La maison abandonnée

 

 

Pauvre logis désert, que j’aime ton aspect.

Comme du fond du cœur je plains ta destinée !

Toujours je te salue avec un saint respect,

        Maison abandonnée !

 

La jeunesse y chantait les doux printemps nouveaux,

Dès que l’oiseau folâtre animait la charmille,

Dans cette ruche heureuse avec ses gais travaux

        Bourdonnait la famille.

 

Le seuil fêtait l’époux ; le soir, à son retour,

L’épouse l’attendait : aux lèvres de leur père

Sautaient de beaux enfants, et puis avec amour

        Ils embrassaient leur mère.

 

Après les jours finis dans la paix du bonheur,

On priait Dieu, la Vierge et les saintes phalanges ;

Et puis on s’endormait dans la paix du Seigneur

        Sous les ailes des anges.

 

Rien n’avait dénoué le tendre et doux faisceau !

Au grand’père joyeux, à l’aïeule ravie

L’enfant en souriant niait dans son berceau

        Les peines de la vie.

 

La vigne aux rameaux verts, dorés de beaux grains mûrs,

Le jasmin argenté, les odorantes roses,

Le chèvrefeuille errant faisaient rire ces murs

        Aujourd’hui si moroses.

 

Cette triste maison n’a plus regard ni voix,

Dans la lampe il n’est plus d’aliment pour la flamme,

Les foyers qui brillaient sont tous éteints et froids ;

        Le logis n’a plus d’âme......

 

Ce logis autrefois si bruyant et si beau,

Hélas ! vide et muet, voilé de lierres sombres,

Appartient au passé. Ce n’est plus qu’un tombeau

        Habité par des ombres.

 

Oh ! ne rajeunis point tes murs, fendus des vents,

Maison abandonnée ! ainsi vieillis et tombe.

Ne te redonne pas à de nouveaux vivants,

        Sois fidèle à la tombe.

 

Les souffles, les soupirs, tous les nocturnes bruits

Sont les âmes des morts qui toujours se souviennent,

Les doux gémissements qui remplissent tes nuits.

        Sont des morts qui reviennent.

 

Leurs périssables corps ont seuls pu te quitter ;

Mais leurs âmes toujours aiment tes murs paisibles ;

Tes morts chéris n’ont pas cessé de t’habiter.

        Ils ne sont qu’invisibles !

 

 

Pierre-Sébastien BOULAY-PATY, Poésies de la dernière saison.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome II, 1878.

 

 

 

 

 

 

 

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