Le chemin de Carrare

 

               TABLEAU PAR M. LOUBON

 

 

Sur un chemin poudreux, brûlé par le soleil,

Ton pinceau, déployant son habileté rare,

D’un char italien nous montre l’appareil

Qui traîne lentement un grand bloc de Carrare.

 

L’escarpement est rude et le ciel embrasé ;

Heurtant à chaque pas des ronces et des pierres,

L’attelage bronchant, du poids semble écrasé ;

Le sol est sillonné de profondes ornières.

 

Abrité sous les bords de son large chapeau,

Le maître indolemment sur le marbre repose.

J’ai longtemps médité le sens de ce tableau,

Et des nobles labeurs j’y vois l’apothéose.

 

Ce bloc, ce chariot si pesamment chargé,

C’est l’existence lourde au grand cœur qui la traîne ;

Celui qu’on voit là-haut dans le sommeil plongé,

C’est l’Être souverain dont le pouvoir nous mène.

 

Mais ce sommeil du maître, ami, n’est qu’apparent ;

Il dirige nos pas vers l’immortel refuge ;

Tandis qu’à nos efforts tout reste indifférent,

Dans son calme éternel Dieu nous voit, Dieu nous juge.

 

Si nous savons porter nos douleurs fièrement,

Si notre fermeté n’est jamais abattue,

Le bloc si lourd, si brut, deviendra monument

Et sur le monument brillera la statue !

 

 

 

Jules CANONGE.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.

 

 

 

 

 

 

 

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