Le cri du juste
Victimes ! grands esprits à qui Dieu fit des ailes,
Poètes et penseurs qu’embrasent de saints zèles,
Martyrs des hauts instincts dont le ciel vous dota,
Vous qui de l’art aussi montez le Golgotha !
Ô prêtres de la Muse ! ô couronnés d’épines !
Dans les sentiers trempés de vos sueurs divines,
Tombant sur les genoux, comme il est des moments
Où vous avez au cœur de sourds accablements !
Dans votre œuvre arrêtés, plus grands que votre force,
Vous sentez que vos fruits vont mourir sous l’écorce ;
Et de douleur muets, apôtres ignorés,
Vous tournez vers le ciel des yeux désespérés !
Et se lavant les mains de vos malheurs, ce monde
Passe et rit ; – mais, frappé d’une stupeur profonde,
Tout à coup il entend monter vers l’infini
Ce cri du juste : Eli Lamma Sabacthani !
Auguste LACAUSSADE.
Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue
jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,
6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.