Le chevalier printemps

 

 

C’est moi que Dieu sur terre envoie

Dans un rayon de son soleil

Pour mettre la nature en joie,

Pour faire un monde tout vermeil.

Quand l’Hiver m’a crié : « Qui vive ! »

J’ai dit : « Fais-moi place, il est temps !

Du Paradis tout droit j’arrive :

Je suis le chevalier Printemps ! »

 

Vêtu de vert, de bleu, de rose,

Le nez au vent, l’œil allumé,

Plus frais que la plus fraîche rose,

Plus parfumé qu’un jour de mai ;

Avec un charmant caractère

Et la plus heureuse santé,

Je m’en viens passer sur la terre

Trois mois d’amour et de gaîté !

 

J’ai des fleurs à ma boutonnière ;

J’ai des flacons pleins de senteur,

De l’espoir plein ma bonbonnière

Et des chansons tout plein mon cœur !

Or, il suffit que je me montre,

Et les plus froids vont s’animer :

L’ami Soleil règle ma montre

Qui dit toujours l’heure d’aimer.

 

Le char céleste qui m’apporte

Par des papillons est conduit :

Un essaim d’abeilles l’escorte,

Tout un orchestre ailé le suit.

Au loin, dès qu’on me voit paraître,

L’insecte et le bourgeon naissant

Se mettent vite à la fenêtre

Pour me saluer en passant.

 

Chemin faisant, à gauche, à droite,

Sur les gazons, dans les bosquets,

Je lance d’une main adroite

Des guirlandes et des bouquets ;

Et les refrains de mon cortège

Réveillent les petits Amours

Qui dormaient blottis sous la neige,

Attendant l’aube des beaux jours...

 

Dans les vergers, dès ma venue,

D’herbe se couvrent les sentiers,

Et pour me réjouir la vue,

De fleurs se parent les pommiers.

On dirait, à voir leur parure,

Qu’ils vont faire, en procession,

Au grand autel de la nature

Leur première communion !

 

Sous les brises de mon haleine

Aux sillons s’en vont les semeurs ;

Les ruisseaux s’en vont à la plaine,

Et sous les branches les rimeurs...

Les bergers s’en vont aux prairies,

Les gazelles au fond des bois,

Les beaux enfants aux Tuileries

Et les colombes sur les toits...

 

C’est moi que Dieu sur terre envoie

Dans un rayon de son soleil

Pour mettre la nature en joie,

Pour faire un monde tout vermeil.

Quand l’hiver m’a crié : « Qui vive ! »

J’ai dit : « Fais-moi place, il est temps !

Du Paradis tout droit j’arrive :

Je suis le chevalier Printemps ! »

 

 

 

Édouard PLOUVIER.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.

 

 

 

 

 

 

 

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