Le vieux recteur

 

 

« À toute heure il se faut défier de soi-même ;

Nous sommes trop souvent d’une rigueur extrême

Et supposant le mal plus vite que le bien :

Or, c’est être infidèle à la loi du chrétien. »

 

Ces discours étaient ceux qu’un bon et simple prêtre

Me tenait dans l’enfance, et j’aime à reconnaître

Que je lui dois beaucoup dans le savoir des jours ;

Pourtant c’était un homme humble dans ses discours,

Qu’on eût dit ignorant, mais dont l’expérience

Avait vu que l’amour est toute la science,

Et que dès que la haine entre dans l’homme, alors

Les esprits les plus grands ignorent les rapports ;

Rien ne leur apparaît selon la loi des choses ;

Ils brisent tout lien, rejettent toutes causes,

Lorsque la cause fait obstacle aux passions.

Tout est néant, hors eux et leurs ambitions.

 

Donc mon bon prêtre en l’âme avait la mélodie ;

Il disait que le monde était en maladie

Depuis qu’il n’aimait plus selon la loi de Dieu ;

Qu’en s’aimant on ferait de la terre un saint lieu,

Un lieu tel que l’Éden, tant vanté de nos pères,

N’eût jamais possédé de destins plus prospères ;

Que Jésus était Dieu, que lui n’en doutait pas

À lui voir tant d’amour parmi tant de combats.

 

Selon lui, tout s’aimait au ciel et sur la terre ;

Les astres, rayonnant dans la nuit solitaire,

Se cherchaient dans l’espace, et le ruisseau des bois

Aux murmures des mers allait mêler sa voix.

 

Avril, père des fleurs, aimait les hirondelles ;

Et le clocher toujours les revoyait fidèles

Se venir au printemps suspendre à ses vitraux :

Si les oiseaux l’aimaient, il aimait les oiseaux.

 

Les brebis se plaisaient aux brises des collines ;

Et lui, son cœur était aux âmes orphelines,

Il aimait son troupeau, mais surtout les souffrants ;

Pour les tirer des flots, il longeait les torrents.

 

Il aurait volontiers couru monts et vallées

Pour montrer le soleil aux âmes isolées.

Dans les ombres du deuil, il aimait les enfants,

Et les chants qu’à l’aurore ils jetaient dans les vents.

 

Il aimait tout cela : pour bénir la nature

Qui révélait partout à l’humble créature

Son tendre esprit d’amour, dans ses fleurs, dans ses bruits,

Il allait dans la lande aux approches des nuits.

 

Il contemplait de là le coq de son église ;

Quelque orgueil descendait dans son âme surprise,

Quand l’airain répandait dans le calme de l’air

Un son que l’on eût dit la voix du coq de fer.

 

Il pensait que lui-même était oiseau d’aurore,

Qu’il annonçait le jour, et que, près de se clore,

Tout œil le demandait, et qu’il chantait alors

L’aube qui brille en Dieu pour ceux que l’on dit morts.

 

Le bon prêtre prenait plaisir à ces pensées,

Et souvent de la nuit les heures avancées

Le trouvaient là, priant et regardant les cieux,

Et plein de visions dans le calme des lieux....

 

                                      ⁂

 

Ce que je conte là m’est un plaisir charmant.

Ce qu’est l’onde du fleuve au cheval écumant,

Ce qu’est au voyageur le lieu de reposée,

Tel est ce souvenir à mon âme épuisée ;

Il me donne la force, et du chemin poudreux

Je frappe les cailloux d’un pied plus généreux ;

Je pressens mieux le but ; et la nuit étoilée

Vient avec son serein, rafraîchir ma vallée.

Je gravis le coteau, j’entends tinter l’airain

De la vieille chapelle où tend le pèlerin.

Donc, que béni soit Dieu qui me donna ce prêtre.

Il me fait plus chrétien, plus près du divin Maître.

 

Devant ma couche, à l’heure où le manoir s’endort,

J’ai toujours un Pater pour le bon prêtre mort.

 

 

Hippolyte de LA MORVONNAIS.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome II, 1878.

 

 

 

 

 

 

 

biblisem.net