La fille de Rhigas

 

 

Aux fêtes de Castri la jeunesse accourue,

Et de joie et d’amour paraissait s’enivrer :

Tout à coup, au milieu de la foule éperdue,

L’œil hagard, une vierge est soudain apparue,

            Et se prend à pleurer.

 

Du malheureux Rhigas c’est la fille insensée,

Au milieu des tombeaux, errante nuit et jour ;

Recouvrant par accès sa raison éclipsée,

L’amour de son pays survit à sa pensée ;

            C’était son seul amour.

 

Les danses et les chants s’interrompent pour elle ;

L’audace brille encor dans son regard distrait ;

Du sublime Rhigas c’est le regard fidèle !

On l’entoure, on l’admire, elle était jeune et belle :

            Elle parle, on se tait :

 

« Malheur ! malheur à vous, Grecs ! si dans trois années

L’Archipel belliqueux ne domine les mers.

Malheur ! malheur à ceux dont les mains enchaînées

Ne sauront conquérir de nobles destinées,

            Même au sein des revers !

 

Et vous tous, rois chrétiens, quand la croix vous rassemble,

Est-ce pour protéger Mahomet contre nous ?

Protecteurs des tyrans, que votre peuple tremble !

Alliés du sultan, soyez maudits ensemble ;

            Malheur ! malheur à vous !

 

Vous nous devez vos lois, vos arts, et Massilie !

Du sang de notre Christ vous nous déshéritez ;

L’Europe, par ses vœux, à nos destins s’allie,

Mais contre leurs sujets, dans l’Europe avilie,

            Les rois sont révoltés.

 

Grecs, n’en espérez rien ; rien, sinon le parjure.

Levez-vous et marchez, marchez toujours unis.

Dans les pleurs, dans le sang, vengez tous votre injure.

Moi, fille de Rhigas, moi, dont la bouche est pure,

            Frappez ! je vous bénis.

 

J’ai prédit vos destins, j’ai lancé l’anathème,

Et je sens de mes jours s’éteindre le flambeau ;

Castri, ton sol est libre à mon moment suprême.

Pour la liberté sainte il est, dès ce jour même,

            Conquis par mon tombeau. »

 

Elle dit, et n’est plus... De la pauvre insensée,

Bientôt on oublia la mort et les leçons.

Loin de son corps meurtri la foule dispersée,

De ses propres malheurs détourna sa pensée,

            Et reprit ses chansons.

 

À la danse, au plaisir, le sistre encore appelle ;

Quelques danseurs pourtant n’ont point repris leur rang,

Et l’on trouva tracé, dès l’aurore nouvelle,

Aux rochers du Parnasse, aux murs de la chapelle :

             « Le sang paîra le sang. »

 

 

SAINTINE.

 

Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue

jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,

6e édition, tome II, 1878.

 

 

 

 

 

 

 

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