Priez pour moi 1
Dans la solitaire bourgade,
Rêvant à ses maux tristement,
Languissait un pauvre malade
D’un long mal qui va consumant.
Il disait : « Gens de la chaumière,
Voici l’heure de la prière
Et les tintements du beffroi :
Vous qui priez, priez pour moi.
« Mais quand vous verrez la cascade
Se couvrir de sombres rameaux,
Vous direz : – Le jeune malade
Est délivré de tous les maux ! –
Lors revenez sur votre rive
Chanter la complainte naïve ;
Et quand tintera le beffroi,
Vous qui priez, priez pour moi.
« Quand à la haine, à l’imposture,
J’oppose mes mœurs et le temps,
D’une vie honorable et pure
Le terme approche, je l’attends.
Il fut court, mon pèlerinage,
Je meurs au printemps de mon âge,
Mais du sort je subis la loi :
Vous qui priez, priez pour moi.
« Ma compagne, ma seule amie,
Digne objet de constant amour !
Je t’avais consacré ma vie,
Hélas ! et je ne vis qu’un jour.
Plaignez-la, gens de la chaumière,
Lorsqu’à l’heure de la prière
Elle viendra sous le beffroi
Vous dire aussi : Priez pour moi. »
Charles-Hubert MILLEVOYE.
Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue
jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,
6e édition, tome II, 1878.
1. Derniers vers de l’auteur, composés huit jours avant sa mort.