Philosophie

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Octave PIRMEZ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La gloire des armes, le prestige des conquêtes, tous les triomphes de la force, combien n’ont-ils pas trompé la pauvre humanité ! On admire les splendides monuments, témoignages de victoires, sans songer que pour la plupart ils se sont élevés sur la perfidie et que chacune de leurs pierres est cimentée par le sang. Le succès, quel qu’il soit, gagne les cœurs. La foule, livrée à ses instincts, aime à s’abriter sous la bannière d’un chef victorieux ; elle s’y croit en sûreté, et ne prévoit point l’heure où elle sera elle-même sacrifiée à un caprice ; elle ignore qu’elle est le marchepied de la fausse grandeur à laquelle il lui plaît de s’éblouir, et qu’il lui suffirait de jeter un regard pénétrant sur sa martiale idole pour en reconnaître la difformité. Que vienne le jour de payer la gloire du maître, elle gémira de se sentir opprimée, et la confiance en elle-même lui manquera pour croire que par sa seule volonté elle puisse réduire le tyran à l’impuissance. La persévérance, l’humanité, manqueront aux efforts des victimes, que la crainte aura dispersées. C’est en parcourant l’histoire que l’on voit cette fascination exercée par le génie de la guerre, – amour de la violence et de la ruse, respect du plus fort, entretenus par les livres que l’on met encore de nos jours aux mains des écoliers. Oh ! comme alors on chérit le spiritualisme partout où on le rencontre, chez les poètes, les artistes, les penseurs, les religieux, – tous admirables quand le sentiment de l’amour spirituel les anime ! et combien davantage lorsque cet amour, porté jusqu’à l’enthousiasme, se montre en des génies ardents qui, pleins de généreuses espérances, tentent de faire fleurir en ce monde le sentiment de la fraternité ! La lecture des hymnes de Synésius m’a fait vivre toute cette soirée aux temps de la primitive Église, parmi ces poètes inspirés qu’éclairait encore la clarté de la Grèce expirante. Avec quel étonnement on écoute parler le bel idiome de Platon sur la terre d’Égypte, aux divinités monstrueuses, non loin de la sombre Memphis et des monuments funéraires des Pharaons ! Le sphinx, dressant sa tête noire au-dessus de la mer de sable, et le fils de Typhon, Anubis, à la tête de chacal, l’interprète des mondes, devenaient les témoins des efforts de Psyché s’élevant aux sphères de l’idéal. La lyre harmonieuse de l’Apollon chrétien venait étouffer le son strident de la flûte du faune de Libye. Pendant que le Nil traînait ses eaux limoneuses aux seuils de ces palais qui avaient été si longtemps hantés par les esclaves des Ptolémées ; pendant que les chameliers sillonnaient le désert fauve de leurs caravanes trafiquantes, Synésius, enfant de la colonie grecque de Cyrène, enchantait de ses pieux cantiques les villes de Bérénice, d’Apollonie et d’Arsinoé. Ces rêves charmants, dont les sculpteurs grecs arrêtèrent les contours dans le marbre, pénétraient la pensée de ce chantre chrétien. Toutes les belles formes de la terre devenaient les ornements de ses éloquents discours ; mais en ces beautés terrestres il ne voulait voir que les floraisons fugitives de l’idéal dans la matière ; il y trouvait un sujet de douleur, non que ce ne soit déjà une consolation de voir des rayons de la beauté éternelle luire sur ce monde, mais parce que toutes ces images attrayantes deviennent les dominatrices des âmes en leur faisant souvent oublier le foyer qui les projette. C’était la profondeur même de son amour pour elles qui l’obligeait à s’en défier. Serait-il vrai, ô mortel, que tu n’ouvrisses les yeux que pour les fermer bientôt en des ténèbres éternelles ? Formes charmantes, vous passeriez donc devant le regard de l’homme pour l’altérer d’une soif qu’il ne pourrait jamais étancher ? L’amour a d’autres destinées : l’âme, portée sur l’aile des célestes désirs, doit remonter au foyer de la Beauté pour y palpiter éternellement dans une divine extase. Le descendant des Héraclides ne s’endormait pas néanmoins aux accords de sa lyre. La philosophie spéculative des Grecs était passée dans le domaine de la pratique, et aussi toute la poésie des esprits. L’âme de Jésus avait embrasé de sa flamme ces religieux poètes, leur donnant l’expansion charitable et la compassion universelle. Le monde mythologique, ciel de créatures idéalisées, mais séparées, et qui diversifiaient les sentiments des hommes, s’évanouissait devant un Dieu réunissant en lui seul tous les attributs de la perfection et ne s’offrant que sous la forme de l’amour héroïque. Tous ceux qui semèrent par le monde des images de beauté pure ou exprimèrent des maximes de justice et de résignation furent les précurseurs de l’enfant qui devait naître à Bethléem. Par le travail opiniâtre de leur pensée et par la délicatesse de leur instinct, ils parvinrent à ce sommet, éclairé des rayons de la Vérité, d’où l’esprit voit resplendir l’unité éternelle. Mais lui, le sublime enfant, il l’avait trouvée en son cœur, cette suprême vérité d’amour ! Il ne cherchait point, il n’expliquait point, il disait ; et ses paroles, recueillies avidement et religieusement accomplies, enfantaient des prodiges. Il se produit un mouvement dans l’axe du monde moral, jusqu’alors un peu incliné vers l’abîme ; il se remit droit à l’impulsion de la charité infinie. Les âmes des plus pauvres et des plus ignorants purent se mesurer avec celles des plus puissants par la fortune et par la science. On ne voulut plus qu’une hiérarchie qui reposât sur le sentiment, et les plus simples de cœur furent reconnus les plus proches de la divinité. La pudeur, la modestie, l’humilité, eurent des ailes ; elles planèrent au dessus de toute force qui n’avait point pour base l’amour des hommes et de Dieu. Lorsqu’on fait reparaître à ses yeux ces siècles qui furent l’aurore du christianisme, on est frappé d’étonnement en voyant la merveilleuse énergie déployée par cette misérable créature de fange qu’on appelle l’homme. Qu’est-ce donc qui retrempait ainsi les caractères, sinon le profond bouleversement social et le rappel incessant du grand sacrifice ? C’est aux jours de désastres que les âmes se montrent dans toute leur grandeur ; c’est à l’heure du péril qu’on reconnaît l’héroïsme. Combien qui aujourd’hui nous semblent indifférents nous enchanteraient par leurs vertus s’ils assistaient à la chute d’un monde ! Le sentiment divin s’éveille au spectacle de l’adversité ; il cherche, pour y germer, les cœurs labourés par le chagrin. Cependant le travail de mort, qui désagrège, avait déjà enfanté une stérile scolastique ; les esprits, rendus subtils, s’égaraient en leurs détours ingénieux. Privés pour la plupart du soutien d’une âme embrasante et unificatrice, ils se débattaient dans les minuties de l’analyse, appliquant la dialectique grecque à tous les mouvements de la passion. Feuilletant les livres sacrés où les âmes prophétiques ont jeté dans toute leur crudité leurs sentiments multiples, – livres qui doivent être jugés d’ensemble et par le sens poétique, – les philosophes posaient doctoralement le doigt sur des textes isolés, voulant, à l’aide du raisonnement, les opposer en leurs apparences contradictoires. Et à ces fleurs sauvages de la passion transcendante ils trouvaient à reprendre si elles étaient irrégulières, bariolées de limon et d’azur ; ils secouaient d’une main froide ces hautes frondaisons de la pensée délirante d’un céleste amour, étonnés s’ils en voyaient tomber des insectes. Ce procédé d’analyse étroite dont ils s’étaient servis pour juger les lumineux philosophes d’Athènes, ils croyaient pouvoir l’appliquer aux Isaïe, aux Job, aux Daniel, à ces sombres poètes qui avaient pris leur vol de l’âpre cime du Sinaï. La limite où doit s’arrêter l’investigation, ils ne la voulaient point reconnaître, et il s’affaiblissaient la vue en fixant de trop près l’objet de leurs études. L’humanité ne lit plus ces œuvres de philosophie subtile sur lesquelles se sont consumés tant de beaux génies ; elle ne veut garder la mémoire que des grandes paroles qui ont trouvé un écho dans son cœur.  

 

 

Octave PIRMEZ.

 

Recueilli dans À la gloire de la Belgique,

anthologie de la littérature belge, 1915.

 

 

 

 

 

 

 

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