L’idéal
Dans la saison d’été, lorsque l’aube s’éveille,
Il est une heure étrange et ravissante à voir :
L’horizon s’éclaircit, la colline est vermeille,
Le val est encor noir.
Tous les objets sont teints de lueurs fantastiques ;
Ce n’est point la lumière et ce n’est plus la nuit ;
Pourtant l’ombre décroît, et dans les clos rustiques
La fleur s’épanouit.
Le rossignol s’est tu ; l’alouette surprise,
Du jour qui va venir pressentant les rayons,
Tout engourdie encor, lève sa huppe grise
Au-dessus des sillons.
Oh ! n’est-il point aussi pour l’âme en qui s’éveille,
L’instinct secret du beau, le sourd pressentiment
Du soleil idéal, une heure de merveille,
Un suprême moment ;
Où, semblable à l’oiseau dont l’aile vient de naître,
L’homme sent s’élargir son cœur et son cerveau,
Et, poète ou penseur, s’ébranler tout son être
Vers un monde nouveau ?
Qui pourrait maîtriser son essor magnétique ?
N’a-t-il pas dans la nuit vu les portes du jour ?
Son âme est une lyre et sa voix un cantique,
Un hymne, un cri d’amour !
Verbe de l’idéal que toute créature,
Avec la puberté, sent vibrer dans son sein,
Et qui semble l’écho d’une langue plus pure
Que l’idiome humain.
Oh ! lorsque vint pour moi cette heure de promesses,
Plein d’une ardeur que rien ne pouvait contenir,
Je ne savais, mon Dieu, qu’éclater en tendresses,
Que chanter et bénir.
Mon âme débordait sur la nature entière,
Comme un feu que propage un souffle intérieur,
De la plus humble vie éclose sous la pierre
Jusques à toi, Seigneur !
J’aimais dans le ciel noir tes sphères suspendues,
Mystérieux témoins des heures du sommeil,
Et, sur l’Alpe neigeuse aux cimes éperdues,
L’éclat de ton soleil ;
J’aimais dans les buissons les gais battements d’ailes,
Et les nids murmurants, les nids mélodieux,
Et, dans l’âtre caché, le grillon aux chants grêles,
Ce rossignol frileux ;
Et, sans savoir pourquoi, j’ai senti mon visage
Bien souvent inondé de larmes de bonheur,
Rien qu’à voir végéter dans la forêt sauvage
Un brin d’herbe, une fleur !
Ô Nature ! Nature ! Ô mère universelle
Dont chaque enfantement augmente la beauté,
Ainsi tu m’attirais, d’une voix solennelle,
Dans ton cercle enchanté.
Ainsi tu me montrais, flottant comme une amorce
Sur ton sein verdoyant, l’idéal éternel ;
Ô terre, je n’avais qu’à toucher ton écorce
Pour bondir jusqu’au ciel.
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Prends ces vers, cher Émile, et lis : ils ont ton âge.
Du meilleur de mon cœur et non de mon cerveau
Ils sont nés comme toi. – Funeste ou gai présage,
La Muse a voltigé, mon fils, sur ton berceau.
Valence, bords de la Barguelonne.
André CHATEN.
Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue
jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,
6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.