Méditation sur le psaume 30

 

IN TE DOMINE SPERAVI

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jérôme SAVONAROLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La tristesse m’entoure, elle m’assiège de sa vaste et puissante armée, elle occupe mon cœur, elle ne cesse de lever jour et nuit contre moi ses clameurs et ses machines. Mes amis ont passé dans son camp, ils sont devenus mes ennemis. Tout ce que je vois, tout ce que j’entends, m’arrive sous les bannières de la tristesse. Le nom de mes amis m’assombrit, la pensée de mes fils me désole, l’image de mon cloître et de ma cellule m’oppresse, le souvenir de mes occupations me blesse, la mémoire de mes péchés m’écrase. Comme les choses douces paraissent amères à qui a la fièvre, ainsi tout se change pour moi en amertume et en tristesse. Quel lourd fardeau sur mon cœur que cette tristesse ! C’est un venin d’aspic, une peste funeste. Elle murmure contre Dieu, elle ne cesse de blasphémer, elle pousse au désespoir. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ses mains sacrilèges ? Si toutes les choses que je vois et que j’entends sont rangées sous ses bannières et s’acharnent avec violence contre moi, qui sera mon protecteur ? Où trouver un secours ? Où aller ? Comment fuir ? Je sais ce que je vais faire. Je me tournerai vers les choses invisibles pour les mobiliser contre les visibles. Et sous quelle force ranger une armée si élevée et si terrible ? L’espérance, qui porte sur les choses invisibles, l’espérance elle-même se dressera contre la tristesse pour la réduire. Qui résisterait à l’espérance ? Entends ce que dit le prophète : Vous êtes, ô Seigneur, mon Espérance, vous avez placé votre refuge au-dessus de tout. Qui se lèvera contre le Seigneur ? Qui pourra atteindre son refuge, placé au-dessus de tout ? Je vais donc l’appeler, il viendra assurément, il ne me confondra pas. Mais voici qu’il est déjà là, il m’apporte la joie, il m’instruit à combattre, il me dit : « Crie, ne te retiens pas » (Is 58 1). J’ai répondu : « Et que crierai-je ? » Crie, a-t-il dit, avec confiance et de tout ton cœur :

 

EN VOUS, SEIGNEUR, J’AI ESPÉRÉ ;

JE NE SERAI PAS CONFONDU POUR L’ÉTERNITÉ ;

DANS VOTRE JUSTICE DÉLIVREZ-MOI

 

Ô puissance merveilleuse de l’espérance ! La tristesse ne peut soutenir son visage. Déjà la consolation est revenue. Que la clameur et le fracas de la tristesse et de ses armées retentissent. Que le monde me presse, que les ennemis surgissent, je ne crains rien : CAR EN VOUS, SEIGNEUR, J’AI ESPÉRÉ, car vous êtes mon espérance, car vous avez placé votre refuge au-dessus de tout. Déjà j’y suis entré, l’espérance m’en a ouvert les portes. Je n’y ai point pénétré imprudemment, l’espérance est mon excuse devant vous. « Voici, dit-elle, ô homme, le refuge suprême de la divinité. Ouvre les yeux et vois. Dieu seul existe, il est seul l’océan infini de la substance. Les autres choses sont comme n’étant pas : toutes dépendent de lui ; s’il cessait de les soutenir, elles s’abîmeraient aussitôt dans le néant, d’où elles sont tirées. Considère la puissance de celui qui au commencement créa le ciel et la terre. N’est-ce pas lui qui opère tout en tout ? Sans lui, qui peut remuer la main ? Qui peut de soi-même former une pensée ? Contemple la sagesse de celui qui, dans sa paix, gouverne tout, voit tout, devant les yeux de qui toutes choses sont nues et à découvert (He 4 13). Il est seul à savoir et à pouvoir te délivrer, te consoler, te sauver. Ne mets pas ta confiance dans les fils des hommes, en qui il n’y a point de salut (Ps 146 [145] 3). Le cœur des hommes est dans la main de Dieu, selon son bon plaisir il l’inclinera (Pr 21 1). C’est lui qui peut et qui saura te secourir. Vas-tu peut-être douter de son dessein ? Pense à sa bonté, considère son amour ! Est-ce qu’il n’est pas amoureux des hommes celui qui pour les hommes s’est fait homme, qui pour les pécheurs s’est laissé crucifier ? Vraiment il est ton Père, il t’a créé, il t’a racheté, il t’a sans cesse comblé de biens. Un père pourra-t-il délaisser son enfant ? Jette-toi en lui, il ouvrira ses bras, il te sauvera. Scrute les Écritures et vois avec quelle instance son immense bonté te convie à espérer en lui. Et pourquoi donc, sinon parce qu’il désire sauver ? Que dit-il, en effet, par la bouche de son prophète ? Puisque l’homme a espéré en Moi, je le délivrerai ! (Ps 91 [90] 14.) Ainsi donc, la seule raison pour laquelle il veuille le délivrer, c’est que l’homme a espéré en lui. Et les prophètes, les apôtres, le Seigneur même des apôtres, qu’ont-ils annoncé aux hommes, sinon l’espérance en le Seigneur ? Offrez donc, ô hommes, des sacrifices de justice, et espérez dans le Seigneur (Ps 4 6), et il vous délivrera, il vous arrachera à toute la tribulation.

Ô force immense de l’espérance, et comme elle se diffuse ! Car la grâce, ô Dieu, s’est diffusée sur vos lèvres (Ps 45 [44] 3). Il est vraiment au-dessus de tout, votre refuge, ô Seigneur, et le mal de la tristesse n’y a pas d’accès. Cela je le sais, je le comprends, et c’est pourquoi, ô Seigneur, j’ai espéré en vous. Si lourdement que pèse sur moi la masse de mes péchés, je ne saurai pourtant jamais désespérer, tandis que votre bonté me provoque si bénignement à l’espérance.

 

JE NE SERAI PAS CONFONDU POUR L’ÉTERNITÉ. Je pourrai l’être dans le temps, mais non pour l’éternité. Car l’espérance, en m’introduisant dans votre refuge suprême, m’a instruit à désirer non les choses temporelles, mais les éternelles. Elle porte sur les choses invisibles. Les choses visibles ne sont que pour un temps, les invisibles sont éternelles (2 Co 4 18). Au son des paroles de l’espérance, qui vient m’arracher des mains de la tristesse, j’ai donc espéré en vous, Seigneur, désirant avant toutes choses la libération de mes péchés et l’accès, par votre miséricorde et votre grâce, aux choses éternelles, qui sont invisibles. Voilà mon premier vœu. Car ma plus grande tribulation, ce sont mes péchés, et, devant elle, toutes les autres disparaissent. Ôtez-moi mes péchés, Seigneur, et me voilà exempt de toute tribulation. La tribulation et l’angoisse sortent de la fontaine du cœur, et toute tristesse vient de l’amour. Si j’aime un enfant et qu’il meure, me voici affligé, car j’ai perdu ce que j’aimais. Que meure un serviteur que je n’aime pas, je ne m’attriste pas, car j’ai perdu ce que je n’aimais pas. Ôtez donc, Seigneur, mes péchés par votre grâce : alors comment ne pas vous aimer de tout mon cœur, comment ne pas mépriser la vanité de ce qui passe ? Si je vous possède par la foi, si j’espère de vous des choses que l’œil n’a pas vues, que l’oreille n’a pas entendues, et qui ne sont pas montées au cœur de l’homme (1 Co 2 9), qui donc pourra me troubler ? En perdant ce qui n’est pas vous, je perdrai ce que je n’aime plus. En vous, Seigneur, j’ai espéré, selon que m’a instruit mon espérance ; et je ne serai pas confondu pour l’éternité, car vous me donnerez les choses éternelles. Mais pour celui qui se fie non pas à vous, mais à sa vanité, il sera confondu pour l’éternité, il descendra dans la confusion éternelle. Je pourrai bien, je le sais, être confondu momentanément, par vous et par tous les hommes ; mais je ne serai pas confondu pour l’éternité. Je serai confondu par vous, momentanément, si je demande d’être délivré de mon angoisse présente, et que vous ne daigniez pas m’exaucer, parce que cela n’est pas bon pour moi, et que la force s’enfante dans la faiblesse (2 Co 12 9) ; mais je ne serai pas confondu pour l’éternité. Je serai confondu par les hommes, momentanément, et ils prévaudront contre moi, quand ils s’acharneront contre moi. Mais cela même, vous le permettrez, afin que je ne sois pas confondu pour l’éternité. Puisque, à vos yeux, mille années sont comme le jour d’hier qui a passé (Ps 90 [89] 4), je supporterai de bon cœur les confusions momentanées, afin de n’être pas confondu pour l’éternité. J’espérerai dans le Seigneur, selon que m’a instruit mon espérance, et je ne tarderai pas à être délivré de toute tribulation.

Par quels mérites ? Non par les miens, Seigneur. Mais DANS VOTRE JUSTICE DÉLIVREZ-MOI. Je dis votre justice, non la mienne. Mon affaire est de demander votre miséricorde, non d’offrir ma justice. Mais si votre grâce me rend juste, alors c’est votre justice que je possède. Votre grâce, en nous, c’est votre justice. Les pharisiens se confiaient dans les œuvres de justice. Ils se confiaient en leur justice, aussi n’ont-ils pas reçu la justice de Dieu, car aucune chair ne sera justifiée devant Dieu par les œuvres de la loi (Rm 3 20). La justice de Dieu est apparue par la grâce de Jésus-Christ (Tt 2 11), sans même les œuvres de la loi. Les philosophes se glorifiaient de leur justice, aussi n’ont-ils pas trouvé votre justice ; ils n’entraient pas par la porte, ils étaient des voleurs et des brigands, venus non pour sauver les brebis, mais les perdre et les tuer (Jn 10 1). Votre grâce, c’est donc votre justice, Seigneur. Et celle cesserait d’être une grâce, si elle était donnée en raison des mérites. Délivrez-moi de mes péchés non pas dans ma justice, mais dans votre justice. Dans votre justice, c’est-à-dire dans votre Fils, qui, seul parmi tous les hommes, a été trouvé juste. Qu’est-il, en effet, sinon la Justice même par qui les hommes sont justifiés ? Dans cette Justice justifiez-moi, et délivrez-moi de mes péchés. Alors je serai délivré des autres tribulations qu’ils m’ont attirées, et les effets disparaîtront avec la cause. Seigneur, je vous ai invoqué, et j’ai été consolé. C’est l’espérance qui m’a instruit. La joie est venue. Parce que j’ai espéré en vous, je ne serai pas confondu pour l’éternité.

Voici de nouveau la tristesse. Elle revient avec toutes ses armées, ses glaives et ses lances, d’un puissant élan ; elle a investi notre cité. Le torrent de sa cavalerie m’a ébranlé. Elle s’est avancée, elle a demandé le silence, elle m’a apostrophé de loin.

« Voici, a-t-elle dit, l’homme qui a espéré dans le Seigneur, qui pensait n’être pas confondu pour l’éternité, qui s’attachait à la consolation de l’espérance ! » et voyant qu’à ces mots je rougissais, elle s’est approchée et a dit : « Où sont les promesses de ton espérance ? où est ta consolation ? où est ta délivrance ? à quoi bon tes larmes ? tes prières, qu’ont-elles obtenu du ciel ? Tu as crié et personne ne t’a répondu ; tu as pleuré, et qui donc s’est ému de miséricorde sur toi ? tu as invoqué ton Dieu et il s’est tu ; tu l’as prié et supplié, il n’a ni répondu ni entendu ; tu as imploré tous les saints et aucun d’eux ne t’a regardé. Qu’as-tu gagné aux paroles de l’espérance ? Tu as peiné, et tu n’as rien trouvé dans tes mains. Penses-tu que Dieu s’occupe des choses d’ici-bas ? Il se promène sur la voûte du ciel sans s’intéresser à ce qui nous touche » (Jb 22 14). Tels étaient ses blasphèmes. Et comme ses paroles m’étaient en horreur, elle s’approcha encore et me dit à l’oreille : « Penses-tu qu’elle soit vraie, cette foi que tu prêches ? Veux-tu que je te montre qu’elle n’est qu’une fiction des hommes ? Une preuve suffit. Si Dieu s’était fait homme et s’était laissé crucifier par les hommes, comment une telle tendresse pourrait-elle ne pas consoler un homme accablé par les pires tristesses, tournant vers elle sa plainte et ses larmes ? Si, comme on le dit, la bonté infinie de Dieu l’a fait descendre du ciel pour être cloué en croix, comment ferait-il maintenant pour ne pas descendre vers la misère des hommes afin de les réconforter ? Rien de plus facile, pour lui, que de les secourir par sa même pitié ! Pourquoi les anges et les élus, si pleins de miséricorde, ne viennent-ils pas te soutenir ? Que d’hommes, s’ils le pouvaient, qui viendraient à toi pour t’apporter la douceur d’une parole ou d’un service, et pour te délivrer de toute angoisse ! Pourquoi les élus, qu’on dit bien meilleurs que les hommes, ne le font-ils pas ? Crois-moi : tout est hasard. Le visible seul existe. Votre esprit se dissipe comme une fumée : qui donc est jamais revenu de l’au-delà pour nous raconter quelque chose du sort des âmes après la mort ? Ce sont des contes de femmelettes. Lève-toi donc, appuie-toi sur le secours des hommes, tu sortiras de ta prison, tu vivras désormais sans être frustré dans ton espérance, tu continueras ton œuvre. » Et quand elle eut ainsi parlé, il s’éleva de son camp une telle clameur, un tel tumulte d’armes, une telle sonnerie de trompes, que c’est à peine si je pus subsister, et que, si ma chère espérance ne fût venue à mon secours, elle m’eût entraîné, chargé de chaînes, dans son parti.

L’espérance est donc venue, étincelante de la splendeur divine ; elle a souri et elle a dit : « Allons ! soldat du Christ ! où est ton cœur, où est ton courage dans ce combat ? » À ces paroles, la honte me gagna. Alors elle dit : « Ne crains pas, le mal ne s’emparera pas de toi, tu ne périras pas. Voici que je suis avec toi pour te délivrer. Ne sais-tu plus qu’il est écrit : L’insensé a dit dans son cœur : il n’y a pas de Dieu ? (Ps 14 [13] 1.) Cette tristesse, qui a parlé comme une sotte femme, a-t-elle pu te persuader que Dieu n’existe pas, ou que sa providence ne s’étend pas à toutes choses ? Est-ce que tu vas douter de la foi, toi qui l’as défendue par tant de preuves et tant de raisons ? Je suis surprise de te voir ainsi accablé par ses discours. Dis-moi, je te le demande, aurais-tu dans ton cœur commencé à douter de la foi ? Vive Dieu, et que vive ton âme ! » J’ai répondu : Ô ma mère très douce, je n’ai pas ressenti le moindre aiguillon de l’infidélité. Car, par la grâce du Christ, je ne crois pas moins la vérité des réalités de la foi que des réalités que voient mes yeux de chair. Mais la tristesse m’oppressait tellement que je me sentais entraîné plus vers le désespoir que vers l’infidélité. Elle reprit : « Mon enfant, sache qu’un grand don de Dieu t’a été fait. Car la foi est un don de Dieu, elle ne vient pas des œuvres, afin que nul ne se glorifie (Ep 2 9). Lève-toi donc, et ne crains pas, mais reconnais plutôt que le Seigneur ne t’a point délaissé. S’il n’exauce pas tout de suite, ne va pas désespérer ; s’il diffère, attends-le ; car, venant, il viendra, et il ne tardera pas (Ha 2 3). Le paysan attend, dans la patience, le temps de la récolte ; dans les transformations, la nature n’introduit pas tout de suite la nouvelle forme, mais elle commence par préparer la matière, par la disposer progressivement, jusqu’à ce qu’elle soit apte à recevoir cette forme. Sache pourtant que le Seigneur exauce toujours ceux qui prient avec pitié et humilité. Ils ne s’en reviennent jamais à jeun. Faut-il te le prouver, toi qui l’as éprouvé ? Dis-moi, qui donc a tourné ton cœur de la terre vers Dieu ? qui t’a poussé à prier ? d’où te viennent la douleur de tes péchés et les larmes ? qui t’a donné l’espérance ? qui t’a rempli de joie au temps de l’oraison et après elle ? qui t’a confirmé chaque jour dans tes saints désirs ? N’est-ce pas le Seigneur qui fait tout en tout ? S’il ne cesse de t’accorder de tels dons, pourquoi donc cette femme perverse entre toutes te dit-elle : Où sont tes prières ? où sont tes larmes ? À quoi bon ses blasphèmes ? Ne sais-tu pas que la Jérusalem du ciel est distincte de notre Jérusalem terrestre ? Ignores-tu qu’il n’est ni convenable, ni nécessaire, ni même utile que Dieu descende visiblement aux hommes avec ses anges et ses saints, pour converser familièrement avec eux ? Ce n’est pas convenable, en raison de la disparité des conditions. Quelle société, en effet, entre la lumière et les ténèbres ? Les pèlerins et les bienheureux vont-ils du même pas ? La diversité des cités demande la diversité des citoyens. Et, sans doute, certains grands saints, touchant déjà aux bords de la patrie, ont pu voir les anges et leur parler ; mais ce privilège exceptionnel ne saurait s’étendre à tous. Ce n’est pas non plus nécessaire ; car si les bienheureux nous conduisent et nous illuminent invisiblement, à quoi bon les apparitions ? Encore que le Seigneur, dont la bonté est immense, ne refuse pas d’envoyer des apparitions visibles, quand il le faut. Car, que pouvait-il faire pour notre salut, qu’il n’ait fait ? (Is 5 4.) Enfin, ce n’est même pas utile ; car une trop grande familiarité s’accompagne d’indifférence. De grands et d’innombrables miracles n’ont servi de rien aux Juifs. Ce sont les choses rares qui sont précieuses. Qu’il te suffise donc de l’invisible visitation du ciel. Le Seigneur sait ce qui t’est nécessaire. N’a-t-il pas été ta consolation ? Je sais moi-même ce que tu as éprouvé dans ton cœur. Lève-toi, retourne à l’oraison. Crie, demande, cherche, persévère. Si tu n’es point son ami pour qu’il te réponde, il te donnera néanmoins, à cause de ton importunité, tout ce qui t’est nécessaire ! (Lc 11 8). » Alors, consolé par ces paroles, je me redressai, puis, prosterné devant Dieu, je continuai ma prière en disant :

 

INCLINEZ VERS MOI VOTRE OREILLE,

HATEZ-VOUS DE ME DÉLIVRER

 

Seigneur mon Dieu, je reviens à vous. C’est l’espérance qui m’y convie, ce n’est pas ma présomption. Votre bonté m’invite, votre miséricorde me tire, oh, quelle dignité ! Je suis dans la joie, je n’ai pas besoin de quelque autre consolation. Qu’elle est heureuse la nécessité qui me contraint de venir à vous, qui m’oblige de vous parler, qui me presse de vous supplier ! C’est donc à mon Dieu que je parle, moi cendre et poussière. INCLINEZ VERS MOI VOTRE OREILLE ! Mais que dis-tu, ô mon âme ? Dieu aurait-il une oreille ? serait-il un corps ? Oh ! non : si l’esprit est tellement au-dessus du corps, quel insensé pourrait-il prêter à Dieu un corps ? Mais, Seigneur, nous célébrons à notre manière vos magnificences, en balbutiant. Nous vous connaissons par les créatures, et c’est à travers leurs images que nous parlons de vous et à vous. Qu’est-ce donc, Seigneur, que votre oreille ? Est-ce peut-être votre connaissance ? Par l’ouïe, en effet, nous comprenons ce qu’on nous dit ; et, pour vous, vous connaissez de toute éternité tout ce que disent et pensent les hommes. Votre oreille serait-elle donc votre connaissance ? Il me semble pourtant qu’elle signifie quelque chose de plus. Car vous l’inclinez vers les uns et vous la détournez des autres, tandis que votre connaissance reste immuable. Qu’est-elle donc, sinon votre connaissance approbatrice ou désapprobatrice ? Vous inclinez votre oreille, vous écoutez les paroles des justes et de ceux qui vous plaisent, et vous les approuvez. Vous détournez votre oreille des paroles des impies, c’est-à-dire de ceux qui ne veulent pas sortir de l’impiété, car elles vous déplaisent et vous les désapprouvez. Et quand vous inclinez votre oreille vers ceux qui vous parlent, que faites-vous, sinon approuver leur demande ? Vous les regardez avec tendresse, vous les éclairez et les enflammez à vous prier et à vous supplier dans la confiance et la ferveur de l’amour : car vous êtes désireux de leur accorder ce qu’ils demanderont avec une humble piété. Si un roi montre un visage amène à quelque pauvre désireux de lui parler, s’il tourne vers lui ses yeux, s’il l’écoute avec attention, ce pauvre ne sera-t-il pas réjoui ? le visage et la bienveillance du roi ne le rendront-ils pas éloquent et disert ? Ainsi, Seigneur, nous savons que vous inclinez votre oreille vers nos prières, quand vous permettez que nous éprouvions dans l’oraison la ferveur du cœur. Je vous le demande donc, Seigneur, inclinez vers moi votre oreille, approuvez mon oraison, éclairez-moi, enflammez-moi, dites-moi ce que je dois demander, élevez mon cœur et exaucez enfin ma supplication.

HATEZ-VOUS de me délivrer, abrégez les jours, avancez le temps. Inclinez de telle sorte votre oreille que je mérite d’être exaucé promptement. Pour vous, qui habitez l’éternité, le temps est toujours bref : l’éternité, tout entière donnée simultanément, comprend en elle et dépasse à l’infini toute l’universalité du temps. Mais pour moi chaque journée est longue. Car le temps est le nombre du mouvement : selon qu’on éprouve ou n’éprouve pas le mouvement, on éprouve ou n’éprouve pas le temps. Mais on éprouve d’autant plus le mouvement qu’on nombre ses parties. Et moi, qui compte les jours et les heures, j’éprouve intensément le temps ; et si, pour vous, mille années sont comme le jour d’hier qui a passé, pour moi un jour est comme mille années qui sont à venir. Hâtez-vous donc, Seigneur, DE ME DÉLIVRER de mes péchés et de mes misères. Car la mort se hâte, elle m’attend à chaque endroit. Hâtez-vous, Seigneur, de peur que, surpris par elle, je ne puisse trouver le temps de la pénitence. Délivrez-moi, Seigneur, de la main du Malin, tirez-moi des liens du péché, enlevez-moi aux filets de la mort, retirez-moi du fond de l’enfer, sauvez-moi de l’oppression et de la tyrannie cruelle de la tristesse, afin que mon âme puisse se lever, se réjouir en vous, vous bénir tous les jours de sa vie. Que grâces vous soient rendues, Seigneur, par Jésus mon Sauveur, car, selon la multitude des douleurs qui s’agitent dans mon cœur, vos consolations ont dilaté mon âme (Ps 94 [93] 19). Toujours j’espérerai en vous, toujours j’ajouterai à vos louanges. Mais vous, Seigneur, inclinez vers moi votre oreille, hâtez-vous de me délivrer.

Hélas sur moi ! Voici de nouveau la tristesse avec ses armes terribles. La bannière de la justice vient en tête. Une immense armée la suit, chacun portant en main sa lance ; de toutes parts j’aperçois les vaisseaux de la mort. Malheur à moi, je suis perdu, elle clame : « Misérable, cette espérance t’a trompé. Tu as peiné en vain. Tu as dit : Inclinez vers moi votre oreille, hâtez-vous de me délivrer. Or, Dieu a-t-il incliné vers toi son oreille ? ta prière a-t-elle été exaucée ? où est ta libération ? où est ta consolation ? S’est-il hâté de te secourir ? Tu es encore dans les chaînes, rien pour toi n’a été changé. Tu penses que ta foi est vraie. Mais peux-tu t’attacher à l’espérance ? Ne sais-tu pas que Dieu est juste ? Ignores-tu ses justices ? Il n’a pas épargné ses anges. A-t-il eu pitié d’eux ? Et il n’aura pas pitié. Pour un seul péché, ils ont été damnés à jamais. Adam a péché et la justice de Dieu s’est abattue sur tout le genre humain. Crois-tu donc que Dieu aime moins la justice que la miséricorde ? Les enfants qui meurent dans le péché originel ne verront jamais la face de Dieu, donc la justice est si sévère qu’ils sont frappés d’une peine éternelle pour un péché qu’ils ont non pas commis mais hérité, et il n’y a pas en enfer de rédemption. Ne sais-tu plus que Dieu ne pardonne pas au pécheur ? N’a-t-il pas, au temps de Noé, détruit presque tout le genre humain ? (Gn 7.) N’a-t-il pas consumé par le feu Sodome et les cités voisines, sans que sa justice s’émût même sur les enfants et les innocents ? (Gn 19 23.) Combien de fois a-t-il châtié les péchés des Juifs ? N’a-t-il pas renversé de fond en comble Jérusalem par la main de Nabuchodonosor ? (2 [4] R 25.) Il n’a pas épargné son temple. Et que s’est-il passé sous l’empereur romain Titus, lorsque les Juifs furent frappés de calamités si horribles qu’on ne peut les entendre sans frémir ? Considère combien la justice divine est dure pour eux : les fils sont punis jusqu’à aujourd’hui pour les pères ; voici que les Juifs sont en servitude sur toute la terre, et, mourant dans leur aveuglement, ils sont affligés de peines éternelles. Penses-tu donc que la miséricorde soit, en Dieu, plus grande que la justice ? Mais, en Dieu, rien n’est plus grand ou moins grand. Tout ce qui est en Dieu y constitue sa substance même. Toutefois, si tu regardes aux œuvres de sa justice et de sa miséricorde, les œuvres de la justice passent celles de la miséricorde. Dieu lui-même l’atteste, qui a dit : Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Considère le nombre des infidèles qui se damnent, la multitude des mauvais chrétiens, le petit nombre de ceux qui vivent droitement, et tu verras à l’évidence que les vases de justice surpassent de beaucoup les vases de miséricorde : les vases de miséricorde, ce sont les élus, et les vases de justice, les réprouvés (Cf. Rm 9 23). Ne va pas espérer à la pensée de Marie-Madeleine, ou du brigand, ou de Pierre, ou de Paul. Marie fut seule, le brigand seul, Pierre seul, Paul seul. Penses-tu pouvoir te ranger parmi ces exceptions, toi qui as commis de si nombreux et si grands péchés, qui as été un scandale dans l’Église, qui as offensé le ciel et la terre ? Tes yeux ont versé des larmes, ton cœur a imploré miséricorde, et la miséricorde n’est pas venue. Tant de prières de ceux qui te chérissaient, ont-elles été exaucées ? Pourquoi ces échecs, sinon parce que ta place est parmi les vases de justice ? C’est en vain que ton espérance t’a tourmenté. Écoute mon conseil : le ciel te repousse, la terre te rejette ; qui pourrait endurer une telle épreuve ? Il est meilleur pour toi de mourir que de vivre. Choisis donc la mort et, si elle ne vient pas, porte les mains sur toi-même ! » Voilà les paroles qu’elle entassait avec une étrange insistance, et toute la grande voix de son armée lui faisait écho, en disant : « La mort est ton seul refuge, la mort est ton seul refuge ! »

À ces mots je tremblai, je tombai la face contre terre, en disant : Seigneur, aidez-moi, Seigneur, ne m’abandonnez pas ! Ô mon espérance, à moi ! ô mon espérance, à moi ! Soudain, voici que l’espérance descendit radieuse du haut du ciel. Elle me toucha au côté, elle me leva, elle me mit debout, et dit : « Jusques à quand seras-tu un enfant ? Veux-tu donc toujours rester novice ? Tu as été si souvent dans la bataille, tu as marché au milieu des ombres de la mort, et tu n’as donc pas encore appris à combattre ? Ne sois pas troublé de la grande justice de Dieu. Aie confiance, ô pusillanime ! (Cf. Is 35 4.) Qu’ils craignent, ceux qui ne se tournent pas vers le Seigneur, qui cheminent sur leurs propres voies, qui suivent les vanités, qui ne connaissent pas la voie de la paix. Qu’ils tremblent, les impies, qui pèchent en disant : mais qu’ai-je donc fait ? qui ne reviennent pas à leur cœur, qui sont appelés et refusent de répondre, qui ignorent Dieu et refusent de comprendre de peur d’avoir à bien agir (Ps 36 [35] 4, Vulgate). Que dit l’apôtre, sinon qu’il est effroyable de tomber entre les mains du Dieu vivant ? (He 10 31.) Voilà ceux que la justice de Dieu atteint, voilà ceux qu’elle frappe. Mais pour les pécheurs qui, revenus à eux, se lèvent, courent au Père des miséricordes, et disent : Père, j’ai péché contre le ciel et contre vous (Lc 15 31), ayez pitié de moi qui suis un pécheur (Lc 18 13), qu’ils s’abandonnent à Dieu, car celui-même qui les aura attirés les accueillera pour les justifier. Cette tristesse qui s’acharne contre toi, qu’elle amène un seul pécheur, si misérable qu’il soit, qui, s’étant tourné vers le Seigneur, n’aurait pas été accueilli et justifié par lui. Et s’il est écrit d’Ésaü qu’il n’y a pas eu pour lui de bénédiction, bien qu’il l’eût demandée avec larmes, c’est qu’il pleurait non les péchés qu’il avait commis, mais les biens temporels qu’il avait perdus sans retour (Gn 27 ; He 12 17). Et ne pense pas que la justice frappant les impies soit sans miséricorde, ni que la miséricorde visitant les justes soit sans justice. Car toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité. Il est miséricordieux envers les pécheurs, leur donnant les biens temporels en échange du bien qu’ils font ici-bas, et les punissant, dans l’au-delà, en deçà de ce qu’ils méritent. Il est juste envers les élus, les exerçant temporellement ici-bas, de crainte qu’ils ne soient gardés pour les peines éternelles. Toi, donc, attends pour le moment le Seigneur dans la patience : tu as péché, fais pénitence, heureux que la faute te soit remise par sa grâce. Mon fils, ne méprise pas la correction du Seigneur, et n’aie pas d’aversion pour ses châtiments ; car Dieu châtie celui qu’il aime (Pr 3 11), il éprouve tous ceux qu’il agrée pour fils. Persévère dans l’épreuve, Dieu te traite comme un fils. Si, en comparaison des réprouvés, on peut dire qu’il y a peu d’élus, cependant ils sont innombrables ceux qui sont sauvés. Ce n’est point l’unique Marie-Madeleine, l’unique brigand, l’unique Pierre, l’unique Paul : des foules ont suivi leurs traces sur les voies de la pénitence, elles ont été accueillies par le Seigneur, elles ont été comblées des dons multiples et profonds de la grâce. Et il n’est pas vrai que, dans les œuvres de Dieu, la miséricorde paraisse moins que la justice : elle prévient les justes de si grands biens que ses effets passent incomparablement ceux de la justice. Ne sais-tu pas que la terre est pleine de la miséricorde du Seigneur ? (Ps 33 [32] 5.) Y a-t-il une créature qui puisse se glorifier de quoi que ce soit qu’elle ne l’ait reçu de la miséricorde ? Même si tu as gravement offensé Dieu, sa miséricorde est plus vaste que tous les péchés du monde ; que ne te troublent ni la multitude ni la gravité de tes péchés. La miséricorde n’est-elle déjà pas accourue au-devant de toi ? n’est-elle pas venue pour t’embrasser ? Tu es tombé, en effet, et tu n’as pas été brisé : pourquoi ? ne serais-tu pas un vase fragile qui se casse nécessairement lorsqu’il tombe, à moins qu’on ne le retienne de la main ? Pourquoi donc, étant tombé, n’as-tu pas été brisé ? qui donc a avancé la main ? qui donc, sinon le Seigneur ? Voilà le signe merveilleux de ton élection. Quand un élu tombe, il n’est pas brisé, car le Seigneur le retient de sa main (Ps 36 [37] 24). L’apôtre n’a-t-il pas écrit que, pour ceux qui aiment Dieu, tout concourt à leur bien (Rm 8 28) ? Tellement que le péché même tourne à leur bien ! Est-ce qu’une chute ne les rend pas plus humbles et plus circonspects ? et le Seigneur n’accueille-t-il pas le pécheur que l’humilité envahit ? Tu as aimé le Seigneur pendant des années, tu as travaillé pour son amour ; puis voici que tu as élevé ton cœur pour marcher dans la vanité de tes pensées (Ep 4 17) : le Seigneur a retiré sa main, tu es tombé, tu as coulé au fond de la mer. Mais aussitôt le Seigneur, dans sa condescendance, a avancé sa main, et tu n’as pas été brisé. Dis avec le psalmiste : on m’a poussé, on m’a renversé pour me faire tomber, mais le Seigneur m’a secouru (Ps 118 [117] 13). Il en va autrement des impies que le Seigneur a réprouvés. S’ils tombent, ils ne font plus d’effort pour se relever : ou bien ils excusent leurs fautes avec une souveraine hypocrisie ; ou bien ils arborent un front de courtisane (Jr 33), ne craignant plus Dieu, et ne révérant plus les hommes. Lève-toi donc, et aie bon courage ; sois fort et résistant (Jos 1 6) ; attends le Seigneur, sois viril, affermis ton cœur, espère en Dieu (Ps 27 [26] 14). Tu as vu, à l’épreuve, combien ton courage est faible : humilie-toi sous la main puissante de Dieu, et sois dorénavant plus prudent. La patience t’est nécessaire, prie sans cesse, et le Seigneur t’exaucera en temps voulu. Lève-toi, dépouille toute tristesse, embrasse les pieds du Seigneur, il sera ton salut et ta délivrance. » Ayant dit ces mots, elle fut ravie au ciel, me laissant merveilleusement conforté et consolé. Aussitôt, docile de tout mon cœur à ses paroles, je me présentai devant Dieu, et prosterné aux pieds de mon Sauveur, je dis avec confiance :

 

SOYEZ POUR MOI UN DIEU PROTECTEUR

ET UNE DEMEURE DE REFUGE,

AFIN DE ME SAUVER

 

Vous êtes, ô Dieu, grand et puissant par-dessus tous les dieux, vous êtes le Rédempteur et le Sauveur du monde, vous êtes le PROTECTEUR de vos fidèles : je viens à vous avec confiance. C’est l’espérance qui me conduit. Vous l’aimez avec une suprême tendresse, vous ne cessez de nous faire son éloge : j’ose avec elle me présenter devant vous. Je le sais, j’en suis indigne, mais elle m’a tiré ; je craignais de me mettre en route à cause de mes crimes innombrables, mais elle m’a rendu la confiance. La voici devant nous, qu’elle témoigne ! Je vais parler à mon Seigneur, moi, chair et péché. Elle m’instruit, elle me pousse à oser ouvrir la bouche. Le Seigneur, dit-elle, est doux, il ne te repoussera pas, il ne s’irritera pas, il écoutera avec bienveillance, il t’accordera toutes tes demandes. J’ai cru en elle, et c’est pourquoi j’ai parlé. Mais, à la vue de votre Majesté, j’ai été humilié à l’excès. J’ai dit dans mon abattement : tout homme est menteur (Ps 116 [115] 10 et suivants). À jamais je mettrai ma confiance non pas dans l’homme, mais en vous. Vous êtes seul fidèle dans toutes vos paroles, alors que tout homme est menteur. Que vous rendrai-je, Seigneur, pour tous vos bienfaits ? Je recevrai la coupe du salut (Ps 116 [115] 10 et suivants) : vivant non plus pour moi mais pour vous, répandant le bien pour l’amour de vous, supportant tous les maux. La force de le faire, ce n’est pas en moi que je la trouverai. Mais j’invoquerai le nom du Seigneur, j’accomplirai mes vœux en présence de tout son peuple : car elle est précieuse aux yeux de Dieu la mort des saints (Ps 116 [115] 10 et suivants). Soyez donc pour moi un Dieu protecteur, défendez-moi contre mes ennemis. Mes ennemis, ce sont mes péchés, qui irritent votre justice contre moi. Je ne pourrai subsister devant elle sans votre protection. Que votre miséricorde, Seigneur, me défende ; couvrez-moi du bouclier de votre bienveillance (Ps 5 13). Que pourrais-je offrir pour calmer le courroux de votre justice ? Tout ce que je suis m’accuse ! C’est vous que j’offrirai, Seigneur. Ne vous irritez pas, mon Dieu, mais soyez-moi un Dieu protecteur ; gardez-moi sous vos ailes, que votre ombre me couvre et, caché sous vos bras, j’espérerai (Ps 91 [90] 4). Que pourra me faire votre justice, si vous me prenez sous votre protection ? Elle se taira, elle rangera son glaive, elle s’adoucira. Voyant la tendresse de votre incarnation, les blessures de votre passion, le sang de votre amour, elle s’éloignera de moi, et dira : Ô enfant, sois heureux, voici que tu m’as prévenue : reprends tes forces, endors-toi dans la paix, et repose (Ps 4 9).

Soyez donc pour moi, Seigneur, un Dieu protecteur ET UNE DEMEURE DE REFUGE, afin qu’au temps des pluies, des orages et des tentations, je vienne m’abriter auprès de vous ; car en vous seul est mon secours. Soyez-moi une demeure de refuge, ouvrez-moi votre côté percé par la lance, afin que pénétrant dans le cœur de tant d’amour, je sois guéri de la pusillanimité de l’esprit et sauvé de la catastrophe. Abritez-moi dans votre tente ; au jour de l’adversité, cachez-moi dans le secret de votre tabernacle.

Que la demeure de mon refuge soit votre ineffable douceur : AFIN DE ME SAUVER. Comment, dans une telle demeure, ne pas être sauvé ? Vous avez placé votre refuge au-dessus de tout, c’est un lieu fortifié, nul ennemi n’y accède. Puissé-je y demeurer toujours, hors de toute atteinte. Quand viennent les tentations, les tribulations, les besoins de toutes sortes, ouvrez-moi, Seigneur, la maison de votre refuge, faites-moi sentir l’amour de votre cœur, manifestez les entrailles de votre miséricorde, afin de me sauver. Ni la tentation, ni la calomnie, ni la délation ne pourront m’y rejoindre. Alors je serai en sûreté. Maintenant déjà, il me semble être en sûreté. Je vous rends grâces, ô bon Jésus, de m’avoir envoyé votre espérance, qui m’a tiré de la poussière, sorti du fumier, et conduit à vous, afin que vous soyez pour moi un Dieu protecteur et une demeure de refuge, et que vous me sauviez.

Mon âme s’est troublée. Voici de nouveau la tristesse portant la bannière de la justice. Elle recommence la bataille d’hier, mais avec d’autres moyens. Elle est venue cette nuit m’arracher mes armes pour les donner à ses soldats. Que ferai-je désarmé et infirme ? Quelle arrogance dans ses cris, quelle violence dans son attaque, quelle confiance en sa victoire ! « Où est donc, dit-elle, ton protecteur ? où la maison de ton refuge ? où le salut ? Tu persistes encore dans ta vaine confiance ? Tu te consoles avec des imaginations, tu te forges un Dieu propice, qui serait pour toi un protecteur et une demeure de refuge, tu penses déjà être monté au ciel. Tu n’es que le jouet de tes rêves, tu te berces d’une vaine espérance. Aurais-tu, toi aussi, été ravi au troisième ciel ? Que de songes ! Rappelle-toi, je t’en prie, la gravité de l’ingratitude. Est-ce qu’elle ne dessèche pas la fontaine de miséricorde ? Le Sauveur a pleuré sur la cité de Jérusalem, il lui a prédit ses malheurs : Viendront sur toi des jours où tes ennemis t’environneront de tranchées, t’investiront et te serreront de toutes parts ; ils te renverseront par terre, toi et tes enfants qui sont dans ton sein, et ils ne laisseront pas dans ton enceinte pierre sur pierre (Lc 19 43). Et la cause de tous ces maux, il ne l’a point tue : parce que, ajoute-t-il, tu n’as pas connu le temps où tu avais été visitée. Vois donc ce qui est dit de l’ingratitude : non seulement elle prive de toute récompense, mais elle attire les pires châtiments. Ne sera-ce point vrai de ton âme ? Jérusalem, dans l’Écriture, c’est l’âme humaine. Refuse-t-elle de connaître la visite du Seigneur, elle est environnée et serrée par les démons et les tentations, elle tombe à terre, elle est renversée, et il ne reste plus en elle aucune vertu ni aucune œuvre bonne qui ne soit détruite. Toute grâce l’abandonne. Et désormais elle ne sera plus restaurée, pour avoir méconnu le temps où elle avait été visitée. Cette cité que Dieu a comblée de tant de si précieux bienfaits, c’est toi. Tu n’as pas su comprendre, tu t’es montré ingrat. Il t’a créé à son image ; il t’a fait naître au sein de son Église, non en terre des infidèles. Il t’a donné pour patrie une cité fleurie. Il t’a sanctifié par l’eau du baptême, il t’a fait grandir dans une maison religieuse. Mais toi, tu as couru après tes rêves, tu as marché dans la vanité de tes pensées (Ep 4 17), tu as sombré dans les péchés. Le Seigneur t’appelait, tu ne répondais pas ; il t’avertissait, tu négligeais ses conseils. Combien de fois t’a-t-il illuminé, tourné vers son propre cœur, arraché au sommeil ? Il t’invitait, mais tu t’excusais ; il te tirait, mais tu résistais. Puis, un jour, sa douceur ineffable et sans bornes a triomphé de toi : tu avais péché, il vint te visiter ; tu étais tombé, il te releva ; tu avais vécu dans l’ignorance, il t’instruisit ; tu avais été aveugle, il t’éclaira. C’est alors qu’il te fit passer de la tumultueuse tempête du monde au port tranquille de la vie religieuse : il te donna le saint habit, il fit de toi son prêtre, il te mit à l’école de sa sagesse. Tu ne répondis que par l’ingratitude, on te vit négligent dans l’œuvre de Dieu, alors qu’il est écrit : Maudit celui qui fait mollement l’œuvre de Dieu (Jr 48 10). Pourtant la bonté divine ne t’abandonna pas encore, elle voulut te conduire plus avant : elle t’instruisit, don suprême, dans la science des Écritures, elle mit dans ta bouche la vertu de la prédication, elle te plaça, comme les grands hommes, au milieu de la foule. Qu’arriva-t-il ? Tu enseignas les autres et te négligeas toi-même ; tu travaillas à guérir autrui, non à te sauver. Ton cœur s’est élevé à cause de ta beauté, et tu as perdu ta sagesse par l’effet de ta splendeur (Ez 28 17). Tu as été réduit à rien (Jb 30 15, Vulgate), et pour l’éternité tu ne seras rien. Ignores-tu que le serviteur qui connaît la volonté de son seigneur et qui ne la fait pas, recevra un grand nombre de coups ? (Lc 12 47.) Ignores-tu que Dieu résiste aux orgueilleux ? Comment es-tu tombé du ciel, astre brillant, fils de l’aurore, toi le destructeur des nations, qui disais en ton cœur : Je monterai jusqu’au ciel ! Mais te voilà descendu au sombre séjour, dans les profondeurs de l’abîme. Les vers sont ta couche et la vermine ta couverture (Is 14 11 et suiv.). Espères-tu trouver miséricorde, après tant de scandales et tant de résistances aux appels divins ? Qu’en serait-il de la justice de Dieu et de l’équité de ses jugements ? Et n’imagine pas que la miséricorde réponde toujours au pécheur. Elle a des limites. N’est-il pas écrit : Puisque j’appelle et que vous résistez, puisque j’étends la main et que personne n’y prend garde, puisque vous abandonnez tous mes conseils et que vous n’aimez pas mes réprimandes, moi aussi je rirai quand vous serez dans le malheur, je me moquerai quand viendra sur vous l’épouvante (Pr 1 24). Ainsi, la miséricorde ne pardonne pas toujours. Ne vois-tu pas que pour toi aussi elle a une limite ? Pourquoi donc, honoré d’abord de tant de bienfaits divins, serais-tu tombé au fond de la mer ? pourquoi donc, comblé d’abord de tant de grâces, serais-tu devenu, par ton orgueil et ton désir de la gloire, un scandale pour l’univers ? Ne te laisse pas séduire par la vanité de l’espérance. Vis en homme libre. Ne te tourmente ni des peines présentes, ni de celles de l’autre vie. Mêle-toi à ceux qui passent leurs jours dans l’abondance et qui sans plus descendent au tombeau. Pourquoi rougir ? Fais-toi un front de courtisane (Jr 3 3). Mangeons et buvons, car demain nous mourrons (Is 22 13). Ton cas est désespéré, tes plaies inguérissables. » Tandis qu’elle achevait ce discours, son armée entière se mit à hurler d’une manière terrifiante en reprenant ses paroles : « Ton cas est désespéré, tes plaies inguérissables. »

Alors, me souvenant des recommandations de ma mère, et bien qu’ébranlé dans mon cœur, je me mis debout sur mes pieds, et je levai les yeux vers le ciel, pour que vînt le secours. Et voici que l’espérance, le visage souriant, environnée des splendeurs célestes, descendit des hauteurs et dit : « Quelle est donc celle-ci qui enveloppe ses pensées de discours sans intelligence (Jb 38 2, Vulgate), qui veut mettre des bornes à la miséricorde, qui pense limiter l’infini, et croit pouvoir tenir la mer dans ses mains ? N’as-tu pas entendu la parole du Seigneur : Au jour où le pécheur se repentira, de toutes les transgressions qu’il aura commises je ne me souviendrai plus ! (Ez 18 22.) Où est l’homme qui n’a pas péché ? Qui peut dire : mon cœur est pur ? Tous n’ont-ils pas à dire, dans l’Oraison dominicale : Remettez-nous nos dettes ? (Mt 6 12.) N’est-ce pas aux apôtres que le Seigneur ordonne de prier ainsi ? Et bien qu’ils eussent reçu les prémices de l’Esprit, le Seigneur leur eût-il donné cette prière s’ils eussent été sans péché ? Qui donc pourra se glorifier de ne pas être parmi les pécheurs ? Entends le disciple bien-aimé du Seigneur : Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est point en nous (1 Jn 1 8). Entends l’apôtre Jacques : Nous péchons tous en beaucoup de choses (Jc 3 2). Tous ont donc péché (Rm 3 23) et les plus saints des enfants de Dieu ont besoin de la miséricorde divine. Il est encore écrit : Le juste tombe sept fois le jour, et il se relève (Pr 24 16). La miséricorde n’a donc pas de bornes et, chaque fois que le pécheur se repent, la voici qui vient, qu’il soit question de petits ou de grands péchés. Tu as failli, relève-toi, la miséricorde t’accueille ; tu es tombé, crie, et la miséricorde accourt. Tu as de nouveau failli, tu es de nouveau tombé, tourne-toi vers le Seigneur : il te recevra avec des entrailles de bonté. Tu as failli, tu es tombé une troisième et une quatrième fois, pleure ta faute, la miséricorde ne te délaissera jamais. À chaque chute relève-toi, et la miséricorde n’aura pas de fin. Pourquoi donc, ô tristesse, la pire des femmes, lui reprocher les bienfaits reçus ? Le plus grand des prophètes, David, n’a-t-il pas été l’objet de nombreux et précieux bienfaits, et ne fut-il pas un homme selon le cœur de Dieu ? (1 S [R] 13 14.) Cependant il tomba dans de lourds péchés, l’adultère et l’homicide d’un homme juste et innocent. Malgré cela, Dieu n’arrêta pas sa miséricorde à son égard. Et pourquoi donc te rabattre sur le péché d’orgueil ? David encore n’a-t-il pas élevé son cœur, lorsqu’il entreprit le dénombrement d’Israël, pour s’enorgueillir de la grandeur et de la puissance de son royaume ? (2 S [R] 24 10.) Et cependant il ne fut pas réprouvé, car ni il ne dissimula son péché, ni il n’en tira gloire comme Sodome, mais il s’écria : Je confesserai contre moi mon injustice au Seigneur (Ps 32 [31] 5). Ainsi donc, ce n’est pas la miséricorde qui a des bornes ; ce sont les réprouvés qui dressent eux-mêmes des barrières pour qu’elle ne parvienne plus à les rejoindre. Elle vient jusqu’à eux, et ce sont eux qui la refoulent. C’est pourquoi il est écrit : Ta perte vient de toi, ô Israël ; mais c’est de moi seul que vient ton secours. Ouvre ta bouche, dit la miséricorde, et je la remplirai ; déploie ton cœur et je te donnerai une bonne mesure, pressée et débordante (Lc 6 38).

« Persiste dans les prières et dans les larmes, car Celui qui a commencé de t’aimer, et d’exciter ton amour par ses bienfaits et ses grâces, ne te fera pas défaut, il achèvera son œuvre (Ph 1 6). Est-ce que les causes naturelles s’arrêtent au milieu de leur cours ? est-ce que la force du germe ne conduit pas le fruit jusqu’à sa perfection ? Quels oiseaux abandonnent leurs petits avant qu’ils puissent se suffire ? et d’où leur vient cette sollicitude ? en retirent-ils quelque avantage ? Aucun, ils n’y trouvent que de la peine. Ainsi il y a un amour qui pousse les causes naturelles à conduire à chef leurs effets, elles y sont portées par le bien qu’elles désirent répandre au-dehors, car le bien, en effet, est diffusif de lui-même. Si telles sont les créatures, que ne fera pas le Créateur ? Il est l’Amour, il est la Bonté infinie. Ne conduira-t-il pas son ouvrage jusqu’à la perfection ? Entends le Seigneur Jésus te dire : Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre (Jn 4 34). Celui donc qui a commencé de t’aimer, de t’attirer par ses bienfaits et par ses grâces, de te purifier de tes péchés, accomplira sans aucun doute son œuvre : car ce sont là autant de préparations de la vie éternelle. Pourquoi, en tombant, n’as-tu pas été brisé ? N’est-ce point parce que le Seigneur a avancé sa main ? Et pourquoi l’a-t-il fait ? Pourquoi a-t-il tourné ton cœur vers lui ? pourquoi t’a-t-il provoqué à la pénitence ? pourquoi t’a-t-il consolé ? N’est-ce pas pour te purifier, te réhabiliter par sa grâce, te conduire à la vie éternelle ? Ce ne sont point là des illusions ou des imaginations forgées par toi, ce sont de divines inspirations. Même si c’étaient des imaginations, ne seraient-elles point bonnes ? ne viendraient-elles pas de la vertu de foi ? Si tout bien sort de Dieu, ces imaginations seraient de divines illuminations. Que ces paroles te réjouissent ! »

À ces mots, mon cœur fut tellement consolé que, ne pouvant plus retenir ma joie, je commençai de chanter : Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrais-je ? Le Seigneur est le protecteur de ma vie, de qui aurais-je peur ? (Ps 27 [26] 1.)

Et me jetant en larmes aux pieds du Seigneur, j’ajoutai : Ô Seigneur, quand ils dresseraient contre moi leurs camps, mon cœur ne serait pas ébranlé, CAR VOUS ÊTES MA FORCE ET MON REFUGE, ET, À CAUSE DE VOTRE NOM, VOUS ME CONDUIREZ ET ME NOURRIREZ...

 

 

Jérôme SAVONAROLE.

 

Recueilli dans En prison : Dernière méditation,

textes traduits et présentés par le cardinal Journet,

Desclée De Brouwer, 1968.

 

 

 

 

 

 

 

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