Épître sur la poésie

 

 

Ô doux amour des vers ! Rêver, penser, écrire !

Ô bonheur, qui venais à treize ans me sourire,

Tu me remets au cœur le souvenir lointain

De l’âge où s’éveilla mon poétique instinct !

Tout me faisait rêver : – le parfum de la rose

Qui naît avec l’aurore et meurt à peine éclose ;

Le bruit d’un clair ruisseau qui, tout bordé de fleurs,

Serpente dans les prés sous des saules en pleurs ;

Le babil de l’oiseau qui, dans sa gaîté franche,

Jette au vent sa chanson en jouant sur la branche ;

L’haleine du zéphyr qui, plein d’un frais encens,

Soupire au fond des bois ses baisers frémissants.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oui ! mais tout n’est pas là : – Dieu parle encor plus haut ;

Dieu d’abord, l’homme après, je le compris bientôt.

Aujourd’hui qu’au milieu de ces douces pensées,

Comme un torrent roulant sur des fleurs entassées,

D’autres pensers plus forts, d’autres rêves plus grands,

Ont envahi mon âme et mes sens délirants ;

Que tout : la nuit qui dort et le jour qui s’éveille,

La nature étalant merveille sur merveille,

Dieu, l’homme, l’univers, les sciences, les arts,

La gloire des héros, la splendeur des Césars,

La famille, l’amour, l’inconnu, tout au monde,

Vient exalter mon être et sans fin le féconde !

Oh ! ce n’est plus assez d’un étroit horizon,

Où l’homme avant vingt ans se clôt comme en prison.

Non, il me faut l’air libre où l’aigle fend la nue,

Il me faut la boisson d’une soif inconnue,

Il me faut une cène où mon âme en tourment

Trouve avec la lumière un plein rassasîment.

Il me faut l’homme entier qu’un scalpel analyse

Pour voir ce qui rend bon et ce qui scandalise,

Il me faut la nature en son moindre repli,

Le choc des passions, le tumultus belli !

Ô toi, roman français, qui vas fouillant dans l’âme,

Et qui, faisant deux parts de sa vivante flamme,

La sublime vertu, – le vice rebutant,

Ramènes l’une à Dieu, jettes l’autre à Satan ;

Toi, fière Tragédie, avec ton souffle immense

Qui prends la vie humaine où le héros commence

Et de ta large voix rehausses chaque jour

Les grands noms de Patrie et de Gloire et d’Amour ;

Toi, vive Comédie, avec tes doux prestiges,

Qui, peignant nos travers, en riant nous fustiges,

Mais d’un air si naïf qu’à tes portraits frappants

Plus d’un spectateur rit à ses propres dépens ;

Et toi, Drame effroyable, où l’Être et le Paraître

Sont contrebalancés par la noirceur d’un traître ;

Et toi, gai Vaudeville, où le charme du chant

Transforme une bluette en un tableau touchant

Vous tous, beaux rejetons de la littérature,

À qui la poésie ajoute une parure,

Dans mon élan, si Dieu daigne me seconder,

C’est vous qu’avec terreur je brûle d’aborder.

 

 

 

Camille DESSIAUX.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.

 

 

 

 

 

 

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