vieux canot,

Apaisé comme l’air estival et limpide,

Loin d’un monde menteur, hypocrite et sordide,

Mais sous un feu lunaire au milieu du soir chaud.

 

J’aime porter mes pas au fond d’un bois sauvage

Et d’un noir horizon où la brise gémit ;

J’aime grandir mon âme et mon rêve parmi

Les rougeurs d’un soleil qui traîne en son passage.

 

J’aime l’antre profond des lointaines forêts

Et le bruit des ruisseaux dévalant les collines ;

J’aime le chant léger des sources cristallines

Que promène l’écho dans les brumeux guérets.

 

Je songe à la beauté des plateaux solitaires

Et des sites touffus, par un chemin grimpant,

Lorsque l’été fécond, dans les bosquets, s’épand

En trésors de parfums, de paix et de mystères.

 

Les montagnes, les bois, les buissons, dans mes jours,

M’enchantent, sans pareil, de grâce et d’harmonie,

Et je goûte en mon sang cette joie infinie

De m’en aller vers eux et d’y vivre toujours.

 

Quand la lente nuit douce étend ses murs de voiles

Sur la crête des monts et vers le bel azur,

Je me sens transporté dans un monde plus pur

Où m’apparaît divinement un ciel d’étoiles.

 

Et la voûte insondable aux astres merveilleux,

Incendie en son sein de nouvelles aurores,

Qui viennent de l’Arctique ou des hauteurs sonores,

Jouant par bonds, comme des flots tumultueux.

 

Et j’assiste, dans l’ombre, à cette féerie

De rayons emmêlés, comme des sabres d’or,

Sans comprendre pourquoi, sur le monde qui dort,

Il est tant de splendeur et tant de rêverie !

 

Et pendant que je souffre aux dards des passions,

Des passions de vivre un soir de poésie,

La lune met sa face aimable et cramoisie

Au scintillant zénith des constellations.

 

C’est comme un jour nouveau descendant, erratique,

Sous le dôme laiteux du monde sidéral ;

Le silence grandit dans ce site auroral,

Pour s’unir à mon cœur qui s’élève mystique.

 

Puis la nuit étoilée en un ciel glorieux

Puis ces lueurs du nord remuant en cette aire,

Puis la lune sans force au milieu de sa sphère,

S’éteignent sans mourir sous la clarté des cieux.

 

On dirait qu’une main, invisible et divine,

À ravi cette nuit magique de cristaux,

Tant, au-delà des bourgs, des monts et des coteaux,

L’aube paraît devant le soleil qu’on devine.

 

Elle s’en vient comme une mer pleine de sang,

Où trempe sur un fond miroitant d’émeraude,

De vapeur qui vacille et de zéphir qui rôde,

Tout un pays charmé qui s’égaie au Levant.

 

La beauté du réveil, plus immense et plus vive,

S’étend aux prés mouillés des fraîcheurs de la nuit ;

Une corneille en vol, qui traverse à grand bruit,

Révèle le soleil où son aube s’avive.

 

Le front illuminé des plus denses rougeurs,

Il rayonne, sanglant, comme un vaste incendie,

À travers les lointains où sa forme engourdie

Allonge des lacs d’or sur les sites songeurs.

 

Il a sorti plus beau des confins de l’espace,

En entrant au palais azuré de l’éther ;

Et, maintenant qu’il monte, assoiffé de ciel clair,

Il réchauffe son cœur et flambe sur sa trace.

 

Les pâturages verts, les halliers d’alentour,

Les toits de chaume et les châteaux rouges d’ardoise,

Sont comme un doux foyer pour l’âme villageoise,

Car le soleil y met un éclat sans retour.

 

J’écoute les oiseaux s’ébattre dans les arbres,

En fêtant le plein jour de leur nouveau concert ;

Je regarde obliquer dans la douceur de l’air,

Le matin neuf sur les rochers et sur les marbres.

 

L’horizon est vermeil, les champs sont murmurants

D’insectes, de grillons qui chantent, ô sirènes,

La gloire de la terre et des moissons sereines

D’où s’émane un parfum de trèfles odorants.

 

Ah ! que je voudrais dire, avec toute mon âme,

Le cri d’amour qui bout au dedans de ma chair,

Puisque je veux noyer, comme en un frisson cher,

Mon cœur ému des lieux tout miroitant de flamme !

 

Un souffle intérieur me soulève sans fin

Aux remûments de la lumière et de l’ombrage ;

Une main me conduit en ce brillant sillage

De beauté, de, verdeur où j’ai soif, où j’ai faim.

 

Je passerais ma vie à bénir ces merveilles

D’enchantement, et d’un bonheur presque éternel,

Tant la nature infiltre en mon être charnel

Ses clartés, ses couleurs avec ses bruits d’abeilles.

 

Je donnerais ma force et ma vivacité,

Pour éblouir mon front, en allant sur les faîtes

Entendre gazouiller dans des fouillis de fêtes,

La voix des infinis parlant d’immensité.

 

Mais bien trop atterré pour bondir de moi-même,

Et crier mes espoirs aux êtres vertueux,

Quand je pense vibrer dans la nue avec eux,

Je contemple mon coin et je dis que je l’aime.

 

Et je dis qu’il n’est pas dans ce grand univers,

Tel celui que je vois, quand je rêve et j’adore,

De pays plus charmant, plus près du ciel encore,

Que le mien aux étés, que le mien aux hivers.

 

Ah ! j’aime la nature, ô mon Dieu, la nature

Des printemps, des étés, des automnes en pleurs ;

Elle fleurit infiniment pour tous les cœurs,

Et vit au grand soleil pour chaque créature.

 

Bénissez, ô mon Dieu, son sein riche et ses yeux,

Ses lacs et ses torrents où s’ébat la lumière ;

Arrangez la forêt en paisible chaumière,

Où l’oiseau, par son chant, fera songer aux cieux ;

 

Car le pourtour des horizons pleins de feuillage,

Les coteaux dentelés qui s’en vont au lointain,

Les clochers et les bourgs qu’argente le matin,

Sont comme un paradis où dort le paysage !

 

C’est là que rêve le poète, largement,

Et surgit en lui-même où son âme palpite ;

Il s’éprend du décor, il veut chanter le site :

Un dieu l’éveille alors et l’inspire ardemment !

 

Il voudrait parcourir, de colline en colline,

Les chemins ombragés qui mènent dans les monts,

Et là, devenu fier de gonfler ses poumons,

Il verrait tout un ciel déployé qui s’incline.

 

Il voudrait révéler à son être impuissant

Tout le charme qu’étale, au soleil comme à l’ombre

Le firmament chargé, quand la tempête sombre

Jette son brouhaha d’un plafond menaçant.

 

Il voudrait s’en aller comme l’eau des rapides,

Bondissant en croulant à travers les vallons,

Et, sauvage en son cœur remué d’aquilons,

Poursuivre dans les bois les bêtes intrépides.

 

Comme il aimerait voir, dans un abri de pin,

Tout en fumant, songeur, auprès d’un feu de brandes,

La solitude entrer, pendant que des voix franches

Lui souffleraient un chant d’aventure et d’instinct.

 

Un monde virginal le convoque sans trêve

Et l’appelle vers lui, grand de gloire et d’amour,

Et, dans ce beau moment où, sacré, luit un jour,

Il découvre son âme au sommet bleu du rêve !

 

Le ruisseau qui lui parle est la source de Dieu,

Dans les bois et les champs comme dans la prairie ;

Et le zéphyr qui jase est plein de griserie,

Dans les arbres, les fleurs qui le font si heureux.

 

C’est bien alors qu’il dit le ciel près de la terre ;

Qu’il chante sans tarir sa prière qu’il prend

Dans toute la nature à l’appel attirant ;

Et qu’il s’approche un peu comme d’un sanctuaire.

 

Il n’oubliera jamais d’unir à ses ferveurs

Le ciel éblouissant, les êtres et les choses,

Car il veut célébrer les beautés grandioses

Où le Seigneur nous tend son charme et ses faveurs.

 

Poète ! chante ! éternel dieu de notre monde !

Soulève dans les cœurs une mer de bonté !

Afin que chacun marche au pays enchanté

Où l’amour et la paix sont deux âmes profondes !

 

 

 

Georges BOITEAU, Essor vers l’azur,

Éditions du Lévrier, 1946.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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