Ode au Christ

 

 

                                            I

 

 

Nous sommes bien petits et même un peu méchants,

« Nous n’avons pas assez contemplé les aurores » :

L’aurore du passé, l’aurore sur nos champs

Et notre cher berceau, qu’un vain espoir redore.

 

Tournés vers le soleil, contemplons l’orient,

C’est de là que nous vient la plus belle lumière :

L’aurore des chrétiens et l’homme éblouissant

Que fut Jésus, le Christ, cette aurore plénière.

 

Les jours s’en sont allés et le monde a vécu,

Étendant ses efforts aux confins de la terre :

L’Amérique surgie et l’Iroquois vaincu

Aux blancs livra son sol, ses forêts de mystère.

 

Comme Israël jadis l’homme libérateur,

L’âme de ce pays attendait, palpitante,

L’espérance et la foi que donne le Sauveur.

Et les grands vents battaient la vague délirante.

 

Un horizon étrange où d’énormes buissons

Du haut des monts songeurs, abris de bêtes fauves

Absorbait les matins des plus belles saisons

Et les débris croulants des vieilles forêts chauves.

 

Méconnaissant les pas du prêtre défricheur,

Autrefois oublié, ce beau site sauvage

Dormait au long des flots, plein d’ombre et de souleur,

Où parfois l’Iroquois méditait ses carnages.

 

Sahontès ! Sahontès ! chantaient les Iroquois,

Oniakerin onatchi, c’était leur cri de guerre ;

Sahontès ! Sahontès ! au plus sombre des bois,

Ils scalpaient leur victime avec rage et colère,

 

Faisant mugir leur voix en ces temps reculés,

Déchirant les échos dans leur tuerie atroce,

Mangeant, encor vivants, les corps demi brûlés,

Et fuyant à l’aurore en leurs canots d’écorce.

 

La montagne humait les premiers feux du jour,

Les îlots verdoyants de la grande rivière

Souriaient au soleil dévoilant leur mystère,

Leur mystère inouï, sans Jésus, sans amour....

 

L’onde dormait longtemps sous son linceul glacé

Avec les froids venus, avec les hivers mornes,

Et l’immensité blanche où rien n’avait passé,

N’avait pour tout espoir que sa frayeur sans borne.

 

Sans jamais voir sous eux ni d’arches, ni de toits,

Les grands oiseaux du ciel planaient, rauques, austères,

Et jamais de drapeaux, et jamais une croix

N’élançaient vers l’azur leur espoir salutaire.

 

Méditant sur la vie et sur le souvenir,

Regardons vers les cieux s’éclipser les étoiles,

La grande aube renaît, les Français vont venir,

Ils cinglent l’océan avec leurs frêles voiles.

 

Une autre aurore est née avec l’homme de foi ;

Au nom du Roy de France, en amont du grand fleuve,

Avec ses compagnons il vient planter la croix...

Vive Cartier, Champlain ; vive de Maisonneuve !

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Recueille-toi, mon cœur, recueille-toi, mon âme,

Et, dans la solitude et le frisson des soirs,

Passons notre chemin, malgré l’ombre et le blâme,

Jetant vers l’avenir nos pleurs et nos espoirs !

 

Et dans le souvenir où se fane l’aurore

De nos illusions, de nos rêves trahis,

Parfois nous regardons et nous voyons encore

La jeunesse sourire aux chansons du pays,

 

Chansons de mon pays, oh ! voix de la patrie,

Qui clamez vers le ciel les noms de nos aïeux,

Du clavier de nos cœurs, chères voix attendries,

Votre charme a mouillé de larmes bien des yeux.

 

Aussi combien de fois aux veilles de froidures

N’avons-nous pas vécu des échos du passé ?

Où notre âme songeait aux poignantes tortures

De nos pauvres martyrs par l’indien dépecés.

 

Je les entends prier, au fond des agonies,

Et je les vois mourir pour le pays naissant.

Pauvres suppliciés, vos larmes infinies

Ont arrosé ce sol que l’on foule en passant.

 

Qui peut dire le sens des dernières pensées

Des grands morts dévorés par la rage et le feu ?

Brébeuf et Lallement, Dollard, gloire inlassée

Dont la prière monte au trône du bon Dieu !

 

Ô glorieux martyrs tombés au champ de gloire,

Vous qui dormez, rompus au sol que vous aimiez,

Priez pour nous Jésus, qu’Il donne la victoire

Et la paix aux soldats chrétiens et résignés !

 

Que sur le sol natal une éternelle aurore

Éclaire le chemin du chrétien aimant Dieu,

Que sur le sol natal le Christ s’inscrive encore

Et toujours dans notre âme en grands signes de feu !

 

Car nous sommes petits et même un peu méchants,

« Nous n’avons pas assez contemplé les aurores »,

L’aurore du passé, l’aurore sur nos champs,

Et notre cause à tous qu’un vain espoir redore !

 

 

                                            II

 

Les cloches ont chanté l’accueil des pèlerins.

Notre âme a tressailli lorsque passait l’Hostie.

Nous avons écouté la grande voix d’airain ;

Nos fronts se sont courbés devant l’Eucharistie.

 

Et, dans le souvenir du grand crucifié,

L’émotion surgie a mouillé les paupières ;

Le plus humble de tous au Christ s’est confié,

Et les plus orgueilleux ont scandé des prières.

 

Et riches et puissants, pauvres et reniés

Ont senti les frissons d’un espoir qui se lève ;

Flagellés, tourmentés, du premier au dernier

Ont appris que Jésus les contient dans son rêve ;

 

Puisqu’un jour, plein de sang, de boue et de crachats,

Jésus porta sa croix au sommet du Calvaire....

Jésus de Nazareth, merci pour le rachat

De notre humanité de cendre et de poussière !

 

Judas qui vous vendit reçut trente deniers,

Se crut assez payé de la modique somme ;

Judas, c’est nous guettant Jésus aux oliviers.....

Pardonnez-nous ! pardonnez- lui, c’était un homme !

 

Pardon, Jésus, pardon pour l’homme tourmenté !

Pardon, Jésus, pardon pour le pauvre qui passe !

Souvenez-vous de nous dans votre éternité ;

Priez pour les larrons que la misère enlace.

 

Sur votre front divin l’épine resplendit.

L’épine et la gloire ont une union étroite,

Souvenez-vous de nous dans votre paradis ;

Permettez aux larrons d’implorer votre droite ;

 

Nous mangeons votre chair, nous buvons votre sang

Et votre souvenir, pauvre fils de Marie,

Force du voyageur qui vous prie en passant,

Froment du sol natal, âme de la Patrie !

 

Hosanna ! Gloire à toi, doux fils du charpentier !

Hosanna ! Gloire à toi, fils de sainte Marie !

Que ton nom soit béni de l’univers entier,

Que partout on te loue et partout on te prie !

 

Le mont des Oliviers but tes sueurs de sang,

Et ton âme a vaincu les affres d’agonie,

Tu soutiens les blessés qui meurent languissants,

Et tu sauves les morts par ton divin génie !

 

Gethsémani ! Gethsémani ! que dit le soir

Lorsque le vent s’émeut au faîte de tes arbres ?

Que dit le temps défunt aux âpres rochers noirs ?

Que dit l’écho des nuits à vos marches de marbre ?

 

 

                                           III

 

Il est un nom sacré qui partout retentit,

Harmonieux écho de la divine lyre

Scandant, Jésus, Jésus de l’éternel empire

Jésus de Nazareth, sous Joseph, apprenti.

 

C’est le nom d’un Sauveur, et l’amour qu’il inspire

Provoque de l’enfer un cri qui le maudit.

Il est un nom sacré qui partout retentit,

Harmonieux écho de la divine lyre.

 

C’est le nom d’un martyr que l’univers publie ;

À ce nom plus d’une âme accourt au grand devoir ;

Au cœur mourant ce nom fait renaître l’espoir,

Soutient dans les malheurs celui qui le supplie....

 

Ah ! je t’aime, Jésus, Jésus sur une croix !

Ah ! je t’aime, Jésus mourant sur le calvaire !

Battu, renié, hué dans ta sainte misère,

Je t’adore, Jésus, Jésus le roi des rois !

 

Sur nos autels sacrés que ce nom toujours brille

Où nous allons prier l’implorant à genoux !

Oh ! Saint nom de Jésus accessible pour tous,

Pour les grands, pour les rois et la pauvre famille !.....

 

Ah ! peut-être irons-nous rejoindre ceux qu’on pleure,

Plus tôt, et bien plus tôt que nous ne le croyons :

Car nous fuyons toujours, chaque jour et chaque heure,

Nous portent vers la tombe où ce soir nous prions.

 

Je vous revois Seigneur à ce bois suspendu ;

Comme au jour du trépas, votre tête inclinée

Semble nous dire encor : « La faute est pardonnée,

Tout mon sang à grands flots pour elle est répandu. »

 

Ô Jésus ! vers nos cœurs qui vous jettent l’offense,

Tournez votre regard pour les rendre meilleurs,

Et notre humanité gémissant aux malheurs,

Convoitera ce ciel d’où lui vient l’espérance.

 

Celui qui dit au sort, planant sur notre tête,

D’oublier le passé, d’épargner l’avenir ;

Lui qui commande à tout, à la sombre tempête,

Lui seul peut vous aider, lui seul peut vous bénir.

 

 

 

Louis-Joseph DOUCET, Ode au Christ

suivie de Pièces religieuses et patriotiques, 1910.

 

 

 

 

 

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