Aurore alpestre

 

 

Oui, ce spectacle est grand ! Ces éternelles cimes

Portant la neige aux flancs et pendant en abîmes,

            Austères sommités !

Ces pics demi-voilés de vapeurs matinales,

Ces glaces étalant leurs splendeurs virginales

            Qui bravent nos étés !

 

Ces sapins sur l’azur dessinant leur feuillage,

Ce torrent écumant qui lime à son passage

            Le glacier colossal !

Et ces reflets lointains du soleil d’Italie

Qui font rêver déjà cette terre embellie

            Par un ciel sans rival !

 

Oui, ce spectacle est grand ! Oui, l’auguste nature

Sur ces hardis sommets a versé sans mesure

            Son éclat glorieux !

Et l’âme, loin des bruits qui montent de la plaine,

S’élève en contemplant, plus libre et plus sereine,

            Ces déserts radieux.

 

Mais si le ciel voilait ces lumineuses plages,

Si le vent sur ces monts traînait de lourds nuages,

            Ah ! vous verriez bientôt

Ces lieux, perdant leur gloire et leur grâce éclipsée,

En désert sombre et froid attristant la pensée

            Se changer aussitôt.

 

Sans l’éclat qui d’en haut descend comme une aumône,

Les vallons n’auraient plus l’ombre qui les couronne,

            Les monts, leur majesté ;

Froide par elle-même et sans propre lumière,

C’est au ciel seulement que notre pauvre terre

            Emprunte la beauté.

 

Nous l’avons dit ensemble, et vous avez su lire

Ce symbole éclatant que Dieu voulait écrire

            De nos destins mortels.

Malheur à qui devrait, en traversant le monde,

Avoir les yeux fermés pour la source féconde

            Des rayons éternels.

 

Oui, tout ce qu’ici-bas en passant l’homme envie,

Ce qu’on appelle charme et bonheur de la vie,

            Et tout ce qui reluit,

Sans un reflet d’en haut n’a point d’autre lumière

Que ces feux d’un instant qui sortent de la terre

            Et redoublent la nuit.

 

Plus haut que les vapeurs qui passent sur nos têtes,

Vers l’azur éternel qui brave les tempêtes,

            Élevons donc les yeux !

Et, pour illuminer les bonheurs de la terre,

Pour priver la douleur de sa saveur amère,

            Regardons vers les cieux.

 

 

 

Ernest NAVILLE.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.

 

 

 

 

 

 

 

biblisem.net