Adieux d’un jeune poète à la vie

 

 

J’ai révélé mon cœur au Dieu de l’innocence ;

            Il a vu mes pleurs pénitents ;

Il guérit mes remords, il m’arme de constance ;

            Les malheureux sont ses enfants.

 

Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère :

            Qu’il meure et sa gloire avec lui !

Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père :

            Leur haine sera ton appui.

 

À tes plus chers amis ils ont prêté leur rage ;

            Tout trompe la simplicité ;

Celui que tu nourris court vendre ton image,

            Noire de sa méchanceté.

 

Mais Dieu t’entend gémir, Dieu vers qui te ramène

            Un vrai remords né des douleurs ;

Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine

            D’être faible dans les malheurs.

 

J’éveillerai pour toi la piété, la justice

            De l’incorruptible avenir ;

Eux-mêmes épureront, par leur long artifice,

            Ton honneur qu’ils pensent ternir.

 

Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre

            L’innocence et son noble orgueil ;

Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,

            Veillerez près de mon cercueil !

 

Au banquet de la vie, infortuné convive,

            J’apparus un jour, et je meurs :

Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j’arrive,

            Nul ne viendra verser des pleurs.

 

Salut, champs que j’aimais, et vous, douce verdure,

            Et vous, riant exil des bois !

Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,

            Salut pour la dernière fois !

 

Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée

            Tant d’amis sourds à mes adieux !

Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée !

            Qu’un ami leur ferme les yeux !

 

 

 

Nicolas-Joseph-Laurent GILBERT.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome II, 1878.

 

 

 

 

 

 

 

biblisem.net