Je sais une maison...

 

 

Je sais une maison de joie

Faite et fardée comme un visage,

Le seuil fleuri d’une couronne de fleurs vives

Dedans, captive, gît la Mort.

 

Sous l’aile d’un manteau là-bas je porte

Des vins doux, des friandises ;

Le Ciel connaît bien qui je suis,

Le monde insulte qui je semble.

 

L’une prend ma main pour y lire

Les lignes de mon infortune ;

L’autre peint ma face aux parois :

« Que tu es noble créature ! »

 

Jusqu’au vertige de mes sens

La troisième danse et tournoie,

Et toutes ces perfides fées

Voudraient me prendre dans leur toile.

 

Mais là-bas une autre est assise

Et s’accoude en silence et pleure,

Depuis longtemps Dieu l’a reprise en grâce,

Elle est là pourtant, elle pleure.

 

Qui la retient donc en ce lien ?

Elle y endure moquerie.

Le chœur effronté rit et raille :

« Tu n’oseras donc jamais fuir ! »

 

Sans rien dire elle pleure et souffre le mépris,

Âpre pénitente de l’Ordre ;

On hausse les épaules. On rit.

Qui ne la connaît, cette folle ?

 

L’autre nuit, tout près de minuit,

J’ai pris mon luth, j’ai frappé à la porte ;

Le front contre la vitre elle attendait encore,

C’est elle qui s’en vint m’ouvrir.

 

Elle m’entraîne au jardin sombre,

S’assied sur un tertre de gazon,

Et sans regard vers moi, sans dire une parole,

Se remet à pleurer silencieusement.

 

Et moi je me jette à ses pieds

Pour rendre hommage à sa détresse ;

Avec un chant que Dieu me donne

Je la guide vers le sommeil.

 

Elle s’endort, et voici que monte

Hors du tertre un petit enfant,

Il tient un miroir et sa tête

Porte couronne de clinquant.

 

Il brise un brin du romarin

Qui tout près de son cœur verdoie,

Le pose sur la Mère et dit :

« La paix avec Dieu t’est rendue. »

 

À l’endroit du rameau brisé

Saigne le sang de deux blessures,

Et, la parole à peine prononcée,

L’enfant se dérobe à ma vue.

 

La Mère ne s’est pas réveillée.

Au jardin sombre elle dort encore,

Et près d’elle, toute la nuit

Je chante en attendant l’aurore.

 

Et pour que le péché ne se réveille plus,

Jaillira ma voix éternelle,

Jusqu’à l’heure où par Christ la nuit sera rompue,

Au cri terrible des trompettes.

 

Souvent dans la rumeur du vent d’orage

Près de l’enfant je chante agenouillé :

« Enfant mis à mort, Jésus, ô victime,

Toi aussi tu as pardonné !

 

Une goutte, une seule goutte de ton sang,

Ah laisse-la choir sur la Mère,

Et transfigurés, clairs et purs,

Nous monterons dans la lumière ! »

 

 

 

Clemens BRENTANO.

 

Traduction de Gustave Roud.

 

Paru dans les Cahiers du Sud en 1937.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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