Le pauvre petit
C’est l’heure : il faut partir ! à ta pauvre chaumière
Il te faut dire adieu ; ton front pur s’assombrit ;
Tu tombes à genoux et tu fais ta prière,
Tout en pleurant, pauvre petit !
Tu n’as pas douze fois vu reverdir la terre ;
Mais ton père, voilà bien des jours qu’il partit.
Il n’est pas revenu pour soulager ta mère,
Tu la quittes, pauvre petit !
Tu la quittes, hélas ! car au logis il reste
Deux frères, une sœur, que son labeur nourrit ;
Pour eux tu vas aussi travailler, et, plus leste,
Plus gai, tu pars, pauvre petit !
Et te voilà bien loin : déjà la nuit s’avance,
Le froid se fait sentir, on n’entend aucun bruit ;
L’obscurité s’accroît ainsi que le silence,
Et tu trembles, pauvre petit !
Maintenant sans abri pour reposer ta tête,
Comme un timide oiseau tu regrettes ton nid ;
Ton aile est faible encore, et la moindre tempête,
Peut la briser, pauvre petit !
Là sous ce grand buisson dépouillé de ses feuilles,
Dans ce réduit creusé tu trouveras ton lit ;
Ton paquet pour chevet, et puis tu te recueilles
Et tu t’endors, pauvre petit !
Et le profond sommeil, sommeil de l’innocence,
Te berce mollement, un songe te sourit ;
Sur ton front pur se joue un rayon d’espérance :
Rêve, rêve, pauvre petit !
Mais le jour reparaît, tu dors, la neige tombe,
Le vent du nord se lève et le froid te saisit :
Éveille, éveille-toi, le sommeil c’est la tombe,
C’est la tombe, pauvre petit !
Hélas ! il est trop tard ! Tes membres, ton visage
Sont bleuis et glacés, la neige s’épaissit ;
Tu rêves et tu dors sous l’églantier sauvage,
C’est pour toujours, pauvre petit !
Tu ne reverras plus ta bonne et tendre mère,
Tu ne baiseras plus sa main qui te bénit ;
Mais tu prieras pour elle en l’éternelle sphère.
Repose en paix, pauvre petit.
Maria GAY.
Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue
jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,
6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.