Rêverie devant la mer
Hier, comme j’allais en suivant quelque rêve,
Il s’est fait tout à coup un grand vent sur la grève,
Et j’ai cru voir au loin, dans le couchant en feu,
Les lions de la mer en querelle avec Dieu.
Un orage hâtait et poussait la marée.
Le rivage tremblait. La mer désespérée
Déchirait rudement son écume aux cailloux,
Comme on déchirerait une robe à des clous.
Et la lune, écoutant ces menaces funèbres,
Était pâle et sinistre et pleine de ténèbres ;
D’étranges visions passaient devant mes yeux.
La mer voulait sans doute escalader les cieux,
Et, broyant du talon son audace trompée,
Un ange dans le vent la frappait de l’épée.
Et voici que j’ai cru que l’eau se courrouçait,
Et que, disant enfin les choses qu’elle sait,
Magnifique parole à genoux écoutée !
Comme dans sa colère une esclave emportée
Dit le secret du maître et parle devant tous,
À cette heure de trouble et pleine de courroux,
L’eau révoltée allait révéler à la terre
Le secret de Dieu même et le mot du mystère.
Mais Dieu, mettant le pied sur sa rébellion,
A ployé brusquement sa tête de lion,
Et les flots écumants, contraints de se soumettre,
Ainsi qu’un chien hargneux qui, sous le fouet du maître,
Rentre l’oreille basse au chenil qu’il a fui,
Reconnaissaient le maître et se disaient : C’est lui !
VACQUERIE.
Recueilli dans La littérature française depuis la formation de la langue
jusqu’à nos jours, lectures choisies par le colonel Staaf,
6e édition, tome III, sixième cours (poètes vivants en 1870), 1884.