La dernière angoisse

d’un philosophe

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

O. CHARPENTIER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du fond des Espaces, emplis de soyeux bruissements, Il vint, – triste âme angoissée qu’une douleur poussait vers nous. – Et, comme dans un respectueux silence nous nous recueillions, par la voix du médium il parla, avec une poignante et simple éloquence qui remua les cœurs.

« – Ô vous, amis inconnus parmi lesquels je viens, vous tous qui apercevez, au bout de votre route, le flambeau de vérité, priez !... oh ! priez surtout pour les malheureux qui ont nié Dieu !... mes chers amis, priez pour moi, dont la vie produisit une somme colossale de travail, qui mis debout des œuvres, puis des œuvres, concourant toutes, hélas ! à la plus néfaste des erreurs.

« Des jours, des nuits, des mois, des années, j’ai fouillé les archives de la science, compulsé des livres, entassé des documents, disséqué des philosophies... et jamais je n’ai su trouver Dieu !

« Nulle part je n’ai rencontré Dieu... et pourtant !

« Une existence entière j’ai cherché la lumière et, les mains tâtonnantes interrogeant des profondeurs d’obscurité, il ne me vint pas la pensée de les porter à mes yeux pour les délivrer de l’épais bandeau dont ils étaient couverts.

« Tout entier à mes vains travaux, un sot orgueil me possédait. Sans fortune, je n’avais, pour me servir, qu’une pauvre femme terne et silencieuse qui, chaque matin, m’apportait fidèlement le petit pain dont je déjeunais. À pas étouffés elle entrait. Jamais je ne m’arrêtai à sonder cette face pâle qui ne pouvait m’intéresser, tant cette créature vulgaire et ignorante me paraissait inférieure à moi, l’homme de science qui ne croyait qu’en son savoir et n’admirait que sa fatuité.

« Des années elle vint ainsi calme, résignée ; – et toujours mon silence hautain la murait dans son silence.

« Un jour la grande ombre de la mort m’enveloppa de son suaire et ma misérable enveloppe retourna à la pourriture.

« L’Espace m’accueillit.

« Emprisonné étroitement en la gangue d’Erreur que j’avais mis une existence à confectionner, j’errai, âme en souffrance, à la recherche de l’apaisement. Par l’irradiement des cieux, que j’étais impuissant à admirer, des Esprits glissaient, formes imprécises et rapides, qui surgissaient d’une brise et s’évanouissaient d’un souffle. Le mystère insondable était autour de moi : le savant se sentait tout petit !

« Quelle lancinante douleur me tenaillait alors ! Que l’immensité pesait sur mon néant !

« Combien d’années passèrent ?...

« Récemment, comme j’allais, – esprit errant que rien ne conduit, – passa près de moi une forme étrange. Un frisson me secoua. Il semblait qu’une lumière intense et cependant très douce émanait d’elle. Sa traîne de clarté balayait l’air, et ses cheveux, en ruissellement fauve, s’étiraient en son vol, ainsi que les cordes d’or d’une harpe.

« Elle repassa et soudain, nettement, m’apparut sa face, une face pâle aux grands yeux de bonté. Elle n’était pas belle, non ! mais radieuse, baignée d’une inaltérable, divine sérénité.

« Je la reconnus !

« C’était bien Elle... la pauvre femme humble et dédaignée, qui jadis m’apportait mon petit pain. Transfigurée, elle voguait en plein ciel.

« L’âme tordue d’angoisse, je la suivais du regard en ses paisibles évolutions et, tout à coup, compatissante, vers moi descendit sa voix :

« – Regarde ce que sont, en les mains de Dieu, le miséreux rivé à sa tâche asservissante, et le savant drapé d’orgueil. Pauvre servante, je ne connus autrefois que ton indifférence dédaigneuse. Jamais un mot de remerciement ou de consolation à mon adresse ! La science seule avait tes sourires. Et maintenant c’est moi, l’insignifiante créature ignorante qui viens te révéler Dieu !

« Pèse nos deux tâches et dis-moi quelle est la plus belle ?...

« Pour la première fois je la contemplais. Pour la première fois je l’écoutais avidement. De ses lèvres un miel divin tombait sur mes souffrances et les calmait. L’ignorante ouvrait au philosophe la porte du Grand Mystère !

« Oh ! vous, mes bons amis, méfiez-vous de l’orgueil, ce poison qui agit même sur les plus fortes intelligences.

« Présentement, la grande lumière m’enveloppe ; je pourrais être heureux mais, hélas ! mon œuvre néfaste demeure. Je souffre les plus horribles tortures quand je vois, aujourd’hui, des jeunes gens exaltés, brandissant mes livres maudits s’écrier :

« – Dieu n’existe pas puisqu’Il l’a dit en ses ouvrages !

« Ah ! l’atroce punition !

« Et d’autres encore après ceux-là viendront et tous crieront également : Dieu n’est pas, le maître l’a dit !

« Et je ne puis lacérer ces pages, brûler ces mensonges ! ! !

« Bons amis, priez ! priez souvent pour moi ! priez pour tous ceux qui ont nié Dieu ! afin qu’ils cessent de souffrir et que Dieu se révèle à eux par sa mansuétude et son infinie bonté. »

 

 

O. CHARPENTIER. Paris, 16 novembre 1899.

 

Paru dans Le Spiritualisme moderne en novembre 1899.

 

 

P.-S. Les passages ci-dessus entre guillemets sont le résumé d’une communication recueillie dans notre groupe d’études et qui nous fut donnée par un esprit qui se désigna comme étant Pierre Leroux.

 

NOTICE. – Pierre Leroux, publiciste saint-simonien, né à Paris (1798-1871). Il est surtout connu par sa « Réfutation de l’Éclectisme » parue en 1833 à la Revue Encyclopédique, en deux articles où il attaquait vigoureusement le système de Victor Cousin.

 

 

 

 

 

 

 

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