Souvenirs de carême

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Joseph AGEORGES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chrétiens des villages, des bourgs, des domaines et des locatures qui voulez profiter du saint temps de carême, selon qu’il est ordonné dans les coutumes de notre mère l’Église, entendez la manière ancienne dont on pratiquait le jeûne et la pénitence en pays de Berry, à l’époque où ma grand’mère récompensait la sagesse des petits-enfants au moyen d’une orange partagée en huit.

Je vous parle selon l’usage de mon endroit, comme un frère à ses frères, ainsi qu’on doit faire après la cérémonie des Cendres – poussières nous sommes – et je vous dis salut en Jésus et Marie.

Adonc Madame Almaïde, ma grand’mère, une digne femme du bon Dieu, vivait en son château du Moudurier avec ses huit petits-enfants dont j’étais, notre nourrice Nanette Chabillaud et Fernandine, la cuisinière. Quant à Moutet, son toucheux de bêtes, son interrogeux de temps, son homme de confiance, il soupait avec nous et couchait à la mangeoire pour surveiller le bétail, c’est-à-dire

 

                      Noblet, Beurmet,
                      Trouillet, Trouilla,
                      Tournaille et Cadet,
                      Pigeau, Maréchau,
                      Tartare et Doret
                      Dont il t’ait l’valet.

 

Mais avant de partir pour la grange, le vieux aux longs cheveux blancs veillait avec nous. Dans le salon aux meubles usés, Madame Almaïde réunissait la famille, c’est-à-dire les petits-enfants et la domesticité. Madame Almaïde prenait un coin près de la cheminée. Moutet s’asseyait dans le fauteuil, en face. Mirabel, le chien, se couchait au milieu. Les petits faisaient le rond. Fernandine et Nanette Chabillaud allaient, venaient, balayaient, remuaient les sièges, attisaient le feu et prononçaient des mots sans importance.

Le lendemain du carnaval commençaient les rites de carême. Durant la journée, Fernandine apprêtait de la morue en maugréant contre le sel et, le soir, le dîner fini, ma grand’mère lisait dans un vieux livre des choses pieuses.

Homélies, méditations, hymnes, oraisons, psaumes, il y avait de tout dans ce bouquin ancien. Les pages essentielles étaient marquées par des images – plus tard, mon cousin Barnabé en ayant volé une et l’ayant troquée contre un hameçon, s’accusa en confession d’avoir vendu les biens de l’Église ; – ces images représentaient sainte Germaine de Pibrac, saint Michel de la Mer, Notre-Dame de Beaugency, Notre-Dame de la Bouzanne, la Vierge de Vaudouan et le crâne de saint Silvain qui étaient souvenirs de pèlerinages qu’avaient accomplis Madame Almaïde en son temps de jeunesse. Il y avait aussi une feuille du noisetier de Paray-le-Monial et diverses prières indulgenciées. Dans ce livre étaient prévus tous les besoins spirituels du chrétien d’un bout de l’année à l’autre, et c’était l’ami inséparable de la bonne et digne chrétienne qu’était ma grand’mère.

Le mercredi des Cendres, après la collation vespérale, Madame Almaïde, ayant mis ses lunettes d’argent sur le bout de son nez, ouvrait le livre à la page 146 et lisait d’une voix petite et monotone :

– Voici que l’imposition des cendres nous rappelle que le Créateur nous fit du limon de la terre et que nous redeviendrons poussière dans la tombe. Cela nous rappelle aussi que la pénitence est une obligation à laquelle Jésus...

Ici les huit petits dont j’étais avec mes frères et mes cousins, ne sachant pas de quoi il s’agissait, répondaient en cœur :

– Ayez pitié de nous !

Mais bonne maman nous regardait par dessus ses lunettes et tout rentrait dans l’ordre.

Le feu continuait à pétiller, et la lecture se poursuivait sur le même ton que devant :

– ...Obligation à laquelle Jésus lui-même se soumit sur la croix. Suivons ce divin exemple et ne craignons ni le jeûne austère ni l’abstinence salvatrice. Qu’est-ce que le jeûne, petite misère en comparaison des péchés...

– Va-t-en, maudit péché ! reprenaient les huit gamins endormis déjà plus qu’à moitié.

– ...Que nous avons commis ! Acquittons-nous sans rechigner de cette pénitence facile ! Châtions notre corps. Mortifions cette chair corrompue. Disciplinons notre âme...

– Immortelle, disait celui des gamins qui ne sommeillait pas encore.

– ...Puis nous assisterons aux fêtes douloureuses de la semaine sainte. Nous nous purifierons de nos fautes. Nous demanderons à Dieu pardon. Après quoi nous nous réjouirons dans les liesses pascales. Nous communierons dans l’Eucharistie et nous chanterons : Alleluia, Alleluia !

Ici madame Almaïde se recueillait quelques minutes et puis récitait un Pater et un Ave.

Les petits dont j’étais se réveillaient toujours pour répondre à l’Ave, sur un mode criard :

– ...Mère de Dieu, eu, priez pour nous, ous, qui avons recours à vous !

Ce devoir accompli, nous nous rendormions sur nos chaises basses.

Ainsi la pieuse veillée se déroulait, tandis que Mirabel ronflait et que les petits dont j’étais rêvaient aux anges.

À dix heures tapant, Madame Almaïde partageait l’orange, Nanette Chabillaud prononçait par ordre chronologique :

– Guy, Gustave, Antoinette, Cécile, Étienne, Félix, Julien, Barnabé, il est temps de s’ coucher.

Chacun se frottait les yeux, avalait son quartier d’orange et gagnait la pièce voisine.

Nanette, durant la cérémonie de la pose d’habits, nous faisait réciter des oraisons jaculatoires :

– Jésus, je vous aime !

– Marie, Joseph, priez pour nous.

– Saint Cœur de la Vierge, ayez pitié de nous.

– Je vous salue, etc.

Ayant plongé le bout de nos doigts dans nos bénitiers, nous nous couchions.

Étendus dans nos huit petits lits, nous écoutions encore au lointain, pendant deux ou trois minutes, la voix de bonne maman qui reprenait sa lecture, puis c’était la nuit.

 

À la fin de la seconde méditation, Moutet dormait.

Pour la troisième, les bonnes s’asseyaient. À onze heures, elles dormaient aussi.

Alors Madame Almaïde s’agenouillait, disait une prière secrète et donnait le signal du coucher, non sans avoir dit :

– Demain, Moutet aura du laitage au frustulum. On mangera des œufs frais au prandium. Et on ne refusera à personne dix onces de pain à la collation. Quant à moi je jeûnerai sévèrement.

On jetait des cendres sur les braises. On éteignait les deux lampes de cuivre qui pendaient au manteau de la cheminée. Chacun allumait sa lanterne et gagnait son lit dans le calme d’une bonne conscience.

 

Aujourd’hui bonne maman n’est que poussière sous dix pieds de limon, mais son âme est sans doute en paradis. Le Moudurier est vide. La tour s’effrite. Les étables ont été vendues à un charcutier. Cet homme qui s’enrichit dans le saucisson fit construire à leur place une maison sans attraits. Chez lui, aux veillées de carême, ses filles lisent l’Abeille radicale de la Rochaille, journal des familles et des intérêts agricoles.

 

 

Joseph AGEORGES, Contes du Moulin Brûlé.

 

Recueilli dans Conteurs français de terroir, Duvivier, 1920.

 

 

 

 

 

www.biblisem.net